‹ Documents inédits concernant la Compagnie de Jésus (volume 2)Chapitre 3 sur 23 · DV TRES-ILLVSTRE · texte numérisé non relu

DV TRES-ILLVSTRE

SBIGNBVR TROILB SAVELLE

décapité n Rome dans le Chasieau SninchAnge, sur les huici heures et demie du matin.

Les vies et morts dautruy rédigées par escrit graueiU communément diuerses passions et mouuemens en l'enprit du Lecteur. Car si elles sont plein(»8 de nouuoaux accidents, il les admire : si de douloureux, il y compatit : ni d'heureux, il les désire : et si d'estranfçes, il l(»s cralnl et redoute. Mais celle que i'entreprens d'oscrlro, houIi* contient en soi de telle façon tous ces accidentH, qu(^ quiconque prendra peine de la lire, sentira aisément son anio si* remplir ensemble de merueille, do pitié, do désir et do crainte. Et bien que, tout considéré, ce quo i'oHcry no Hoil qu'vn simple cas de mort, si est-ce quo, parauantunî, luy seruira-il de fanal, de but et d'exemple pour louiez Ha vie. Fescriray donc simplement comme la chose passa di^ poinct en poinct, selon que, pour ma consolation, la nuict mesme ie le notay auec ma plume. Car icy tout fard et ornement de paroles obscurciroit la naïuelé dcî r(L»uur(», et la recherche curieuse de beaux discours ne pourroll iamais égaler, ains plustost desguiseroit la vérité dufaict. Et escriray seulement pour ceux lesquels, si tant est qu'ils n'ayent quelquefois esprouué en eux-mesmes les merueilleux effects de la diuine grâce, les auront pour le moins,

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ou reconnus en aulruy, ou leuz dans les saincts lîures, ou souuentefois entendus des Prédicateurs. Car quant aux autres ausquels il ne semblera véritable, ceux-là mesmes en fin le tiendront pour tel, quand ils entendront qu'à l'instance de sa bonne mero, vn des pères de l'Eglise de la Vanicelle, par l'espace d'vn mois auec beaucoup de diligence et de charité auoit de ce seigneur es choses spirituelles exercé la vie, dont maintenant ie pretens vous descrire la mort. Et quoy que ce soit, ce que i'en fais, n'est sinon pour le bien et vtilité des âmes.

Ce fut doncques le xviij. d'Auril sur les dix heures du soir approchant le Samedi, que par vn officier fut apportée au seigneur Troïle Sauelle, la nouuelle de sa mort. Et entré qu'il fut en la chambre où il reposoit, luy dit : Monsieur, il fault que vous-vous habilliez. Auquel il respondit : voicy bien à la vérité vne heure vn peu extraordinaire, toutefois où me voulez-vous mener? Là bas, respondit l'officier, pour faire place et bailler ceste chambre à de nouueaux prisonniers, treuuant ceste excuse pour tout à coup ne le point estonner. le vous croy, répliqua le seigneur Troile, puis que vous le dictes, mais en vérité vous m'avez fait à moite peur. Et s'estant assis sur son lit : Or sus, dit-il, habillons nous au nom de Dieu. Ayant commencé à se vestir, comme il voulut descendre du lit : Donnez-moy, dit-il, par courtoisie, tant de place, que ie puisse acheuer de m'abiller. Et iettant soudainement l'œil à vne Image de nostre Dame tenant son fils entre ses bras, qui estoit attachée près de son lict, s'y recommanda tresdeuotement, comme luy-mesme depuis m'a confessé. Il s'estoit des-ja le mesme soir, vne heure iustement auant ceste nouuelle, leué de son lit et ietté en terre deuant la mesme Image auec grande abondance de larmes, disant : 0 glorieuse et tres-douce Vierge, peusse-je mourir (si mourir ie

dois) aoec la mesme disposition que ie sens maintenant en mon cœur. Et m asseura qu'il s estoit recimohô connue eeriain qu'il rechaperoit, mais que $*estant resueillê, contre sa coustume, il ne sVstoil peu ri^lenir qu'il no se ietlast hors du lit, et deschargeast son cœur, comme il tit« auec la glorieuse Vierge. Chose qui lui estoit ordinairi\ comme tesmoignent mesmes les soldats qui Tanoient en garde» lesquels feignants de ne le point oùir« Tappercenoiont comme, à la dérobée, souuent il se mettoit ainsi à go« nooils.

Finy qu'il eut d'estre habillé, l'Officior craignant quo pour son ieune aage, l'horreur d'vne si espouuentablr i»l inopinée nouuelle luy causant vn désespoir, il no s'oflfonsasl soy-mesme, ou autruy, luy voulut soudain molli*o les im*nottes, auquel tendant volontairement les mains : Froiv, mon amy, dit-il, mets-les hardiment à Ion aise, car io m^ l'en empescheray point, estant prest de faire ton vouloir, et de tous autres, puisque Dieu le veut ainsi. Eslanl onsorré on le meine à la chappelle, et sortant de la chanibro il se signa du signe de la croix du mieux qu'il peusl auec les deux mains, puis aduisant là plus grand nombre do jk^>ns, qu'il ne luy sembloit besoin pour changer seuloment do chambre, les yeux tournez au Ciel iolta vn grand souspir, et dit : Voicy bien autre chose quo changer do lion ; mais par la grâce de Dieu, ie suis résolu à tout. Ainsi sans dire autre chose il descendit iusques à la chappollo, où il fut rencontré et receu du Gouuerneur de la ville, du Prouisiîur, et des trois Consolateurs de la compagnie do la Miséricorde, auec façon conuenante à tel effecl, luy disant Tvn d'eux : Monsieur, l'heure que Dieu vous a préfixe est venue : rendez vous en ses miséricordieuses mains. Et luy sans se troubler d'une si fascheuse nouuelle auec un petit souspir fort bas se tournant vers l'Autel : Dieu soit loué,

dit-il, ie me rens à luy : me voicy, disposez de moy. Ainsi ces bons et charitables frères, ensemble auec des pères de TEglise de la Vanicelle, et de ceux de nostre compagnie nous estans mis autour de luy, auec bonnes paroles allions adoucissant du mieux qu'il nous estoit possible, Taigreur de cette nouuelle et le confortions. Luy d'autre part consentant à tout et preuenant nos propos se frappoit l'estomac, baissoit la teste, baisoit le Crucifix, et requérant pardon, comme de la cire molle se laissoit manier à vn chacun. Et comme vn des confrères luy parla auant toutes choses, de la confession, à ce propos tout esiouy : Et où est, ditil, le Père Confesseur? Lors luy ayant esté monstre vn de leur compagnie vestu d'aube et d'estolle pour célébrer la Messe quand l'heure en seroit venue, auant que faire autre chose il se confessa, et nous, pour lui en donner commodité, sortismes dehors. Sa<3onfession paracheuée et r'entrez en la chapelle, nous commençasmes par divers exercices spirituels convenables à tel subject, de le disposer à vne heureuse fin. Et après que quelques-vns luy eurent parlé, îe commençay encores moy à lui dire : Seigneur Troïle, c'est icy vn passage lequel si vne fois se fait bien, l'on acquiert éternel bien, et si vne fois se fait mal, l'on s'acquiert éternel mal. A ceste heure il touche à vous, Monsieur, par la prouidence diuine, d'autant plus iuste, qu'elle semble cachée, d'vser de toute diligence, à ce que vous le faciez bien, pour auoir cest éternel bien : et à nous de le vous bien enseigner, pour euiter l'éternel mal. Ce passage est estroit, fascheux, espineux, dur et pierreux : chacun le voit, et vous. Monsieur, Texperimentez. Voila lesus-Christ, qui par sa bonté facilitera le tout. Vnissez-vous auec luy, et courageux vous respondrez : Omnia possum in eo, qui me confortât : le peux toutes choses en celuy qui me conforte. Ainsi respons-ie, mon père, dit-il d'vn visage gay et

comne fiant : Omiiûi postmm in eo, qui me ronforlai. lo Teeoniioy* par la miséricorde de mon Dieu, la nécessité de bien fidre ce passage. Tespreuue en moy sa prouidence« et diray de plus« son amour : car ie vois et confesse que pour in'auoir singulièrement aymê« il m'a icy réduit. O combien de fois, mon père, ay-ie esté« ie puis dire presque dans la gnenlle de la . mort, que si elle m'eust lors déuoré, sans doute ie perdois ensemble et mon corps et mon ame. Voila Tartifice de mon Dieu, qui pour me sauuer a eslou ce che* min. Et s^estant incliné, la teste nue se loua franchement de la chaire en pied, adioustant. Et ie loue et accepte d'auantage, dit-il, ceste amoureuse élection qu*auez faicle de ma personne. Puis se iettant à genouil deuant Tautel : Ains ie vous remercie, dit-il, éternel Père, d'un si fldelo ot amiable soing qu'il [vous a pieu auoir de nioy vostro non seulement esgaré fils, mais aussi rebelle et rofractaire. Cest à vous maintenant d*applanir et me faciliter Taspreto de ce chemin, puis qu'auez treuué bon que ie niarcho par iceluy. Et s'estant baissé le visage presque lusques en terre, demeura ainsi en quelque temps en oraison mentale. Puis comme on Teut fait rasseoir, » peine fust-il assis, que se tournant vers moy, il me dit en roreiUe : Mon pèro, vous qui pour mon bonheur tenez, à ce que ie voy, le lieu de Dieu en ceste mienne si extrême nécessité, commandezmoy, ie me rens en vos mains. Du corps, le Prince en a disposé : vous, disposez de Tamo. Alors ie veux donc, Monsieur, luy dis-je, auant toutes choses, que faciez la profession de foy accoustumée, et laquelle doiuent faire ceux qui meurent. Ce qu'il fit en public et auec beaucoup de sentiment, suiuant tousiours et répliquant mes paroles. Puis i*adioustay : Faictes maintenant tous les actes de contrition que ie vous remetteray en mémoire, iettant l'œil de vostre entendement, premièrement à Dieu offensé, ie dis

offensé comme Créateur, comme Conseniateur, comme Rédempteur, comme lustificateur et comme Glorificateur : Puis à vous, qui l'auez offensé estant sa créature, son seruiteur, son esclaue, et qui estes Chrestien ayant receu tant de bienfaits de luy. Tiercement aux offences que vous auez commises, et de toutes en gênerai, de bon cœur repentez-vous, et en demandez pardon. Puis repentez-vous de chacune en particulier, ou pour le moins des plus graues qui vous viendront en la mémoire. Quartement, au bien qu'auez obmis, et que vous pouuiez faire : au temps qu'auez perdu, et à l'aage qu'auez consumé en vain. En cinquiesme lieu, au scandale qu'auez donné. Pour le sixiesme, s'il vous reste quelque chose à faire, faictes-la maintenant : s'il faut restituer ou la réputation, ou les biens d'aulniy, restituez : si pardonner ou demander pardon, pardonnez : si satisfaire à vœuz, ou accomplir promesses, satisfaictes-y . Et finalement si vous avez des debtes, acquiltez-vous en : et si vous auez enuie de laisser quelque tesmoignage de vostre repentance, faictes-le. Ausquelles choses se monstrant fort prompt, toutes les exécuta avec tant d'affection qu'il nous fit changer de stile de i^arler auec luy, nous apperceuans que là où nous pensions auoir à faire à vn cœur ieune, pour ne point dire d'enfant tendre et délicat, il nous estoit maintenant besoin de traicter auec vn cœur viril, généreux et si Chrestien, qu'il est presque incroyable. Ainsi l'vn des Consolateurs, auec beaucoup de prudence et dextérité, se mit à luy discourir sur l'horreur de la mort, luy disant : Monsieur, ne vous estonnez point de l'amertume de ce passage, car le bon lesus, l'a en mourant adoucy. Dressez vos pensées en luy, et dites : Po7ie me iuxta te^ et cuiusuis manuspugnet contrante : Mettez moy près de vous, Seigneur, et^combate contre moy qui voudra. Et s'il adulent que vous sentiez, comme par auenture en

ceste breue noict sentirés vous les esgtdllons de la mort, dictes : Pater mi^ non sicut ego t>olo^ sed^ sîcut tUy fiât voluni€u tua : Mon père, non comme ie veux, mais comme vous voulez, soit faicte vostre volonté. Trop plus, respondit le pénitent Baron, m'espouuentent les iniquilez de ma vie, que les ameres douleurs de ma mort. 0 combien mal ay-ie employé ces dix-huit ans : combien mal ay-ie reconnu mon Sauueur : combien me suis-ie rendu ingrat de ses biens faits : combien ay-ie vescu rebelle à sa saincte loy in*oubliant moy-mesme, et comme vn chenal fort en bouche me suis en ces derniers ans laissé emporter par tout où les occasions et compagnies me conduisoient : mais iè dis mal, par tout où mes passions et aueuglez désii^ m'ont guidé, ains moy, moy-mesme me suis précipité. Et puis vous me dittes que ie mette mes pensées en Dieu, et que ie die : Pone me iuxta te, et cuiusuis mantis piignet contra mCy fiât voluntas tua? Ouy ie le dis. Et se leuant en pied comme auparauant répliqua : Ponen\eixutate\et cuiusuis manus pugnet contra me, fiât voluntas tua, Vrayment c'est ainsi qu'il faut dire, respond l'vn des Consolateurs : c*esl acte de magnanimité de ne point craindre vilement la mort : d'humilité de reconnoistre ses fautes : de confiance, d'en espérer pardon, comme vous faictes. Monsieur, qui

oiiî^z dire : Propter nomen tuum. Domine, propitiaberis

io mee, multum est enim : A cause de vostre sainct

., Seigneur, vous serez propice à mon péché, car il est

jid : ô quam multum? 6 qu'il est grand, seigneur

.•oïle; autant sans doute comme est grande la miséricorde . ie Dieu qui est infinie.

