‹ Documents inédits pour servir à l'histoire du christianisme en orient [XVIe-XIXe siècle];Chapitre 4 sur 113 · DES RR. PP. CARMES DÉCHAUSSÉS · texte numérisé non relu

DES RR. PP. CARMES DÉCHAUSSÉS

en Alep et en Syrie ^ en Tannée 1657

par le Père ANSELME de l' ANNONCIATION, mis. Carme d'Alep.

Alcp, le 12 mars 1658

(Archives Nai'wnalcs, Pai'îs, L (^^2, n° 6 )

SOMMAIRE

I. Cette relation n'est pas destince au public, mais aux seuls F^res Carmes. — 2. Description d'Alep : l'ancienne ville et la nouvelle ou Gédaïdé. — 3. Alep, centre commercial important. — 4. Le nombre des habitants est d'environ cent dix mille, dont 24000 chrétiens (Grecs, Arméniens, Syriens, Nestorieas et environ 200 familles Maronites). — 5. Caractère et qualités des Alépins. — 6. Il y a environ 80 Français et autant d'Anglais, avec leurs Consuls respectifs ; les Vénitiens et leur Consul se sont retires.

— 7. Eloge du Consul Français, Picquet. — 8. Les trois maisons de religieux Jésuites, Capucins et Carmes d'Alep. — 9, Leur manière de vivre ; la journée du missionnaire. — 10 Fruits de l'écv)le tenue par le Frère Carme, originaire du pays. — 11. Les quatre fruits de ces missions : i'' Rendre véritable le verset du Te Deuni : te per orbem terrarum sancta confitetur Ecclesia ; ministères auprès des marchands, et refuge pour les voyageurs et les missionnaires de Perse et des Indes, de passage à Alep. — 1 2 . La ^^ utilité : maintenir les Maronites dans la foi catholique et les instruire. — 13. Dangers auxquels les Maronites seraient exposés, sans le secours des missionnaires. — 14. La 3" utilité : conversion des renégats et délivrance des esclaves. — 15. La 4*^ utilité : conversion des hérétiques et des schismatiques. Sympathie des orientaux pour \its missionnaires Carmes.

- - 16. Accueil fait par les orientaux aux missionnaires, et estime pour leur vertu. Bel exemple de pureté donné par les missionn.iires. — 17. Descriplion d'une visite. — 18. Ksprit de foi des malades, que Dieu récompense par la guérison. — 19. \ullc part, en Italie et en France, on ne fait plus de cas des choses saintes qu'ici. — 20. Il pourrait écrire de longues rela-

lions, si les supérieurs le jugaient à propos. — 21. Regrets exprimés au départ du missionnaire. — 22. Hésitations du Père, et négligence dans l'étude de Tarabe, attendant les ordres qui le rappeleraient en sa province. — 23. Progrès, depuis que les craintes se sont dissipées ; catéchismes et visites.

— 24. Manière apostolique de visiter : catéchisme aux petits enfants,

auquel assistent les grandes personnes. — 25. Conseils de respect et d'amour envers les parents, adressés aux enfants. — 26. Efforts pour déraciner la coutume des jurements en vairt par le nom de Dieu. — 27. Belles prières récitées par le missionnaire dans ses visites, et répétées par les assistants. — 28. Utilité des visites pour la pratique de la langue parlée. — 29. Enseignement sur TEglise de J.-C. — 30. Préparation aux confessions, que le P. Bruno vient entendre. — 31. Liste des convertis. — 32. Leur manière de se confesser ; la confession chez les Syriens. — 33. Si un nouveau missionnaire a fait ces conversions, que doit faire un homme comme le P. Bruno. Zèle de ce missionaire. — 34. Liste des orientaux convertis par lui. — 35. Conversion et martyre du Grec David. — 36. Conversion de Tévéque Grec d'AIep. — 37. André est sacré, par le patriarche Maronite, évêque des Syriens d'Alep. 11 se retire au mont Liban. — 38. \'exations des musulmans et injuies à l'adresse des missionnaires. — 39. Par contre, sympathie des chrétiens. — 40. Leur dévotion aux objets de piété, au chapelet et au scapulaire. — 41. Ce qu'est une avanie. — 42. Dévotion à S'® Thérèse.

