‹ Documents inédits concernant la Compagnie de Jésus (volume 2)Chapitre 6 sur 23 · ROY DE FR.VXCE ET DE NAV.VRRE · texte numérisé non relu

ROY DE FR.VXCE ET DE NAV.VRRE

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Tout homme qui ne considre cette vie, que comme une voye tendante à la gloire de la bienheureuse éternité; s'il en use bien, et s'il luy donne un si bon employ, qu'il s'efforce avec son industrie, aidé de la Grâce, d'en éviter tous les mauvais pas, d'en avoir mesme en désir la fin, de la demander tous les jours heureuse à Dieu, et de Tattendre sans inquiétude, ayant toujours son Sauveur en veuë, et à la vie et à la mort, mérite sans doute, au jugement de tous les plus Sages, la louange de savoir Tart de bien mourir, après avoir sçeu l'art de bien vivre.

C'est justement ce que Louis le Juste, de triomphante mémoire, a fait durant le cours de sa vie, et ce qu'il a pratiqué encore avec plus de montre et avec plus d'éclat sur la fin.

Il est vray que je m'estois promis de la plume de ses Historiographes, que lorsqu'ils seroient venus à ce poinct,

qui est Fun des plus importans de toute sa vie, où ils verroient une idée parfaite d'une belle mort, ils auroient dessein de nous la représenter avec ses louables circon* stances, comme un beau tableau avec ses vives coueurs, tant pour honorer la mémoire de ce grand Prince, que pour servir d'exemple et.de modèle à toute la postérité.

Mais voyant que ceux qui ont publié ce qu'ils ont pu apprendre par la relation d'autruy, n'en ont escrit que comme en passant, j'estime que je feray plaisir aux autres, qui ne se sont point tant hâtez d'escrire, de les aider de mes Reflexions sut certaines choses plus considérables, que je luy ay veu faire, et ouy dire, deux mois au plus avant son trépas, et dont la Reyne, pour sa consolation, a voulu voir le Récit que j'en ay tracé, avec tout le soin et toute la fidélité possible.

La maladie qui donna les premières attaques au Roy devant Perpignan, l'avoit réduit à ce poinct de débilité et de langueur, qu'il ne regaigna qu'à toute peine le doux air (Je Fontainebleau et de S. Germain, et là mesme il éprouva une si grande variété dans les changemens d'une santé incertaine, pendant les mois d'Aoust, de Septembre, d'Octobre, de Novembre, de Décembre, et jusques à la my-Février de l'année 1643, que, quelque bonne opinion qu'en pût avoir toute sa Cour, lui qui sentoit fort bien son mal, en fit tousjours un très-mauvais jugement ; de sorte qu'après avoir pris la résolution de se tenir prest, et de se conformer à tous les desseins de la Providence souveraine, il résolut en mesme temps de mettre ordre aux affaires de sa conscience, et de commencer par une confession générale de toute sa vie.

Mais parce que son Confesseur, qui es toit alors le R. Père Jacques Sirmond, avoit un peu de peine à ouyr et à parler, à raison de son grand âge de plus de quatre^

vingts ans, il me fit Thonneur de m'erivoyer dire, qu'il me Hubstituoit en sa place, pour le servir en cette occasion, avec ordre de me préparer, pour me rendre auprès de sa Majesté à S. Germain, le Mercredy de la semaine suivante.

Je partis donc de Paris au jour assigné, et trouvay au vieux Chasteau le Roy qui estoit debout en sa chambre, et en meilleure disposition de sa personne, qu'il n'avoit esté depuis trois semaines. Il s'occupoit alors à considérer un fort grand grand nombre de Reliques, qui luy estoient venues par droit de succession de la feue Reyne sa mero, et dont il choisit celles qui luy agréèrent davantage, et qu'il luy pleut de retenir en son Cabinet, laissant les autres à laReyne son Espouse, qui en a toujours esté aussi désireuse, et leur a esté aussi dévote que le Roy.

Il me fit donc apporter les siennes de son Cabinet, et me les montra une à une, estant toutes ricliement et précieusement enchâssées, pour estre mises à son Oratoire ; puis il me ait que de tous les Saincts dont il avoit quelque ossement ou quelque plus notable Relique,| il avoit fait acheter la Vie, ou l'Office, et tous les deux ensemble, s'il avoit esté en son pouvoir de les recouwer, et que depuis long temps il les invoquoit tous les jours, soir et matin, sans y manquer, demandant à Dieu par leur entremise la grâce de faire une bonne fin, et de mourir en bon estât.

On luy apporta aussi alors plusieurs exemplaires des petits Offices, que luy mesme a composez et mis par ordre, avec un soin qui n'est pas croyable, quoy qu'il ait esté secondé dans ce pénible travail de Tinduslrie de ses Confesseurs et de quelques autres scavans et habiles hommes. Car non seulement il y en a pour toutes les principales Festes de Tannée, soit de commandement, ou

de dévotion, mais il s'y en trouve encore pour les principaux Saincls de la France, pour le précieux Sang de Jésus Christ, pour toutes les nécessitez de la vie humaine, pour rimpetration de la Paix et de la Victoire contre les ennemis particuliers de nostre salut, comme sont la chair, Tavarice, et la superbe, les péchez de la langue, les pensées mauvaises, les mauvaises œuvres, et le trouble intérieur de Tame; enfin il s'y en trouve un pour obtenir la vraye Pénitence, et un autre pour consoler les malades, et un troisiesme pour les disposer à bien mourir.

Et ce qui est bien considérable en celui-cy, c'est que. par des passages tirez de divers Psaumes de David, à la faveur du Livre des Concordances qu'il manioit heureusement, par des Hymnes dévots et affectueux, et par des prières ardentes, il demandoit tous les jours à Dieu la grâce de recevoir avant son trépas tous ses Sacrements, et de luy accorder la liberté de la parole, le jugement sain et entier jusqu'au dernier soupir de sa vie, une contrition cordiale, unefoy ferme, une espérance vive, et une parfaite charité.

Or de ces Livrres qu'il avoit achevé de composer dès Tannée 1640, et qui sortoient tout fraischement de son Imprimerie Royale, en petit et en grand volume, le grand pour le Cabinet, et le petit pour la campagne, il m'en donna un de sa main, et désira qu'on sa présence je fisse lecture du premier Pseaume de Matines, dans l'Office des Apostres, qui est un Sermon selon son idée, et tel qu'il les souhaittoit, puis dans l'Office des Mystères de Nostre Seigneur, le Pseaume de None, où Thistoire de la Passion est artificieusement enfermée.

Mais pour revenir à Testât où d'abord je le trouvay, nonobstant cette meilleure disposition, qui luy dura jusques au seiziesnie du mois de Février, comme il se sentit

attaqué (l*un flux hépatique, il se condamna luy-mesme à mourir en peu de temps, à moins que Dieu fit miracle pour le remettre en santé, et il en parla en ces termes au sieur Bouvart son premier Médecin, qui luy avoua que le péril oii il le voyoit, l'attristoit au dernier poinct; mais il luy Youlut ainsi parler franchement, afin de voir si Tapprehension de la mort seroit capable de le porter à se résoudre à Fusage de certains remèdes, dont il avoit tousjours tesmoigné une grande horreur.

Le Roy prévoyant assez son dessein, demanda quel ef felauroient en luy ces remèdes; et comme il apprit qu'avec un peu de soulagement qu'il en recevroit, sa mort n'eu seroit retardée que de quelques mois, il répondit qu'il ne croyait pas estre obligé en conscience de luitter tousjours contre une antipathie naturelle, pour l'amour d'une vie de peu dedurée, et encore fort douteuse, et pour un soulagement incertain, qui pourroit estre suppléé aisément par autre voye ; de sorte qu'il fut nécessaire de convenir avec lui de la prise de quelques-uns qui luy estoient moins désagréables. •

Ces premiers entretiens estans finis, il me parla de se confesser, et s'informa de la méthode qui me sembloit la meilleure, me donnant toutefois à entendre qu'encore qu'il n'eût jamais fait autre confession générale, qu'une que le Père Suffren tira de luy à la hâte en sa maladie de Lion, il s'estoit tousjours acquitté très-exactement des ordinaires; c'est pourquoy nous arrestàmes que le lendemain dix-nevsfiesme du mois de Mars, jour de S. Joseph, pour qui il avoit beaucoup de vénération, nous travaillerions à cette bonne œuvre.

Avant toutes choses il résolut en présence de Mons'. le Cardinal Mazarin, et du sieur de Noyers secrétaire d'Estaty de s'éclairciravec moy de certains cas de conscience

apparlenans à Taction que nous allions faire. Puis deux Seigneurs s*estans retirez, et toutes les portes de sii^ chambre fermées par dedans, il s accusa de ses offense^ non sans une peine extraordinaire, tant estoit grande t sécheresse et Falteration de sa bouche, jointe à la grandeur du déplaisir et de la confusion qu'elles luvc^^usoient, et mesm? les moindres qui dans sa plus tendre jeunesse n*avoient eu, à son jugement, que je ne sçay quoy de moins séant à sa Majesté; d*où en suite, lors qu'il passoit à quelque poinct plus notable, et où je le jugeois, non qu'il eût failly, mais qu'il eût mieux fait d'y procéder paf autre voye, il n'est pas croyable avec combien de regret et d'amertume il en demandoit pardon à Dieu/ yon! mon Diew, s'écrioit-il pitoyablement, non S jamais pluSy non! pour chose du monde^ plustost mourir que d'y retourner^ c'estoient les termes dont il se ser\'oit ; de là vint qu'il fut obligé d'interrompre sa confession une ou deux fois, pour humecter sa langue sèche et altérée, avec un peu d'eau qu'il avait auprès de luy, et ainsi enfin il acheva cette action saincle; mais pour la Communion, il luy pleut de la différer jusqu'à TAnnoncialion prochaine.

Dieu voulut au reste que durant ce peu de jours, la satisfaction intérieure qu'il lira de cette décharge de conscience, s'estant répandue sur tout le corps, elle y opérât un changement si merveilleux, que comme on croit sans peine ce que l'on désire avec passion, il n'y eût aucun de nous qui ne creùt qu'il estoit guery, et cette créance nous dura jusques à la Feste.

Voicy donc que le jour de TAnnonciation de Nostre- Dame, ou de l'Incarnation du Verbe divin, estant arrivé, il se reconcilia dévotement, ouyt la Messe en sa Chapelle, la teste nuë et à deux genoux, et receut en cette posture son Créateur avec sa fer\'eur ordinaire, des mains de

U. TEvesque de Meaux son premier Aumônier, et j'eus en suite permission de luy de me retirer à Paris jusques à son retour de Versailles, oii il prétendoit se faire porter en chaire, et en retourner pour le jeudy saincl ; la nuit toutefois luy fût si fâcheuse, Tair si contraire, et son indisposition si pressante, qu'il se contenta de passer du vieux Chasteau de S. Germain au Chasteau neuf, y voulant estre logé dans la chambre de la Reyne, et mesme pour se fortifier allant et venant, comme pour prendre un peu d'exercice, il s'habilloit chaque jour, puis ayant fait ses prières il faisoit un tour de Galerie, soutenu de deux des siens, avec une chaire à sa suite pour se reposer de temps en temps, ne pouvant se soutenir ny marcher plus de vingt pas, sans avoir besoin de repos.

Voila Testât où à mon retour je le trouvay le mercredy saint, dans la volonté de faire le jour d'après sa Communion de Pasques. Car pour la cérémonie du lavement des pieds et du service des Pauvres, se souvenant de l'action de Henry le Grand, qui s'en estoit autrefois deschargé sur luy, par un exemple singulier digne d'eslre mis en nostre Histoire, il en donna la commission à Monseigneur le Dauphin et le substitua en sa place pour faire celle action de jieté et d'humilité Chrestienne.