Or Monsieur, luy dit lors le Prouiseur, afin que vostre ame demeure libre de toute autre pensée que de son salut,

s'il, vous plaist faire vostre dernier testament, toutes choses s'acheminent fort. A quoy le courageux Seigneur, sans

hésiter : Ecriuez, dict-il; et tirant de sa poche vn petit billet dicta fort promptement son testament, auquel, à mon aduis huict choses se trouveront notables. La première est de singulière deuotion, puis qu'auec tres-pieuses et dénotes paroles il recommande son ame à Dieu. La seconde est de plus que puérile prudence, puis que particulièrement il reconnoit tous les siens. La troisième, de vraye et viueconcontrition, puis qu'il demande auec vn indicible zèle, pardon à plusieurs, mesme nommément. La quatrième, est de grande magnanimité, coniurant Madame sa mère de pardonner à tous ceux qui luy ont esté contraires, comme de sa part il leur pardonne mille fois, la suppliant auec beaucoup de belles et chrestiennes paroles de n'en faire iamais, en quelque temps que ce soit aucun ressentiment de vengeance, reiettant sur soy la coulpe de tout. La cinquiesme, est de religieuse pieté, laissant à plusieurs lieux deuots, et à beaucoup d'Eglises de belles et grandes aumosnes pour la remission de ses péchez, ordonnant le douaire à plusieurs panures filles, selonla discrétion de ses héritiers. La sixiesme, est de seuere iustice, par ce que cela mesme qu'il ne deuoit point, il ordonne que Ton le rende. La sepliesme, de libérale courtoisie, par ce qu'il recompense tous ceux qui Tout seruy en prison. La huitiesme, de singulière reuerence, par ce qu'auec vne façon fort humble et pitoyable, il demande plus de cent fois pardon à madame sa mère, auec vne infinité d'excuses et submissions.

Finy que fut son testamment : Or sus, dit-il, Messieurs, nous auons maintenant libre tout le temps qui reste pour penser à l'ame, et se tournant vers moy : Elle est à vous, dilril, mon père, disposez-en doncques, car autre chose ne me reste plus. Monsieur, dis-je lors, donnez-vous à lesus- Christ. le m'y donne, respond il promptement. Dédiez vous à luy, ie m'y dédie : Cdnsacrez-vous à luy, ie m'y consacre :

Paictes-vous du tout sien. Et comme, dict-il, mon pere, me feray-ie loul sien, si i'en suis indigne, et parnuanluro encores son ennemy ? A l'heure celuy qui auoit oscrit son testament, dict qu'il falloit le lire haut et publicquoment, afin de le fermer en présence des tesmoins qu'il conuient. Ce qui fut faict. Et pendant qu^'on lisoit il se passa trois choses de quelque considération. La proniicu'o est, que comme on lisoit la recommandation qu'il faisoit de son ame à Dieu, s'approchant do moy, à son accouslumé : le ne recommande point, dit-il, mon corps, car il n'est plus à moy; que n'y eust-il ianiais (?sl(; ! 11 ostbion raisonnable que puis que i'en ay ou trop do soin on ma vie, pour punition il ne me soit loisible d'en avoir à ma mort. Qu'ils en facent doncques ce qu'ils voudront, io 1<» sacrifie à Dieu. Tel qu'il est in luy sacrifie. Tollo oblalion ne me vaudra-elle pas? Sans doute, dis-ie : coninuMit, si ollo vaudra? mais quelle ne pourroit valoir mieux. Lu seconde est qu'en lisant les legïî, ie l'aduortis qu'en léguant comme il faisoit, il se rendoit coulpable (ïvua chose», dont il no l'estoit point, et s'accommodanl connue ie disois, il.sauuoil pareillement et sa conscience et sa réputation. Lors ostani son bonnet, et soub-riant mereplicqua soudain : Kt quoy, mon pere; vous auez donc maintenant esgard à la réputation et aux puntilles d'honneur? vous me rcunnottez aux fumées de ce monde? Que l'ame, que l'anie se sauve, et périsse tout ce qui est et fut iamais en moy do vanité. Vous souuient-il plus de ce qu'vn peu auparavant vous me disiez : Mihi mundus cruci/îxus est, et ego rnundo : L" monde m'est crucifié et moy à luy? Faisons sfMilfrnrînt qui* rame ne demeure point tachée, il aduiendra puis après, pour mes démérites, ce qu'il pourra de ce que Taueugle monde juge honneur et réputation. Bien qu'en fin, ie ne voy point que cela senie de rien, ne qu'il importe si ie veux

vser de ceste libéralité à l'endroit mesme de mes ennemis, lesquels Tattribuant à autre occasion qu'au seul amour chrétien qui m'y conuie, ne feront pourtant que l'en perdre le mérite. La troisiesme est qu'en mesme instant luy ayant esté apporté vn bonnet pour le changer à la montre qu'il auoit en teste (ain^ nommént-ils vn bonnet qu'ils portent en la chambre) : Que voulez-vous faire.dit-il? Nous voulions, dit vn de nous, vous donner vostre bonnet. Non, non, laissez moy ainsi, respond-il, cela n'importe rien. Et d'vne voix plus basse me dict : Voyez un peu, qu'ils veulent encores honorer ceste teste, qui dans peu d'heures, pour mes fautes me doit estre tranchée.

Leu doncques et fermé que fut le testament, s'appuyant quasi tout sur moy auec vne fort douce modestie : Mon père dit-il, bien me suis-ie reconcilié, auec vous ie voudrois faire vne confession générale, depuis que ie suis né. Et encores que dans la prison, à l'instance de Madame ma mère, i'aye quasi fait la mesme chose, neantmoins ce n'a rien esté, au respect du sentiment et lumière qu'en ce pas ie descouure en mon cœur. C'est autre chose, ô mon père, se confesser voyant la mort de près, comme ie fais, et autre de ne la point voir, ou bien la voir de loin. Et s'étant fait apporter vn petit liure de la manière de se bien confesser, qu'il auoit en haut à la prison, qui luy auoit esté plusieurs iours auparauant donné par sa bonne mère, il commença sa confession, en laquelle Dieu sçait, si, comme il me seroit loisible, pour l'ample permission qu'il me donnast, d'en dire tout ce que bon me sembleroit, ainsi ie le pouuois bien représenter, combien en seroit esmerueiUée, ie ne diray pas Rome seulement, mais toute l'Italie. Car, si nous parlons de l'exacte manière qu'il tint à s'accuser, mesme des moindres paroles oisiues, il me sembloil ouyr vn bien exercé religieux : si des circonstances et difficul-

tez, vn profond Théologien : si du nombre, des espèces et autres semblables, vne tres-heui'euse mémoire. Pendant que le contrit Baron se confessoit, il s'arresloit de peu eu peu, et laissant tumber en cachette quelques larmes sur ses iouës, il les essuvoit, et souspirant auoit coutume do dire : O mon père, combien Dieu s'est monstn» bon enuers moy. Soit-il autant de fois, et plus, loué de moy en ceste mienne mort, comme ie Tay offensé pendant ma vie.. Il vsoit en accusant ses fautes de paroles brueues, viues et pieuses, et en aucun cas, si pleines de zèle et ardeur, qu'on voyoit clairement à son visage que le cueur luy creuoit. De sorte que plusieurs fois les Consolateurs meus de pitié, craignant qu'il ne s'esvanouist, luy dcmandoient s'il auoit point besoing de quelque chose pour se restaurer et conforter. A quoy, me parlant en secret, il respondit : Vn seul confort ie voudrois, que de douleur mon cœur se fendist, et par ce moyen mes coulpes fussent effacées, si toutefois cela estoit encore suffisant. Et par ce qu'il me sembloit qu'il l'affligeoit et torinentoit par trop, et aussi que i'en fus aduerty, ie me haziiixlay de luy dire : Seigneur Troïle, ne soyez point si particulier à vous accuser. Passez par dessus les choses qui ne vous donnent point de peine, et qui par raison ne voua en doiuenl point donner. Ah. père, me respond il, i'ay consumé toute ma vie à offenser Dieu, et en vne heure voulez-vous que ie puisse luy demander suffisamment merci de tant d'offenses? si long à offenser et pécher, et si bref à se confesser? Vous suis-ie point parauanture, ômon bon père, ennuyeux? si suis, je le voy bien. Mais las, qu'en puis-ie mais, puis que j'y suis forcé. Et ce disant commença comme deuant à larmoyer. le voulu lors interpréter mon dire, quand redoublant ses larmes il me dit : Gela meritoient encor mes péchez, qu'il ne me fust pas mesme donné loisir de les pou-

uoîr confesser, et qu'ayant tant perdu de temps en ma vie, ne tenant compte de l'employer à mon salut, il me manqua maintenant pour mon mesme salut. Pardonnez moy, mon père, et prenez ceste peine pour Tamour de Dieu, et pour sauuer cesle paurre mienne ame, laquelle (oullre le mérite que vous en acquerrez) vous aura obligation, en quelque temps que ce puisse estre, si parvostre ayde, auec la grâcede Dieu, elle va en lieu de repos. Or voyant que de plus en plus il fondoit en larmes, il faut que ie confesse icy ma foiblesse, que ie me laissay vaincre aux pleurs. Dequoy s'appercevant il me dict : Etquoy mon père, vostre reuerence pleure aussi bien, et si ce n'est pas pour soy, mais pour moy : et vous ne voulez pas que ie pleure pour moy mesme? Ainsi tous deux demeurasmes sans dire mot pour vn peu de temps; puis continuant la confession auecses accoutumées paroles breues, mais entières et propres, il voulut à la fin que je misse par escrit tout ce dont pour sa descharge il se remettoit à moy. Et comme j'écriuois il voulut pour son contentement tenir luy-mesme l'escritoire, puis ayaat acheué, illeul, baisa et arrousade larmes ce que j'auois escrit. Mais de nulle autre chose il ne s'accusa auec plus d'affection, que de ce qui s'estoit passé à l'endroit de Madame sa mère, et ne sçaurois exprimer de combien de larmes il accompagnoit chacune de ses fautes: car commençant dès son enfance : Mon pore, dit-il, i'ay fait un nombre infiny d'offences à mon Dieu, de nulle toutefois me semble-il auoirà cesle heure tant de remords que de n'avoir sceu faire mon proulfil de la grande douceur, prudence et patience, dont a vsé à m'esleuer et nourrir Madame ma mère : car estant encor' enfant elle me donna en charge à de bons, doctes et dcuotz précepteurs, lesquels presque iusque à ma seixième année, avec beaucoup de fidélité et suffisance, m'enseignèrent non seule-

