‹ Documents inédits concernant la Compagnie de JésusChapitre 6 sur 18 · DU PORTUGAL ANCIEN ET PRÉSENT · texte numérisé non relu

DU PORTUGAL ANCIEN ET PRÉSENT

Quant à ce qui est du Portugal , ce royaume ne

peut qu'il ne soil riche et florissant , ostée une tare D. 3

qui s'est jeltée sur un beau corps. Emmanuel re> ceut dix*sept familles environ de juifs, lesquels professèrent la religion catholique et se baptisèrent. Ces familles se sont multipliées et jointes avec les autres; et on a découvert qu'ils judaisoient. C'est pourquoy il y a une inquisition très- rigide contre ces malheureux. £t n'y a année qu'on eu trouve toujours quelqu'un tant riche que pauvre, mesme des clianoines, religieux et religieuses. S'ils sont convaincus ou rdaps, c'en en est fait. On m'a dit qu'on avoit intercepté une lettre , envoyée par les juifs de Constantinople à quelqu'un de ces galantsicj , qui portoit : Nous avons entendu qu'en Portugal on confisque vos biens et vos vies , et qu'on empesche votre religion; et vous, faites vos enfants lettrés et juges pour avoir leur bien; faites vos enfants médecins pour les tuer impunè , faites vos en&nts prestres pour déshonorer leur religion. Conformément a cecy, on a trouvé quelques médecins et docteurs de loys judaïsants y et puis quelques prestres, disant tous les jours la messe et administrant les sacrements; jamais n'ont eu intention, sinon de se moquer des choses saintes. C'est pourquoy les Evesques ne donnent les ordres à ces gens-là. Ceux qui ont esté suppliciés, sont placardés dans les églises et peints entre les diables et les flammes. £t aujourd'huy que j'escris 7^ de mars on

bit jugement de sept belitres. Au reste il y a grande foy et piété partout. £t dans dos églises toujours fdusieurs, et dans nos porteries toujours du peuple, qui viennent faire la lecture; car c'est la coustume de nos collèges par toute l'Espagne, de tenir en la porterie une petite bibliothèque de livres spirituels, pour tous ceux qui veulent lire. Les é^ses sont riches en Portugal et bien ornées , non pas si bien basties qu'en France , ny si superbes. Les missions des nostres y sont fort prisées et fructueuses. Les religieux fort honorés, et nommément les nostres, qu'ils nomment os Âpostolos. J'ay dit cy-devant que ce royaume est florissant , pour tant de charges et gouvernements qu'il a pour employer sa noblesse , et pour tant de richesses qui y abondent journellement d'Asie , d'Afrique et d'Amérique. Il ne &ut néantmoins dissimuler, que , le trafic des royaumes voisins cessant , il pâtit , et que depuis quelques années il a fait de grandes pertes : 1 ° à la Baye ; 2^^ il perdit il y a deux ans, à la vue de Lisbonne une nef des Indes * chargée en son retour : elle se nommoit FVançois Xavier , et le bon saint Tavoit, comme tous tesnioignent, deux fois miiaculeusement sauvée; et le capitaine , homme • téméraire , commanda d'autorité absolue que par une tempeste on entra dans le havre qui est difficile; mais elle fiit jettée sur la

pinge , et on pou voit aisément tirer les marchdil-» dises , aussy bien que les artilleries : car elle fut cinq jours entiers avant que d'estre fracassée. Mais le gouverneur, craignant qu'on ne derobast les denrées au préjudice du Koy, temporisa trop, et cependant tout périt, excepté les personnes qui toutes se sauvèrent.

Cette année les navires des Indes arrivoient à bon vent et seurement. Estant aux Tercères, elles eurent un commandement du Roy de prendre la route de Galice à cause des Anglois que Ton craignoit , quoique les Anglois pour lors ne fussent sur nier. Les navires donc prennent cette route, abordent en Galice et ennuyées d*estre là si longtemps , sçavoir depuis octobre jusqu'à janvier : le 12*" de janvier se mettent à la voile avec Tarmée de Portugal, qui leur faisoit escorte , et la nuit suivante , ils furent poussés au golfe de Biscaye et Bourdeaux , là où ils firent naufrage de FAmirale , et de la nef capitainesse des Indes, et de trois ou quatre vaisseaux. Il est certain , car j'ay parlé à quelques uns qui en échappèrent. De la caraque des Indes (ainsy appellent-ils les grands vaisseaux) le pilote seul, un soldat et deux nègres se sauvèrent , et des autres tout alla à fond. On dit que l'autre caraque est entièi^ quant au bois , et que pour éviter le danger elle s'est entièrement deschargée ; et le reste des