— 43. La charité et la pauvreté régnent dans la maison. — 44. Sacrifices dans la vie des missionnaires ; qu'on ne croie p^.s qu'ils vivent à l'aise. — 45. Description de la maison où ils habitent. — 46. Pauvreté ; peu d aumônes ; si au moins ils pouvaient avoir leurs honoraires de messe ! confiance en Dieu. — 47. Le P. Jean-Pierre enverra bientôt une relation plus complète. — 48 Quelques faits mémorables de 1657 • ^^ sortie du Pacha Murthaza ; z^ , enterrement de l'Ambassadeur Mogol ; 3", entrée du nouveau Pacha, Hassan ; 4°, réjouissance à la reprise de Tencdos par les Turcs ; B"* , défense aux chrétiens de porter des bonnets de velours, des souliers jaunes etc. — 49. Condamnation au pal de 10 ou 12 individus. — 50. Le karage, ce qu'il est. — 51. Regrets de voir que ( lusieursne tiennent pas compte de cette mission. — 52. Ferveur du missionnaire. (En note: passage des évêques de Béryte et d' Héliopolis par Alep;.

— ^^. Supplément : Noms dt quelques orientaux, convertis parles missionnaires Carmen, et cités />fl^jrh;z dans leur Diaire d' Aie [} , de 1669 à 1681., — 54. Témoignage du Consul Français d'AIep, ( 6 février i6j;y) en faveur des missionnaires Carmes.

Mon Révéreîid et très honoré Père, pour très humble salut. Je prie Notre-Seigneur qu'il comble Votre Révérence de ses divines bénédictions.

1. — Cette petite relation touchant notre mission d'Alep, je ne récris pas pour être publiée au-dehors^ mais seulement pour être lue au couvent, à cause qu'elle n'ost vêtue que de ses habillements domestiques ; et pour cette cause, elle rougirait de paraître devant les étrangers ; et pour cet effet, V. R. ne lui permettra pas de sortir de la clôture.

2. — Pour commencer par la description de la ville où nous faisons notre résidence, qui est la fameuse ville d'Alep, vous devez savoir qu'elle est une des plus belles villes de Tlimpire Ottoman, une des plus grandes, une des plus peuplées et une des plus riches ; et elle dispute la préséance avec Constantinople, le grand Caire, Damas. Ceux qui ont vu l'Arménie, la Perse et les Indes disent qu'Alep est la ville la mieux édifiée de tout l'orient, étant toute bâtie et pavée de pierres de taille. On la peut diviser en deux, savoir la vieille ville et la nouvelle, qu'ils appellent en leur langue Gédaidé. La vieille ville a une haute colline, au milieu, partie naturelle, partie artificielle, sur la croupe de laquelle est bâti un grand et fort beau château, ayant tout autour de grands et profonds fossés à fonds de cuve, remplis d'eau. La nouvelle ville est plus peuplée que l'ancienne, et eu icelle logent quasi tous les chrétiens.

3. — Cette ville est située dans l'Asie, aux extrémités de la Syrie, au commencement de l'Arabie déserte, à douze journées de Jérusalem, à deux journées d'Antioche, et à deux journées de la mer méditerrannée. Son port est Alexandretto, appelée en la langue du pays Scandarone. Cette ville est couronnée de collines, arrosée au dehors d'une petite rivière fort poissonneuse, qui ne porte point de bateau. Cette ville est d'un très grand commerce, car de la plupart des parties de l'orient, comme des Indes, la Perse et l'Arménie, on y transporte diverses sortes de marchandises par caravanes, et l'on y vient des diverses parties de l'occident, comme d'Angleterre, de Hollande, de France et d'Italie, pour les en enlever.

4. — Cette ville peut être habitée environ de cent dix mil àines. Le tout est divisé en chrétiens, dont le nombre arrivera environ à 24 mille ; les autres sont turcs ou juifs. Les chrétiens se divisent en cinq sectes, qu'ils appellent touaef, c'est-à-dire nations, savoir les Grecs, qui sont en plus grand nombre, les Arméniens et les Suriens qui sont beaucoup, les Nestoriens qui sont peu^ outre ce qu'il y a encore de chrétiens Maronites. Les Suriens, Arméniens et Nestoriens sont hérétiques ; pour les Grecs, quelques-uns ne les font passer que pour schismntiques; quant aux chrétiens Maronites, que l'on peut appeler le petit troupeau saint, cette nation de Maronites peut arriver environ à deux cents familles : je parle de ceux qui habitent en Alep. Ils sont tous catholiques, fort dévots au S^ Siège ; ils célèbrent leurs messes et leurs offices en langue arabe ; leurs prêtres et leurs diacres sont mariés, comme ceux des autres chrétiens orientaux ; ils jeûnent à la façon des chrétiens du pays, et le mercredi et le vendredi, ils font abstinence de viande comme eux. Leur chef est le patriarche du mont Liban, qui se qualifie encore patriarche d'Antioche.

