Chapitre II
De quelques raretés et coutumes du pays:
8. — Je ne dirai rien des lions, léopards, tigres et panthères qui se voient par toute la Syrie, dans les déserts et montagnes du Liban et Antiliban, comme aussi de celles de la Caramanie, qui viennent du grand bassin d' Alexandrette, capable de tenir des armées navales ; mais je veux faire récit d'une espèce de pigeons qui s'apportent de Bagdad en Alep, et de là en ce même port, pour servir de prompts messagers aux marchands Francs, quand les navires sont arrivés d'Europe. La race de ces pigeons est de Bagdad, jadis Babylone, et sont fort semblables à ceux qu'en France on nomme patus. On les transporte dans des cages en Alexandrette. Il faut pourtant qu'ils aient des petits au colombier d'où on les tire. Puis, aussitôt que quelques vaisseaux ont mouillé l'ancre, on tire ces prisonniers des cages pour en faire des messagers. Mais auparavant on leur lave bien les pieds, et leur fait-on prendre leur réfection, crainte que l'un ou l'autre ne les arrête en chemin. On leur lie un petit rouleau de lettres au-dessus d'une aile ; puis enfin on leur donne l'essor, qu'ils prennent si haut qu'on les perd quasi de vue, jusqu'à ce qu'ils découvrent, ce dit-on, Alep ; et lors ils se lancent à tire d'aile et en trois heures s'y rendent, c'est-à-dire font vingt-quatre grandes lieues. A leur arrivée au colombier, tous les autres pigeons leur font un tel accueil avec leurs ramages sourds et entrecoupés qu'on juge bien qu'il y a quelque nouvel hôte. On y va, on le prend, et le billet roulé qui, tout petit qu'il est, a valu quelquefois dix
mille écus do profit à celui qui le reçoit, étant averti le premier du gain qui se peut faire par les denrées que ces vaisseaux venaient charger.
9. — La rareté qui suit mérite d'être bien plus agréable, de colombes d'une autre espèce, et qui sont les uniques en toute la Syrie, et peut-être en tout l'empire du Turc. Ce ne sont pas de ces colombes sans cœur, si ce n'est à l'égard du monde; mais pour Dieu, elles en ont. Il y a un monastère de filles religieuses, logées dans le haut des montagnes du Quesroan, partie du Liban, à cinq lieues de Baruth allant à Tripoli, qui n'ont quasi autre bâtiment que leur église, la plus jolie que j'ai vue encore en toute la Syrie, à la façon de celles des religieuses d'Europe, hors que, sur la voûte, au lieu de toit il y a une terrasse en plate-forme, à la mode du pays ; et leur dortoir n'est autre que le vide que laisse l'inclination de la voûte et l'arc courbé entre la terrasse et la muraille qui la porte. En vérité, chaque chambre n'est qu'un trou, pour vérifier à la lettre, columba mea in foramiiiibus petrae ; et il faut aller par l'une à l'autre, n'y pouvant prendre un courroir commun. On y montait par une échelle, jusqu'à ce qu'un de nos Frères y a fait une montée, en faisant un autel à l'église, avec ses corniches, colonnes, bases à l'européenne, mais peintes de toutes couleurs, à la mode du pays.
Elles sont vingt-cinq religieuses, dont la supérieure n'est en rien différente des autres qu'en conduite et en vertu. De vrai, je l'aurais prise pour la cuisinière, à son habit, tant il était pauvre. Elles n'ont point d'autres rentes que le travail de leurs bras et de leurs mains. Le patriarche des Maronites, prédécesseur de celui d'aujourd'hui, les a établies, et est mort avant que d'avoir achevé leurs bâtiments. Son successeur n'a pas pris la même pensée en prenant la même charge, quoiqu'il soit grand homme de bien, voire a balancé de prendre leur église et leur petit appartement pour s'y loger, se voyant chassé de la demeure de Canobin, du mont Liban, par la violence du Gouvernement Turc. Mais les héroïques seigneurs du Quesroan, qui y ont leurs filles, et surtout le plus puissant de cette noblesse, nommé Abounofel, qui les protège comme leur voisin, a diverti le coup.
