LOUIS. COLBERT
Les 23 avril et 29 octobre 1685,1e duc de Saint- Âignaji délivre aux comédiens une augmentation de
règlement conformément aux ordres de Mme laDau-
phiae , ledit règlement portant les parts à vingt-trois et arrêtant à mille livres la pension de retraite.
Le 22 septembre 1687, un contrat stipulé entre les sociétaires, reconnu par arrêt du conseil du roi , le 1®^ mars* 1688, porte, entre autres dispositions, celle d'installer leur établissement dans le jeu de paume de VÉtoile, rue Saint-Germain des Prés.
Le 23 mars 4705, tes comédiens passent un contrat devant notaires, par lequel la part entière que chaque acteur a acquise dans le fond de leur hôtel est fixée à 13,130 livres 18 sols, que la troupe est obligée de rembourser aux acteurs ei actrices qui se retirent, ou aux héritiers de ceux qui décèdent. Enfin, deux ordres du roi, des IS avril et 15 juillet 1725, contresignés par le duc deMortemart, portent expressément qu'il ne sera fait, à l'avenir,* aucun changement ni innovation dans l'établissement des comédiens.
Il nous reste à connaître sommairement en quoi consistaient les anciens règlements qui régissaient îa société des comédiens français. Les années ont pu apporter quelques modifications à ce& règles primitives, elles ne les ont jamais complètement détruites. Ainsi, dès 1697, nous voyons que la compagnie se réunit tous les huit jours, en son hôtel ; qu'on y délibère des affaires à discuter, et que l'administration est confiée à deux sociétaires*^ dits semainiers. Le jeton de présence est de 30 sols.
Les pièces nouvelles sont soumises à la lecture de rassemblée générale, qui décide à la pluralité des voix, par billets blancs ou noirs. Les auteurs disposent des rôles de leurs ouvrages à leur gré, suivant le caractère de chacun. Les acteurs ne peuvent pas refuser un rôle; à l'égard des auteur&KX)médiens, on ne joue leurs pièces que Tété, Thiver étant réservé à ce qu'on appelait les auteurs externes (i).
Depuis la Toussaint jusqu'à Pâques, les pièces nouvelles sont jouées jusqu'à concurrence de 550 livres de recette ; au-dessous de cette somme , la pièce est abandonnée. Depuis Pâques jusqu'à la Toussaint, ce minimum est fixé à 350 livres. Les frais journaliers prélevés, la recette de chaque jour se partage en dix-huit parts, dont deux réservées à l'auteur d'une pièce en cinq ou quatre actes, une part seulement pour les petites pièces, et le reste, les seize ou dix-sept autres parts, appartenant à la société.
Quelques années plus tard, l'intervention des pre* miers gentilshommes de la chambre du roi devient plus directe. Ils gouvernaient le théâtre en maîtres absolus. Ainsi, nous voyons dans un règlement, en 1719, des ducs de Tresmes, d'Aumont, de Mortemart et de La Trémoille, que les auteurs doivent
(1) Cette disposition a été longtemps en Tigueur; elle s'explique de la part d'une époque où un très- grand nombre de comédiens étaient auteurs distingués.
présenter leurs pièces nouvelles au premier gentilhomme de la chambre (commencement de la censure dramatique). Et encore : les comédiens doivent jouer alternativement une pièce sérieuse et une pièce comique, sous peine de 300 livres d'amende ; ils ne peuvent se refuser à jouer les rôles qui leur sont distribués, soit en premier, en double ou en troisième; il est défendu, dans les assemblées, de parler d'autres choses que de celles pour lesquelles l'assemblée a été convoquée. Le doyen de la société tient le registre des délibérations. Il n'est pas accordé de congés sans permission. Enfin, les semainiers doivent rendre compte aux surintendants de tout ce qui s'est passé, à la Comédie, après chaque semaine écoulée.