5. — Pour ce qui est des habitants de cette ville, faisant abstraction de leur foi, vous devez savoir que ce sont des personnes aimables, douées d'un bon naturel, d'une belle prestance ; cela peut provenir de la bonté de l'air, qui est ici très subtil et très pur. Vous trouvez en eux une grande docilité et un grand désir d'être instruits, et, s'il y avait ici la liberté de conscience, j'estime, pour moi, qu'en moins de deux années tous se feraient catholiques, si nous en exceptons les juifs, à la conversion desquels.j'estime qu'il y aurait plus de difficulté. En cette ville donc, telle que je vous l'ai décrite, nous habitons dans un camp, qui est fait à la façon de ces grands cloîtres de Bénédictins. Ces camps ou caravansérails, ce sont les lieux ordonnés pour les étrangers, car en ce pays-ci ils ne savent que c'est d'hôtellerie.

0. — Outre ceux dont j'ai déjà fait mention, qui habitent en cette ville, vous devez savoir qu'il y a encore des Français et des Anglais, au nombre d'environ 80 pour chaque nation. Ils passent tous sous le nom de Frangi, car c'est ainsi qu'ils appellent nos Européens de quelque part qu'il soient. Les Français et les Anglais ont chacun leur Consul pour les défendre et pour vider les diff*érends qui arrivent entre les dites nations. Il y a peu d'années qu'il y

avait encore nn Consul Vénitien, parce qu'il y avait plusieurs marchands Vénitiens, qui demeuraient en cette ville ; mais à cause de la guerre fameuse entre eux et la maison Ottomane, le Consul et ses marchands se sont retirés en leur pays.

7. — Notre Consul se nomme Monsieur Picquet, fils de M. Picquet, autrefois fameux banquier à Lyon ; c'est un homme de grand mérite qui remplit dignement sa charge et qui fait ici grand honneur et grand service à toute la nation Française.

8. — Nous avons encore en cette ville trois hospices ou maisons de religieux, outre le chapelain du Consul, qui est un Père Cordelier. Les dits religieux sont les RR. PP. Jésuites, qui sont deux, savoir un prêtre et un frère ; les RR. PP. Capucins qui sont quatre, savoir trois prêtres et un frère ; et nous, qui sommes pareillement quatre, savoir trois prêtres et un frère. Tous tant que nous sommes ici de religieux^ nous vivons ici avec une grande union, paix et concorde, et nous mangeons quelquefois ensemble, afin d'entretenir parmi nous une sainte et vertueuse correspondance.

9. — Or, pour venir à notre façon de vivre, nous la passons de cette sorte. Depuis Pâques jusqu'à la Croix, à l'aide d'un réveilmatin, nous nous levons à 4 heures ; nous nous assemblons tous quatre dans notre petite chapelle, qui est pratiquée dans une de nos chambres, qui est si nette et si dévote que les chrétiens du pays et les marchands Français laissent la chapelle du Consul pour venir entendre la messe chez nous. Nous allons donc dans la dite chapelle faire notre oraison du matin ; en suite de quoi nous disons nos messes ; lesquelles étant achevées, et après avoir renvoyé notre demie-heure, chacun s'en va à la moisson et à la pèche des âmes. Nous revenons sur le midi prendre notre réfection, puis chacun se retire dans sa chambre pour étudier l'arabe. Il est vrai que le R. P. Bruno sort le matin et le soir, parce qu'il n'a plus de besoin d'étudier la langue, y étant parfait et consommé. L'heure de l'oraison du soir étant venue, nous la faisons fidèlement ; et le soir, après notre petite collation^ nous allons dans notre petite chapelle faire notre examen de conscience et la discipline. Pour l'office, chacun le dit à part soi, à sa commodité.