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ment des lettres d'humanité, mais la Philosophie, et auec bons exemples et sainctz recordz, taschoient de m'acheininer à la vertu. Et non contente de ce, ie ne sçauroy dire combien elle estoit chacun iour songneuse de m'y voir prouffiter. Pouràquoy paruenir elle me donnoit quantité de liures, le temps à propos, des commodités, et mille autres caresses dont les bonnes mères ont accoustumé d'vser à leurs enfants en tel aage. Outre cela, des conuersations bonnes, des liures spirituels, comme sermons et autres : me faisoit conduire à confesse non seulement toutes les festes principales de l'année, mais encor' tous les mois, et iusques auiourd'huy. Si votre i*euerence en veult prendre la peine, elle trouuera parmy mes escritz la prenne de ce que ie luy dis, mesme vn bref traicté de bien employer loute la journée. Puis après, tant d'aduerlissementz qu'elle me donnoit, que c'est chose infinie. Car estant petit elle me teuoit en crainte non seullement avec menaces, mais encor' auec des coups : puis deuenu plus grand, auec prière, auec douceur, auec un monde de promesses, et souucntefois auec tant de larmes, qui me font à cetse heure autant de coups de dague qui me percent le cœur. A ceste occasion elle fit que le bon père Philippe de l'Eglise de la Vanicelle me tint au Sacrement de Confirmation, à ce que prenant par ce moyen particulière amitié en ce lieu là, il m'aflfectionnast d'auantage. Et tant que elle peust, m'esloigna de tousmauvais exemples me tenantpres de soy, ie puis dire comme en vne religion, m'exhortant iour et nuit à viure noblement et chrétiennement, et ne cessois cette bienheureuse bouche de me répliquer : Troïle mon fils, crains Dieu, aymes Dieu. Et pour m'obliger d'auantage, elle prit le gouvernement de mes maisons et seigneuries, et se chargea de toutes mes aflfaires, viuant continuellement entre la crainte et respérance de voir quel ie réussi-

rois, et n'y auoit religion ou monastère aux prières de qui elle ne me recommand^st : ni renconlroit iamais Religieux, auquel, comme s'oubliant soy-mesme, elle ne dict : priez pour mon fils. Et moy si mal recognoissant ses peines, comme i'entray dans les seize ans, pour satisfaire à tant d'amour, ie la payay de tant d'ingratitude que de me séparer d'auec elle, la gourmandant et de parolles et d'eflfects, en sorte que toute la peine que l'en receuray me semblera tousiours beaucoup moindre, que mon démérite. Et quand je pense, mon Père, aux larmes qu'elle a iettées à mon occasion, aux iours et nuicts qu'elle a patis et veillées, et aux desplaisirs qu'elle a receuz, ie sens vn contentement a ma mort, par laquelle il me semble que i'efifaceray vne partie de tant de mauuais déportemens. Et combien que par ma faulte ie me visse ainsi séparé d'elle, si ne laissaelle pourtant d'essayer aueclettres, messages et cent telles autres inuentions à me retirer des mauvaises compagnies, me priant, solicitant, ains me coniurant à me reconnoistre: et si sçauoy bien qu'elle n'oublioit aucune sorte de prières et dénotions pour ma réduction, visitant autant d'Églises qu'elle pouvoit, et me recommandant à toutes les dénotes personnes qu'elle cognoissoit à Rome, et pour finir, plusieurs fois errant les champs çà et là elle me cherchoit de iour et de nuict. et me rencontrant se iettois mesme iusque à mes pieds, à ce qu'ouurant les yeux ie voulusse vne fois prendre garde à mon très euident précipice, et que considérant le dommage et l'infamie manifeste qui m'en reuiendroit ie voulusse retourner à Dieu, et reconnusse vne fois (ce sont les propres mots dont elle vsoit) de qui i'estoy fils : quelle chose me manquoit, pourquoy ainsi désespéré ie deusse faire si peu de conte de biens, de l'honneur et de ma vie; accompagnant ordinairement ses prières et remonstrances de tendres larmes, et quelquefois encor en

ma présence se tournoi t à Dieu, le suppliant me vouloir à soi, ou prendre, ou conuertir. Cela pjiis-ie dire avec vérité, que iusques à ceste dernière heure où ie me relreuue elle n'a iamais cessé de pourchasser mon salut. Car dès la preroiere fois qu'elle me vint voir en prison, elle m'exhorta de me confesser, et puis tousiours me tempesta tantost par des Religieux, tantost auec des liures spirituels, iusques à ce que par la grâce de Dieu, elle me remit vn peu en moymesme. Elle ne m'osta pas seulement toute occaHion de mal, mais aussi me suggéra tout objet et matière de bien auec plusieurs exhortations qu'elle me faisoit, afin que ie me remisse en la miséricordieuse main de nostre Seigneur, et que ie m'abandonnasse du tout à la prouidence infinie. En somme iamais enfant ne peut désirer choHe de sa more pour son propre bien et contentement, qu'elle de soymesme ne me l'ay donné. Et moy en contrechangc; de tant de bien-faicts, ie rends le reste des longs iours de sa vie misérable par la breue fin de la mienne. Dieu me le veuille pardonner, et prenne, s'il luy plaist, pour pr(îS(îrite pénitence de mes péchez son futur creue-cœur. Ainsi paruenus vers la fin de la confession: le voudroy, dit-il, mon père, que m'accordissiez vne grâce, puis que Dieu mesme par sa grande miséricorde ne me la dénie point, c'est queie peusse pourvn peu pleurer mes péchez, et faire auec mes larmes extérieurement foy àladiuine Maiesté de la douleur que ie porte intérieurement dans mon cœur.

Pleurez doncques, luy respondis-je, puis que Dieu vous en donne tant d'enuie. le n'eu pas fini de proférer ces paroles qu'il commença à tomber de ses yeux vne abondante pluye de larmes, de façon qu'il me mouilla vne partie du bras humectant la manche comme s'il eust pieu dessus. Dequoy m'estant fortuitement apperceu après vn demy quart d'heure, et doutant que la craincte de la mort, -

plus qu'autre ne le fit ainsi pleurer et descharger son cueur par ses yeux, ie luy dis : Monsieur, reposez-vous sur la volonté de Dieu, et ne vous augmentez point la peine de vous-mesme : ne vous affligez point dauantage. Aquoy il me respondil : Mon père, ie vous iure ma foy que ie ne pleure tant soit peu ma mort, mais si bien seulement et purement les offenses que i*ay faictes à Dieu, en la bonté duquel i'espere tant, que pour la crainte de la mort, non seulement ie ne ietterav vne ^eule larme, mais ie n'en changeray pas mesme de couleur. le pleure, ô mon père, ma mal-heureuse vie, et non ma très heureuse mort. Car mal-heureuse puis-ie vrayement dire celle-lî, et bienheureuse ceste-cy, puis qu'en l'vne si i'ay vescu ennemy de Dieu, i'espere qu'en l'autre ie luy mouray amy. Poursuiuez donc, luy dis-je, vostre confession, afin de luy mourir amy, et me laissez à part ces larmes. A quoy soudain comme bon fils obéissant, il reprint iustement là où il estoit demeuré, dont ie ne peu sinon m'esmerueiller, veu que moy mesme qui tenoit le petit liure en main, l'auoy ja oublié. Or poursuiuant il me représenta comme sur \Ti théâtre, le cours de toute sa vie, si clerement et en peu de propos, que ie fus meu à interroguer bien particulièrement si plusieurs iours auparauanl il s'y estoit pas ainsi préparé. A quoy me respondit ce ieune Baron : Père, si grande est, comme ie vous ay des-ia dit, la lumière qu'il plaist à mon Dieu me donner, qu'à ceste heure mesme que ie me confesse, il me semble voir comme dans vn miroûer toutes mes actions, et lire comme dans vn liure toutes mes paroles et pensées. Et ainsi estoit-il certainement, puis que sans faillir d'vne seule parole il s'accusa, de manière qu'il me laissa peu de quoy l'interroger, sinon (à propos) sur la fin de ceste action, que répétant quelques choses ià dittes, et comme i'estimoy qu'il le fist sans y

penser, ladrertissant de ceste faulte (puin qiin fnuin Id li peiisaiSi il respondil: lo m apperroy bii»ii, mon pnrn, dt' r«sle répétition, mais ie lo fay, pour c»ii ci'hI ncU* cin la -oiJessâon en auoir douleur ol coiifuNioii phm KnirMh», al <i ^ qu'ayant employé en semblableH inic|ulle/. li* inc*lll<mr ie ma vie, non sans grandonient deNpIairi* ii mon l)lnu« h neste heure pourluy plaire, ie panscî le bref lenjpH dn ma :norl à les délester. Que si ce vouh ewl peine, 6 mon bon per?, d'ouyrlanl de fois lantde hkîm fauteN,Nonuone/, voiim enfin que vous faicles acquest d'vn p<*''beiir, pour Je mrhapt duquel, comme i'ay dit, en! morl lenuH (;bri«!. Vu\n qu'ainsi est, luy dis-je, Ires illunlre Sej^^rieur, repeti'xinni, et telles choses qu*il vous plaira : mv en iUï ro qijt* )'t«n ny dit n estoit que parce que ienlimoin qu'* b; UnnU*/, m$un y penser et par erreur. Erreur futaie et ern'or t/tt$tiit, rudpondit-il, d'offencer en tant de norten rejijy qu) ronnn«i<'l|it ment fut ma défense : uiaiH en iUi noII re qui poun/i 0 vrM« rhose entre autres suiH-je cerUiin, que )<* mourniy rjfnU*ui de ne me pouuoir lasser de ronfeniKfr me* '00)1/4*, «v/i/j pes, dis-je, ô mon père, par la ^ra^re de tPU'U mou H<')^n<^<if à ceste heure à moy auhMi noU>ireii, tuftuuti* \,hi )it \n$%^* elles me furent incognuen : autant a t'i*^U' Ut-un* *UU*nUé'%^ comme il y a peu de tempa me fur^mt ' be/e» uu^Hh^ k ceste heure pleuréea, qu'elle» Uï^ti/niA-itui iHihi$\n di' contentement, bien qu*en vain* Meubla vo^tie Utti*-^^^ ^h Souuerain Médecin de mon ame; avoir iuh\uU'uhu\ m\\U* langues, pour lea pouuoir ^uiuir'^ts^^fui 'v/ofei&ïMrf utïlU yeux, pour le» pouvoir ameremejit pWnn^r <'* n/il^- ^/fcuft pour les pouuoir et/rniHk'menl 'kUfJtUff A;/ifcj la dotsU^Hi et regret de» offenMrn qu^ i'ay 'y/mm;jï^'*j M/oOe l/ii'M, peust-elle occire mon am^. ftouim^ A^ 'y/oet^au vy;;;* w//;i< corps pour celles que i'ay c^^fxii/jivri» ^otM*: ï*7% Uofhut^t Par la grâce de Di^ro* 6 moji p^r*^, m? «m? f^^y^i^noin i^*?-

cheur, ie me confesse pécheur, ie me pleure pécheur, et veux mourir pécheur, mais pécheur conuerti, et faire moymesmes mes obsèques auec mes larmes. Laissez-les moy donc faire à mon gré et contentement. A ces paroles ie ne me peu tenir de pleurer. Dequoy s'apperceuant : ô funérailles heureuses, dit-il, puis qu'elles sont mesmes pleurées des seruiteurs de Dieu : mais ce n'est à vous à qui conuient cest office, sinon comme estant père de mon ame. Qui sçait toutefois, si auec tant de pleurs versées de part et d'autre, ma conscience immonde en demeurera point chargée? Ainsi nous demeurasmes Tvn et l'aultre pour vn peu sans dire mot, quand il me dict : Or sus, mon bon Père, il est temps qu'auec Tauctorité que Dieu vous a donnée de lier et deslier les hommes en terre, vous me desliez de tant de chaines de péchez, afin que comme vous m'aues enseigné ie puisse dire : Auditui meo dahis gaudium et lœtitiam, et exultahunt ossa humiliata. Vous donnerez à mon ouye ioye et liesse, et les os humiliez s'en esiouïront. Donnez-moy premièrement la pénitence, et puis l'absolution. Bien, qu'à dire vray, quelle pénitence me pourriez- vous enioindre condigne à mes péchez? Mais de cela nous en parlerons puis après, si vous le trouuez bon. Et se iettant à mes pieds, sa teste panchée sur mes genoux, où i'auoy ma main gauche qu'il me mouilla toute à force de pleurs et de baiser, il estoit attentif à la pénitence et à l'absolution que ie luy donnay en forme de plenier lubilé, suiuant les amples priuileges donnez à la compagnie de la mort. Absoult qu'il fut, et accomply qu'il eust sa pénitence auec vn indicible zèle, il se remist, par mon commandement sur son siège, et nous à l'accoustumé tout à Tentour de luy, où ie commençay le premier à lui parler en ceste sorte : Tres-illustre Seigneur Troïle, à trois choses, entre plusieurs autres, nostre Sauueur que vous

voyez icy, mourant en Croix, remédia cesie nuict en vostre personne. 11 mourut en la fleur, en la vigueur de son aage, afin que vous n'ayez trop de compassion de la vostre, et que ne puissiez dire : ô pourquoy si ieune la vie m'est^elle ôtée? Voila la première. Il mourut de mort violente, afin que le mourir forcé ne vous semblast intolérable, et que ne puissiez dire : pourquoy le fer tranchant coupe-il si tost le filet de mes ieunes ans? Voila la seconde. Il mourut de la plus honteuse mort qui s'vsast de ce temps-là, afin qu'il ne vous semblast estrange de mourir par la main de la lustice, et que ne puissiez dire : ô pourquoy ne mourusie au berceau, ou par autre accident? Ains, Monsieur, vous deuez considérer, que mourant si ieune, vous consacrez à Dieu la fleur ot le meilleur de vos ans : mourant de mort violente, vous pouvez rendre le nécessaire et forcé volontaire et mourant de mort honteuse, vous le pouuez prendre pour pénitence de vos fautes, et par ce moyen euiter la honte de ce dernier et tant redoutable lugement. Et de plus que vous ne deuez pas mourir publiquement au Pont, comme c'est Tordinaire, mais priuément icy dedans la cour du Chasteau, comme Ton a coustume de faire aux Seigneurs et Barons vos semblables. Et ayant encor adiouté quelques autre considérations, ie finy ce discours auquel le prompt Baron fit ceste response. Quant à la première, ô mon Père, ie meurs volontiers en cest aage, parce que ie suis asseuré de ne iamais plus offenser mon Dieu, et de ceste heure ie luy offre et dédie Taage, les ans, la vie, voire cent aagés, cent ans, cent vies. Quant à la seconde, ie feray de nécessité vertu, et puis que ie dois mourir par force, et par raison, ie veux mourir volontiers pour céder volontairement à la force et satisfaire à la raison. Pour la troisiesme, ie voudrois encores plus honteusement mourir. Et sçachez que le mourir en public m'eust donné ie ne

