AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR
Je fus informé de l'existence des deux documents littéraires inédits que je publie, par M. Gonod, bibliothécaire de la ville de Clermont-Ferrand , bien connu du monde savant , non-seulement comme un des plus zélés et des plus instruits conserva-
4ia DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS.
teurs de nos bibliothèques départementales, mais aussi par plusieurs publications justement distinguées parmi celles qui intéressent l'histoire moderne ou l'érudition classique.
M. Gonod a rédigé un exact catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Clermont, et a bien voulu en donner une copie à la Bibliothèque royale. J'ai vu depuis la collection. On y remarque de très-bons volumes, des textes très-anciens, notamment deux exemplaires de Grégoire de Tours, en écriture visigothique, transcrits sans doute dans quelque abbaye voisine de Clermont, le pieux historien étant né en Auvergne; et de plus, sous le n° 189, un Glossaire latin, de ceux qu'on attribue à des lexicographes du Bas-Empire.
Le texte de ce Glossaire est le même que celui de l'énorme volume, écrit en caractères saxons, qui est, à la Bibliothèque royale, le n° îa du fonds latin de Saint-Germain.
Le manuscrit de Clermont est en parchemin fort, mais bien préparé, format grand in-folio de 55 centimètres de hauteur, 35 1/2 de largeur, et à trois colonnes qui occupent ensemble 29 centimètres; elles sont séparées par d'étroites marges, où sont inscrits, en petites capitales rustiques , les noms des auteurs auxquels les citations des textes sont empruntées comme exemples.
Ce volume est relié en bois, les cahiers sont cousus à des lanières qui sont insérées dans les ais; point de traces d'encollage. Il y a 4/ lignes à chaque colonne; elles sont réglées à la pointe sèche, ainsi que les verticales de toutes les marges.
L'écriture de l'ensemble de cet énorme volume (planche 1, nn* 1 et 3) est de plusieurs mains, toutes contemporaines, et d'une minuscule romaine visigothique du midi de la France; grosse, tranchée en talus, aussi haute que large, les montants et les queues bien proportionnés, droite en général, mêlée de peu de capitales, n, par exemple {subdavtur), au lieu de n, de quelques restes de formes gallicanes, et avec peu d'abréviations.
Les capitales sont des rustiques romaines ou des onciales, selon
le goût des divers écrivains. On sait que, pour les ouvrages d'une certaine étendue, on en employait plusieurs qui travaillaient simultanément ; les cahiers de parchemin leur étaient distribués selon 1 étendue présumée de la copie; et, pour un dictionnaire, il en résultait deux faits remarqués par lesdiplomatistes, savoir, que chaque lettre du dictionnaire commençait à la première page d'un nouveau cahier, et que soit à la lin d'une lettre, soit à la fin d'un cahier, il restait en blanc ou une grande partie du dernier feuillet, ou plusieurs des derniers feuillets du même cahier.
C'est dans ces blancs que les possesseurs successifs de ce manuscrit de Clermont-Ferrand ont transcrit, de siècle en siècle, des notes et des pièces de toute sorte, infiniment variées, mais rarement d'un intérêt historique ou littéraire éminent. Dans des blancs de cette origine, naturellement assez nombreux dans un glossaire, on trouve, en effet, en très-ancienne écriture, des pièces latines rimées ou en prose.
J'en ai copié quelques-unes, et M. Edelestan du Méril , qui fouille avec tant de succès la littérature populaire latine du moyen âge, en a inséré trois dans son dernier ouvrage, fruit précieux de ses veilles laborieuses, et où se montre autant de dévouement que de véritable science : on trouvera donc dans son ouvrage un Problème d'arithmétique en vers, un Chant des Pèlerins, et une Prière chantée avant le repas dans quelque monastère \ Il reste encore dans ce manuscrit des sentences isolées , une Prière du Pécheur ', et la Vie d'un saint Guillaume martyr, contemporain d'un roi Hcludowicus, d'un Arnulfus flandonensis , pienus fraude, d'un Richard cornes Rothonensis , riche personnage, venu d'outre-mer, qui fonda un monastère en l'honneur de
Saint-Pierre \
Les deux compositions en langue romane sont, dans ce glos-
' Poésies populaires latines du moyen âge; Paris, Didot, 1847, in-8", p. 10, 56, 57, note 1.
