PT
arbres. Sa bonhomie, sa simplicité, son amour de l'égalité, furent pris par elle à cette source, dans cette belle existende de fille du grand air. Plus tard, quand elle parla de la campagne avec un sentiment si large, c'était qu’elle se souvenait. Même, dès l’enfance, son génie semble se trahir : elle invente aux veillées des histoires interminables; elle rêve un héros, qu’elle appelle Corambé et auquel elle dresse un autel de pierres et de mousse, dans un coin du jardin; pendant des années, elle porte Corambé dans son cœur, müûrissant le projet d'écrire un roman, une sorte de poëme dans lequel elle contera les aventures extraordinaires de cet illustre personnage de son imagination. Les facultés maîtresses, l’invention et l’idéalisation, se trahissaient déja.
Mais, à treize ans, un gros malheur la frappa. Sa mère et sa grand’ mère ne peuvent décidément s'entendre au sujet de son éducation, et il est résolu qu’elle sera mise au couvent, à Paris. Pensez quelle dut être la tristesse de cet oiseau libre, enfermé dans la cage noire des Augustines anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor! Elle pleure en songeant à sa chère nature, aux bois profonds, aux matinées si limpides de soleil, aux soirées d’un crépuscule si tendre. Cependant, le couvent a un vaste jardin; elle se console et finit par reprendre sa liberté d’allures. D’abord, elle se montre indisciplinée, elle menace de révolutionner la maison. Puis, brusquement, agenouillée un matin dans la chapelle, elle se croit touchée par la grâce, elle éprouve une telle crise de dévotion, qu’elle parle de se faire religieuse. C’est le roman de cette époque de sa vie; Corambé était oublié, Jésus le remplaçait. Mais la crise ne fut pas de longue durée. Un vieux confesseur, un jésuite, la tira de la terrible maladie des scrupules, où tombent toutes les jeunes dévotes trop ardentes. Elle paraît avoir dès Lors été très tiède, la religion ne l’ayant pas contentée. Mais il lui fallait une occupation, une passion, et elle imagine de monter un théâtre et de divertir la communauté; c’est elle qui arrange les pièces, à l’aide des souvenirs qu’une ancienne lecture de Molière lui a laissés. À toutes les époques de sa vie, on retrouve ainsi une flamme intérieure, un besoin de se dépenser par le travail ou par la rêverie.
En 1820, à seize ans, elle revient à Nohant, et perd sa grand’mère l’année suivante. Sa mère restait seule pour veiller sur elle; mais c’était un caractère triste et irritable, dont elle semble avoir eu beaucoup à souffrir. Elle jouit d’ailleurs d’une liberté complète, reprend ses jeux et ses longues courses. Elle monte à cheval, bat les chemins, suivie seulement d’un petit paysan. Ce sont alors ses lectures qui ont sur elle une influence décisive. Elle lit tout ce qui lui tombe sous la main. Les ouvrages d’histoire et de philosophie ne lui font pas peur; au contraire, elle les recherche. Au couvent, La Bible et L’Imitation la passionnaient. À Nohant, elle est d’abord enthousiasmée par Le Génie du Christianisme. Puis, Jean-Jacques Rousseau la frappe d’un coup de foudre; elle a trouvé la révélation cherchée jusque-là, elle se donne tout entière à son maître. Naturellement, sa religion était fort ébranlée; elle avait lu Mably, Leibnitz, et s’habituait au libre examen. Elle pratiquait pourtant encore, lorsqu'une querelle avec son confesseur la sépara complètement de l'Eglise. Dès lors, elle est déiste, ce qu’elle restera toute sa vie; elle a la religion des poëtes, qui adorent Dieu en dehors des cultes existants. Il faut dire qu’à cette époque la poésie la conquiert. Byron et Shakespeare l’enlèvent dans un élan d’admiration. Elle est fixée, l’art devient sa vraie croyance. Tout cela ne va pas, d’ailleurs, sans une certaine contagion. Elle glisse à la désespérance des grandes âmes du siècle; elle subit la mode et pleure les larmes de René. Si les poëtes lui soufflent la mélancolie, Rousseau lui apprend la révolte. Elle traite la société de marâtre et songe peut-être déjà à la combattre. Même elle pousse Le dégoût de la vie si loin, qu’un jour elle rêve le suicide, en lançant son cheval dans un fossé très profond.
Certes, une pareille nature, forte, libre, émancipée de pensée et d’action, semblait peu faite pour le mariage. Quand on déteste les hommes, il est rare qu’on s’entende avec un mari. Cependant, pour échapper aux mauvaises humeurs de sa mère, elle consent, en 1822, à épouser M. Dudevant, fils d’un baron de l’empire. Le ménage va neuf ans, au milieu de querelles croissantes. Enfin, en 1831, un arrangement intervient, une séparation a
PA NO Qi il a Le L
lieu. Elle avait eu deux enfants; elle part pour Paris avec sa fille, en laissant son fils à son mari. Elle est alors âgée de vingt-sept ans, et l’heure de sa gloire est arrivée.
À Paris, ses commencements sont fort modestes. Elle gagne quelque argent à peindre de petites compositions sur des étuis à cigares et sur des tabatières en bois de Spa. Mais son intention est surtout d'écrire; elle cherche d’abord des traductions, puis s’enhardit, va demander conseil à Balzac, qui ne la devine pas et cherche à la décourager. Delatouche, directeur du Figaro, finit par lui ouvrir son journal, où ses débuts furent très peu brillants. Enfin, elle publie, en collaboration avec M. Jules Sandeau, son premier roman, Rose et Blanche, et donne, quelques mois plus tard, Indiana, signé de ce nom de George Sand, qu’elle devait illustrer. Tout le monde sait comment ce nom. fut composé : Delatouche, quand il inséra Rose et Blanche, coupa d’abord le nom de M. Jules Sandeau en deux, et le livre fut signé Jules Sand; puis, pour garder cette signature, lorsque parut Indiana, il conseilla à celle qui n’était alors que Mme Dudevant, de changer simplement le prénom de Jules en celui de George.
George Sand vient au monde. Ici se place la période aventureuse de sa vie, les excentricités qui ameutèrent longtemps contre elle les bourgeois pudibonds. Elle adopte le vêtement d’homme, qu’elle avait d’ailleurs porté à Nohant pour ses longues excursions. Elle a une redingote-guérite en gros drap gris, et une cravate de laine. Elle ressemble à un étudiant de première année. Ses bottes surtout la ravissent. Elle en a parlé ellemême : ‘* J'aurais volontiers dormi avec. Avec ces petits talons ferrés, j’étais solide sur le trottoir; je voltigeais d’un bout de Paris à l’autre. ?’ Ajoutez qu’elle fumait des cigarettes et même des cigares. Le scandale fut au comble. Ses premiers romans, dans lesquels elle s’attaque si âprement au mariage, font d’elle, aux yeux du gros public, un monstre, un révolutionnaire qui vit dans la débauche et qui rêve de démolir la société tout entière. Aujourd’hui, je crois qu’il est inutile de la défendre. On était en plein dans le carnaval romantique; elle portait des culottes comme on porte une cocarde, par amour
pour Byron. Les audaces de l’esprit n’allaient pas sans les audaces du costume. Elle voulait être un homme.
Alors, commence sa longue production de quarante années, cette intarissable source d’œuvres qui ne s’est pas ralentie une heure. Elle reste femme fatalement, et femme émancipée, croyant à l’amour libre, à la sainteté de la passion. Je ne veux pas descendre dans les détails d’alcôve et répéter les légendes qui ont couru parmi les bourgeois épouvantés. Mais certaines de ses liaisons appartiennent à l’histoire littéraire, par l’influence qu’elles eurent sur son talent. Il faut absolument rappeler son voyage en Italie avec Alfred de Musset, cet amour sous le cie] bleu de Venise, dont elle a raconté elle-même le tragique dénouement dans Elle et lui. I] faut la montrer avec Michel (de Bourges), avec Pierre Leroux, avec Frédéric Chopin, qui façonnèrent tour à tour son âme. Bien d’autres vinrent, que je n’ose nommer, parce que des certitudes seraient nécessaires. Elle semble rester haute et fière, au milieu de toutes ses passions, plus curieuse de l’esprit que de la chair, cherchant peut-être un maître qu'elle ne trouva pas, comme don Juan, passionné de beauté, cherchait inutilement son idéale maîtresse. Elle n’a eu des désirs que devant le talent, et nous verrons tout à J’heure, en étudiant ses œuvres, que le tribun Michel (de Bourges), le philosophe humanitaire Pierre Leroux, le grand compositeur Frédéric Chopin, la possédèrent surtout dans son esprit.
Forcément, elle est républicaine; elle salue la République de 48 en style lyrique. Mais, dès les journées de juin, elle reste toute troublée par les massacres; sa bonté se révolte, elle ne comprend plus la nécessité de la lutte. Une fois encore, elle est 1à tout entière, avec ses élans de foi et ses indolences naturelles. Elle se retire à Nohant, où elle écrit ses romans champêtres comme pour se reposer de sa campagne révolutionnaire; elle avait collaboré à la Commune de Paris, avec Barbès et Sobrier; elle avait même fondé un journal : La Cause du Peuple. Et ses romans champêtres resteront ses chefsd’œuvre, car elle y a mis le meilleur d’elle-même, dans ce besoin de calme et de bonté dont elle fut prise après la lutte, quand le tocsin des journées de juin sonnait
encore à ses oreilles. Alors, son cœur paraît s’apaiser, sa vie s’élargit et prend l’aspect d’une nappe dormante, dont l’eau de cristal reflète le ciel. L’automne pour elle commence de bonne heure et a une douceur, une maturité superbes. Elle devient la châtelaine de Nohant que notre génération a connue, elle appartient toute à ses petitesfilles et au travail. Un traité qui la liait à La Revue des Deux Mondes, l’a forcée à tenir la plume jusqu’à sa dernière heure. Pendant le Second Empire, elle produit sans relâche, elle retourne à l’art pur, dégagée des influences philosophiques et humanitaires. C’est comme une seconde jeunesse, plus calme et plus limpide. Il y a deux mois à peine, elle publiait encore un roman, son dernier.
Rien de plus digne que cette haute figure de matrone. Sa vieillesse a inspiré le respect à tous. Les injures avaient cessé autour d'elle. On ne songeait plus aux excentricités ni aux révoltes d'autrefois, on ne voyait que son grand talent, sa virilité dans la production. Elle avait une simplicité de mère de famille, tricotait, soignait ses poules, veillait à l'hospitalité large qui était la vieille règle de la maison. Elle gardait ses nuits pour le travail. Elle devenait de plus en plus silencieuse et grave, parlant peu, répondant par des sourires. Et elle est morte en grande âme simple, elle a voulu être enterrée sans éclat, dans le cimetière de son village, sous cette terre foulée autrefois par ses petits pieds d’enfant. |
Il existe des portraits très caractéristiques de George Sand. Le plus ancien est une gravure de Calamatta, d’après le tableau d’Ary Scheffer. George Sand avait alors trente-six ans. Elle était d’épaules puissantes. La tête, un peu forte et allongée, avait une largeur de traits et des yeux magnifiques qui lui donnaient un caractère de beauté énergique et tranquille. Les cheveux, collés aux tempes en épais bandeaux, augmentaient encore cette expression de souveraine paix, dans les audaces de la pensée. Plus tard, Couture fit, d’après elle, un fusain qui la représente épaissie déjà, mais ayant gagné en bonté ce qu’elle avait perdu en beauté romantique. Enfin, tout le monde connaît les dernières photographies qui la montrent simplement vêtue de laine, ayant renoncé
à toute coquetterie, ne gardant plus sur son visage de matrone que la bonhomie de son cœur. La face est grosse, les yeux restent beaux, les lèvres se sont avancées, dans une moue de tendresse et de douce philosophie. Il semble que l’amour de la nature a fini par donner à ce. masque l'expression de gravité attendrie des vieilles paysannes, qui ont vécu continuellement en plein air. Elle avait la vieillesse sereine des arbres, le front haut, la peau hâlée, avec des bouffées de jeunesse miraculeuse, pareilles à ces rejets de verdure, qu’on voit pousser brus-. quement au printemps, sur les troncs à demi morts
Dans cette longue existence si bien remplie, j’ai indiqué les grands faits, les phases générales. Maintenant, je puis avec plus de facilité dégager l’être même et le tempérament littéraire de George Sand.
