LETTRES ADRESSÉES A MONTAIGNE
{El, à cette occasion, quelques renseignements relatifs à sa mort).
Parmi les pièces assez nombreuses que nous possédons et qui ont été adressées à Montaigne , nous nous bornons en ce moment à publier les suivantes, qui ont peu d'étendue et qui témoignent assez de la considération dont jouissait notre philosophe.
On lit dans les Essais : « Messieurs de Bordeaux m'esleurcnt )^ maire de leur ville , estant esloingné de France , et encores » plus d'un tel penseraent. /e7nc;i6.2;c«5flj; maisonm'apprint >' que j'avois tort , le commandement du Roy s'y interposant » aussi. »
Darnal confirme cette dernière assertion, car il dit, à l'an 1581 : « Lorsque M. de Montagne fut esleu maire ladicte année, » il estoit à Rome (c'est une erreur, Montaigne étoit alors aux )' bains Dell a Villa, près de Lucques), et le roy lui escriuit » de s'en reuenir pour faire sa charge à Bourdeaus. »
Montaigne avait sans doute déposé dans les archives de Bordeaux la copie de la lettre que Henri III lui écrivit à cette occasion , et Buchon a eu le mérite de l'y découvrir.
Cet infatigable éditeur la publia en 1838 (I) , et ce ne fut
(I) Dans les ISotices littéraires , Chronique des seigneurs de Foix et de Béarn.
que postérieurement qu'elle parut dans les documents inédits sur l'histoire de France (1).
Voici cette pièce :
Monsieur de Montaigne , pour ce que j'ay en estime grande vostre fidellité et zellée dévotion à mon service ce m'a esté plaisir d'entendre que vous ayez esté esleu maior de ma ville de Bourdeaulx , ayant eu très-agréable et confirmé ladicte esleclion et d'autant plus vollontiez qu'elle a esté faite sans brigue et en vostre lointaine absence. A l'occasion de quoy mon intention est, et vous ordonne et enjoincts bien expressément que sans deiay ne excuse reveniez au plus tost que la présente vous sera rendue , faire le deu et service de la charge où vous avez esté si légitimement appelle. Et vous ferez chose qui me sera très agréable, et le contraire me desplairoit grandement, priant Dieu Monsieur de Montaigne quil vous ayt en sa saincte garde.
Escript de Paris le XXV'' jour de novembre mil cinq cent
quatre vingt ung.
Signé : Henry.
Et plus bas :
De Neufville.
Au dessous: à Monsieur de Montaigne chevalier de mon ordre , gentilhomme ordinaire de ma chambre estant de présent à Home.
Extrait du : Recueil des lettres missives de Henri lï , publié par M. Berger de Xivrcy. Paris , 1843 , tom. H, p. 45 . faisant partie de la collection des documents inédits.
A mon cousin Mons"" le mareschal de Matignon.
Mon cousin, j'ay esté bien ayse d'avoir entendu si particulie-
(J) Voy. Docitmens historiques inédits, publiés par Chainpollion-Figeac, tom. H. Paris, Firmin Didot, 1843.
rcment de voz nouvelles par M. de Montaigne. Je luy ay donné charge de vous dire des miennes et vous asscurcr de plus en plus de mon entière amitié, m'en remectant donqucs sur luy, je vous prieray de le croire comme moy-mesmcs qui prie aussy le créateur vous tenir,
Mon cousin , en sa tressaincte protection. De Bragerac , le xxiij jour d'avril 1585.
Et plus bas, de la propre main de Henri IV :
Mon cousin , je vous prie croyre Mon'', de Montagne [sic] , et fayre estât que je suis et veux demeurer,
Vostre plus affectionné cousin et parfaict amy ,
Henry (1).
(l) A cette occasion réditeur a ajouté une note, à la fin de laquelle il dit que Montaigne est mort au château de Gournay ; c'est une erreur. >otre philosophe est mort en sa maison de Montaigne , comme dit Pasquier; il n'y a pas de doute à cet égard.
Un point sur lequel tous les biographes sont en désaccord , c'est la date de la mort de l'auteur des Essais. Les uns (Bastien , Naigeon , Gence , Le Clerc, etc.) la fixent au 1ô septembre , d'autres (Chaudon , Bouhier, Vernier) au 15; enfin Gabriel Delurbe la fixe au 17 de ce même mois. Cherchons la vérité au milieu de ces incroyables contradictions. On ne peut se refuser à admettre l'exnctitude de la date inscrite sur le tombeau même de Montaigne , qui fut élevé par sa veuve : or ce monument porte « Obiit anno salutis ci:> iD vnic idib. sept, ». Le mois de septembre était , dans le calendrier romain , un de ceux où les nones tombaient le 5 , et, par conséquent, les ides le 15 : c'est donc bien incontestablement le 13 septembre 1502 que Montaigne a terminé sa carrière.