' Après fe mot Fefeltere.
* A la fin du Ve quatcrnion , après le root Bellnnt.
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saire, de beaucoup les plus étendues et les plus importantes. La première a été écrite après le mot bellum, sur les pages la, i3, i4 et i5 du xvi' quatemion , et la seconde, après le mot illustris, sur le dernier feuillet du xxm' quatemion.
Le texte de ces deux pièces nous apprend peu de choses nouvelles sur leur sujet, mais l'ancienneté leur donne un véritable mérite et les met en première ligne parmi les monuments les plus importants de l'histoire de la langue romane du midi de la France. Nous n'hésitons pas à les placer, dans Tordre des temps, avant le Poëme de Boèce, publié par M. Raynouard', et à les considérer comme les plus anciens des monuments de la langue romane qui sont parvenus jusqu'à nous, car c'est sur l'ancienneté de la transcription du texte du manuscrit, aujourd'hui existant , que la question doit porter, cette ancienneté de l'écriture étant indépendante de celle de la composition de l'ouvrage.
Ici toutefois la nature des textes corrobore l'opinion de l'ancienneté de la copie : deux ouvrages du ix' siècle peuvent avoir été transcrits l'un au x* siècle, et l'autre au xh*, et il est de bon aloi de penser que ta première copie est plus près de la rédaction originale, conséquemment , qu'elle nous montre plus sûrement l'état de la langue au îx* siècle, que la seconde qui a subi inévitablement quelque peu l'influence des variations survenues dans cette langue pendant trois cents ans. Nos deux textes sont antérieurs à l'époque des deux copies : le premier, la Passion du Sauveur, existait dans la Liturgie catholique au moins depuis que les conciles et les capitulaires, consacrant une nécessité publique, avaient introduit d'autorité, en l'année 81 3, l'usage de la langue vulgaire dans le service divin; et pour la partie méridionale de l'empire de Charlemagne, cette langue vulgaire n'était autre que la romane. Quant à la Passion de saint Léger, on a des traditions qui remontent au vu* siècle , et sa vie, décrite dans une pièce en vers latins, est attribuée, pour de bonnes
' Choix fie poésies originales des Trnubafhmrs , t. II, p. cxxvu.
raisons, au ix" siècle'. Ainsi, la mise en rimes romanes de ces deux Passions est assez expliquée par les usages du temps.
Les calques joints à nos textes aideront singulièrement à l'examen de cette question d'ancienneté. Dans la première planche, les fragments n" i et 3 sont tirés du texte du glossaire: c'est la partie la plus ancienne du manuscrit, et elle a été jugée du ix* siècle.
Les fragments n°a et n°4 (plus étendus sur la seconde planche) sont tirés, le premier, de la Passion de J.-C, et le second, de la Passion de saint Léger : celui-ci nous a paru un peu moins ancien que l'autre; ils ne sont pas de la même main.
Le fragment n" 2, Passion de J.-C, est d'une minuscule romaine visigothique, indistincte, grosse, ronde, penchée à droite, tranchée, bien proportionnée, les a ouverts en haut, quelques lettres liées sont à la fin des mots, sans abréviations, et les capitales onciales.
Dans le fragment n° 4> Saint J/éger, les capitales sont de deux sortes : romaines dans la première partie, à l'exception de quelques € lunaires, et d'un seul tout irlandais carré, et onciales dans la seconde partie du texte. Le surplus est en minuscule romaine, plus haute que large, non tranchée, irrégulière, quelque peu distincte, mêlée de quelques capitales, et de formes plus anciennes pour quelques signes*; le point avec la virgule indiquent des abréviations finales; per et pro sont marqués par les signes ordinaires, quelques & pour et au milieu ou à la fin des mots1; la dernière ligne du texte est toute en capitales rustiques très-capricieuses.
Pour la plus complète satisfaction du lecteur, notre seconde
' Histoire fie saint Lr'grr, par le R. P. son! également île forme ancienne,
dom Pitra; Paris , Waisse , i8/,6, iti-8", 1 Pas. s ion de. J.-C, strophe 48, vpis 1
p. x de l'avant-propos. et a , cinq exemples : Estrtt, Pitre, wat-
* Dans un mot de la V strophe, a'Ii- donh, rvswardh, rccogiwscrtt ; à la suite,
gne, il y en .1 d'autres exemples; les g P*rus, etc.
planche présentera deux grands fragments pris du commencement des deux textes; leur examen attentif portera sans doute à y reconnaître l'écriture du x* siècle, et le fragment n' i comme un peu plus ancien et plus régulier que l'autre.
