XII SEPTEMB. M.DC.XLII
ConfUebor tibi Domine quoniam exaudisti me, et foetus es mihi in salutem.
Cette Inscription fera admirer la présence et la netteté de son esprit, et fera advoûer à ceux qui la considéreront, que l'appréhension de la mort n'avoit pas eu le pouvoir de luy causer aucun trouble. Il pria Monsieur Thomé de faire compliment de sa part à Monsieur le Cardinal de Lion, et lui tesmoigna que s'il eust pieu a Dieu de le sortir de ce péril, il avoit dessein de quitter le monde , et se donner entièrement au service de Dieu.
Il escrivit deux lettres , qui furent portées ouvertes a Monsieur le Chancelier, et puis remises entre les mains de son confesseur pour les faire tenir : ces lettres estans fermées il dit : Voila la dernière pen^ sée que je veux avoir pour le monde, parlons de Pa^' fadis. Et dès lors il reprit sans interruption, avec la
tnesme faveur d'esprit ses discours spirituels , et se confessa une seconde fois. Il demandoit par fois si l'heure de partir pour aller au supplice approchoit , quand on les devoit lier et prioit que Ton l'advertist quand l'exécuteur de la justice seroit là, afin de l'embrasser, mais il ne le vid point que sur l'eschaffaut.
Sur les trois heures après midy, quatre compagnies de Bourgeois de Lyon , qu'ils appellent PennonageSi faisant entrer onze ou douze cens hommes, furent rangées au milieu de la place des Terreaux, en sorte qu'elles enfermoient un espace quarré d'environ 50 pas de chaque costé , dans lequel on ne laissoit entrer personne, sinon ceux qui estoient nécessaires.
Au milieu de cet espace fut dressé un eschaffaut de sept pieds de haut, et environ neuf pieds en quarré, au milieu duquel^ un peu plus sur le devant, s'élevoit un poteau de la hauteur de trois pieds , ou environ, devant lequel on coucha un bloc de la hauteur d'un demi pied, si que la principale face ou le devant de l'eschaffaut regardoit vers la boucherie des Terreaux du costé de la Saône : contre lequel eschaflaut, on dressa une petite eschelle de huict eschelons du costé des Dames de sainct Pierre.
Toutes les maisons de cette place , toutes les fenestres , murailles , toits , eschaffaux dressez , et ge<^
neralement toutes les eminences qui ont veuë sur cette place , quoy que fort éloignées , estoient chargées de personnes de toutes conditions , aages , et sexes.
Environ les cinq heures du soir, les Officiers prièrent le compagnon du Père Malavalette de vouloir avertir qu'il estoit temps de partir. Monsieur do Cinq-Mars voyant ce frère qui parloit à roreille do son Confesseur jugea bien ce qu'il vouloit : on nous presse , dit-il, s'en faut aller. Pourtant un des Ofliciers l'entretint encores quelque temps dans cette chambre. D'où sortant , le valet de chambre qui Tavoit servi depuis Montpellier, se présenta a lui , demandant quelque recompense de ses services : Je n'ay plus rien, lui dit^il, j'ai tout donné. De la il vint vers Monsieur de Thou , en la sale de l'Audience , disant : Allons^ Monsieur^ allons , il est temps. Monsieur de Thou alors s'écria : Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi; in domum Domini ibimus. La dessus ils s'embrassèrent, et puis sortirent.
Monsieur de Cinq-Mars marchoit le premier, tenant le Père' Malavalette par la main jusques sur le Perron, où il salua avec tant de bonne grâce et de douceur tout le peuple, qu'il tira les larmes des yeux d'un chacun : luy seul demeura ferme sans s'émou- ^ voir, et garda cette fermeté d'esprit tout le long du chemin, jusques là que voyant son Confesseur sur«
pris d'un sentiment de tendresse à la veuë des larmes de quelques personnes : Qu'est-ce à dire ceci , mon Père, luy dit-il , vous estes plus sensible à mes interests que moi-mesme.
Monsieur Thomé prevost de Lion , avec les Archers de Robecourte, et le Chevalier du guet avec sa compagnie eurent ordre de la milice.
Sur les degrez du Palais, Monsieur de Thou voiant un carrosse qui les attendoit , dit a Monsieur de Cinq-Mars : Quoi, Monsieur, on nous mené en carrosse ? Va-on comme cela en Paradis ? Je m'attendois bien d'estre lié , et trainé sur un tombereau. Ces Messieurs nous traittent avec grande civilité , de ne nous point lier, et de nous mener en carrosse. Comme il y entroit il dit a deux soldats du guet : Yoiez, mes amis, on nous mené au Ciel en carrosse.
