‹ Documents inédits sur Philippe de CommynesChapitre 5 sur 34 · PROCÈS POUR LA SUCCESSION D'ARGENTON · texte numérisé non relu

PROCÈS POUR LA SUCCESSION D'ARGENTON

(première partie)

La lutte commença le lendemain même du jour où le dernier des d*Argenton avait cessé de vivre. Le 13 décembre 1461, Brunissant se rendit à Argenton : l'entrée du château lui fut interdite par Marguerite de Razille. Elle resta dans la ville, se dit principale héritière d'Antoine, prit possession officielle de la baronnie, en perçut quelques fruits et y institua des officiers.

D*un autre côté, les intrigues continuèrent avec Marguerite de Razille. Louis Chabot obtint qu'elle le fit entrer de nuit, par la poterne, dans le château, avec une grande quantité de gens d'armes. Dès lors lui aussi se dit seigneur d'Argenton, en vertu du prétendu transport qui lui avait été fait. Il promit à tous les serviteurs d'Antoine de les laisser jouir des avantages qui leur avaient été assurés et, par deux protocoles du 19 décembre, il donna à Marguerite de Razille, pour son douaire, les terres de La Motte-Coppoux, Gourgé, Souvigné, Pressigny et leurs appartenances, et dans le cas où elle serait troublée, il lui assigna Moncontour ou La Grève. Il assuma sur lui toute la responsabilité de

son entrée au château, et donna à Jean de Razille la capitainerie d'Argenton, sa vie durant. Toutes ces précautions prouvaient surabondamment qu'Antoine n'avait pas prescrit à Marguerite de Razille d'ouvrir les portes du château à Chabot aussitôt après son décès.

Le 26 décembre 1461, Jean de Chambes fut appelé â Argenton par Brunissant pour traiter la question des arrérages des 2,200 livres de rente qui lui étaient dues sur la succession. Leurs conseillers, venus de Poitiers, firent un projet d'accord par lequel Jean de Chambes offrait à sa belle-mère de lui donner 2,000 écus pour payer ses dettes criardes, de lui allouer 600 livres de provision par an, et de l'acquitter de sa part de 2,200 livres de rente. La discussion dura quinze jours sans qu'on pût s'entendre.

Pendant ce temps Louis Chabot poursuivait Brunissant de ses obsessions. Pour la déterminer à lui transporter son droit de succession, il lui offrait également 2,000 écus, la terre d'Argenton pour sa provision, sa vie durant et, en cas d'empêchement, les terres de Marnes et de Moncontour.

Brunissant n'en continuait pas moins d'agir en qualité de dame d'Argenton. Le 12 janvier 1461/2, comme principale héritière d'Antoine, elle offrit à Jacques de Montbrun, seigneur de La Haye et de La Fougereuse, de lui faire hommage de la terre d'Agenais. Le 19 janvier elle scella des Lettres où elle s'intitulait « dame d'Argenton ». Elle semblait d'ailleurs peu disposée à accepter les propositions de Chabot qui n'était riche qu'en belles promesses, mais ne pouvait lui donner d'argent comptant; or elle « estoit très fort souffreteuse et indigente ». Cependant, si Jean de Chambes et sa femme n'avaient pas épargné les démarches près d'elle, Chabot, en compagnie du sire de Jarnac, multipliait ses visites. Mais « il n'avait « pas ung denier à bailler » à Brunissant qui, disent les

MémoireB, « estoit une femme subtile et de grant entende dément, et ses conseillers estoient tre^; notables gens « et de grant renom. »

Voyant qu'il n*obtenait aucun résultat, Jean de Chambes formula une requête en la cour du sénéchal de Poitou, en exécution de laquelle le château, la terre et la seigneurie d*Argenton et autres héritages laissés par Antoine furent saisis en la main du roi pour les arrérage ; de la rente de 2,200 livres. Des Lettres-Royaux furent données à Tours à cet effet le 5 janvier 1461/2, nonobstant les appellations de Brunissant. Louis Chabot, de son côté, ne tint aucun compte de la saisie ; il refusa de quitter le château. Suivi de ses gens « armes et embastonnes, » il lit publique-* ment défendre que « homme ne feust si hardi de bailler « aucune chose des fruicts et proufflcts d'icelle seigneurie € aux commissaires ordonne^ pour les lever, auxquels il « donna menasses de les tuer ou batre se ils se immisce çaient en leur commission. »

