LE POETE
Muse, quand le blé pousse il faut être joyeux. Regarde ces coteaux et leur blonde parure.
Quelle douce clarté dans l’immense nature!
Tout ce qui vit ce soir doit se sentir heureux.
Le moment du dîner approchait. Comme je savais que la Muse aimait à descendre à l’heure du Berger, je ne doutai point qu’au jour du lendemain la pièce de vers ne fût à moitié faite. Par malheur, Tattet (un ami intime de Musset) entra; il venait chercher Alfred pour l’emmener diner chez le traiteur. Je le suppliai de ne pas interrompre un travail de cette importance... Tattet me promit qu’on se séparerait de bonne heure. Alfred partit ...”? Bref, la pièce ne fut jamais faite.
Enfin, pour terminer l’historique des Nuits, il faut parler de La Nuit d’août et de La Nuit d’octobre. ‘° La nuit d’août fut réellement pour l’auteur une nuit de délices. Il avait orné sa chambre et ouvert les fenêtres. La lumière des bougies se jouait parmi les fleurs qui emplissaient quatre grands vases disposés symétriquement. La Muse arriva comme une jeune mariée. Il n’y avait ni amusement ni fête qui pût soutenir la comparaison avec ces belles heures d’un travail charmant et facile; et comme, cette fois, les pensées du poëte étaient sereines, son cœur guéri, son esprit ferme et son imagination pleine de sève, il goûta un bonheur que le vulgaire ne soupçonne pas ””’. Quant à La Nuit d’octobre, elle a été écrite entre deux nouvelles. ‘* Tout en racontant les amourettes de Valentin et de Mme Delaunay, l’auteur se mit à rêver à d’anciens souvenirs et à des chagrins passés. Ces souvenirs devenant plus vifs, il conçut l’idée d’un supplément et d’une conclusion à La Nuit de mai. Il sentait dans son cœur comme une marée montante. Sa Muse lui frappa tout à coup sur l’épaule. Elle ne voulait pas attendre; il se leva pour la recevoir, et fit bien, car elle lui apportait La Nuit d’octobre, qui est, en effet, la suite nécessaire de La Nuit de mai, le dernier mot d’une grande douleur et la plus légitime comme la plus accablante des vengeances : le pardon ?”.
Je me suis appesanti sur les Nuits, mais il est une autre pièce qui date également, dans l’œuvre d’Alfred de Musset. Je veux parler de L’Espoir en Dieu, ce cri de foi échappé dans un sanglot des lèvres du plus sceptique des poëtes. L'histoire de cette pièce de vers a un dessous assez singulier. Musset écrivait alors sa nouvelle de Frédéric et Bernerette. Il avait pris le sujet dans ses
souvenirs, une courte liaison nouée par lui avec une grisette sa voisine. Seulement, en poëte idéaliste, il s'était bien gardé de copier la vérité toute nue. Au lieu de la véritable Bernerette, une jolie fille qui était passée sans grande tristesse à d’autres amours, il avait inventé une Bernerette sympathique et touchante, qui mouraïit à vingt ans. Or, pendant qu’il arrangeait de la sorte cette aventure, il eut une crise de curiosité philosophique, comme cela lui arrivait parfois; il était tourmenté par le problème de la destinée de l’homme et du but final de la vie. Son frère dit l’avoir surpris souvent la tête dans les mains, voulant pénétrer le mystère, demandant des preuves. Il avait lu tous les philosophes imaginables, sans parvenir à se contenter. Ici, je laisse la parole à M. Paul de Musset : ‘‘ Il fermait le volume et reprenait, où il l’avait laissée, l’histoire de la pauvre Bernerette. Mais le jour même où il coucha son héroïne dans la tombe, comme les larmes lui venaient aux yeux en écrivant la dernière page, sa défaillance avait cessé. Il me dit ce mot que je n’ai jamais oublié : ‘* J’ai assez lu, assez cherché, assez regardé. Les larmes et la prière sont d’essence divine, c’est un Dieu qui nous a donné la faculté de pleurer, et puisque les larmes viennent de lui, la prière retourne à lui ”’. Dès la nuit suivante, il commença L’Espoir en Dieu.