Mais, la nuit du Mercredy au Jeudy, l'ardeur de la fièvre l'altéra si fort, que ne pouvant ny passer la nuit sans se rafraichir la bouche, ni se résoudre à communier après un simple gargarisme, tant il craignoit d'avoir avallé par mégarde quelque goûte d'eau, il s'en abstint par révérence et par respect.

C'est pourquoi nous attendîmes les jours suivants quelque meilleure disposition de sa personne, dans l'esporaiice que celte ardeur se modereroil ayant que la quinzaine fut expirée, comme en effet il arriva le Jeudy de

Pasques, où se portant un peu mieux il satisfit au précepte de l'Eglise; et quoy que fort abattu il se leva néaut^ moins, mais pour la dernière fois, n'ayant pas esté en son . pouvoir de le faire depuis le Samedy saint, où il coin-^ mença par force à quitter sa petite et languissante prôme* nade.

Alors toutefois il fit un effort, et sans autre habit que sa robe de chambre, il vint avec une majesté et une modestie Angélique, recevoir le très-saint sacrement à un Autel qu'on avoit coutume de luy dresser au fonds de sa cham« bre, lors qu'il desiroit ouyr la Messe, a quoy jamais il ne manqua durant le cours mesme de sa maladie, non plus qu'aux Vespres du Dimanche et des Festes commandées, ny à l'Office de la Semaine Sainte, qui se disoit en sa Chapelle. Sur quoy il est à propos de remarquer que le Roy aimant beaucoup la 'prière, c'estoit par elle que sain et malade il commençoit tousjours sa journée, et cette prière es toit en partie l'exercice du matin, en partie aussi un de ses petits Offices ; après quoy, il se laissoit voir et gouverner à ses Médecins, puis il entendoit la Messe, où tous les Prélats et tous les Seigneurs, qui se rencontroient à la Cour estaient les très-bien venus, mais ses Aumôniers y assitoient par devoir, avec sa Chapelle de musique,' qui recevoit ordinairement son ordre sur. ce qu'il desiroit qu'on chantât, qui fut presque tousjours l'Antienne Su Magnificat des premières Vespres de la Feste de tous les Saints, Angeliy Archangeli, et ce qui suit, où l'Eglise fait le dénombrement des neuf chœurs des Anges et de Jtoute la Cour céleste; luy cependant les rideaux ouverts, la teste nuë, ses Heures en main, les yeux arrestez ou au Ciel, ou sur l'Autel, ou sur les prières de son Livre, nous estoit à tous un parfait modèle et un beau miroir de dévotion.

Sa Messe estant achevée, il reçoit les Placets des Préten-

dios aux Bénéfices, les visites des Grands, et les propositiûDs de ses Officiers et de ses ministres d'Estat ; sinon il s'entretenoit des choses divines, tantost en son ame et luy Ml, tantost avec son confesseur; puis à l'instance de ses Jbdedns il prenoit quelque peu de nourriture, dont il avoit niant d'aversion que de remèdes.

Après son repas, on Fentretenoit de choses divertissantes et moins sérieuses, comme des nouvelles qui venoient des autres pays, quoy que sur la fin il n'en vouloit plus ooyr, que ce qui touchoit les troubles de la Grand'Bretatagne, et l'histoire des Catholiques qu'on y faisoit alors endurer pour la religion, disant, qu'il portait une saincte «Tie à leur courage et à leur bon-heur, et qu'il eût voulu pour beaucoup se voir en leur place ; et pour la mesme raison il fit paraître beaucoup de joye, lors qu'il recéut de moy des Reliques de deux des nostres brûlez au Japon pour la Foy, et un véritable récit de leur vie et de leur martvre.

En suite l'heure du Conseil venue, on se tenoit auprès de luy, en grand ou en petit nombre, selon l'exigence des ailaires qu'on y devoit traitter, et il ne se passoit aucun jour, qu'il ne rendît, ou le soir, ou le matin, ce service à •on Estât.

Le Conseil flny, il s'entretenoit avec Dieu fort doucement et fort dévotement en luy-mesme, sans estre jamais plus de trois heures qu'il ne pratiquât ce saint exercice. Après lequel il voyait les survenans, puis il prenoit un tel quel souper, accompagné d'un entretion de choses communes et indifférentes que l'on appelle, du petit coucher, «uivy de l'Oraison du soir, ou l'assistoit ordinairement le S* Lucas, secrétaire de son Cabinet; et pour finir sa journée le mesme S' Lucas, ou quelque autre qui en recevoit le commandement luy faisoit quelque lecture de la Vie des

Saints, selon les jours qui se rencontroient, en quoy on^ bonne partie de la nuit estoit employée ; car à peine pou — voit-il prendre un peu de sommeil qui ne se trouvât grandement interrompu, et sans la considération de ses Officiers, dont il ne vouloit pas ruiner la santé, il les eût retenus de bon cœur jusques au jour. r

Voila comme vivoit règlement, ou plustost comme alloil peu à peu mourant ce grand Prince, lors que dans l'opinion commune qu'il n'estoit pas pour mourir si tost, je luy demanday permission de me retirer à Paris pour (juatre ou cinq jours. A quoy il condescendit fort doucement, me donnant néantmoins à entendre qu'il seroit bien aise, que dans les termes où il se voyoit, je ne m'éloignasse pas beaucoup de luy.

Et parce que quelques Eveschez estoient^vacans, et qu'il n'avoit dessein d'en pourvoir que des hommes qui en fussent dignes, il me chargea d'y penser et d'en communiquer avec des personnes intelligentes et zélées pour les inleresls de Dieu, Jésuites et autres, particulièrement avec le R. Père Vincent de Paul General de la Mission, et de luy en fournir une liste, où ils seroient mis selon l'ordre de leur suffisance et de leur mérite.

Mais comme j'apperçeù à mon retour qu'il minutoit quelque forme de Testament, je jugeay qu'il estoit temps de luy donner advis de trois choses que je meditois en mon esprit ; à quoy luy-mesme me [convia, me demandant par prévention, comme il avoit déjà fait quelqu'autrefois, si j'estois content de luy?

Je luy répondis qu'après y avoir pensé sérieusement, j'estois d'advis qu'il agiroit en Uoy Tres-Chrestien, si pour l'édification et la satisfaction publique, premièrement il declaroit à tout le monde, ou de bouche, ou par escril, qu'il mouroit avec un extrènie dosplaisir de ses omissions

envers la feue Reyne sa mere, dans les peines qu'il avoit eues d'asjuster ensemble, les devoirs de Fils, et les obligations de Roy, sur tout pour le temps où n'estant plus sur les terres de l'Espagnol, ny secourue de ses deniers, ny partie agissante dans les mouvements de TEstat, elle n'avoit pas laissé de souffrir en ses aliments, et de recevoir on traitement moins convenable à sa qualité.

En second lieu, s'il donnoit ordre, que les Officiers et les serviteurs de la défunte, qui n'auroient autne crime ny autre péché que le malheur de leur Maistresse, fussent payez de leurs gages et de leurs services, comme elle avoit ordonné.

En troisiesme lieu, s'il arrestoit les plaintes formées, à l'occasion de plusieurs de ses sujets, dont les uns tenoient prison, les autres estoient exilez et hors du Royaume, et les autres reléguez en divers endroits [^hors de leurs maisons; et parce qu'il y en avoit parmi eux qui passoient pour très innocens, et comme on i)arloit, pour martyrs d'Estat, qu'il luy pleut de leur assigner dos juges afin de connoître de leurs griefs et de leur rendre justice, comme ils en supplioient tres-humblement sa Majesté.

A ces trois chefs sa response fut, pour le premier qui regardoit la Reyne sa mere, il estoit de mesme sentiment que moy, et qu'en ce poinct il n'avoit jamais esté sans quelque scrupule d'avoir manque? à son devoir, dont il demandoit avant toutes choses, tres-humblement pardon à Dieu, pardon aussi à elle-mesme, et que de plus il entendoit que le sieur^ de Chavigny, secrétaire d'Estat, qui l'aidoit à mettre par escrit ses dernières volontez, exprimât en son Testament, auec les termes qu'il me laissoit libres, la douleur qu'il en ressentoit, et qu'il vouloit que toute la France et toute l'Europe en fût informée. Touchant l'autre chef, il répondit qu'il se souviendroit d'en commander

rexéculion ; et pour la troisiesme, qu'il y alloil pourvoir tout présentement.

Quanta la Paix, il ne fut pas beaucoup nécessaire de Vy exhorter, tant je sçavois qu'il la desiroit avec passion; jusqueslà que considérant un jour les soulBfrances de son pauvre peuple. Je luy ay bien fait, me dit-il, du mal, à raison des grandes et importantes affaires que jerne suisveués sur les bras, et je n'en ay pas tousjours eu toute la pitié que jedevois, et telle je Fay depuis deux ans, ayant esté par tout en personne, et veiî de mes yeux toutes ses misères ; mais si Dieu veut que je vive encore, ce que je n*ay pas grand sujet de croire, et beaucoup moins de souhaitter, la vie. n* ayant rien qui me semble aimable, f espère qu'en deux autres années je lepourray mettre à son aise, car Tannée prochaine il aura la paix. C'estoit le dessein de ce bon Roy qui travailloit fort à l'avancement du Traité ; et Tannée suivante je licentierayy disoit-il, mes troupes, qui est une affaircy oit de grands deniers s épargneront.

Un autre jour prenant ses mesures pour cet heureux temps de la paix, dans une fièvre intermittante, comme j'eslois seul à sa ruelle : Je remedieray, dit-il. Dieu aydant, au libertinage, je supprimeray les duels, festoufferay Vinjustice, et communieray tous les huit jours ; et si tost que je verray mon Dauphin à cheval et en âge de Majorité, je te mettray en ma place pour me retirer à Versailles avec quatre de vos Pères, oii je m' entretiendray avec eux des choses divines, ne penseray plus du tout qu'aux affaires de mon ame et de mon salut, à la reserve du divertissement de la chasse, que je désire tousjours prendre, mais avec plus de modération quà Vordinaire.

Alors il demanda au Sieur de Chavigny présent, s'il n'esloit pas vray qu'il l'avoit ainsi résolu et s'en estoit découvert à luy depuis fort long temps ; et moy là dessus

touché de compassion pour les malheurs qui pendoiont alors sur la leste du Roy de la Grand'Brelagne Je m'avançay de luy demander s'il ne L'assisleroit pas auparavant contre ses rebelles : Oûy, dit-il, à condition que de sapart il fasse aussi povr les Catholiques, Une autrefois s'informant de moy delà dilBférence que nous mettons entre Tatlrition et la contrition, sur ce que je luy répondis que Tattrition avoit pour motif la crainte de Dieu et nostre inten»!, au lieu que la contrition n'a que l'amour et que Tintérêt fin Dieu : Je n'ay, me dit-il, jamais envisagé en ma repentanre querintérét etr amour de Dieu, vous voyez pourtant quefay eu r honneur de n'avoir esté des mieux instruits en ce points mais si Dieu me donne la vie et la santé, fy mettray bon ordre^ et vous me catéchiserez. Ce qu'il ajouta fiaris la vcuë de la retraite qu'il avoit dessein de faire ii VerHaill(?s.

