EN LA MORT DE
Messieurs de CINQ-MARS et de THOU
A LYOfI, LE VENDRED1 12 SEPTEIBRE 1642
La semaine passée nous fusmes icy spectateurs du dernier acte d'une estrange Tragédie. Nous vismes mourir en place publique deux personnes qui dévoient vivre plus longtemps, si leur crime ne les eust précipité dans un malheur qu'ils n'ont pu éviter. Nous avons veu le favory du plus Grand et du plus Juste des Roys, laisser la teste sur un eschafaut en l'âge de vingt-deux ans, mais avec une constance qui trouvera à peine sa pareille dans toutes nos histoires. Nous avons veu un Conseiller d'Estat mourir comme un Sainct, après un crime que les hommes ne peuvent pardonner avec Justice. Il n'y a personne au monde qui, sçachant leurs conspirations contre l'Estat, ne les juge dignes de mort, et il y aura peu de gens qui, ayant connoissance de leur condition et de
leurs belles qualitez naturelles, ne plaignent leu] malheur. Voicy une Relation très fidelle et sans far( de leurs dernières paroles et actions, que j'ay tiréeî toutes de ceux qui les ont veuës et ouïes, ayant moy mesme esté tesmoin oculaire, et de fort prés, "de principales. On peut, sans faire tort à la justice détester leur crime et louer leur pénitence.
Le Vendredy 12 Septembre 1642, Monsieur le Chan celier entra dans le Palais du Presidial de Lyon su: les 7 heures du matin, accompagné de Messieurs le Commissaires députez par le Roy pour le procez d Messieurs de Cinq-Mars et de Thou, au nombre d quatorze :
Sçavoir, Monsieur le Chancelier,
Monsieur le premier Président de Parlement d Grenoble, avec un autre président du mesme Parle ment,
Quatre Conseillers d'Estat,
Un Maistre des Requestes, et
Six Conseillers dudit Parlement de Dauphiné.
Monsieur le Procureur General du Roy audit Par lement faisoit ici la charge de Procureur du Roy.
Comme ils furent dans la Chambre du Conseil, 1 Chevalier du Guet fut envoyé avec sa Compagnie ai Chasteau de Pierre-cize, pour faire venir Monsieu de Cinq-Mars, lequel fut amené au Palais sur les huic heures dans un carrosse de louage. Entrant dans l
Palais il demanda : Où sommes-nous? On lui dit qu'il estoit au Palais, de quoy il se contenta et monta Tescalier avec beaucoup de resolution.
II fut appelle dans la Chambre du Conseil devant les Juges où il demeura environ une heure et un quart. En estant sorti, il tesmoigna quelque agitation d'esprit, regardant d'un costé et d'autre, et saluant tousceuz qu'il rencontroit à son passage. Il fit trois ou 4 tours en se promenant depuis la grande sale de l*audience jusques à la Chambre qui est vis a vis de cette sale regardant sur la rivière. Le lieutenant des Gardes du corps qui avoit la charge de sa personne, l'ayant prié de ne point sortir de la grande Sale, il dit : Eh bien, il faut donc demeure?'. II s'y pourmena quelque temps à grands pas, soupirant quelquefois et levant les yeux en haut.
Environ les neuf heures, Monsieur le Chancelier envoya le Chevalier du Guet quérir Monsieur de Thou au mesme Chasteau de Pierre-cize, et dans le mesme carrosse de loQage. Pendant quoy Monsieur le Grand estant une seconde fois appelle pour entrer devant ses juges, il dit en y allant : Mon Dieu, ne sera-ce jamais fait? Quand il en sortit, il tesmoigna une plus grande fermeté d'esprit qu'auparavant. Quelque temps après, Monsieur de Thou estant arrivé, demanda un doigt de vin, et puis entra dans la Chambre, y estant appelé. On dit qu'estant interrogé s'il n'avoit
point sceu la conspiration de Monsieur Desfiat, il rei pondit en ce sens :
Messieurs, je vous puis nier absolument que je Taj sceuë, et il n'est pas en vostre pouvoir de me convair cre de faux, puis que Monsieur de Cinq-Mars seul 1 peut tesmoigner, car je n'en ay ny parlé, ny escrit homme du monde ; or Monsieur de Cinq-Mars estai accusé et complice ne peut pas estre un bon tesmoii ny suffisant pour me convaincre, puis qu'il en fai deux irréprochables pour condamner un homme. I ainsi vous voyez que ma vie et ma mort, ma condan nation ou absolution, selon les loix et la Justice dépendent de moy. Pourtant, Messieurs, je l'avoui je confesse que j'ay sceu cette conspiration, et c suitte j^ me rends coupable : et ce, pour deux ra sons:
La première est, parce que durant les trois mo de ma prison, j'ay estudié la mort et ay considéré c prés la vie, et j'ay connu très clairement que, c quelque vie dont je puisse jamais jouir en ce mond< elle sera tousjours malheureuse : le visage de la mo: m'a semblé plus beau, et je l'ay trouvée plus avant* geuse et l'ay embrassée comme une grande preuve c ma Prédestination : et j'ai creu que Dieu me faisai tant de grâces, j'aurois peut-estre quelque jour regr d'avoir laissé eschaper cette belle occasion, de 1 quelle je me veux servir pour mon salut.