On la jugeait bien mal, lorsqu’on voyait en elle un réformateur, un révolutionnaire entêté dans sa haine contre la société. Pour moi, elle est simplement restée femme, en tout et toujours. C’est ce qui a fait ses faiblesses et son génie. Elle était femme supérieure, femme au cœur de flamme, mais femme attachée fatalement à son sexe, le subissant et découlant de lui. Sous sa redingote d’étudiant, dans ses passions les plus fortes, pendant sa campagne républicaine et socialiste de 1848, elle gardait ses longs cheveux, sa poitrine qu’une émotion agitait, son cœur de mère et d’épouse qui obéissait impérieusement aux lois naturelles. On a trop voulu voir en elle un homme, on a trop parlé des virilités de sa nature, et l’on est arrivé à se tromper, à créer une légende, au travers de laquelle le critique, pour la juger nettement, est obligé de faire un certain effort. |
À mon avis, peu de femmes, au contraire, ont eu le sens féminin plus développé. Jamais elle n’a toléré devant elle les conversations risquées. Elle riait commé une pensionnaire de certaines plaisanteries gauloises qui
font le régal des couvents; mais les obscénités la révoltaient, les moindres allusions scabreuses la rendaient grave et fâchée. Dans sa vieillesse, elle avait contracté mille petites manies pudiques; elle rangeait son linge elle-même, elle s’enfermait à double tour chez elle pour les moindres soins de toilette; sa chambre était devenue ainsi un sanctuaire où personne n’entrait. Pendant la maladie d'’entrailles qui l’a emportée, les médecins ont eu la plus grande peine à la décider aux auscultations nécessaires, et ils devaient employer toutes sortes de périphrases pour l’interroger sans la blesser. Nous sommes loin de l’amazone de la légende, dénouant sa ceinture au moindre caprice. Et il y a ici deux traits caractéristiques qu'il faut noter : le sentiment de pudeur de la femme et la répugnance du poëte pour les saletés de la nature humaine. Cette répugnance, au fond, devait être aussi forte, plus forte même que la pudeur, car elle avait le besoin de tout idéaliser, elle n’a jamais conçu les fautes de ses héroïnes, sans les embellir d’un charme poétique, en voilant les infirmités de la chair.
Avec George Sand femme, tout s'explique aisément. Son éducation libre, sa vie en pleine campagne, la disposaient à une grande franchise d’allures, au singulier besoin de rêverie et d’action qui semble avoir caractérisé son tempérament. Il faut surtout songer à l’émancipation précoce de son esprit par la lecture des philosophes et des poëtes, qui, dans la solitude de Nohant, étaient devenus ses seuls amis. On la voit ainsi grandir en indépendance et en libre examen, sans autre règle que sa raison et son cœur. Elle fait un mariage malheureux, et dès lors la révolte est fatale. Rousseau, Chateaubriand, Byron, ont fermenté dans cette nature jeune et puissante. Dès qu’elle prend une plume, les premières pages qu’elle écrit sont une protestation contre la loi sociale qui dispose des individus, à l’encontre des lois naturelles. Entendez qu’elle écrit un plaidoyer pour sa propre cause : elle se venge de ses neuf années d’union mal assortie: elle se met tout entière dans son œuvre, avec ses larmes et ses joies. Certes, je ne veux pas rabaïisser son bel emportement, en le regardant comme un simple dépit de femme. Mais il est certain que, à chaque page de ses premiers romans,
toute la femme vibre en elle, avec la rancune du mariage dans lequel on l’a enfermée. Je ne parle pas des contradictions, des incertitudes dont ses livres sont pleins; elle suit la pente de son rêve et va souvent où elle ne croit pas aller. C’est un être aux sensations vives, qui obéit à sa passion du moment. Elle s’y donne sans se ménager, elle en fait son credo, son acte de foi et d’espérance, jusqu’à ce qu’une autre passion la saisisse et la convertisse à une autre religion. Et rien n’est plus typique que ces engoûments, rien n’est plus femme, je le dis encore. Imaginez une âme noble, éprise du beau, toute frémissante aux grandes idées d’humanité, de progrès et de liberté; donnez à cette âme une chaleur d’enthousiasme, une foi de disciple qui se rebute bientôt et qui change de dévotion, à mesure qu’elle rencontre la réalité noire et triste au fond de ses amours les plus idéalisés; mettez-la dans une époque de floraison littéraire, de lutte intellectuelle, et vous aurez George Sand avec ses élans et ses retraites, ses campagnes de réformateur forcément stériles, son définitif triomphe de grand écrivain.
Oui, elle-même se trompait, quand elle a pu rêver un instant le rôle de moraliste révolutionnaire. Il lui manquait simplement d’être un homme, pour avoir cette volonté entêtée des sectaires, qui seule met toute une vie au service d’une idée fixe. Si, par exemple, dans les préfaces des premières éditions d’Indiana, elle a exposé ses théories sociales, elle a écrit les lignes suivantes, en tête de l’édition de 1852 : ‘* On voulut voir dans ce livre un plaidoyer bien prémédité contre le mariage. Je n’en cherchais pas si long, et je fus étonnée au dernier point de toutes les belles choses que la critique trouva à dire sur mes intentions subversives. La critique a beaucoup trop d'esprit, c’est ce qui la fera mourir. Elle ne juge jamais naïvement ce qui a été fait naïvement. ”” Et là est La vérité évidente. Plus tard, George Sand, dans d’autres romans, célébra la sainteté, le parfait bonheur du mariage. En dehors de sa fidélité aux beaux et aux grands sentiments généraux, il n’est pas de thèse qu’elle n’ait soutenue, puis combattue. Elle marchait véritablement les yeux fermés au milieu de ses rêves, et rien n’était même plus doux pour elle, que de se confier à
un guide en qui elle avait foi. Cela explique son rôle de disciple, auprès de tant d’hommes plus ou moins illustres, que j’ai déjà nommés. La femme, en elle, malgré l’originalité de son talent, avait besoin d’un soutien. Elle s’était émancipée, mais elle restait pareille au fond à la plus faible de ses compagnes, elle aimait à poser la tête sur une forte épaule. Un critique a dit : ‘‘ Elle n’est qu’un écho qui embellit les voix ?’. Un autre, plus méchant, a ajouté, parodiant le mot de Buffon : ‘* Chez Mme George Sand, le style, c’est l’homme ””. Il y a du vrai, dans ces jugements trop sévères. Quand on l’étudie de près, on constate à chaque instant la marque irrémédiable du sexe.
Aussi combien elle est tendre pour ses héroïnes! La femme, dans ses livres, est presque toujours exaltée, tandis que l’homme d'ordinaire joue le vilain rôle. Elle a un idéal de femme raisonnable et passionnée, chevaleresque et prudente, qui est des plus typiques. Evidemment, elle a rêvé la régénération de la société par la femme, d’une manière purement instinctive; et c’est pourquoi elle a fait défiler ces guerrières si courageuses, si rusées parfois, si belles toujours. Elles sont tout un bataillon d’amazones, et je me lasserai à les dénombrer. L’Edmée, de Mauprat, dont je parlerai tout à l’heure, est à la tête de cette phalange; les autres suivent : la petite Fadette, qui accomplit le miracle de devenir jolie pour vaincre; la Caroline, du Marquis de Villemer, que son amour discret et héroïque hausse de sa situation de demoiselle de compagnie à celle de marquise. Je borne là mes exemples. Et c’est ici, je crois, le lieu de montrer l’inanité de cette longue campagne. George Sand n’a point réussi à faire faire un pas à l’émancipation des femmes. L’œuvre du poëte seule reste, parce que seul le poëte avait la foi. Le moraliste avait trop de bon sens et trop de doute pour s’entêter. On ne regarde plus ce long cortège d’héroïnes que comme des créations touchantes et fières, des filles de la poésie, d’une humanité si raffinée et si peu vivante de la vie réelle, qu’elles ne pouvaient apporter le moindre argument solide à une thèse.
Voici quelques lignes dans lesquelles George Sand s’est
jugée elle-même, avec une grande pénétration : ‘* Je suis
de nature poétique et non législative, guerrière au besoin, mais jamais parlementaire. On peut m’employer à tout, en me persuadant d’abord, en me commandant ensuite; mais je ne suis propre à rien découvrir, à rien décider. J’accepterai tout ce qui sera bien. Qu’on me demande mes biens et ma vie, mais qu’on laisse mon pauvre esprit aux sylphes et aux nymphes de la poésie ”’. Et maintenant, si l’on rapproche de ces aveux les quelques lignes suivantes, qui contiennent sa profession de foi religieuse, on l’aura tout entière : ‘* Ma religion n’a jamais varié, quant au fond, les formes du passé se sont évanouies, pour moi comme pour mon siècle, à la lumière de la réflexion; mais la doctrine éternelle des croyants, le Dieu bon, l’âme immortelle et les espérances de l’autre vie, voilà ce qui a résisté à tout examen, à toute discussion ‘et même à des intervalles de doute désespéré ””. Elle était contemplative et déiste, on ne saurait la définir plus brièvement.
D'ailleurs, son attitude ordinaire révélait sa vraie nature. Elle manquait d’esprit, au sens léger et brillant du mot. Dans la conversation, elle se montrait pâle, lente, embarrassée. Sa face un peu forte, avec ses grands yeux, gardait une indolence muette, cet air réfléchi et profond des bêtes qui songent. Elle fumait continuellement des cigarettes, soufflant la fumée et s’absorbant à la regarder monter. On ne pouvait lui faire de plus grand plaisir que de l’oublier dans son salon, d’agir comme si elle n’était pas là. Elle écoutait, elle s’endormait bientôt dans un rêve, les yeux ouverts. La vue, chez elle, était intérieure. Elle ressemblait à ces oiseaux de mer qui marchent si difficilement sur Le sable, quand ils abordent, et qui retrouvent leur allure puissante et rapide, dès qu'ils battent les eaux immenses de leurs pattes et de leurs ailes. Si elle se traînait lourdement dans le terre à terre de la vie, elle prenait son essor, la plume à la main. La phrase, qui s’embrouillait sur ses lèvres, coulait alors avec une largeur sans pareille. Toute son indolence aboutissait à un travail prodigieux. Elle n’était que poëte et ne savait qu'écrire.
Sa façon de travailler achève de la faire connaître. Elle travaillait la nuit, pour être plus tranquille; elle
pouvait cependant travailler très bien au milieu du bruit, sans être incommodée, tant elle avait la puissance de s’absorber et d’oublier le monde existant. À Nohant, elle écrivait sur un petit guéridon du salon, restant là jusqu’à quatre et cinq heures du matin, après que ses hôtes étaient montés se coucher. Elle avait une plume, un encrier, un cahier de papier à lettre solidement cousu, et rien autre, ni plan, ni notes, ni livres, ni documents d’aucune sorte. Quand elle commençait un roman, elle partait d’une idée générale assez obscure, confiante en son imagination. Les personnages se créaient sous sa ‘plume, les événements se déroulaient; elle allait ainsi tranquillement jusqu’au bout de sa pensée. Il n’y a peut-être pas en littérature un second exemple d’un traail aussi sain, aussi exempt de fièvre. On aurait dit une source d’eau qui coulait toujours, avec un égal murmure. La main gardait un mouvement rythmé, l’écriture était grosse, calme, d’une régularité parfaite, le manuscrit souvent ne portait pas la trace de la moindre rature. Il semblait que quelqu'un dictait et que George Sand écrivait.
De là, son style. Il est personnel surtout par son manque de personnalité. La phrase est unie, large, d’une correction continue; elle berce Le lecteur avec le bruit profond et puissant d’un fleuve aux eaux claires. Rien n’accroche l’attention, ni un adjectif pittoresque, ni une tournure neuve, ni un rapprochement de mots singuliers. L’écrivain emploie encore la période balancée du xvint® siècle, et ne la coupe que rarement par le style haché des romanciers contemporains. C’est un tableau qui se déroule, au dessin propre, à la couleur solide. Il y a des intelligences qui naissent avec le don de la grammaire. Je suis certain qu'elle n’a jamais fait un effort pour bien écrire; elle écrivait bien naturellement, elle apportait ce purisme de la forme. Quant au colcriste, en elle, il restait relativement sage, par tempérament, parce qu'elle répugnait à tous les excès. Elle a pu écrire des ouvrages emphatiques et déclamatoires comme Lélia, mais son ton est habituellement sobre et un peu nu. Cela est à noter, au milieu du flamboiement romantique, à l’heure où chaque écrivain chargeait ses idées d’ornements éclatants et bizarres.
