Walrad Bangen, Allemand de nation, natif de
mourut à Damas le jour du B^ Louis de Gonzague, de l'année 1670, de son âge la 55™', de la mission de Syrie la 28°^®, coadjuteur formé temporel ; il a demeuré 26 ans à la même ville ; là, premièrement fait par le feu R. P. Queyrot son aide à instruire un grand nombre de jeunesse, lui ayant appris à ce sujet ce qu'il fallait de langue grecque et arabe ; mais, après le décès du Père, il en prit seul la direction, dont il s'est très sagement et fort diligemment acquitte l'espace de 18 ans avec l'approbation de tout le monde, et surtout des grecs.
2. — Pour preuve de ses bonnes qualités je remarquerai ici ce que le même Père écrivit à Rome en un catalogue que j'ai encore, de sa main, en ces termes : Mon esprit est modique, celui du Frère est bon ; mon jugement n'est que médiocre, celui du Frère est audessus de la médiocrité ; ma prudence est nulle, celle du Frère passe son âge; mon expérience des choses est médiocre, celle du Frère est assez grande, etc. Enfin, je ne sais si la modestie de ce grand homme est plus recommandable, ou le nombre des vertus qu*il attribue à ce brave Frère.
3. — Et certainement ce fut un présage de ce qu'on en pouvait espérer, quand à Paris, avant qu'il vînt dans ce pays, il fut donné pour compagnon à la cour, au confesseur lors du feu Roi, quoi qu'il n'eût encore guère plus que 25 ans, et qu'il fût étranger et non Français.
4. — Nous pouvons tirer preuve aussi de son esprit assez considérable, qu'il ait su jusqu'à sept langues : l'allemande, la française, l'arabique, l'italienne, la flammande, assez de la grecque et de la latine ; sans pourtant que ces avantages l'aient fait moins diligent et moins porté à ses devoirs de coadjuteur, aux services domestiques, les faisant tous, lui seul de Frère dans une maison ; et ce qui est préférable à tout, ayant un grand soin de ses fonctions de religieux et de ses dévotions : ce qui lui a fa't accorder de recevoir deux fois la semaine la sainte Communion.
5. — Or àvait-il bien tant d'ardeur à ses emplois d'ëlever ses petits écoliers à la crainte de Dieu, en les enseignant à lire et écrire, qu'ayant eu l'occasion d'aller visiter les saints [Jeux de Hiérusalem, il a continué avec tant de constance qu'il a mieux aimé risquer sa vie que delà quitter un mois ou deux, le Père lui remontrant le danger pour l'un et l'autre de ne fermer pas la porte en un temps de contagion, le Frère répliquant qu'il avait échappé déjà autrefois, par la grâce de Dieu et par la protection des anges gardiens de ses- petits enfants.
6. — Pourtant cette fois le Ciel n'en a pas jugé ainsi, mais bien de le recevoir à la couronne, comme nous l'espérons, après avoir, selon qu'il est à croire, reçu les sacrements de la main du Père présent, quoiqm-sa mort sur le chemin de Saïde, nous ait empêchés d'en apprendre la confirmation de bouche. Et, de vrai, il semble qu'il ne soit pas grand besoin d'être confirmé dans la créance que Notre-Seigneur l'ait reçu, Lui qui a dit que ce que l'on fait au moindre de ses petits, on le fait à Lui-même ; et le bon Frère ne l'a pas fait à un, mais à plus de mille, et tant d'années.
7. — Que si les Saintes Lettres canonisent ceux qui souffrent persécution pour la justice, le défunt qui a souffert la prison des turcs, à Damas, l'espace de 25 jours, dont, le reste de sa vie, il a supporté quasi une perpétuelle insomnie, n' est-il pes justice de le tenii^ bienheureux encore à ce titre, si ce n'est que ce ne fut pas une injustice de jeter dans les fers un homme Allemand, pour un de la nation vénitienne, lors exilé de la Turquie par les lois de la guerre.
Le p. Georges Riehelius S. J.
