Dans le commencement de ma seconde année, jugeant
— Toque Dieu me voulait ici, je me mis à travailler tout de bon, et je commençai par de petits catéchismes que je faisais chez nous, et que je continue de faire encore, tous les dimanches, en langue arabe. Et, de plus, je m*en allais aux 4^oles où Ton élève les petits enfants, ce que je fais encore, et là j'enseignais et enseigne les enfants, non seulement à prier Dieu, mais encore je leur enseigne toutes les choses nécessaires pour le salut de leur âme ; voilà par où j*ai commencé.
Ensuite voyant que je commençais à bégayer en arabe, je me suis hasardé d'entrer dans les maisons des chrétiens. Et comme j*ai aperçu que ces pauvres gens témoignaient une grande consolation de me voir et de m'entendre, cela nl'a donné courage de continuer à les visiter. Or, comme je ne suis pas encore assez riche en langue arabe pour faire les frais de la prédication et de la confession, le fruit que je tâche à faire dans les missions se réduit à quatre choses :
24. — La première est qu'après les avoir salués et après m'être excusé de ce que je ne les visite pas plus souvent, je prends un p?tit enfant, desquels il y a grand nombre, — car c*est une chose digne de merveille de voir ici la fécondité des femmes chrétiennes et la stérilité des femmes Turques, — je prends donc un petit enfant, et après lui avoir demandé s'il est chrétien^ et s'il sait que c'est le signe du chrétien, je lui enseigne qu'il y a un Dieu qui a créé le ciel et la terre, que ce Dieu est unique, qu'il se trouve partout, qu'il voit tout, et qu'en lui il y a trois personnes distinctes, égales en toutes leurs perfections ; l'une desquelles a pris chair humaine dans le ventre de la Vierge, pour nous racheter et nous délivrer de l'enfer ; Lequel, après avoir vécu trente-trois ans avec les hommes, a voulu mourir pour notre salut.
Je leur enseigne les sacrements de l'Eglise, comme Dieu punit les méchants et comme il récompense les bons, ce que c'est que le paradis, le purgatoire et l'enfer, où ils sont, qui sont ceux qui y vont, ce que l'on y fait et combien ils durent ; et je leur enseigne comme hors de la sainte Eglise il est impossible d'être sauvé, et plusieurs belles choses, selon leur portée. Puis je leur enseigne à diverses fois 'e Pater, YAve, le Credo, les commandements de Dieu et de l'Eglise, car je sais cela par cœur en arabe ; et quelquefois, en quittant les enfants, je m'adresse aux grands ; je les interroge je les instruis ; et ils prennent tant de goût à m'entendre parler
que je me vois quelquefois entouré de dix ou douze personnes, qui m'écoutent avec une singulière attention.
Il est vrai que pour donner plus d'autorité à mes paroles, lorsque j'entre dans les maisons, je tire, de dessous notre scapulaire, un crucifix que je porte toujours avec moi ; et, en le leur montrant, je leur dis : ô mes frères, voyez l'image du Maître à qui je sers. Je ne vous demande ni votre or, ni votre argent; je ne désire que votre salut. Notre Saint-Père le Pape, qui est le Vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, m'a ici envoyé pour vous enseigner le chemin du paradis. Aussitôt ils m'entourent et me prennent le crucifix des mains, et c'est à qui le baisera le premier : et voilà la première utilité que je tire de mes visites.
27). — La seconde est que, comme les enfants de ce pays-<5i, ordinairement parlant, n'honorent pas beaucoup leur père et mère, et je ne sais d'où peut provenir ce désordre, si ce n'est que les pères craignant que s'ils viennent à battre leurs enfants, ils ne se fassent Turcs, ils les laissent sans les corriger, souii'rant un moindre mal, afin d'en éviter un plus grand. Les enfants donc, pour l'ordinaire, étant s: mal instruits, je leur enseigne que leur père est le lieutenant de Notre-Seigneur, et que leur mère est la lieutenante de Notre-Dame, et que, quand ils honorent leurs père et mère, ils honorent en leurs places Notre-Seigneur et la S^ Vierge, et que, quand leur père et mère les bénissent, Notre-Seigneur leur donne une longue vie et les comble de bénédictions, en ce monde et en l'autre. Et il me semble, — la louange en soit à Dieu, — que mes petites instructions ont fait du profit, car plusieurs, à ce que j'ai appris, vont, le matin et le soir, saluer leurs père et mère et leur baiser la main.
