Chapitre IV
Les fruits de la mission de S^ Ignace de Seyde,
39. — J'aurais grand tort de me plaindre de n'avoir pas d'oc-
(1) Le missionnaire dont il est question est le P. Gilbert Rig^anlt. (Cf. Documents I, 52 et Besson^ la Syrie, p. 56). La relation latine ajoute que le missionnaire réconcilia les yioe-consuls Français^ Anglais et Hollandais d'Alexandrette.
cupation à suffisance, étant seul des prêtres de notre Compagnie en cette ville de Seyde. Je ne me plains que d'en mal user, et de n'avoir pas quelque loisir de donner de temps à la langue du pays, pour parler aux occasions de faire du bien, là où il faut ou que je me taise à regret, ou que je me serve de truchements, qui n'ont pas Ténergie qu'a une parole animée de son propre sentiment. Je suis à la porte de la Terre-Sainte, à trois journées de Nazareth, et à six de Hîerusalem: ce que je pourrais pourtant faire en trois jours de mer, bien aisément, et je ne les ai pas encore pu dérober aux emplois nécessaires pour les donner à ma dévotion; et difficilement le feraije tant que je serai seul, quoique des marchands me fassent la courtoisie que de me présenter leurs bourses pour ce voyage, qui n'est pas une petite grâce de leur part, ni une petite mortification do la mienne, en une saison où les Révérends Pères de Hierusalem sont en paix, moins molestés, et on pourrait faire ce pèlerinage sans danger. (1)
Je ne veux pas user de redites à déduire mes petits emplois en cette mission, qui sont les mêmes que l'année précédente, hors que ma solitude les augmente. Les lettres à Rome, en France, en Perse, en Pologne, en Grèce, aux Indes, par toute la Syrie, en font toujours une bonne partie. Mais, à ma charge, il a fallu, cette année, ajouter l'école, les jour^ ouvriers, sans quitter, la congrégation des marchands, les fêtes, et les exercices des missionnaires aux vaisseaux, toutes les visites des malades, la pacification des querelles, vaquer aux esclaves, ôter les scandales du pays, et la charge de curé des Français, une partie de cette année, sans parler de plusieurs voyages aux villes éloignées à 80 lieues, pour les nécessités de nos maisons, et courir aux malades de notre nation, dont deux principaux sont morts, et leur donner la consolation de voir auprès d'eux, en ce besoin, un Père de notre Compagnie, qui est seul, tant est grande la nécessité d'ouvriers en nos missions.
40. — Voici en détail le peu de fruit qu'il a plu à Notre- Seigneur cueillir à Seyde. Un chrétien du pays qui, depuis trois ans, avait bruit de vivre avec deux femmes, dont l'une avait son mari absent, et l'autre était veuve comme lui, après avoir été sollicité
(1) Lo P. l'oiresaou fit en 1655, le pèlerinage de Terre-Sainte. Il noua en a laissé une relation intéressante, encore inanusorito, Bibl. Nat. Paris^ fonds fr, 6111, in- 1 6, 91 pages.
par d'autres religieux, même par le feu Père Jean Amieu de notre Compagnie, enfin, par la grâce de Dieu, s'est résolu (1) d'épouser la veuve, qui était grecque; et de plus lui avons persuadé de la faire maronite, c'est-à-dire catholique (2). Mais tout cela ne s'est pas effectué sans grande peine, non seulement de la part de cet homme, à le poursuivre un an entier, mais encore de celle d'un sien fils, déjà marié, qui craignait d'avoir de nouveau héritiers d'un bien déjà assez petit ; mais de plus encore de la part de personnes d'église, qui ne voulaient pas perdre une de leurs brebis, et craignait-on qu'ils ne fissent quelque avanie auprès des turcs. Mais Tévêque grec, qui est notre ami, et le vicaire du patriarche de Damas, ami des Nôtres en cette ville-là, considérant le bien de ce mariage, qui ôtait un scandale public, donnèrent les mains, n'y faisant point d'opposition, comme nous les en priâmes. Mais enfin Dieu fut le maître et termina tout heureusement, comme nous l'avions projeté.