Je raconterai encore, d’après la Biographie, comment Le Rhin Allemand fut composé. Je trouve un charme profond à pénétrer ainsi dans l'intimité du génie et à saisir à leur source ces inspirations qui ont bouleversé tant de cœurs. Ce fut un jour, en déjeunant avec sa mère et son frère, que Musset feuilleta le numéro de La Revue des Deux-Mondes, dans lequel se trouvait la chanson de Becker contre la France et une réponse de Lamartine : La Marseillaise de la paix. Aux insultes sanglantes du poëte allemand, Lamartine avait répondu par une thèse humanitaire, une pièce sur la fraternité des peuples. C'était une façon trop supérieure et trop désintéressée d’envisager la question. Aussi Musset conçut-il immédiatement le projet de répondre lui aussi à Becker. Il s’animait, il criait en donnant des coups de poing sur la table. Brusquement, il courut s’enfermer dans sa chambre
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et en ressortit deux heures plus tard avec Le Rhin Allemand. On sait quel retentissement énorme eut cette chanson, si fière et si méprisante dans sa familiarité affectée. Plus de cinquante compositeurs la mirent en musique. On la chanta dans toutes les casernes. Enfin, détail curieux, un grand nombre d'officiers allemands envoyèrent des cartels à Musset. Le poëte disait en riant : ‘ Pourquoi Becker ne m'’écrit-il pas? C’est à lui que je donnerais volontiers un coup d’épée. Quant à mes jeunes Prussiens, qu’ils aillent se battre avec les officiers français qui ont défié Becker, s’il y en a ?”.
Il y a un auteur dramatique dans Alfred de Musset, mais l’auteur dramatique le plus original et le plus exquis qu’on puisse voir. Ainsi rien n’est caractéristique comme l’histoire de ses pièces et de ses rapports avec les théâtres. Je vais résumer cette histoire.
Tout jeune, il pensa au théâtre, et plusieurs fois il songea à y chercher des ressources. Il avait à peine vingt ans, lorsque, pour la première fois, il voulut tenter la fortune des planches. Justement, il venait d’obtenir de son père l’autorisation de quitter son emploi, et il désirait lui prouver qu'il saurait bien gagner sa vie. Ce fut alors qu’il écrivit une pièce en trois tableaux, intitulée La Quittance de minuit; chaque tableau ne contenait qu’une scène, en vers. L’œuvre fut présentée et reçue au théâtre des Nouveautés, qui prit quelques années plus tard le nom de théâtre du Vaudeville. Les répétitions durent même commencer, mais la tentative en resta là, et M. Paul de Musset pense que ce fut la révolution de juillet qui empêcha la représentation. La pièce, dit-il, est encore dans un tiroir. La conclusion de cette anecdote est donc qu'il existe une comédie inédite d’Alfred de Musset. Naturellement, cette comédie doit être médiocre, et elle ne verra sans doute jamais le jour.
Mais le théâtre gardait au poëte un ennui plus vif. La même année, vers l’automne, le directeur de l’Odéon vint demander au poëte des Contes d’Espagne, alors dans tout son triomphe de débutant audacieux, une pièce neuve et hardie. Il voulait un coup d’éclat. Musset lui donna La Nuit vénitienne, qui fut répétée vivement et jouée le 1° décembre 1830. Jamais chute ne fut plus bruyante. Dès la seconde scène, les sifilets coupèrent la voix aux acteurs. Des cris s’élevaient, on tapait des pieds, on ricanait aux meilleurs endroits. L’intention bien arrêtée du public paraissait de ne rien entendre. Aujourd’hui encore, on s’explique difficilement un acharnement pareil. Et ce qu’il y a de surprenant, c’est que le bruit recommença tout aussi violent à la seconde représentation. Cette seconde représentation fut marquée par un de ces petits malheurs qui ont au théâtre des conséquences incalculables. L’héroïne devait s’appuyer, à un moment donné, contre un treillage vert: or, ce treillage n’avait pas eu le temps de sécher, et lorsque l’actrice, qui portait une robe de satin blanc superbe, se retourna vers le public, celui-ci put apercevoir les carreaux du treillage marqués en vert sur le satin. Cet accident acheva le désastre, la salle prise d’un fou rire ne voulut pas en entendre davantage. Alfred de Musset dut retirer la pièce.