8çay quoy plus de satisfaction : parce qu'ainsi i'eusse espéré de pouuoir en partie, mieux remédier a ma publique faute par ma publique pénitence, et Dieu m*est tesmoin que ie ne sens aucun contentement qu' on me face ceste faueur de mourir secrètement : au reste, s'ils l'ont ainsi délibéré, ie n'y répugne point. Mon Dieu acceptera, s'il luy plaist, ma prompte volonté. Icy se prit le Prouiseur à dire : Tres-illustre Seigneur, accommodez-vous au vouloir et h la prouidence de Dieu, lequel ne tient point vn seul chemin pour gaigner les ames,et n'vse point d'vn seul moyen pour les tirer à soy. Il en appelle les vues d'vne sorte, les autres d*vne autre, et n'importe que ses iugemens nous soient cachez. Il nous suffit de sçauoir qu'il est iujsL'. Qui scait. Monsieur, si vous fussiez mort autrement, que vous vous fussiez sauué? le le sçay moy, respondit le Beron, que ie fusse tresbuché droit en enfer. Sçauez-vous, Monsieur, comme Dieu a fait auecmoy? lustement comme un chasseur quand il a enuie de quelque beste, mais il la veut auoir saine et sauuo en ses mains, il ne la veut deschirée des ongles et dents des chiens, ny moins blessée de flèches, ny d'espieux, ny meurdrie et rompue dans les rets, les pans et bricoles : cestuy-cy la chasse, tantost deçà, iantost delà, et ne permet iamais ny leurier hors lesse, ny flèches descocher de l'arc, ny rets, ou filets par terre : au plus auecques quelques cris, et iettanl quelque pierre la pousse, la dresse dans vn parc exprès designé. La pauvre beste court deçà, fuit delà : tant est suiuie qu'elle entre, ne le sçachant point, dans le parc appresté. Le chasseur le sçait bien, qui de long temps l'attent, la forçant saine et sauue luy sauter dans les bras : et ainsi tout entière il en a ioûissance. Et moy, ô bon lesus, n'ay-je pas esté ceste beste chassée ores deçà, ores delà, mais vous me vouliez sain et sauue : ainsi vous ne permettiez pas

qae ie fasse deschiré des chiens, ny meurtry par le fer, nj pris dedans les rets, quand parmy tant de périls de mort, ou encor* que bien ieune ie me suis trouué, vous m'en auez preserué, ausquels si ie fusse mort, pour le seur ie perissois à toute éternité. Vous me iettioz seult»mont des pierres, lors que vous m'envoyez quelque aduersilé. Seuleument vous criez après moy,lorsqu'auoc taiitd'aduis et inspirations vous me sollicitiez. A quoy parliculieromont à ceste heure. Messieurs, i'ay regret que ie me soit mons- Iri^ si sourd. Mais quelle merveille, puis que i'estois mort? Et en ceste façon voslre bonté infinie m*a conduict en ce parc et destroit, sans que ie m'en apperçiisse, afin d'eslre forcé de saulter en vos bras. Cela so voit puis que ie n'ay où ailleurs me tourner : et quand ie l'aurois, io ne me voudroy tourner aulrepart qu'à vous, ô bon losiis. le suis forcé, il est vray, mais encores ie m'en contente. C'est assez, Monsieur, répliqua vu des Consolateurs, la bonté (\o nostre Seigneur est si ample et si grande», qu'elle acœpte toutes choses. Et tellement il arccjpte, adioutta vu Père d(» TEglise delà Vanicelle que bien que lesu (Christ eusl commandement d'endurer la mort, neant-moins l'on dict, el <»st vray, qu'il mourut volontairement. Et à ca propos ndiouttant quelques beaux exemples il finit, lors qu'vn des nostres déclara comme la nécessaire se ponuoit faire» vo lontaire, à sçauoir le faisant volontiers, et d'autant estoilil plus méritoire, qu'il le faisoit auec plus prompte volonté. Enseignez-moy donc, replicqua le deuot Baron, quelque moyen, par lequel ie puisse rendre ceste mienne mort, plus volontaire que forcée. Et luy en ayant esté enseignez plusieurs beaux pour se faire, tant du Gouuemeur de la compagnie, que d*yn des Consolateurs, ie luy dis : Peut estre. Monsieur, que nous vous lassons trop. Comment lasser? dict-il? ains ces discours me font passer le-

gerement ceste nuit, et si rendent heureux Testât où ie me treuue. A tant chacun fit silence pour vn peu de temps, quand se louant en pied : le voudroy bien, dicMl, parler au pore Confesseur ; et se iettant, comme de coustume à genouils, après auoir dict le Confiteor : mon Père, dict-U, ie voudroy, s'il vous plaist, repasser par ma mémoire quelques choses déjà dites, pour les mieux expliquer, et y en adiouster d'autres. Ce que ie refusay Tasseurant n'estre nécessaire. Et quoy, repliqua-il, mon père, me voulez-vous donc dénier ce dernier contentement? Permettrez-vous pas au moins que ie m'asouuisse de confesser les torts et offenses que i'ay faictes à mon Dieu ? El puis vostre reuerence ne se souuient elle plus que nous deuons parler de la pénitence? C'est assez de pénitence, repliquay-ie, de mourir, et de mourir en ceste sorte. Or, apprenez-moy cela, dit-il. Lors ie luy dis : Offrez à ceste heure à Dieu auec tout vostre cueur, en pénitence de vos fautes passées ceste vostre mort. Ouy, ie luy offre, dit-il, auec la bouche et auec le cœur, et si regrette, Dieu le sçait, de n'auoir ceste nuict mille testes, afin qu'en ceste vue elles me fussent toutes coupées, et me plains que ie n'ay mille vies, afin qu'en ceste vne elles me fussent toutes ostées. Ains de plus ie connois et confesse ceste pénitence estre encor inégale à mon démérite : mais puis que ie ne puis autre, ie ne fais autre, et puis que ie n'ay rien plus, ie ne donne que cela, et encores le faire et le donner, ie le reconnoy delà diuine main. Or bien, dis-ie, faictes ainsi, quand vous mettrez vostre teste soubs le Cousteau, dictes en vostre cœur : Mon Dieu mon Seigneur, en ceste acte ie proteste de faire la pénitence de mes péchez, auec mille vies et milles testes et connois et confesse encores estre peu. Mais ie ne sçay. Seigneur Troïle, si à Theure vous vous en souuiendrez, parce que

voua serex facilement hors de vovs-niesmos. C'est grande chose que la présence de la mort, croyez moy. Moy, reapondit le magnanime baron, ie ne veux point tant preHumer de moy-mesme, mais i'espere et me confie bien tant en mon Dieu, qu'il ne me laissera tomber cela do la mémoire, et au cas que vostre reuerence ne me vist fauorisor de tant de grâces, qu*elle me face ce bien de mo le ramenteuoir, et elle me trouuera prompt de r('.x(M*ut(!r. (>• pendant dictes moy tousiours quelque autre cthoHo pour ceste mienne fin, et promptenient, car le tempH vole. A quoy ie luy respondis : laissez m*en le soin, car ie voum diray tousiours de main en main tout ce que vous aurez h penser, tout ce que vous aurez à dire, et tout ce que voufi aurez à faire iusques au dernier moment. 8uh comrnoncez à contracter à ceste heure vne singulière auiitiéuuec vofilnt Ange gardien, et auant toute autre chose, demandez luy de cœur pardon, du peu de gratitude que vous auez rendu à la garde qu*il a faicle de vous si continuelle, si patienti;, si diligente et si amoureuse. A ces propos se iettnnt ii genouils : ouy, dict-il, de bouche et de cueur ie lui demande pardon de la grande, mais ie dis très-grande ingratitude dont i'ay vsé pour tant et de si signalées courtoisies. Et par humilité m*ayant baisé le genouil, il se remit en son siège. Lorsie luy dis : Imaginez-vous donc, Monsieur, que vostre Ange gardien soit icy présent, lequel, comme dès le commencement de vostre naissance, ains, et beaucouf) d*auantage à cest heure si périlleuse, vous sert de six choses entre autres. Premièrement il empcsche la fureur du Diable contre vous, et débilite les forces des malins esprits coniurez en ce passage, à la damnation de vostc* ame.

2. Puis il vous inspire deuotion, contrition, préparation, générosité et autres semblables.

3. Il esclaire vos ténèbres, adoucit vostre agonie, et facilite vostre mort.

4. 11 porte soigneusement vos ambassades à Dieu : Il recueille les soupirs, les regards, l'humilité de vostre cœur, et n'en laisse pas esgarer vu seul.

5. 11 faict des praticques auec les Anges ses maieurs pour vous pourchasser faneurs suffisantes à vostre salut : Et spécialement il supplie l'Archange S. Michel, qu'il vous defifende ceste nuit.

6. En somme il solicite mon Ange gardien, afin qu'il me rende instrument suffisant pour vous ayder à siuuer. Salùez-le donc auec moy et dittes ainsi : Angele Dei, Ange de Dieu (si peu connu de moy et si mal employé). Qui eustos es met, Qui estes mon gardien (auec diligence si continuelle et charité si parfaicte). Me (ibi commissum, Moy qui vous ay esté baillé en garde (personne si meschante, conduite en ce passage par preuoyance diuine). Peccatorum conirUuniy Pécheur contrict (par diuine miséricorde et vostre intercession). Pietale superna. Par la diuine bonté (sans aucun mien mérite ains auec beaucoup de démérite). Hac nocte, Ceste nuict (deuë à ma coulpe, et dernière de ma vie). Salua, Sauuez moy (avec votre defence). Rege, Dressez moy (en me seruant de guide). Et gubema. Et me gouuernez auec vostre prudence. Amen,

Le bon Seigneur répéta ces paroles auec telle abondance de larmes qu'on iugeoit clairement que le cœur luy creuoit de douleur, et ne se contentant de les dire vne fois, les répliqua trois fois sur l'heure ; puis tout le reste de la nuict, les répéta près de dix fois auec moy tousiours d'vn mesme zèle et affection, m'affirmant qu'en aucun autre exercice, il n'auoit senty tant d'allégement et consolation.