L’âme romantique animait ses créations, mais le style restait classique. Et il était le produit presque inconscient de cette nature, le talent même du romancier, le don qui la fera vivre malgré les défaillances de ses conceptions.
On raconte que George Sand, quelque temps avant de mourir, aurait laissé échapper cette parole sur elle : ‘‘ J’ai trop bu la vie ””. J’ai étudié cette parole et je n’ai pas compris. George Sand, selon moi, a toujours passé à côté de la vie; elle s’est usée dans son imagination, elle a trouvé dans son imagination ses joies et ses chagrins. Son existence a été une course à l’idéal; si elle s’est élevée très haut et si elle est souvent retombée, c’est que l’idéal la soutenait et c’est aussi qu’elle s’est heurtée à l'idéal. Je me l’imagine plutôt, à la dernière heure, ouvrant les yeux sur la réalité des choses de ce monde, et s’écriant dans cette découverte de la vérité : ‘* J’ai trop bu le
rêve ”’.
La fécondité de George Sand a été inépuisable. Pendant les quarante-quatre années qu’elle a produit, on peut compter, sans exagérer, qu’elle a écrit en moyenne deux romans par an, ce qui fait environ quatre-vingtdix ouvrages; et je mets à part les pièces de théâtre, comédies ou drames, dont le recueil forme quatre volumes. Je ne puis entrer dans l’analyse d’un nombre d’œuvres si considérable; mais je désire tout au moins en indiquer les divers groupes et m'’arrêter sur quatre ou cinq, qui suffisent pour donner une idée nette des manières différentes de l’écrivain.
Les premiers romans sont certainement ceux qui ont fait le plus de tapage. On a imprimé sur eux bien des sottises. Je viens d’en relire plusieurs, et je suis resté stupéfait, en songeant que des œuvres si peu réelles, si maladroites et si pauvres en arguments sérieux, aient pu un instant paraître des plaidoyers redoutables contre le mariage. Certes, ce sont aujourd’hui les moins bons de l’auteur.
Indiana ouvre la série. Il s’agit d’une femme malheu-
reuse et incomprise, mariée à un homme brutal, le capitaine Delmare; elle aime un jeune homme égoïste, Raymond de Ramière, qui la comprend encore moins que son mari; et finalement elle vit au désert, dans l’enchantement de la vie libre, avec un cousin, sir Ralph Brown, dont elle a découvert l’amour au moment où ils allaient se suicider ensemble. Quel idéal stupéfiant! Il faut aujourd’hui faire un effort et se reporter aux étranges imaginations de 1830, pour comprendre un tel dénoûment. L’auteur écarte d’abord le mari, comme un maître sans cœur et sans intelligence. Ensuite, il écarte l’amant comme un simple papillon, un insecte joli et de nulle importance, qui cherche uniquement à voler le plaisir, Le mari et l’amant mis à la porte, que reste-t-il? Il reste sir Ralph, un rêve, une fantaisie sérieuse et puérile, l’homme fort que les petites filles souhaitent toutes au couvent. Imaginez un grand jeune homme, au cœur de flamme, à la chair de glace, toujours maître de lui, impassible, protégeant la femme qu'il aime jusqu’à veiller sur ses rendez-vous avec un autre, ne se déclarant jamais et finissant par régler un suicide en commun, lorsqu'une passion maudite a brisé celle qu’il adore; il est vrai que le suicide aboutit à une retraite dans un lieu sauvage, au bonheur loin des hommes. Et quel étonnant suicide, prémédité, caressé, cherché à des centaines de lieues, au milieu de la nature vierge! Sir Ralph en débat longuement les conditions. ‘* Retournons donc au désert, afin de pouvoir prier. Ici, à Paris, dans cette contrée pullulante d’hommes et de vices, au sein de cette civilisation qui renie Dieu ou le mutile, je sens que je serais gêné, distrait et attristé. Je voudrais mourir joyeux, le front serein, les yeux levés au ciel. Mais où le trouver ici? Je vais donc vous dire où le suicide m'est apparu sous son aspect le plus noble et le plus solennel. C’est au bord d’un précipice, à l’île Bourbon; c’est au haut de cette cascade qui s’élance diaphane et surmontée d’un prisme éclatant dans le ravin solitaire de Bernica. ” On entend dans ces lignes un écho de Byron, on se souvient que George Sand, grisée de poésie mélancolique, a voulu mourir un jour, en poussant son cheval dans un fossé. Mais on ne peut s’empêcher de sourire, tant cette
aventure semble à cette heure théâtrale et fausse. Les belles morts sont les morts simples. Les seuls bonnes pages du livre, restent les pages de passion.
Dans Valentine, qui suivit, George Sand serra de plus près la réalité. Déjà le plaidoyer contre le mariage était moins net, la fatalité intervenait au dénoûment pour empêcher la femme adultère de goûter enfin la tranquillité ‘de son amour, après la mort du mari. Puis, Lélia paraît. Ici, je ferai un aveu. Je n’ai jamais pu lire Lélia jusqu’au bout. Je ne connais pas de livre plus déclamatoire ni plus ennuyeux. On y patauge en plein romantisme, dans une enfilade de phrases sonores, dont je suis toujours sorti les oreilles bourdonnantes et la tête vide. Liélia, c’est un René en jupon, c’est la mélancolie, le doute et la révolte à l’état d’idée fixe. Cela se passe dans le pays des âmes sans doute, car sur cette terre Lélia serait d’une société exaspérante, une vraie folle a enfermer dans un cabanon de Bicêtre. Quand le roman dédaigne les réalités humaines à ce point, j'avoue ne plus comprendre. On dit que George Sand composa cette œuvre pendant le choléra de 1833, et on explique ainsi les teintes sombres et apocalyptiques du livre. Si le fait est vrai, il est curieux de constater comment les vérités brutales de la mort peuvent tourner dans une cervelle de poëte en des rêveries si tranquillement mensongères.
George Sand, au retour de son voyage en Italie avec Musset, publia les Lettres d’un voyageur, et donna enfin Jacques, le plus typique des romans de sa jeunesse. On sait quelle singulière invention elle trouva comme argument contre le mariage : ayant mis en présence l'éternel trio, le mari, la femme et l’amant, elle dénoua la diffculté de la situation, en montrant le mari se supprimant de son plein gré; il gêne, il le comprend, il se tue pour laisser la femme et l’amant jouir en paix de leur amour. Entendez que, si les liens du mariage n’étaient pas éternels, Jacques ne se tuerait pas et se contenterait d’abandonner la place à l’homme qui a su se faire aimer. Je ne veux pas discuter la thèse, je ne crois pas, d’ailleurs, que les romans soient faits pour soutenir des thèses. Mais quels personnages extraordinaires George Sand a créés là! Les plus raisonnables sont encore la femme et
l’amant, Fernande et Octave; ceux-là ont quelque chose de notre pauvre humanité dans la poitrine; ils marchent sur la terre, ils aiment comme on aime, ils gardent les faiblesses et le langage d’à peu près tout le monde. Avec Jacques, nous remontons en plein rêve. Jacques est une nouvelle incarnation de l’homme fort, il ressuscite sir Ralph Brown. Il est grand, silencieux, digne, plein de mépris pour la société, ayant le seul respect des lois naturelles; il fume à la vérité, mais avec une gravité de jeune dieu indien. Avec cela, supérieur, aimant sa femme d’un amour plein de condescendance, se fâchant de ne pas trouver en elle une Junon ou une Minerve. Ah! comme je comprends que sa femme le trompe! Comme il est insupportable, ce monsieur monté sur Les échasses de sa raison, régentant l’amour de l’air blême d’un pion qui exige le silence de ses élèves! Si un tel homme existe, il doit faire le malheur de sa famille. Le rire est si bon, la tolérance si douce! La prose, dans la vie du ménage, a un tel charme! Et ce n’est pas tout, George Sand a voulu la paire dans son roman, elle a créé la femelle de ce mâle, une Lélia en raccourci : la belle et hautaine Sylvia, qui donne la réplique à Jacques. Celle-là aussi lance l’anathème contre la société et semble croire que la terre est trop petite, qu’elle n’y trouvera jamais un coin pour être heureuse. Je ne saurais exprimer l'effet que me produisent de pareilles figures : elles me déconcertent, elles me surprennent, comme si elles avaient fait la gageure de marcher la tête en bas et Les pieds en l’air. Je n’entends rien à leurs lamentations, à leurs éternelles amertumes. De quoi se plaignent-elles, que veulent-elles? Elles prennent la vie à l’envers, il est tout naturel qu’elles ne soient pas heureuses. La vie, par bonheur, est meilleure fille. On s’accommode toujours avec elle, quand on a assez de bonhomie pour en supporter les heures fâcheuses. Tout cela est faux, maladif, malsain, grotesque; le mot est lâché, et je le maintiens. Ce continuel besoin d’idéalisme, cet envolement perpétuel vers les libertés du cœur et de l’esprit, cette façon de rêver une vie plus large, plus poétique, plus éthérée, aboutit en somme à une débauche d’imagination enfantine, à la création d’un monde
où l’on périrait d’ennui et d’orgueil. Combien les réalités, même grossières, sont plus saines!
Les romans continuent à tomber dru comme grêle. André est une simple histoire d’amour qui ne conclut ni contre ni pour le mariage; là, le héros a la faiblesse d’une femme, car George Sand n’a longtemps compris que deux sortes d'hommes, ceux qui ont la force des lions et ceux qui ont la grâce des gazelles. Leone Leoni est un pendant à Manon Lescaut. Simon se termine par un mariage, comme le premier roman bourgeois venu. Puis, nous entrons dans la série interminable des romans à titre italien : Lavinia, Metella, Mattea, La Dernière Aldini, et plus tard encore Îsidora, Teverino, Lucrezia Floriani, Piccinio. Le romancier inaugure [à une deuxième manière; il ne plaide plus, il lui suffit de conter, parfois avec un charme pénétrant.
C’est surtout à cette époque de sa vie que George Sand subit l’influence des hommes pour lesquels elle se passionne. Elle écrit Spiridion, Les Sept Cordes de la Lyre, Le Compagnon du Tour de France, Le Meunier d’ Angibaut, pendant sa liaison avec Pierre Leroux. Les Lettres à Marcie ont presque été écrites sous la dictée de Lamennais. Dans Consuelo et dans La Comtesse de Rudolstadt. on retrouve les conversations sur la musique qu’elle dut avoir avec Frédéric Chopin, pendant les années qu'ils passèrent ensemble. On pourrait indiquer encore d’autres influences, moins nettes, mais qui la montrent comme un instrument d’une sensibilité exquise, vibrant au moindre souffle. Ce qui m’a toujours beaucoup surpris, c’est que Musset ait passé en elle, sans laisser aucune trace profonde. Le seul homme de génie qui l’ait aimée, n’a pas été compris d’elle, et elle s’est abandonnée comme une cire molle, entre des mains relativement plus grossières. Musset n’était pas assez grave pour elle, pas assez apôtre. Il chantait seulement, et cela ne suffisait pas; s’il avait prêché, il l’aurait domptée. J’insiste, parce que tout le tempérament de George Sand est la. Quand elle peignait Jacques, elle se peignait un peu ellemême, avec sa gravité, son besoin de corriger et de voir l’humanité en beau. Elle semble avoir mis longtemps à comprendre qu’une chose est belle par sa beauté et non
par son utilité morale. I] lui fallait des chrétiens retournés à la foi simple et exaltée des martyrs, des philosophes humanitaires jouant des rôles de prophètes, des musiciens dans les cheveux desquels soufflait le vent de l’inspiration. Quant aux simples poëtes de génie, mettant leur cœur à nu et pleurant des larmes vraies, ils n’étaient pas son affaire. Elle les traitait en enfants.