Monsieur de Cinq-Mars estoit vestu d'un bel habit de drap d'Holande, fort brun , couvert de dentelles d'or larges de deux doigts , un chapeau noir retroussé à la Catalane , des bas de soie, et par dessus un bas blanc , avec de la dentelle, un manteau d'escarlatte.
Monsieur de Thou estoit vestu d'un habit de dueil, de drap d'Espagne, ou d'Holande, avec un manteau court.
Ils se mirent tous deux au fond du carrosse sur le
deniere, M ODsieur de Thon estant a droite de Monsieur de Cinq^Mars , ayant deux Jésuites a chaque portière, sçavoir leurs deux confesseurs avec leurs frères : il n'y avoit personne au devant du carrosse.
L'exécuteur suivoit a pied , qui estoit un portefaix, qu'ils appellent a Lion gagne deniers, homme aagé, fort mal fait, vestu comme un manouvrier, qui sert les maçons, qui jamais n'avoit fait aucune exécution, sinon de donner la gesne, duquel il fallut se servir, parce qu'il n'y avoit point d'autre exécuteur, celui de Lion se trouvant avoir la jambe rompue.
Dans le carrosse ils récitèrent avec leurs Confesseurs les Litanies de Nostre-Dame , le Miserere^ et autres prières et oraisons Jaculatoires , firent plusieurs actes de contrition et d'amour de Dieu, tinrent plusieurs discours de l'éternité, de la constance des Martyrs, et des tourmens qu'ils avoient soufers. Us saluoient fort civilement de temps en temps le peuple qui remplissoit les rues par où ils passoient. Monsieur de Thou demanda encore une fois pardon à Monsieur : Je vous demande très humblement pardon^ si j'ay été si mal*heureux de vous avoir offensé en quoy que ce soit. Helas 1 Monsieur, c'est moy, respondit Monsieur de Cinq-Mars , qui vous ay bien offensé, et je vous en demande pardon. Là dessus ils s'embrassèrent tendrement.
Quelque temps après , Monsieur de Thou dit à Monsieur de Cinq-Mars : Monsieur, il semble que vous devez avoir plus de regret de mourir que non pas moy : vous estes plus jeune , vous estes plus Grand dans le monde, vous aviez de plus grandes espérances, vous estiez lefavoryd*un Grand Roy; mais je vous asseure pourtant, Monsieur, que vous ne devez point regretter tout cela qui n'est que du vent, car assurément nous nous allions perdre, nous nous fussions damnez^ et Dieu nous veut sauver. Je tiens nostre mort pour une marque infaillible de nostre Prédestination; pour laquelle nous avons mille fois plus d'obligation a Dieu que s'il nous avoit donné tous les biens du monde. Nous ne le sçaurions jamais assez remercier. Ces paroles esmurent Monsieur de Cinq - Mars presque jusques aux larmes.
Âpres il continua : Monsieur, mon cher Amy, qu'avons-nous fait de si agréable à Dieu durant nostre vie, qui l'ait obligé de nous faire cette grâce de mourir ensemble , de mourir comme son fils , d'effacer tous nos péchez par un peu d'infamie, de conquérir le Ciel par un peu de honte. Ah ! n'est-il pas vray que nous n'avons rien fait pour luy ? Fondons nos cœurs, espuisons nos forces en action de grâces. Recevons la mort avec toutes les affections de nos âmes. Monsieur de Cinq-Mars respondit à tout cecy
par des divers actes de vertu, de foy, de contrition , d'amour de Dieu, de résignation, et autres.
Ils demandoient de temps en temps s'ils estoient encores bien loing de Teschaflaut. Sur quoy le Père Malavalette prit occasion de demander à Monsieur de Cinq-Mars s'il ne craignoit point la mort : Point du tout , mon Père , respondit-il , et c'est ce qui me donne de l'appréhension de voir que je n'en ay point. Helas ! je ne crains rien que mes péchez. Cette crainte l'avoit fortement touché depuis sa confession générale.
Et comme le Père Teut asseuré sur la bonté de Dieu et sur la passion du Sauveur, luy disant de plus qu'acceptant de bon cœur cette mort ignominieuse , il pouvoit estre certain d'entrer bien avant dans la gloire : Oh, que Dieu est bon, dit-il plusieurs fois , de me vouloir recevoir en sa gi*ace, après l'avoir tant et tant offensé ! Mais , mon Père , dit-il, comment puis-je mériter par cette mort qui n'est point à mon choix? car il estoit au choix des Martyrs de ne point mourir. Le Père luy ayant respondu qu'il la pouvoit rendre méritoire en l'acceptant volontairement, et offrant à Dieu par amour ce supplice in- &me, celuy des Martyrs estant honorable : il offrit à Dieu son supplice tant de fois par le chemin, que son Confesseur n'en remarqua pas le nombre.