En second lieu, Monsieur, prenez pour vostre protectrice la glorieuse Vierge : pour vostre Aduocat sainct lean Bap-

tiste. ou $. Paul, tous deux condamnés à la tosto comme vous. Ouy. dict-il, condamnez à la (este comme moy, mais auec cesle différence, qu'eux sans coulpo, et moy par la mienne. Et partant ie m'accuse de la telle et telle offense faicte à Dieu, lesquelles encores que i'ayo des ja confessées, neantmoins pour les sus-diltes raisons volontiers ie les réplique. Confessées qu'il les eusl, et en ayant à genouil receu l'absolution, ie le fis rasseoir, et nous mettant à Taccoustumé, tout autour de luy chacun lui disoit, ou faisoit dire quelque verset accommodé au temps et a l'occasion, comme pour exemple : Viam intquitaiis amoue à me, et de lege tua miserere met: Esloignoz de moy la voye d'iniquité, et en vostre loy ayes de moy pitié. Suscipe seruum tuum in bomnn et non calumnientxtr me suprrhi. H(»coue7. vostre seruileur en bien, et que les superbes uv me calomnient point. Fac.cum senio tuo secundum miser irordiam tuam. et iustifîcationes tuas doce me, Faictcs auec vostn» seruiteur selon vostre miséricorde, et m'enseignez vos iustifications. Boniim mihi quia humiUasti me vt disram iustifîcationes tuas. Il m'est bon que vous m'anez humilié, afin que i'apprenne vos iustifications. Cognnui, Domine, quia œquitas iudicia tua et in veritate tua humiUasti me, l'ay bien connu Seigneur que vos iugemenls sont équité, et qu'en vostre vérité vous m'auez humili»». Fiat cor meum immaculatum in iustifîcalionibus tuis, vt non confundar. Mon cœur soit faict sans macule en vos iustifications, afin que ie ne sois point confus. Miserere mei, Deus, secundum magna misericordiam tuam. Mon Dieu, ayez pitié de moy selon vostre grande miséricorde. Et secundum multitudinem miserationum tuarum dele iniquitatem meam. El scjlon la multitude de vos miserations, effacez mon iniquité. Errauisicut ouis, quœperijt, qtiœre seruum tuum. Domine. Tay esté desuoye comme la brebis perdue, Seigneur, cher-

-séchez vostre seruiteur. Propititts esto mihipeccatori. Soyez propice à moy pauure pécheur. Amplitis laua me ah iniquitate mea, et à peccato meo munda me, Lauez moy d'auantage de mes iniquitez, et me nettoyez de mon péché. Averte faciem tuam à peccatis mets, et omnes iniquitates meas dele. Destournez vostre face arrière de mes péchez, et effacez foutes mes iniquitez. Ne projictas me à fade tua, et spiritum sanctum ticum ne au feras à me. Ne me reiettez point de deuant vostre face, et ne m'ostez point vostre sainct Esprit. Cor mundum créa in me, Deus, et spiritum rectum innoua in visceribu^ tuis. Seigneur, créez en moy vn cœur net, et renouuellez en mes entrailles vn esprit droit. Fiant aures tuœ intendentes in vocem deprecationis meœ. Vos oreilles soient attentiues à la voix de ma prière. Si iniquitates obseruaueris Domine, Domine quis sustinebitf ^\\o\x^ prenez garde aux iniquitez. Seigneur, Seigneur, qui est celuy qui pourra soustenir? Deus in adiutorium meum intende. Seigneur soyez attentif à mon aide. Et cent autres semblables, que l'on luy declaroit selon l'exigence du cas. A quoy il prenoit grand plaisir, et sur tout volontiers disoit cestuy-cy : Maria, mater gratiœ, mater misericordiœ, tu me ab hoste protège, et hora mortis sicscipe, Marie, mère de grâce, mère de miséricorde, deflfendez moy de Tennemy, et me receuez à l'heure de ma mort. Répliquant souuent : Et hora mortis suscipe. Et me receuez à l'heure de ma mort. Eia ergo aduocata mea, illos tuos miséricordes oculos ad me conu^rte, et lesum benedictum fructum ventris tui mihi posl hanc noctem ostende, ô démens, ôpia, 6 mihi dulcissima Maria. Sus donc, mon Aduocate, tournez vers moy vos yeux de miséricorde. Et après ceste nuit, monstrez moi lesus Christ le bien heureux fruict de vostre ventre, ô clémente, ô pieuse, ô tres-douce glorieuse Vierge Marie. Sancta Maria

maier Dei ora pro me peccatore nunc et in hora mortis wkex^ amen, amen^ amen. Saincte Marie mère de Dieu, priez pour moi pécheur, maintenant et à l'heure de ma mort. Amen. Recordare lesu pie^ quod sum catisa tux 9ia, ne me perdas illa die. Souvenez-vous, Ô bon lesus, queie snis cause qu'estes venu en ce monde, et ne me perdez point au iour du iugement. Qtiœrens me sedisti lasstis, redemisti crucem passus^ tantus labor non sit cassus. Me cherchant vous vous estes assis estant lassé. Endurant la mort en la Croix vous m*auez racheté. Ne permettez que tant de trauail soit inutile. Juste index vltionis, donwm fac remissionis ante diem rationis. luge iuste vengeur, faictes moy grâce et remission, auant que vienne le jour qu'il faudra rendre compte. Ingemisco tanquam rettSy culpdrubet vultmmettSy tupplicanti parce Deus. le gémis comme coulpable, et mon ▼isage rougit de honte d*auoir ofifencé ; pardonnez à celui qui vous en supplie, ô Seigneur. Qui Mariam absoluistiy et UUronem exaudistiy mihi quoque spem dédis ti. Vous qui auez absoult la Magdaleine, qui auez exaucé le Larron, TOUS m'auez aussi donné espérance. Preces meœ non sunt dignœ^ sed tu bonus fac bénigne^ ne perenni cremer igné. Mes prières ne sont pas dignes, mais vous qui estes bon, vsez de bénignité, afin que ie ne sente le feu étemel. Pie lesu dominCy sis mihi lesus, dona mihi requiem. Amen. lesus Seigneur pitoyable, soyez moi lesus, c'est-à-dire Sauueur, et me donnez repos à iamais. Ainsi soit-il.

Auquel exercice se monstrerent fort dextres et accomplis lant les frères de la miséricorde (luy alléguant à propos et sans l'ennuyer vne centaine de ces versets) comme aussi autres Religieux chacun selon l'occasion, sans s'empescher les vns les autres, ny molester ce ieune Seigneur, et luy declaroit on tousiours quelcun, y adioutant quelque breue, mais pieuse considération.

Lesquelles choses paracheuées : il feroit bon, dis-ie, s'il semble à propos à tous ces Messieurs, de reciter les Letanies. Et moy, respondit le Baron, si pareillement ils le Ireuuent bon, ie les reciteray moy-mesme. Cela non. Iresillustre Seigneur, respondirent-ils tous, parce que vous vous lasseriez trop. Mais au contraire, dit-il, ce me fera grand contentement. Et sans autre prenant le liure en main se mit à genouils vis-à-vis de moy, et appuyé sur vn escabeau commença les Litanies, ausquelles comme nous respondions : Orapro eo, Priez pour luy, il n'y eust celui qui le peust proférer de la bouche sans l'accompagner de larmes : principalement quand plusieurs fois il répéta auec vn indicible zèle : A mala morte, de mort mauuaise. A potestate diaboli, de la puissance du Diable. A pcsnis mfernt, des peines d'enfer, déliurez-moi. Et luy (ô grande constance) ne ietta vne seule larme, où moy, qui estant à genouil auprès de luy, luy tenant la bougie, pieurois si fort que ie ne luy pouuais respondre. Ce que voyant il me poussait du coude me faisant signe que ie cessasse mes pleurs, et que ie respondisse. Et quelque temps après me dit : Il s'en est peu failli que vos larmes n'aient attiré les miennes. Les Letanies paracheuées, se tournant deuera moy prit la lumière que ie tenois et me donna- le liure, me disant : Mon père, dittes sur moy les oraisons qui suiuent après. Ce que ie fis, recitant sur luy l'oraison qu'on a couslume de dire. sur les agonizantz : Commendo te omnipotenii Deo, cari^sime fraiera et ei\ cuites es creatura comynitto. le te recommande à Dieu tout puissant, ô mon très cher frère. Et ce qui s'ensuit, auec l'autre qui commence : Detis misericors, Deus démens, Deus qui secundxnn inultitudinem miseratinnnm tuarum peccata pœnitentium dele, etc. Dieu misericors, Dieu clément. Dieu qui selon la multitude de vos miserations effacez les péchez de ceux qui

s"en repeatenL elc. Lesquelles finies, il dit tout haut le Pa/<fr mosiar et Ame Maria, Credo, Salue Regina. Et puis s'alla asseoir, où nous nous mismes à Taccoustunié autour de luy, tantost l'vn avec vn paasnKO do rEHcrlturo Sainçle, tantost Tautre auec quelque bel exemple, qui auec. vn aduertissement, qui auec vn autre, nous le maintenlonM vif. esueillé et enflammé en reste mesme ferueur iusques a ce qu en fin s'approcha Tlieuro de la Messe.

Lors il dit : Messieurs, si ces menottes m'ont esté mises pour peine, la volonté du Prince soit faite qui lo veult ainsi, mais si elles m'ont esté mises pour asseuraiici», on vain se lie par dehors celuy qui est enchaisné par dedans. Ausquelles^'paroles tous attendris, et sinp^ulioromont vn des Consolateurs qui toute costo nuict là s'estoit monstn) fort pitoyable gentil-homme à seruir ce Seigneur, se Ht Incontinent bailler les clefs, et les ayant ostées il les voulut baiser, les baisant souspira, et se teut pour quelque peu de temps. Puis fit signe de se vouloir do nouueau réconcilier, et ayant fait le signe de la croix me dit : Mon père, moy qui durant ma vie ay donné à ma ires chère I)am<» «t mere tant et de^ si [amers desplaisirs, quelle consolation luy pourray-ie donner à ma mort? Mourir bien sainctement. Monsieur. Et comme le sçaura-elle la panure femme? respond-il. Je luy escriray, ie luy diray de bouche, enfin ie le feray scauoir non seulement à elle, mais h tous ceux qu'il en sera besoing. Il suffira bien ii elle, r(»pliquail. Et me lendit la main à ce que ie luy donnasse la mienne en signe de foy et asseurance de ma promesse, ce qu'ayant faict,' il me la baisa plusieurs fois et la tenant entre le siennes, suyuit ce discours : le voudrais, ô pore de mon ame, que vostre reuerence après ma mort la visitas! et consolast souuent, au lieu de moy, et que la première fois que la verrez, il vous pleust luy demander de ma part

mille pardoD5, amane Fay tût ces iours passez, moymême icy dans la prison : et nommément lur demander pardon de la telle et tdle oflence, et que ces paroles tous Injr disnez : Trolle mort, tres-affligée Dame, tous demande vostre bénédiction, que viuant il ne merila. ny eust temps de vous demander. Il vous recommande son ame, et vous prie, supplie et coniure de ceste dernière et seule chose que mettant vostre esprit en repos, vous ne vueillez vous venger, non pas seulement vous souuenir d'aucune iniure que vous croyez luy auoir esté faicte, ains que vous remettiez le tout, et vous mesmes encores à la prouidence étemelle de Dieu, vous souuenant que c*est acte d*vn cœur Romain et Cbrestien de généreusement et heureusement pardonner. Et la consolant, que vous lui fissiez foy comme ie me suis nommément souuenu iusques au nombre des paroles irreucrentes dont i*ay vsé en son endroit, de toutes les douceurs et bien-faits que i'ay receus d'elle, de tout le soing maternel qu'elle a eu de moy, et sur tout de l'inestimable et Chreslien amour, que iusques à ce dernier poinct elle m'a monstre, sans auoir égard à tant de fois que ie Tay offensée, et au nombre de mes démérites. Dicfes luy que ie luy meurs bon fils, ires repenti de tout ce que ie luy ay iamais dit ou faict, et que là hault, s'il plaist à Dieu, ie luy feray aussi officieux fils, comme icy bas ie luy ay esté ingrat. Racontez-luy bien particulièrement ce mien passage, et la stimulez à libéralement recompenser tous les serai leurs qui ont esté prisonniers a mon occasion, ansquels du plus profond de mon cœur ie demande pardon (i<î la peine et du péril, où indiscrellement ie les ay mis. Kinablement asseurez-la que ie meurs tres-content, quand ce ne seroit que pour luy auoir donné tant de mesconten- Icuiens, qt que ie sens grand plaisir en mon ame d'en faire en ce monde la drue pénitence. Et qu'elle n'en accuse

- 4i nv Dieu nv la fortune : car i'av le tout iuatement mérité.