Tous deux sont écrits à longues lignes, selon la largeur de la colonne, sans distinction des strophes dans la plus grande partie du texte du premier, et sans distinction des vers, qui sont de dix syllabes dans chacune des deux pièces. Dans la première, bien plus étendue que la seconde, et où la strophe est de quatre vers, on voit à peine, surtout dans la première moitié , quelques alinéas indiqués par de petites capitales. Dans la Passion de saint I^éger, les strophes sont de six vers, et toutes séparées et indiquées par une capitale en dehors de la perpendiculaire. La première Passion a 129 strophes et 5i6 vers; la deuxième 4° strophes et 240 vers. Il y a, parmi les compositions en langue romane mises en vers, peu de pièces de cette étendue.
Un autre indice de l'époque de 1 écriture se tire des caractères de notation musicale, qui sont écrits au-dessus des trois lignes de la i" strophe de la Passion de J.-C, et du i" vers de la r et de la 2" partie de la Passion de saint Léger. J'ai consulté sur cette écriture musicale M. Botée de Toulmon, dont le sentiment sur ces matières fait autorité: il y a reconnu les caractères qui, avec quelques variations de forme , selon le temps ou le pays, furent en usage depuis la fin du ix' siècle jusqu'au commencement du xi*.
J'indiquerai aussi dans le même objet le 1" vers de la 127* strophe ,
« Quar fini mum non es mult long, •
allusion évidente à l'approche de l'an mil, le millénaire où était attendue la (in du monde.
Pour en finir sur les renseignements matériels relatifs à mon sujet, j'ajoute que les deux fac-similé de six grandes pages, dont je suis redevable à la gracieuse attention de M. Gonod, me furent envoyés en 1837; que M. le Ministre de l'instruction publi-
que voulut bien, sur ma prière, demander le manuscrit, qui me fut remis au mois d'octobre 1839. La publication du IV* volume des Mélanges historiques m'a ramené à ces textes romans, et j'ai eu ainsi l'avantage de travailler à la fois sur les fac-similé, sur le manuscrit original, et, de plus, sur une première copie que M. Vallet de Viriville, aujourd'hui mon collègue à l'École des Chartes, voulut bien faire pour moi sur le manuscrit même.
Sur ces textes il y aurait lieu à quelques bonnes remarques grammaticales ou lexicographiques; il y a des formes et des mots nouveaux dans ces vers, les philologues les enregistreront, s'ils le jugent à propos; et je confesse, en cette occasion, que j'ai toujours eu peu d'inclination à chercher les règles grammaticales , la véritable orthographe ou les régulières désinences des mots, dans les compositions en vers ou rimées. I) m'a semblé, qu'indépendamment du vague des règles dans une littérature peu savante, les licences légitimes de la poésie étaient une seconde source de variations, pour ne pas dire d'abusives libertés, et les règles si multipliées, les exemples si nombreux, si patiemment et si savamment assemblés par feu Raynouard, le grand nombre de formes du même article, du même pronom , et de tant d'autres pièces de l'ostéologie grammaticale de la langue romane, démontrent à la fois ces licences, et plus véritablement peut-être les préférences de chaque province de l'empire méridional pour une forme ou pour une autre: aujourd'hui encore ces préférences, ces diversités, subsistent dans ces mêmes régions , et à la nuance des voyelles ou de la prononciation , vous distinguerez le roman du haut Quercy de celui de l'Auvergne, celui du Rouergue du langage parlé à Toulouse ou à Montpellier, le provençal du languedocien : ceci dut se voir dans tous les temps.