On pense qu’il garda une longue rancune au théâtre. Il venait d’être blessé trop cruellement pour être tenté de recommencer l’expérience. Pendant longtemps, il déclara que le métier d’auteur dramatique était le dernier des métiers. Il avait d’ailleurs juré, s’il écrivait encore une pièce, de l’écrire selon sa fantaisie, sans se préoccuper le moins du monde de l’optique de la scène. Et il tint parole, quand il écrivit La Coupe et les Lèvres. C'était après la mort de son père, il venait de s’apercevoir qu’il n’avait pas de fortune, et il avait même songé. à se faire soldat. Pourtant, avant de s’engager, il voulait encore tenter la fortune avec un volume de vers. Après La Coupe et les Lèvres, il écrivit À quoi rêvent les jeunes filles. L’éditeur Renduel accepta de publier le volume, mais avec assez de mauvaise grâce. Pendant qu’on l’imprimait, il trouva ce volume trop court et exigea
une nouvelle pièce. Musset dut écrire Namouna, qui
n’était pas dialogué. Cependant, l° ouvrage garda le titre d'Un spectacle dans un fauteuil, qui indique la rancune de Musset contre le théâtre et sa ferme résolution de ne plus composer de pièces que pour les publier directement en librairie. Le recueil, d’ailleurs, eut beaucoup moins de retentissement que Les Contes d’Espagne et d’Italie.
Alfred de Musset avait donc renoncé au théâtre et gardait toujours saignante la blessure faite à son orgueil par la chute brutale de La Nuit vénitienne. De temps à autre, lorsqu'il avait à écrire une nouvelle en prose, au lieu de prendre la forme du récit, il prenait la forme dialoguée, qu’il maniait à ravir. Mais, je le répète, en composant ces adorables petites pièces, il ne songeait nullement à la scène, à l’adaptation dramatique, et on l’eût beaucoup surpris et même effrayé, si on lui avait dit que ces pièces verraient un soir la lumière de la rampe. Les choses en étaient là, il souffrait déjà et venait de passer quelque temps aux bains de mer du Croisic, lorsque, en revenant à Paris, il apprit une nouvelle stupéfiante : la Comédie Française allait jouer Le Caprice. On était alors en 1847. Voici l’histoire très étonnante de cette pièce : ‘* Madame Allan-Despréaux, oubliée des Parisiens, jouissait d’une grande faveur à la cour de Russie. Admise dans la plus haute société, elle y avait pris le ton et les manières des femmes du grand monde. Un jour, à Saint-Pétersbourg, on lui conseilla d’aller voir une pièce qui se jouait sur un petit théâtre... Madame Allan-Despréaux en fut si contente, qu’elle en demanda une traduction en français, pour la jouer devant la cour. Or, cette pièce était Le Caprice, et peu s’en fallut qu’on ne la traduisît dans la langue où elle avait été écrite. L'empereur Nicolas aurait certainement commandé ce travail, si une personne au courant de la littérature | française, comme il s’en trouve beaucoup en Russie, — plus même qu’en France, — n’eût averti Mme Allan que la pièce russe, dont le mérite l’avait tant frappée, n’était elle-même qu’une traduction .’’ Quand Mme Allan revint en France, elle rapporta avec elle Le Caprice. La stupéfaction fut grande à la Comédie Française, lorsqu’elle parla de jouer cette pièce. Tout le monde s’attendait
à une chute piteuse. Les hommes de théâtre, forts de leur prétendue expérience, déclaraient doctement qu'il n’y avait pas de pièce dans Le Caprice. Aussi Alfred de Musset, inquiet, se rappelant les deux soirées de La Nuit vénitienne, avait-il au fond l’envie d’empêcher la représentation. Cependant, Le Caprice fut joué le 27 novembre 1847. Et le succès fut colossal.