Comme ils approchoient de la place des Terreaux, le P. Mambrun advertit Monsieur de Thou de se soavenir sur l'eschafTaut de gagner Tindulgence pleniere par le moyen d'une médaille qu'il luy avoit donnée, disant trois fois : Jésus. Lors, Monsieur de Cinq-Mars entendant cecy , dit à Monsieur de Thou : Monsieur, puis que je dois mourir le premier, donnez -moy vostre médaille pour la joindre aux miennes , afin que je m'en serve le premier, et puis on vous les conservera. Et en suitte ils contestoient eux deux à qui mourroit le premier^ Monsieur de Cinq-Mars disant que c'estoit à lui, comme estant le plus coulpable et le premier jugé , adjoustant que ce seroit le faire mourir deux fois s'il mouroit le dernier; Monsieur de Thou demandant ce droit , comme le plus aagé. Le P. Malavalette prit la parole, et dit à Monsieur de Thou : Il est vray, Monsieur, que vous estes le plus vieux, et vous devez estre aussi le plus généreux. Ce que Monsieur de Cinq-Mars ayant confirmé : Bien, Monsieur, repartit Monsieur de Thou , vous voulez m'ouvrir le chemin de la gloire. Ah, dit Monsieur de Cinq- Mars , je vous ay ouvert le précipice ; mais precipitons-nous dans la mort pour surgir a la vie éternelle. Le P. Malavalette termina leur différent en faveur de Monsieur de Cinq-Mars, jugeant qu'il estoit à propos qu'il mourust le premier.
Estant proche de l'eschafTaut, on remarqua que
Monsieur de Thou s'estant baissé , et ayant veu l'eschafaut, estendit ses bras, et puis frappa des mains Tune contre l'autre, d'une action vive, et d'un visage joyeux, comme s'il se fust resjouy à cette veuë, et dist à Monsieur de Cinq-Mars : Monsieur, c'est d'icy, c'est d'icy, Monsieur, que nous devons aller en Paradis ! et se tournant à son Confesseur : Mon Père , est-il bien possible qu'une si chetive créature comme moi doive aujourd'hui prendre possession d'une éternité bien-heureuse ?
Le carrosse s'arresta au pied de l'échafaut, et le prevost estant venu dire à Monsieur de Cinq-Mars que c'estoit à luy de monter le premier, il dit adieu à Monsieur de Thou, et se congédièrent d'une grande afiection , disans qu'ils se reverroient bien tost en l'autre monde, où ils seroient éternellement unis avec Dieu. Ainsi Monsieur de Cinq-Mars descendit du carrosse, et parust la teste levée et d'un \isage gay .
Un Archer du prevost s'estant présenté pour luy prendre son manteau , disant qu'il leur appartenoit, son Confesseur l'en empescha, et demanda au sieur Prevost si les Archers y avoient droit ; luy ayant dit que non, le Père dit à Monsieur de Cinq-Mars qu'il disposast de son manteau comme il luy plairoit : lors il le donna au Jésuite qui accompagnoit son Confesseur, disant qu'il le donnoit pour faire prier Dieu pour luy.
Icy? après les trois sons de trompette ordinaire, le sieur Paleme, Greffier criminel de Lyon, estant à cheval, assez près de l'eschaffaut, leut leurarrest, que ny Tun ny l'autre n'escouterent. Pendant quoy on abbatit le mantelet de la portière du carrosse, qui regardoit l'eschafaut, afin d'en ester la veuë à Monsieur de Thou, qui demeura dans le carrosse avec son confesseur et son compagnon.
Monsieur de Cinq-Mars ayant salué ceux qui estoient prés de Techaffaut, se couvrit, et monta gayement Téchelle. Au second échelon un Archer du Prévost s'avança a cheval, et luy osta par derrière son chappeau de dessus la teste : lors il s*arresta tout court , et se tourna : Hé, laissez-moy mon chapeau. Le Prévost qui estoit près, se fascha contre son Archer, qui luy remit en mesme temps son chapeau sur la teste, qu'il accommoda comme mieux lui sembloit, puis acheva de monter fort courageusement.
Il fit un tour sur l'eschaffaut , comme s'il eust fait une desmarche de bonne grâce sur un théâtre, puis il s'arresta, et salua tous ceux qui estoient à sa veuë, d'un visage riant ; après s' estant couvert, il se mit en une fort belle posture : ayant avancé un pied et mis la main au costé, il considéra haut et bas toute cette grande assemblée d'un visage asseuré et qui ne tesmoignoit aucune peur, et fit encores deux ou trois belles desmarches.