Je saute forcément beaucoup d’ouvrages : Le Secrétaire intime, La Marquise, Les Maîtres mosaïstes, L’Uscoque, Pauline, Horace, Jeanne, Le Péché de monsieur Antoine, etc. J’ai gardé Mauprat, pour indiquer les traits caractéristiques de la seconde manière. Ce roman eut un succès énorme, et il est resté un des plus populaires. Aujourd’hui encore, on l'indique aux personnes qui veulent se faire une idée nette du talent de l’auteur. Le héros du livre, Bernard de Mauprat, fait le récit de sa vie à deux jeunes gens, qui sont ses hôtes. Et, à ce propos, je ferai remarquer avec quel soin le romancier tâche de varier son cadre : tantôt, comme dans Jacques, il prend la forme épistolaire, le livre n’est qu’une suite de lettres échangées entre les personnages; tantôt, il adopte le récit autobiographique, ou encore la supercherie littéraire de mémoires retrouvés. On sent que le roman n’est pas pour lui le procès-verbal impersonnel d’un événement quelconque, et qu'il tâche de lui ajouter du charme par un artifice de mise en scène.
Avec Mauprat, nous quittons le grand procès du mariage, nous entrons dans l'imagination pure. Cela, cependant, n’est pas très exact, car le sujet du roman pourrait se résumer ainsi : étant donné un jeune homme dépravé, brutal, grandi en dehors de toute civilisation, le faire dompter par une jeune fille, qui le transformera à la longue en un mari instruit, doux et bon. On voit tout de suite percer la thèse, on devine l’intention plus ou moins consciente de poser la supériorité morale de la femme. D'autre part, on entend, au fond du roman,
onder la Révolution; on assiste à la dernière lutte de la féodalité contre l’esprit moderne, et certains personnages sont même chargés de représenter les hommes des champs, intelligents et bons, supérieurs en un mot, comme Rousseau les entendait. Mais ce sont là des détails
de second plan, l’œuvre reste tout entière dans les amours de Bernard et d’Edmée, des amours traversées par les drames de la passion. C’est pourquoi l’on peut dire que l’imagination règne là en maîtresse.
On connaît cette histoire : Bernard de MaloEe | élevé par ses oncles, dans un petit manoir solitaire et farouche, un repaire de brigands; sa cousine Edmée, amenée par trahison, livrée à Bernard qui veut la violer et qui finit par la sauver, pendant que la maréchaussée. s’empare du château et tue ses oncles; les premières violences de Bernard recueilli chez son oncle, le père. d’Edmée; la lente éducation de ce sauvage, les efforts, d’Edmée pour le vaincre et le réduire à un amour tendre et respectueux; la campagne de Bernard en Amérique, à la suite de Lafayette, et au retour le drame, le coup de feu tiré sur Edmée par un Mauprat qui a survécu au massacre du château, l’accusation portée contre Bernard, que l’on condamne à mort et dont l’innocence est seulement proclamée, lors de la révision du procès; enfin, le mariage et la vie heureuse de ces deux amants qui se sont mérités l’un l’autre, par leurs tendresses et par les victoires remportées sur leurs natures.
La création d’Edmée est une des plus fières et des. plus touchantes de George Sand. Edmée est supérieure par son courage, sa dignité, sa volonté; mais elle reste femme, elle aime, elle a ses heures de frisson et de puéri-. lité; ce n’est plus une Lélia qui déclame et qui pose pour la mélancolie des grandes âmes incomprises. La scène où elle se trouve pour la première fois enfermée avec Bernard, ivre et fou de désir, reste aujourd’hui encore une excellente page, d’une audace souple et très étudiée; toute la femme s’est éveillée en elle, le danger qu’elle court, sans faire plier sa fierté, lui donne la force de jouer un rôle; elle va jusqu’à embrasser Bernard, en lui jurant de n’être jamais à un autre homme. Et, plus tard, l’amour de cette jeune fille pour ce garçon si mal élevé, est raconté avec une adresse extrême, peu à peu, de façon à laisser le lecteur en suspens jusqu’à la dernière page, sans qu’il sache au juste à quoi s’en tenir, tout en devinant que le noble cœur de Bernard, enfoui sous une rude enveloppe, a touché Edmée. Ajoutez que l’amant est ici enveloppé
d’une poésie sombre qui le fait préférer aux jeunes gens mieux peignés et parfaitement civilisés. Avec George Sand, on est toujours certain que l’homme de la nature l’emportera sur les hommes de la civilisation. Edmée est donc la femme énergique et romanesque qui adore les bêtes féroces et qui les épouse, après les avoir domptées.
Je dois aussi signaler, dans Mauprat, une création dont le romancier a fait ensuite souvent usage. Je veux parler du bonhomme Patience, une sorte de paysan du Danube, qui vit en solitaire dans une ruine, la tour Gazeau. Il sait à peine lire, maïs il n’en a pas moins l'intelligence et la sagesse d’un philosophe. Il représente, j’imagine, la nature, la santé des campagnes, l’homme nouveau poussant aux champs comme un chêne vigoureux. Avec un peu de culture, Patience deviendrait un grand homme. L'auteur s’est surtout appliqué à en tirer un effet pittoresque. Au dénoûment, quand Bernard est accusé de tentative de meurtre sur la personne d’Edmée, c’est Patience qui apparaît devant le tribunal, vêtu de haillons, la barbe inculte, Ja peau brûlée par le soleil, et qui gourmande les juges avec une rudesse d’homme libre. Puis, il apporte les preuves qui font acquitter Bernard. Certes, aucun tribunal ne tolérerait le langage de Patience. On appellerait immédiatement deux gendarmes pour s'emparer de l’insolent. Mais l'effet pittoresque est obtenu, et c’est en somme ce que le romancier a souhaité. Je dois confesser pourtant que j’ai souri, en lisant les cinquante dernières pages de Mauprat. Cela est trop loin de nous, dans les décors de carton, au milieu des poupées idéales du roman d’autrefois.
D'ailleurs, comme on comprend aisément le succès d’une pareille œuvre! Quel mélange heureux de terreur et de douceur! Tout y est : le manoir sinistre où des revenants se promènent la nuit, la tour en ruine habitée par un philosophe rustique, la scène de débauche que termine la victoire de l’innocence sur le vice, l’héroïne superbe et tendre, Le héros violent et noble. On sent passer dans la forêt le souffle romanesque de Walter Scott. Des clairs de lune blanchissent le perron du château. U» rossignol chante, pendant les longues conversations
des amants. Le lecteur entre dans le monde charmant du rêve, des aventures impossibles, des désirs vagues qui tourmentent les cœurs; et la mode romantique aidait encore à enflammer le public en face de ce carnaval adorable de la belle nature et des beaux sentiments. Certes, aujourd’hui, nos romans n’ont plus le charme de Cendrillon et de Barbe-Bleue. Nous dressons simplement des procès verbaux, et je comprends que les vieillards regrettent les contes dont on a bercé leur enfance. Il devait être si doux de s’endormir, loin des réalités répugnantes de ce monde, en écoutant des histoires de bonnes femmes, pleines de brigands très noirs et d’amoureux tout blancs de lumière!
George Sand, retirée à Nohant après les massacres de 1848, se reposa dans l’églogue. Elle écrivit ses romans champêtres, La Petite Fadetie, François le Champi et La Mare au Diable, qui resteront ses œuvres les plus pures et les plus originales.
Elle vivait en plein Berry, au milieu des paysans; toute jeune, elle avait entendu leur langue et étudié leurs mœurs; le jour devait fatalement venir où elle serait poussée à les chanter. J’emploie à dessein cette expression, car elle n’a pas raconté les paysans berrichons, elle les a bien réellement chantés, comme les poëtes chantent leurs héros. On a parlé de ‘Virgile, a propos de ces romans champêtres, et l’on a eu raison; il s agit ici, non d’une peinture exacte, mais d’une bergerie poétique, dont le seul tort est de manquer de rimes. Les paysans de George Sand sont bons, honnêtes, sages, prévoyants, nobles; en un mot, ils sont parfaits. Peut-être le Berri a-t-il le privilège de cette race de paysans supérieurs; mais j'en doute, car je connais les paysans du midi et du nord de la France, et j’avoue qu’ils manquent à peu près complètement de toutes ces belles qualités. Chez nous, rien n’est plus simple ni plus compliqué à la fois qu’un
paysan. Il faut vivre longtemps avec lui pour le voir dans sa ressemblance et le peindre. Balzac a essayé et n’a réussi qu'en partie. Aucun de nos romanciers, jusqu’à présent, ne s’est hasardé à écrire les vrais drames du village, parce que nul d’entre eux ne s’est senti en possession de toute la vérité.
Ce qu’il y a de particulier encore, dans les églogues de George Sand, c’est le langage. Elle a senti la nécessité d’abandonner le style emphatique de Lélia, elle a adopté un style simple, correct, d’une naïveté cherchée. Rien de plus agréable en somme, mais rien de plus faux. On sent l’auteur à toutes les lignes, la langue est celle des contes d’enfants, cette langue d’une puérilité affectée que les mères croient devoir zézayer. Aucune énergie, aucune tournure vraiment forte, aucune expression qui soit vécue. C’est une large coulée de style, limpide, fort belle en elle-même, dont le seul défaut est de ne pas traduire la vie des campagnes. Et le pis est que George Sand fait parler ses paysans pendant des pages entières: les conversations abondent, sont interminables, montrent les interlocuteurs comme des maîtres de beau langage qui luttent de phrases bien faites. Je le répète, je ne connais pas les paysans du Berri, j'ignore s’ils sont bavards à ce point; mais à coup sûr, dans les autres contrées où j’ai vécu, le paysan est généralement muet, très prudent et très réfléchi; le travail de la terre l’a rapproché de la bête, qui est maladroite de sa langue et qui n’aime pas àËs’en servir.
Maintenant, quand il est bien convenu que George Sand se moque complètement de la vérité de ses peintures, qu’elle idéalise jusqu'aux chiens et aux ânes, qu’elle fait un choix dans la nature et qu’elle a la seule ambition de nous toucher et de nous instruire en nous montrant l’homme sous les beaux côtés, rien ne devient d’une lecture plus aimable ni plus émue que ses romans champêtres. Elle a trouvé là une troisième manière d’un charme infini, où toute velléité de thèse a disparu. Nous n’avons plus en face de nous que l’artiste, un cœur très bon, un esprit très sain, dégagé des fumées philosophiques, ne prêchant plus, ne jouant plus la désespérance, se contentant de faire rire et de faire pleurer.
Je rappellerai seulement l’églogue adorable de La Mare au Diable. Le laboureur Germain, un veuf de vingt-huit ans, qui a déjà trois enfants, va dans un village voisin demander une seconde femme. Il emmène la petite Marie en croupe, une fille de seize ans, qui s’est louée comme gardeuse de moutons, pour venir en aide à sa mère. Pierre, l’aîné de Germain, un bambin de quatre ans, les attend dans un fossé et veut aussi être du voyage. La nuit tombe, ils se perdent dans les bois, ils rôdent pendant des heures autour de la Mare au Diable, sans pouvoir sortir des buissons. Alors, ils campent là, et la petite Marie se montre si avisée, si savante à coucher Pierre dans le bât de la jument, à allumer du feu et à inventer un repas, que Germain peu à peu s’aperçoit de son charme et finit par lui proposer de l’épouser. Mais elle croit qu’il veut rire, puis elle refuse, en le trouvant trop vieux. Rien n’est charmant comme cette longue causerie dans la nuit fraîche, sous les grands arbres, en face du feu qui flambe. L’amour pousse comme une fleur de la forêt, au milieu de cet entretien si sage et si fraternel. Il y a là une grande paix, une largeur de nature superbe. Naturellement, Germain refuse la femme qu’on lui destinait, Marie ne reste pas chez son maître, qui l’avait louée pour en faire sa maîtresse; et, au dénoûment, la petite Marie ne trouve plus Germain trop vieux, elle l’aime et elle l'épouse.