Les pièces que je publie justifieraient ces observations par de nombreux exemples : les deux grammaires de Raynouard
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donnent neuf formes du pronom français ce, il faut en ajouter une dixième ou onzième , cil, ce; cho, ce, cela; chi, laquelle, qui sont tout auvergnats, le son ch étant caractéristique du langage de cette contrée, autrefois et toujours. On y lit aussi : soe, sa; Mo, ils; Mo fel mesclen ab vin, « ils fiel mêlent avec vin '; » quœ, qui, que, de tout genre et de tout nombre, et que entre deux verbes; aux formes de l'adverbe anc... mais, il faut ajouter hanc... magis dans le même vers, séparés par plusieurs mots, comme le sont ja et maiz; de tras, de loin; iki, là; am et ham, avec; cum, avec, encore en usage; et beaucoup d'autres mots qui manquent à nos nomenclatures; enfin le d remplace souvent le / à la fin des mots. Quant à l'inversion , elle est un des privilèges de la langue romane, dans sa prose, où la dirigent le goût et le caprice de l'écrivain, et dans la poésie, où elle est souvent une nécessité que la rime a imposée. L'inversion existe donc sous ces deux conditions dans nos textes. Ajoutons que leur ancienneté est encore accréditée par l'analogie de sa phraséologie avec celle du latin; et nous n'en citerons ici qu'un seul exemple, où l'article du complément indirect est omis, quoique la désinence du substantif n'y supplée pas ' :
Didun Tetusque de Peitieus
Lui 1 comandat ciel reis Lothiers.
• Ce roi Lothiers (Clotaire II) le recommanda à Didon, évèque de Poitiers. ••
Ajoutons que le R. P. dom Pitra, membre de la congrégation des nouveaux bénédictins, a bien voulu indiquer, parmi les monuments anciens de la Vie de saint Léger, la Passion, en langue romane, dont il savait que j'étais occupé1. Je dois à mon tour déclarer que le poème latin inédit contenant la vie et les miracles
■ Passion de J.-C, str. 70, vers 3 : il, à lui, d-ns le vert suivant.
' Cum , et la désinence en im d'un nom complément direct d'an verbe ac-
tif, sont aussi des signes d'ancienneté.
1 HûU de saint Léger, déjà citée, p. xn de l avant-propos.
de saint Léger, qui a été tiré d'un manuscrit de Saint-Gall, et publié, pour la première fois, par le savant et zélé bénédictin ', m'a été d'un grand secours, l'auteur roman ayant suivi presque pas à pas, moins les développements poétiques ou pieux, l'auteur latin dont l'époque est assignée au ix* siècle. Toutefois les deux écrivains, l'un dans l'Auvergne ou le Limousin, où saint Léger fut très-honoré et l'autre à Saint-Maixent (Poitou), dont le saint fut moine et abbé, ont pu suivre tous deux les traditions antérieures, et l'auteur du poème de Saint-Gall les déclare en effet conservées dans les écrits d'Audulf, d'LTrsin, de l'Anonyme d'Autun , et dans les liturgies des églises où existaient des souvenirs ou des reliques de saint Léger.
Parmi ces lieux nommés par les annalistes du saint personnage se trouve Ébreuil ou Brueilles , ancienne villa de Sidoine Apollinaire, voisine de Clermont-Ferrand , et c'est là que les moines de Saint-Maixent, fuyant les Normands, déposèrent le corps de saint Léger. Son culte dut se répandre dans l'Auvergne, et il y fut sans doute très-populaire, puisque sa légende y fut écrite en langue vulgaire.
Il faut toutefois faire remarquer que le texte de saint Léger ne conserve point, comme la Passion de J.-C. tirée du même manuscrit, de trait caractéristique du dialecte arvernien; cette légende en vers peut donc avoir été composée dans le Limousin, le Poitou; le culte de saint Léger y fut très-répandu.
Il n'y a lieu qu'à fort peu de remarques sur la chronologie de cette Passion, et à cause du rôle considérable que jouèrent saint Léger, le comte Ébroîn et l'évêque Didon, qui figurent dans l'histoire de Clovis II, de ses fils Clotaire III, Childéric II et Thierry III. L'auteur de la relation romane est en général fidèle, dans l'ensemble de son récit, à l'ordre des temps et à la
■ Hi$t. de saint Léger, p. 464 a 5o3 , ' A Autun, et en Bourgogne, Sainti»87 vers. Maixeot, Maymac en Limousin ,
Poitiers.
4ao DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS,
succession des noms. Le saint naquit sous Clotaire II l'an 616, dit-on; son enfance se passa à la cour de ce roi, à titre d'enfant recommandé. Mais sur ce point l'auteur de la Passion s'est trompé, car il se demande en son langage :
Qui donc regnavet a ciel di ?
Ciofud Lot /tiers fils Baldequi \
« Qui donc régnait alors? Ce fut Clotaire, fils de Baldequi. .