26. — La troisième utilité que je tire de mes visites est que je tâche de déraciner une très pernicieuse coutume qu'ils ont ici de jurer le nom de Dieu en vain ; car ils disent une certaine parole qui est ot/â//a/i, qui signifie autant que notre jjar Dieu en français ; et ce jurement est si commun ici qu'il se trouvera tel qui le jurera plus de cent fois le jour. Je tâche donc d'abolir cette mauvaise coutume, et leur représente comme ils pèchent contre le second commandement de Dieu, puisqu'ils prennent son nom adorable en vain. Mais il s'en trouve qui sont plaisants ; car, alors que je leur veux dissuader de jurer onallah, ils me répondent avec une certaine naïveté sans malice : mon Père, nous avons toujours cette parole
ouallah en la bouche, parce qu'il n'y a rien de plus doux que le nom de Diou. Alors je leur remontre que le nom sacré de Dieu ne peut point être doux en la bouche de celui qui le blasphème, c'està-dire quand on le jure sans nécessité ; et je leur dis que s'ils ont une si grande passion de proférer le saint nom de Dieu et de goûter sa douceur et sa suavité, que je leur permets de dire : Allah moba-rak ; Aïnneni ta Allah ; Scheiikr Allah ; Elhhambd lellah ( sic ) , c'est-à-dire : Dieu soit béni ! mon Dieu, aidez-moi ; remerciement à Dieu; louange à Dieu. Or, mon travail, par la grâce de Dieu, a déjà fait une grande réussite, et telle que quelques-uns se sont abstenus totalement de jurer, et quelques autres, sitôt qu'ils me voient, me disent : ssaddakni ; meji hhakka, c'est-à-dire : mon père, croyezmoi ; en vérité ; et ils ne jurent plus ouallah, comme ils avaient accoutumé.
27. — La quatrième utilité que je tire de mes visites est qu'après que je leur ai enseigné à prier Dieu, et les articles nécessaires au salut, afin de mettre en pratique un propos que j'ai fait de ne point entrer dans aucune maison sans y faire du profit, j'ai composé quinze ou seize actes parfaitement beaux, savoir un acte de foi, un d'espérance, un d'amour de Dieu, un d'amour du prochain, un acte de contrition, une direction et offrande de toutes les actions à Dieu, un remerciement des bienfaits reçus, un acte de pardon aux ennemis, un acte à Notre-Dame et un à l'ange gardien, le tout brief, mais fervent et enflammé ; et je profère les dits actes avec une voix un peu élevée, parole après parole, le crucifix en la main ; et je fais que tous les assistants, petits et grands, jeunes et vieux, hommes et femmes, les disent pareillement avec moi. Après, nous ajoutons un Pater, un Ave et le Credo, le tout en arabe. Mais vous auriez une sensible consolation de voir cela ; car vous en voyez plusieurs qui se frappent la poitrine et qui pleurent de dévotion eu faisant ces actes.
28. — Or, voilà les motifs principaux que j'ai de mes visites; et je les fais encore afin que, parla conversation, je vienne à apprendre la langue, laquelle s'apprend et plus facilement et plus complètement dans la conversation que dans l'étude, outre que l'on se forme l'oreille à cette difficile langue, et que l'on apprend les diverses façons qu'ils ont de l'énoncer.
29. — Outre ce que j'ai dit ci-dessus, je ne laisse pas, quand Toccasion se présente, et même quand elle ne se présente pas, je la
fais venir à propos ; je ne laisse pas, dis-je, — particulièrement lorsque je parle à nos hérétiques — de leur montrer qu'il ne peut y avoir qu*une vraie foi chrétienne, comme il n*y a qu'un seul messie; et je leur montre l'unité de l'Eglise du Fils de Dieu, et qu'il ne peut y avoir qu'un seul vrai chef de l'Eglise, qui est le successeur de S* Pierre, qui est notre Saint-Père le Pape ; qu'il est impossible de se sauver hors de la véritable Eglise Romaine.
30. — Je leur montre aussi la nullité de leurs confessions, et ils m'entendent volontiers discourir là-dessus ; et j'en trouve plusieurs qui demandent à se confesser à moi ; mais comme je ne présume pas savoir assez d'arabe pour pouvoir confesser, je ne veux pas m'exposer.
Je leur enseigne comme il faut qu'ils se préparent pour faire une bonne confession générale, et quand je les ai bien disposés, je prie le R. P. Bruno de les aller cenfesser. Et^ en effet, il a confessé ceux dont je vais écrire les noms, et Dieu, à qui en soit tout l'honneur, toute la louange et toute la gloire, a bien daigné se servir de moi pour les réduire à la foi catholique, apostolique et Romaine.
31. — La première qui se convertit par mon entremise fut une femme veuve, âgée d'environ septante ans, Surienne de nation ; sa maison est dans la ville neuve, autrement dite Gedaydé^ dans une rue qu'ils appellent Kokak-el-Kall, en la seconde maison à main droite tirant vers les sépulcres . En janvier 1657.
La seconde qui se convertit par mon entremise fut une femme veuve, de foi chrétienne, âgée d'environ 50 ans, nommée Padrieh, Son père s'appelait Fargiella ; son mari se nommait Yacoub ; il était orfèvre ; sa maison est en Gédaydé, en un quartier nommé Seyd^Omar, En mars 1657.
La 3™® conversion, en laquelle il plut à Dieu se servir de moi, arriva de la sorte ; j'entrai dans une maison de Suriens, où il y a cinq ou six familles. Je commençai à parler de la vérité de notre foi, et je me mis un peu de ferveur. Il y avait environ six ou sept femmes présentes ; enfin, il y eut une jeune fille de 15 ou 16 ans, quiétaitdela troupe, qui eut envie de se faire catholique. Je ne pensais avoir gagné que cette fille ; mais quand le R. P. Bruno se présenta pour la confesser, quatre autres femmes, qui avaient été présentes à mon pauvre petit discours, voulurent encore se confesser. Et, en effet, elles firent profession de notre sainte foi. Il restait encore dans la dite maison la belle-mère de Thomas , fille du curé
Tourna Surienne de nation, qui ne voulait point entendre parler de conversion. Je ne perdis point courage pour cela ; j'allais souvent dans la dite maison ; j'enseignais la petite fille de la dite femme, nommée Marina^ qui témoignait une grande joie de me voir. La fille du dit curé tomba malade ; je la visite ; je lui fais boire de l'eau où il y avait de la terre de S^ Paul dedans ; elle guérit de la fièvre ; et enfin, par la persévérance, je la gagnai, et je la fis confesser au R. P. Bruno, de sorte qu'à présent elle nous veut beaucoup de bien. Sa maison est en Gédaydé, vis-à-vis les murs de la ville, proche la fontaine dite Kastal lilclùr.