Luy racontant la façon dont ie meurs* elle ne pourra sinon se consoler. Et faudra bien en fin quVUo s'accommode encores de sa part au vouloir de Dieu, aussi bien que par sa grâce et miséricorde ie m y suis résolu. Et à Madame ma grandmere, que luy diray-ie? de laquelle, ainsi que de Madame ma mère, avant receu tant de bons conseils etaduis, si peu ie m>n suis seruy ! O combien ie compatis a sa vieillesse, et combien mon ame est chargt»e des peines qu'elle porte! Dictes-luy doncq, s'il vous plaist, quVncorea à elle ie luy demande pardon de tant dVnnuis que io luy ay donnez en sa ^^eillesse, la priant de ma part que lo reste de ses iours elle fasse dire toutes les semaines vno Messe en satisfaction de mes coulpes. Pareillement au. Soigneur Marquis mon oncle, et à tout le reste do mes |)arontM. que de tout mon cœur ie leur demande pardon, et les supplie ions de vouloir excuser mon ignorance c»t ma iounesse, leur ramenteuant qu'en fin quelque iour nous nous rouerrons tous en paradis. Que si voslre reuerenct» st» rotreuuoit iamais en mes ehasteaux, ie voudrois qu'elle» demandast de ma part à tous mes vassaux cent fois pardon, les assourant qu'en recompense des mauuais exemples que io leur ay donnez, si Dieu me taict grâce d'aller au (^i(»l, it» no les oublieray pas, et que mes ieunes ans me soruenl (»n leur endroit d'excuse. Et n'oubliez le Seigneur Oouuorneur, qui par quatre fois m'a si courtoisement examiné, luy tesmoignant que, si bien la mort faschc, ie racc(»plo néantmoins volontiers : Le priant d'asseurer nosln» saint Poro, (juand il en sera besoin, que ie meurs son tres-deuot et lrc»8-sati8fait fils, sentant douleur extrême dans mon cœur do luy auoir donné tant d'occasion de trauail et dosplaisir au commencement de son Pontificat et en temps de commune resiouyssance. Et luy die de plus que me» ietlant à vos

pieds, comme le fais, ie fais estât de mettre ma teste soubs les siens saincts, afin qu'elle me face grâce de sa saincte bénédiction, ayant encores ceste consolation panny tant de trauaux, que ma mort et sa sentence seruira au moins d'exemple légitime à tout son estât. Et certes que si en ce poinct i'ay regret de mourir, ie regrette encore que ma mort ne luy pourra parauenture donner entière satisfaction, puis qu'estant mon père et mon pasteur il ne pourra en fin, sinon auec desplaisir entendre la mort dVn sien fils et d'une sienne brebiette. A ces propos sentant tomber sur ses mains de mes larmes beaucoup plus qu'auparauant : Voicy bon, dit-il, vostre reuerenco nie loue de générosité, et elle-mesme plore. Mais pourquoy à ceste heure? Qu'elle garde au moins de n'estre point veuë des autres. Suiuez, suiuez, mon fils, dy-ie lors, me croyez vous priué de sentiment, ou que ie sois de marbre? Me nommant donc plusieurs de ses amis, il me pria de leur demander à tous en particulier pardon de sa part, et me chargea de faire à quelques \tis, particulières ambassades, auec tres-sages et prudentes paroles. Toutes lesquelles choses finies, auec vne hardiesse mémorable : Il reste, mon père, dit-il, pour conclusion, que ie demande le dernier pardon à mon Dieu, comme ie fais de tout mon cœur, et m'accusant de cecy, de cela et cela, très humblement à vous, comme ie fais, l'en demande la pénitence et l'absolution : Laquelle après luy auoir donnée, les confrères ad uiserent qu'il esloit temps de dire la Messe. Et s'estant finy le Prestre de vestir, il la commença, quand le deuol Baron agenouillé, et luy et moy appuyez sur vn mesme escabeau, me dit : Le Prestre commence la Messe, et moy auec vostre congé, ie commenceray vne nouuelle reconciliation, ainsi que mon Ange gardien me la ramenteura, lequel i'ay supplié de me faire ceste particulière grâce et

faueur. Le Prestre doncq alors au pied de TAutel faisoii la confession, et luy respondant vn des confrères, il se trouua

si épris de douleur qu'il ne peut continuer : de sorte qu'il fallut qu'vn autre respondist en sa place. Ce que voyant ce bon Seigneur, qui luy-mesme respondoit s'approchant de mon oreille : Mon père, dit-il, laissez-moi donc aussi plorer disant le Conflteor, puis que ce gentilhomme auquel il ne touche que par compassion, ne peut respondre à cause de ses larmes. Plorez, luy respons-ie. Ce que ie n'eu plustost proféré (ô merueilleux effects de la diuine grâce) que ie vis ruisseler de ses yeux telle abondance de larmes, qu'elles tombèrent iusques sur le carreau où il estoit appuyé. Paracheué qu'on eust le Confiteor, iusque à ce que le Prestre commença de lire hault, il demeura, comme vue pierre immobile, attentif, les yeux fichez, et rauy à vn Crucifix qui pendoit sur l'autel. Peu de temps après se retournant à mon oreille,. il s'accusa de nouueau, de plusieurs petites choses. Comme le Prestre fut à Sursum corda. Mon père, dit-il, pensez-vous certainement, que par le moyen de ceste mort, quoy que bien méritée, ie puisse aller tout droict en Paradis? Pourquoy non? luy responsie : vous la pourriez endurer de telle et ai grande affection, que pour certain des l'eschafault vostre ame s'en voleroit au Ciel. 0 Dieu, dit-il, quelle doit estre ceste affection? apprenez le moy vn peu. 0 sinostre Seigneur me faisoit grâce de me l'octroyer! A quoy ie repliquay : Priezl'en fort instamment, que parauanture vous raccorderait. En mesme temps le Prestre haussant le saint Sacreinertt; il dist ces mesmes paroles : 0 bone fem, sis mihi in hnc hora fesus : 0 bon lesus, soyez-moy à ceste heure lesus, c'est à dire, sauueur. Et le dict auec telle affection qu'il demeura sans remuer iusques au Domine non sum digntis, qu'il me dit : Ah Dieu î mon père, ie n'ay point esté

attentif njr an Pater no»ier^ njr à fAgmtu Dei : powray-ie communier t Oût, di^-je. faictes ce peu de pénitence pendant que ie toqs donneray lahâolatioD. Laquefle après anoîr eue, de soy-mesme, sans autre ayde s'en alla le deuot Baron agenouiller deuant l'Autel et recenoir le sainct Sacrement aoec une deuotion exemplaire. Fuis peu de temps ai>res s*en retourna près de moy. et se teust, demeurant comme immobile iusques à la fin de la Messe. LaqueUe finie, il se retourna vers tu chacun, les remerciant des courtoisies et œuures de charité qu'ils auaîent ysées en son endroit, et les priant luy pardonner tant de peines qu'il leur auoit données toute celle nui>t. Et -..•^n content il voulut que ie leur en fisse encores excuse en son nom. L'ayant, après cela, fait asseoir, nous Tenuironnasmes à l'accoustumé, s'efforrant vu chacun de l'encourager au prochain assault en luy remonstrant la breue douleur, le grand pris et recompense, la vanité du monde, et sur toute chose la tres-abondante grâce que Dieu luy auoit conununiquée en si peu d'heures, grand et euidenl signe de sa prédestination. Dequoy ce ieune Seigneur bien disposé monstroit receuoir grand contentement. Or entre plusieurs discours, qui sur ce propos luy furent faits tant des confrères, que de ceux de nostre compagnie, ie luy demanrlay : El quoy seigneur Troïle pensez-vous, eu esgard à la grande grâce qui vous est donnée du Ciel, que se soit assez d'endurer ce supplice? le vous dis qu'à l'intention de Ifsus-Chrisl, vous le deuriez désirer, parce que le désir vous le feroil paroislre : premièrement petit; secondement, nul : et tiercement doux, ainsi iustement qu'il adninsl ;i losus-Christ, la passion duquel luy sembla vne si petitf quantité d'eau, que là où les autres Tappelloient teiJiposle ou liaulo mor, pour la grandeur d*icelle : Veni in allUudinern maris et (empestas d^emersit me : le suis venu

en haute mer, et la tempes te m'a submergé : luy au contraire, il ne rappelle qu'vn verre d'eau : Calicem, quem dédit mihi patei\ non vis vt bibam iï/m/w.* Voulez- vous pas que ie boiue le calice que mon père m'a donné ? De plus, après le comble de tant de tourments et douleurs qu'il souffrit, encores tout cela ne luy sembloit-il rien. Qu'il soit vray : Estant interrogé par les disciples qui alloient au chasteau d'Emaus, s'il ne sçauoit point l'horrible cas aduenu en Rierusalem, et les non-iamais plus oùyes cruaulez exercées en la per^ionne du plus grand sainct de Dieu : Et quœf El quelles? respondit il. En fin sa passion luy sembla douce, comme il tesmoigue, l'appelant de ce doux nom de baptesme, c'est à dire bain ou lauouer, Bapfismo habeo baptizari. 11 faut que ie sois laué d'vn baptesme. Or vous sçauez que pour les délices on vsoit des bains, voyezdoncques quel plaisir ily prenoil. Querespondez-vous à cela seigneur Troïle? votre tourment vous semble-t-il nul? Nul, non. Vous semble-t-il petit? Petit, non, ny trop doux, mais si bien cher et agréable, et vous promets qu'à ceste heure i'aurois presque regret que Ton me fist grâce, laquelle i'ay tant désirée, tant souspirée, et si soigneusement cherchée, que scay-moy? Mais ie n'auois pas la cognoissance de moy-mesme, que, par la grâce de mon Dieu, i'ay à ceste heure. De façon que ie puis dire, auec vérité, désirer ma fin telle qu'elle soit, pour remission de mes péchez. Aquoy respondit un Père de sainct lean des Florentins : Vous parlez fort bien, Monsieur : car Dieu sçait si iamais vous vous fussiez si heureusement préparé. Ains, dit vn des Consolateurs, si vous fussiez mort de maladie en vostre lict, tourmenté des douleurs du corps et trauaux d'esprit, vous n'eussiez esté maistre de vous-mesme, et parauanture que n'eussiez eu temps de proférer vue seule fois lesus, ou au contraire à ceste heure,

il est entre vos mains de mourir comme bon vous sem-' blera, auec autant de douleur de vos péchez que vous voudrez, auec autant d^amour de Dieu qu'il vous plaira, et eu somme, auec tout le meilleur moyen que sçauriez désirer, aydé de la grâce de Dieu, laquelle on voit si abondamment se respandre sur vous, que nous n*en demeurons moins esbahis, que consolez. Sçachez (répliqua le constant Seigneur) que par la bonté diuine, ie ne sens en moy aucun trouble, tentation ny desespoir, et flie semble que ie sois comme sousleué d'vne main. le désire mourir en la meilleure sorte qui me sera enseignée, très prompt de faire tout ce que pour mon salut me sera commandé. Feriez-vous cecy, Monsieur, luy dis-je lors, que de vous priucT de quelque commodité? c'est à dire, que pouuant auoir quelque chose qui vous fust d'aucun soulagement, et qu'auec raison on vous peust donner, neantmoins en cest accident, vous vous en voulussiez priuer pour l'amour de lesus, mesmes à son imitation? Car, pour exemple (si vous ne le sçauez) deux fois en sa passion luy fut baillé à boire : la première, quand on luy donna le vin auec la myrrhe, et la seconde quand auec le vin-aigre on luy mesla du fiel. 11 beut cestuy-cy, mais ayant go'usté l'autre, il le refusa. En sçauriez-vous la raison? le le vous diray. Le vin auec la myrrhe se donnoit aux condamnez pour les • conforter, afin que moins ils sentissent les tourments de la croix. Or notre Seigneur qui les vouloit tous entièrement souffrir et endurer, se priua de ceste commodité pour l'amour qu'il nous portoit, et pour nostre exemple. Quant au vinaigre entremeslé de fiel, breuuage très amer, il ne le refusa point, afin de pastir autant que pastir se pouuail, semblablement pour l'amour de nous, et pour nous donner exemple. Chose tres-vraye, respondit le Prouiseur. Dont vient que plusieurs exposent ces paroles que lesus-