vaisseaux de Tarinée est si froissé et battu , qu'ils ne s*osent hazarder, jusques à temps qu'ils se soient un peu rhabillés. Voilà une grande perte , tant pour le public que pour le particulier. Ët jaçoit que des marchandises la perte en soit grande , la perte de la noblesse portugaise et des soldats est beaucoup plus grande. Je ne veux oublier icy, ce que ces pauvres gens , qui se sont sauvés du naufrage , ont escript à Lisbonne , sçavoir qu'ils avaient receu toute sorte d'humanité des François , et en leurs personnes, et en ceux qui avoientpéri , leur ayant esté donnée une honneste sépulture à Sainct Jeande-LuZy ou il firent naufrage. Or, cette perte est cause que notre mission de cette année est en grand danger de demeurer; et si elle se fait , elle sera beaucoup moindre qu'on ne désireroit. Nous estions icy (oultre ceux de Congo ^ qui sont trois Florentins et un Wallon) , pour les Indes deux Florentins^ deux Romains, deux Napolitains, un de Modène, deux Lombards , un Polonois , deux Catalans , deux Avignonois , un Lorrain et quinze PoHugais qui font treute pour les Indes ; et Tannée prochaine, ou esperoit d'en pouvoir envoyer autant. Pour cette année , le Roy à Madrid avait concédé pour 34; niais les ofhciers royaux n'avoient accordé que pour huit. Survenant cette perte , à combien plus forte raison seront-ils maintenant plus estroits et moins portés à

nous recevoir , vu que de trois carraques qui deb^ Toient partir, une seule avec une patache partira cette année , et ce fauite de gens de marine et d'artillerie et d'autres choses nécessaires ?

Je dtray cy-aprés ce que le Roy donne anx Relî* gieux , qui vont aux Indes , tant orientales comme occidentales.. Que ferons-nous donc, si nous n'allons cette année? Plusieurs de nous n'ont achevé leurs estudes : et ceux-là vont déjà en classe. Les autres s'appliqueront k fsAre la doctrine et accompagneront des prédicateurs en mission. Mais puisque je suis tombé à faire mention des prédicateurs, avec permission je feray une digression et diray ce que j'ay oublié cy -dessus. Le prédicateur, montant en chaire , fait trois signes de croix , un au front, l'autre à la bouche et l'autre à l'estomac , disant : Per signum Crucis libéra nos Deus noster; et puis il tourne à faire le grand signe de la croix disant : Jn iiomine Pat ris , etc. Après cela il se couvre et explique tout le texte de son évangile longtemps , selon les matières qui y sont contenues : après suit Ïj4i>e Maria et le reste du sermon. C'est ordinairement un lieu commun contre les vices ou quelque point inoral. A la fin, le prédicateur donne l'absolution au peuple, disant : MisereaXur vestri, etc. Indulgentiam , etc. Ce qui est fort dévot, et me semble qu'il seroit plus dévot, si plus souvent

on disoit Misereatur. Mais en., caresme mesme et eu l'adveat, ce n'est la cousUnne en Espagne de prescher plus souvent que les testes et diman* ches , et en quelques lieux une fois au milieu de la semaine. Icy à Gonimbre, on presche, deux fois le dimanche, et les prédicateurs sont excellents. Pardounez-uioi , je vous supplie, la parenthèse. Je disois que quelques uns accompagneront des prédicateurs,' et moy que feray-je ? Il y a icy plusieurs personnes qui font des livres; autres qui mettent en ordre quatre tomes qui restent de Suarez, oultre son excellente œuvre de auxiliis ; autres sont après les livres du P. Mendosa , qui mourut à Lyon, qui sont Commentiwii in liàrw Regum : sed ista nihil ad nie. Un certain Père de Lonibardie, autrefois quand il estoit en Italie nommé Burro, maintenant, parce que Burro signifie un osne, il se nomme Bruno (je dis cecy parce que peut-estre quel({u un aura ouy parler en Italie du P. Burro , mathématicien), iceluidonc jadis enseignant en Italie, inventa une opinion touchant les cieux qu'ils estoient liquides , et qu'il n*y avoit que trois cieux, un que nous appelons air, l'autre pour les planètes ou estoiles, et l'autre l'empyrée : ce qui desplut grandement à Rome du temps du P. Claude Âquaviva ; dont il en tira une pénitence et uu petit mot au bout. Depuis ce temps-là , il a encore trouvé le moyen de cog*

Doislre les distances de longitude de TOrieiit à TOccident et une façon nouvelle pour mieux naviguer : ce qui aura, comme on croit, par icy grande vogue* De jour en jour il attend le congé de Rome pour imprimer, où, parce que son livre est composé en portugais (car le bonhomme ayant couru tant de mers et de terres de tout l'Orient et l'Afrique , il s*est oublié de son italien maternel , et ne se sou* vient de son latin), nos Pàresseroient bien aises que je tournasse ce livre en latin ; car tous jugent que ce livre doibt avoir plus d'estendue que le Portugal; ce sera donc peut«stre en quoy cette année je m'employeray. Quoiqu'il en soit, j'espère que Dieu nous assistera et que cette année je navigueray. Car le R. P. Provincial de Portugal , à qui j*ay escripl en vers latins, auxquels il prend plaisir, m'aime et me tesmoigne qu'il fera tout ce qu'il pourra pour moy. Dadvantage le V. Apollinaris Aimeida, designé Ëvesque , me demande pour compagnon , et si ses despescbes viennent de Rome avant que la naviga-> tion se fasse , je suis à cheval sur un cheval de bois..

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