En juillet et août 1657, une femme Surienne âgée d'environ 40 ans, et deux de ses filles, une âgée de 18 ans et l'autre de 10, et un jeune garçon, son fils, âgé de onze ans, se sont pareillement convertis et confessés au R. P. Bruno ; leur maison est en Gédaydé, dans une rue appelée Zakak-ess-Syssah.
En septembre 1657, il y avait une femme Arménienne, vieille hérétique, — car on tient qu'elle a près de six vingts ans, — fort attachée à ses erreurs. Notre-Seigneur s'est daigné servir de moi pour la convertir; elle s'est confessée au R. P. Bruno. C'est la môre du trucheman des Anglais. Sa maison est en Gédaydé.
32. — Il restait dans la maison du dit trucheman des Anglais sa femme à convertir: car tous les enfants sont catholiques. Enfin, grâces à Dieu, elle a suivi leur bon exemple, et elle s'est pareillement confessée au R. P. Bruno. Car nous avons cette coutume, quand nous les convertissons, de leur faire abjurer leur hérésie, et de leur faire faire une bonne confession générale de toute leur vie ; car la plupart de leurs confessions sont sacrilèges, ne disant qu'une partie de leurs péchés et encore en général. Car voilà la forme de la confession des Suriens : Ana Katy ou Katyeh\ halafna ; gadabna; ssarakna ; etc., c'est-à-dire, je suis le pécheur ou le péché ; nous avons juré, menti, dérobé, enfin nous n'avons laissé chose aucune que nous n'ayons fait. Après cette belle confession, qui sert aussi bien aux grands pécheurs comme aux petits, les prêtres disent des oraisons sur leur tête. Et cette façon malheureuse est tellement en usage parmi les chrétiens de ce pays, que quand ils nous veulent prier de les confesser, ils nous disent ; Abouna sally ala rassi, c'està-dire: Mon Père, priez sur ma tête. J'ai fait cette petite digression pour expliquer la confession des chrétiens de ce pays. Je retourne.
En septembre 1657, une femme âgée environ de 26 ans, de la nation Arménienne, nommée Katon^ femme de celui qui a soin du camp de Bichir, appelé Safar Oda-bachi. Elle s'est convertie et confessée. Sa maison est en Gédai/dé, derrière l'église des Suriens, proche le curé Aslan, Surien.
Une jeune fille Surienne, âgée de 14 ans, dans la maison du chiammas Hanna, le Maronite, s'est convertie et confessée au R. P. Bruno. Sa maison est en Gédaydé, proche le truchenian des Anglais.
Dieu s'est encore servi de moi pour la conversion d'une femme Grecque âgée environ de 50 ans, nommée Saïdeh veuve d'un procureur de la nation Grecque, nommé Koxda , et sa fille âgée d'environ 20 ans nommée Aylaneh, femme d'i4éoM Kouer, s'est convertie, et toutes deux se sont confessées au R. P. Bruno.
En Gédaydé, en la rue qu'ils appellent Zokak^l^Arbaïn, deux femmes Suriennes, une âgée de 35 ans et une de 18 ans^ se sont converties et confessées ; et aussi dans la même maison, une fille Surienne âgée de 20 ans. C'est vis-à-vis la maison d'un marchand Surien nommé Scheukrallah,
Le 24 décembre 1657, la fille d'un curé Surien s'est convertie et confessée ; elle est âgée de 18 ans ; sa maison est à Gédaydé.
Le F janvier 1658, en la maison du Kouaja Daoud, Surien, la femme du dit Kouaja, âgée de 40 ans, la mère de la dite femme âgée de 60 ans, le fils du dit Kouaja, nommé Soliman, et sa sœur Agramya , âgée de 8 ans, tous quatre se sont convertis et confessés.
Le 3 janvier 1658, en la maison du diacre Fargiallah, Surien,
sa femme, deux de ses filles, l'une nommée Mariam, l'autre Hanné, et son fils nommé Namotallah, âgée de 15 ans, tous quatre se sont convertis et confessés au R. P. Bruno.
En janvier 1658, la femme de Hanna, Grecque de foi, âgée de 27 ans^ s'est convertie et confessée.
En janvier 1658, deux filles, de foi Grecque, une de 18 ans et l'autre de 15, se sont converties et confessées au R. P. Bruno. Leur père est boulanger ; leur maison est en Gédaydé, proche le Kahoué de Bichir, derrière le bain.
En janvier 1658, une femme. Grecque de foi, âgée de 25 ans, s'est confessée et convertie au R. P. Bruno. Sa maison est hors de la
ville, proche l'église des Maronites, et la dite s'appelle mar Elias.