Il alla plus loin encore : « Certain temps après, il manda « a sad. mère que elle vint aud. chastel, et qu'il la mec- « troit dedans ; et quand elle fut devant led. chastel, il « luy fist ouvrir la première porte du portai et fermer la € seconde a heure de nuyt, et quant elle fut refremee « entre lesd. deux portes, estant dessoubs led. portai, il « gecta et fist gecter par les voultes dud. portai de grosses « pierres poisant le faisd'ung homme sur lad. Brunissant « sa mère, ses damoiselles et autres notables gens estant « avecques elle, et tellement qu'elle fut grandement blecee € le pie et l'eussent tuée et eusd. estans avecques elle, € sinon qu'elle se fust retraicte es cornières du bas du «portai es quelles on ne pouoit gecter les pierres desd. € voultes, et convint que on en emportast lad. dame en « lad. ville d'Argenton. . . » L émotion de Brunissant fut si grande que, ilei)uis lors, « elle ne le vouloit veoir ne € oyr, non pas seulement oyr parler de luy pour bien ne « pour mal. . . >

Les choses en étaient arrivées à ce point quand enfin, de guerre lasse, Brunissant se tourna du côté où elle trouvait les conditions les plus favorables. Elle manda à Jean de Chambes de venir à Parthenay avec l'argent nécessaire, et elle apporta un contrat, minuté d'avance à Argenton par les gens de son conseil. Le 4 avril 1461/2, elle signa un acte par lequel elle transportait à Jean de Chambes tout le droit qu'elle avait en la succession d'Antoine son frère; Jean de Chambes la libérait de toutes ses dettes et de la rente de 2,200 livres qu'il tenait de Charles de Gaucourt. Or la succession d'Antoine était évaluée en tout à 2,200 livres de rente que Jean de Chambes acquérait ainsi, non à titre d'héritier, mais à titre de créancier (1).

(1) On lit aiUeurs que les propriétés d*Antoine valaient 2395 liv. ^ D*aprè8 les calculs que j*ai faits sur les Comptes de 1490, 1191, 1494, 1495 pendant quatre ans et demi (Voir pièces justificatives^ 2* partie, n* 2)y avec les données fournies au J 8 du Chapitre VII, j*ai pu établir approximativement la valeur des revenus perçus soit en argent, soit en nature, par le receveur d* Argenton, la Vacherasse, Le Breuil-Frétier, la Carrie, Massais,Vauzelle8 et Agenais,qui ne représentent qu'une partie de la circonscription de la baronnie d* Argenton. J'ai dû omettre toutes fois la valeur en argent des rentes de baillarge, pois, fèves, oies^ cire, laines et agneaux que je n*ai pas trouvée. Voici les résultats que j'ai obtenus (sous cette réserve) :

1* De la St-Jean 1489 à la St-Jean 1491 (2 ans entiers) :

Recettes 4^4 liv. 9 s. 6 d.

Dépenses 2958 16

3« De la St-Jean à Noël 1491 (six mois) :

Recettes 1710 liv. 1 s. 6 d.

Dépenses 1386 6 6

8* De Noël 1493 à Noël 1494 ^un an) :

Recettes 3347 liv. 4 s. 9 d.

Dépenses 2191 19 8

4* De Noël 1494 à Noël 1495 (un an) :

Recettes 3307 liv. 7 s. 7 s..

Dépenses 1863 16 9

En somme, pour 4 ans 1/S, une moyenne do recettes de 3804 liv. 5 s. 9 d. et une moyenne de dépenses de S089 liv. 1 s. 10 d., et d'économies 715 liv. 33 s. 4 d. par an.

Il est à remarquer que les recettes vont eu croissant et les dépenses en diminuant. — Cependant Commynes était souvent à court d'argent. On

Dès le lendemain eut lieu une scène scandaleuse. Louis Chabot « fut devers sa mère, et sachant qu'elle avoit fait « et passe led. appoinctement, s'escria a haulte voix et € se corroça asprement a elle, luy dist qu'elle n'avoit « voulu contracter avecques luydufaictdelad. succession « ne luy en transporter son droit et que elle Tavoit bien € tj*ansporte au demandeur (de Chambes) ; s'arracha de- « vant elle les cheveux, se gecta contre terre, tira son « espee contre les demoiselles et serviteurs de Brunissant « et aultres qui estoient avecques elle, les en voulut frappe per pour ce qu'il disoit qu'ilz avoient este causes dont € Brunissant avoit faict le transport au demandeur et non « a luy, se mist au lict, faignant estre malade et dist qu'il € en mourroit de deul, sinon que Brunissant luy feist son « plaisir.