Or le Clotaire fils de Baldequi, JValdcchUdisy la même que Balthildis, la reine Bathilde', est Clotaire III, et à son avènement, en 656, l'enfant Léodegarius n'avait pas moins de quarante ans. L'erreur de nom est ici démontrée par la suite même du texte roman, où, à la mort de ce Clotaire, fils de Baldequi, un roi Childéric lui succède, ayant un Thierry pour compétiteur: ce qui désigne clairement Childéric II, successeur de Clotaire III. Les faits de la vie de saint Léger restent donc tels que ses biographes les ont arrangés : il naquit durant le règne de Clotaire II, en l'an 616, et fut élevé dans le palais de ce roi; il entra au monastère de Saint-Maixent, en fut fait abbé; appelé ensuite à la cour par la reine Bathilde, tutrice de Clotaire III, pour concourir au gouvernement de l'État , il la quitta pour occuper l'évèché d'Autun , en l'année 659, alors âgé de quarante-trois ans. Il mourut en 678.
Mais dans tous ces faits, il n'y a de bien déterminé, selon Y Art de vérifier les dates, que l'époque de son élévation à l'évèché d'Autun : les documents utiles manquent sans doute, puisque les historiens de saint Léger, personnage éminent de son temps, ne nous en apprennent pas davantage.
On sait que les vies des saints, dans l'ancien rit gallican, étaient récitées à la messe du jour de leur fête, quelquefois à la
• Passion, 3* strophe. dis reginat, pro statu neene régis T/ieodo-
* Testament de saiut Léger, pro pia rici.
rteordatione domini Chtotarii et Faldechil- » Passion, 9* strophe.
TEXTE DES DOCUMENTS. 4*i
place de 1 epître, comme cela se passait à Langres pour la Passion de saint Biaise ». Le martyre de saint Étienne fut traduit en idiome vulgaire, distribué en couplets et chanté à la messe du saint. L'exact Raynouard, qui a rapporté ces faits a publié aussi une de ces traductions3: nos deux Passions n'ont pas d'autre origine; elles furent chantées aussi à la messe; les airs notés sur leurs premières strophes ne permettent pas d'en douter, et cette circonstance, d'après les règles de la liturgie gallicane, réformée par la liturgie romaine qu'introduisit Charlemagne, fait remonter aussi l'existence de ces chants à l'époque ancienne qu'il nous paraît juste de leur attribuer4.
On connaît d'autres Passions de saints mises en vers romans, mais leur étendue ne permet pas de supposer qu'elles furent chantées durant la messe; telle est la vie de saint Alexis, du manuscrit roman n* 7693 de la Bibliothèque royale de Paris ; ce texte se compose de 1077 vers, et il n'est point divisé en strophes. Il en est de même de la Passion de la Vierge et des vies de Jésus, qui se trouvent dans quelques manuscrits \
Enfin, dans celui qui vient d'être indiqué et qui est composé de plusieurs morceaux d'époques diverses, on trouve aussi une Passion de Jésus-Christ en vers romans; mais toutes les petites capitales sont d'une écriture gothique ornée, qui laisse ce manuscrit au xih* siècle. Son texte n'a pas moins de a Î48 vers de 8 syllabes, et nous n'en avons rien tiré pour l'éclaircissement de celui de Clermopt, leurs époques étant distantes de deux ou trois siècles. Au p/emier aspect , le texte du manuscrit de
• Leboeuf , Traité hist. sur le chant ecclésiastique, p. i36.
• Choix de Poésies des Troubadours,
t. II , p. CXLVI.
J Ibid., p. 146.
4 II y a bien un peu de Utin dan» ces textes; mais pas assez pour les inscrire dans les exemples des épitres farcies.
* Voyez le même volume, 7693. L'écrivain de la Vie de Jésus, en i5n vers romans , se nommait Symon Bretelli de Tornaco; il a fait sa copie en i374, et il la termine par ce souhait : Bxplicit. Detur pro pena scriptori pulcra paella. D'autre»
4aa DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS.