Au reste la fièvre, l'inedie, l'insomnie, et une toux hMiq le minant tousjours peu h peu, il redouta iiommr'»mont deux choses, Tune de mourir inopinément et par surprise, l'autre de languir, ou, comme on dit, de traîner longtemps. Mais pour s'armer contre cette double appreh(»nsion, il conjura d'un costé Monsieur de Meaux et son Confesseur, de se souvenir de luy donner par avance tous ses Sacremens, dont ils s'excusèrent sur l'heure, l'asseurant que chose du monde ne pressoit, que selon le devoir de leur conscience et de leur charge ils le feroient quand il seroit temps; d'ailleurs il pria Dieu tres-instammcnt de luy vouloir abbregerle cours et la durée de sa maladie, et on remarqua qu'il fit sa prière avec grande ardeur.

La nuit du 18 au 19 d'Avril fut si mauvaise, et si fA-

cheuse pour luy, qu'il ne pensa prsqu'à autre chose, qu'à

VEglise de Sainct Denys en France, où ropo5;ent les corps

de nos Roys ; dont le lendemain il prit sujet de s'entretenir

tousjours de la mort, avec ceux qui s'approchoientde luy.

et rapres dinée s'estant fait mettre dans sa grande ebaire, où de temps en temps il se soulageoil de la lassitude du lit, il commanda qu'on luy ou\Tit les fenestres de sa chambre, qui regardoient du costé de Saincl Denys, disant à ceux qui le servoient qu'il vouloit voir son dernier logis.

Puis le soir tout tard, chacun s'estant retiré^ à la reserve des Sieurs Lucas, de Blois, et peu d'autres, il désira qu'on luyleût le 17. chapitre de TEvangile de S. Jean, où sont couchées les dernières paroles que le Sauveur du monde dit à ses Apostres un peu avant sa Passion, et l'oraison qu'il fit à son Père pour luy recommander ses cbers Disciples, mais en termes si affectueux qu'ils seroient capables de touchers les cœurs les plus durs, et les âmes les plus insensibles.

il se fit lire aussi quelque endroit de l'Introduction à la Vie dévote du B. François de Sales, et nommément le chapitre du mépris du monde, et dans le Livre de l'Imitation de Jesus-Christ celuy de la mort, que le Sieur Lucas ne pouvoit assez tost trouver, le Roy prit luy-mesme le livre, et y rencontrant h l'ouverture ce qu'il cherchoil, Lisez, luy dit-il, cela, et celte lecture fut continuée jusques à minuit.

Le jour suivant 20. du mois, s'assemblèrent en sa chambre par ses ordres autour do sa Majesté, la Reyne son espouse, Monsieur le Duc d'Orléans, Monsieur le Prince de Condé, ses Ministres d'Estal, et tout ce qu'il y avoit de Grands à la Cour, puis les rideaux de son lit levez, s'estant entrenu quelque temps avec la Ileyne, Monsieur son frère, et Monsieur le Prince, il fit à toute l'assistance, à haute voix, un discours déclaratif de ses dernières volontez, à la fin duquel il commanda au Sieur de la Vrilliere, secrétaire d'Estat, qui estoit en mois, de lire tout haut la Régence de la Reyne, séante alors au pied du lit ; et quoy

pie Uml le monde fondit en laniies, il avoil luy seul le visage gay el tesmoignoit estre fort content.

Cette pièce ayant estéleuê. il en fit signer Toriginal, et en joper Fexecution, à la Reyne et à Monsieur son Frère, fcar disant plusieurs autres choses sur ce sujet, comme mssi à Monsieur le Prince.

En suite le Parlement ^int, repn\senlô par son premier ^ï^dent, les Presidens au Mortier, deux (conseillers do baqne Chambre, et les Gens du Roy, qu'il informa do ses Qtentions ; après quoy, il enjoignit à Monsieur le ducd*Orsans, à Monsieur le Prince de ('ondô, et à Monsieur le hancelier, d estre à Paris, pour faire enregislrt^r sa déclaration au Parlement; et ce fut chose merveilleuse, do oirle plus grand Monarque du monde, disposer ainsi de m Royaume, quitter la Reyne son espouse eu la fleur di» mage, des enfants mineurs beaux connue le jour, el sa ropre \ie, avec aussi peu d'émotion, que s'il n'eût laissé l'une de ses maisons de campagne.

Mais ce qui donna encore un grand éclat i\ la gloire de tte action, c'est qu'il parut alors à voue d'œil (jue Dieu y avoit donné, comme à dessein, plus de sanli» el plus de rce qu'à l'ordinaire. Car tout le monde estant sorly de la lambre, luy le cœur serré de regret et la facc^ baignée de rmes, retint seulement Monsieur de Mcaux el son Conaseur, employant ce qui restoit delà journée à s'enlrenir avec eux, de Dieu et des choses divines. La nuit, il eut de grandes évacuations, lesquelles jointes X précédentes Tabbatirenl el Texlenuerent tellement, e son corps ne sembloit plus qu'un squelette, de sorte .'au point dujour regardant par occasion ses bras et ses isses, il demeura un peueslonne de Testai où il se voyoil, is élevant les yeux au ciel selon sa louable coutume : lasJ dit-il avec le Prophète, Quid est homo? Qu*est-cc

— Saque l'homme ? Paroles qu'il repela depuis fort souvent, lors qu'il parloit à quelques Seigneurs qu'il aimoit beaucoup, enlr'autres à Monsieur de Liancourt, ajoutant encore celle-cy, Je ne suis plus désormais que Terre/

Le mesme jour sur les cinq heures du soir, après le Conseil tenu, on fit la cérémonie du baptesme de Monseigneur le Dauphin en sa Chapelle du vieux Château, la Reyne présente, où son Parrain fut Monsieur le Cardinal Mazarin, et sa Marraine Madame la Princesse de Condé, qui luy donna le nom de Louys, que ce petit Prince désîroit avoir ; et après la cérémonie qui fut bientôt achevée, il alla remercier de fort bonne grâce Monsieur de Meaux en la Sacristie. Le Roy ayant appris le succès de toute l'action, en loua Dieu, les yeux élevez au ciel, où les tint assez long-temps.

Or ses mauvaises nuits Tabbatant de plus en plus, et ses Médecins oûys là dessus, il fut ordonné qu'on luy administreroit le Viatique de la tres-saincte Eucharistie, dont j'eus avis de luy porter la parole, non seulement qui ne le surprit ny ne l'inquieta pas, mais plutost qui luy fut si agréable qu'il m'embrassa tendrement, et en dit mesme en actions de grâces un Te Deum, avec plus de joye, qu'il n'en avoit jamais tesmoigné ny pour la prise d'une ville, ny pour le gain d'une bataille ; puis se tournant vers l'assistance. Que faimey dit-il, ce bon Père, qui m'apporte une si bonne et si agréable nouvelle/

On informe cependant la Keyne de ce qui se passe, tandis que le Roy se confesse et se prépare à la Communion, lors qu'à la fin de la Messe, cette Princesse arrive fondant tout en larmes, et ayant laissé un peu en arrière Messeigneurs le Dauphin et le Duc d'Anjou entre les mains de leur Gouvernante, elle se présente au chevet du Roy, et là prosternée à genoux elle le voit communier pour la der-

niere fois. Monsieur le Duc d'Orléans et Monsieur le Prince de Condé luy tenans les deux premiers coins de la nape, e( deux Aumôniers les deux autres.

Après son action de grâces, faite à loisir et en grand repos, il s'entretint en particulier avec la Keyne assez longtemps, et k la fin, pour clorre toute cetteç pitoyable cérémonie, ayant demandé Messeigneurs ses enfans, la Heyno les alla prendre elle-mesme par la main, et les lui amena tous deux, puis tous trois mirent avec grand respect les genoux en terre, et receurent sa bénédiction.

Il est vray qu'en mesme temps il eût bien voulu recevoir TExtréme-Onction, mais ce ne fut ny Topinion de Monsieur de Meaux, nymon sentiment, tant nous découvrîmes de vigueur et de force en luy.

En effet, il accueillit favorablement ce jour là encore, quelques grands Seigneurs, qui pour la pluspart avoient encouru son indignation, s'estans malhoureusomont engagez dans les divisions delà Cour et de la Maison Royale.

Et ayant sçeu que les Marescliaux de (Ihâtillon et de la Force desiroient luy tesmoigner leur zeh» pour le service de sa Majesté, et Textrême regret qu'ils avoient de la perte d'un tel Maître, quoy qu'il ne prit pas plaisir de voir aucun huguenot en cet accessoire, où il ne vouloit point souflfrir d'imagination contraire à la foy, son humeur estant de ne haïr pas moins les pensées, que les complaisances ou les œuvres, quand elles estoient de quelque sujet qui n'estoit point agréable à Dieu ; il les fit toutefois entrer, puis les ayans remerciez de la tendresse de leur affection, il les exhorta fortement à se retirer de leur prétendue Religion, leur intimant qu'estant sur le poinctde rendre compte de toute sa vie à son Créateur, il ne se pouvoit tenir de leur dire, qu'à son avis Dieu les avoil gratifiez de ce grand âge où ils estoient tous deux arrivez, pour

leur donner loisir de penser à eux, et qu'il les en conjuroil autant qu'il pouvoit ; qu'au reste il reconnaissoit que selon le monde ils estoient véritablement sages, vaillans, et braves Seigneurs, mais que ce n'estoit pas tout, qu'il n'y avoit pas plus d'une voye pour aller au Ciel, que hors de l'Eglise Catholique, Apostolique, Romaine, il n'y avait point de salut, et choses semblables qu'il leur dit en de si beaux termes, et avec tant de cordialité, qu'il leur tira les larmes des yeux ; mais ce fut tout le fruit de cette belle et cordiale remontrance.

Ainsi se passa la journée, et la nuit s'avançoit fort, quand Dieu permit pour les raisons qui luy sont connues, qu'après nous estre un peu trop hâtez de luy donner le Viatique, nous nous hâtâmes encore un peu trop de luy donner l'Extréme-Onction, à l'occasion des Médecins qui estoient alors de garde aux pieds de son lit, et particulièrement du sieur Seguin le jeune, premier Médecin de la Reyne ; car ne luy trouvant comme point de pouls, ils en donnèrent bien-tôt avis à Monsieur de Meaiix, et luy, à moy, nous asseurant qu'il s'en alloit, et qu'à peine verroitil le jour, et qu'il estoit absolument nécessaire de luy donner les sainctes huiles, à moins que d'estre blâmez de tout le monde, si nous laissions mourir sans ce Sacrement un Prince si sage et si vertueux, qui s'en reposoit sur nous; que de leur part ils se sentoient oblige? de nous donner cet avis pour leur décharge.

On peut aisément juger si je me trouvay surpris à cette parole, veii que le matin Sa Majesté ayant demandé au sieur Bouvard, selon sa coutume, des nouvelles de sa mort en nostre présence, et si ce seroit pour la nuit prochaine, il luy avoit répondu que ce n'estoit pas son opinion, s'il. n*arrivoit quelque accident, qui n'estoit point encore visible ; neantmoins me voyant pressé de me prévaloir de cet

avis, Je n*en voulus pas allanner l'esprit du Roy qui {N"^ noit un peu de repos, mais sans plus longue délibération je pris le carosse de Monsieur de Meaux. et aUay en diligence au ^ieux Qiàteau en communiquer avec Monsieur le Cardinal Masarin et le Sieur de Chavigny« qui non moins estonnez que moy, viennent en sa chambre, où les Médecins luy ayant tâté de nouveau le pouls, nous asseurérent que pour foible et pour bas qu'il fût, il nous dureroit encore du moins jusques au midy.