Nous arrivons à l'un des actes constitutifs les plus importants delà Comédie française, celui du 9 juin 1758, passé devant notaires et signé par la Thorillière, Armand Huguet, Sarrazin, Grandval, Dangeville, Dubois, de Bonneval, Paulin, Lekain, de Bellecour, Préville , Brizard, et Mmes Delamotte, Gaussin, Grandval j Dumesnil, Lavoy, Drouin, Brillant, Hus, Guéantet Préville
Par cet acte, le fonds de la société et établissement est fixé à 200,807 livres 16 sols 6 deniers. On voit que la Comédie française a pris de l'extension, et que le mouvement des affaires y est devenu en rapport avec le spectacle offert par les plus grands
auteurs et les plus grands acteurs que la France ait jamais produits (expressions d'un arrêt du conseil du roi, iS juin 1757). Le nombre des parts reste fixé à vingt-trois, et chaque part intégrale est de 8,730 livres 15 sols 5 deniers. La durée du service d'un sociétaire est limitée à vingt années au plus et quinze années au moins, avec pension de retraite de 1 ,000 livres; néanmoins, un artiste jugé nécessaire, même après vingt années d'exercice, ne peut pas se retirer ; mais, au bout de trente années révolues, il a droit à 1,500 livres de pension. Les fonctions de semainiers continuent à consister dans l'administration, la police intérieure et la discipline de la troupe, sous la juridiction des surintendants. Le caissier, seul chargé des recettes et des dépenses, ne peut faire un seul payement que sur mandats signés des trois semainiers et de six personnes, tant acteurs qu'actrices. A la fin de chaque .mois, les registres des recettes et dépenses doivent être soumis au contrôle d'un des surintendants des menus.
Sur le produit de la recette sont prélevés (voici le droit des pauvres actuel sous une autre forme) les trois cinquièmes du quart pour l'hôpital général, le dixième en faveur de l'Hôtel-Dieu, une rente annuelle de 250 livres , due à l'abbé de Saint-Germain des Prés, et d'autre part les pensions viagères, les intérêts de fonds, les appointements, etc.
La pension de 12,000 livres accordée par
Louis XiV est divisée en viDgl-trois paris insaisissables.
Les litres et papiers des archives sont scellés et mis sous la sauvegarde du plus ancien semainier et du notaire de la société. Les représentations sont quotidiennes j sans qu'il soit possible de se soustraire à cette obligation. ^ ^
Quelques-unes de ces clauses inébranlables ne semblent-elles pas coinnie un avant-coureur, un presseutinjent du décret de Moscou ?
En 1763, le 27 septembre, le duc df^ Duras pn^nd ► un arrêté qui interdit aux comédiens d'aller à l'étranger sans une permission expresse.
. Le 19 mars 1776, le duc de Richelieu demande un tableau raisonné d'une troupe, assez complète pour assurer en tout temps le service de la cour et de la ville. Le duc de Richelieu ne se plaindrait pas, aujourd'hui que je personnel de 1853 est exorbitant et atteint le chiffre de soixante personnes.
Je disais plus haut que les premiers gentilshommes de la chambre du roi étaient les maîtres absolus de la Comédie française^ tout en respectant la question de propriété et en laissant aux comédiens le soin de régler leurs intérêts. Mais il s* agit d'administration, et ces premiers gentilshommes fie la chambre administra ientj et je n'en veux pour preuve qu'un document très-curieux du V'^ avril 1768. Les ordres donnés y sont formels et impératifs, et cependant
rÉtat, à cette époque, ne subventionnait pas le Théâtre-Français ; seulement, le roi gratifiait selon les services rendus et les occasions. Il est vrai que ces premiers gentilshommes avaient le sentiment de la justice et de la dignité du Théâtre-Français.
