N° XXVIII
LETTRE DE MAITRE JEHAN DE MOLESME , SECRÉTAIRE DU DUC DE BOUR- GOGNE, PHILIPPE LE BOK, AUX MAIRE ET ÉCHEVINS DE DIJON, RELATIVE A UN ENTREMETS (ou fête à taldé) DOS NÉ PAR LE DOC A LILLE.
(- Oj lettres furent «iwrta et Une» en la diMibre de la ville de Dijon, devant roettieon le* maieur el
février 1453.
A MES TRÈS CHIKB8 ET HONNOBEZ IfBSSIBOBS LBS MAIBVR ET ESCHEVINS DB LA VILLB OB DIJON-
Très chiers et honnorez sieurs, je me recommande à vous tant comme je puis, et vous plaise sçavoir que j'ai receu voa lettres, ensemble la coppie de l'octroy que avez heu par cy-devant des vingts sols pour quehue de vin, et aussi du charroy des bestes visves, et tant sur ce comme touchant le denier pour Sulmon, j'ai expédié ces leslres patantes de monsieur le Duc selon que le requérez : et combien que le tout se fût bien peu mectre en une lettre, toutesfois monsieur le chancelier a voulu que l'on en eust faict deux lettres, assça voir, une pour le scel seulement et une austre pour les entrages de vin, charroy de bestes, ainsi que le verrez par ces lettres, lesquelles je envoyé à mon messire maislre Jehan Gros, ainsi que m'avez escript. Mais nonobstant que deux lettres m'ont estées faictes, comme dict est, et lesquelles monteront à grant argent pour le droit du scel, se paier les convient à la rigueur, néant moi ngs j'ai tant faict devers mondit sieur le chancelier, qu'il a esté appointé que vous ne paierez pour le droit du scel que l'une des deux lettres. Et au regard des aultres drois, tous les secrétères y ont leur part et leur en convient randre compte, et se estoit à moy à faire seullement, la ville n'en paieroit jà denier. Très chers et honnorez sieurs, j'ai fait en ceste matière tout le bien que m'a esté possible, et en toutes choses concernant le bien , proffit et
honneur de la ville me vouldroye ayder et amployer et travailler de tout mon pouvoir.
Et touchant le cas advenu, celluy qui s'est tué, dont en la fin de vosdittes lettres m'avez escript, se je me tiens en place où il en soit parlé, ou se je sçay que l'on en face poursuitte, je y ferai l'excusalion de vous et pour le bien de la ville, ainsi que me requérez, en faisant remontrance de la matière; mais encorres n'ay*je poinct sceu qu'il en ayt esté rien poursuy par-deçà. J'ai présenté à mondit sieur le chancellier les lettres que lui aviez escriptes, lequel présentement vous y faict response, comme le verrez par ses lettres. Au surplus, pour ce que vous sçay désirant de sçavoir des nouvelles de par-deçà, ce que je veult bien prendre le loisir de vous en signisfier.
Il est vray que, dimanche passé, mondit seigneur le Duc fit une feste si haulte, si solempnelle et si pompeuse, que je cuide que de aige d'homme vivant n'a poinct esté faict la pareille. Ce n'a esté seulement que un grand banquet, duquel sera mémoire cy-après en plusieurs lieux, tant en chrestienté que ailleurs; et a esté faict cedit banquet à la fin que verrez cy-après; et pour aulcunement descripre la manière de laditte feste, je vous en feray en brief récitation de ce que j'en ay vehu.
Et premièrement, ledit jour de dimanche passé, à l'asprès-disué, furent faictes joustes moult riches sur le marchié de ceste ville; et estoient ceux qui joustoient moult richement habillez, et leurs chevaulx couvertz de riches houssières : et vinct le premier sur la place monsieur Alof de Clèves, qui fut amené par ung signe (cigne) à tout une longue chaîne d'or, devant lequel signe personnages d'hommes sauvaiges, à tous arcs et flesches, qui faisoient faire place. A l'entour dudit monsieur Alof estoient trois jeusnes eusfans habillez en guise d'anges et montés sur courciers, assis deux desdits auges d'ung cousté etd'aultre, et l'autre derrière; tous ceux qui leaccompagnoicnt estoient vestus de blanc. Mondit seigneur le Duc l'alla querre en son logis et l'ammena sur la place, et fut moult belle chose à veoir. Après, vindrent monsieur de Charollois et monsieur le Bastard, richement habillez, leurs chevaulx tous couverts de grosses campeunes d'argent; monsieur de Sainct-Pol aussi moult richement habillé de drap d'or,
et plusieurs aultres eu grand nombre, qui seroit chose trop longue à escripre.