Christ dist en croix : Deus^ Deus meus vt quid me dereliqMiiii* MoD Dieu, mon Dieu, pourquoy m*auez vous délaissé? comme dittes de luy, se plaignant que la Diuinité commençast d'abandonner rhumanité, et par conséquent la vie luy venoit manquant petit à petit, on sorte que plus long temps il ne pouuoit patir, pour Taniour qu'il portoit à rhonmie. Dequoy s*apperceuant le doux et amoureux lesus, il en faisoit comme vne complainte à Dieu son Père. A ce propos vn de nos pères adiouttant quelques autres beaux et brefs discours, les Consolateurs dirent qu'il soroit bon de restaurer vn peu le corps puis que pour l'heure son asme Testoit assez, le n'en ay aucun besoin^, respondit le Baron. Toute fois, comme l'on on faisoit f^rnudo instance, il fut apporté du vin par vn soruiteurdu (lapltaine du chasteau, qui luy fut preseiilé pîir vn t^fuiil homme. Moy, répliqua ce ieune S(îigneur, U* n'en ay point besoin. Et quand ainsi seroit, vous m'au(*z dit n'agulere (se tournant à moy) qu'a l'imitation de lesus-C^hrisl ie m'efi deurois priuer. Est-il pas vray? Toutefois estant prié d'vn chacun qu'il beust, ou du moins qu'il se lauast la bouche, il se la laua sans en aualier une seule goutte. Chose d'autant plus mémorable qu'en telles occasions on tient qu'vne personne à si grand soif que c'est l'vn de ses plus grands tourmens. Le vin estant reporté, on fit plusieurs demandes à ce magnanime Seigneur, ausquelles il respondit auec tant de prudence et iugement, qu'il ne se peult dire d'auantage. Et pour en dire quelques vues entre autres, premièrement on l'interrogea, et ce par plusieurs fols : A quoy pensez vous, Seigneur Troile? A rien, dit-il quelquefois : puis tantost, à mes péchez : tantost, ie pense à Dieu : vne autre fois, ie pense à ma breue fin. Et vne fois : ie pense, dict-il, à tant de dons que Dieu m'a faicts, desquelz ie me suis rendu si ingrat mesconnoissant. Puis on luy

demaanda souueni : Monsieur, voudriez vous poiEft.1 quelque chose? Rien, disoit-il : ou bien, vne chose seule, xnonstrant le Ciel auec la main. Il fut en troisiesme lieu interrogé : Tres-illustre Seigneur, mourez vous volontiers? Et quoy, dit il, voulez-vous que i'aille contre la velouté du Prince, ou que ie ne me conforme à la prouidence de Dieu? Est il possible, lui répliqua quelqu'vn, que le Diable ne vous face paroistre vostre mort iniuste? Moy? dit-il, ie l'estime très iuste, non pas seulement iuste : et auec le Diable ie n'ay, ny ne veux auoir affaire. Il me suffit du passé. Quartement, luy demandant vn autre : Et de Madame vostre mère n'en sentez- vous point quelque particulier regret? ou bien, de vos parens, de vos amys, de vous-mesmes, sinon des autres? De Madame ma mère, certainement, respondit-ii, l'en sens sur toutes choses, iusques au profond du cœur vn desplaisir extrême? Mais d'ailleurs ie me resiouis qu'auec mon sang ie payeray les oflfences que ie luy ay faictes, et espère que ceste mienne prompte volonté de faire pénitence de mes mauuais deportemens en son endroit, sera si agréable à Dieu, que par sa bonté infinie il fera que l'entendant, elle en aura encores contentement. De mes parents, ie n'y pense point, sinon que i'ay regret de leur auoir donné peine et travail, et à mes amys mauuais exemple. De moy, ie ne m'en soucie point, car voyla (monstrant vn Crucifix) qui en a le soing. En cinquiesme lieu, interrogé si le temps lui sembloit court, ou long? Ny Tvn, ny l'autre, dict-il. Et comme on luy replicqua : Est-il possible qu'il ne vous fasche point de mourir? Il m'en fasche, respond-il, ie ne nie point, mais cela ne me trouble ny altère non plus que vous voyez. Sextement on luy dict : Monsieur, laissez-moi tirer vostre chaire plus auant, et par ce moyen vostre corps sera plus à Taise. A quoy il respondît : Et que seruira maintenant

cesl avse? le suis fort bien, et bien tost, aaec l'avde de Weu ie seray hors de cesle peine et de toute autre. On luy dit en septiesme lieu : Monsieur appuyez vostre pied sur i'agenouilloir, et vous serez plus commodément. Lors s'approchant à mon oreille il me dicl : Mon père, se seroit estre mal-appris, en présence d'autruy auoir les iambes en haut. Ce que ie luy niai, Tinuitant, comme que ce fust, à s'appuyer contre Tagenouilloir. 8. De plus, interrogé qu'elle plus grande deuotion il auoit iamais eue en sa vie? Celle, dit-il, que i'ay portée à nostre Dame, en Thonneur de laquelle i*ay tousiours recité les heures, mais auec vne profane et immunde bouche : pensez combien elles luy pouuoient estre agréables. Et si ay, auparauant ces deux dernières années, fait grand estât de la Confession, laquelle, par la grâce de Dieu ie ne discontinuois iamais, si quelque bien sinistre accident ne m'en empeschoit. Et ay tousiours tenu chèrement grauée dans mon cœur la mémoire de beaucoup de choses, qui selon les occasions m'estoient remonstrées par diuers bons et Religieux pères, desquels i'auois familière conuersalion, (voulant comme ie croy, entendre les Pères de l'Eglise de la Vanicelle). Et ne faillis iamais iour de ma vie, que i'aye peu, de saluer la glorieuse Vierge, les genouils nuds en terre. Aduint en 9. lieu, qu'il m'eschappa de dire, (ne sçay-ie à quel propos) : Ah panure seigneur Troïle! A quoy aussitost il respondit : panure à la vérité ay ie esté lors que i'estoy sans la grâce de Dieu, mais à ceste heure ie m'estime riche. Or s'approchant de plus en plus l'heure de la mort, nous le fismes ^eoir, et nous mettans tous à genouils autour de lai commençasmes à deux chœurs à dire aucuns des sept Pseaumes, dont à chasque moment ie luy faisais peser quelques versets, et quelques autres repeter à luy-mesme. Ceci paracheué, l'on fit dire plusieurs fois à genouils tantost : Eia

aduocata mea, comme dessus ; Tantost : Maria mater gratiœ, puis, RecordarSy lesu pie, et autres semblables qu'il proûonçoit auec vne voix si claire, auec vue mémoire si fermé, et d'un visage si gay, qu'vn chacim pleuroit à chaudes larmes, excepté luy. Dequoy se prenant garde, il fil vn peu de silence, et couurant de ses mains son visage, demeura pour vn peu en oraison mentale, et puis tout à coup se tournant vers moy, disl : Con/Ueor Deo omnipotenti^ et tibi, pâte?' : Mon père, ie m'accuse de cecy, de cela, et de cela. Ideo precor beatam virginem Mariam, etc. Puis incontinent adioutta : le voudroy, mon père, cesle dernière grâce de vous, qu'estant sur Teschaffaud, prest de receuoir le coup que vous m'ouyssiez en confession, et ce pendant que d'vn costé, mes patcnostres en main ie dirois: O bons lesu, sis mihi lesus : 0 bon lesus, soyez moy lesus, c'est à dire Sauueur : Et vous de Taulre : Ego te absotuo ab omnibus peccalis luis. En mesme instant le fer (umbast sur mon col. le ne le feray pas, Monsieur, luy dis-ie, car ie serois irregulier donnant le signe au maistre de la iustice qu'il vous couppast la leste. Non, non ie ne le veux pas faire. Et voyant qu'il s'aftligeoit beaucoup de ce que ie luy refusois, ie luy dis, il sepourroit faire en ceste sorte (plus pour le contenter qu'autrement) qu'estant, comme vous dictes confessé, vous commenciez à inuoquer le nom de lesus, et quand i'apperceueray que le Bourreau voudra couper la corde qui soustient le fer, haussant la \roîx ie die : Ego te absoluo. Mais peult eslre, seroit ce pis : car ce seroit vous aduertir qu'à l'heure le fer va tumber, qui vous pourroit de telle sorte espouuenter que pour vous remuer, ne tumbant pas droit, il vous estropiast, et par ce moyen vous ostast la vie par vne double mort : ie ne le veux pas faire. A ceste response mettant sa teste en mon sein, me dict : Ah, mon Père, pourautant d'amour que vous portez

à cette mienne pannre et mfserable lone. fiùcte»-mov teste dernière grâce : :e tous prcmets au r.om de Dieu que cela ne me donnera aucune terreur, fiez vous en mov, s'il vous

^hîsU mais, ie vous prie, donnez moi ceste créance, Aquoy voyant que îe me rendois tousiours difficile : ô Dieu, diclil, Yostre Maiesté pourroit-ie-lle pas mouuoir le coeur de ce père à me faire digne de ceste grâce? Or sus, ne vous tourmentez plus Monsieur luy dis-je alors pour rajvaisen ie le vous promecls. Donnez moy donc, rospondit le Baron, pour asseurance vostre sacnv main. Ce que ie tîs. en inlenlion que. si sur Teschafault il ne son souuenoit, comme ieme persuadois qu'aussi no seroit-il, cela se passerait, et s'il s en souuenoit. et qu'ainsi franchement il me le repliquasL ie Ten gratifierois «^omrne io luy auoy pnMnis : M1maginanl estre impi»ssible do Innuior aucun si brauo et de cœur si généreux, qui v\i \ii tel poinct so ^>ousl souui^ nir de chose semblable, ot que là où vn chacun on tollo occasion cherche tout moyen do iliuerlir son esprit du coup, cestuy-cy en voulusl auoir lo sour et manifeste si- ^e. Mais, en fin, là où la grâce de Dieu entre, elle open» deseffects qui surpassent tant la nature, que le sens humain n'y peut arriuer. Luy ayant donc fait colle promesse : le Youdrois, dit-il, sçauoir si vostre rouoronce treuuoroit bon que ie remerciasse tous ceux qui dans ce chasteau ont plus familièrement conuersé auec moy, et que ie leur demandasse pardon. Fort bon, luy dis-Je. Et luy ayant donné l'absolution, ie luy faisoy signe qu'il s'assist, quand il me dict : Mon père, vous aurez soing de mon voyage iusques a l eschafault, comme desia vous me Tauez promis, et m'aduiserez, point par point de ce que i'auray à faire, afin îiie i'aye toute mon ame libre pour penser seulement à I^ieu. Ouy, luy dis-ie. Monsieur, ie vous aduiseray de tout : Tenez-vous prest de vostre part et vous asseez. Assis qu'il

fut-il semble que tous nos cœurs furent en mesme tem frappez et induicts à le supplier (ju'au ciel il se souuint nous, et chacun en particulier, du mieux qu'il pouuoit, auec paroles, et auec larmes se recommandoit à luy, nous pouuantz tous lasser de le caresser. Chose si pitoj ble à voir que le seul souuenir m'en attendrit encore cœur. Il n'y eust iamais que ce ieune Seigneur, qui d'v face angelique demeura constant, sans en rien s'esmo uoir. Le seigneur Troïle estait haut et de belle taille, teint délicat, plutost brun que beaucoup blanc, le poil no les cheveux espais, le visage ny plein ny maigre, les yei vifs et grands, le nez doucement plié, la bouche iuste, i grande ny petite, mais riante, le front assez spatieux : sa aucun poil au visage, vne voix viue, suaue, fort prompt • response, et si bien appris que iusques sur Teschafaud ne laissa iamais de saluer et resalûer vn chacun selon W casion, et ne pouuant mettre la main au bonnet, se le f; soit oster. Aduint, pendant tous ces propos, que ie li voulus vne fois essuyer le visage, non tant parce qu suast, que pour le restaurer vn peu : mais il me dit qu n'en auoit besoin. Toutefois l'ayant aduerty que pour recréer, il frotast pour le moins sa face auec la palme de main, il le fit, puis s'approchant de mon oreille me di qu'il luy estoit venu grande enuie de l'estendre; mais qi cela ne luy auoit pas semblé honneste. En fin il fit ver vn à vn tous les soldats qui l'auoient gardé, et à genoui leur demanda pardon auec paroles nobles et chrestienne et leur fit d'horinestes presens, mais sur tous et de faic et de paroles il se monstra courtois et libéral au genti homme qui auoit la garde des clefs du Chasteau, le pria de luy pardonner la peine qu'il auoit eue à son occasio Il ne restoit plus rien à faire, et ja commençait fort temps à s'accourcir, quand on sonna VAve Maria. (

gn^ayant entendu il se mit à genooils pour le dir^« puis releué, salua vn chacun* et s'estant r assis demeura sans dire mot. Pendant lequel silence nous nous emenieillions entre nous autres de plusieurs choses en ce ieune Seigneur. La première que iamais ne sua. La seconde que iamais ne se plaignit. La tierce que iamais par foihlesse il ne s*abandonna sur son siège. La quatriesme. qu'il ne monstra iamais d*inquietude. La cinquiesme« qu'il ne pleura iamais. sinon en l'acte de la confession. La sixiesme, qu'il ne requit iamais d'aucune sienne necessili». La septiesme qu'il n'eut iamais soif. La huicliesme, qu'il ne sesuanouît iamais. La neusiesme. qu'il n'eut iamais sommeil. La diiiesme. qu'il ne changea oncques de couleur. La vnziesme. qu'il fut tousiours frais el dispos toule la nuiot, s'estant tant et tant de fois agenouille. Ladouziesme, qu'il respondit tousiours promptemenl et auec vne voix viue. La treiziesme, que iamais la mémoire ne luy manqua, ains ne luy vacilla pas seullement. La quatorziesme, que si promplement el modestement il s'esloit vestu. La quinziesme, qu'il ne luy eschappa iamais de la bouche \Tie parole inconsidérée ny mal à propos. La seiziesme, qu'il n'eut iamais enuie de chose du monde. La dix-septiesme, qu'en certain temps el à certaines responses il monstroil la bouche riante. La dix-huicliesme, qu'en parlant il donna tousiours proprement les lillres îi vn chacun, traictant l'vn de vous, l'autre de vostre reuerence, autre de voslre seigneurie, autre d'illustre, sans iamais s'y tromper. La dixneusiesme, qu'il dicta si bien, et si promptemenl son testament long dvne fueille. La vingtiqsme, qu'on ne le veit iamais attendrir luy parlant de Madame sa mère. La vinglvniesme, qu'il parla si honorablement et Chrestiennement du Prince et des luges, ains de ceux mesmes qu'on disoit luy auoir esté contraires. Toutes lesquelles choses se