Son Confesseur estant monté, il le salua, puis jetta son chapeau devant luy sur l'eschafaut, et baisant la main, la présenta à son confesseur, puis il embrassa estroittement ce Père , qui pendant son embrassement l'exhorta d'une voix basse de produire quelques actes d'amour de Dieu (à ce qu'il m'a dit) : ce qu'il fit d'une grande ardeur, parlant bas, tenant son bras gauche presque sur l'épaule droite de son Confesseur, estendu droit en bas le long de son man teau. n demeura assez long-temps en cette posture, tenant le plus souvent les yeux levez au Ciel, un visage tousjours riant, pendant que son Confesseur luy parloit tout bas à l'oreille. Je luy entendis souvent repeter ces paroles : Ouy , mon Père , et de tout mon cœur, un million de fois! et autres semblables. Puis de la main droite il prit un crucifix que le compagnon du confesseur luy offrit, le baisa avec ardeur aux pieds, et luy rendit en mesme temps.
De là il se mit à genoux aux pieds de son Confesseur qui luy donna la dernière absolution, laquelle ayant receuê avec humilité, il se leva, et s'alla mettre à genoux sur le bloc et demanda : Est-ce icy, mon Père, où il me foudra mettre ? Et comme il sceut que c'estoit là, il y essaya son col, l'appliquant sur le poteau ; puis s'estant relevé, il demanda s'il falloit ester son pourpoint. Et comme on luy eust dit qu'ouy, il se mit en devoir de se deshabiller et dist : Mon
Père, je vous prie , aidez-moy . Lors le Pare et son Compagnon luy aidèrent à le déboutonner, et luy ester son pourpoint. Il garda tousjours ses gans aux mains, l'exécuteur luy esta après la mort.
Si tost qu'il eust mis bas son pourpoint, il s'approcha du poteau avec allégresse, et tout debout essaya si son col iroit bien sur le poteau, par deux fois ; puis s'en estant un peu esloigné , il prit le Crucifix , le baisa aux pieds et le rendit , et estendant ses bras , il s'alla jetter de bonne grâce à genoux sur le bloc , embrassa le poteau , mit son col dessus , leva les yeux au Ciel, et demanda au Confesseur : Mon Père, seray-je bien ainsi? S'estant relevé, Texecuteur s'approcha avec des ciseaux , que Monsieur de Cinq- Mars luy esta des mains, ne voulant pas qu'il le touchast, et les ayant baisés, les présenta au Père, disant : Mon Père, je vous prie, rendez-moy ce dernier service, coupez-moy mes cheveux. Le Père les donna à son compagnon pour luy couper, ce qu'il fit. Cependant il regardoit doucement ceux qui estoient proches de l'eschafaut et dit au frère : Coupez- lesmoy bien près , je vous prie. Puis élevant les yeux vers le Ciel , dist : Âh , mon Dieu , qu'est-ce de ce monde ! Apres qu'ils furent coupez, il porta les deux mains a sa teste comme pour accommoder ceux qui restoient à costé. Le Boureau s'estant avancé presque à costé de luy, il luy fit signe de la main qu'il se
retirast ; il fit le mesme deux ou trois fois. Il prit encore le Crucifix, et le baisa , puis l'ayant rendu , il s'agenoQilla derechef sur le bloc devant le poteau qu'il embrassa-, et voyant en bas devant soy un homme qui estoit à Monsieur le Grand Maistre, il le salua et luy dit : Je vous prie d'asseurer Monsieur de la Melleraye que je suis son très humble serviteur . Puis s'arresta un peu, et continua : Dites-luy que je le prie de &ire prier Dieu pour moy. Ce sont ses propres mots.
De là Texecuteur vint par derrière avec ses ciseaux pour découdre son collet qui estoit attaché à sa chemise, ce qu'ayant faict, il le luy esta , le faisant passer dessus la teste. Puis lui-mesme ayant ouvert sa poitrine pour abbaisser sa chemise et découvrir mieux son col , ayant les mains jointes dessus le poteau, qui luy servoit comme d'un accoudoir, dist avec un grand sentiment ces paroles :
Mon Dieu, je vous consacre ma vie, et vous offre mon supplice en satisfaction de tous mes péchez. Si j'avois a vivre plus long temps, je serois tout autre que je n'ay pas esté ; mais , mon Dieu , puis qu'il vous plaist que je meure , je vous offre ma mort et mon sang pour l'expiation de mes fautes, et de tout mon cœur.