41. — Trois chrétiens m'ont été adressés, cette année, soupçonnés de se vouloir ranger au turcisme; l'un demeurant à Seyde pour dette, lequel ne se sentant pas solvable aux gens de la ville, en craignait la prison et le bâton; là où se faire turc est un blasphème, ici, qui efface tout crime et essuie toute peine. Je sollicitai pour lui les marchands de sa nation; on paya les dettes, et le soupçon fut levé. L'autre était un marinier d'Europe, qui, pour avoir quelque querelle en son vaisseau et appréhendant le pouvoir de sa partie, s'il y retournait, prit la fuite vers le sérail du gouverneur. On crut qu'il s'y allait retirer pour déclarer son mauvais dessein ; on l'attrapa, on le saisit et on l'amena au quartier des Français, où je fus prié par M. notre consul de le ramener de cet égarement et lui donner de meilleures pensées. Je le visitai plusieurs fois dans un lieu où il était serré; je le confessai; il communia à la chapelle consulaire, et puis retourna en son vaisseau, et de là en chrétienté. Le troisième avait déjà été renvoyé en France par le consul, et pourtant, il eut la hardiesse de revenir sur un autre vaisseau, d'où étant empêché, à son abord, de se débarquer, il fut surpris comme
( 1 ) La Relation latine ajoute : tandem, Dei gratia, ad se rediit, post gravem cœlitus inflictam plagam caroeris et avanise a Praefecto Sidonico.
(2) Â cette date, les maronites seuls avaient une hiérarchie soumise au S. Sî^ge, et le nom de catholique s'identifiait avec celui de maronite et do frangï ou IcUin.
il se voulait par un esquif mettre à terre. On crut quMl le faisait à dessein de s'aller rendre aux turcs ; on le reconduisit au vaisseau, où il fut mis à la chaîne. Je le visitai, consolai, confessai ; j étant devenu malade, j'obtins qu'on l'apportât en terre, où, étant guéri, je le confessai de nouveau pour le communier, et enfin fut embarqué derechef.
42. — Nous avons contribué à sauver deux esclaves, en amenant Tun de Tripoli, pour faire voile à Seyde vers l'Italie, d'où il était, et lui faisant trouver 17 écus, auprès de nos marchands Français, pour aider à le rendre en son pays. L'autre était Polonais qui, venant de Hierusalem, se vint jeter en notre maison et implorer notre secours. Je ne sais par quelle imprudence, quoique nous lui eussions ouvert les bras et le cœur, il en sortit et se fit voir à la ville en lieu assez public : ce qui fut cause que M. notre consul, bien que je lui en fisse instance, après son retour chez nous, ne jugea pas sûr de l'embarquer en ce port où près d'une douzaine^ en cette année, ont trouvé le chemin de leur pays et de leur salut. Je ne perdis pas pourtant courage de trouver une autre porte pour mettre en la liberté des enfants de Dieu celui que je voyais la désirer tout de bon. Je le fis conduire à Baruth, où était le consul de Tripoli pour lors, et, comme il nous est ami et fait volontiers les bonnes actions de cette sorte, il le reçut pour le faire repasser en France par un des vaisseaux de son port, avec une aumône de 13 écus que je lui fis trouver auprès de nos marchands de Seyde.
43. — La congrégation de Notre-Dame a été si fréquentée, les avent et carême, de ceux mêmes qui n'en sont pas, pour assister aux exhortations, que la chambre, quoique raisonnable, était trop petite. Aucuns demeuraient aux portes et hors les portes debout. Les religieux mêmes. Capucins et Observantins, Pères et Frères, nous faisaient l'honneur d'y assister, tant nous sommes, Dieu gràce^ en bonne intelligence avec eux. M. notre consul n*y a pas manqué, quoi qu'il n'en soit pas, comme était son prédécesseur. Le fruit, Dieu merci, s'en est vu par de plus fréquentes confessions et communions, la lecture des bons livres qui est en vogue, les mauvais que j'ai tirés. Tel marchand nous a donné une somme considérable pour nous faire venir de bons livres de dévotion, pour en faire, après, la distribution. Les actes signalés de vertus aux occasions feront voir, au chapitre que je leur donne, que la vertu est parmi nos marchands Français.