En février 1658, la fille d'un marchand Surien, nommée Safarieth âgée de 16 ans, mariée au fils du curé Tourna, Surien, s'est convertie et confessée au R. P. Bruno. Elle loge hors la ville, en Gédaydé, proche le trucheman des Anglais.
Voilà ceux et celles à la conversion desquels il a plu à Dieu se servir de moi, quoique indigne. Il y en avait encore d'autres ; mais comme je doute qu'ils soient retournés à leur vomissement, je n'ai pas voulu les écrire.
33. — Or, jugez de là si moi qui à peine puis-je m'énoncer, qui n'ai pas la réputation, ni la science ni la vertu du R. P. Bruno, et qui ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales, si, dis-je, avec l'aide de Dieu, j'ai fait le fruit susdit, que n'aura point fait le R. P. Bruno. A la mienne volonté qu'il se donnât la peine d'écrire le bien qu'il fait ici, il est vrai que l'on verrait des choses dignes d'éternelle mémoire. Mais il a tant d'affaires qu'à peine trouve-t-il du temps pour composer ses sermons ; et s'il ne disait son office hors de la maison, il aurait bien de la peine à trouver du temps pour le dire dedans, à cause des chrétiens qui abordent en notre maison, et viennent à lui, comme à leur père, pour chercher du soulagement à leurs nécessités et des paroles spirituelles. 11 sort tous les matins après la messe, et il emploie huit heures, tous les jours, à visiter et consoler nos pauvres chrétiens. Il est leur père ; il est leur mère ; il est leur procureur ; il est leur refuge ; et quand ils ont quelque affliction, ils viennent aussitôt chez nous, pour y chercher de l'assistance ou de la consolation, et ils ne sont point frustrés de leur attente. Je me suis souvent étonné comme le R. P. Bruno pouvait suffire pour tant d'affaires.
34. — Or bien que je ne sache pas tous ceux qui se sont convertis, l'année passée, par son entremise, je veux nonobstant écrire le nom de quelques-uns qui sont venus à ma connaissance.
Premièrement : Deux diacres Suriens, entants de curés, un, fils du curé AslaUy et l'autre, fils du curé Touina, se sont convertis et confessés, et témoignent une grande ferveur. Ils ne veulent plus servir aux messes de leurs prêtres, comme ils faisaient auparavant, à cause que ceux qui servent aux messes des Suriens, sont obligés de nommer le nom de six hérétiques que les Suriens tiennent pour leurs patriarches ; ils les appellent abaatna, c'est-à-dire nos pères; les noms de ces bonnes gens sont Dioscore, Sévère, Barsome, Antlii-
mos, Yacoub-el-Braday, — duquel ils ont pris la dénomination de Jacobites ; — pour le sixième, je ne m'en souviens pas.
Un des principaux marchands d'entre les Jacobites ou Suriens, nommé Kouaja Abdallah, et son fils aîné, âgé d'environ 30 ans, se sont convertis et confessés tous deux au R. P. Bruno. Leur maison est en Gédaydé, proche le Kahoné de Bichir.
Un autre marchand Surien, des principaux de cette nation ou secte, nommé Scheukr- Allah, s'est converti et confessé, et est à présent parfait catholique. Je travaille depuis deux ou trois mois à M conversion de la femme du dit marchand, et à celle de sa sœur, et j'espère qu'avec la toute-puissante grâce de Dieu, nous en viendrons à bout.
Un Surien qui était procureur de cette nation, c'ést-à-dire le surintendant, nommé Ehia s'est converti et confessé, et témoigne un grand désir de persévérance.
Un certain Surien, nommé Fathallah fils de Chamaon^ s'est converti et confessé.
Un des principaux des Suriens, nommé Joseph Ehia , s* est converti et confessé au R. P. Bruno. Sa maison est en Gédaydé, proche le Kahoué de Bichir.
Un certain Arménien fort âgé était grandement malade ; le R. P. Bruno le visita et fit si bien qu'il le fit entrer dans le bon chemin. Il s'est confessé et communié ; sa maison est en Gédaydé, en la rue <Ute Zokak-^l-KalL •
Depuis 3 ou 5 jours, la femme du curé Tourna, Surienne. s'est convertie et s'est confessée et communiée au R. P. Bruno.
La fille du procureur des Suriens, âgée d'environ treize ans, s'est convertie et confessée au R. P. Bruno.
35. — Je veux encore ajouter ici deux conversions qui ont été fort célèbres- La, première fut du procureur des Grecs, qui fut accusé de sa nation. Notre Bâcha le fit prendre et emprisonner; et sa nation fut si animée contre lui qu'elle donna au Bâcha une grosse somme d'argent afin qu'il le fit mourir ; ce qui fut fait. Mais auparavant sa mort, il désira parler au R.P.Bruno, qui le visita en sa prison, le convertit, leconfessaet communia; et il mourut en parfait chrétien; car le Cadi lui offrit la vie s'il voulait se faire Turc ; mais il aima mieux mourir que de perdre sa foi et son âme. Les Grecs ont soutfert de grandes concussions et avanies depuis la mort du dit
procureur, qui se nommait Eben Doumart, et on croit que c'est son sang innocent qui crie vengeance devant Dieu. (1)
Le R. P. Bruno et moi travaillons depuis plusieurs mois à la conversion de la mère, de la femme, de la fille et de la sœur du dit procureur. Mais nous n'avons pas pu encore en venir à bout; car les Grecs, bien qu'ils soient les moins éloignés de notre foi, sont pourtant les plus difiîciles à convertir. Nous espérons pourtant, avec l'aide de Dieu, que notre persévérance l'emportera, et que les quatre susdites personnes se convertiront ; car elles font grande estime de nous. Mais comme la mort tragique du procureur est encore fraîche, elles ne veulent pas la pardonner à ceux qu'elles en croient les auteurs, et c'est ce qui est cause qu'elles font difficulté de se convertir.