A ces mots on lui présenta le Crucifix qu'il prit de la main droite, tenant le poteau embrassé de la
gauche, le bailla, le rendit, et demanda ses Médailles au compagnon de son confesseur, lesquelles il baisa, et dit trois fois : Jésus ; après il les lui remit. Et se tournant hardiment vers l'exécuteur qui estoit là debout, et n'avoit pas encore tiré son couperet d*un méchant sac qu'il avoit apporté sur l'eschaSaot, luy dit : Que fais-tu là? Qu' attens^tu? Son confesseur s'estant déjà retiré sur l'eschelle , il le rappella, et lui dit : Mon Père,, venez-moi aider a prier Dieu; et aussi tost s'agenouilla auprès de lui , lequel redta lors d'une grande affection le Salve Regina , d'une voix intelligible, sans hésiter, pesant toutes ces belles paroles ; et particulièrement estant arrivé a ces mots : Et Jesum benedictum fructum ventris lui , noMs post hoc exilium ostende, etc., il se baissoit et levoit les yeux au Ciel , avec une dévotion et une façon toute ravissantes.
Âpres, son Confesseur priant de sa part ceux qui estoient presens de dire pour lui un Pater et un Ave Maria, lui fit dire ces paroles : Maria, Mater gratiœ, Mater misericordiœ ^ tu nos ab hoste protège^ et hora mortis suscipe^ et ensuite : Inmanus tuasj Domine, etc. Pendant quoy l'exécuteur tira de son sac son couperet (qui estoit fait comme celuy des bouchers, mais plus gros et quarré). En fin, ayant levé d'une grande resolution les yeux au Ciel, il dist : Allons, il faut mourir. Mon Dieu, ayez pitié de moy !
puis d'une constance incroyable , sans estre bandé , posa fort proprement son col sur le poteau , tenant le visage droit tourné vers le devant de Teschafaut , et, embrassant fortement de ses deux bras le poteau, il ferma les yeux et la bouche , et attendit le coup que Texecuteur luy vint donner assez lentement et pesamment, s'estant mis à sa gauche, tenant son couperet des deux mains. En recevant le coup il poussa une voix forte comme Ah , qui fut estoufée dans son sang; il leva les genoux dessus le bloc comme pour les lever, et retomba en la mesme assiete qu'il estoit. La teste n'estant pas entièrement séparée du corps par ce coup , l'exécuteur passa à la droite par derrière , et prenant de la main droite la teste par les cheveux, de la gauche il scia avec son couperet une partie de la trachée artère, et la peau du col, qui n'estoit pas coupée, après quoy il jetta la teste sur Techafout, qui de là bondit à terre, où l'on remarqua soigneusement qu'elle fit encore un demy tour, et palpita assez long-temps. Elle avoit le visage tourné vers les Religieuses de S. Pierre, et le dessus de la teste vers l'échafaut^ les yeux ouverts.
Son corps demeura droit contre le poteau qu'il tenoit tousjours embrassé, que tant l'exécuteur le tira de là pour le dépouiller , ce qu'il fit , et puis il le couvrit d'un drap, et mit son manteau par dessus.
La teste ayant esté rendue sur l'eschafaut, elle fut mise auprès du corps sous le mesme drap.
C'est une merveille incroyable qu'il ne tesmoigna jamais aucune peur, ny trouble , ny aucune esmotion, ains parut tous] ours gay, asseuré, inébranlable, et tesmoigna une si grande fermeté d'esprit, que tous ceux qui le virent en sont encores dans Testonnement.
Monsieur de Cinq-Mars estant mort, on leva la portière du Carrosse , d'où Mons' de Thou sortit d'un visage riant, lequel ayant salué fort civilement ceux qui estoient là auprès monta assez viste et généreusement sur l'échafaut, tenant son manteau plié sur le bras droit, où d'abord jettant son manteau, d'une face alaigre, courut les bras estendus vers l'exécuteur qu'il embrassa , et baisa en disant : Ah , mon frère ^ mon cherAmy^ que je Vayme^ il faut que je V embrasse^ puis que tu me dois aujourd'huy causer un bonheur éternel : Tu me dois mettre dans le Paradis. Puis se tournant sur le devant de l'eschafaut, il se découvrit, salua le Monde, et jetta son chapeau derrière soy , qui tomba sur les pieds de Monsieur de Cinq-Mars. De la se retournant vers son Confesseur, dist d'une grande ardeur : Mon Père, Spectaculum facti sumu^ mundo^ et Ar^elis et hominibus; et ensuite : Vias tuas^ Domine^ demonstra mihi, et semitas tv^as edoce me : Mon Dieu, enseignez-
moy vos voyes, monstrez-moy le chemin que je dois tenir pour aller au Ciel.