Donc les ducs de Richelieu et de Duras disaient en 1768 :
« Pour remédier aux abus contraires à la satisfaction du public et aux intérêts des comédiens^ abus qui proviennent de l'inexécution des règlements, le comité ayant été constitué pour tenir la main à Texécution de nos intentions, ordonnons audit comité d'imposer une amende de 300 livres contre ceux ou
celles qui s'écarteraient des règlements Il sera'
fait un état général de toutes les pièces du répertoire, et afin que l'intrigue et le caprice ne président pas à la distribution des rôles, nous ferons nous-mêmes cette distribution... Ordonnons qu'à l'avenir toutes pièces appartenant au répertoire ne pourront plus être distribuées par l'auteur, les auteurs rt ayant effectivement de dmits^ pour la distribution de leurs
ouvrages, que dans la nouveauté Les acteurs en
chef doivent jouer avec la même assiduité les rôles
médiocres que ceux qui leur plaisent le plus Pour
que les doubles puissent se former , nous ordonnons très-expressément aux acteurs en premiers de se laisser doubler le vendredi de chaque semaine... La négligence des comédiens à jouer les pièces qu'ils
ont arrêtées à leur assemblée du lundis étant une chose de plus en plus nuisible aux iutérêts de la Comédie et au service du public, nous ordonnons de nouveau que le répertoire soit fait pour quinze jours, sans que qui que ce soit puisse s'opposer aux pièces proposées que sur des raisons valables,.,., ^
Les mêmes injonctions se renouvellent à différentes époques et à des intervalles très-rapproehés, le 14 février, le 1"^ et le 14 avril 1774, le 1" mai 1775. Depuis 1770, la Comédie française avait quitté la rue Mazarine, et, en attendant laconstruclioa d'une nouvelle salle, avait trouvé un asile au palais des Tuileries, C'est là que, par le rapproche- •ment le plus bizarre, le grand précurseur de la Révolution, qu'il ne devait janiais voir, heureusement pour lui , Voltaire, fut publiquement couronné, à deux pas de cette royauté dont il avait pendant si longtemps sapé les fondements. Les comédiens ne prirent possession de leur nouveau théâtre, construit sur remplacement de F hôtel de Condé (aujourd'hui rOdéon), qu'en 1782.
Le roi Louis XVI suivait, du reste, exactement les traditions de ses prédécesseurs en ce qui concernait la Comédie française* Le dernier règlement, le plus important et qui est resté en vigueur jusqu'à la dernière heure, est du 12 mai 1780, et ce règlement, très-étudié et très-paternel, a pour but de fixer d'une manière défini Uve les intér<^ts respectifs des
auteurs dramatiques et des comédiens, préparant ainsi, par d'équitables et très-progressives mesures, la position conquise aujourd'hui par les écrivains. Et Louis XYI ne se contente pas de sanctionner les anciens décrets en y ajoutant des dispositions nouvelles : par lettres patentes du 14 février 1789, il fixe les pensions de retraite à 2,000 fr., après vingt années de service, en les augmentant de 100 fr. par chaque année supplémentaire, et à 3,000 fr. après l'expiration de trente années.
Je ne pousserai pas plus loin des investigations dont f ai été obligé de résumer les résultats le plus possible. Ce qu'il importe de savoir, et ce que je crois avoir établi par des faits et des documents à l'appui, c'est la nature de l'institution de la Comédie française et de son administration. Les comédiens sont sociétaires, leur propriété est la conséquence de leur exploitation, et ils s'administrent eux-mêmes sous la juridiction du roi, leur protecteur, el les ordres des représentants du roi. L'autorité des premiers gentilshommes s'étend aux plus minimes détails : aux débuts, aux réceptions, à la nomination des comités , aux retraites des comédiens , aux gratifications, à la fixation des pensions, au répertoire, à la distribution des rôles, au classement des emplois. Ainsi, le 12 octobre 1772, le duc de Duras écrit une lettre autographe pour défendre de doubler les rôles dans les pièces de Molière ; ainsi encore , et la re-
commandatioD a son côté comique, M. Amelot rappelle à M. de La Ferté que les comédiens ne peuvent occuper plus d'une place dans les voitures du roi, excepté M, Desessarts (très-certainement en raison de l'obésité bien connue de cet acteur). En tin mot, on n'oubliait rien.