Mais une circonstance assez singulière, c'est que, presque tous les biographes ayant cru devoir indiquer le nombre des ans , mois et jours , que Montaigne a vécu , il n'en est pas un qui l'ait fait d'une manière exacte. Les uns disent 59 ans, 6 mois et 11 jours, et d'autres 39 ans, 7 mois et 1 1 jours ; tous sont dans Terreur. Montaigne, d'après les Essais, est né ie dernier jour de février 15Ô") [ quoique Bouhier, Suard, etc., le fassent naître en 1558). A la fin de février 159i', il avait précisément 59 ans ; il a vécu de plus les six mois suivants, jusqu'à septembre exclusivement, et les treize premiers jours de ce dernier mois : nous trouvons donc un total de 59 ans, G mois et 13 jours.
Mais, si on voulait être rigoureusement exact, il faudrait tenir compte
ni.
Duplessis-Mornay érrivoit à Montaigne , le 25 novembre 1583:
« Le roi de Navarre vous a écrit comme il est entré en sa ville de Mont-de-Marsan , k vous qui n'êtes , en cette tranquillité d'esprit , ni remuant ni remué pour peu de chose. Nous vous écrivons pour vous rendre témoin si besoin est envers ceux qui jugent mal de nous. »
Dans une autre lettre du même on lit :
des 10 jours supprimés en 158"2 par le pape Grégoire XIII pour compenser ce même nombre de jours dont Téquinoxe avait reculé depuis le concile de Nicée , et alors on obtiendrait en dernière analyse r 9 ans, G mois et 5 jours, pour exprimer exactement la dorée de la vie du philosophe.
Puisqu'il s'agit de la mort de Montaigne, et que cette collection est destinée à recueillir les petits faits éparpillés çà et là , ajoutons encore deux anecdotes. L'une nous est fournie par Bernard Authomne {Commentaire sur les coutumes générales de la ville de Bordeaux. Bordeaux , 1621 , in-i») :
« Feu Montaigne , auteur des Essais , sentant approcher la fin de ses « jours , se leva du lit en chemise ; prenant sa robe de chambre , ouvrit » son cabinet , fit appeler tous ses valets et autres légataires , et leur paya » les légats qu'il leur avoit laissés dans son testament, prévoyant les difii- » cultes que feroient ses héritiers à payer ses légats (legs). »
L'autre historiette est celle-ci :
Kn 1800, le préfet de la Gironde avait ordonné que, le 2ô septembre, jour où l'on célébrait l'anniversaire de la fondation de la république, on transportât solennellement au Musée de Bordeaux les cendres de Montaigne , qui depuis 'iOO ans reposaient dans l'église des ci-devant Feuillants , où sa veuve les avait fait transférer le 1*' mai 1614. La cérémonie eut lieu, et le corps et le mausolée enrichirent le Musée jusqu'en 1803 ; mais , à cette époque , des renseignements tardifs firent reconnaître que le cercueil qui avait été l'objet des hommages publics était, non celui de l'auteur des Essais, mais celui d'une de ses parentes, la dame Brian, veuve Lestonnac.
C'est alors que M. Joseph Montaigne, seul rejeton de la famille (de la descendance de Bussaguet, oncle paternel de Michel Montaigne), obtint du préfet du département un nouvel arrêté qui l'autorisa à replacer les choses dans l'état où elles se trouvaient avant la cérémonie , et à restaurer le mausolée tel qu'on le voit aujourd'hui dans l'église du collège établi dans l'an- <.-ien couvent des Feuillants.
« Nos conseils dépendent des lieux ou vous êtes, car (nous) ne parons que les coups.... Je sais que vous y apportez les biens que vous pouvez (1). »
En 1582, Loisel, le célèbre jurisconsulte, dédia à Montaigne un écrit intitulé : Arnncstir (et non amnistie comme dit la Biographie universelle) , ou de l'ovbliance des mavx faicts et recevs pendant les troubles, publié d'abord en 1593, in-8. et inséré en 1G05 dans le recued publié sous le titre de la Guyenne. Paris, Ab. Langclier, où il forme la 3* remontrance (2).