Sur quoy on conclut que le matin je me mettrois en devoir de hs disposer à ce Sacrement, comme je fis dés le point du jour 23. d'ÀMîl. luy représentant que la nuit passée il nous avoit mis en grande frayeur, jusques là que les Médecins qui le veilloient, a voient douté s'il verroit le jour; que, grâces à Dieu il estoit mieux sans comparaison, mais neantmoins qu'il y avoit quelque péril, puisque tous les soirs il sembloit mourir et tous les matins ressusciter, et partant que dans Tapprehension de quelque surprise, ou de quelque mort inopinée, s'il luy plaisoit qu'on luy donnât les sainctes huiles sans plus attendre, il auroit tous les aydes et toutes les armes spirituelles de TEglise, se tirant par ce moyen de péril et nous de peine ; qu'au reste l'Extrème-Onction ne s*appeloit pas tant extrême, parce qu'elle ne devoit estre conférée qu'à l'extrémité, qu'à cause qu'elle estoit, pour ainsi dire, la dernière de toutes les Onctions Ecclésiastiques, que Jésus-Christ avoit instituée pour vrai Sacrement, pour fortifier de corps et d'esprit ceux qui sont grandement malades, et mesme, s'il est à propos, pour leur rendre la santé, en qualité de remède sumatucel, ainsi que TApostre Sainct Jacques nous asseure en sa Canonique, et qu'en un mot elle donne beaucoup de force à un malade pour supporter doucement son mal. U n'en fallut pas davantage à un Prince qui avoit, comme

^n dit, la mort en désir, et la vie en patience, et qui espe* roit tous les jours passer à une meilleure; neantnioins il voulut oûyr auparavant de la bouche mesme de ses Médecins qui Tavoient tousjours entretenu de quelque foible espérance de retour, si à leur jugement sa maladie estoit sans remède.

A quoy le Sieur Bouvard repartit, Sire, Dieu est Toutpuissant! Et alors sa Majesté d'un visage gay, d'un front serain, et d'un œil riant, s'écria encore avec le Prophète, Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi, in domum Domini ibimusf Je suis ravy de la nouvelle qu'on me vient de dire, que nous irons en la maison du Roy des Roys, et du Seigneur des Seigneurs !

Et dans l'opinion qu'il mourroit le lendemain, jour de Vendredi, il ajouta incontinent; 0 la désirable, ô V agréable nouvelle! ô V heureuse journée pour moy, et véritablement heureux Vendredi/! Au^si n'est-ce pas d'aujourdhuy que les Vendredys me sont favorables, un Vendredy m'a élevé à la Royauté, je gagnay à pareil jour au Pont de Ce la première de mes victoires, la première Ville que f ai assiégée a esté Sainct Jean d'Angely, dont la reddition se fît à tel jour, la défaite de Soubize en Vlsle de Ré arriva aussi un Vendredy comme jy estois en personne, et un autre Vendredy me fit sçavoir que les troupes qui estoient allées par mes ordres en la mesme fsle contre les Anglois, les avoient battus, et forcez de rentrer dans leurs vaisseaux^ et ainsi de quantité d'autres.

Mais ce Vendredy me sera le plus heurettx de toute ma vie, puis qxCil me mettra dans le Ciel pour y régner éternellement avec mon Dieu, et il vaut mieux mille et mille fois estre Roy au Ciel, que sur Terre; non que je me promette d'y aller tout droit et sans obstacle au sortir du corps, car eu égard à mes offenses, cent an^, ouy cent ans du Pur-

g€Uoire ne seront pas trop pour moy, mais f en auray au moins. Dieu aydanty tousjours rexpeciative certaine/

Après ce discours je le confessay, on luy dit la Messe, puis Monsieur de Meaux sapprochant avec le livre et les saintes huiles, la Heyne arriva lu dessus, et coniuie je me mis en devoir de luy quitter par honneur ma place, elle ju*y retint avec sa bonté ordinaire. Les Pseaunies, les Litanies, les Oraisons furent recitées, et les Onctions usitées se firent.

Ce religieux Monarque répondit à toul, aussi peu émeù que s'il n'eût esté que spectateur de celle action, qui ftit faite, si je ne me trompe, sur les neuf heures et demie du mesmejour.

Nous fondions tous en larmes, quelque grand effort que nous fissions pour les retenir, mais la cérémonie ne fut pas plustôt achevée, qu'il joignit enfin les siennes au.x nostres, et nous dit essuyant ses yeux : Je ne trouve point ynauvais que vous îne pleuriez, cesl une démonstration de votre amitié, et cesê ce qui m'attendrit le cce^ir; hors de là. Dieu ni est témoin si la vie m'a jamais pleû, et si je ne suis pas ravy daller à luy en peu d heures, et choses semblables sur lesquelles il s'étendit avec tant de fermeté d esprit et de ferveur, que depuis il m'avoua qu'il en avoit senty quelque mouvemement de vanité; et conmie je luy remontrois que cette disposition d'esprit esloil un effet du Sacrement qu'il avoit reçeu, et un Don de Dieu qui demandoit sa reconnoissance, disant à Dieu : Non nohis. Domine, non nohis, sed nomini tuo da gloriam! 0 Seigneur, ce n'est point à nous, non, ce n'est point à nous que la gloire est deuë, mais à vostre nom, à vostre grâce, et à vousmesmeî 11 repartit aussi-tôt qu'il avoit tousjours dit ces paroles.

Or comme la foule de ceux qui avoient remply sa cham-

bre» estoit si prodigieuse, que luy ostant la belle veue et le libre usa^ de l'air qui eutroit par ses fenestres, et néantmoins ne voulant faire sortir personne en particulier, tant il a voit de douceur et d'humanité pour tout le monde, il fit signe de la main qu'on se rangeât, et dit un peu haut : Hé Messieurs donnez-moy la vie !

A cette parole tous ceux qui estoient alors inutiles se retirèrent, mais il m'arresta me commandant de demeurer et de luy dire à quoy il pourrait s'occuper?

Je luy fis réponse qu'il me paroissait si robuste et si vigoureux, que je ne pouvois désespérer de Testât da sa convalescence, et que ne sçachant à quoy rapporter un si merveilleux changement, je presumois avec assez d'apparence que c'estoit un effet de l'Extrême-Onction, et que le grand Médecin operoit extraordinairement en sa personne, luy donnant tant de consolation et tant de force ; Je le sens bien, dit-il; puis j'ajoùtay qu'après tout, s'il n'estoit pas pour guérir de sa maladie, cette force et cette consolation qu'il ressentoit ne luy estoient données de Dieu que pour en digérer la longue durée avec moins de peine, de sorte que je le priay de ne se point négliger luy-mesme, mais de se souvenir de l'avis du sage qui dit : Fili, in tua infirmitate ne despicias tel Mon fils, quand vous estes malade, souvenez-vous de ne point vous négliger vousmesme, mais de suivre Dieu et d'adorer Tordre de sa divine Providence, de sa Volonté, et de sa conduite. Je conclus enfin qu'il seroit bon de partager sa journée comme de coutume, tantôt prenant ce qu'il pourroit de remèdes et de nourriture, avec quelque honneste divertissement après le repas, tantôt entendant parler des choses divines, mais en peu de mots, de peur de luy causer de Tennuy, estant certain qu'à la longue on s'ennuye de tout, et qu'on doit donner aux malades la nourriture spi-

rituelle, à peu prés comme la corporelle, peu et souvent néantmoins que par intervalles et de fois à autres il pourroit penser de loin aux œuvres pies qu'il vouloit faire, mais que de ma part je me chargeois de Tavertir fidellement etàpoint nommé du jour, et s'il estoit possible, do riieure de son passage, autant que je pourrois en estre as^euré de ses Médecins.

Cet avis luy parût assez plausible et ce discours assez agréable, et dés lors il s'en prévalût si heureusement, que les forces s'augmentant peu à peu en luy, il vint mesmo jusques à ce point que de s'étonner d'avoir esté si tost réduit à l'Extrème-Onction, et en toucha un mot à ses Médecins, qui luy répondirent que si sa santé estoit bonne, ils prioient Dieu de la luy rendre encore meilleure.

Le lendemain matin 24. d'Avril ils luy présentèrent une prise de rheubarbe, mais il ne fut pas au pouvoir de Unir éloquence ny au crédit de toute la Cour de l'y résoudre, et nonobstant ce refus après son disner, il eut tant de force par une espèce de miracle, et se trouva en si bonne humeur, qu'il fît chanter sur le luth le Pseaume, Lauda anima mea Dominum, par son premier Valet de garderobe; ensuite de quoy on luy en chanta en partie plusieurs autres, traduits de nouveau en vers francois sur des airs de son invention, et il en chanta luv mesme la basse avec le Duc de Schomberg ; de sorte que la Reyne Testant venue visiter à l'heure qu'elle prenoit tous les jours pour cette action, ne fut jamais plus estonnée ny tout ensemble plus réjoûye; et la^nouvelle d'un prodige si nouveau volant aussi-tost par tout Sainct Germain, il n'y eut aucun de ceux qui avoient l'honneur de l'approcher, qui ne creùt qu'il esioit guery, et ne luy en vînt faire des conjoûyssances.

Mais ce bon prince ne sçachant qu'en dire protesta tout

haut, que si c*estoit le plaisir de Dieu qu'il en revint, il accepteroit la vie seulement pour lui obéïr, à condition qu'il luy pleut en mesme temps donner la paix à toute l'Europe.

Cependant notre espérance ne nous flatta cpi'environ huit jours. Car dès l'entrée du mois de May, ses langueurs ordinaires recommencèrent, et ses lassitudes parurent plus grandes qu'elles n'avoient encore esté ; il luy tardoit qu'on ne luy donnât la bonne nouvelle qu'il fallût partir ; aussi ne le dissimuloit-il pas à ses Médecins, lors qu'ils l'invitoient à prendre un peu de gelée fondue qu'on luy presentoit dans une phiole de verre, afin de luy épargner la peine de lever la teste pour la prendre, sa réponse ordinaire estant, qu'on le laissât mourir en paix, et il me dit un jour pitoyablement à moy-mesme, qu'il s'ennuyoit fort de la vie, avec ces paroles qu'à dit autrefois le saint homme Job : Tœdei animam meam vitœmeœf 0 mon Dieu, que cette vie mortelle me dure, et qu'elle me cause d'ennuy!

Alors pour le consoler, je me mis à luy porter compassion, avouant que dans Testât où je le considerois après tant de vicissitudes, de douleurs, de soulagemens, de convalescences et de recheùtes, il me sembloit que je voyais une barque dont le Pilote combattu des vents et de la tempeste, esloit à toute heure tantôt élevé à la hauteur des nues, tantôt englouty au fond des abysmes, mais qu'implorant avec confiance de cœur ou de bouche le secours divin, il en sortiroit quelque bon effet, qui seroit capable de le conduire en asseurance au port du salut.

Davantage, que tout ce qu'endurent les Esleuz en cette vie, leur est compté en déduction des peines de l'autre, pourveu qu'ils soient en estât de grâce et qu'ils endurent avec patience; et comme il goûta cette pensée, il me la fit

^^peler, s*informant de moy si la chose estoil véritable ; alors je luy apportay un passage de Sainct Augustin, sur le Pseaume 50, où il dit ces paroles : In hac vita purges me, et talem me^rcddas oui jam emendatorio igné opus non 9U! 0 Seigneur, je vous conjure de me purger en celte vie, et de me rendre tel, je veux dire si pur et si net, que le feu ardent du purgatoire ne me soit point nécessaire après ma mort.