44. — Et pour dire quelque chose de notre école, le chaoux^ qui est comme le héraut du gouverneur, ayant rencontré, en un lieu étroit et obscur, un de nos écoliers maronites de l'âge de douze ans ou environ, le pressa de le suivre et de se faire turc ; cet enfant lui répondit hardiment qu'il n'en ferait rien ; l'autre fait instance de paroles, de menaces, puis d'effet, tirant son ganjar^ qui est une espèce de grand couteau qui tient lieu de poignard, ce pauvre petit, ne pouvant pas fuir, tint bon. Le turc lui porta le fer sur la poitrine ; cet innocent agneau reçoit le coup sans crier au secours, lorsque Dieu l'envoya. Le chaoux^ apercevant notre Frère qui venait, et d'autres du pays, lâcha la proie. On aurait cru être un jeu, et ses petits compagnons d'école n'en faisaient que rire, devant qu'on sût tout le procédé de ce méchant homme, et disaient à leur camarade qu'il avait eu tant de peur qu'il avait, en tremblant^ fait trembler la terre sous ses pieds. Mais nous sûmes que le jour auparavant, le même avait tenté un autre de nos écoliers, qui fuit et s'échappa de ses mains, étant plus grand, et un troisième qui n'avait été que deux ou trois jours à Técole, et était grec peu instruit, ayant été enlevé effectivement et mené au cadi et coupé, fit voir que c'était tout de bon. Nous fîmes plainte au consul de cet attentat dans le camp, ce qui l'obligea d'aller en veste, avec messieurs les négociants, chez le gouverneur pour en demander justice, et qu'on y mit ordre à l'avenir, mais pourtant sans relâcher la proie déjà enlassée et ensanglantée^ dont pourtant il nous reste une faible espérance de la retirer, quanà le gouverneur sortira de charge. Ceux qui liront ceci prieront Dieu que notre dessein ait son effet. Cet enfant se nomme Joseph, et ce grand Saint nous fait espérer qu'il le retirera de ce naufrage de sa liberté, de sa foi, de son salut, sans espérance pourtant de recouvrer ce qu'il a perdu^ contraint de servir au crime des turcs : ainsi est-il appelé en ces quartiers.
45. — Un autre fruit de notre école, — outre celui de les affermir en la foi contre de telles occasions, — c'est qu'ils y apprennent le psautier en leur langue, pour leur servir de consolation un jour, dans l'oppression du pays : témoin celui qui nous vint dire que, s'étant trouvé en prison, où, de tous les chrétiens qui y étaient lui seul avait été à l'école, ils les consolait tous, leur récitant de temps en temps quelques versets, et surtout celui de Patres nostri in te speraverunt et non sunt confusi. Joint que les enfants font part des prières qu'on leur apprend, à ceux de leurs maisons qui ne les
savent pas, et de ce qu'ils entendent au catc^chisme ; jusque-là que le curé de Seyde est venu demander les histoires que ces petits prédicateurs récitaient, pour les dire lui-même à Téglise.
46. — Nos vaisseaux Français promettent tous de garder l'ordre établi, l'année passée, contre les renieurs de Dieu ; et comme je parlais de l'établir en un vaisseau venu de nouveau, on me dit qu'il y avait déjà une peine établie contre ce blasphème exécrable, qui était de les tenir 24 heures attachés à un poteau marqué au-dessus du nom de Jésus, et puis leur donner un bon coup de palette sur les doigts, afin que la honte et la douleur fussent une mémoire du passé et un préservatif du futur.
Nous avons continué dans les vaisseaux nos exercices ordinaires, catéchismes, exhortations, confessions ; fait communier de grands garçons qui ne l'avaient jamais fait, quoi qu'ils passassent l'âge d'obligation de plusieurs années. Un d'eux qui me dit avoir 20 ans, se mit à pleurer comme je lui en faisais reproche, me disant qu'il avait été, jeune, abandonné de père et mère, sans instruction.
47. — Pour nos voyages, dans les villages où nous nous arrêtions, je faisais un peu de catéchisme aux enfants que je pouvais amasser et aux hommes qui s'y rencontraient, ce qui faisait que ces bonnes gens m'invitaient chez eux. Mais il ne faut pas quitter la caravane à Tripoli^ même étant obligé de coucher à la marine, sur la terre, à l'air, pour ne perdre pas l'occasion de s'embarquer. Je fis le catéchisme dans le grand camp, sous la porte duquel on nous retira par charité, tous les enfants y accourant avec les hommes, ravis de voir ce qui ne se fait pas par les prêtres du pays. Là-même, l'évêque grec, que je visitai, homme savant et de vertu et de bonne façon, me donna à entendre qu'il était catholique, gagné par le feu Père Jean Âuiieu, avec qui il avait grande habitude, et me demanda des lettres de recommandation pour aller à Rome et y mener des enfants à notre séminaire. L'évêque de Seyde nous visite souvent, et nous lui réciproquement. En nos entretiens, qui sont des points de controverse entre les grecs et les romains, il témoigne être de même sentiment que nous.