voyent rarement en ceux qui sont en semblables peine . Dequoy tous ces bons vieux pères Consolateurs ne se pouuoient assez esmerueillerj tant fut abondante la grâce de Dieu en luy et en si peu d'heures. Pendant que nous deuisions de ces choses, le deuot Baron mit fin à son silence, et m'appelant à soy (quoy que i'en fusse ja bien proche) : Or sus, dit-il, mon père, faisons la dernière reconciliation auec Dieu, et faisant vn bref sommaire de toules ses coulpes, commance à s'accuser de choses légères, auec si grande lumière d'esprit, qu'il donna iusques aujourd'huy, et donnera iusques à ma mort, occasion à mon ame d'en demeurer ensemble et confuse et consolée. Sa confession acheuée, il se mit à pleurer à chauldes larmes, qu'ayant sa bouche sur Tvne de mes mains ie n'en pouuois souffrir l'ardeur. Et comme le luy dis, Troïle, mon fils, modérez vos pleurs, et n'aigrissez point de vous-mesmes vostre mal. C'est assez, c'est assez pleuré; vous aurez temps d'y recouurer lors que pour Ïesus-Christ vous mettrez la teste sur le fer. Mon père (me respondit-il,) ie vous Tay des-ja dit, et le répète que ie pleure mes péchez, et non ma mort. Qu'il soit vray, lors que vostre reuerence m'aura donné l'absolution et imposé la pénitence, elle, qui seule sent mes pleurs, verra si elle s'en apperceura plus. Comme il aduint iustement : car après que ie l'eu absouls, et que ie luy eu exposé quelques miennes nécessitez, à ce qu'il luy pleust m'y suruenir et ayder enuers nostre Seigneur, haussant le visage, ie le vis aussi essuyé et serein que si iamais il n eust pleuré. Et s estant leué, il fut de tous iugé à propos que de nouueau Ton recilast quelques Psalmes, dont auecques les Consolateurs ie luy allois à Taccoustumé pesant et interprétant aucuns versets, iusques son heure fust venue. En ce pendant il dit : le voy qu'il est grand iour, et ne me reste désormais guieres de temps. Dieu

soit loué, que Tay passé ceste nuict si sainctement, si heureusement, ie vous remercie mon père, et vous Messieurs, de tant de courtoisies : Nostre-Seigneur vous les vueille rendre. Et alors nous estant tous de nouueau recommandez à ses prières, Ton commença les Pseaumes. Auquel temps arriua le maistre exécuteur de la lustice, dont aucun n osa luv donner aduis. Mais ovant le bruit et se retournant, luy-mesme Tapperceut, et Tapperceuant, sans se troubler, s'arma du signe de la Croix : puis m'ayant fait signe (qui estois vis à vis de luy) se leua de genouils, et dit : rheure est maintenant venue : Allons Messieurs. Aquoy nous respondismes tous allègrement : Seigneur Troïle, allegrsment pour l'amour de lesus. Ce sont icy (dit-il) des actions qui ne se doiuuent faire, sinon allègrement pour Tamour de lesus. Et se retournant vers le Maistre de la lustice, qui à genouils luy demandoit pardon : Faictes, faictes, dit-il vostre office, puis que Dieu le veult ainsi, flfault, respond le Maistre, abbaisser vostre collet. Ce que ce non moins prompt que modeste Seigneur ayant commencé à faite de sa propre main : Ce n'est pas assez, dit le Maistre, il fauldroil despouiller tout le pourpoint. Ce que ne voulant point permettre les autres assistants : laissez moy faire, respondit ce généreux Baron, puis qu'il le fault. Cela ne m'eslonne point, et me despouilïeray entièrement, si vous voulez, pour l'amour de Dieu. De fait il commençoit des-ja luy mesme à se des-osguilleter. Son pourpoint donc abaissé iusques sur les espaules, il dit ce verset, qui luy fut remis en mémoire par un des Consolateurs : In te Domine, conl'ido, non eruhescam : le me confie en yous Seigneur, et ne rougiray point. Et comme le Bourreau luy voulut lier les bras en sorte qu'il peust iustement estendre son corps sur Tais de l'eschaffaut, sans qu'il peust se mouuoir ny çà ny là : Liez, dit-il, tant qu'il vous plaira, et mes bras et mes

mains, puis que nostre Seigneur fut bien pirement lié pour raoy.

Ainsi accommodé, on mit une robe de ehambre sur luy. Puis s'agenouiliant deuant Tautel, s'inclina, comme demandant à nostre Seigneur la bénédiction, et, sans oncques changer de couleur, se leuantluy-mesme, s'achemina vers la court du Chasteau, et commença le Psalme Miserere, Arriué qu'il fut à la salle, il s'arresta, auec vne merueilleusement belle et graue contenance, et dit : Ne pourroy-je point remercier le Seigneur Chastelain, auant que ie meure? Et comme quelquvn treuua excuse qu'il n'estoit pas encores leué, il se contenta, donnant charge à vn Gentil homme domestique d'iceluy, qu'il le remerciast en son nom. Puis deihanda pardon à plusieurs des assistans, et les ayant en peu de paroles exhortez à bien viure, et prendre exemple à luy, il reprit où il estoit demeuré du Psalme Miserere. El quelquefois se tournant vei's moy, me disoit : Sus, mon père, au Ciel, au Ciel. C'est chose estrange que n'estant qu'en pantoufles, et ayant à descendre tant de degrez, et si rompus, comme sont ceux du Chasteau, à cause de l'artillerie qu'on y monte et descend si souuent, il ne fit iamais un faux pas : où au contraire, moy qui auois des souliers, ie bronchay plusieurs fois, dont il m'aduisoit. Arriué que fusmes aux degrez, qui descouurent la court où plusieurs personnes estoient assemblées pour le voir, vn Consolateur, des plus entendus, estant là auprès accourut, et luy mit soudain vn Crucifix deuant les yeux ; criant à haute voix : Viue lesus- Christ. Ne vous troublez point. Monsieur. A quoy, soudain qu'il eut finy le verset commancé, il respondit : Viue lesus-Chrisl, auquel metlant mon espérance, ie n'ay point peur d'eslre confus. Fort bien, dis-je. Monsieur : in te Domine speraid, non confundar in œternum. Ce qu'ayant re-

pUqaé : Ostez, dit-il. hardiment le Crucifix, et permettes que chacun voye : Car le leur seruiniy, sinon d^autre, pour le moins d'exemple. S'eslant r encontre là vn seruiieur qui portoit quelques bouteilles de vin, et qui pour le saluer s'estait mis à genouils tres-courtoisement il le restlua, et puis reprit le verset qu'il auoit laissé. Vn peu après il trouua par chemin vne troppe de personnes, ansquels il dit : Apprenez de moy à bien viure et pries Dieu pour moy. Ainsi auec Psaumes et oraisons jaculatoires on arriua iusques à Teschaffaut, où il y auoit bon nombre de personnes. Là s'arrestant le généreux Baron : le desirerois, dit-il, en ceste extrémité de ma vie, pour le moins voir, saluer et remercier le Soubs-chastelain, puis qu'il ne m'a esté permis de faire ce deuoir à Tendroit du Seigneur Chastelain mesme. .Mais il auoit le cœur si esmeu de pitié, qu'il ne s'osoit monstrer. Dequoy s'apperceuant ce ieune Seigneur, il se tourna vers moy, et me disl : Mon père, le mal de cœur le relient : et moy parauanture que ie fais trop attendre le peuple. 0 généreux etinuincible cœur, que Tincommodilé d'autruy molestoit plus que sa propre mort ! En fin le Soubs-chastelain estant comparu, ce ieune Seigneur se meit à genouils, et me disl : Mon père, par courtoisie oslez-moy mon bonnet. Ce que voyant le Soubs-chatelain, auec pleurs et gémissements se iella par terre, et esmeul tellement par cest acte les assistans, que tous se mettants à genouils, vous n'eussiez entendu que pleurs et cris. Lors ce ieune Seigneur : .\e pleurez pas, dit-il, ie vouloy seulement vous saluer, remercier, et demander pardon, comme ie fais, en vostre personne à tous ceux qui sont icy présents, les exhorlans d'apprendre à mes despens, et à prier Dieu pour mon ame. Ce qu'il profera d'vne si ferme voix, qu*elle fut ouye de plusieurs, parmy tant de larmes. Moy-mesme encores

sans y penser, ie pleurois, quant s^approchant de mon oreille, il me dit : le voy que vostre reuerence pleure, aussi bien icy bas, comme elle a fait là hault, et ne fait toutefois autre chose que me dire que ie sois généreux. Puis répliquant quelquefois : In manus tuas Domine^ cornmendo spiritum meum. Et Suscipe me. Domine ^ secundum eloquium tuumj et non confundas me ab expectatione mea : Seigneur, ie recommande mon ame en vos mains : ReceuQz-moy, Seigneur, selon vostre parole, et ne me frustrez point de mon attente, il fut aduerty qpiMl s'estendit sur Tais. En laquelle action, comme les Consolateurs luy cryoient : Allègrement, Seigneur Troïle, courageusement. Seigneur Troïle, s'estant leué vn bruit des oraisons que chacun faisoit, ce magnanime cœur, d'vne bouche comme riante (car ie le notay parfaictement) respondit : Messieurs, ie meurs allègrement pour l'amour de lesus, et pour pénitence de mes péchez. Alors mettant la teste soubs le fer : Et où est, dit-il, le Père? Ne me voyez vous pas? luy respons je. Puis se tournant à ceux de la lustice : Arrestez-vous vn peu, dit-il, que ie me veux reconcilier. Et m'estant mis tout deuant luy, il me dit : Mon père, ie mettray à cesle main mon Ange gardien, à ceste autre sainct Paul et sainct lean Baptiste, et au deuant la Vierge Marie. Vostre reuerence se souuienne de la promesse qu'elle m*a faicte, ie diray : 0 bone lesu, sis mihi lesus, et vous, quand vous verrez couper la petite corde, vous direz : Ego te absoluo : Afin que quand ie diray Icsus, et vous m'aurez absoult, mou ame se sépare de mon corps pour aller en paradis, si tant est que (comme i'espere) la miséricorde de mon Dieu m'en face digne. Ici ie confesse ingenuëment que ie demeuray si estonné, et me mis si fort à pleurer, que ie ne peux respondre sinon auec mes larmes. Et luy, comme il mettoit la teste soubs le bloc, me

dit : Approchez-vous de moy, mon Père, vostre tesmoignage me suffira. le proteste en ceste mienne seule teste mettre mille testes, et en ceste seule vie exposer mille vies, m'accusant que ie ne la mets et expose avec autant de ferueur, contrition et prompte volonté comme il m*a esté dit, et ne puis faire antre. le m'accuse de tous les péchez que ie vous ai confessez comme si nommément vn à vn ie les repetois, et en pénitence ie donne, s'il vous plaist, ma teste à lesus-Christ pour la peine que i'en dois, et à vous i'en demande l'absolution. Vous recommandant Madame ma mère, auec une bien aflfectionnée prière, de vous souuenir, sur tout, des choses, qui sont pour la descliarge de mon ame. Ainsi Tinuincible et courageux Seigneur, mit sa teste soubs le bloc, criant à haute voix : Apportez-moy le Crucifix que ie le voye. Puis commença à dire : 0 bone lesu sis mihi lesiis. accompagné de tous les assistantsqui à genouils inuoquaient pareillement lesainct nom de Iesus. El moy à costé de sa teste, prenoit garde quand le Maistre de la lustice couperoit la petite corde, auquel voyant hausser le bras pour ce faire, ie prononcay fort hault ; Ego te absoluo ab omnibus peccatis luis, in nomine Patris et Filii, et Spiritus sancti. Et à l'instant ce ieune Seigneur proférant plus hault et plus promptement que de coustume : lestcSy sis mihi lesu y le fer t imba, qui d'vn seul coup luy sépara la teste du corps : laquelle tranchée, ie luy vis encores, comme plusieurs le virent aussi, proférer la dernière sillabe, auec vn sifflement assez fort : El rame, comme nous espérons, libre et desliée s'enuola en Paradis, honorant par vne bonne et saincte fin, toute la vie passée : iustemeiit à semblable iour que feu Tresillustre Seigneur son pore (lui n'estant pas encore né) passa de ceste vie en l'autre, le 18 d'auril 1574.

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