Paris parait être plutôt une paraphrase de ce drame sacré, qu'une simple et pieuse narration. L'auteur des vers romans s'annonce comme un savant en hébreu, en grec, en latin, en idiome vulgaire ; il ne pouvait donc pas raconter tout naturellement ce que l'humble piété des fidèles désirait d'entendre; il a d'ailleurs fait des découvertes qui doivent donner quelque nouveauté à sa narration :
E per so, car ieu ay trobada Una scriptura qu'es celada E rescosla à motas gens, Et ieu diray vos totz lo cens Per bona rima e romans, E nom de Dieu e del sieus sans.
Ieu Eneas Mayestre dics D'els ebrieus ay trobat l'escrigs Lo fagx que fero li Juzieu A Jehsu Christz lo fil de Dieu ; E Nicodemus, que ho vi, Ho escrius tôt en pergami, En ebrayc segon sa razo ; Pueys ieu en grec, car mi fom bo, Ho translalyey e ho escrys Si com la letra departys.
L'auteur indique d'abord ses autorités, les évangiles de saint Jean et de saint Matthieu, et ensuite les écritures qu'il a luimême découvertes, à d'autres inconnues, l'évangile de saint Nicodème , en hébreu , qu'il a traduit en grec et de là en vers romans : sur cela on ne peut refuser à maître Eneas une place distinguée parmi les érudits facétieux du xm* siècle '.
' A propos des paroles du Christ sur la Cette composition, toutefois, oe
croix, qu'il rapporte ainsi : que pas de mérite , la narration a du mou-
- Ely, Eloy, Lamatabtlani , - veinent, les vers sont réguliers, la rime
' est exacte, l'orthographe bonne et la co-
i ajoute . j^çnéç : ç'^t un ouvrage dans lequel
- Ait» « grec* scriptura. - l 'esprit de l'auteur et les traditions de son Et voilà de son grec. temps sont entrés pour beaucoup.
Mais le véritable mérite de ce morceau, mérite incontestable, c'est qu'il est une traduction en vers romans, du xm* siècle, de l'évangile de Nicodème, bien connu parmi les évangiles apocryphes '. Ce fait résulte de la conférence du texte latin de Fabricius avec notre texte roman. On sait que cet ouvrage, composé , dit-on, en hébreu, et dont il existe des textes grecs, fut connu d'Orose et de Grégoire de Tours; il dut entrer très-avant, par la multiplicité des miracles, dans l'esprit de la foule au moyen âge : il fut mis en prose romane; et une traduction versifiée, en idiome vulgaire, fut aussi une sorte de nécessité du temps; elle est arrivée jusqu'au nôtre. Je ne renonce pas à publier, dans une autre occasion, cet évangile de saint JNicodème en vers romans, cette composition se distinguant réellement, par des mérites divers, parmi celles du même genre et de la même époque.
Revenant au texte des deux ouvrages que je publie aujourd'hui, je dois dire que je l'ai reproduit avec toute l'exactitude qu'il m'a été possible d'y apporter; j'ai fait mes efforts pour tirer, de ces lignes confuses, des vers, des mots et un sens. J'ai rencontré quelquefois des difficultés insurmontables, et je m'en suis remis, dans les déterminations qu'il m'a bien fallu prendre, à l'indulgence et aux lumières du lecteur. La traduction française que j'ai ajoutée est vers pour vers et mot pour mot du texte: Raynouard, notre maître à tous, l'a fait ainsi; je le suis sans approcher de sa science, ni de la perspicacité qui l'a rendue si féconde. Mais il m'a toujours semblé utile à l'étude du caractère particulier et du génie des langues, de leur individualité et de leur famille, d'en montrer naïvement la constitution grammaticale en activité : c'est un habit différent, mais cette diversité même est un inappréciable élément pour l'étude de la philosophie des langues et de la psychologie des nations.
' J. A. Fabricius, Codex apœ typhus; Hamb., 1719, 1. 1", p. 319.
bibliothèque publique de Clermont-Ferrand.
i Hora vos die vera raizuu De Jesu Christi passiun ; Los sos affans vol remembrar, Per que cest mund tôt a salvad.
i Trenta très anz et alques plus; Des que carn près inter nos fu; Per lot obred que verus deus , Per tôt sosleg que hom carnals.
3 Peccad negun unque non fez, Per eps los noslres fu aucis; I-i sua mort vida nos rend, Sa passiuns toz nos redenps.
\ Cum aproismed sa passiuns, Cho fu nostra rédemptions, Aproismer vol a la ciutat, Afans per nos (y) susteguest.