Le Père luy ayant dit quelques paroles de dévotion qu'il escoutoit fort attentivement, il luy dit qu'il avoit encores quelque chose à dire touchant sa conscience, se mit à genoux, luy déclara ce que c'estoit, et receut la dernière absolution, s*enclinant fort bas. Laquelle ayant receu, il osta son pourpoint, puis se mit à genoux, et commença le Psalme 115, qu'il recita par cœur, et paraphrasa en françois presque tout au long, d'une voix assez haute, et d'une action vigoureuse, avec une ferveur indicible, qui parois soit sur son visage, meslee d'une saincte joye incroyable à ceux qui ne l'auroient pas veu. Voicy la Paraphrase qu'il en fit, que je voudrois pouvoir accompagner de l'action avec laquelle il l'animoit ; j'ay tasché de retenir ses propres mots autant qu'il ma esté possible.
Credidi^ pr opter quod locutus sum.
Mon Dieu, Credidi^ Je l'ay cru, et je crois fermement , que vous estes mon Créateur et mon bon Père, que vous avez soufert pour moy, que vous m'avez racheté, qu'au pris de vostre sang vous m'avez ouvert le Paradis. Credidi : Je vous demande , mon Dieu , un grain , un petit grain de cette foye vive qui enflammoit le cœur des premiers Cbres-
tiens. Credidi propter quod locuttis sum: Faites, mon Dieu, que je ne votis parle pas seulement des lèvres, mais que mon cœur s'accorde à toutes mes paroles , et que ma volonté ne démente point ma bouche. Credidi : Je n'adore pas^ mon Dieu^ de la langu^^je ne suis point assez éloquent^ mais je vous adore d' esprit, ouy d'esprit. Mon Dieu, je vous adore en esprit et en vérité. Ah ! Credidi : Je me suis fié en vous, mon Dieu^ et me suis abandonné à votre miséricorde, après tant de grâces que vous m'avez faites. Propter quod locutussum : Et dans cette confiance, j'ay parlé, j'ay tout dit, je me suis accusé.
Ego autem humiliatus sum nimis : Il est vrai , Seigneur , me voilà extrêmement humilié , mais non pas encores tant comme je le mérite.
Ego dixi in excessu meo : omnis homo mendax : Ah ! qu'il n'est que trop véritable que tout ce Monde n'est que mensonge , que folie , que vanité. Ah ! qu'il est vrai : Omnis homo mendax.
Quid relribuam Domino : Mon Père , quid retri^ buam Domino pro omnibus quœ retribuit mihi ? (il repetoit cecy d'une grande véhémence) : Calicem salutaris accipiam : Mon Père, il le faut boire courageusement ce caUce de la mort. Ouy, je le reçois d'un grand cœur, et je suis prest de le boire tout entier.
Et nomen Domini invocabo : Vous m'aiderez, mon
ère, à invoquer l'assistance divine, à fin qu'il plaise à. Dieu de fortifier ma foiblesse , et me donner du courage, autant qu'il en faut, pour avaler ce calice , €£116 le bon Dieu m'a préparé pour mon salut.
Il passa les deux versets qui suivent dans ce X^saume, et s'escria d'une voix forte et animée :
Dirupisti, Domine^ vincula mea : Ah , mon Dieu, cjue vous avez fait un grand coup ! Vous avez brisé c^es liens qui me tenoient si fort attaché au monde. S falloit une puissance divine pour m*en dégager : JXrupisti, Domine^ vincula mea.
Voicy les propres mots qu'il dist icy : QfÂe ceux qui m'ont amené icy m'ont fait un grand plaisir l que je leur ay d'obligation ! Âh ! qu'ils m'ont fait un grand bien, puis qu'ils m'ont tiré de ce monde pour me loger dans le Ciel.
Icy son Confesseur luy dist qu'il falloit tout oublier, qu'il ne falloit point avoir de ressentiment contre eux. A ces paroles il se tourna vers le Père, tout à genoux, comme il estoit, et d'une belle action : Quoy, mon Père, dit-il, des ressentimens ? Ah ! Dieu le sçait. Dieu m'est tesmoin que je les aime de tout mon cœur, ouy Dieu le sçait que je les aime de tout mon cœur et qu'il n'y a dans mon ame aucune aversion pour qui que ce soit au monde. Dirupisti t;mcula mea. Tibi sacrificabo hostiam laudis : La voila l'hostie, Seigneur (se montrant soy-mesme), la voil^
cette hostie qui vous doit estre maintenant immolée. Tibi sacrificabo hostiam taudis, et namen Domini invocabo.