Si l’art est tout entier dans l’imagination, si le talent du romancier est de créer un beau mensonge, s’il s’agit avant tout d’accommoder la réalité pour le plaisir de l'esprit et du cœur, La Mare au Diable est certainement un chef d'œuvre, car ce court récit a une grandeur de poëme, et une émotion profonde y donne un frisson à chaque page. On y sent l’âme même de George Sand, son tempérament prudent et sage, sa nature raisonneuse, habile aux développements des moindres sentiments. Lorsqu'on a oublié que ce laboureur et cette gardeuse de moutons parlent trop correctement, qu’ils déduisent de longs discours avec une habileté d’avocat, on se laisse aller au charme tout puissant du souffle d’honnêteté, de raison et de plein ciel qui souffle dans ce récit.
George Sand a eu une quatrième manière plus humaine.
Après avoir publié ses mémoires, Histoire de ma vie, dans lesquels on chercha inutilement des révélations d’alcôve, et où l’on ne trouva que quelques détails biographiques et beaucoup de psychologie, elle produisit toute une nouvelle série de romans, exempts des plaidoyers sociaux et des discussions philosophiques de sa jeunesse. Pendant ces vingt années de production, elle n’écrivit guère que deux œuvres regrettables, Elle et Lui, dans laquelle elle raconta ses amours et sa rupture avec Musset, et Mademoiselle de la Quintinie, où elle soutint une polémique religieuse qui glace tout le roman. Je ne puis dénombrer cette longue suite d’ouvrages parus dans La Revue des Deux Mondes, qui s'était attaché George Sand par un traité. Je citerai les principales : Le Château des Désertes, La Daniella, Les Beaux messieurs de Bois-Doré, Les Dames Vertes, L’Homme de neige, Jean de la Roche, Constance Verdier, La Famille de Germandre, Valvèdre, Tamaris, La Ville-Noire, Laura, Nanon, Malgré tout, etc. Enfin, cet hiver, a paru encore un volume d'elle : Flamarande ; et l’on dit que la mort l’a surprise, au moment où elle terminait un dernier manuscrit.
Dans les romans de son splendide automne, George Sand a certainement subi l'influence du naturalisme moderne, de l’esprit réaliste qui grandissait autour d'elle. Certes, elle reste le romancier idéaliste qu’on connaît, elle persiste à écouter son imagination et à embellir le vrai; seulement, ses compositions se dégagent le plus souvent des allures romantiques, restent plus à terre, usent moins du pittoresque facile obtenu avec des tours ruinées, des souterrains, des bois hantés par les revenants et les fées. Par exemple, on y chercherait vainement le suicide extraordinaire d’Indiana, le décor fantastique de Mauprat, toutes ces imaginations compliquées et empbatiques, si à la mode vers 1830. Malgré elle, George Sand a dû se soumettre à plus de vraisemblance et à une étude plus serrée de la vie. Les œuvres qu’elle lisait, l’air d’analyse exacte dans lequel elle vieillissait, modifaient ainsi à son insu son tempérament de poëte. J’insiste sur ce fait, qui est très important, parce qu’il démontre la force des nouvelles formules, qui s’imposent même aux écrivains du passé.
Parmi les romans de cette quatrième manière, un surtout a eu le plus grand succès. Je veux parler du Marquis de Villemer, qui résume admirablement les qualités offertes par les dernières œuvres du romancier. C’est la simple histoire d’une jeune fille pauvre et de petite noblesse, M! Caroline de Saint-Geneix, qui entre comme demoiselle de compagnie chez la marquise de Villemer, où elle se trouve entre les deux fils de cette dame, le due d’Aléria, un bon vivant qui a mangé sa fortune, et le marquis de Villemer, un être nerveux et souffrant, studieux et taciturne, qu’elle finit par aimer et épouser, après des obstacles et tout un drame. Le grand intérêt naît de l’opposition des caractères des deux frères et des péripéties qu'’éprouvent les amours de Caroline et du marquis, avant qu'ils tombent aux bras l’un de l’autre. George Sand a toujours excellé dans la peinture de ces passions, d’abord naissantes et comme inconscientes, ensuite traversées de mille difficultés, de malentendus et de raccommodements, enfin triomphantes, aboutissant au bonheur, malgré les préjugés et les conventions. Cela [ui sert merveilleusement pour mettre en actions ses trois ou quatre héros et héroïnes de prédilection, des amants et des amantes d’une nervosité de malade ou d’un tempérament tendrement raisonnable, presque maternel. Quand son héros est une femme, elle fait un homme de son héroïne. C’est le cas de Caroline et du marquis de Villemer. Cette Caroline est la jeune fille parfaite si souvent rêvée par l’auteur : une demoiselle bien élevée, pure, d’une raison droite, spirituelle, affectueuse, un peu raisonneuse. Quant au marquis, il a une maladie de cœur, je crois; maïs son cas est surtout d’être timide, gauche, sensitif et passionné comme une vierge qui sort du couvent. Aussi, au dénoûment, est-ce Caroline qui le sauve de la mort, en Le cherchant au milieu des neiges et en le ramenant sur une charrette chargée de paille. Le roman est un des plus touchants et des plus honnêtes qu’on puisse lire. Et surtout il a un air vécu, ce qui est rare dans les œuvres de George Sand. Comme je l’ai dit, le romanesque y est discret, l’action marche sans inventions extraordinaires, sans décor de mélodrame. On est bien loin des imprécations byroniennes de Lélia et des clairs de lune
poétiques, qui éclairent les amours de Mauprat et d’Edmée.
Pour être complet, je dois dire ici un mot du théâtre de George Sand. Longtemps on lui a refusé tout talent dramatique, comme on en refuse d’ordinaire chez nous aux romanciers; pour la critique, quiconque écrit un livre ne peut écrire un drame. Seulement, après de grands succès, George Sand dut être reconnue pour un dramaturge, sinon très habile, du moins très large de facture et d’une émotion profonde. Elle triompha au théâtre par son honnêteté, le sentiment calme et tendre qu’elle avait des passions. Cosima, Le Roi attend, Le Drac, Les Beaux messieurs de Bois-Doré ne réussirent pas. Mais ses autres œuvres eurent un grand nombre de représentations, entre autres François le Champi, Claudie, Le Mariage de Victorine, Le Pressoir, Mauprat, Françoise, etc. À l’Odéon, Le Marquis de Villemer, le plus grand triomphe dramatique de George Sand, tint l’affiche pendant tout un hiver. Paris entier alla voir la pièce, qui reproduisait Le roman fidèlement, avec sa sérénité de tendresse, son analyse tranquille et épurée. Depuis ce succès, George Sand parla souvent de revenir au théâtre, sans paraître pouvoir s’y décider. À la vérité, elle se sentait beaucoup plus à l’aise dans le roman; sa nature rêveuse, la pente contemplative de son esprit, la disposait peu au travail raccourci et heurté de la scène.
Il me faut conclure et dire lequel reste aujourd’hui le plus grand et le plus influent, des deux maîtres romanciers du commencement du siècle, de George Sand ou de Balzac.
Mais, auparavant, je tiens à laver le roman naturaliste moderne du reproche d’immoralité qu’on lui fait; et je trouve, pour ce plaidoyer, des arguments dans l’œuvre de George Sand. Certes, je ne dirai point que cette œuvre est immorale, car j’estime qu’en littérature il n’existe que
deux sortes d'ouvrages, ceux qui montrent du talent et ceux qui n’en montrent pas. Seulement, il y a des lectures plus ou moins troublantes, et les livres romanesques me semblent particulièrement faits pour pervertir les intelligences. Mettez les romans de George Sand dans les mains d’un jeune homme ou d’une femme : ceux-ci en sortiront frissonnants, en garderont tout éveillés le souvenir d’un rêve charmant. Dès lors, il est à craindre que la vie ne les blesse, qu’ils ne s’y montrent découragés, dépaysés, prêts à toutes Les naïvetés et à toutes Les folies. Ces livres ouvrent le pays des chimères, au bout duquel il y a une culbute fatale dans la réalité. Les femmes, après une pareille lecture, se déclareront incomprises comme les héroïnes; les hommes chercheront des aventures, mettront en pratique la thèse de la sainteté des passions. Combien est plus saine la réalité, la rudesse des peintures vraies, l’analyse des plaies humaines! Ici, point de perversion possible. Faites lire les procès-verbaux d’un romancier naturaliste : si vous épouvantez les lecteurs, vous ne troublerez ni leur cœur ni leur cerveau. Ces livres ne laissent pas de place à la rêverie, cette mère de toutes les fautes. Les scènes les plus audacieuses, la peinture des nudités, le cadavre humain disséqué et expliqué, ont une morale unique et superbe, la vérité. Voilà pourquoi, à mon sens, si l’immoralité pouvait exister dans les œuvres d’art, j’appellerais immorales les histoires inventées pour troubler les cœurs, et j’appellerais morales les anatomies pratiquées sur l’humanité, dans un but de science et de haute leçon.
D'ailleurs, qu'on ne s’y trompe pas, il y a beaucoup d’hypocrisie dans le fait des critiques qui regrettent le temps où les romanciers mentaient. Elles ne chatouillent plus, les terribles œuvres qui ont la loyauté de parler franc; elles dégoûtent et épouvantent, elles ne permettent pas la débauche solitaire de la rêverie, le plaisir sensuel qu’on prenait à se donner des amours idéales. Combien de femmes ont trompé leur mari avec le héros du dernier roman qu’elles avaient lu! Les romans alors étaient des rendez-vous d’amour où l’on avait raison de ne pas laisser aller les âmes faibles. On comprend que les esprits habitués à ces écoles buissonnières du sentiment, soient
très chagrins de ne plus trouver de livres pour échapper au ménage et se perdre dans l’illusion d’un adultère imaginaire. Mais, au moins, faudrait-il quelque franchise. Au lieu de reprocher aux romanciers naturalistes d’être immoraux, on devrait leur dire : ‘* De grâce, ne soyez pas si rudes ni si vrais; vous nous glacez, vous nous empêchez de courir le guilledou des amours idéales; quand on vous a lus, on est tout froid, on ne songe plus à baiser ses rêves. Par pitié! rendez-nous l’immoralité permise de nos débauches romanesques ?”.
Je crois que les cœurs sensibles peuvent faire leur deuil, le roman de fiction pure se meurt. Et ici j'arrive à ma conclusion. À cette heure, dans la lutte du vrai et du rêve, c’est Le vrai qui l’emporte, après quarante ans de production littéraire. Chaque jour, Balzac a grandi davantage. Discuté et nié par ses contemporains, il est resté debout après sa mort, et il apparaît aujourd’hui comme le maître incontesté de la presque totalité des romanciers contemporains. Sa méthode a prévalu, des tempéraments nouveaux ont pu se produire et apporter des notes originales, ils n’en sont pas moins des rameaux de ce tronc puissant. Je me lasserais à nommer les disciples de Balzac; ses œuvres disparaîtraient, son nom s’effacerait, que son influence continuerait à régir les lettres françaises, parce qu’il a été l’homme de la science moderne, parce qu’il s’est rencontré avec le mouvement même du siècle. Il allait en avant, quand George Sand restait stationnaire. De là, sa victoire.
Certes, George Sand est aujourd’hui bien grande encore. Mais on ne doit que la vérité à cette illustre morte. Dans les dernières années de sa vie, elle avait déjà perdu beaucoup de sa popularité. Elle n’existait plus pour la génération nouvelle, qui la lisait peu et ne la comprenait pas. Ses romans, qui paraissaient dans La Revue des Deux Mondes, allaient à un public spécial, de plus en plus restreint, et ne soulevaient aucune émotion. C’est à peine si la critique s’en occupait. Elle était d’un autre âge, elle se trouvait véritablement dépaysée au milieu du nôtre. Mais un symptôme plus décisif encore est la dispersion de son école. Elle a pu avoir des disciples, elle n’en compte plus que deux ou trois. Il faut nommer M. Octave
Feuillet, qui reste le soutien le plus ferme du romanesque. Ensuite vient M. Victor Cherbuliez, auquel George Sand a légué sa fameuse tour, la tour ruinée et couverte de lierre, où les amants bien nés se rencontrent à minuit. Enfin, on peut nommer encore M. André Theuriet, un esprit très fin et très tendre, qui invente des histoires charmantes. Ces romanciers sont les fournisseurs habituels de La Revue des Deux Mondes, qui n’a plus qu'eux, et qui ne sait où trouver des conteurs de la même école, pour continuer les traditions de la maison. Et c’est là toute la descendance de George Sand; elle ne peut opposer à l’armée des disciples de Balzac que ces trois écrivains.