5 Cum el perveing a Betfage, Ciel es desoz mont Oliver,
I Maintenant je vous dis le vrai récit De Jésus-Christ U passiou , Srs tourments je \tu\ rappeler Puisque ce monde il a toul sauvé.
Pour les nôtres mènes il fut occis; Sa mort nous rend la ne , Sa passion tous nous radirif .
1 Trente-trois ans il eut et un peu plus ; Dès qu'il prit chair, il fut parmi nous, Partout il opéra comme trai Dieu, Partout il souffrit eu houime mortel.
S Quand il parvint ■ Betphagc,
Qui est au-dessous du moat des OliTiers,
3 II ne fit jamais aucun péché ;
Avant dels sos dos enveied, Un asne adducere se roved.
Cum cel asnez fu amenaz, De lor manlelz ben Tant parad, De lor mantelz, de lor vestit Ben H apprestunt; o ss'assis.
Pcr sua grand humililad, Jhesus rex magnes sus monled , Si cura prophètes ant mulz dis Canted aveien de Jesu Crisl.
Anz petit dis que cbo fus fait, Jhesus lo Lazer suscitet, Clii quatre dis en moniment Jagud aveie, loz pudenz. •
Cum ço audid Iota la gent Que Jhesus ve l'oreis poderz Chi eps lo morz faise reviuere, A grand honor enconlr'ixirent.
Alquant dels palmes prendent troncs, Alquant dels olivers les branches ; Encontr'al Rei qui fez lo cel Issid lo di le poples lez.
Canten li gran e li petit :
Fili Davit, fili Davit!
Eu ataut de» tient deux il envoya , Lui amener un aiie il ordonna.
Quaodcel «ne fut amené, De leur» manteaux iU l'ont bien |>aré ,
9 Qoand tout le peuple apprit ceci.
Que Joua réellement avait pouvoir Que même le» morts i! fit revivre,
Qui quatre jour» dam le monumrnf Avait été couché, tout puant.
De leur, manteau* , de leurs habit»
Bien il» l'apprêtent ; il t'y attit.
Par ta grande humilité, Jé*us roi grand dessus monta , Si comme les prophètes longtemps auj
A la rencontre du Roi qui Gt le ciel Sortit en ce joar le peuple joyeux.
Peu de jours avant que ceci fit fait, Jé»u» le Urne ressuscita,
1 ! Chantent les grands et let petit». - Fils de David, fil» de David!
4a6 DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS.
Palis vestit, palis mantenls Davant eslendent as sos pez.
f Gran foies aredrengan davan, Gran e petit Deu van laudant, Ensobre tôt petiz en fan Osanna! semper van clamant.
i» A la ciplad cum aproismet, Et el la vid, el la s garded; De son piu cor greu suspiret , l>es sos sanz olz fort lagrimet.
)4 a Hierussalem, Hierussalem!
« Z'ai te dis, et per tos pechet « Pensar non vols, pensar 110 I poz, « Non t'o permet tos granz orgolz !
i.. « Venrant li an, venrant lî di « Qu'cz t'asaldran oi inimic; « Il toi entorn t'arberjaran , « Et à terra crebantaran.
m « Los tos enfanz qui in te sunt « A maies penas aucidrant, « En tos belz murs, en tas maisons « Pedras sub altre non laiserant.
i: « Li toi, caitiu, per totas genz « Menadeneren à tormenz,
\/t drap de leur» babils et de leurs manteaux Ocrant ili étendenl i te* pied*.
Grand» et petit* Dieu vont louant, Bien haut lot» le* petit» enfault Osanna ! vont aussitôt criant.
13 A la cité quand il approcha Et qu'il la vit , il la regarda ;
De ton pileux cœur profondément il toapira , De te* saiott yeux fort il pleura.
1 4 • Jérutalem t Jérusalem !
- Je le l'ai dit, et pour le» péché»
« Penser ne «eux, penier ne le peux,
- Ton grand orgueil ne te l« permet pouit ! f 3 - Viendront le* an* , viendront le» jour.
.. Que l'auiégerotit le» euoemi» ;
- ||» t'entoureront tout autour
- Et te ri-uvrrvront i terre.
16 - Te» enfanta, qui «ont dam loi, * lit tueront à grandi tourment»;
- Dan» tw l)«"»ux mur», dan» te» waiton» « Pierre sur autre ib ne laisseront.