Vota mea Domino reddam (estendant les deux bras, et la veuë de tous costez, d'un agréable mouvement, le visage riant et enflammé) in conspectu omnis populi ejus (haussant un peu la voix), in conspeclu omnis populi ejus : Ouy, Seigneur, je veux vous rendre mes vœux, mon esprit , mon ame , ma vie , in conspectu omnis populi ejus, devant tout ce peuple, devant toute cette assemblée ; in atriis domus Domini ; in medio lui , Jérusalem. In atriis domiLS Domini : Nous y voicy à l'entrée de la maison du Seigneur. Ouy c'est d'yci, c'est de Lion, de Lion qu'il faut monter en haut {levant les bras vers le Ciel). Lion^ que je t'ay bien plus d'obligation qu'au lieu de ma naissance, qui m'a seulement donné une vie misérable : tu me donnes aujourd'huy une vie éternelle : in medio tui^ Jérusalem.
Il est vray quej'ay trop de passion pour cette mort : n'y a- il point de mal , mon Père ? j'ay trop d'aise : n'y a-il point de vanité ? Pour moy je n'en veux point.
Tout cela fut accompagné d'un action si vive, si gaye et si forte, que plusieurs de ceux qui estoient éloignez pensoient qu'il ftist dans des impatiences et qu'il declamoit contre ceux qui estoient cause de sa mort.
Apres ce Psalme estant encore à genoux, il tourna la veuë à main droite , et voyant un homme qu'il avoit embrassé dans le Palais, parce qu'il le rencontra avec un Huissier du Conseil , qu'il connoissoit, il le salua de la teste et du corps, et luydit gayement : Monsieur ^ je suis vostre tres-humble Serviteur.
Il se leva, l'exécuteur s'approchant pour luy couper les cheveux ; le Père lui osta les ciseaux pour les donner à son Compagnon : ce que Mons** de Thou voyant , il les luy prit des mains , en disant : Quoy , mon Pere^ croyez-vous que je le craigne? Navezvous pas bien veu que je Vay embrassé? Je le baise , cet homme ki, je le baise. Tiens, mon Âmy, fais ton devoir, coupe-moy mes cheveux. Ce qu'il commença de faire ; mais comme il estoit lourd et mal adroit, le Père luy osta les ciseaux , et les fit couper par son Compagnon , pendant quoy il regardoit d'un visage asseuré et riant ceux qui estoient les plus proches , et levoit quelquefois amoureusement les yeux au Ciel ; et s'estant teu quelque peu de temps, il profera cette belle sentence de S. Paul : Non contemplantibus nobisquœ videntur^ sed quœ non videntur: quœ enim videntur^ temporalia sunt ; quœ autefn non videntur^ œtema.
Ses cheveux coupez, il se mit à genoux sur le bloc, et fît une ofOrande de soy-mesme à Dieu, avec des
paroles et des sentimens que je ne puis exprimer. Il s'avoua le plus grand pécheur et le plus criminel de tous les hommes, mais que Dieu luy donnoit une si grande confiance en sa bonté , qu'il craignoit qu'il n'y eust de l'excez, tesmoigna un grand regret de sa vie passée , disant que si on luy eust laissé la vie , il croiroit qu'ill'eust employée tout autrement qu'U n'avoit point fait ; demanda a tous un Pater et un Ave Maria , avec des paroles qui perçoient le cœur de tous ceux qui Tentendoient, baisa le Crucifix avec grand sentiment d'amour et de joye , demanda les médailles pour gagner l'indulgence , puis dist :
Mon Père, ne me veut-on'point bander 7 Et comme le Père luy répondit que cela dependoit de luy, il dit : Ouy, mon Père, il me faut bander ; et en sousriant et regardant ceux qui estoient les plus proches^ dit : Messieurs, je l'advouë, je suis poltron, je crains de mourir. Quand je pense à la mort , je tremble, je frémis, les cheveux me hérissent. Si vous voyez quelque peu de constance en moy, attribuez cela à nostre Seigneur, qui fait un miracle pour me sauver, car effectivement pour bien mourir en Testât où je suis, il faut de la resolution : je n'en ay point, mais Dieu m'en donne, et me fortifie puissamment.