La seconde raisoD qui me porte à me vouloir con* damner moy-mesme, c*est que si Ton considère mon crime d*un certain biais, il ne paroistra ny si noir, nj si énorme, ny si estrange comme il semble d'abord, n est Tray, j*ay sceu cette conspiration, mais jay fait tout ce que j'ay pu pour la dissuader. Il m'a cru son Amy fideU et peut-estre unique; il m'a tout confié : je ne Tay point voulu trahir. Et pour cela, je mérite la mort, je me condamne moymesme.
On r*appella dans la Chambre Monsieur le Grand, pour estre confronté à Monsieur de Thou, où ils demeurèrent plus d'un heure. Monsieur le Grand en sortit le premier, et, quelque temps après, Monsieur de Thou.
Une heure après ou environ, Monsieur de Laubardemont. Conseiller d'Estat (qui estoit le Rapporteur) et Monsieur Robert de Saint-Germain, Conseiller au Parlement de Grenoble, sortirent de la Chambre pour disposer les Prisonniers à la lecture de leur Arrest, et les résoudre à la mort. Ce qu'ils firent, les exhortant de rappeler toutes les forces de leur esprit et de leur courage pour tesmoigner de la résolution dans une occasion qui estonne les plus constans. A cette nouvelle ils affermirent leur esprit, et tesmoignerent une resolution extraordinaire, advoiians eux-mesnies que véritablement ils estoient coupables, et méritoient
la mort, à laquelle ils estoient bien résolus. Icy Monsieur de Thou dit à Monsieur de Cinq-Mars en sousriant : Eh bien, Monsieur, humainement je pourrois me plaindre de vous : vous m'avez accusé, vous me faites mourir, mais Dieu sçait combien je vous en aime. Mourons, Monsieur, mourons courageusement, et gagnons le Paradis. Ils s'embrassèrent l'un l'autre d'une grande tendresse s'entredisans, puis qu'ils avoiènt esté si bons amis durant leur vie, ce leur seroit une grande consolation de mourir ensemble.