36. — L'autre conversion mémorable est celle de l'évêque des Grecs, lequel, 'reconnaissant que hors la S*® Eglise Romaine personne ne peut se sauver, s'est fait catholiqne et a fait sa confession générale au R.P. Bruno. Cette conversion est d'une très grande importance ; car, comme les Grecs voient que leur évêque nous estime et nous aime, ils nous donne facilement l'entrée dans leurs maisons, et donnent plus de créance à notre doctrine.
37. — Mais une des plus belles actions du R. P. Bruno est qu'il a si bien ménagé auprès du patriarche du mont Liban, qu'il a fait consacrer archevêque un certain brave personnage, nommé Andraous, lequel ayant suivi autrefois l'hérésie des Jacobites ou Suriens, avait été converti par le R. P. Bruno. Le dessein de notre dit Père était que le seigneur Andraous ayant été consacré par l'entreniise de notre Consul, on le pourrait installer pour évêque de la nation des Jacobites ou Suriens, et qu'ainsi, par son moyen, on viendrait à gagner toute la nation Jacobite ; ce qui réussit assez heureusement ; car notre Consul, qui cherche tous les moyens pour rendre service à Dieu et à sa sainte Eglise, voyant une si belle occasion de manifester sa piété, employa ses biens et son autorité pour faire réussir ce glorieux dessein. L'évêque Andraous, arrivé en Alep, logea chez nous, et par adresse il s'est installé dans l'église des Suriens, re^u des prêtres, agréé du peuple. Mais comme il commença avec un peu de ferveur à vouloir déraciner leurs erreurs, les
( 1 ) Il s'agît du martyre de David : of. Doc. I, 457 et IL 6.
prêtres s'ofifensèrent contre lui, et, entre autres, un sien frère, partisan juré de l'hérésie d'Eutichès et de Dioscore, lui donna plus lie peine; de sorte que se voyant contrarié par ceux mêmes qui devaient lui prêter main forte, tout déplaisant, il se retira au mont Liban, vers le Patriarche du dit lieu, notre Consul faisant les frais (le son voyage comme il avait fait en son séjour.
Le R. P. Bruno ne perdit pas courage pour cela ; car il envoya à Rome un de nos frères, nommé le frère Alexandre, pour avoir les ordres de Sa Sainteté touchant la façon avec laquelle le bon évêque Andraous se pourrait gouverner avec la nation Jacobite, et ce qu'il pourrait permettre. Nous attendons les expéditions de Rome ; et de l'autre cùté nous attendons le retour du dit évêque Andraous, lequel nous a dit être sorti du mont Liban pour venir une seconde fois s'installer dans l'église des Suriens, afin de tâcher à les réduire tous à la foi catholique. Que cette affaire réusisse ou non, devant Dieu le R. P. Bruno aura une grande récompense ; car il a fait tout ce qu'un prudent et parfait missionnaire puisse faire pour faire réussir un si glorieux dessein. ( 1 )
38. — Changeons maintenant de discours et disons un mot de la faron que nous la passons avec les Turcs, afin que vous ne pensiez pas que nos roses soient sans épines ; vous saurez que nous recevons assez souvent du déplaisir de certains jeunes Turcs, quand nous allons visiter nos chrétiens. Car quelques-uns nous crachent au visage, et d'autres nous prennent à la barbe, et d'autres nous tiraillent par les h'^.bits ; quelquefois ils nous jettent des pierres, et quelquefois ils nous injurient, nous disant : ia kafer ; ta malehoun ; ia kanzir ; c'est-à-dire, o apostat, ô infidèle, ô maudit de Dieu. D'autres fois, ils prennent de la craie et vont au-devant de nous faisant des croix sur les pavés où nous devons passer, afin que nous les foulions aux pieds. Mais ce que nous entendons le plus souvent retentir à nos oreilles, c'est cette injure : Frangi k ukou tariss aboukoii, qui est une injure infâme. Mais avec la patience, avec un visage allègre et avec de bonnes paroles^ nous venons à bout de tout.
39. — Mais aussi d'autre part, quand nous sommes sortis de la ville et que nous sommes arrivés en i édaydé, qui est comme une ville neuve, où logent la plupart des chrétiens, nous trouvons
, ( 1 ) Cf . Doc. I, p. 450 etc.
leurs enfants qui nous viennent baiser les mains devant tout le monde^ et chacun d'eux nous invite à le visiter, et c'est à qui nous attirera dans sa maison. Mais quand nous y sommes entrés, ils courent aussitôt à leurs pères et mères, aussi contents comme s*ils avaient gagné beaucoup d'argent, et, tout jubilant d'allégresse, ils vont criant : Abomia gia, Abonna gia, c'est-à-dire notre Père est venu ; car c'est ainsi qu'ils nous appellent ; et aussitôt leurs pères et mères nous font les caresses que je vous ai décrites ci-dessus.