10. — Pour notre frère, qui est un enfant du pays, qui suivait autrefois l'hérésie des Arméniens, et qui a été converti et fait

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religieux parmi nous, outre le soin qu'il a de nous préparer notre petite cuisine, il s'emploie encore à gouverner une petite école que nous avons chez nous, composée de 14 ou 15 jeunes enfants de diverses sectes, quant est du nom, mais quant à la foi, ils sont tous catholiques. II leur enseigne à lire et à écrire en arabe et en italien, et moi, deux fois l'a semaine, je m'exerce en leur faisant de petits catéchismes en arabe. Quand nous ne ferions d'autre fruit en ce pays, ce serait toujours beaucoup.; car ces enfants, qui auraient suivi l'hérésie de leurs sectes, apprennent chez nous la véritable doctrine du salut, et sucent le lait de la sincère dévotion. Mais en gagnant les enfants, nous gagnons encore leurs pères et mères, qui restent grandement édifiés de voir que nous leur enseignons non seulement les sciences humaines, mais encore la vertu, et que nous ne recevons aucun salaire pour notre peine. Mais si V. R. veut savoir plus particulièrement en quoi consiste le fruit que nous faisons en ce pays, je le réduis à quatre.

11. — Le /premier est que nous rendons véritable cet article du Te Deum : Teper orbem terrarum sancta confitetur ecclesia. Car nous disons ici nos messes publiquement, nous confessons et nous prêchons, comme il m'est arrivé cet Avent passé, ayant prêché devant notre Consul et devant toute notre nation. Et ainsi, quand il n'y aurait d'autre bien à faire ici, ce serait toujours beaucoup de voir que notre foi triomphe au milieu de ses ennemis, qu'elle est glorieuse dans le pays même de ceux qui en cherchent et en souhaitent la destruction, et que nous en faisons ici la profession avec autant de liberté que si nous étions au milieu de S^ Pierre de Rome; et c'est ce qui fait désoler les ennemis du crucifix ; car, quand nous nous plaignons du mauvais traitement qu'il nous font, les plus avisés d'entre eux savent bien nous répoudre: Vous autres chrétiens avez des églises dans toutes nos meilleures villes, dans lesquelles vous faites l'exercice de votre religion avec autant de liberté qu'en votre pays ; et nous, dans tous les pays des chrétiens, nous n'avons pas seulement une pauvre mosquée. Que l'on nous permette d'en bâtir une dans la ville de Rome et d'y faire exercice de notre croyance, et nous vous donnerons tout ce que vous désirez de nous.

Outre cet honneur donc que nous faisons à la foi catholique de la faire triompher parmi ceux qui la persécutent, nous servons encore à nos marchands ; car nous entendons leurs confessions, et

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les maintenons dans leur devoir, par les bons conseils et par les bons exemples que nous tâchons de leur donner.

Notre séjour ici fait encore un grand bien aux catholiques qui veulent passer en Perse ou aux Indes, comme à ceux aussi qui reviennent des dits pays, particulièrement aux religieux missionnaires, qui n'ont point d'autre refuge pour y faire leur résidence que les trois hospices de religieux qui sont ici. Mais notre maison, comme la plus belle et la plus proche du Consul, est quasi le refuge et Tasile de tous les religieux passants. Voilà la première utilité que nous retirons de notre résidence en ce pays.

12. — La seconde utilité, que nous retirons de notre séjour en cette ville, consiste en ce que nous maintenons la nation Maronite dans l'obéissance au S^ Siège ; nous les instruisons ; nous les confessons ; et à leurs quatre carêmes, nous leur prêchons dans leurs églises. Leurs dits quatre carêmes sont celui de Pâques, celui de S^ Pierre, celui de l'Assomption et celui de l'Avent ; et comme tous tant que nous sommes ici de religieux, nous n'avons pas assez de fonds pour pouvoir nous exposer à prêcher en arabe, notre R. Père Bruno est obligé de porter ce pesant faix lui seul. Il est vrai que nous faisons tout notre possible pour tâcher de le soulager en ce travail, aussi bien qu'en celui des confessions. Vous resteriez étonné de voir comme ces bons Maronites sont bien instruits dans les choses de la foi. Car, vous trouverez ici de jeunes Maronites de l'âge de six à sept ans qui en savent plus que plusieurs vieillards Grecs, Arméniens et Suriens, et cela est venu de la bonne éducation que nous leur avons donnée dans leurs écoles et dans leurs maisons.