Loisel écrivait :
A Monsieur de Montaigne,
Monsieur ,
Si vous pristes quelque contentement d'ouyr ce que ie dis à l'ouuerture de nostre première séance comme vous m'en fistes dcslors quelque demonstrance, i'espère que vous en leceurez autant ou plus en lisant ce que ie vous enuoye avec la présente. D'autant mesmement que vous trouuerez plus de particularitez de vos ville et pays de bordelois. Comme de faict ie ne scauroy à qui mieux addresser cette closture qu'à celui qui estant maire
(1) J'ai trouvé les extraits qui précèdent dans un petit livret peu commun^ intitulé : Recherches historiques sur Voffice de moire de Bordeaux, par m. Marie de Saint-Georges de 3Iontmerci. Madrid, 1785, in-8"».
C'est sans doute la rareté de ce petit livre qui a déterminé un jeune enthousiaste de nos vieilles chroniques à publier en 18ô7 , dans une série de feuilletons du iUenior/ai 6orde?a(S, la plus grande partie de cet ouvrage v mais il aurait été de rigoureuse justice que le jeune enthousiaste indiquât la source où il avait puisé , et c'est ce qu'il a oublié de faire.
(2) A la fin de ce volume, publié du vivant de l'auteur, on trouve un Traité de VUniversité de Paris et qu'elle est plus ecclésiastique que séculière: ce qui répond au doute qu'expriment les auteurs de l'article Loisel dans I» Biographie universelle , lorsqu'ils disent : « On lui attribue un Traité de rUniversité de Paris. » Paris, 1')87, in-8".
et l'un des premiers magistrats de Bourdeaux, est aussi l'vn des principaux ornemens non seulement de la Guyenne, mais aussi de toute la France. le vous prie doncques la recepuoir d'aussi bon cœur que ie vous i'euuoye : priant Dieu, Monsieur, vous tenir en sa grâce. D'Agcn , ce 1 novembre MDLXXXII.
Vostre très humble el obéissant seruiteur,
Ant. L'OiSEL.
Il existe encore un assez grand nombre de pièces adressées à Montaigne , mais nous n'avons pas eu l'intention de les réunir toutes ; nous avons seulement cherché à recueillir celles qui émanaient d'hommes politiques. Pierre de Brach , Expilly, La Boétie, Marie de Gournay et d'autres , ont adressé à Montaigne de la prose et des vers.
SA- LURES ANNOTÉS.
Cette publication ayant pris naissance à Toccasion des autographes de Montaigne , nous croyons devoir donner la liste des ouvrages dont jusqu'ici nous avons eu connaissance , et qui portent la signature ou les annotations de cet auteur (1\
Rappelons d'abord que Montaigne dit, dans les Essais, qu'il a mille volumes autour de lui , et que , sur ce nombre , il possédoit 100 épistolaires. Il paraît que Montaigne avait l'habitude de signer ses livres au bas du frontispice , du moins on en rencontre quelques uns qui portent cette véritable illustration; de plus il dit dans les Essais (liv. II, chap. 10) : « Pour subuenir » vn peu à la trahison de ma mémoire , et à son deffault si ex- » tréme qu'il m'est aduenu plus d'vne fois de reprendre en » main des liures comme nouueaus et à moy inconus, que » l'auoyleu soigneusement quelquesannées auparavant, et bar- ;> bouille de mes notes , i'ay prins en coustume , depuis quel- « que temps (ceci est dit dès la 1" édition, 1580; d'adioutcr » au bout de chasque liure (ie dis de ceux desquels ie ne me » veux seruir qu'vne fois) le temps auquel i'ay acheué de les » lire, et le iugement que l'en ay retiré en gros : affin que cela
(1) Depuis long-temps nous avons entrepris de reconstituer le catalogue de la bibliothèque de Montaigne ; le paragraphe suivant , qui a , dans celle circonstance, un véritable à-propos, n'est qu'un court extrait de ce travail.
Nous pouvons affirmer qu'un inventaire de cette nature contribue puissamment à faire connaître l'auteur des Essais : car, sans chercher a parodier un mot célèbre de BulTou , nous croyons qu'on peut dire des livres ce que ce grand écrivain disait du style : <> La bibliolhèiiue , c\'st l'homme. »
Le catalogue des livres d'un travailleur nous semble cire le plus éloquent de tous les éloges, la [»ius impartiale d:- toutes les épilaphcs.
y> me représente au moins l'air et l'idée générale que i'auois » conceu de l'autheur en le lisant. <> Et il transcrit ce qu'il a écrit sur son Guichardin , son Pldllppe de Commines , et ses Mémoires de du Bellay .