48. — Les réconciliations les plus signalées ont été de deux consuls de Tripoli, venus à Seyde, l'un consul des Français, l'autre des Flamands et Hollandais, qui se terminèrent par des embrassements et promesses mutuelles de vivre désormais en bonne intelligence. L'autre réconciliation fut de notre consul avec la plus
grande et la plus considérable partie des marchands Français, dont la division allait ruiner le négoce ; et, Dieu grâce, le feu s'éteignît devant qu'il eût fait grand progrès. Après plusieurs allées de part d'autre, que je fis, et l'entremise de quelques-uns qui étaient neutres, tout se pacifia^ et celui qui avait excédé demanda pardon.
49. — Reste mon emploi de curé ou de vicaire, pendant la peste, qui dura plus de trois mois, à commencer huit jours après Pâques. Le R. Père Président de la Terre-Sainte s'étant, comme curé, exposé à l'occasion de quelques Français frappés, me laissa le soin de faire confesser et communier quelques-uns qui, dans la quinzaine de Pâques ne l'avaient pas fait ; ce que je fis avec assez de peine, à l'occasion d'un qui ne se pouvait réconcilier avec un autre, et, en effet, l'année précédente, s'était allé confesser hors de Seyde, sachant bien qu'ici on ne l'aurait pas reçu au sacrement qu'il ne se fut mis à son devoir en ce point, comme, Dieu merci, il fit cette fois.
D'abondant, il arriva que le R. Père custode des capucins, se trouvant hors la ville en ce temps, il ne put pas y rentrer; en sorte que je demeurai seul prêtre pour servir tous les marchands Français, dans un temps de danger de leur vie et avec quelque danger de la mienne, confessant indifféremment tout le monde, même ceux qui avaient conversé au quartier empesté et avaient été dans la chambre d'un pestiféré.
Le matin, je leur disais la messe, et faisais faire la prière publique tous les soirs. Les fêtes et dimanches, je donnais une exhortation après le prône ; on disait vêpres après dîner. Bnfin Dieu nous préserva par une spéciale providence, n'étant mort aucun Français de ceux qui étaient logés parmi nos marchands, que le premier qui fut cause qu'on se retrancha. Mais, parmi nos artisans, il en mourut environ une douzaine : ce qui obligea messieurs les négociants, la peste finie, de faire une communion générale pour remercier Dieu qui les avait visiblement protégés, lorsqu'au la ville, il était mort mille personnes. De fait, il ne se conserve ni chrétiens ni turcs, ceux-ci disant que tels et tels mourront, et qu'un ange vient avec i un dard les frapper. Néanmoins, depuis qu'ils voient qu'il ne meurt pas tant de Francs, quelques-uns des grands du pajs se moquent de leur superstition, et se retirent fort bien à la campagne. Il arriva ici que Taga du château, c'est-à-dire celui qui y commande, perdit les deux fils qu'il avait, qui furent enterrés en même jour ; et, nonobstant la contagion, toute la ville s'assembla pour le con-
Yoi. Le père^ assez âgé, marchant devant les corps, frappait sa poitrine comme un désespéré. On les porta à une mosquée où est leur sépulture ; ils furent trois heures à leur cérémonie.
50. — L*honneur qu'ils rendent aux morts nous a obligés à faire régler celui que les Français leur rendent assez en désordre, à raison qu'il faut porter le corps à une petite lieue. Ils montaient à cheval et marchaient sans ordre. Je fis en sorte que les prêtres joindraient la bière, les marchands suivraient deux à deux, à cheval, le consul en tête ; ce qu'ils trouvèrent bon de faire.
51. — Je m'étais oublié de dire que notre Frère Benoit Rivoire, qui est ici, enseigne à lire les enfants arabes en leur langue, pendant que je le fais aux grecs et aux Français en la leur. Et le même Frère me sert de truchement quand je fais le catéchisme à tous en commun, d'autant que je ne suis pas assez savant pour me donner à entendre aux arabes, si ce n'est sur les principes de la foi, que je sais par cœur ; et encore me sers-je des passages 'de mon bréviaire pour me faire mieux entendre aux rencontres à la campagne ; quelquefois aussi nous appelons les enfants de la ville, les fêtes, quoi qu'ils ne soient pas écoliers, pour leur apprendre leur créance.