Puis mit ses mains dans ses pochettes pour cher** cher son mouchoir, afin de se bander, et l'ayant tiré à moitié, il le resserra, si bien qu'on ne le vit point,
Maon ceux qui estoient près de luy sur l*cschan'aut,
et piîa de fort bonne grâce ceux qui estoient en bas
de lui jetter un mouchoir : aussitost on lui en jelta
(ieux ou trois ; il en prit un , et fit grande civilité à
ceux qui luy avoient jette, les remerciant avec alTec-
tion, et promettant de prier Dieu pour eux au Ciel ,
n'estant pas en son pouvoir de leur rendre ce »er-
v-ice en ce monde. L'exécuteur vint pour le bander
c3e ce mouchoir, mais comme il le faisoit fort mal ,
^inettant les coins du mouchoir en bas qui couvroierit
^a bouche, il le retroussa et s'accommoda mieux.
Apres il mit son col sur le poteau , qu'un frero Jésuite avoit torché de son mouchoir, parce qu'il estoit tout moite de sang , et demanda à ce frcre s'il estoit bien, qu'il luy dist qu'il falloit qu'il avançant un peu davantage la teste sur le devant : ce qu'il fit. En mesme temps l'exécuteur s'appercevant que les cordons de sa chemise n'estoient point déliez, et qu'il luy tenoient le col serré , luy porta la main au col pour les dénouer. Ce qu'ayant senti, il demanda : Qu'y Ort'il? faut^il encore osier la chemise ? et se disposoit desjaà l'ester. On lui dit que non, qu'il falloit seulement dénouer les cordons. Ce qu'ayant fait, il tira sa chemise pour descouvrir son col et ses épaules, et ayant mis la teste sur le poteau, il prononça ses dernières paroles , qui furent : Maria Mater gratiœ , Mater misericordiœ , ta nos ab hosle
protège , et hora mortis suscipe , puis In manus tuas^ etc., etc., et lors il commença à tremblotter en attendant le coup, qui luy fut donné tout au haut du col, trop près de la teste, duquel coup son col n'estant coupé qu'à demi , le corps tomba à costé gauche du poteau, à la renverse, le visage contre le Ciel, remuant les jambes et les pieds , et haussant foiblement les mains. Le Bourreau le voulut renverser pour achever par où il avoit commencé, mais effrayé des cris que l'on faisoit contre luy, il luy donna trois ou quatre coups sur la gorge^ et ainsi luy couppa la teste, qui demeura sur l'eschafTaut.
L'exécuteur l'ayant despouillé , porta son corps couvert d'un drap dans le carrosse qui les avoit amenez, puis il y mit aussi celuy de Mons' de Cinq- Mars, et leurs testes, qui avoient encore toutes deux les yeux ouverts , particulièrement celle de Mons*" de Thou, qui serabloit estre vivante. De là ils furent portez aux Fueillans, où Monsieur de Cinq-Mars fut enterré devant le Maistre Autel ; Mons^ de Thou a esté embaumé et mis dans un cercueil de plomb , pour estre transporté en sa sépulture.
Telle fut la fin de ces deux personnes , qui certes dévoient laisser à la postérité une autre mémoire que celle de leur mort ; je laisse à chacun d'en faire tel jugement qu'il luy plaira, et me contente de dire, que ce nous est une grande leçon de l'inconstance
de la fortune , de 1 incertitude des choses de ce inonde, et de la fragilité de nostre nature. Je nie souvins, lors que je vis à terre la teste de Monsieur de Cinq-Mars, d'un Epitaphe gravé sur une septdturo de marbre en l'Eglise de Saincte Marie de la Chapelle à Naples, qui contient seulement ces mots :
ECCE SUPERBIENTIS NÀTURiC QUALIB Srr MOX FUTURUS CASUS.
(0 superbe nature!
Bientôt quel changement en cette ftépultun? ! ;
Après le fait de ces deux sanglant» trépassés j voyons mourir un vaillant soldat, non pas de la main d'un ennemi, mais an vertu du àécrei Statutum est omnibus..., plus impitoyable que lui. L'émule de Bayard et de Turenne ne subira pas le fatal décret sur le champ dç bataille, où la gloire humaine jette encore son voile sur les misères de lliumanité. Non; nous verrons le glorieux prince de Condé finir prosaïquement ses jours sur
son lit. Comme Louis le Juste , il y remporta sa dernière victoire, aussi glorieuse et plus décisive que celle de Rocroi ; car le gain de sa suprême bataille lui a ouvert, nous l'espérons, cette citadelle céleste qui se rend aux soldats courageux et décidés à l'emporter d'assaut : violenti rapiunt. Condé mérita sur son lit une meilleure gloire, au passage de la vie, que devant ces robustes bandes de Rocroi qu'il renversa par sa brillante épée. Condé, comme son roi, mérita son titre de grand jusque dans la mort.