Mort à Saida^ le 24 juin 1670 ( Arch. S, Bdwit de Covstanimople )
1. — Le Père Georges Riehelius, Allemand de nation, natif de Strasbourg, mourut le jour de la nativité de S^ Jean-Baptiste de Tan 1670, de son âge la soixantième, de la mission de Syrie la dixseptième. Profès des quatre vœux de notre Compagnie, homme orné de rares qualités, à qui il semble n'avoir rien manqué qu'un théâtre plus grand ou plus en vue pour les étaler,que celui de nos emplois, où il faut autant étudier à cacher ce que l'on y fait de
bien pour raugmentation ou manutention de la foi, que Ton ferait ailleurs pour les mettre au jour, à la gloire de Dieu et à l'édification de TEglise.
2. — Le Père a travaillé la plupart de ses séjours en ces pays, dans les villes d'Âlep et de Damas, avec une réputation égale de capacité et de probité, non seulement parmi les chrétiens, mais encore parmi les turcs, comme celui qui était doué et des sciences surnaturelles, qui servent plus à traiter avec les fidèles, et des connaissances naturelles d'astrologie et de médecine, qui donnent entrée chez les infidèles. Il a été aimé singulièrement par tous, des schismatiques mêmes et hérétiques, tant des originaires que des étrangers, Anglais et Hollandais qui font négoce en ces quartiers du Levant ; non qu'il se dispensât de leur faire la guerre, mais il traitait avec chacun d'eux à l'avenant de leur humeur, prenant le Hollandais avec prudence et dans des occasions non recherchées, mais nées des temps et des affaires ; les Anglais, par leur ministre, avec qui il avait plus de familiarité, sans l'épargner pourtant, ayant sur lui l'avantage d'âge et de science, jusqu'à gagner sur son esprit qu'il fit garder le jeûne de carême aux siens, du moins l'abstinence de chair.
3. — Quant aux schismatiques et hérétiques du pays, il y allait plus ouvertement et d'un zèle plus hardi, qu'il a fait particulièrement sentir à l'évêque de Damas, surien, franc hérétique qui débitait, de parole et par écrit, une seule nature in Christo. Il l'a si maltraité par ses contre-écrits, et a fait voir son erreur si clairement qu'il l'a rendu muet et ridicule.
4. — Il usa pourtant d'une autre façon avec l'évêque Michel grec d'Alep, dernièrement, comme il était aussi plus modeste et plus capable, le convaincant si bien de schisme, qu'ayant reconnu le Pape pour le chef universel de l'église, et ayant professé la foi de la catholicité, il décéda saintement en cette créance.
5. — Il a fait apprendre par cœur à notre petite jeunesse de Damas, grecs, arméniens, suriens, le catéchisme de Bellarmin arabe, pour les styler de bonne heure à la vraie foi.
6. — Je ne dirai pas le nombre de ceux du peuple qu'il a confirmés, chancelant en leur créance, ou de ceux qui s'en étant égarés, il y a ramenés ; ni des pécheurs qu'il a sauvés : je sais qu'il y en a nombre ; mais la coutume du Père étant de faire plus qu*il ne disait, je ne puis rien avancer davantage.
7. — Quant aax vrais chrétiens, comme quoi il en possédait le cœur, je yeux dire des maronites, cela est public à Âlep, où il a prêché plusieurs fois en leur église et a gouverné la congrégation en notre maison. '
8. — n faut dire le même des autres villes et bourgs ou villages de la Syrie, là où il a moins demeuré, ou n*a fait que des missions volantes : en ce nombre est la ville de Tripoli, en laquelle il a fait quelque séjour, et les montagnes du Quesroan, qu*il a parcouru diverses fois ; dans cette ville-là,'ayant, par prédications et par les autres ministères de la mission, catéchisé, cultivé les catholiques, et accommodé les différends non seulement entre eux, mais encore avec leurs prélats ; et dans ces montagnes entre Tripoli et Baruth fait voir sa charité tant pour le salut des âmes que pour la santé des corps par la médecine, allant jour et nuit où il était appelé, par des chemins de rochers et de précipices, et à pied, quoi qu'il ne fût plus d'une forte complexion, mais plus cassé d'âge et infirme assez.