C'est en raison de cet admirable rouage de combinaisons intérieures que la Comédie française a traversé plus de deux siècles dans un étal de grandeur et de prospérité sans égales. Pour détruire la Comédie française, il a fallu ^anéantir et bouleverser le monde social tout entier.
Ceci est l'œuvre de la Révolution.
Dès le 12 octobre 1789, les premiers gentilshommes de la chambre disparaissent, et le Théâtre- Français est prévenu qu'à l'avenir il doit s'adresser au Maire de Paris pour toutes les affaires qui concernent la Comédie ; nous voilà sous le régime de la municipalité, et ce n'est que le commencement d'une lamentable histoire. Le 11 septembre 1790, la légitimité des sommes accordées par la royauté à la Comédie est repoussée par le Trésor. De là à des mesures plus coercitives il n'y a pas loin. En 1793, le Théâtre-Français était fermé, et les comédiens incarcérés, hommes et femmes, étaient désignés pour passer en jugement, ce qui équivalait à une condamnation à mort, comme chacun sait.
Comme j'ai déjà expliqué que je n'écrivais pas
une histoire du Théâtre-Français , je ne suivrai pas les comédiens dans leur proscription et leurs pérégrinations malheureuses. Qu'on ouvre le curieux travail de MM. Etienne et Martainville et on retrouvera la Comédie à l'Odéon , au Théâtre-Feydeau , au Théàtre-Louvois , au Théâtre du Marais, au Théâtre-Français de la République, rue Richelieu, dernière scène qui devait leur donner un asile définitif.
Rapprocher tous les éléments divers qui composaient l'ancien Théâtre-Français n'était pas une tâche facile. La dispersion des artistes, la tourmente révolutionnaire qui avait fait naître des intérêts divers, les guerres de l' amour-propre, les opinions politiques opposées, les persécutions dont quelques comédiens avaient été les victimes et dont quelques autres étaient accusés d'avoir été les instigateurs, tout semblait s'opposer à un rapprochement. Déjà, à un repas donné chez un des membres du Directoire, on avait essayé d'y parvenir, mais sans résultat. Il fallait, pour y arriver, une main puissante et l'influence du nom de Napoléon, qui grandissait. La gloire qu'avait eue Louis XIV de créer notre première institution dramatique, il était réservé au Premier Consul, et plus tard à l'Empereur Napoléon, de l'égaler en réédifiant le monument délabré et en l'établissant sur des bases désormais inébranlables.
La salle actuelle du Théâtre-Français, rue Richelieu, fut commencée en 1787, sur l'emplacement qui
fonnail autrefois le jardin des Princes et terminée en 1790. Elle a coûté plus de trois raillions. Ce magnifique édifice est dû à rarchitecteMoreau, qui s'était rendu célèbre par la construction du théâtre de Bordeaux- L'ouYerturc, par les comédiens fran- ^^is réunis, eut lieu^ le 31 mai 1799, par le dd et V École des maris ; mais tous les artistes n'étaient pas encore rentrés dans la maison commune- Ils ne le firent qu'au fur et à mesure de F expiration de leurs engagements dans les autres théâtres et sous rimpulsion des événements, qui confirmaient de plus en plus la consolidation d'un gouvernement fort et régulier.
Enfin , Torganisation définitive de la Comédie française, arrêtée par le Premier Consul^ fut signée à Saint^lûud, le 28 nivôse an Xï (18 janvier 1803), et c'est en vertu de celte organisation que les comédiens passèrent, le 27 germinal an XII (17 avril 1 804), un acte de société qui est resté la constitution commerciale de la Comédie française, comme le décret de Moscou en est la constitution administrative.
Nous mettons sous les yeux de nos lecteurs ce document tout entier, en raison de sa très-grande importance, en le faisant suivre du décret de Moscou.