A quoy j'adjoùtay encore, que dans la doctrine des saints Pères, les longues et fùclieuses maladies, prises, comme il faut, de la main de Dieu, sont un espèce de martyre ; et que le mesme Sainct Augustin Tasseure en ces termes : MuUi ducunt martyr ium in lecto.prorstis 7nulti! Il y en a plusieurs, et plus peul-estre qu'on ne s'imagine, qui estant allitez de quelque longue maladie endurent dans leur lit le martyre; et par conséquent plus la maladie est longue, plus on approche de la perfection des saincts Martyrs, dont le martyre a quelquefois duré longtemps, comme nous lisons de celuy de Saini;t Clément, surnommé d'Ancyre, à qui je scavois bien que le ttoy estoil grandement dévot.

Je luy dis enfin que Tayant veû fort souvent dans le desir de mourir pour Dieu, je trouvois qu'il estoit oûy de Dieu, et que la Bonté divine luy accordoit l'accomplissement de son désir, puis qu'estre sujet à tant de fâcheuses alternatives, comme de se voir aujourd'huy malade jusques au mourir, et demain vivant au jugement des Médecins, et se soumettre en tout aux ordres de la Providence souveraine, c'estoit mourir à soy-mesme autant de fois, et endurer autant de martyres.

Mais neantmoins en ce mesme temps je me sentis inspiré de luy conseiller l'usage de la confession journalière pour ce qui luy restoit de vie, quand mesme (il n'aurovt

autre matière, que quelques péchez de ses autres confes* sions, quoy qu'ils fussent desja pardonnez, afin de croître tousjours en grâce et on force, en vertu du sacrement de Pénitence.

A quoy il dit qu*il estoit prêt, et qu'il en useroit ainsi de bon cœur, comme il fit avec un succès si heureux, que peu de temps après, le faisant ressouvenir de Sainct Martin qui disoit à Dieu, que sMl estoit utile ou necesaire à son peuple, il ne faisoit point refus de vivre, ny de travailler plus long-temps. Voila justement dit-il, ce qui m'est pi'opre; puis par un mouvement héroïque et par un généreux effort il adjoùta incontinent, qu'il estoit prêt^ si Dieu Vordonnoit, de languir dans le triste estât où il se voyoit alors réduit, autant d'années qu'en peut mvre naturellement un homme qui se porte bien.

Au reste ses douleurs accompagnées de cette langueur continuelle, et cette langueur du dégoût, de Tinsomnie, et de rimportunité du bassin, dont il craignoit plus la mauvaise odeur pour les assistants que pour luy-mesme, n'estoient pas si petites, surtout au redoublement de sa fièvre, qu'il ne fût contraint de faire quelquefois ouvrir les fenestres de sa chambre, et d'étendre souvent ses bras à Tair, quoy qu'en une saison assez froide contre l'ordinaire de la fin d'Avril, et mesnie d'avoir sur ses reins et soùs sa teste des oreillers de paille d'avoine, pour modérer la violence du feu intérieur qui le devoroit.

Cependant je puis asseurer que si quelquefois il s'est plaint dans la grandeur du mal qu'irsoufifroit, ce ne fut jamais ny à moy ny en ma présence ; au contraire il en fit si,bien son profit, que je ne puis icy m'empécher de dire une chose qui semblera d'abord moins croyable, mais qui est pourtant tres-veri table.

Car ce grand Prince qui a domté l'beresie, qui a pris

tant de villes, conquis tant de Provinces et donné tant de batailles, qui a triomphé de tant de puissans ennemis, et fait tant d'actions illustres à la veuê de toute la France, et avec rétonnement de toute l'Europe, l'espace de quarantedeux ans qu'il a vescu, me dit un jour qu'il preferoit cette dernière maladie avec ses souflfraiires à la partie la plus belle et la plus éclatante de sa vie: d'où l'on |)eut aisément coiyecturer, combien d'actes de vertu il pratiquoit en cet estât, combien il domtoit ses passions, et combien il en remportoit de \ictoires.

Je ne nie pas neantmoins que je no l'ayo veû. une ou deux fois en colère, et qu'il ii'ayl eu peut-eslre rentre quelques-uns de Tindignatioii, qui ne sera pas venue à ma connoissance; mais je puis dire, ou qu'il avoit raison de le faire, ou qu il s'appaisoit incontinent ; et lors qu'il avoit donné sujet de déplaisir à qui que ce fût, présent ou absent, il y remedioit en diligence, ou par luy-niesme, ou par un autre, et le jour mesme il s'en accusoil.

Il en usa ainsi une fois vers son premier Médecin le S' Bouvart, et une autre fois envers moy-mesme, à qui un soir bien tard il envoya Mons' de Cliavigny pour une occasion de cette nature, et comme on Ta ver lit que le I)u<! de Chevreuse apprehendoit qu'il n'eût en son cœur quelque aversion ou quelque froideur contre luy, il pria Mons' le Prince de Condé de l'asseurer du contraire.

Or depuis ce rude combat contre l'ennuy et le dégoût de la vie, dont par forme de disgression je me suis un peu détourné, il en eut deux autres ii soutenir, mais à beaucoup prés plus légers, contre deux inquiétudes qui rattaquerenl : Tune de n'avoir pu donner avant son trépas la paix à la Chrestienté, quelque véritable désir qu'il en eût, et il surmonta celle-cy de luy-mesme, parla resolution qu'il prit do 86 conformera Tordre de la Providence de Dieu, et de la

luy demander par ses prières quand il auroit le bon-heur de le voir au Ciel ; Taulre estoit fondée en l'affection naturelle qu'il avoit pour son Royaume, car il Taimoit par préférence à tout autre chose après Dieu et son salut, et je l'ay veu {quelquefois disputer jusques au scrupule s'il nepechoit point en Taimant avec un peu trop d'excès, qui luy jetta de fort grandes appréhensions en rame, que nous n'eussions beaucouiT à souffrir après sa mort.

Mais contre cette anxiété intérieure je luy représentay devant les yeux, qu'il ne se devoit point mettre en peine des choses futures, après y avoir pour>'eû de sa part en la manière qu'il avoit jugée la meilleure ; que la sagesse de la Providence divine, à qid seule il appartient de disposer souverainement du bon-heur et du malheur des Estats, en ordonneroit à sa volonté, qui ne peut jamais cesser d'estre juste, non plus que jamais elle ne peut cesser d'estre bonne, et qu'après tout, quand il luy plairoit donner quelque contrepoids à l'élévation de la France, et Thumilier à son tour, ainsi que l'avoient esté tous nos ennemis sous son règne tousjours heureux, toujours triomphant; nous serions tenus de faire de nécessité vertu, et de nous résoudre à l'exercice de la patience, nous soumettant avec humilité et avec respect aux ordres d'en haut, qui sont tousjours saincts et adorables.

Cette pensée lui sembla si juste, que non content d'y acquiescer à l'heure mesme, il la mit encore depuis en pratique, à l'occasion de quelques-uns de ses serviteurs qui avoient eu la mesme crainte et la mesme appréhension que luy.

Or connue je m'apperceus que ses forces alloîent diminuant à veuë d'œil, je me sentis obligé de redoubler mes soins pour le service et le salut de sa personjie, et quoy

qu*il y eût long-temps que j'estois passé du vieux château au château neuf, néantmoins je jugeay à propos de m'approcher encore plus, et de mettre ma paillasse dans son cabinet, joignant la porte de sa chambre, pour estre à luy au premier signe, c*est à dire presqu'à tous les momens de la nuit.

Hais à moins que d'oûyr ce signe, ou d'estre appelé, je m*abstenôis de mè montrer trop souvent à luy, de peur d'interrompre son entretien avec Dieu, qui estoit l'unique ou le plus grand contentement qu*il eût au monde, m*avoûant luy-mesme un jour qu'il n'avoit point de plaisir égal à celuy de la prière.

Plusieurs aussi l'ont veù dans son lit battre sa poitrine, les yeux à demy fermez pour mieux cacher sa dévotion ; mais dés lors qu'il m'appercevoit, il quitloitjtout pouroûyr ce que j'avois à luy dire, quoy que d'ordinaire il ne valût pas ce qu'il ruminoit en son ame ; d'ailleurs je craignois encore de luy charger, ou de luy occuper trop l'esprit, qui n'avoit rien ordinairement plus à cœur que de penser aux moyens de mettre fin aux desordres de la guerre, de conclure son Traité de paix, de nommer aux Bénéfices k mesure qu'ils venoient à vacquer, et à recevoir les adieux de la Noblesse qui alloit combattre en son Armée de Picardie soûs Monsieur le Duc d'Anguien, qu'il avoit luymesme choisy pour en avoir le commandement et la con* duite.

De plus, il avoit à disposer de quelques Eveschez vacans, où il cherchoit encore des hommes capables, et de quelques Abbayes réservées pour un dessein qui n'eut point d'eflfet, à régler ses gratifications, à ordonner de ses legs pieux, et du lieu de sa sépulture après sa mort ; articles qui luy coûtèrent trois apresdisnécs qu'il employa en présence de Monsieur le Cardinal Mazarin, du sieur de

Chavigny qui tenoit la plume et de son Confesseur, tous trois enfermez en sa chambre.

Et à ne point dissimuler la vérité, je puis dire que les Eveschez furent donnez saintement, et les Abbayes charitablement; que ny ses gratifications ni ses legs pieux ne furent point à charge à personne, par un pur désir d'épargner son peuple ; qu'il n'oublia aucun de ses domestiques, non pas mesmc le boulanger du pain de ses chiens, connoissant par nom tous ceux qui estoient sur Testât de sa Maison, et en ayant fait faire une liste ; qu'il fit deux fondations considérables à Sainct Denys, tant pour le repos de son ame, que pour le repos de celles du feu Roy son Père et de la feue Reine sa Mère ; qull en fit encore une à ChantiUy, et une autre a Versailles, dont TEglise ayant besoin de réparation, il en chargea le Sieur de Noyers, pour luy tesmoigner qu'encore qu'avec sa permission il se fût retiré de la Cour, il ne laissoit pas d'avoir bonne opinion de sa probité, et de faire estime de sa personne ; qu'il envoya sur la frontière beaucoup d'aumônes secrettes, pour estre distribuées à un grand nombre de \illages par les Pères de la Mission, et quantité d'autres aux environs de Paris, par les soins de Monsieur de Meaux, qui luy avoit desja rendu quelqu'autrefois ce bon service, lors qu'il était en pleine santé ; qu'une partie considérable fut assignée au mesme Prélat, pour en faire l'application à Tomement de la Chasse de Sainct Fiacre, le tout pris sur un fonds qui estoit entré fort à propos dans les coffres du Trésorier de ses menus plaisirs, et ce qui en demeura de reste après toutes ces pieuses applications, qui ne montoient pas à une somme légère, fut laissé à la disposition des trois personnes par luy commise pour l'exécution de ces bonnes œuvres.

Enfin pour le regard de son corps, il déclara qu'il en-

tendoit qu'U fût inhumé à Sainct Denys au toniboau do hos prédécesseurs, sans cérémonie toutefois pour la drchnrmi de l'Estat qu'il plaignoit fort, et qu'il s'efforra (1(î soulager en tout et de tout son pouvoir.

Il est vray qu'il avoit souhaité, par prin(^iprî (Ui pudeur, si je ne me trompe, et par motif d'honiiest(»té, que l'ouverture n'en fût point faite selon la coùtunuî; niais luy ropn*sentant qu'il faUoit nécessairom(?nt le ^ard^fr, IVfspariMh» quelques jours, et Texposer en publir ii la Hoyah*, <*l qu'a moins que d'estre embaumé, il seroit comnir; inipoKHJblo dans la saison qui estoit chaude, qu'on en ressentit quei(pie sorte de mauvaise odeur, il cond(»scendità ma rernontraiire.