Elles sont de l'ordre de S* Antoine, lequel ordre s'étend non seulement par toute la Syrie, mais encore en Egypte et en Ethiopie, où il n'y a point d'autres règles. Pourtant les religieux et reli-
gieuses ne sont pas là vêtus de même couleur, mais quelques monastères de blanc, les autres de noir, et quelques-uns de jaune* Celles-ci, dont je parle, sont vêtues toutes de noir, quant à la robe et quant au voile, qui est une crêpe noire. Toute leur vie, elles travaillent à la prière ; dès les trois heures du matin, elles sont sur pied à psalmodier en arabe ; puis, au point du jour, vont au travail au-dedans la maison, au jardin très spacieux sur la montagne, au-dehors en un autre jardin, au pied de la montagne, dont la montée est une des plus rudes du Liban. Elles entendent la messe sur les sept à huit heures; puis elles retournent à l'ouvrage, jusqu'à quelque peu devant dîner, qu'on fait la prière à l'église ; de Là elles vont au réfectoire, où elles ne mangent jamais, en toute leur vie, d'aucune sorte de viande, mais presque toujours des herbages et des laitages, joints les jeûnes à la mode du pays fort ordinaires. Après la réfection, on ne sait que c'est de récréation ; le chaud des après-dînées n'empêche point la continuation de leur labeur, jusqu'à vêpres, qui se disent tard devant le souper ; et, après la prière du soir, suit le repos.
Elles gardent exactement le silence en toutes ces différences d'emplois merveilleux ; et quoi qu'elles n'aient pas de clos de murailles, n'ayant été achevées par leur fondateur, le soin qu'elles ont de ne s'arrêter aux rencontres de qui que ce soit des séculiers, mais plutôt de fuir, sitôt qu'elles en découvrent, et l'ordre d'être toujours deux à deux, leur servent de clôture. Elles sont stylées à la méditation, aux exercices des huit jours. Enfin, il ne leur manquerait que d'être en Europe pour ne différer en rien des plus réformées qui y soient, à qui elles pouraient servir d'émulation, et peut-être de règle à plusieurs. (1)
10. — A six lieues d'Alep, on voit le reste des monastères d'hommes, qui ont été autrefois de cinq mille religieux, et le lieu où Saint Siméon Stylite a vécu, proche de la ville assez belle, mais ruinée à l'ordinaire des villes de Turquie. C'est un pays habité par les Yazidis, peuples errants comme les arabes, mais plus larrons qu'eux, et qui adorent le diable, crainte, disent-ils, qu'il ne leur fasse du mal et à leurs troupeaux. Ce pays est composé de plusieurs plaines et montagnes, aboutit à un vaste désert qui ne porte que
(1) Il s'agit dea religieuses du couvent de Héi-ache. Cf. Doc. T. I, p. 422.
des pierres. C'est là où Ton voit les belles et magnifiques ruines de tous ces monastères, par les pierres d'une grandeur démesurée qui en restent sur le lieu.
Le plus mémorable de tous est celui de S* Siméon Stvlite. On y voit les bases de deux colonnes, sur lesquelles il passa tant d'années en pénitence : l'une de ces bases est placée au milieu d'une superbe église, qui est bâtie en croix, et l'autre colonne est dans le bras droit de la croix. Il reste encore de cette église les murailles toutes entières jusqu'à la naissance des voûtes, et, en quelques endroits, on voit des parties notables de ces voûtes. Tout cet ouvrage, qui demanderait le trésor d'un roi, était composé de pierres bien cimentées, mais d'une grandeur si prodigieuse que ceux qui les voient en demeurent tout étonnés. Devant la grande porte de l'église, qui était inférieure, est une grande place qui aboutit à des bâtiments de même structure, mais qui sont plus entiers que l'église ; après ce bâtiment, dans lequel étaient le chapitre, quelques chambres et autres logements, on voit l'entrée de la maison, qui était composée d'une grande cour carrée, qui servait de défense à la porte. La plus grande partie des cellules était dans les flancs de l'église. On n'y voit point de fontaines, mais plusieurs grandes citernes, qui sont aujourd'hui toutes entières. Enfin, les dernières murailles de tout ce grand bâtiment sont si fortes qu'elles ne cèdent point à celles d'une bonne ville.
De ce monastère, on en aperçoit cinq ou six autres, dont les ruines semblent les restes d'une grande ville ; et ce qui est plus étonnant, est qu'ils sont dans les lieux que le grand nombre de pierres rend incapables de culture et un désert stérile, où, après quelques simples, on ne trouve que des porcs-épics et des tortues terrestres.
11. — Je pourrais joindre pour seconde rareté de cette sorte, la forteresse de Balbec, qui est entre Tripoli et Damas, dont quatre pierres seules font toute une muraille de ce fort carré, chacune de 30 pieds de hauteur et 70 de longueur. A l'entrée se voit une cour toute entourée de colonnes, chacune si grosse que c'est tout ce que sauraient faire quatre hommes que d'en embrasser une. La hauteur et les ornements sont à proportion. Entre deux colonnes est un grand ouvrage vide aujourd'hui, qu'on croit ouvrage de Salomon, du moins est-il digne de la magnificence de ce prince.