Il est certain que les dits Maronites, qui seuls entre les chrétiens orientaux reconnaissent le Siège Romain, doivent leur conservation au soin que les religieux ont pris et prennent continuellement de les instruire ; car il est indubitable que si les religieux les abandonnaient — ^ comme leurs prêtres ne sont pas des docteurs de la Sorbonne. et comme ils savent mieux travailler en taffetas et en satin qu'à mettre un argument en forme, — il est indubitable, dis-je, que par la pratique qu'ils ont avec les Turcs et les autres chrétiens hérétiques, dans peu de temps ils participeraient à leurs erreurs et perdraient la pureté de leur foi.

14. — Pour le troisième fruit que nous faisons ici dans la vigne du grand père de famille, il consiste à faire retourner des renégats à la foi catholique : ce qui arrive plusieurs fois Tannée,

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selon que les occasions se présentent, comme il arriva, il y a environ un mois, au R. Père Jean-Pierre, notre compagnon, qui fit faire une abjuration du mahométisme et une confession générale à un Vénitien, et lui ôta une certaine écriture magique, qu'ils appellent amulette qui est une espèce de pacte avec le diable. Le dit Père Jean-Pierre m'a promis d'envoyer le dit pacte à Paris. V. R. verra une chose assez curieuse. Nous servons encore ici pour faire racheter, par les marchands, des esclaves chrétiens, ou pour en faire évader en France et en Italie : ce qui arrive assez souvent.

15. — Pour le quatrième fruit de notre mission, il consiste à convertir les hérétiques et schismatiques orientaux, qui sont ici en grand nombre. Car nous entrons dans les maisons des Grecs, Arméniens, Suriens et Nestoriens, et nous tâchons de les remettre dans le bon chemin et de les conduire à la bergerie. V. R. aurait une sensible consolation si elle voyait avec quelles tendresses d'amitié ces pauvres chrétiens nous reçoivent ; car, bien qu*ils honorent tous les religieux, il me semble^ — si je l'ose dire sans vanité, — qu'ils ont une particulière bonne volonté pour notre ordre. La raison est, peut-être, parce que nous jeûnons beaucoup ; et, de fait, c'est que nous ne mangeons jamais de viande ; car les gens de ce pays mesurent la sainteté d'une personne par l'austérité de sa vie.

16. — Ils nous reçoivent donc avec un accueil qu'ils ne font pas à leurs évêques, ni même à leurs patriarches, quand ils les vont visiter. Car, écoutez la façon dont ils se gouvernent avec eux: sitôt qu'ils les voient entrer dans leurs maisons, les femmes et les filles s'enfuient et se cachent^ et il ne reste que les hommes pour les recevoir et pour les entendre. Mais quand ils nous voient, personne ne se cache; tous nous viennent baiser la main, et ils nous reçoivent avec des tendresses d'amitié et avec une familiarité si respectueuse que je ne saurais vous l'exprimer, témoignage de la haute estime en laquelle ils nous ont. 11 est vrai que, par la grâce de Dieu, depuis le temps que les religieux sont ici, on n'a point encore ouï parler qu'ils aient dit ou fait quelque chose qui approche en quelque façon du vice de l'impureté; et c'est ce qui fait qu'ils nous tiennent ici comme des anges descendus du ciel ; car, ils ont bien de la peine à concevoir que nous pouvons nous passer de femmes, vu que leurs prêtres et leurs diacres sont mariés. Vous ne saurez croire le plaisir qu'ils prennent à nous entendre parler de Dieu, et, bien que nous fassions plusieurs manquements dedans la langue^ et que nous

prenions quelquefois un qui pro qiio, ils ne se moquent point toutefois; mais, en nous excusant, ils nous entendent à demi mot et nous remettent adroitement dedans le chemin.

17. — Quand nous entrons dans leur^ maisons, ils font une certaine exclamation d'allégresse, en disant : ahela ou salama : mit marra ahela ; hallet el barakat alcyna ; qui est autant comme s'ils disaient : alléluia, alléluia. Vous, soyez mille fois le bienvenu, car, à votre arrivée, la bénédiction de Dieu est descendue sur notre maison. Aussitôt que nous entrons, ils nous viennent nous baiser la main ; puis ils nous préparent un coussin pour nous asseoir à la façon du pays, c'est-à-dire par terre sur une natte ou un tapis. Chacun d'eux nous entoure, et les petits et les grands nous témoignent, par leur visage allègre, que nous sommes les très bien venus. Ils veulent et prennent plaisir que nous leur parlions de Dieu, et, bien qu'ils soient pauvres, ils quittent leurs ouvrages pour nous entendre parler.