Lesdilles joustes furent moult plaisantes et durèrent jusques à la nuict; et quant Jesdiltes joustes forent um^tcca, mondit sieur et toute sa compaignie ensemble, dames et damoiselles, vindreot au lieu où ledict banquet, asscavoir, en, l'hostel de mondit seigneur, nommé l'hoslel de la Sale, qui estoit richement paré; et arryvé chascung, n'y entroit pas qui voulloit , combien qu'il y eust tant de peuple, que Ton ne sçavoit quelque part tourner. Il y avoit audit banquet trois tables. A la première, qui estoit en haut et au travers de la salle, estoit assis mondit sieur, droicte au milieu de laditte table; emprès luy, à la main droicte, estoieut premièrement mademoiselle d'Estampes, fille de monsieur d'Estampes; après, monsieur le duc de Clèves, et après madame la duchesse. De l'autre couslé, à la main sencstre, estoit mademoiselle de Bourbon, monseigneur de Sarat-Pol, et ung seigneur de Bretaigne nommé monsieur de Ponce. A l'a u lire table, qui estoit longue tout du long de la salle, est oient monsieur de Charrolloy, monsieur d'Estampes et aultres princes et seigneurs, dames et damoiselles en grand nombre. A l'aultre table avoient aussi plusieurs chevaliers et escuiers, dames et damoiselles.
ta manière du service et des mctz estoye une haute besoingne, car les principaulx platz c'estoient chariots à quatre rouhes moult richement faits, tous plains de viandes, et comme j'ay ouy dire, en chascung chariot avoit de cinquante-deux manières de viandes, et en y avoit si largement et en si grande abondance, que pour lever et mettre sur table chascung chariot, y devoit avoir quatre personnes: il y avoit en nombre partout seize chariotz.
Au regard des enlremetz et de plusieurs merveilles qui estoiént sur tables, je n'en sçauroye escripre la vingtième partie. A l'ung des boutz de la table de mondit sieur avoit une église moult bien faicte, et dedans ladite église avoit ensfans qui chantoient et orgues qui jouoienl; à l'aultre bout avoit une fontaine et un bel tabernacle dessus. Au milieu avoit une grosse roche moult bien faicte, autour de laquelle avoit chasteaux et forteresses, et au dessus de laditte roche avoit le personnage d'un enfant tout nud qui pissoit eau roze. Les autres tables
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estaient garnies chacune en son endroict de mainctes victuailles. Le busfet estoit au milieu de laditle salle, bien garni de vaisselle d'or et d'argent ; près dudit busfet avoit le personnage d'une pu celle nue, qui, par la mamelle droicte gectoyt ypocras, et auprès laditte pucelle et pour la garde d'icelle avoit un lion tout en vie.
Blondit seigneur estant à table, vint un cheval à deux testes, sur lequel estoient deux hommes, do?, contre doz, chascun sonnant une trompette à toute puissance. Après, vint ung monstre portant ung homme monté sur un camail , des espaulles duquel partoit un aultre homme les pieds contramont; après, vint un cerf blanc sur lequel estoit un ensfant qui ebantoit moult bien et mélodieusement, et le cerf lui tenoit la teneur. Et durant le souppé fut joué par fiction, sans parler, comment Jazon conquesta la Thoison d'or, qui fut belle chose.
Sur la fin du souppé vint un géhant bien babillé, lequel géhant menoit ung oliflant, lequel oli fiant avoit une tour, et dedans laditte tour avoit une personnaige qui se nommoit Saincte Eglize, laquelle Saincte Eglise se complaignoit moult piteusement des grands maulx et oppression qu'elle sosfroit, et estoit en avanture de plus s'osfrir à l'occasion et par le moyen des mauvaises et dampnables entreprises du Turc et des Tnfidelles mescréans et persécutans d'elle et de la foy catholicque; et en conclusion requérait aide et secours à tous princes chrestiens, et en espécial au duc de Bourgogne. Et après les complaintes et lamantations de Saincte Eglize vindrenl deux demoiselles devant la table de mondit seigneur, après lesquelles estoit le roy d'armes Toisou-d'Or, portant et tenant en sa main un faisant eu vie, moult richement habillé et garni de pierres précieuses , lequel roy d'armes adressa la parolle à mondit sieur, disant que les dames se recommandoient à lui et luy envoyoient ledit faisant accompagné de deux demoiselles, asfm de faire aulcung veu ainsy qu'il a esté accoustumé quant telles et si grandes festes se faisoient. Et mondit sieur, après ce, fit son veu et le bailla par escript audit roy d'armes, et lui ordonna et recommanda de le lire haultement, asfin que tous ceux qui estoient présents le peussent ouïr, et fut leu tel et en la forme et manière qui s'ensuit, de mot à mot : « Je vouhe tout premièrement « à Dieu mon Créateur, et à la glorieuse Vierge sa mère, et en après