40. — Au reste, vous devez savoir que ces pauvres chrétiens sont fort dévots à tout ce qui vient de chrétienté, comme images, croix, médailles et agnus Dei. Plusieurs disent qu'ils ne sauraient prier Dieu s'ils n'ont un chapelet, et ils tiennent leurs maisons bénites, quand il y a une ou deux images dedans. Et ainsi nous nous donnons l'entrée dans leurs maisons par ces vétilles.
Au reste vous devez savoir que la dévotion du saint scapulaire est ici grande, et que plusieurs de l'un et l'autre sexe portent ce précieux habit de Notre-Dame. Il y a quelques années que cette dévotion était plus célèbre, parce que, tous les seconds dimanches du mois, nous faisions une procession et faisions la prédication dans notre chapelle. Mais craignant que l'on nous fît des avanies, comme Ton a fait aux Pères de Hiérusalem, aux Pères Capucins et aux Pères Jésuites, nous avons interrompu cette dévotion extérieure jusques à une meilleure saison.
41. — Si vous voulez savoir ce que c'est g^vl* avanie, c'est qu'ils vous font une querelle d'allemand, vous faisant accroire que vous avez fait contre les ordres du Grand Seigneur ; et, là-dessus ils nous condamnent à partir, ou cinq mille piastres qu'il faut payer sans appel.
42. — Vous devez savoir encore que le nom de la grande S*® Thérèse est fameux ici aussi bien qu'en France, y ayant plusieurs chrétiens qui portent ce beau nom et qui ont voulu le donner à leurs filles.
43. — Encore vous veux-je dire un mot de notre façon de vivre. Premièrement vous devez savoir que nous conversons par ensemble avec un grand respect, amitié et correspondance, en telle sorte toutefois que nous conservons une particulière déférence au R. P. Bruno, notre supérieur, avec lequel nous vivons comme des enfants envers leur bon père, de sorte que quand on nous envoie quelques images, chapelets ou médailles pour distribuer à nos
chrétiens, nous les partageons entre nous également, la bonté du R. P. Bruno étant telle qu'il veut que tout soit commun entre nous. Pour notre vivre corporel, bien que ce soit le moindre de nos soins, nonobstant, pour vous en dire ce qui en est, il n'arrive pas à Tabondance qui se retrouve dans nos couvents. Car, outre que nous sommes fort pauvres, le poisson est ici très rare et fort cher. Je TOUS dis la vérité quand je vous assure que nous n'en mangeons presque point, si ce n'est quelquefois, lorsque les marchands nous en envoient par aumône, de sorte que notre vivre d'ordinaire est des légumes et un couple d'œufs et quelquefois de la mauvaise herbe.
Pour nos récréations, elles consistent en ce qu'après le repas nous restons quelque temps à la table et nous parlons l'un avec l'autre, car pour le jardin nous n'en avons point d'autre qu*un qui est au-dessus de notre terrasse, qui n'est pas du tout si grand que le jardin du bassin de notre couvent de Paris, car sa grandeur est comme un de nos lits, de sorte qu'en moins de deux Ave Maria^ on en peut faire trois fois le tour.
44. — Ce que je viens de dire n'est pas pour me plaindre ; car je suis bien aise de m'être privé, pour l'amour de Dieu, des consolations et des assistances qui se retrouvent dans nos communautés et qui ne se rencontrent point ici ; mais c'est pour fermer la bouche à ceux qui pensent que nous soyons ici dans la cocagne et que nous abondions de toutes choses ; et pour moi, à ce propos, je vous dirai la vérité de la façon que je la pense, c'est que j'estime qu'un missionnaire fait un acte beaucoup plus héroïquedequitter sa communauté pour se sacrifier pour le service des missions, qu'il n'a fait alors qu'il a abandonné ses parents et ses biens pour se sauver dans le paradis de la religion. Au surplus, que personne ne pense que les religieux vivent ici à leur liberté ; car je vous assure qu'il faut être ici plus sur nos gardes que dans nos couvents, car nous sommes regardés de tous ; et les missionnaires peuvent dire d'eux ce que S^ Paul a dit de soi et des autres apôtres : Spectaculum facti sumus Deo et angelis et hominibus.
45. — Encore vous veux-je dire un mot de notre maison. Elle est située dans un grand camp ou caravansérial ; elle est composée de cinq chambres : une nous sert de chapelle ; les quatre autres serrent à nous quatre ; il y a de plus une petite cuisine, un petit réfectoire et un magasin pour mettre le bois, le charbon et nos
autres provisions. Nous payons tous les ans pour le louage quarante et ciuq écus.