Apres [ils remercièrent ces Messieurs les Commissaires, lesquels Monsieur de Thou embrassa, et les asseurent qu'ils n'avoient aucun regret de mourir, et qu'ils esperoient que cette Mort seroit le commencement de leur bon-heur. En suitte le Sieur Palerne, Greffier Criminel du Presidial de Lyon, qui servoit de Greffier en ce Procez, sortit de la Chambre pour leur prononcer leur Arrest, lequel s'approchant. Monsieur de Thou s'escria : Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona! Et s'estant mis tous deux à genoux, teste nue, l'Arrest leur fut prononcé en ces mots :
ENTRE le Procureur General du Roy y Demandeur en cas de crime de leze Majesté d'une part^
ET Messires Henry Desfiat de Cinq-Mars, Grand Escuyer de France^ et François-Auguste de Thou,
Conseiller du Roy en son Conseil (ï Estât, Prisonniers au Chasteau de Pierre-cize de Lyon, Défendeurs et accusez, d'autre,
VEU le Procez exlraordinairement fait à la requeste dudit Pt-ocureur General du Roy à rencontre desdits Desfiat et de Thou; Informations, Interrogatoires, Confessions, Dénégations, et confrontations; Copies reconnues du Traicté fait avec l'Espagne, et de la Contre-lettre faite en suite dudit Traité en date du treiziesme mars dernier, Arrest du 6 de ce mois sixiesme de Septembre, et pièces continues en luy, et tout ce que le Procureur General du Roy a produit et remis; Ledit Desflat oliy et interrogé en la Chambre du Conseil du Presidial de Lyon, sur les cas à luy imposez, sa Déclaration, Reconnoissance et Confession, Confrontation dudit Desflat audit de Thou, contenant aussi l'adveu, reconnoissance et confession d'iceluy de Thou; Ledit de Thou pareillement otiy et interrogé en ladite Chambre, Conclusions dudict Procureur General du Roy; et tout considéré ;
LES COMMISSAIRES députez par sa Majesté, ausquels Monsieur le Chancelier a présidé, faisant droict sur les Conclusions dudit Procureur General, Ont DECLARE lesdits Desflat et de Thou attaints et convaineus du crime de leze Majesté ; sçavoir ledit Desflat pour les conspirations et entreprises, proditions, li-
gùes et traitez faicts par luy avec les estrangers contre TEstat; Et ledit de Thou pour avoir eu connoissance et participation desdites Ck)nspirations, entreprises, proditions, ligues et traitez : Pour réparation desquels crimes les ont privez de tous estats, honneurs et dignitez, et les ont condamnez et condamnent d'avoir la teste tranchée sur un Eschafaut qui pour cet effect sera dressé en la place des Terreaux de cette ville ; Ont déclara et déclarent tous et chacun leurs biens, meubles et immeubles, généralement quelconques, en quelque lieu qu'ils soient situez, acquis et confisquez au Roy, et ceux par eux tenus immédiatement de la Couronne, reunis au domaine d'icelle ; Sur eux préalablement prise et levée la somme de soixante mille livres, applicable à œuvres pies; Et neantmoins Ordonnent que ledit Desfiat avant l'exécution sera appliqué à la question ordinaire et extraordinaire pour avoir plus ample révélation de ses Complices. Prononcé le 12 du mois de Septembre 1W2.
Apres la prononciation de TArrest, Monsieur de Thou dit d*un grand sentiment : Dieu soit béni ! Dieu soit loQê! et ifict en suite plusieurs belles paroles d'une ferveur incroyable qui luy dura jusques à la mort.
Monsieur de Cinq-Mars après la lecture de TArrest s'estant levé, dit : La Mort ne m*estonne point.
mais il faut avouer que rinfarnie de cette Question choque puissamment mon esprit. Ouy, Messieurs, je treuve cette Question tout à fait extraordinaire à un homme de ma condition et de mon âge ; je crois que les loix m'en dispensent , au moins je Tay oûy dire. La Mort ne me fait point de peur; mais, Messieurs, j'avoue ma faiblesse, j'ay de la peine à digérer cette Question.
Ils demandèrent chacun leur Confesseur, sçavoir Mons^* de Cinq-Mars le P. Malavalette, Jésuite, et Monsieur de Thou le P. Mambrun, aussi Jésuite. Celuy qui jusques alors avoit eu la charge de les garder, les remit par l'ordre de Mons>^ le Chancelier entre les mains du S' Thomé , Prévost gênerai des Mareschaux de Lyonnois, puis prit congé d'eux , et en suitte tous leurs Gardes , tous les larmes aux yeux. Monsieur de Cinq-Mars les remercia, et leur dit : Mes Amis, ne pleurez point , les larmes sont inutiles ; priez Dieu pour moy , et asseurez-vous que la mort ne me fit jamais peur. Monsieur de Thou les baisa et embrassa tous. Us sortirent du Palais, les yeux baignez de larmes, se couvrant le visage de leurs manteaux. Âpres quoy les condamnez allèrent embrasser Mons^* Thomé et luy firent compliment. Le P. Malavalette venu , Mons' de Cinq-Mars l'alla embrasser, et luy dit : Mon Père , on me veut donner la question: j'ay
bien de la peine à m'y résoudre. Le Père le consola I 9
et fortifia son esprit autant qu'il put dans ce fiischeux rencontre. Il se résolut, et enfin, comme monsieur de Laubardemont et le Greffier le vinrent prendre pour le mener dans la Chambre de la gesne , il se r'asseura , et passant près de Monsieur de Thou, il luy dit froidement : Monsieur , nous sommes tous deux condamnez à mourir, mais je suis bien plus malheureux que vous , car outre la mort je dois souffrir la question ordinaire et extraordinaire.