12. — Quant aux coutumes, une des plus solennelles est celle de l'appareil du voyage qui se fait chaque année à la Mecque^ pour visiter les reliques, disent-ils, de leur prophète Mahomet. Elle se fait à la fin du ramadan, qui est leur jeûne ou plutôt leur carnaval, s'y réjoui^ant comme nous faisons en ce temps-là en Europe, allumant des lampes au-dessus des mosquées, et y faisant grande chère toute la nuit. C'est l'espace d'un mois qui se compte par les lunes. Le jeûne étant passé, il s'assemble une caravane à Damas, et une autre au grand Caire. J'ai vu celle-là, qui d'ordinaire est de cent mille hommes, qui s'y rendent de Perse, du Mogo»-, des Indes, de Constantinople, de la Natolie et de Syrie, pour en partir au plein de la lune suivante. Elle fait montre par la ville avant que se mettre en chemin. Et, de vrai, si l'ordre en était gardé, elle serait aussi belle que magnifique ; mais, étant une pompe du diable, ce serait merveille si elle était avec ordre. Les enfants vont à cheval, au même rang que les hommes, les piétons parmi la cavalerie, les paysans avec les grands de l'empire, les gendarmes avec ceux de justice ou des mosquées, en un mot, tous pêle-mêle, quoique, dans cette confusion, la richesse des habits et des harnois ait grand éclat ; on n'y voit que soie de toutes couleurs et des plus hautes, outre les argenteries et les dorures. Je m'en vais y mettre quelque sorte d'ordre pour la mieux donner à entendre. Donc, deux grands étendards étaient portés devant tous ces peuples, l'un par un homme à cheval, l'autre par un homme sur un chameau qui, élevant son grand collet et sa tête brillante de panaches colorés, semble se ressentir de sa gloire. Ensuite roulaient six pièces de campagne assez médiocres, que la milice du Bascha de Damas accompagnait à cheval en assez bon ordre ; venaient après, comme des hérauts de guerre, les janissaires aussi à cheval, leurs têtes couvertes d'une espèce de mitre blanche de feutre qui revient aux chaperons des femmes de France, quand elles les laissent tomber sur leurs épaules. Parmi eux marchaient les grands de Damas, richement vêtus de long et sur des chevaux en housses.
Ceux-ci étaient suivis d'une compagnie de gendarmes qui, au lieu d'une armure complète, n'avaient qu'une côte de mailles ; les uns avaient le casque, les autres la tête nue ; ils marchaient (levant les sous-bascha, ou lieutenants du Bascha, ([ui étaient sur des chevaux de prix et caparaçonnés de peaux de lions, de tigres et de léopards, et, au lieu de heaume, avaient sur leurs tètes une
aigrette si haute et si ample que le poids leur faisait baisser le col.
On menait après trois chevaux du Bascha de Damas, qui étaient en housses de soie brodée d*or. Enfin arrivait la gloire, ou pour mieux dire, la honte de ce triomphe, le pavillon qui s'envoie tous les ans à la Mecque, au sépulcre de leur prétendu prophète Mahomet ; il était de velours vert déjà pelé. En effet, aujourd'hui ils n'en portent plus de neuf, et vont plus en ce voyage pour le trafic de tant de nations qui s*y trouvent que par dévotion. Ce pavillon était soutenu par un homme assis sur un chameau peint et orné de guirlandes et d'aigrettes en tête, entouré de toute la noblesse du pays à cheval, parée à l'avantage ; et partout où passait ce pavillon, il était reru avec acclamations de la populace et des femmes et enfants de toutes conditions, qui, des toits, des fenêtres et de la rue, criaient et semblaient de la main aussi bien que de la voix, et par des prostrations de corps, vouloir attirer les bénédictions de ce velours de friperie, qui avait déjà servi à une profanation.
Et pour conclure la fête, fermaient la marche de la cérémonie les trompettes, tambours et hautbois, mais sans dire mot, tant les orientaux sont contraires aux coutumes de tous les peuples d'occident. Parmi nous, en Europe, les fanfares des trompettes, les concerts des hautbois et des flûtes et les sons des trompettes se font entendre avec plaisir, et ici, tout se tait ; parmi nous, ou ils conduisent la fête ou ils entrecoupent les rangs, et ici, ils marchent les derniers ; parmi nous, le tambour se bat avec deux bâtons égaux, ici, avec un plus gros que l'autre ; de l'un ils frappent le dessus, de l'autre le dessous.