46. — Au surplus, si vous demandez par quel moyen nous pouvons subsister, je vous répondrai qu'auparavant que la Sacrée Congrégation se fut appropriée la surintendance de nos missions, nos supérieurs majeurs, qui nous gouvernaient avec une providence paternelle, nous envoyaient tous les ans de Rome une somme qui était suffisante pour notre subsistance. Mais, depuis cet accident, nous n'avons rien reçu de la Sacrée Congrégation. Pour les aumônes, nous en avons fort peu. Pour les messes, fort peu de personnes nous en font dire ; et nous nous trouverions heureux si pour tout revenu nous avions l'aumône de nos messes, selon que l'on la trouve à Paris : car ayant à appliquer plus de mil messes. Tannée, nous tirerions du seul autel plus de cinq cents livres de rente. Et ainsi si V. R. voulait nous procurer l'aumône de quelques messes, je vous assure que nous les dirions fort fidèlement, et que nous vous resterions particulièrement obligés.
Il est temps que nous pensions à l'avenir : car, bien que Dieu pourvoie à tout, il veut encore que nous nous aidions nous-mêmes ; ce que le R. P. Jean-Pierre nous a procuré par ses travaux et par ses soins ne peut pas durer longtemps. Nous espérons toutefois que celui qui a soin des vers de terre et qui nourrit ses propres ennemis, n'abandonnera pas ceux qui ont tout laissé pour son amour, et qui n'ont point d'autre dessein que la manifestation de son saint nom et que l'augmentation de sa gloire.
47. — Le R. P. Jean-Pierre vous envoiera, dans peu de temps, une relation plus ample et mieux ordonnée que celle-ci, dans laquelle il décrira la fondation de cette mission, son commencement, son progrès et ses fruits, et les contradictions qu'elle a souffertes. Le dit Père, depuis son retour de France, s'est remis à l'arabe de bonne sorte, et il y a fait un notable progrès, de sorte qu'il espère dans peu de temps soulager, avec l'aide de Dieu, le R. P. Bruno, non seulement dans les confessions, mais encor dans les prédications ;et moi je ferai mon possible pour le seconder.
Voilà, mon Révérend Père, un petit abrégé de ce qui se passe dans notre mission d'Âlep. Il n'y a ici ni ornement ni éloquence dans ce petit discours ; aussi ne l'ai-je pas fait pour paraître au dehors, mais seulement pour servir de divertissement à une de vos récréations et pour animer nos bons frères.
48. — Avant que de finir, je veux ajouter encore en abrégé quelques choses mémorables qui se sont passées en notre ville d'Alep, en Tannée 1657.
La première fut la sortie de notre Bâcha précédent, nommé Murthaza qui fut une des choses les plus magnifiques et belles que j'aie jamais vue; tout ce que j'avais vu à Rome, — je parle de la pompe extérieure, — n'approchant point de la beauté de cette superbe sortie, où parurent quatre ou cinq mil cavaliers, montés sur de beaux chevaux, avec de grandes richesses.
La seconde chose qui s*est passée digne de remarque est l'enterrement de l'Ambassadeur du Grand Mogor, qui fut curieuse dans sa bizarrerie. Il retournait de Constantinople et pensait retourner en son pays ; mais il laissa ici son corps, et son âme aux démons.
La troisième fut l'entrée de Hassan Bâcha, qui est à présent notre gouverneur, qui fut belle à voir pour la quantité de beaux chevaux et de chameaux qui y parurent (1).
La quatrième fut une fête solennelle qu'ils appellent ziné, qu'ils firent en signe de réjouissance, à cause de la reprise de Ténédo sur les Vénitiens, toutes les boutiques des marchands étant ornées de tapis, coussins et riches étoffes, durant trois jours et trois nuits. Les rues où sont les boutiques des marchands, qu'ils appellent bazars, étaient éclairées par quantité de lampes allumées.
La cinquième fut une ordonnance que le lieutenant du gouverneur fit, par laquelle il défendit aux chrétiens de porter des bonnets de velours, des souliers jaunes, des ceintures rouges, et ordonna que quand ils entreraient aux bains, ils sonneraient une clochette. Mais les chrétiens, avec de l'argent, se sont' délivrés de cette persécution.
49 — Il y a environ un mois que notre Bâcha fit empaler dix ou douze hommes que l'on accusait d'avoir fait effort pour dérober l'argent du karage, que l'on envoyait d'Alep en Constantinople.
50. — Ce karage est un certain droit qu'ils tirent de chaque chrétien, lorsqu'il est arrivé à l'âge de 15 ou 16 ans, prenant cinq ou six piastres par tête, aussi bien des pauvres que des riches.
51. — Voilà, mon Révérend Père, ce qui s'offre pour le présent
(1) Cf. Mémoires d'Arvieux, h 459 etc. et Vte de Pfcquet, p, 37 etc.
de vous faire savoir touchant notre mission, de laquelle plusieurs jusques à présent n'ont tenu compte, à cause qu'ils ont ignoré le service qu'elle rend à la sainte Eglise, et l'honneur qu'elle fait à notre sainte religion.