9. — Ce double zèle lui a gagné l'affection des deux plus considérables de cette nation : entre les frontières du seigneur Àbounaufel qui tient comme rang de prince parmi eux, et l'eût toujours voulu avoir auprès de sa personne, et entre les ecclésiastiques du Patriarche, qui a témoigné avoir pour lui amour particulier en toute occasion.
10. — Quant aux vertus dont il a signalé son. ministère apostolique, j'en puis rendre témoignage comme témoin oculaire, lui ayant fait compagnie en la mission des Kolbiés et des Ansariés (1). Sa patience invincible m'y ravit dans les fatigues et les dangers d'y être assassiné ; sa douceur singulière envers un chacun ; son abstinence plus admirable en un grand corps, et Allemand de nation ; sa piété constante à s'acquitter des devoirs de religieux.
11. — Par ces vertus, il entra bien avant dans l'esprit de l'évêque grec de Laodicée, qui lui permit de prêcher dans sa cathédrale, ce qui ne se permet que rarement aux Francs, le peuple admirant qu'il parlât si bien en langue arabe, et si nettement, et n'admirant pas moins sa modestie qui, au lieu de monter à la chaire, lui fit arrêter et prêcher du bas. Entre autres fruits de cet
( 1 ) Cf. Betson^ passim.
accès qu'il eut auprès de ce prélat, chéri de son patriarche et choisi pour son compagnon au premier voyage de Moscovie^ fut qu'il le rendit ami des maronites, pour qui souvent les grecs n'ont que du mépris et du rebut.
12. — Si le Père s'est rendu recoramandable partout en Syrie, la France qu'il avait quittée pour y venir prendre son poste, l'a ressouhaité, où il avait fait trois cours de philosophie et prêché ses dominicales. L'Allemagne, sa patrie, l'a pressé d'y retourner, par les lettres des Provinciaux de l'Assistance, du Général même, le R. P. Nickel, jusques à lui offrir tel emploi qu'il voudrait et en telle ville qu'il choisirait. Mais il a préféré de mourir dans l'emploi de ces missions, comme en effet il a fini ses jours, plutôt par un excès de charité que par le mal de la contagion dont il a été frappé à Damas, n'ayant pas jugé à propos d'y fermer l'école, pendant le temps de la peste, surtout le Frère qui la faisait ne s'y portant point, l'un et l'autre sachant la peine qu'il y aurait de rappeler cette jeunesse, si elle prenait parti ailleurs, la loi du pays étant de ne passer point d'un maitre à un autre sans sa permisssion, ce qui n'est pas aisé d'obtenir.
13. — Le Frère fut le premier frappé, et le Père lui ayant rendu les derniers devoirs de la sépulture, et se retirant de Damas pour aller à Seyde, où le mal cessait, se sortit avec un Père de Terre-Sainte, s'étant confessé à lui, et dit la sainte messe ; mais il mourut en chemin, à quatre lieues de Seyde en un village où, étant arrivé à la nuit plus mort que vif, il voulut encore réciter son bréviaire. Le matin, se voulant lever à la semonce du moucre, son guide, il tomba deux fois. Cet homme s'étant retiré et retourné peu après, le trouva avoir expiré.
14. — Le corps du mort, étant mis sur un mulet, fut conduit jusques aux murailles de la ville, et enterré au cimetière des catholiques, lieu où le Fils de Dieu est cru être venu, lorsqu'il passa par Seyde, ainsi que parle S^ Marc. Il était de raison qu'il reposât sur les traces de son Maitre, lequel il a suivi vivant et mourant.
15. — Le bruit de sa mort étant venu à Alep, tous les prêtres catholiques qui se trouvèrent à l'église le m itin où ils en surent la vérité dirent la messe pour le repos de son aine, sans en être priés.' Les patriarches des suriens et des grecs ont promis de faire de même ; Le R. P. Gardien de Terre-Sainte de son mouvement aussi
ce jour-là même, célébra une haute messe et chanta Tofflce des morts pour lui, en la chapelle du Consul de France, le Consul présent en robe de deuil. Ainsi la vertu fut honorée après le trépas, et avec plus de droit en celui qui semblait seul ne savoir rien de son mérite, et pourtant n'était pas une petite cause de l'estime de notre Compagnie dans la Syrie.
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CYRILLE TANAS