LA FAÇON ET CHARITÉ QUE NOUS AVOHS ESTÉ REGBUS
Pour la France y nous avons esté receus teliement des séculiers , nommément que les Italiens s'en es-
ronnoient. Nos Pères de Barcelonne , outre l'ordinaire de la Compagnie, nous firent chanter la musique et réciter force vers. Nous arrivasmes en un temps qu'ils ont une cresche , en leur bibliothèque ou salle y et aux récréations ils vont salua* Fenfant nouveau-né , et en sortant Tadorent, et tandis qu*ils sont là^ ils récitent des vers à propos de la célébrité; et le Pere Recteur donne des prix et récompenses à ceux qui font mieux , au jugement des Pères les plus graves. Tous les vers de ce jour-là (iirent de notre venue, pour nous inciter à entreprendre le voyage hardiment ; et moy me sentant obligé à respondre, je fis une quarantaine de vers héroïques sur ce passage : Quis nos separabit a c}iai\itate^ etc. Le soir suivant , qui estoit le dimanche après Noèl ^ quand on commença à réciter, je me mis du nombre à genoux , et à teste nue , je recitay mon rollet, qui fut suivy de plus d'acclamations qu'il n'y a voit de bonnes paroles. Aptes les vers , on chantoit musique alternis; et sur la lin de la récréation.
le P. Marc- Antoine de Larco envoya quérir des confitures pour les poêles, et toute l'assemblée cria que je misse la main auplat, ce que je tis d'une ardeur toute poétique; et pour lors et trois jours après, que je garday quelque chose de cela , je trouvay que celuy qui avoit fait ces confitures, avoit de bonnes inventions et plus faciles à avaler qu'à cracher des vers. Le lendemain , le P. Faber rencontra partaictement au sujet , se plaignant que Festoile en appelaitsi peuaux Indes; mais les confitures n'estoient plus de saison.
A Sarragosse vers meilleurs et musique ne manquèrent , et beaucoup plus grandes caresses qu'à Barcelonne. Ici on me montra une version grecque qu'ils veulent faire imprimer sur sainct Denys Areopagite. Elle est bonne véritablement et bien latine^ mais toutefois j'y monstray au préambule et premier chapitre quatre faultes bien claires , qu'ils avouèrent , et puis mes compagnons firent derechef des vers; ce qui fut cause qu'ils crurent que tous ceux que nous envoyons aux Indes ne sont pécores. On ne peut dire Taccueil pour la table et hors la table , les contentements qu'ils monstrèrent de notre arrivée. J'avois delà peine pour trouver temps de dire mon bréviaire. A la sortie , ik nous chargèrent de vivres.
En Alcala aussi nousfusmes très bien receus , jus-
que là qu'au partir , à douze que nous estions , ils nous servirent chacun d'une perdrix. A Madrid tout le inonde est empesché , et dés le second jour au matin vous commencez à n'cstre plus pèlerin : car on paye un teston par teste. Icy ûnit ce que je veux dire d*£spagne , où véritablement nous avons expérimenté nos Pères bonos IsraeUtas , in quibus dolus non est et planas charUate secundum usum quem tenent.
A £bora , la charité parut plus que nulle part. L'Evesque Apollinaris Almeida me lava les pieds. On nous traita très-magnifiquement ; nous allasmes voir les classes ; et comme on avoit fait à Sarragosse , les Régents nous firent tous une harangue à propos sur leur leçon. Les escholiers de Sarragosse disputèrent et firent de petits jeux; ceux d'£bora nous présentèrent des fleurs, comme roses, œillets et autres , et des vers faits exprès. A moy ou me parla de nos princes de Lorraine , fondateurs du Royaume, etc.; enfin, vers, musique, voix séparées, voix avec le sistre, musique à nostre fenestre la nuit; et dans les séminaristes nous vismes un maistre danseur, qui nous monstra ce qu'il sçavoit faire , dansant et sonnant tout ensemble. Enfin à Lisbonne nous fusmes très-bien reçeus , mais non avec tant d'allégresse, à cause de la calamité publique que je diray en son lieu, combien qu'en la maison et ré-
création on traita toute la maison à notre considération.
guâpiïre m.