Mais ce qu’il y a de prodigieux, c’est que Le Caprice fit plus de bien à Musset que toutes les œuvres importantes publiées par lui jusque là. M. Paul de Musset dit avec raison : ‘* Le succès du Caprice a été un événement dramatique, et la vogue extraordinaire de ce petit acte a plus fait pour la réputation de l’auteur que tous ses autres ouvrages. En quelques jours, le nom du poëte pénétra dans ces régions moyennes du public, où la poésie et les livres n’arrivent jamais. L’espèce d’interdit qui pesait sur lui se trouva levé comme par enchantement, et il n’y eut plus de jour où la presse ne citât ses vers *’. Oui, la conspiration du silence dont j’ai parlé, cessa seulement le jour où Musset obtint un succès dramatique. Lui qui avait produit tant de chefs-d’œuvre, et que la gloire boudait, ne devint un grand homme que grâce à ce joli rien du Caprice. Toute la puissance d’expansion du théâtre est dans ce fait si caractéristique.
Ainsi donc voilà un écrivain qui n’entend pas écrire des pièces jouables, qui met même quelque affectation à laisser courir librement sa fantaisie dans les nouvelles dialoguées qu’il écrit; et il arrive ce miracle que ces nouvelles dialoguées sont merveilleuses à la scène et qu’elles y enterrent gaillardement les comédies et les drames charpentés en vue des planches par des faiseurs. Après cet exemple éclatant, qui oserait encore parler sérieusement de l’optique du théâtre, des nécessités d’un code dramatique? N’est-il pas évident que tout peut se jouer, pourvu que l’œuvre soit une œuvre de talent?
Après la succès du Caprice, Alfred de Musset écrivit plusieurs pièces, qui furent représentées avec des succès plus ou moins vifs. Mais son continuel rêve fut d’écrire un rôle pour Rachel, alors dans son triomphe. Le malheur fut que le poëte et la tragédienne ne s’entendirent jamais ensemble. M. Paul de Musset conte pourtant
une bien jolie anecdote. Dans un dîner, donné par Rachel, en 1846, les convives remarquèrent au doigt de leur hôtesse une bague superbe. L’actrice, en voyant leur admiration, s’écria : ‘* Messieurs, puisque cette bague vous plaît, je la mets à l’enchère. Combien m'’en donnezvous ?”” La bague, en quelques instants, fut poussée jusqu’à trois mille francs. Comme Musset restait silencieux, Rachel se tourna vers lui. ‘‘ Et vous, mon poëte? Voyons, que me donnez-vous? — Je vous donne mon cœur, répondit Musset. — La bague est à vous! dit Rachel .”’ Et, avec une impétuosité d’enfant, elle jeta le bijou dans l’assiette du poëte. Elle ne voulut jamais la reprendre, malgré les efforts de Musset, et elle consentit seulement à ce marché : elle lui donnait la bague en remercîment du rôle qu’il devait écrire pour elle, et lui la gardait comme un gage de sa promesse. Plus tard, lorsque, après plusieurs brouilles, ils rompirent définitivement, Musset renvoya la bague à Rachel qui la reprit, sans qu’il eût besoin d’insister. La vérité était que ces deux natures si libres et si primesautières ne pouvaient s’entendre. Après quinze jours de grande amitié, ils se blessaient mutuellement pour un mot. Musset n’avait pas le tranquille courage de supporter les caprices d’une comédienne et d’aller quand même son chemin d’auteur dramatique convaincu. Il aurait dû parler en maître, Rachel aurait fini par plier; mais il obéissait à ses susceptibilités nerveuses, il rêvait une interprète qui fût en même temps une esclave aimante et soumise.
Le théâtre de Musset est devenu classique aujourd’hui. La plupart de ses piêces sont au répertoire de la Comédie- Française. Rien n’est adorable comme On ne badine pas avec l’amour, Le Chandelier, Il ne faut jurer de rien. Le malheur est qu’on n’a pas encore osé mettre à la scène la pièce la plus complète et la plus profonde de Musset : Lorenzaccio. Il y a là un drame digne de Shakespeare. On a reculé jusqu'ici devant l’audace de certainessituations et devant des difficultés matérielles de mise en scène. Mais il est évident qu’un jour ou l’autre l’aventure sera tentée.
En finissant cette étude biographique sur Musset, je ne puis résister au désir de citer encore une anecdote.