« Brunissant, elle comme mère, et son entourage, fu- € rent bien troubles, craignirent que Chabot ne devint « furieux ou insensé, qu'il ne leur feist aucun grant € inconvénient en leurs personnes ou bien a luy mesme

€ et Brunissant s'accorda a faire son vouloir » Ces

craintes pouvaient être fondées, d'après ses gestes et ses paroles, « et elle le dist a ses gens, comme de ce fort € troublée et espouvantee. »

Chabot ne laissa pas l'émotion de sa mère se calmer. Avant qu'elle eût pu se remettre, le 6 avril, il lui fit passer trois lettres, <^ a quoy légèrement elle se accorda,» Tune du 15 août de l'année précédente, c'est-à-dire avant la mort d'Antoine ; l'autre du 13 décembre 1461 ; la troisième du jour même (6 avril) : « et parce qu'ils craignoient

lit dans une pièce sans date (qui doit être placée entre 1493 et 1498) signée Régné de Paille : * Item, du rachapt du Boys Guillemet, affermé par MM. de Lesbaumays, le chastelain d'Argenton, Christophle de Vende! et moy, parce que son mémoire portoit de le faire, aussi que Motisei" gneur pressé d'avoir argent^ h la vefve feu Loys de Coppays en son vivant sieur dud. lieu du Boys Guillemet, le prix et somme de cinquante livres, b

« de ne pas trouver de notaires qui passassent lesd. « lectres antidatées, ils délibérèrent de les faire sous le « scel de Brunissant et de les faire signer, par deux « notaires. »

En effet, « le 6 avril 1462, Chabot fist escrire lesd. deux « lectres, les scella du scel de Brunissant qu'il avpit « avecques luy ; flst venir deux notaires devers elle, « Tung nomme Thibault Peignart, serviteur et officier € dud. Chabot en sa terre de Moncontour, qu'il avoit € amené avecques luy, et ung autre (nomme Jornereau), « les flst requérir par Brunissant pour qu'ils signassent « lesd. lectres, et comme ils se -«ecusoient a cause de « l'antidate, il leur dit qu'il n'y avoit point de danger, « parceque ce n'estoit pas par forme de protocole ou de « passement, mais simplement a la requeste de Brunis- « sant, ce qui les détermina a signer. »

Ces trois lettres eurent une très grande importance dans la suite de ce procès ; je ne saurais donc trop insister sur ce qui les concerne. On établit plus tard qu'aux dates de ces lettres. Brunissant, Chabot, Peignart (1) et Jornereau étaient loin les uns des autres, et qu'ils ne se trouvèrent réunis que le 6 avril 1462, à Parthenay. Pour obtenir la signature des deux notaires. Chabot avait eu besoin d'exercer une grande pression et de leur persuader « qu'ils ne pechoient en riens. »

On prouva ou du moins on insinua que « Brunissant « n'avoit pas continuellement le gouvernement de son € scel, mais l'avoient la plupart du temps ses serviteurs « et souventes fois le trouvait Ion sur les bufets et en € autres lieux de sa maison ; que le défendeur venoit et « conversoit souventes fois avecques elle, par quoy « légèrement il avoit peu recouvrer son scel et de fait

(1) Peignart était greffier de Moncontour ; Jornereau avait été longtemps vicaire de Mou tiers, paroisse oti se trouve Chantemerle.

« Tavoit et a eu led. défendeur par plusieurs fois entre « ses mains ; que Brunissant avoit desavoue et déclare « n'avoir jamais consenti, ne scelle, ne fait sceller lesd. 4c lectres, au moins avant le 6 avril 1462, et dit que « oncques le défendeur ne fit oncques plus grant mal « que de les avoir produites et s'en estre voulu aider, et « que ce seroit sa destruction, et que la plus grant paour < qu'elle eut en ce monde estoit qu'il n'en fust pas quicte « pour ses biens et que sa personne en fust en dangier.»

Ces actes frauduleux ne produisirent pas d'abord leur effet. Le 16 avril 1462, Jean de Cliambes offrit de faire foi et hommage à Jean de La Haye, seigneur de Passavant, de Cliemillé et de Mortagne, pour raison de la baronnie, ville, chàtel, châtellenie et seigneurie d'Argenton, comme ayant le droit de Brunissant; il y fut reçu le 27 avril suivant par le vicomte de Thouars (1). Le 17 avril, il prit possession d'Argenton (2), et le 21 Brunissant consentit à la levée de la saisie en la main du roi.

Mais le 5 mai 1462, Louis Chabot obtint des Lettres- Royaux de /(92frm55e?;?^n/ de complainte, données à Pari*», avec ordre de les faire mettre à exécution (3). Jean de Chambes appela aussitôt de cette séquestration, mais il lui fut enjoint par Lettres-Royaux du 9 juin 1462 d'avoir à quitter le château et d'en laisser percevoir les revenus par les commissaires royaux. Des lettres du sénéchal de Poitou (18 juin 1462), exécutoires des Lettres-Royaux, ordonnèrent une enquête sur les excès, ports (Vannes^ forces, violences et autres délits qui avaient été commis à ce sujet. — Toutefois, Louis Chabot n'était pas satis-

(1) n paya les 200 livres de rachat de mutatione.