Telle est la vraie situation. Le roman naturaliste a vaincu, il y a là un fait évident qui ne peut être nié par personne. George Sand représente une formule morte, voilà tout. C’est la science, c’est l’esprit moderne qu’elle a contre elle et qui, peu à peu, font pâlir ses œuvres. Il faut attendre vingt ans pour la soumettre à l’épreuve que Balzac subit victorieusement aujourd’hui, à cette terrible épreuve de la postérité. La passion vivante seule rend les œuvres éternelles, l’humanité retient uniquement les ouvrages au fond desquels elle se retrouve avec ses joies et ses douleurs. D'ailleurs, George Sand a une place marquée dans notre littérature; on pourra ne plus lire ses livres, que son nom restera le représentant d’une forme littéraire, dans la première moitié du xix® siècle. Il est des écrivains, comme Chateaubriand, par exemple, qu’on ne lit plus et qui demeurent de hautes et de belles figures. Ils ont marqué en leur temps, ils ont creusé un profond sillon dont la trace reste ineffaçable dans le champ d’une nation. Plus tard, comme ils n’ont pas travaillé pour la vie, la vie les dédaigne.
Réception de M. Dumas fils
àa l'Académie Française
M. Dumas occupe dans notre littérature une large place, dont les circonstances ont encore exagéré l’importance. À l’étranger surtout, il est regardé comme l’expression du génie français moderne, dans ce que ce génie a de hardi et de distingué. Il y a là une erreur très explicable. M. Dumas n’est point un artiste, je veux dire qu’il n’a pas le souci des curiosités du style; d’autre part, il est de talent bourgeois, il reste de plain-pied avec la foule des lecteurs et des spectateurs; enfin, et c’est là surtout ce qui explique ses succès extraordinaires, il a tout juste assez d’audace pour paraître en avoir beaucoup, sans pourtant en avoir au point de scandaliser son public. Il est moyen en toutes choses, même lorsqu'il semble crever d'originalité, voilà son grand secret. Paraître original et ne l’être pas, c’est le triomphe.
Ceci demande sans doute à être développé. J’ai dit que M. Dumas n’était pas artiste. Il n’a pas, en effet, l’heureux choix du mot, la trouvaille de l’adjectif pittoresque, l’image vive qui évoque un personnage ou un
paysage, brusquement. Il écrit d’une plume lourde, qui s’embarrasse dans les tournures les plus fâcheuses de la langue. Ses phrases sont longues, filandreuses, toutes hérissées de qui et de que, toutes noyées d’incidentes inutiles. Rien n’est plus exaspérant que de l’entendre traiter de grand écrivain. C’est au contraire l’écrivain qui pèche en lui. Il a donné le change aux critiques de nos petits journaux par le ton cassant et doctoral de tout ce qu’il écrit; il a lancé des ‘* mots *”, des phrases paradoxales, sur le tour desquelles on s’est extasié. Cela a suffi, personne ne s’est encore avisé de prendre une page de lui et de l’étudier, au point de vue de la simple facture du style.
J’ai ajouté qu’il était de talent bourgeois, et que ses prétendues audaces allaient tout juste assez loin pour attrouper la foule, sans nécessiter l'intervention des sergents de ville. En France, il suffit d’annoncer quelque chose d’extraordinaire; les gens s’imaginent avoir vu ce qu’on leur a promis, et ils se retirent enchantés. Je connais un romancier qui allèche les acheteurs, en faisant courir le bruit que son dernier volume contient des tableaux très risqués; les tableaux en question sont parfaitement absents; mais le volume ne s’en enlève pas moins à vingt éditions. Certes, M. Dumas ne se livre pas à ce trafic. Seulement, il s’est fait sur son compte une légende d’audace qui le donne comme un auteur fouillant sans peur le cadavre humain, jusqu'aux entrailles. Naturellement, cela tente les curieux; et les curieux sont d’autant plus ravis que, s’ils lisent un de ses ouvrages, ils y trouvent uniquement des thèses très morales. Toute l’audace consiste dans certaines expressions un peu crues, qui détonnent au milieu de la lourdeur des phrases. Ajoutez à cela une façon de résoudre les problèmes sociaux par des mots à effet et des expédients d’auteur dramatique. M. Dumas ne se doute guère que la véritable hardiesse, en littérature, est d’aborder la nature humaine telle qu’elle est, de l’étudier patiemment de ne pas vouloir la faire entrer dans le moule étroit d’une utopie. Lui, en pontife, commente la Bible, parle de la femme comme il parleraït d’une machine dont on change à volonté les rouages; et il tranche, il prophétise, il
accommode la nature à la plus étrange sauce philosophique qu’on puisse goûter. Son ‘‘ Tue-la! ”” est fameux. Après avoir écrit trente pages apocalyptiques sur la femme adultère, il erie au mari trompé : ‘‘ Tue-la! ?” Il est tout entier dans ce cri si longtemps préparé, si faux, si injuste, si peu digne d’un véritable docteur ès sciences sociales, comme aurait dit Balzac. On ne tue pas les femmes, même les plus coupables, quand on est romancier et dramaturge : on les étudie.
Le grand mal, en ce moment, chez nous, c’est que nous n'avons pas de critique. Sainte-Beuve a été le dernier juge autorisé qui faisait et défaisait les réputations. Beaucoup de gens se mêlent de parler littérature; il faut bien emplir les journaux. Mais les articles qui paraissent ne sont guère que des annonces délayées. Cela explique les dimensions énormes que la personnalité de M. Dumas a pu prendre. On commence, il est vrai, à sourire, derrière lui, en haussant les épaules. Je sais des salons où il est traité fort cavalièrement. Il n’en jouit pas moins d’une telle célébrité, que ses confrères ne se hasardent plus à l’attaquer, de peur d’être taxés de jalousie. Les choses en sont venues à ce point : un éditeur ayant à lancer une nouvelle édition de Manon Lescaut, a demandé une préface à M. Dumas, et s’est avisé de mettre son portrait en tête de l’œuvre de l’abbé Prévost. Maintenant, on parle d’une préface de lui pour L’Imitation de Jésus- Christ. Mettra-t-on aussi le portrait ?
Certes, je ferais ici une besogne peu patriotique, si je ne réclamais pas de l’étranger une admiration plus juste pour tout un groupe d’écrivains, qui sont beaucoup moins bruyants que M. Dumas. Je veux parler de l’école naturaliste qui procède de Balzac, et dont font partie M. Flaubert et MM. de Goncourt. C’est dans les ouvrages de ces romanciers qu’il faut aller chercher le génie français moderne, avec sa passion de l’analyse, son souci de la vérité, son amour du style. On me dit qu’en Russie M. Dumas est acclamé, et que c’est à peine si l’on y connaît la Madame Bovary, de M. Flaubert, et la Germinie Lacerteux, de MM. de Goncourt. Eh bien! cela est vraiment humiliant pour un Français. On ne goûte, en'ce cas, notre littérature contemporaine que dans ses
côtés médiocres. Nous avons des tempéraments originaux, d’une réelle hardiesse, qui méritent tous les éloges accordés si libéralement à M. Dumas. La vérité est que l’engouement du public ne va pas à eux. Ils sont trop âpres, trop vraiment terribles dans la façon magistrale dont ils dissèquent le cadavre humain. Et je comprends que l’étranger les ignore, car il doit trouver rarement leurs noms dans les journaux de nos boulevards, si dévots aux modes du jour.
Toutefois, l’entrée de M. Dumas à l’Académie a été une chose heureuse. Quel que soit le rang qu'il doive occuper dans notre littérature, il n’en est pas moins un talent moderne, un oseur, pour le plus grand nombre. C'était donc le naturalisme, l’école nouvelle venue après le romantisme, qui pénétrait dans le temple de la tradition. À ce point de vue, la solennité publique de la réception offrait un vif intérêt.
Plusieurs circonstances doublaïient encore cet intérêt. Le père de M. Dumas, le grand Dumas, n’a pas fait partie de l’Académie, où il a été cependant tenté de frapper plusieurs fois; il se savait éconduit à l’avance, les membres de la grave compagnie trouvant qu’il menait une existence par trop débraillée. Il était, en effet, un grand coureur d’aventures, vivant dans des dettes énormes, dépensant à des entreprises extraordinaires les millions qu'il gagnait, travaillant et jouissant avec un rire large de géant satisfait. Celui-là avait un génie débordant, une puissance d'imagination comme aucun écrivain dans aucune littérature n’en a jamais montré. Il reste un colosse d’or et d’airain, aux pieds d’argile. On comprend que son allure de taureau échappé ait terrifié les tranquilles vieillards endormis dans leurs fauteuils d’immortels. M. Dumas fils, au contraire, devait leur plaire. Il est aussi froid et aussi calculateur que son père était ardent et prodigue; il a mis son talent sous clef, dans un coffre-fort, et, tous les deux ou trois ans au plus, il en tire quelques pages. D'autre part, il n’a pas jeté le meilleur de sa vie aux quatre coins du ciel; il s’est marié, a fait fortune, se couche régulièrement chaque soir à dix heures, collectionne des objets d’art et des tableaux. Aussi n’a-t-il eu qu’à se présenter, pour qu’on l’accueillft à bras ouverts.
L'Académie a peut-être voulu profiter de l’occasion pour honorer indirectement le grand Dumas. En recevant le fils, elle laissait entrer le nom du père. Quoi qu'il en soit, la curiosité était grande, car on s’attendait à entendre M. Dumas réclamer bien haut une part de son fauteuil pour l’illustre mort.
Il faut dire, puisque je parle de la singularité des choix de l’Académie, qu’elle se trouve souvent dans le plus grand embarras. Cette compagnie où sont réunis des hommes du monde, des prélats, des professeurs, des orateurs, et même quelques écrivains, vit de traditions. Elle ne saurait, sans se suicider, ouvrir impunément la porte à tous les hommes de génie. C’est ce qui explique qu’elle ait laissé dehors Molière, Balzac, Michelet; c’est ce qui explique encore que, tout en étant académicien, Victor Hugo n’a plus mis les pieds à l’Institut, depuis vingt-cinq ans. L'élément purement littéraire n’y est toléré que dans des proportions fort minces, de façon à ne pouvoir jamais prédominer et avoir la majorité. Les élections y sont souvent politiques. Dernièrement, c'était M. Guizot qui y faisait la loi; il s’y consolait de la perte du pouvoir, il pouvait croire qu'il gouvernaïit encore tout un monde. Pourtant, de loin en loin, il faut bien laisser entrer un écrivain. Le théâtre, le roman, la poésie, doivent être représentés. C’est lorsque un des rares fauteuils réservés aux lettres devient libre, que les embarras de l’Académie commencent. Où aller chercher un littérateur qui ait assez de talent pour justifier l’honneur qu'on lui fait, et qui pourtant ne soulève pas trop de tapage, au point d’être désagréable à ses collègues ? Beaucoup d’honnêteté, un peu de médiocrité, c’est l’idéal. Certains noms cependant s'imposent parfois. Tel est le cas de M. Dumas. Ayant un auteur dramatique à choisir, on ne pouvait pas ne point aller à lui. D’autant plus que, je le répète, il est beaucoup moins effrayant qu'il ne le paraît. Il s’est jeté dans le mysticisme depuis quelque temps. Il a fait des actes de foi de bon chrétien. L'Académie a donc pu, dans cette circonstance, contenter le public et paraître faire un acte de courage, tout en sachant bien qu’elle n’introduisait pas un loup dans la bergerie.