13. — Il faut que je touche en passant d'autres cérémonies telles que celles qui se font quand quelque chrétien se renie. Ils le mettent à cheval, le promènent par toute la ville, accompagné d'un grand peuple qui fait réjouissance avec des tambours de basque et des hautbois ; les bannières des mosquées marchent ; les enfants se revêtent de peaux de cuir rouge cramoisi, voire s'en font une espèce de mitre, le suivent avec cris ; mais de vrai vous ne voyez personne de condition, au moins à Seyde, je n'en ai point remarqué qu'un seul qui soit tombé en ce malheur, encore était-il tenu pour idiot, et ne laissèrent d'en triompher, Après tout, ils no
les enterrent point à la mort dans la sépulture des Turcs naturels^ mais en une séparée à cet effet.
14. — Une autre cérémonie est celle dont ils honorent la circoncision de leur jeunesse. On les promène braves par la ville, à cheval, les hommes, pères et parents devant cette troupe de victimes innocentes immolées à Tenfer avec joie ; les mères ou alliées suivant ; les tambours de basque et les hautbois n'y manquent pas, les plats bassins qu'on porte sur la tête pleins de fleurs pour orner l'hostie, un grand cierge qui conduit la bande ; et tout cela pour adoucir la douleur des enfants de sept à douze ans, et donner couleur à leur superstition.
15. — Tout se fait ici avec montre ; il n'est pas jusqu'aux habits des nouveaux mariés qu'on porte par les rues sur un grand plat bassin pour les voir, avec la cassolette qui marche devant, comme se portent aussi les vestes que les gouverneurs des villes plus signalées envoient aux autres des moindres, lesquelles on conduit au sérail avec l'infanterie et la cavalerie ; car il n'y a que celles du Grand Seigneur que les gouverneurs vont recevoir hors des portes, à la campagne.
16. — Quand on salue les grands, ou leur baise bien la main, comme on fait aux prêtres ; mais aussitôt, comme si on était frappé de l'éclat de leurs personnes, on se rejette vite en arrière. Et quand on parle au Grand Seigneur, autant de fois qu'on reprend la parole, on lui demande congé de parler.
17. — Je veux finir ces coutumes cérémonieuses par celles de Tarrivée de M. notre Consul à Seyde, gentilhomme des mieux marqués de Provence pour sa naissance et ses bonnes qualités. Il sortit du vaisseau, orné de ses parements, avec un concert de trompettes, et les canons et instruments jouant ; vint avec sa suite eu deux esquifs de l'ile en mer, à un pont joignant la ville et le château, où il fut salué des Français y résidant ; de là fut visiter le gouverneur, qui l'attendait en son sérail, le reçut avec grand témoignage d'estime de son mérite. On y lut les Capitulations du Roi avec le Grand Seigneur ; puis le gouverneur lui fit présent d'une riche voste faite à la mode du pays, dont il se revêtit sur ses habits à la française, fit présenter le sorbet à toute la compagnie, la cassolette pour parfumer les barbes; pendant ({uoi je fus curieux de voir la salle et les appartements, le jardin et le reste, car la
cérémonie se faisait dans un divan proche la salle. Celle-ci avait pour ornement trois choses seulement : d*uD côte étaient des fusils pendus à la muraille nue ; d*un autre, les épées et les selles des chevaux ; au troisième, les paniers des bagages sur la terre plate. Jugez du reste du sérail par le lieu le mieux orné. Le jardin avait été beau, comme sont les bâtiments ; mais le maitre mort, ( savoir est l'émir Facardin, dont nous avons parlé à la relation précédente ), tout est en deuil et négligé.
18, — Encore quelques remarques des très particulières. Il s'en trouve qui, à la nouvelle lune, font coutume de lui montrer leurs bourses avec mille sortes de simagrées, croyant que l'argent qui est dedans croîtra avec cette planète. D'autres trempent leurs enfants en mer tout petits, se persuadant que par là ils seront endurcis contre les injures de l'air. En effet, la plupart du temps, ceux de petite condition vont tout nus, avec une seule chemise, et quelquefois rien du tout.
Il y a une sorte de religieux Turc qui. pour caresser le peuple et en tirer quelque aumône, va par la ville avec une quenouille, de laquelle au lieu de lin ou de laine pend une sorte de pâte qu'ils vont comme filant, et en donnent les filaments à ceux qu'ils rencontrent.
Bref, un autre délice du pays est la neige, que l'on vend en été bien cher, et les enfants qui la vont acheter, comme la plupart des vivres, sans qu'on ose les tromper sous peine du Cadi, la rapportant sont heureux d'appliquer les doigts à la neige, et puis les porter à leur bouche, comme ils feraient du sucre en Europe.