Puis voulant aussi que j'eusse part à son Testament, il me regarda d'un œil capable de tirer les larmes ries yrîux avec ces paroles : Cesl mon cœur y dit-il, que jr vohm donnc^ vous le voulez bien! A ce trait de bonté ineomparable je ne fis réponse qu'avec une profonde revorenr-e, «sseurant à sa, Majesté que ce jour-là elle nous faisoil le plus n**lie don qu'elle pouvoit faire, et à rhf?ure mesme je luy en rendis tres-humbles grâces, au nom de toute nostre Compagnie.

11 est vray que ce cœur Royal, qui a tousjours esté en la main de Dieu, nous fut délivré après sa mort, mais il faut avouer que cette mort arriva trop tost de plusi<;urs années pour S. Louis, dont sa Majesté a fondé et bâty l'Kirlise, où la Reyne Régente a fait mettre ce dépôt sacré, enchâssé en or, et Ta honoré d'une dépense digne de sa magnificence Royale et de son amour conjugal.

Or après avoir terminé toutes ces affaires, son passage de la Terre au Ciel s'avançant tousjours. Monsieur de Lisieux se présenta pour l'ayder en cet accessoire et se joindre à Monsieur de Meaux qui s'en acquittoit parfaitr*ment; Monsieur le Duc de Vantadour, Chanoine de Nostre-Dame .

de Paris, y parut encore et fut veû de sa Majesté de fort bon œil ; le père Vincent y vint aussi par deux fois selon le désir de la Reyne qui le proposa au Roy, mais ce grand Prince n'y consentit qu'à la charge que son Confesseur n'y eût point de difficijlté, tant il avoit Tesprit présent à toutes les choses qui se passoient autour de luy, et il y eut assez de bonté en cette excellente Princesse, pour se vouloir donner la peine toutes les deux fois de m'en parler ; ce qui me ravit en admiration, et m'obligea non seulement de luy en rendre mes actions de grâces, mais de Ten supplier Ires-humblemenl.

Ainsi, ce secours nous estant venu, et le Roy ne me parlant gueres sans me demander, Quand sera-ce qu'il faudra partir? c'est à dire combien ses Médecins lui donnoient encore d'heures, ou de jours à vivre! Enfin le douzième de May qui fut l'avanl-veille de son trépas, nous résolûmes. Monsieur de Meaux et moy, de lui dire qu'il feroit bien de s'y préparer par une dernière Communion, qu'il recevroit de nouveau en forme de viatique, ne le pouvant faire autrement.

Joint que si nous eussions remis cette action au jour d'après, avec l'incertitude s'il vivroit vingt-quatre heures, nous avions encore sujet de craindre que la fièvre luy ayant desja entièrement desséché la bouche et la langues il n'eût pas la force d'avaller la sainte Hostie.

C'est pourquoy on me députa pour luy en faire l'ouverture; et d'abord il en eut une telle joye qu'il en chanta le Te Deum, puis s'estant reconcilliè environ les sept heure, du soir, il communia des mains de Monsieur de Meaux ; après quoy prenant la main de la Reine et celle de Monseigneur le duc d'Orléans, il leur fit encore promettre de vi\Te en union et en concorde, et leur recommanda les petits Princes ses enfants.

Alors, si nous eûxpes beaucoup de tendresse et de ^i^ands sentiments de compassion pour luy, nous nVn sentîmes pas moins pour cette bonne Princesse, laquelle ayant délogé du vieux château pour estre plus prés du Roy, ne laissoit pas de s'y rendre tous les jours pour se proslerner au pied des Autels devant Jésus-Christ exposé au S. Sacrementy afin d'implorer le secours du Ciel pour son cher espoux, et de faire vœux sur vœux pour sa santé et neuvaines, le recommandant à toute heure aux prières de tout le Clergé et de toutes les Communautez Religieuses ; et n'osant paraître à sa vue si souvent qu'elle eût bien désiré, de peur de lui causer de l'inquiétude par sa présence, elle en apprenoit à tout moment des nouvelles, et lousjours fâcheuses, dans une antichambre; mais ce jour-là elle obtint qu'il la souffrit à son chevet jusques à trois heures après minuit, et la meilleure partie du jour mesme, avec une compassion aussi sensible et aussi grande que son affection.

Or ce jour treizième de May, qui estoit la veille de l'Ascension, le consola fort par un certain pressentiment de la victoire gagnée quelques jours après à Rocroy. 11 fit ses prières ordinaires, oùyt dévotement la sainte Messe, et parla de Dieu assez longtemps; il y avoit alors peu de personnes en sa chambre, tant à cause qu'il estoit encore matin, que parce qu'ayant beaucoup enduré toute la nuit il se laissoit quelquefois aller à un court sommeil, que la discrétion ne nous permettoit pas d'interrompre.

J'estois cependant à sa ruelle, où à son réveil il me venoit d'appeler, pour luy dire, comme de coutume, quelque bon mot, lors que luy voyant fermer les yeux, je me retiray sans bruit en arrière vers la cheminée ; mais ayant bien-tost oùy quelqu'un qui entroit, et reconnu que c'était par bon-heur Monsieur le Prince, il le pria d'une voix mou-

ranle d'approcher de luy, afin de lu^ dire, comme par esprit de prophétie, ce peu de paroles : Monsieur y je sçay bien que Vennemy s'est avancé sur nostre frontière avec une grosse et puissante armée (qui estoit une nouvelle que personne ne pouvait encore sçavoir), mais vostre fils le va repousser honteusement et le vaincre glorieusement.

A quoy Monsieur le Prince se contenta de répondre qu'il y avoit beaucoup d'apparence que les deux Armées se choqueroient, et qu'il espéroit, Dieu aydant, que les Flamens perdroient la bataille; puis se tournant à moy, il me dit tout bas : Prenez garde au Roy, car il baisse fort, et si je ne me trompe, son cerveau se trouble. Je luy fis réponse que le cerveau estoit la partie la plus saine qui fût en luy, et que ses fréquentes évacuations détournant les fumées qui le pouvoient altérer, ce n'estoit pas Tobjet de ma crainte, mais quelquefois qu'il avoit des songes de peu de durée, et que les paroles qu'il venoil d'oûyr estoient peutestre de cette nature ; aussi après la victoire signalée que gaigna son fils Monsieur le Duc d'Anguyen à Kocroy, il vint m'aborder plein de joye, et me demander mon sentiment de l'oracle, ou comme il parloit luy-mesme, de la Prophétie du feu Royl

Ce mesme jour encore, sa Majesté me demanda si ce jour n'estoit pas le dernier (les jours de sa vie ; je Tasseuray qu'au jugement de ses Médecins on luy trouvoit assez de forces pour arriver au jour suivant et au delà, si sa fièvre ne venoit point à redoubler comme à l'ordinaire, parce qu'autrement sa vie dureroit jusques à trois heures après midy, mais qu'elle ne pouvoit finir en un jour plus désirable qu'en celuy où le Sauveur estoit monté triomphant au Ciel, et en avoit comme ouvert la porte à tous les Fidelles, dont il rendit aussi-tost grâces à Dieu, et me tesmoigna qu'il en recevoit une consolation particulière.

Puis il me parla d'un cerlain petit Crucifix qu'il res*'rvoit pour celte occasion, avec deux Bréviaires et un Diurnal, où il avoit marqué luy-mesme la n*commandation de Tame, et fit tout apporter en sa presen«'e, pour estn^ plus prêt au dernier combat.

Il me demanda en mesnie temps, quand se faisoit à i»eu prés le jugement particulier; et sur la réponse que je luy fis, que nous serons tous jugez au moment de la séparation du corps et de Tame. mais qu'alors il seroii accompagné de son bon Ange et de tous les Saints dont il honoroit les Reliques, gardées précieusement à son chevet, il me sembla qu'à sa contenance j'avais occasion de croire qpi'il luy tardoitque Theure n'en vint.

Car dés lors que je luy disois, comme en passant, seulement un mot du Paradis, par quelque trait du Roy Prophète, dont il entendoit fort bien les pseaumes, avec quantité d'autres textes de TEcriture, son cœur y sembloit voler aussi-tost; par exemple lors que je disois : Quàm dilecta tabernacula tua. Domine virtutum : 0 Seigneur des vertus, que vos pavillons sont aimables! Il continua le reste disant : Concupiscit et déficit anima mea in a tria Domini : Mon ame souhaite el soupire après le palais de mon Seigneur! Et s'il m'arrivoit de luy dire, Chm dederit dileclis suis somnum, lorsqu'il envoyera le sommeil de la mort à ses Esleus; il ajoùloil incontinent : Ecce hereditas Domini, filii, merces, fructus ventris : Vous qui estes enfans de Dieu, voyez qu'il vous donne pour hérédité el pour recompense son propre Fils, qui est Dieu et Homme, et comme tel qui est le fruit des flancs de la Vierge !

Si pour l'exhorter à l'attente de la venue du niesme Fils de Dieu, je commençois à prononcer ce verset : Expcvta Dominum, viriliter âge : Attendez Nostre Seigneur, et ne perdez point courage en son service ; il ne manquoit pas

de poursuivre : Et confortetur cor tuum, et susiine Domtnum : El que voslre cœur, au lieu de s'abbatre, marche constamment' dans les voyes de Dieu!

Sij'avançois ce trait de Saint Jean, sur la fin de TApoca- • lypse : Veni cito, Domine Jesu : 0 mon Seigneur Jésus, venez promplement! il repeloil les mesmes paroles avec un grand sentiment de dévotion : Etiam, veni cito. Domine Jesu : Oûy, mon Seigneur Jésus, je vous en supplie, venez promptement!

Davantage, ce jour là mesme, un certain m'ayant rapporté qu'on tenoil en Cour que le Roy avoit souhaité encore quinze jours de vie, et que quelques personnes en estoient en peine, je m'en voulus informer de luy ; à quoy il fit réponse selon ma pensée, que la chose n*estoit pas, et qu'il ne desiroit nullement celte faveur.

Le soir bien avant dans la nuit, il voulut oûyrla lecture de quelques chapitres de la Vie de Jésus Christ selon les quatre Evangolistes, que le Père de Montreûil Jésuite luy avait presenloe depuis peu de jours; mais le reste de la nuit luy sembla si long et si ennuyeux, qu'il demandoit à tout moment quelle heure il esloit; et dés que le jour parut, il fit tirer son rideau et ouvrir ses fenestres, disant quMl vouloit entendre la Messe, et tandis qu'on dressoit FAutel, il me chargea d'une certaine commission qui me fit beaucoup admirer son grand jugement et sa religieuse pieté.

Après sa Messe, il voulut encore sçavoir de la bouche propre de ses Médecins, s'ils persistoient en leur prédiction, et s'il n'estoit pas en estât de pouvoir tirer jusques à son heureux Vendredy, sans toutefois qu'il s'en mit beaucoup en peine.

Mais l'ayant considéré assez long-temps, ils prononcèrent d'un commun accord, sept ou huit qu'ils estoient en-

cette consultation, qxie son redoublement estant pour

venir sur les trois heures, ils ne pouvoient espérer celte

faveur suivant Tordre de la nature, et que dans toutes les apparences humaines sa vie estoit pour y succomber!

A quoy j'ajoùtay que selon Tubage de TEglise, le Vendredy commençant dés les premières Vespres du Jeudy, s'il sortoit du monde le Jeudy sur les trois heures, on auroit raison de croire qu'il seroit mort le Vendredy, et néantmoins monté au Ciel le mesme jour, qu'elle celebroit le mystère et le triomphe de l'Ascension de Nostre Seigneur.