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« aux dames et au Taisant que, se le plaisir du 1res chrestien et très « victorieux prince monseigneur le Roy est de prendre la croisée « et exposer son corps pour la deffense de la foy chrestienne et ré- « sister à la dampoable entreprise du grand Turc et des Infidels, se « alors je n'ay loyalle ensoinie de mon corps, je le servirai en ma per- « sonne et de ma puissance audit sainct voyaige le mieux que Dieu me « donnera la grâce; et si les affaires de mondit sieur le Roy estoient « tels qu'il n'y peult aller en sa personne, et (se) son plaisir est d'y comc mètre aulcung prince de son sang ou aultre seigneur chief de son « armée, je à sondit commis obéyray et servirai audit sainct voyaige * le mieux que je pourray et ainsi que se lui-mesme y esloit en per- « sonne; et ce pour ses grands affaires il u'estoit disposé d'y aller « ne d'y envoyer, et que aultres princes dires lien s à puissance con- « venable emprenent ledit sainct voyaige, je les y accompagneray et « m'enploiray avec eux à la défense de la foy chrestienne le plus avant « que je pourray, pourvue que ce soit du plaisir et congé de mondit « sieur le Roy, et que les pays que Dieu m'a commis à gouverner soient « en paix et seurté, à quoy je travailleray et me meclray en tel devvoir « de ma part, que Dieu et le monde cognoistra que à moi n'aura tenu cet ne tiendra; et se durant ledit saint voyaige je puis sçavoir ou « cognoistre que le grand Turcq ait volonté d'avoir a (Ta ire à raoy corps « à corps, et pour la foy chrestienne soubstenir le combateray à l'aide «de Dieu tout puissant et de sa glorieuse Vierge mère, lesquels je •«appelle tousjours en mon aide.
« Faict à la ville (Lille), le 17e jour de février, l'an de l'Incarnation « de Nostre Seigneur mil quatre cent cinquante-trois. *
Après lequel veu ainsi faict, plusieurs furent moult esbays et esmerveillez, et crééz que une personne éust eu le cueur bien deur s'il ne se fust à ceste heure endouley et atandry. Saincte Eglise, qui estoil en sa tour, comme j'ai dict devant, se princt à parler et mercia mondit sieur du veu qu'il avoit faict, priant à Dieu qu'il lui donna grâce de le accomplir, et requesté aux aultres princes et seigneurs qui illec estoient, que chascun dès à présent voulcist vouher pour la desfense de la chrestienté; lesquels tous firent veu l'ung après l'aultre et par ordre, qui trop long seroient à escripre; et fut ordonné que chascun
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raist son veu par escript, et que ie landemain fust baillé es mains d'un roy d'armes.
Les choses ainsi faictes, mondit sieur se leva de la table et tous les aultres aussi, et furent desmis les mets et entremets. Et aussitost après advindrent douze dames richement et pompeusement habillées de robes justes de velours cramoisy, ung roichet de fin lin par dessus, lesquelles une aultre dame appelée Foy amena à mondit seigneur, disant que elle avoit sceu le veu que avoit faict, et que pour estre en sa compagnie et en son aide, lui admenoit lesditles douze dames. Chacune desquelles parla selon son faict, et estoient Noblesse, Prudence, Sagesse, Richesse, Largesse, et autres vertus. En conclusion, ce a esté la plus hautte et pompeuse besongne et la plus riche et la plus grande rnagnifisance que l'on veit oneques faire.
Mondit sieur le Duc estoit moult richement habillé et paré; spécialement la cornette de son chapperon estoit chargée de très précieuses attaches de diamants, rubis et perles, en si grand nombre et si près l'une de l'aultre que on les avoit peu asseoir, et j'ai ouy dire à ceux qui ont fait faire laditte cournette et à aulcungs aultres qui le doibvent bien sçavoir, que il y avoit en pierres précieuses mises en ladite cournette la valleur de plus de deux cent mil escus. Les pierres qui estoient dessus le faisant valloient bien vingt mil escus, et pensez qu'il y avoit d'aultres richesses en mainctes manières.
Je me deppourte de vous en escripre plus avant, car je ne pourroye ne sçauroye tout comprendre, et du demeurant je me rappourte à ceulx qui en feront les narrés et qui ineystront les choses par escript plus au long, mais je vous signisfie ce que j'en ay veu et sceu, et prenez en gray et communiquez ces choses là où bon vous semblera , car je n'en escripts si au long sinon à vous, parce que je n'ai loisir, car le parlement du pourteur est hâtif. Très chiers et honnorés sieurs, adez me signifier quant aulcune chose vous plaira que je puisse pour le faire, de bon cueur ce sera. Le Sainct-Esperit que vous ayt en sa saincte garde.
Escript à Lille, le vingt-deuxième jour de feuvrier mil quatre cent cinquante-trois. — Ainsi signé : le tout vostre serviteur,
J. DE MOLBSMES, Secrétaire de mooiieur le duc de Bourgogne.