On le mena en la Chambre de la gesne, et passant par une chambre des prisonniers, il dit : Mon DieUj où me menez-vous? et puis : Ah , qu'il sent mauvais icy I n fut environ une demie heure dans la chambre de la gesne, puis on le ramena sans avoir esté tiré , d'autant que parle Retentum de l'Arrest, il avoit esté dit qu'il seroit seulement présenté à la question.
Au retour son Rapporteur luy dit Adieu dans la Sale de l'Audience les larmes aux yeux, après avoir parlé quelque temps ensemble. Apres quoy Mons' de Thoul'alla embrasser l'exhortant de vouloir mourir constamment , et de ne point appréhender la mort. Il luy repartit qu'il ne l'avoit jamais appréhendée, et que quelque mine qu'il eust faite depuis sa prise, il avoit tousjours bien cru qu'il n'en échapperoit pas. Ils demeurèrent ensemble environ un pe- ' tit quart d'heure, pendant lequel temps ils s'embrassèrent deux ou trois fois, et se demandèrent pardon
ran l'autre avec des démonstrances d'une amitié très parfidte. Leur conférence finit par ce mot de Mons^ de Cinq-Mars: Il est temps de mettre ordreànostre salut.
Quittant Mons>^ de Thou il demanda une chambre à part pour se confesser, qu'il eut peine d'obtenir, n fit une Confession générale de toute sa vie, avec grande repentance de ses péchez, et beaucoup de sentiments d'avoir oiTensé Dieu. Il pria son Confesseur de tesmoigner au Roy et à Monseigneur le Cardinal les regrets qu'il avoit de sa faute, et comme il leur en demandoit tres-humblement pardon.
Sa confession dura environ une heure, à la fin de laquelle il dit au Père qu'il n'avoit rien pris il y avoit 24 heures. Ce qui obligea le Père de faire aporter des œufs frais et du vin , mais il ne voulut prendre qu'un morceau de pain et un peu de vin trempé d'eau, duquel il ne fit que se laver sa bouche. D tesmoigna à ce Père que rien nel'avoittantestonné que de se voir abandonné de tous ses amis, ce qu'il n'auroit jamais cru , et luy dit que depuis qu'il avoit eu l'honneur des bonnes grâces du Roy, il avoit toujours tasché de faire des Amis, et qu'il s'estoit persuadé d'y avoir réussi , mais qu'il cognoissoit en fin qu'il ne s'y falloit point fier, et que toutes les amitiez de Cour n'estoient que dissimulation. Le Père luy respondit : que telle avoit toujours esté l'humeur
dumonde, qu'il ne s'en falloit point estonneri et en
suitte il luy cita ce vieux distique d'Ovide :
Donec eris felix, multos numerabis amicos : Tempora si fuerint nubila, solus eris.
n se le fit repeter deux ou trois fois, tant il le trouva à son gré, et l'ayant appris par cœur, le repela quelquefois.
Il demanda du papier et de l'encre pour escrire, comme il fit, à Madame la Marescballe sa Mère, qu'il prioit entre autres choses de vouloir payer quelque siennes debtes, dont il luy envoya les mémoires, qu'il remit au Père pour faire voir le tout à Monsieur le Chancelier. Le principal sujet de ces lettres fut la prière qu'il fit, de faire dire quantité de Messes pour le salut de son ame ; il les finit ainsi: Au reste. Madame, autant de pas que je vay faire, ce sont autant de pas qui me portent à la mort.
Cependant Mons' de Thou estoit en la Sale de l'Audience avec son Confesseur dans des transports divins difficiles à exprimer. D'abord qu'il vid son Confesseur, il courut l'embrasser avec ces paroles : Mon Pere^ je suis hors de peine. Nous sommes condamnez à mort, et vous venez pour me mener dans le Ciel. Âh, qu'il y a peu de distance de la vie à la mort ! que c'est un chemin bien court ! Allons, mon Père, allons à la mort, allons au Ciel, allons à la
^^ ^Bin ! HeiB ! quel bien puis-jo avoir fiut en
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Vriw p4KSC4 à II rie éternellement glorieuse ?