Elle sera comme la conclusion de la vie glorieuse du poëte. J’ai dit que Musset avait eu pour condisciple au collège le duc d'Orléans, fils du roi Louis-Philippe. Plus tard, les deux jeunes gens se retrouvèrent, et le duc témoigna au poëte une durable amitié. Il poussa même les choses jusqu’à vouloir faire admirer au roi Louis-Philippe un sonnet d'Alfred de Musset. Mais le roi, qui n’avait pas le goût littéraire très développé, se montra assez brutal. J'arrive à l’anecdote.
‘Une circonstance singulière vint prouver qu’au moment où le sonnet avait été communiqué au roi, le duc d’Orléans, voyant que l’impression n’avait pas été favorable, avait eu le bon goût de ne pas nommer l’auteur. Le jour qu’il fut présenté, Alfred de Musset, quand on prononça son nom, vit Louis-Philippe s’approcher de lui en souriant : ‘* Ah! dit le roi, comme s’il eût été agréablement surpris, vous arrivez de Joinville; je suis bien aise de vous voir ’. Alfred avait trop l’usage du monde pour témoigner le moindre étonnement. Il fit un salut respectueux, et tandis que le roi passait outre pour aborder une autre personne, il chercha dans sa tête ce que pouvait signifier les paroles qu il venait d’entendre et le sourire qui les accompagnait. Il se souvint alors que nous avions à Joinville un cousin, homme d’un esprit charmant et très cultivé, parfaitement digne de cet accueil bienveillant, et qui était inspecteur des forêts du domaine privé. Le roi avait oublié le temps où il envoyait son fils au coilège et les noms des enfants qu’il avait reçus à Neuilly; mais il connaissait à fond l’état et le personnel de son domaine. Ce nom de Musset lui représentait un inspecteur, gardien vigilant de ses bois et dont il faisait grand cas, avec raison. Pendant les onze dernières années de son règne, une fois ou deux par hiver, il revit, toujours avec le même plaisir, le visage du rétehulit inspecteur de ses forêts; il continua de lui accorder des sourires capables de faire envie à plus d’un courtisan, et qui passèrent peut-être pour des encouragements à la poésie et aux belles-lettres; mais il est certain que jamais Louis-Philippe n’a su qu'il avait existé sous son règne un grand poëte du même nom que son inspecteur des forêts ??.
Il est inutile d’ajouter un commentaire qui gâterait l’histoire. Cela est tout simplement énorme.
NT
Alfred de Musset est le poëte aimé dont les fautes elles-mêmes passionnent ceux qui l’admirent. Souvent l’écrivain diminue, lorsqu’on connaît l’homme. Lui, peut impunément laisser dire tout haut quel homme il a été, on ne le comprend que mieux. Les plus grosses accusations ont été portées contre lui, et la force de sa séduction est telle, qu’on n’éprouve pas le besoin de voir un avocat prendre sa défense. Qu’on nous le laisse avec son cœur et ses faiblesses : son génie, si douloureusement trempé de larmes, suffira toujours à nous le faire absoudre.
C’est pourquoi j’ai envisagé simplement la Biographie, publiée par M. Paul de Musset, comme un recueil de documents d’un vif intérêt, que les lecteurs de Musset devront consulter avec fruit. Ils y trouveront certains éclaircissements, l’historique des principales pièces de vers, l’explication des allusions qu’elles peuvent contenir, toutes ces indiscrétions si recherchées sur la vie intime des grands écrivains. Quant au plaidoyer que l’ouvrage contient, il était inutile, je le dis une fois encore. Perconne aujourd’hui n’attaque plus l’homme dans Musset, parce que l'écrivain est entré dans l’immortalité.
Musset a continué la grande race des écrivains français. Il est de la haute lignée de Rabelais, de Montaigne et de La Fontaine. S’il semble s’être drapé à ses débuts dans les guenilles romantiques, on croirait aujourd’hui qu'il a pris ce costume de carnaval pour se moquer de la littérature échevelée du temps. Le génie français, avec sa pondération, sa logique, sa netteté si fine et si harmonique, était le fond même de ce poëte aux débuts tapageurs. Il a parlé ensuite une langue d’une pureté et d’une douceur incomparables. Il vivra éternellement, parce qu’il a beaucoup aimé et beaucoup pleuré.
M te ANUS :