C’est au théâtre que M. Dumas est un maître. Je n’aime pas sa langue, son naturel factice, ses tirades à effet qui montrent continuellement l’esprit de l’auteur sous le rôle du personnage. Mais il n’en reste pas moins un de nos rares auteurs dramatiques d’un mérite réel. Ses débuts promettaient même mieux qu’il n’a tenu. Dans ses premières pièces, il n’était pas encore Le terrible prédicateur de ses derniers drames. C’est dans Le Demi- Monde que sa rage d’améliorer la race humaine s’est déclarée. Depuis cette comédie, le mal a grandi, la croyance
u’il avait une mission à remplir a tourné chez lui à l’idée fixe. On le désobligerait certainement beaucoup en lui disant que les femmes de ce siècle ne lui doivent pas un peu de leur vertu. L’auteur dramatique se perd dans l’illuminé. Souvent, j’ai regretté cette tendance fâcheuse, chez un esprit si pratique; car, je le répète, il a une véritable puissance et une grande habileté, il possède le sens très développé du théâtre; certaines de ses pièces sont des merveilles de précision. Il en calcule les moindres effets, non pas à la manière étroite de Scribe, mais avec une simplicité et une largeur de moyens très remarquables. J’ai vu ses adversaires eux-mêmes sortir enthousiasmés de ses premières représentations; la réflexion ne venait que plus tard, le premier sentiment était une réelle admiration pour cet homme doué qui impose, grâce à l’optique de la scène, les situations et les personnages les moins vrais, en faisant crier toute une salle à la vérité. Ce prodige s’est passé, par exemple, le soir où l’on a joué Monsieur Alphonse; la pièce est allée aux nues; on s’embrassait d’émotion dans les couloirs. Les jours suivants, les objections s’élevaient de toutes parts, pas un des personnages ne semblait réel, l’œuvre tombait en miettes. |
C’est donc l’auteur dramatique que l’Académie a reçu, et en toute justice. L’événement, comme j'ai essayé de l’expliquer, avait soulevé une grande curiosité dans le public lettré. Aussi, le jeudi, 11 février, les queues se formaient-elles devant l’Institut, dès onze heures du matin. D’ordinaire, les réceptions se passent en famille, au milieu d’un public particulier composé de vieux messieurs et de vieilles dames, touchant au monde
académique par des liens de parenté plus ou moinséloignés. Cette fois, le beau monde était là, la princesse Mathilde, les princes d'Orléans, des généraux, des ministres. Mie Croizette, de la Comédie-Française, a causé une émotion extraordinaire, en entrant avec un délicieux chapeau blanc; car les voûtes graves du palais Mazarin n’ont pas la joie de voir souvent d’aussi jolies personnes. Le public, entré à midi, a dû attendre jusqu’à une heure. Dans les tribunes, on était tellement serré, qu’une dame s’est trouvée mal. Rien n’est curieux comme cette salle étroite, dans laquelle Les huissiers trouvent moyen de placer deux fois plus de monde qu’elle n’en peut contenir; ils apportent des chaises, des tabourets, des pliants; ils font asseoir des femmes partout, entre les bancs, Le long des passages, au pied même du bureau. Bientôt, il n’y a plus un coin libre; c’est une masse de têtes compacte; on ne peut risquer un.geste, prendre son mouchoir dans sa poche, et si l’on s’ennuie, on n’a qu’à dormir, on est sûr de ne pas tomber.
Enfin, à une heure précise, l’Académie fait son entrée. D'abord, c’est le bureau, MM. d’Haussonville, Patin et Rousset; puis le récipiendaire, M. Dumas, entre, suivi de ses deux parrains, MM. Camille Doucet et Legouvé. Ces six personnages portent l’uniforme académique, l’habit de drap vert sombre, brodé d’un large feuillage dechêneensoie vert clair. Le costume est triste; le moindre de nos sous-préfets est plus triomphant, dans son uniforme galonné d’argent. Ensuite, derrière ces messieurs, arrive le flot des académiciens, en redingote, en paletot, les uns avec des foulards roulés autour du cou, d’autres perdus dans d’immenses cache-nez. Et nulle toilette, le sans-façon le plus incroyable, l’abandon de savants qui dédaignent les vains soucis de la coquetterie. Ajoutez que ces messieurs n’ont rien de majestueux; il y en a de gras, de maigres, des visages parcheminés, des faces rondes comme des outres, tous chauves, sauf quelques-uns qui étalent de longs cheveux de poëtes rêveurs. Aussi est-ce, dans la salle, un chuchotement de stupeur, quand on les voit se précipiter par une seule porte, pareils à un troupeau de moutons, se poussant, gagnant leurs places au milieu d’une débandade inexprimable.
Certaines physionomies originales, un petit vieux tout cassé qui a une figure noire de bonhomme en pain d’épices, un grand vieillard dont les membres semblent taillés à coups de hache, font sourire discrètement les dames. Cependant, ces messieurs se sont assis; les plus frileux tirent de leur poche un bonnet de soie dont ils couvrent leur crâne nu; les braves se contentent de relever le collet de leur paletot, car la salle est fraîche, malgré l’entassement de la foule. Et la séance peut commencer.
M. Dumas est debout, à droite du bureau, entre ses deux parrains. Les feuillets de son discours sont placés devant lui, sur le pupitre traditionnel. Il est très pâle. Rien n’est plus poignant que cet instant solennel, lorsqu’on n’a pas l’habitude de parler en public. Pourtant, il se décide, et il commence d’une voix un peu sourde, les yeux obstinément fixés sur le papier. Il lit sans un geste, sans un arrêt, avec un balancement continu des épaules. Peu à peu, sa voix s’affermit; mais l’attitude de toute sa personne reste lourde et embarrassée. Il est vrai que les dames le mangeaient des yeux; de toutes jeunes filles tenaient des jumelles braquées sur lui. Je jurerais qu'il aurait donné beaucoup pour faire lire son discours par Mile Croizette, qui souriait tendrement en le regardant.
- L'analyse complète du discours de M. Dumas m'’entraînerait trop loin. Songez que ces sortes de harangues durent à la lecture une heure un quart. Je le résumerai donc le plus brièvement possible. D’abord, on a été très surpris de voir que M. Dumas consacrait seulement à la mémoire de son père les premières lignes de son discours; on s'attendait à une étude développée, et c'était même là un régal que les curieux se promettaient. Ensuite, on s’est beaucoup étonné de ce que le nouvel académicien se soit décidé à parler la langue académique, sans se permettre un seul de ces axiomes de haut goût . qui l’ont rendu célèbre. Il a fait très sagement l'éloge de M. Lebrun, l’immortel mort, hélas! à jamais, auquel il succède aujourd’hui. La vérité était que le panégyrique de ce poëte oublié de son vivant, offrait une matière singulièrement ingrate; M. Lebrun, l’auteur d’une Marie Stuart, qu’il a empruntée à Schiller, était à coup
sûr le plus honnête homme du monde; mais les lettres n’ont pas fait en lui une perte tellement irréparable, qu’il soit nécessaire de le pleurer longtemps. D'ailleurs, le public se moquait bien de M. Lebrun! IL n’était pas venu là pour entendre parler d’un poëte dont les quatre cinquièmes des assistants ne connaissent certainement pas un vers. Aussi, tant qu'il était question du mort, on dodelinait de la tête, on sommeillait à demi. C’était le vivant qu’on guettait, c'était surtout les digressions du discours qu'on accueillait par des rires et par des applaudissements.
Je signalerai deux de ces digressions. M. Dumas, par une transition légèrement forcée, est venu à parler du Cid et de la querelle de Corneille et de Richelieu. L'histoire raconte que le grand ministre était un très méchant poëte, et que le succès éclatant du Cid souleva en lui une terrible jalousie, à ce point qu'il chargea l’Académie de prouver au public la sottise de ses applaudissements. C’est là un de ces coins de vilenie laissés par la nature dans les âmes les plus hautes. Mais M. Dumas change tout cela, avec ce besoin de falsifier l’humanité qui le tourmente continuellement; les hommes ne lui semblent pas bien comme ils sont, il entend les raccommoder, les arranger à son caprice. Selon lui, Richelieu n’a pu céder à une basse jalousie; s’il a traqué la tragédie de Corneille, c'était par patriotisme; il ne voulait pas que le poëte exaltât sur la scène un. héros espagnol, au moment même où la France était en guerre avec l'Espagne; il redoutait en outre que les déclamations chevaleresques de Rodrigue aux pieds de Chimène ne fussent d’un mauvais exemple pour la noblesse française. Et il part de là pour échafauder toute une thèse. Il ne paraît content que lorsqu'il a prêté à Richelieu ses propres pensées et son propre langage. On peut suivre ici ses procédés habituels : quand il tient un personnage, il commence par lui enlever tout ce qu’il a d’humain, les prétendues petitesses qui sont l’ombre forcée des hautes qualités: puis, dès qu’il a obtenu le mannequin qu'il désire, il lui fait endosser les rêves utopiques de son imagination.
L’autre digression est plus intéressante. On savait
à l’avance que M. Dumas parlerait du théâtre contemporain, et on l’attendait sur ce terrain, qui est comme son domaine. Il n’avait point caché à ses amis qu'il comptait profiter de l’occasion pour se défendre du reproche d’immoralité dont on a longtemps poursuivi ses pièces. Tout son plaidoyer s’est borné à réclamer pour l’auteur dramatique une liberté entière; les sociétés se renouvelant sans cesse, le champ d’observation du dramaturge est infini; à chaque heure, des personnages nouveaux doivent être mis à la scène. Et, a-t-il ajouté avec raison, le public est autrement sévère que les critiques les plus sévères; jamais le public ne tolérera une inconvenance. Îl y a là une censure continuelle, sous laquelle Les plus grands écrivains doivent plier les épaules. Puis, répondant à cette accusation qu’on ne peut mener les jeunes filles voir certaines pièces modernes, il a dit en excellents termes : ‘‘ Je respecte trop les jeunes filles pour les convier à tout ce que j’ai à dire, et je respecte trop mon art pour le réduire à ce qu’elles peuvent entendre ””.
Toute cette partie du discours de M. Dumas est certainement la meilleure. On sent qu'il est chez lui. Il s’y trouve bien un écho des préfaces célèbres, dont il a accompagné ses pièces. La préoccupation de la femme y est constante. La femme est à la fois reine et esclave, nécessaire et inutile, dangereuse et efficace; il la tue à coups de talons, il la met dans un paradis de béatitude. Nous avons eu un autre exemple, en France, de cette possession d’un écrivain par l'éternel féminin; je veux parler de Michelet, qui avait fini par faire de la femme le pivot sensuel sur lequel tournait le monde. Le cas de M. Dumas est moins tendre; Michelet s’agenouillait avec des sanglots; lui, se pose en législateur, en confesseur, en redresseur d’âmes. On raconte que, chaque jour des femmes vont secrètement le trouver dans son cabinet de travail, pour lui ouvrir leur cœur, avouer leurs fautes, demander des consolations et des Contes Dans un salon, on le voit souvent allongé sur un fauteuil, entouré d’un triple rang d’adorables pénitentes, qui tiennent en sa compagnie des assises d’amour. Comment faut-il aimer? de quelle façon met-on à la porte un amant devenu
gênant? quel est le plus sûr moyen de ramener un mari infidèle? D'ailleurs, tout cela est en l’honneur de la plus stricte moralité. C’est un pontife qui soigne les cœurs malades. M. Dumas occupe ainsi une place énorme dans notre époque : il est le Saint-Vincent de Paul des épouses et des amantes malheureuses.
En somme, son discours a été convenablement applaudi. La vérité était qu’on attendait mieux. J’ai entendu deux dames qui déclaraient certains passages mal écrits; ce jugement m'a fort étonné. On espérait je ne sais quelle haute fantaisie, un morceau brillant qui ferait époque dans les fastes de l’Académie. Quand M. Dumas s’est assis, très content de s’être débarrassé de la corvée, il m’a semblé que les petites mains gantées de Mie Croizette tentaient vainement de soulever une deuxième salve d’applaudissements, qui n’a pu aboutir.