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^ere qm doqs a fiût part de « qull en a remarqUiV»
VoîcT eomme il parie :
MoDsîear de Hkhi me voj'ant près de soy on la ^^ale de FAudi^iGe. il mVrobrassa, et me dit qu'il ^gstmt condamné i mort , qu'il falloit employer lo pou ^le temps qui luy restoit de vie, et nio pria do ne lo "point quitter et de Tassister jusques ù la fin. 11 nio dit enoores : Mon Père, depuis qu*on m'a prononotS ma sentence , je suis plus content et plus tnmquilo qu'auparavant : l'attente de ce qu'on ordonnonnt, et de Tyssuë de cet affaire, me tenoit en quolquo perplexité et inquiétude ; maintenant je no voux plus penser aux choses de ce Monde, mais au Paradis, et me disposer à la mort. Je n'ai aucuno amcrtunio ny malveillance contre personne. Mes Jugos m'ont jugé en gens de bien, equitablement , et selon los Loix. Dieu s'est voulu servir d'eux, pour me mettre on son Paradis, et m'a voulu prendre en ce temps auquel par sa bonté et miséricorde je crois cstro bien disposé à la mort : je ne puis rien de moi-mosme on cette constance, et ce peu de courage que j'ai proviont de sa grâce.
Âpres fl se laut à fiure des Mies d'amoar de IMea, de oontritioD et repentanoe de ses pediei , et plosseors oraisons jacohtmres.
n &iit id remarquer que durant les trois mois de sa prison Q s*estoit disposé à la mort par la fréquentation des Sacremens. par Toraison , méditation, et considération des mystères dirins. i>ar la communication avec ses Pères spirituels, et lecture des livres de dévotion, particulièrement du livret de Bellarmin sur les Pseaumes . et du livret de Arte hene nwriendi du mesme Autheur.
n choisissoit pendant ce temps certains versets des Pseaumes , pour faire ses oraisons jaculatoires , et élévations d'esprit « qu'il disoit et repetoit souvent fi)rt dévotement , et me disoit qu'il entendoit et penetroit beaucoup mieux , et avec plus de ressentiment en ceste sienne affliction, ces sentences de la saincte Escriture qu'aupara^'ant.
Il rendoit grâces à Dieu , et admiroit sa divine bonté, et pro\idence, qui lui donnoittantde commeditez , et un temps si propre pour se disposer à la mort, qui n'avoit pas permis qu'il mourust lors qu'il estoit en péché mortel, et en mauvais état, et deux ou trois fois se recommanda a mes prières , ce fut le mercredy 10 de ce mois, et me pria de demander a Dieu, non pas qu'il fût délivré de ce danger
présent de la mort , aaquel il se voyoit , mais que la volonté de Dieu fût fidte et accomplie en lui.
Il redtoit souvent avec beaucoup de ressentiment lePsalme H5, Credidi propter quod loeuttÂS sum^ ego autem humUiattÂS sum nimis , et particulièrement ce verset : Dinipisti vincula mea^ tibi sacrifi-caho hostiam taudis , et nomen Domini invocabo , rendant grâces a Dieu fort affectueusement de ce que par sa miséricorde il avoit rompu les liens qui le tenoient attaché a la terre et a cette vie.
Il disoit aussi et reiteroit souvent quelques passages de l'Escriture saincte avec des grands sentimens de dévotion et ferveur d'esprit, et particulièrement ceux icy tirez du chapitre 4 de la 2* epist. de S. Paul aux Cor. :
c Id enim quod praesenti est momentaneum et ]i levé tribulationis nostra , supra modum in subli- > mitate aetemum gloriae pondus operatur in nobis, » non contemplantibus nobis quse videntur, sed quae » non videntur. Qusb enim videntur, temporalia » sont ; quae autem non videntur, setema sunt. >
Comme aussi ces. beaux mots du chap. 8 de l'Ëpistre aux Rom. :
c Quisergo nos separabit à charitate Christi 7Tri- 9 bulatio, an angustia , an famés, an nuditas , an
» periculum, an persecutio, an Radius? iSicut scrip- ]» tum est quia propter te mortificamur tota die , ]» œstimati sumus sicut oves occisionis. Sed in his ]» omnibus superamus propter eum qui dilexit nos. »
Il repetoit aussi souvent ce verset du Psalme 50 : a Sacrificium Deo spiritus contribulatus, cor con- ]» tritum et humiliatum, Deus, non despicies. )»
Ces mesmes versets de l'Escriture luy servoient d'entretien dans la sale de l'audience, après la prononciation de son arrest ; il les proferoit avec de grands sentimens d'amour de Dieu, et avec un grand mépris de toutes les vanitez du monde.