18. — Mais s'il y a quelques malades dans la maison, ils ne nous permettent point de sortir que nous ne leur ayons prié dessus la tête, croyant qu'ils doivent être guéris, ou au moins soulagés après nos prières. Et effectivement plusieurs ont été guéris de diverses maladies, en usant d'un peu de terre de Malte, dite terre de S* Paul, que je leur ai fait boire dans l'eau. J'ai envoyé à Malte une liste de plus de quarante qui ont reçu leur guérison par le moyen de cette sainte terre ; et, pour moi, bien que je susse par expérience que la terre de S^ Paul a une grande vertu, nonobstant , j'attribue le meilleur de leur guérison à leur piété et à leur vive foi qu'ils ont aux choses saintes.

Or, comme ils sont, pour l'ordinaire, trois ou quatre familles logées dans une cour, si nous entrons dans une de leurs maisons, qui, pour l'ordinaire, n'est qu'une grande chambre, les autres chrétiens, qui sont logés dans la même cour, viennent aussitôt dans la maison où nous sommes pour nous saluer et nous écouter.

19. — Enfin, sans faire tort ni à la France, ni à l'Italie, par tous les pays que j'ai courus, je n'ai point trouvé de lieu où l'on fasse plus d'estime des choses saintes que l'on fait ici, et je n'ai point trouvé d'endroit où les religieux soient plus aimés et plus estimés, et je n'ai point rencontré dans les esprits dévoyés plus de docilité pour la foi qu'en cette ville d'Alep. Ce la fait passer, parmi

ceux qui en ont une parfaite connai:ssance, pour une des meilleures missions qui soit aujourd'hui dans tout Torient.

20. — Car, si nous voulions faire un journal de tout ce qui se passe ici de mémorable, et composer des i( Lettres Annuelles, » Ton y verrait de très belles choses. Mais nous les laissons faire aux RR. PP. Capucins et aux RR. PP. Jésuites ; car il semble que de tout temps, les Carmes n'ont point voulu d'autres témoins de leurs travaux, ni d'autre récompense de leur peine que Dieu seul : ce qui paraît en ce que, bien que notre Ordre soit le grand père de tous les ordres, et bien qu'il s'y soit fait des prodiges et des miracles, ce nonobstant, nos pères en ont laissé si peu de chose par écrit.

Ce n'est pas que pour cela je veuille blâmer ceux qui écrivent leurs travaux ; car, au contraire, je les estime et les honore et trouve qu'ils font bien de publier ce qu^ils font, soit afin de fermer la bouche aux ignorants et aux envieux, qui pensent que nous mangeons ici le pain du crucifix sans rien faire, ou soit pour animer ceux qui lisent ces belles relations à venir travailler avec nous dans la vigne du grand Maitre et Seigneur, ou au moins à prier pour ceux qui y travaillent. Et, pour ces raisons, si je vois que mes supérieurs l'aient agréable, tous les ans, avec l'aide de Dieu, je veux faire une petite relation d'une partie du bien que je fais ici.

21. — Or, pour retourner à nos pauvres chrétiens que nous avons laissés, quand nous prenons congé d'eux pour en aller visiter d'autres, c'est alors qu'ils témoignent de la tristesse, et, comme à notre arrivée ils nous ont fait une amoureuse plainte pourquoi nous ne venions pas les visiter plus souvent, à notre départ ils nous conjurent de les visiter souvent et de venir remplir leurs maisons de bénédiction par notre présence.

22. — La première année que je fus ici, je ne fis pas grand progrès dans la langue arabe, dont j'ai demandé pardon à Dieu. Cela vint en partie de ma négligence, et en partie aussi des mauvaises nouvelles que nous reçûmes de Rome, quand nous apprîmes que la Sacrée Congrégation avait ôté à nos supérieurs l'administration de nos missions, et, pour cela, un chacun de nous n'attendait que la patente de notre Révérend Père Général pour s'en retourner en sa province, aucun de nous ne voulant se résoudre à quitter sa Mère la Religion, pour sucer le lait d'une nourrice étrangère.

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