A cet Arrest définitif, le Roy demeura si satisfait et si content, que les yeux en haut et les mains jointes il pria Dieu assez long-temps en son cœur; puis élevant sa voix, il dit : Loué soit Dieu! ô mon Dieu, mon Créateur, vostre volonté soit faite !

Et à l'heure mesme dans la créance qu'il falloil prendre congé de tous, il commença ses derniers adieux par la Reyne sa chère espouse qui fondoil en larmt^s et luy dit beaucoup de choses que personne n'entendit qu'elle; après vinrent Messeigneurs ses enfans, à qui pour la seconde fois il donna sa bénédiction ; puis les Princes et les Princesses, les Prélats et les Seigneurs de condition, et en gênerai tous ses officiers grands et petits qui se trouvèrent dans sa chambre, embrassant les uns, donnant aux autres sa main à baiser, prenant el serrant celle des autres, el voyant que je me présentois aussi par respect le dernier de tous, il se jetta deux fois à mon col, et m'embrassarit avec une charité et une douceur extraordinaire, il nie dit quatre ou cinq paroles infiniment obligeantes.

Après cette action, on ne parla plus que de Dieu et sa

nielle demeura aux Ecclésiastiques revêtus de leur surplis, dont les uns après les autres ayans célébré la Messe

pour sa Majesté, nous mîmes au pied de son lit devant ses yeux un Crucifix, après qu'il Teut adoré et qu'il l'eut baisé avec beaucoup de révérence ; puis le cierge beuy estant allumé nous récitâmes les Litanies, et les autres prières que rÉglise ordonne pour ceux qui sont en cet accessoire, excepté celles qui sont réservées pour la dernière agonie, luy tousjours répondant à tout, sans en perdre une syllabe, et lors que nous fûmes à la fin il congédia la compagnie, ne retenant que son Confesseur, afin de donner à tous le loisir de prendre leur réfection.

Cependant tous estant sortis, il me répéta une ou deux fois les paroles qu'il m'avoit dites, touchant l'appréhension qu'il avoit, qu'après qu'il auroit perdu l'usage des sens, l'ennemy ne vînt à luy donner des attaques et des tentalions contre la Foy, et pour cette raison s'il m'arrivait de le voir en peine, que j'eusse de bons avis tout prêts pour le secourir en ce besoin.

Mais je l'asseurai que ce n'étoit pas là son foible, que le Démon sçavoit bien l'horreur que sa Majesté avoit des attaques et des tentations de cette nature, et que cette horreur présente estoit comme un préjugé de sa victoire future, et que lors qu'il vient quelque première imagination touchant ce point, c'est assez de dire que l'on croit tout ce que croit la sainte Église, hors de laquelle il n'y a point de salul.

J\fais de quoy donc scray-je tenté? ajouta ce vertueux Prince. Peut-estre, luy dis-je, Sire, d'aversion, vous représentant des personnes qui vous auront autrefois mis en colère, comme si vous les a\1cz devant les yeux, en vostre chambre, et aux pieds de vostre lit! Et que me faui-il faire, répliqua- t-il, en telle rencontre? Je luy dis qu'alors sa Majesté prendroit la peine de se souvenir de la vertu de charité et de l'amour des ennemis, que le Fils de

Dieu nous recommande si souvent et si fortement en l'Evangile.

FoiM, dit-il, qui est fort ôfen, mais convenons entre not», que 91 je suis attaqué de ce costé là, je vous en donne' ray at)is par un geste de la main qui sera le signe de Fattoque, et alors vous me crierez, Charité, ou ce que vous jugerez à propos! Je luy promis que Je le ferois, et Jo le fl» en effet avant son trépas, à ma très-grande consolation, comme je diray maintenant.

Ainsi après luy avoir donné cette asseurance, il mo fit mettre sa Vie des Saints sur un pupitre élevé, et mo commanda de m'asseoir, afin de luy lire avec moins de peine quelque chose de la Passion de Nostre Seigneur; mais les autres commencans à retourner, il me fit cesser et m'envoya malgré moy prendre aussi un peu de réfection, puisqpie le temps me le permettoit.

Parmy ceux qui entrèrent, le Koy ayant encore apperceu Monsieur le Mareschal de Chastillon avec plusieurs autres Seigneurs qui estoient autour de son lit, il dit à Mons' de Meaux son premier Aumônier, qu'il n'agréroit pas de voir ce Seigneur au temps qu'il rendroit Tame à Dieu ; non qu'il eût aucune aversion de sa personne, mais bien fie sa créance, qui estoit contraire à celle de l'Église, et ordonna au mesme Mons' de Meaux de dire de sa part à Mons' de Souvré, qu'il Tadvertit de ne se plus trouver en présence;, . ny à la veuë de sa Majesté. Peu de temps après il luy demanda s'il avoit exécuté son commandement, et en ayant esté asseuré, son esprit demeura en repos,

L'apresdinée nous reprimes tous nos places autour de son lit, et le scrupule luy estant venu d'avoir abrège sa vie par le refus des alimens qui luy a voient esté offerts, il en demanda l'absolution, quoy que la vente fût, que pour avoir fait un grand effort à prendre son lait sur les dix

heures de la nuit, il en perdit la respiration, et d'abord or creut qu'il alloit mourir entre les mains de ceux qui le soûtenoient, mais peu à peu il revint à soy, et se sentanl fort soulagé de cette peine d'esprit, il fit approcher le S' Bouvart et luy présenta le bras pour sçavoir où il ea estoit?

Après l'avoir manié, il luy repondit la larme à l'œil : Sire, si ma conjecture ne me trompe, vostre Majesté sera bien-tost délivrée des liens de ce corps, car je ne luy trouve plus de pouls !

Alors ce bon Prince regardant le Ciel : Mon Dieu, dit-il, je vous prie de me recevoir à miséricorde! Puis se tournant vers nous, il ajouta : Prions Dieu; voilà, dit-il à Mons' de Meaux, un de mes livres, oii les prières de l'agonie soni marquées, commençons-les à la bonne heure/

Nous luy obéîmes, et lui-mesme répondit à tout, les inains jointes, les yeux élevez au Ciel, les rideaux de soi lit ouverts, et tous les Grands de la Cour pleurans avec nous, et prians les genoux en terre.

Ce que la Reyne ayant aussi fait en toute la cérémonie de cette action. Monsieur le Duc d'Orléans, et Monsieur h Prince de Condé jugèrent à propos de la retirer de la veù( de Testât du Roy, et de la conduire en sa chambre.

Cependant comme j'apperçeus que sa voix mourante diminuoil fort, je m'approchay pour luy dire que je le prioiî de se contenter de répondre seulement de cœur, par c< que Notre Oraison seroit un peu longue, et il me Taccordî incontinant; quelque temps après, je m'avançay de lu;; dire encore, que ses bras languissans me faisoient pitié les voyant toujours, comme les traits d'un arc, tendus ver; le Ciel; il les abattit aussi-tost et les tint croisez sur se draps, continuant ainsi à prier Dieu, de cœur et des y eu: jusqu'à la fin.

n arriva neantmoins qu'au milieu de sa prière, s'addressant à moy, il me déclara tout haut avec quelque effroy, que certaines pensées le mettoient en peine et luy causoienl de rinquiétude ! Mais je luy donnay courage, luy représentant (ju'il estoit alors au fort du combat, qu'il D'avoit qu*à résister généreusement à ses ennemis, et à mettre sa confiance en Dieu, qui Ten delivreroit bien-tost, ouluy donneroit la grâce de les mépriser, et d'en remporter la \ictoire ; que nous demandions de cœur pour luy celle grâce, et que pour Tobtenir toute l'assistance perseveroit en oraison.

A ces paroles, et mesme à la veûe du devoir que chacun

tâschoit de lui rendre, il reprit courage, son visage devint

plus serein, et il en tesmoigna une grande joie ii Mon»'' de

Lisieux qu'il avait à son oreille.

11 baisa aussi fort dévotement une Médaille de Saint

' Fiacre que Mons*" de Meaux luy présenta, et une autre des

cinq Saints que je luy offris, et mesme pour en gagner

rindulgence il prononça encore fort dévotement le nom de

issus, puis dans la créance qu'il alloit passer nous le fismes

aussi souvenir de dire : In manu^ tuas. Domine, commendo

spiritum meum : 0 Seigneur, je recommande mon esprit

entre vos mains !

Après quoy, il perdit l'usage de la parole et de Toûyi»,

mais le jugement luy demeura encore pour un peu d(î

temps, dont il me donna une belle preuve à ma grande

consolation, qui vint de la paix et de la satisfaction avec

laquelle je le voyais peu à peu mourir.

Car luy ayant comme prédit, selon la remarque que j'en ay faite auparavant, qu'au dernier période de sa \ie, il seroit plustost tenté de haine et d'aversion de ses ennemis, que d'infidélité ny de doute en matière de créance, et luy-mesme m'ayant asseuré que si cela

estoit, il me le declareroit par quelque signe, il tint parole lors qu'à la veûe de toute Tassistance, comme sH eût veu un objet d'aliénation au pied de son lit, il me convia du doigt et de la contenance de le voir aussi, et moy-mesme portant les yeux de ce costé-là, il me regarda doucement avec un souris, qui fut pour moynn j préjugé de sa victoire, dont l'effet me donna autant de consolation, que d'étonnement à tout le monde; maie appliquant aussi alors le doit sur sa bouche, il m'insinue que le silence de cette action luy seroit un service trèsagréable.

Voilà le dernier tesmoignage de connoissance et de juge-^ ment qu'il me donna; car depuis il ne ât plus qu'agoniser^ et son ame se détacha si paisiblement et si imperceptiblement de son corps, que le dernier moment de sa vie nou» surprit tous.

C'est la manière dont mourut ce Grand, ce Juste, cet Invincible, et ce Religieux Monarque Loxns Treziéme, dans la quarante-deuxième année de son âge, et de son Règne la trente-troisième, sur les trois heures après midy, le jour mesme qu'il prit autrefois en main les resnes de ce florissant Royaume, dans la longue durée de la joùyssance et de la possession duquel, il avoua un peu avant sa mort, qu'il n'avoit jamais goûté de parfait contentement, ny de joye véritable et solide, tant son ame estoit détachée des plaisirs du monde, et unie à Dieu son souverain Bien.

Mons*" de Lisieux et Mons' de Meaux luy fermèrent les yeux, qui luy esloient demeurez ouverts, et comme dressez au lieu où après une vie si exemplaire et une mort si heureuse, nous espérons qu'alla son esprit.

Puis chacun de nous luy ayant donné de l'eau bénite, nous laissâmes son corps aux Officiers de sa chambre.

pour Iny rendre les services ordinaires, et la Musique de sa Chapelle luy vint chanter un De profanais. A la fin on l'exposa en public sur son lit de parade, environné de vingt-quatre Religieux de divers Ordres, psalmodians nuit et jour autour de luy, et se relevans de quatre en quatre heures, et entre auti*es de douze Jésuites, qui ne le quittèrent que lors qu*il fut transporté de Saint Germain à Saint Denys, par la route qu'il avoit luy-mesmc marquée de son vivant, comme la plus commode el la plus aisée pour ceux qui lui rendroient ce dernier office.

Ce qu'on vient de lire est bien fait pour (•clainîr <*Gtte physionomie du roi Louis XIII, que l'histoire 'î»îsse encore indécise et un peu pftle, telle qu<» nous l'a transmise le portrait de Philippe de Champaifçne. On en jugerait mieux sur Tœuvre de M. Ingrew, où se trouve si bien rappelé le fait jçlorir.ux du roi très chrétien , vouant la France à Notn^-Dame. Malheureusement, ce chef-d'œuvre se trouv<î relégué, à Montauban, au fond de la sacristie de la cathédrale.