(2) Un acte du 2"i avril 1462 constate cette prisede possession cinq jourë auparavant-

(3) Demander le fournissement de complainte^ c*est demander que la chose soit séquestrée judiciairement. (Glossaire deTancien droit français^ etc., p. 34).

fait, et un acte notarié du 7 juillet 1462 constate que lui et trois de ses serviteurs empêchèrent les commissaires de lever les fruits sous la main du roi, et que Chabot luimême jura le Sang^Dieu aux commissaires, qu'ils n'enlèveraient point les foins, blés, etc.

Après de longs débats, le 22 mai 1464, le Parlement évoqua par devers lui le principal du procès pendant devant le sénéchal de Poitou. Les précautions de Chabot étaient prises : depuis plus d'un an € il avoit mis demou- « rer avecques sa mère sa fille aisnee (1), pour l'embou- « cher en faveur de luy, » et personne ne lui pouvait parler qu'en sa présence. Cependant c'était encore une femme alerte, en bonne santé, et capable de faire sans fatigue un voyage à Paris. Elle maintenait toujours avoir à bon droit transporté à Jean de Chambes la seigneurie d'Argenton où Chabot n'avait rien à prétendre. Aussi était-elle troublée à chaque instant, par des menaces et des voies de fait, dans la jouissance de son douaire de Chantemerle. Elle essaya même plusieurs fois de se réfugier à Parthenay ou à ^Poitiers, « pour doubte que elle « avoit de sa personne de Louys Chabot. »

Une enquête judiciaire eut lieu d'abord à Parthenay. Louis Chabot était aux aguets; il essaya d'endoctriner les notaires avant leur interrogatoire ; mais ils lui dirent, Jornereau tout le premier, que « mauldite fust leure dont « ils l'avoient jamais veu et qu'il les avoit deceus mau- « vaisement et avoit asseures en signant lesd. lectres, « led. VI« jour d'avril, que jamais ils n'en auroient dom- « maige, et qu'ils savoient bien qu'ils avoient fait mal. , . »

De là, W Guillaume de Paris, commissaire du Parlement, se rendit à Chantemerle. Il avait été devancé par

(L) C*est Marie Chabot, que plus tard son père, en mourant, recommanda à Brunissant ; Madeleine Chabot, sa sœur cadette, épousa Navarrot d*Anglade et n'eut pas d'héritiers. Enân le seul fils de Louis Chabot, René, mourut jeune et sans enfants.

C3iabot qui fit l'impossible pour empêcher Brunissant de comparaitre. Le commissaire dut la faire requérir par sergent ; elle fut conduite à son hôtel par Chabot d'un côté, sa fille de l'autre, et elle ne fut laissée seule qu'à la porte de la chambre d'enquête. « Qui plus est, avant que « Brunissant entrast en lad. chambre, et ainsi que ses « demoiselles s'en retournoient, la fille du défendeur se « mit a genoux devant lad. Brunissant, et luy joignit les « mains et la pria et requit que elle gardast l'honneur € dud. défendeur son père et que elle ne dist chose qui € lui portast préjudice, et ainsi le fit par plusieurs fois. »

La culpabilité de Chabot et la haine de Marguerite de Razille contre Jean de Chambes semblaient bien établies : la Cour, écartant provisoirement le fait de fausses lettres alléguées de part et d'autre (1), pour lequel les parties furent appointées, rendit le 10 avril 1464/5 un arrêt de récréance (2) pour la seigneurie d'Argenton, en faveur de Jean de Chambes, et le conseiller Jean Chambon fut chargé de l'exécution. Mais le receveur d'Argenton, Guillaume Du Noyer, était « de si mauvais « gouvernement et devint si pauvre, qu'on ne put faire « rendre compte du temps qu'il avoit été recepveur » pour cette année et les précédentes (probablement depuis la mort d'Antoine).

(1) Contre Chabot, pour les trois lettres et contre-lettres d*Antoine, deux du 27 juillet 1460 et la $• du 19 janvier U60/1, — et pour les trois lettres antidatées du 6 avril 1461/2 ; ^ contre J. de Chambes, pour la lettre de retrait de la créance de Gaucourt, du 10 janvier 1460/1.

(9) La récréance est la possession provisoire de la chose qui est en procès, laquelle s*adjuge à celui qui a le droit le plus apparent (Glossaire de rancien droit français, p. 107).

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