AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR
I,es biographes français ont été fort brefs sur la personne et sur les services éminents de Barthélémy de Laffemas , personnage peu connu en effet, mais qui mérite de letre mieux pour la part considérable qu'il prit , avec la protection bien déclarée du roi et de Sully, par l'effet surtout d'un zèle ardent et patriotique, à l'introduction en France d'un grand nombre d'in-
ii DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS.
dustries manufacturières qui font encore aujourd'hui son honneur et sa richesse. On parle de Laffemas, dans quelques livres, comme d'un bon citoyen, zélé pour le bien public, mais mal apprécié par ses contemporains : ce qu'il a, été possible de savoir sur ce personnage, par ses propres écrits et par plusieurs documents authentiques, ne confirme point entièrement cette opinion d'un de nos savants distingué par ses travaux sur l'histoire littéraire nationale1; car Laffemas, peu apprécié peutêtre par la foule ignorante et toujours envieuse, parvint cependant à de grandes charges auxquelles sa naissance ne l'avait pas appelé. Il fut fort en faveur durant les règnes de Henri IV et de Louis XIII, et en grand crédit auprès de Sully et de Richelieu; il fit très-bien ses affaires, vraisemblablement aussi celles de l'État; enfin , il fonda une famille qui est venue jusqu'à nous, et qui eut de grandes alliances: c'est là réellement tout ce qui peut illustrer un nom.
Les documents que nous avons réunis sont de diverses origines. Les généalogistes ont fourni leur contingent. Imperturbablement appostés, par l'effet d'un invincible instinct, à l'affût des noms qui surgissent au grand jour en s'échappant de la foule, ils n'ont pas manqué celui de Laffemas; mais les uns l'ont avili et d'autres glorifié : donnons le pas aux méchantes langues.
Un Laffemas dit Beausemblant est employé en qualité de tailleur, à 20 livres de gages, dans un état de la maison du roi de Navarre, pour l'année i582.
Le fils de ce tailleur dédia un livre au roi Henri IV, et le roi s'écria : «.Ventre-saint-gris! si mon tailleur fait des livres, j'en- « tends que mon chancelier refasse mes chausses. »
En 1629, Léon tiourgoin, Dénonciateur général de la chambre de justice, dans uxxfactum imprimé et adressé au roi, porte plainte «contre Isaac de Laffemas dit Beausemblant, comme
' Biographie umwerttlk , article de M. Weiss. — Biographie portative : Laffemas.
TEXTE DES DOCUMENTS. m
«s'étant rendu coupable, envers le plaignant, de toutes sortes «d'artifices, fourbes, suppositions, faux, injustices, dénis de «justice, prévarications, contraventions aux ordonnances du «roi, désobéissance aux arrêts de ses juges, calomnies, impos- « tures, oppressions, violences et attentats, qui font dudit Isaac « LafTemas le plus grand fourbe , oppresseur et surpreneur « de justice, non pas seulement du royaume, mais du monde, «ayant été comédien, et étant parvenu, par ces misérables « moyens, à se glorifier des charges de conseiller aux conseils et « maistre d'hôtel du roi. »
Mais nous ne connaissons point le factum d'isaac LafTemas, en réponse à celui de Bourgoin qui exhale sa bile ou sa juste colère dans 69 pages in-4°, et pour qui son antagoniste n'est pas moins « qu'un criminel de lèse-majesté divine, un athée et un « mahométiste, digne de plus de potences qu'il n'y a de bois au « monde. »
De renseignements moins suspects d'intérêt personnel ou de haineuses passions, résultent les notions suivantes sur la famille LafTemas :
1. Leur plus ancien auteur connu est un Isaac, sans autre qualification que celle de sieur de Beausemblant, prise du nom du lieu de sa naissance en Dauphiné. Il avait épousé Marguerite Bautor.
a. Isaac fut le père de Barthélémy de LafTemas, qui naquit en i5f>8, à Beausemblant, en Dauphiné Il leva, en 1576, « la bou- « tique d'argenterie du roy, et emprunta pour cela plus de « deux cents mille escus soit à Paris , Lyon , Tours, etc. , et en « 1601, il ne devait plus que mille cinq cents escus, ayant tout « payé, mesme les intérêts, et ayant fait ces emprunts parce « qu'il vouloit satisfaire à son superbe entendement qu'il pen- « soit avoir'. » 11 fut en même temps fournisseur des étoffes de
' Mémoire présenté au roi le 17 avril * A la suite du traité numéroté 'J, |>- vu 1 5g8. ci-après.
iv DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS.
soie de cette argenterie • ; et dès 1 598, il se qualifiait de varlet de chambre ordinaire du roy. Ayant remis plusieurs mémoires, sur le commerce et les manufactures de France, à l'assemblée de Rouen, il reçut du roi, le i5 novembre 1602, « l estât de contrôlée leur général du commerce du royaume, le roy désirant re- « cognoistre les longs services faits par ledit Laftemas depuis ft 4o ans \ »
Barthélémy est qualifié noble , sieur de Bauthor, dans le contrat de mariage de son fils, passé le 10 novembre 1608. Il avait épousé Marguerite Le Bret; il mourut le 4 mars i6a3, âgé de soixante-cinq ans.
3. Ce fils fut un autre Isaac, noble homme, sieur de Humont, avocat en la cour de parlement de Paris, selon son contrat de mariage avec sa première femme , Jeanne-Marie Haultdesens, en date du 10 novembre 1608. Il fut successivement avocat au conseil et secrétaire du roi, le ai juin i6i3, en considération des services rendus au roi par Barthélémy son père ; ensuite secrétaire du roi , lecteur du duc de Sully et grand voyer de la généralité de Paris, en 1622 ; maître des requêtes le 17 octobre i6a5; résigna cette charge le i3 novembre 1626; fut reçu au parlement de Bordeaux , non sans opposition, le 6 juillet 1627 ; nommé ensuite intendant de Champagne et du pays Messin, en i634; lieutenant civil de la ville, prévôté et vicomté de Paris, de i635 à 1642 , et exilé la même année. Il vivait encore en i656, et avait reçu de grandes commissions pour affaires d'Etat; mais on ignore la date de sa mort. Isaac avait épousé en secondes noces Charlotte Becquet, fille de Robert, notaire au Châtelet, et de Valentine de Malleville. Il eut de ses deux femmes huit enfants.
C'est à cet Isaac que s'adressent les imputations énumérées, en variétés infinies, dans le factum précité du sieur Bourgoin,
' Lettre?, et exemples de la feue royne * Ci-après , texte des lettres patente* mère , n° 1 1 , ci-après, page ix. p. 3o à 33.
TEXTE DES DOCUMENTS. v
Dénonciateur général en la chambre de justice du roi (1629).
Une autre note ancienne dit qu'Isaac fut « lame damnée du cardinal de Richelieu, l'un des commissaires du maréchal de Marillac en i63a; » et ce souvenir de ses services au cardinal a été fort à propos recueilli par M. Alexandre Dumas, dans son roman des Trois Mousquetaires.
D'après les documents connus et beaucoup de ses lettres autographes, on ne peut refuser à Isaac une grande activité d'esprit et d'action , peut-être du goût et de l'aptitude pour l'intrigue de haut parage : des facturas imprimés sur procès recommandent peu son caractère. Il composa plusieurs ouvrages :
1 . Histoire du commerce de France, enrichie des plus notables antiquités du trafic des pays est rangers. Paris, 1600, in- 12.
a. L'Heureux retour de la royne Marguerite, stances. i6o5.