Le Père Garasse, sans avoir la prét<;ntion do IuIUt avec les historiens et les peintres de prof(îSHion,nr»us a donné un petit tableau d'intérieur, où Louis XIII est comme photographié. C'est bien là ce roi i)assant tristement ses jours au milieu des quatre difficultés, des quatre embarraii, des quatre chagrins de toute sa vie — je veux dire : sa mère, sa femme, son frère et son ministre. Marie de Médicis, Anne d'Autriche, Gaston d'Orléans et le cardinal Riche-

lieu ; c'était vraiment trop pour ce caractère timide indécis et tant soit peu scrupuleux. Le travail de se nombreux confesseurs consistait surtout à mettre Ial conscience de Louis d'accord avec les devoirs de la royauté ; mais, auprès des caractères timides et ciiancelants, le travail est toujours à recommencer. Une foi vive préserva Louis XIII des souillures de la cour, et seul, avec Louis XVI, il partagea l'insigne honneur de ne pas avoir scandalisé l'Europe, en lui montrant l'adultère assis sur le trône de saint Louis! — scandales inaugurés, il faut bien l'avouer, par le chef des Bourbons, si français par ses bonnes et mauvaises qualités. Henri IV est resté pour eux, tel que l'a fait la chanson populaire : Vive Henri quatre... Mais ces traditions du roi vert-galant ont été glorieusement interrompues par Louis le Juste et le Roi-Martyr. La foi de Louis XIII se révèle tout entière dans sa première entrevue avec le P. Suffren, où il lui redit par trois fois ces paroles si dignes d'un roi très chrétien : Ayez soin de mon âme, car je veux me sauver à quelque prix que ce soit !

Il fallait donc à Louis XIII contenter tout le monde et sa conscience. Ceci explique la scène racontée par Garasse, cette scène où il nous montre le roi de France inquiet, agité, allant et venant, regardant par la fenêtre du Louvre, pour découvrir non un cour-

rier lui apportant la nouvelle d*une victoire, mais deux pauvres Jésuites venant remettre au canlinal de Richelieu la déclaration contenant le désaveu des doctrines de Santarelli. Un valet aperçoit le premier ces Jésuites si impatiemment attendus ; il en doDDeavis; le Roi, après l'avoir libéralement récompensé de sa bonne nouvelle, se tourne vers sa mén\ et, comme si la patrie venait d'échapper à sa porte*, il dit avec transport : les voici, madame, les voici! Puis il court chez le Cardinal voir cette déclaration et la lire entre ses mains. Heureux de ce grand succès, il monte incontinent à cheval, pour aller respirer au grand air et savourer plus tranquillement son bonheur.

Louis XIII avait-il eu sérieusement peur de Santarelli et des Jésuites? Non; mais il avait une frayeur trop réelle de son ministre, et ce ministre, il voulait le garder et ne pas sacrifier les Jésuites. Or, il avait entendu cet inflexible ministre leur déclarer son ultimatum : Ou signer, ou partir! La signature du désaveu contentait le ministre et lui conservait les Jésuites. Le succès était complet. Mais Uicheliou, lui-même, avait-il eu si grand souci du fatras de Santarelli et de ce bout de papier où douze Jésuites avaient écrit : « Il n'est pas permis de tuer les rois, et le Pape ne peut les déposer pour cause d'incapacité*? Non, Richelieu n'avait pas ce souci, mais il

— !lt —

roulait une chose, il y tenait : c*étaît de faire plifé^les Jésuites sous sa Tol*jQté. Les chaaaer n'entrai J point dans son plan, mais il les Toulait souples, et^ chez eus. comme partout, il ne roulait pas de tance. Un seul Jésuite oss lui résister: il le pour intimider les autres. Le P. Caussin sentit toutes Tàpreté de cette volonté dont les excès ne furent^ jamais tempérés par les mouvements du cœur.

La probité, le courage du P. Caussin le firent exiler, et cet exil fut sa gloire. Son seul tort est de n'avoir pas assez compris la nécessité de souffrir pour le Corps dont il faisait partie et pour le salut de ses frères. Sans cesse préoccupé de Tinjuste despotisme de Richelieu, il s*afllige de ne pas voir ses frères épouser sa querelle. Devaient-ils donc lutter inutilement en sa faveur, avec la certitiide de se voir traiter comme lui, quand la conscience ne leur demandait pas cet inutile sacrifiée?

Cette erreur du P. Caussin ne nous empêche pas d'admirer son zèle, son courage et son éloquence : ces qualités se montrent dans sa correspondance déjà mise au jour, du moins en partie, par le P. Gh. Daniel. Nous donnerons ici trois ou quatre fragments d'une autre lettre ou plutôt d'un mémoire adressé à Richelieu, et publié longtemps après la mort du persécuteur et du persécuté. De leur vivant, on le verra, cette publication était impossible.

Le P. Caussin voulait à tout prix ouvrir les yeux cle Louis XIII sur ses royales obligations : c'était indirectement renverser les projets de Richelieu; Xuais rbabile politique devina bien vite les intentions cîe Caussin et l'éloigna rudement de son royal pénitent. Voici le récit de l'exilé :

€ J'eus l'honneur, écrit-il à Richelieu, d'entretenir Votre Éminence...., et quoique je sois peu façonné aux dissimulations de la Cour, je m'aperçus bien que les nuages s'assemblaient en votre cœur pour faire de l'orage contre moi. Sur ce point le Roi survint, et vous me dites qu'il n'était pas à propos qu'il nous vit ensemble. . . »

Après avoir raconté comment Richelieu empêcha son entrevue avec le Roi, le P. Caussin continue :

« Dieu sait avec quelle sincérité et quel courage je me préparais à plaider la cause de Dieu et du publie en vos présences, sans être ébloui des rayons de deuxpourpres si confusément unies ; mais Votre Éminence rompit le coup et ne s'estima pas assez forte avec tous les régiments de France, pour soutenir la vérit*» qui venait à elle toute nue et portée sur les lèvres d'un seul homme. Vous me fîtes réponse incontinent, pjir les arguments les plus familiers à vos pouvoirs H les moins glorieux à votre réputation, qui sont les bannissements et les proscriptions ; ensuite je fus livré aux ministres de votre justice, et mené par la

France comme prisomiier d'État jusqu*au lieu d mon exil. Dès lors, je m'estimai consacré, me vojranfl persécuté pour la justice; et, n'ayant rien à plaindrez en moi, je plaignais Votre Éminence qui s'op-posait à son salut. Je pleurais sur ce cher Prince, qui fermait la porte que j'avais ouverte à son Ixmheur, et pour décharger aucunement mon cœur, j'écrivis sur-le-champ une lettre à M. Desnoyers, par laquelle je protestais que j'avais vécu à la Cour csn homme de bien, et je puis dire en homme de Dieu, avec un esprit épuré de toutes factions, ce que la visite de mes papiers avait assez manifesté; mais qu'ayant mûrement considéré le devoir de ma charge et imploré le secours du ciel, j'avais dit au Roi les choses que je ne pouvais taire sans me damner, et que pour cela j'étais traité comme un prisonnier d'État, banni d'un exil de déportation et reloué aux extrémités de la France; que je bénissais Dieu de tout, et que je demandais seulement qu'ayant vécu toujours en bon Religieux, on me laissât sous les ordres de mon Révérendissime Père Général. M. Desnoyers, qui vous rend une obéissance si aveugle, ne manqua pas de vous porter ma lettre, comme j'avais prévu, et Votre Éminence se piqua- d'une ardente colère, sur ce mot de damner y et s'étonna, comme dans la servitude du temps, qui lie les langues et accable les puissances, j'avais la hardiesse de damner

les Ministres dIÈtat! Mais je ne suis pas si téméraire de condamner personne aux enfers, sachant bien que la fflisâricorde de Dieu a toujours les bras ouverts h la pénitence : j'ai seulement voulu dire que si Votre Eminence ne remédiait aux désordres et aux calamités de la chrétienté, qu'elle avait causés, et que do ma part je fusse assez lâche que de celer au Roi les obligations de sa dignité, nous étions tous deux en hasard de perdre le salut éternel...

€ Il y a une infinité de gens qui parlent tous les jours à votre fortune, permettez-moi de parler une fois à votre conscience...

€ J'ai honte de dire ce que toute la Franco publie, que Votre Eminence est continuellement poussée à toutes ces violences par Tesprit du P. Joseph, que tous les meilleurs religieux de ce grand et saint Ordre (des Capucins) tiennent pour un prodige, et les bons Français pour le mauvais génie de la Franco. Ce sera une chose aussi difficile à croire que les enchantements de Maugis, quand on racontera à la postérité, qu'un homme de qui l'habit ne portait que la pénitence et la paix, ait fait rouler sous son capuchon toutes les guerres de l'Europe, entre les princes chrétiens. Il a commencé par de beaux songes, quand il croyait renverser la monarchie des Othomans, avec les forces du duc de Nevers; mais il travaillait alors sur des chimères et ne gâtait rien. Depuis que

vous lui avez donné de Tétoffe, il a pris des idées d conquérant, qui nous coûtent bien cher. Il s'est promis de gouverner la France comme, un noviciat d Capucins, et de donner à tout le monde la pauvre qu'il a perdue dans les allées de Ruel. C'est un empirique d'État qui ne cesse de jeter le souffre e les eaux brûlants dans les plaies de TÉglise affligée.---- Il excite des tempêtes et sur mer et sur terre : il J brouille incessament les affaires et a si- bonne opi- nion de sa suffisance, qu'il croit faire un déjeuner de la maison d'Autriche et un souper du Grand-Turc, quoi qu'il soit de ses bons amis. C'est pour cela qu'il se flatte de VÉminence et que de tous les points de la Passion, il ne médite rien si dévotement que la pourpre, etc..

« Dieu m'est témoin que je ne dis pas ceci par inimitié, mais par une horreur que j'ai du vice et des vicieux, afin que tous les religieux considérant son malheur, retirent le pas d'un gouffre où il s'est abymé.

« Mais enfin, quelle sera l'issue de cette longue et horrible tragédie? Ne pensez-vous pas qu'il y ait sur votre tête, un Ciel, un Dieu, une Providence? On voit tant de grands arbres qui sont des siècles à croître et tombent en" un moment. Les prospérités du mond^ sont de belles médailles qui ont quelquefois des revers bien hideux et bien effroyables. Tout est

branlant ici-bas ; mais il Q*y a rien de plus instable

<pie le bonbeur des favoris, qui après avoir fait les

Césars, ont seiri bien souvent de jouet au peuple et

de déclamation aux Écoles. Toutes les histoires sont

teintes de leur sang et tous les siècles remplis de

^'horreur de leur mémoire. »

Le P. Caussin continue longtemps sur ce ton et dans ce style peu propre à calmer les nerfs de Tirrit^le ministre. Avant de terminer il a soin de déclaï^r à Son Éminence comment sa Compagnie n'est Pour rien dans ces respectueuses observations : Votre éminence sait, que ce n'est point par le consente- ^'^lent des Nôtres que je lui adresse ces lignes. Sur ^ point Richelieu n'était pas difficile à convaincre. Le P. Caussin revint cependant de Quimper, où le temps lui paraissait un peu long; mais Richelieu, inutile de le dire, avait changé sa pourpre contre un linceul et rendu ses comptes à Celui qui juge les justices.

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