On trouve effectivement des livres qui portent l'achevé de lire en question ; mais il est deux particularités intéressantes dont Montaigne ne parle pas , et qui sont bonnes à connaître : c'est qu'il mettait aussi quelquefois : Commencé de Lire à telle époque, et puis, soit après le eommencé , soit après Yachn-é, il plaçait entre deux lignes un nombre qui indiquait celui de ses années , et il les comptait de telle sorte qu'en inscrivant seulement les années révolues , il se donnait 49 ans , par exemple , jusqu'à la veille du jour où il complétait ses 50. Dans ce même chapitre . Montaigne dit : « Quelque langue que parlent mes « livres, je leur parle en la mienne. » Effectivement je n'ai encore rencontré de lui que des notes écrites en français.
Il est presque superflu de faire remarquer que toutes les signatures que portent ces volumes sont toujours figurées ainsi qu'elles sont dans les pièces qui précèdent, c'est-à-dire MotaigHc, l'N de la première syllabe étant supprimé et remplacé par un trait (tilde), qui de l'O se porte au sommet du T.
Ajoutons encore, pour être complet, que c'est ainsi qu'était figurée une signature de Montaigne que possédait Guilbert de Pixérécourt sur une étroite bande de papier qu'un profane avait séparée d'une pièce intéressante peut-être ! et qui n'a point été retrouvée lors de la vente des livres et des autographes du célèbre bibliophile.
Liste des ouvrages signés ou annotés -par Montaigne qui sont parvenus à ma connaissance.
M. Parison possède :
1. — G. Julii Cœsaris commentarii. Antaerpiœ, 1570, in-8. avec nombreuses notes- marginales et une page entière écrites de la main de Montaigne.
Ce volume a été relié depuis les annotations , et la page
autographe a été atteinte par le couteau du relieur. 11 est pro-
bable que ce dernier a coupé les mois commence de lire, car on voit seulement en haut : Le 25 jan. 1578 (ii).
Suit une longue note, et : ylcheuc de lire ces Hures des guerres de Gaule le 21 juillet 1578 (45).
2. — Genlo giuochi liberali e d'ingegno , da M. Innocentio Ringhieri. Bolopia, 1561, in-4.
(Signature au frontispice.)
3. — Floriiegium divcrsoruni epigranunalum , in seplcni libros. MDXXXI. Ycenundatur Badio.
(Belle signature au frontispice. Notes mannscritcs qui ne sont pas de Montaigne.)
M. Renouard possède :
4. — Theodori Bezae Vezelii poematum editio secunda, abauctore recognita. Excudeb. Henric. Stephanus, MDLXIX. (Signature au frontispice.)
5. — Il catechismo o verai nstitutione christiana, di M. Bernardino Ochino, da Siena, in forma di dialogo. In Basil ca , 1561, in-8. mar. vert, tabis.
(Cité dans le catalogue d'un amateur, t. I^'', p. 116.)
M. Renouard a ajouté cette note :
« Cet exemplaire a appartenu à Montaigne , dont la signa- » ture est sur le titre, avec ces mots : Liber proliibitus. Il en " fit présent à Charron , de la main duquel est écrit aussi sur » le titre : Charron, ex dono docti domini de Montaigne. In suo 1 castello, 2 julii, anno 1586. »
6. — Examen du discours publié contre la Maison royale de France , et particulièrement contre la branche de Bourbon , sur la loy salicque, par un catholique. 1587, in-8.
M. Renouard mentionne cet ouvrage à la pag. 122 du tom. ÎV de son catalogue, et il ajoute : « Sur le titre est la signatun; de Montaigne et une note de sa main.
La bibliothèque publique de Bordeaux possède :
7. — Les commentaires de P. Yictorius (Vettori) sur l;i rhétoricjue d'Aristole , i)ortant le n" 148.
(Signature de Montaigne sur le frontispice , ([uoique cela ne soit pas dit au catalogue , où cet ouvrage est indique sous le nM214, Belles-lettres.) ^S. — Masverii practica forensis. 15So.
(Signature de Montaigne au frontispice. )
La bibliothèque d'Huzard possédait :