52. — Je prie V. R. de nous recommander aux prières de notre sainte communauté de Paris, afin qu'il plaise à Dieu protéger^ maintenir et augmenter nos missions, et nous donner les talents et les habitudes qui sont requises en des missionnaires apostoliques, à laquelle il a plu à l'infinie miséricorde de Dieu de nous appeler, afin qu'après avoir beaucoup travaillé en la vigne de Notre- Seigneur, nous soyons assez heureux pour recevoir de la divine miséricorde la même récompense que les apôtres ont reçue de leurs travaux, je veux dire que nous soyons trouvés dignes pro nomine Jesu contumeliam pati^ et que nous soyons tous couronnés de la précieuse auréole du martyre. Ce sont les souhaits, Mon Révérend et très honoré Père, de votre très humble et très fidèle sujet et serviteur en Notre-Seigneur Jésus-Christ,
FRERE ANSELME DB l'âNNONCIATION,
Carme déchaussé et missionnaire indigne d'Alep (1)
( 1 ) Â cette époque passèrent par Alep de nobles voyageurs, se dirigeant vers TExtrême Orient ; ils nous ont laissé leurs impressions que nous notons
Ce fut, en janvier 1661, Mgr delà Motte-Lambert, évoque de Bérjte. Voici ce récit :
(( Nous entrâmes dans Alep le jour de la conversion de StPaul. Nous allâmes avec les autres Français, qui étaient avec nous, descendre à la maison de M. le Consul, qui était pour lors M. Picquet. L*emploi de Consulat est fort considérable en ce lieu-là, quand celui qui en a la charge 8*en acquitte avec la dignité nécessaire. Nous sommes témoins de la i*éputation que ce Consul s^est ac({uise, non seulement parmi les chrétiens, dont il était le protecteur en tout ce pays, mais encore parmi les Turcs, aupi^ès des Bâchas et autres officiers de la ville. Aussitôt qu*il eut appris notre arrivée, il envoya offrir sa maison et sa table à M*" de Béryte, et sa civilité fut telle que Ton n*y pût résister. Il fallut accepter Tun et Tautre durant tout notre séjour en cette ville.... Comme il connaissait de longue main la mauvaise foi de la plupart des Turcs à Tendroit des chrétiens, puisqu'ils font gloire de les tromper par de perpétuelles avanies, il prit le soin lui-même de faire mettre par écrit le marché avec le janissaire, qui était chef et maître de la caravane, que nous trouvâmes, â notre arrivée, prête k
partir pour Babylone. Les Francs, o*est-à-dire au langage des Turoa les chi^étiens d'Europe^ qui Yojagent en leur pays, passent dans leur esprit pour riches , ce qui les tente d^essajer tons les moyens de les surprendre : cest oe qui oblige les Francs de paraître les pJus pauYres qu*ils peuvent, soit dans leurs habits et leur train, soit dans leur dépense ; on ne montre jamais d'argent, et on n'emploie que de la petite monnaie, qui est à J'usage des paavi*es....
Les Jésuites, les Capucins et les Carmes déchaussés ont leur résidence en cette Tille depuis plusieurs années : ils travaillent avec beaucoup de fruit et d'union entr*eux. Il n'y aurait rien plus facile que de ramener tous les schismatiquea à la pureté de la foi, pourvu qu*on se conciliât l'amitié de leurs supérieurs, qui ne suivent leurs erreurs que par intérêt, et lesquels on pourrait, aisément engager dans un meilleur parti : ce que les missionnaires ont fait depuis le Consulat de M' Picquet, pour la réduction de quelques-uns d*entr*eux, en est une preuve suffisante. Tous ces missionnaires souffrent une grande pauvreté ,* car ils ne prennent jamais rien des chrétiens de ce pays> qui sont presque tous pauvi*es et misérables, et ils sont peu assistés d'Kurope* Cependant leurs travaux sont grands, étant obligés, pour prêcher et instruire les chi*éti6ns, d'aller de maison en maison, ne leur étant permis d'avoir aucune église publique.» ( Relation du Voyage de Mgr VEvéque de Béryte, vicaWe apostolique du royaume de la Cochinchine,.. par M. de Bourges, prêtre, missionnaire apostolique. 2* éd. Paris, (1668), p. 33-37).
En février 1662, François Fallu, évéque d'Héiiopolis, arrivait à Alep. Voici ce qu^il en écrit :
«J'eus la consolation de voir à Alep une des plus florissantes missions qui soit dans le Levant : neuf ou dix mission nairos de divers ordres, foi*t unis entr'euz, ne cessant jour et nuit de s'appliquer à la conversion des schismatiques et des héj'étiques de diverses sectes. »
Il repasse par la môme ville, en 1665, allant en Europe, et il écrit :
«Après avoir traversé la Mésopotamie... je me rendis À Alep, où j'eus la consolation de voir les progrès de nos religieux Français pour la réduction des schismatiques et des hérétiques à la pureté et à l'unité de notre sainte foi. L'ordre qu'ils gardent en leur conduite pourrait servir de modèle à toutes les missions du monde ,* ils travaillent de concert, sous la protection de M*^ Baron, Consul de France en cette viile-là, et qui fait heureusement servir l'autorité, que sa charge lui donne, pour faire avancer les affaires de Dieu. J'avais besoin de trouver, à mon arrivée k Alep, un ami aussi généreux que lui; j*étai8 extrêmement abattu, après une marche de pi*ès de cinquante jours que j'avais faite depuis Babylone, durant une saison froide et pluvieuse. Le bon traitement que je reçus chez lui, durant près d'un mois, répara mes forces pour continuer mon voyage.» {Relation abrégée des Missions et des Voyages des Eoéques Français, envoyés aux royaumes de la Chine, Coehinehine, 7}>7iquin et 5lam, par Messire François Fallu, évoque d'Héiiopolis. Paris ( 1668 ) p. 13 et 54 ).