Il saluoit ceux qu'il voyoit en cette sale où nous estions, se recommandoit à leurs prières, leur tesmoignoit qu'il mouroit content, et que ses juges Tavoient jugé equitablement, et selon les formes et ordres des loix.
Voyant Monsieur de Laubardemont qui avoit esté le Raporteur du procez^ il alla au devant de luy , l'embrassa, et le remercia de son jugement, lui disant : Vous m'avez jugé en homme de bien ! et ce avec tant de tendresse et cordialité , qu'il tira les larmes non seulement des yeux des assistans et de ses gardes, mais encores de son Rapporteur, qui pleuroit à chaudes larmes en l'embrassant.
Un homme envoyé de la part de Madame de Pontac sa sœur luy vint dire ses derniers adieux. Mon-
sieur de Thou croyant que ce fust Texecuteur de la justice, courut à luy, et Fembrassa, lui disant : C'est toi qui me dois aujourd'hui envoier dans le ciel ! Mais ayant esté adverfi que c'estoit un homme envoyé de la part de Madame sa sœur, il luy dit : Mon Ami, je te demande pardon, il y a si long temps que je ne t'avois veu, que je te meconnoissois. Dis à ma sœur que je la prie de continuer en ses dévotions comme elle a fait jusques à présent ; que je connois maintenant mieux que jamais que ce monde n'est que mensonge et vanité , et que je meurs tres-content , et en bon Ghrestien ; qu'elle prie Dieu pour moy, et qu'elle ne me plaigne point , puis que j'espère de treuver mon salut en la mort. Adieu ! Cet homme se retira sans pouvoir dire une seule parole.
Il sentoit une force et un courage si extraordinaire à bien soufrir cette mort , qu'il craignoit qu'il n'y eust de la vanité , et se tournant vers moy, me dit : Mon Père, n'y a il point de vanité en cela? Mon Dieu je proteste devant vostre Divine Majesté , que de moy-mesme je ne puis rien, et que toute ma force vient tellement de vostre bonté et miséricorde, que si vous me délaissiez, je tomberois à chaque pas.
Il se confessa à moy au bout de la sale. Apres sa confession il continua ses élévations d'esprit en Dieu,
et discours spirituels , avec un grand soin de bien employer le temps qui luy restoit.
Jusques icy sont les paroles du P. Mambrun , Confesseur de Monsieur de Tbou. Son compagnon remarqua que comme il se pourmenoit dans la sale de l'Audience, il dit : Hé bien, on dira que je suis un poltron et un estourdy, que je n'ay point eu de conduite, que je n'ai pas sceu mesnager mes affaires : et c'est ce que je désire. Je veux bien qu'on ait cette opinion là de moy, qu'on me méprise , qu'on me blasme, je le souhaite, pour l'amour de Dieu.
Âpres sa confession, il fut visité par le Père Jean Terrasse, Gardien du Couvent de l'Observance de S. François de Tarascon, qui l'avoit assisté et consolé durant sa prison de Tarascon : il fut bien aise de le voir, se pourmena avec luy et son Confesseur quelque temps dans un entretien spirituel. Ce Père estoit venu à l'occasion d'un vœu , que Monsieur de Thou avoit fait a Tarascon pour sa delivi*ance , qui estoit de fonder une Chapelle de trois cens livres de rentes annuelles dans l'Église des Pères Cordeliers de cette ville de Tarascon. Il donna ordre pour cette fondation, voulant s'acquitter de son vœu , puisque Dieu , disoit-il, le delivroit non seulement d'une prison de pierre, mais encores de la prison de son corps ; demanda de l'encre et du papier, et escrivit judi-
cieusement cette belle inscription , qu'il voulut estre mise en cette Chapelle :