Pendant cinq minutes, un grand brouhabha a empli la salle. Puis, au bureau, M. d’Haussonville s’est mis à lire, à son tour. C'était la réponse au récipiendaire, M. d’Haussonville est un ancien diplomate, que l’Académie a accueilli à titre d’historien; il a, en effet, écrit plusieurs ouvrages, dont le deux principaux sont l’Histoire de la politique extérieure du gouvernement français, de 1830 à 1848. et l’Histoire de la réunion de la Lorraine à la France. Très grand, très robuste, portant en athlète ses soixante-six ans, il est un de ces gentilhommes libéraux qui donnent aujourd’hui, dars le domaine de la politique et des lettres, les grands coups d’épée qu’ils distribuaient autrefois sur les champs de bataille C’est un homme du monde fort distingué, ayant conservé la tradition du beau langage et des formules polies de nos pères. Aussi le contraste avec M. Dumas était-il frappant. Deux mondes se trouvaient en présence : l’ancienne France, avec sa finesse ironique, sa diction élégante et pleine de bonhomie, sa familiarité hautaine; et la France actuelle, avec sa brutalité d’action, son débit fièvreux, son enquête qui ne respecte rien. Dès les premiers mots de M. d’Haussonville, on a senti l’abîme qui le séparait de M. Dumas. Il était tranquillement assis au bureau, discourant comme dans son salon, prenant
sur le papier des phrases qu’il jetait au public, d’un petit geste aimable de la main. Il souriait, se renversait, causait. Quand il avait une méchanceté à lancer, on la devinait à l’expression subitement maligne de sa physionomie. Jamais orateur n’a été plus à son aise. Ajoutez à cela que M. d’Haussonville est aflligé d’une grande surdité; mais il n’y paraissait guère, car il semblait s’écouter parler, et il s’arrêtait parfaitement, quand on applaudissait.
C’est alors que le spectacle est devenu singulièrement curieux. Les académiciens qui avaient écouté M. Dumas d’un air boudeur, comme s’ils se fussent méfiés de ce nouveau collègue, ont fait mine tout d’un coup de s’amuser prodigieusement. C'était vraiment un des leurs qui parlait : ils se reconnaissaient à sa voix fluette, ils goûtaient ses moindres mots, en gens délicats qui se retrouvaient en famille. Le public lui-même, charmé du ton aimable de M. d’'Haussonville, l’écoutait en souriant à demi. Et l’orateur, en vérité, était fort amusant. Sa réponse à M. Dumas, mesurée dans la forme, contenait les critiques les plus vives. N'est-ce point une plaisante aventure? M. Dumas est comblé de gloire; M. Dumas ne peut lâcher un mot, sans que toute une légion d’admirateurs se pâment; M. Dumas ambitionne l’Académie qui l’accueille à bras ouverts, et voilà que, le jour solennel de sa réception, lorsque le Paris intelligent est là pour le voir couronner d’immortalité, il reçoit en pleine figure les railleries les plus aiguës qu’on ait osé risquer sur son talent. Oui, M. d’Haussonville a eu ce courage; il a dit des vérités qui auraient fait tomber la plume des mains de tous nos journalistes. Cette Académie, si décriée, si dédaignée, cette compagnie d’invalides sur laquelle s’exerce la verve des débutants, a eu une heure de hardiesse tout à fait méritoire. Certes, je n’ai point pour elle une grande tendresse; elle est caduque, elle sert médiocrement les lettres; mais je dois avouer que j'ai goûté une heure de joie, à la trouver plus véritablement jeune que nous tous.
Connaissez-vous quelque chose de plus fin que l'ironie de M. d’Haussonville traitant, après M. Dumas la question de l’immoralité dans les lettres? M. Dumas, s'était
défendu complaisamment d’être un auteur immoral; il avait même insisté, comme pour laisser entendre que son génie seul était responsable des hardiesses qui effarouchaient le vulgaire. À la vérité, il ne lui déplaisait pas de garder au front un peu de la splendeur de l’enfer. Et c’est alors que M. d’Haussonville lui a dit, de sa voix gracieuse : ‘* Vous immoral! Allons donc! Vous avez bien raison de vous défendre, monsieur. Je vous trouve très moral, trop moral ”. M. Dumas trop moral pour l’Académie, n’est-ce pas une perle? Mais il faut citer les paroles mêmes de M. d’Haussonville. ‘ Vos procédés sont tellement habiles, que vous réussissez à accommoder merveilleusement toutes choses. Ce que vous écrivez sera toujours un régal pour les esprits délicats; seulement, viennent les imitateurs, et je craindrais de les entendre me dire comme dans la satire de Boileau : Aimexzvous la morale? on en a mis partout. Je ne déteste pas la morale, je consens même à la prendre à fortes doses, mais j'entends qu’on me la serve en son lieu et place, et je compte sur vous, monsieur, pour vous retourner au besoin avec moi contre les maladroits qui, sous prétexte d’innovation, s’aviseraient de transporter le sermon au théâtre ”’. On ne dit pas plus joliment son fait à un homme. Tous les mots portent. Entendez que l’innovateur maladroit qui transporte le sermon au théâtre, n’est autre que M. Dumas. Ses dernières pièces, La Femme de Claude surtout, sont clairement désignées. Le voilà désormais jugé : le terrible auteur dramatique dont les audaces donnent de petits frissons à la bourgeoisie, déborde de moralité. Et rien n’est plus vrai, rien ne précise davantage le talent de l’écrivain; c’est un faiseur de sermons, un prétendu observateur qui noie les quelques vérités qu’il trouve, dans un gâchis stupéfiant de divagations philosophiques.
Il y a deux sortes d’observateurs, ceux qui observent en savants, et ceux qui observent en médecins. Les premiers ont l’amour de la vérité; ils étudient l’homme jusque dans ses plaies, parce qu’ils trouvent la carcasse humaine prodigieusement intéressante; l’expérience seule les tente, l’analyse est leur grande joie. Les seconds, au contraire, ont la passion de guérir; s’ils s’arrêtent à
une belle maladie morale, c’est pour inventer immédiatement un remède; dans leur hâte, ils acceptent le premier diagnostic venu, et les voilà qui s’égarent en thèses de toutes sortes, prodiguant les ordonnances, oubliant le sujet par tendresse pour la médecine. Balzac était parmi les premiers, M. Dumas fait partie des seconds.
Sans doute, M. d’Haussonville n’est pas allé jusqu’à reprocher à M. Dumas de chercher à moraliser les masses au théâtre. Il a toutefois tracé très nettement le rôle de l’auteur dramatique, au point de vue de son influence sur les mœurs. ‘* Je ne crois pas, a-t-il dit, que la scène soit une école d’enseignement public, ni le lieu le mieux choisi pour développer certaines thèses, si exemplaires qu’elles puissent être, ni pour provoquer certaines réformes, si grande que soit leur utilité. Au risque de vous paraître facile à contenter, je me borne, en lui laissant d’ailleurs toute liberté d’allures, à demander à l’auteur d’une œuvre dramatique, de laisser à la sortie du théâtre les spectateurs et les spectatrices dans une situation d’âme meilleure qu’à leur entrée. Voilà toute la morale que je fui impose ””’. Certes, cela est fort large, et l’on ne s’attendait guère à tant de libéralisme littéraire de la part d’un académicien.
Je citerai encore la réponse à la phrase de M. Dumas sur les jeunes filles, auxquelles il interdit l’entrée du théâtre, pour pouvoir y traiter librement tous les sujets. M. d’Haussonville n’est point si prudent. ‘* Pour mon compte, je ne déconseillerais pas aux pères de famille de mener leurs filles aux pièces de Molière, quoiqu’elles soient exposées à y entendre des mots un peu crus aujourd’hui rejetés par la pruderie de notre langue moderne. J’ai connu, par contre, des mères qui volontiers auraient parfois fait sortir leurs filles de l’église, afin de Iles dérober à d’autres lecons tombées du haut de la chaire. Toutes saintes et sacrées qu’elles soient, les chères créatures qui font la joie et l’honneur de nos foyers, n’ont pas besoin d’être élevées dans une atmosphère factice ”’. C’est complet. Voilà l’Académie, maintenant, qui envoie les jeunes filles au théâtre, lorsque M. Dumas lui-même, Le terrible M. Dumas, ne veut pas qu’on les laisse passer au contrôle.
Le discours de M. d’Haussonville continue ainsi, spirituel, moqueur, relevant une à une les opinions de M. Dumas. C’est une critique impitoyable que rien ne désarme. Îl faut entendre comment le grave historien, l’ancien diplomate de Louis-Philippe, plaisante l’auteur de La Dame aux camélias sur sa tendresse pour les femmes. Après avoir rappelé ses premières pièces, dans lesquelles les femmes sont ramenées au bien par des sentiers de fleurs, il ajoute : ‘‘ II semble, d’ailleurs, que vous n’avez pas eu longtemps confiance dans l’indulgence comme moyen de mener à bonne fin la croisade que vous avez entreprise contre les atteintes portées à la foi conjugale On dirait l’indignation d’un législateur ulcéré de ce que l’on n’a pas observé ses préceptes et qui prend la résolution de les appuyer, puisqu'il le faut, par les châtiments les plus sévères... Tous les moyens vous sont bons pour punir les épouses infidèles. Qu’elles se méfient désormais de ces jolis couteaux à manche de jade qui traînent sur les tables, des pistolets que leurs maris prennent la fâcheuse habitude de porter dans leur poche et de ces fusils de nouvelle invention oubliés dans les coins; qu'elles tremblent à la pensée de cette réserve de canons perfectionnés que vous leur faites apercevoir dans le lointain, et qui pourront servir un jour aux exécutions générales. Certes, elles auront le cœur bien hardi, celles qui ne reculeront pas devant ce formidable appareil de moralisation! ”” La salle entière accueillait chacune de ces phrases par des éclats de rire; les allusions aux dénoûments de L’Affaire Clémenceau et de La Femme de Claude, saisies par tout le monde, égayaient jusqu’aux académiciens eux-mêmes.
M. d’Haussonville n’a pas manqué de dire son avis sur la singulière légende que M. Dumas avait racontée, au sujet du Cid. Les étranges scrupules de Richelieu qui condamne Rodrigue parce qu’il est Espagnol, l’ont fait sourire, comme des inventions peu heureuses d’auteur dramatique. L'histoire ne confirme aucunement cette version nouvelle d’une querelle restée fameuse. Et il a eu cette plaisante exclamation : ‘* Que vous a donc fait la Chimène de Corneille? *” Dix lignes plus haut, il accusait M. Dumas de ne pouvoir garder son sang-froid
avec Les femmes. I] semble vouloir, à demi mots, lui laisser entendre ici qu’il connaît son rôle de consolateur des dames. Il insinue qu’il s’occupe trop d’elles, qu’elles lui tournent la tête, qu’elles le mettent dans un état continuel de fièvre de tendresse ou de colère, qui lui enlève la perception nette des choses. C’est fort juste, et dit avec un tel tact qu’on ne peut se fâcher. Il termine par ces paroles : ‘* Ce sont les nobles amours qui font les nobles actions. C’est pourquoi ne soyez pas trop sévère aux Chimène, si vous en rencontrez, par hasard. Vous ne nous causeriez pas seulement un grand plaisir, vous nous rendriez un bon service, si vous nous faisiez applaudir sur la scène quelques figures qui s’en rapprocheraient un peu. Cet effort serait digne de votre talent ?”. C’est ainsi que la leçon de patriotisme donnée par M. Dumas à Corneille, s’est retournée contre lui en une leçon toute littéraire. |
Le succès de M. d’Haussonville a été complet. Ses collègues de l’Académie ne laissaient pas passer un trait sans le souligner. Je suivais, sur les visages souriants de ces immortels, si cassés par l’âge, tout le plaisir qu'ils prenaient à cette fine causerie. Certains ouvraient des bouches sans dents, qui avaient un rire de charnières rouillées; d’autres, sous d’épais sourcils, laissaient percer de petits yeux, tout attisés de malice. Le public applaudissait M. d’Haussonville, comme ïil avait applaudi M. Dumas, mais plus fort. Et, par moments, tous les regards se tournaient vers celui-ci, pour voir la contenance qu'il avait. Il sentait ces yeux curieux qui épiaient les moindres plis de son visage, il supportait courageusement les épigrammes acérées dont la pluie ne cessait pas. Même, il parvenait à sourire, quand la salle entière riait. En somme, il s’est montré brave. Je crois cependant qu’il a dû éprouver un soulagement énorme, lorsque M. d’Haussonville a posé sur le bureau le dernier feuillet de son discours.
Puis, la sortie s’est opérée, au milieu d’un tohu-bohu effrayant. Les académiciens sont partis comme ils étaient venus, par une porte du fond, pareils à un troupeau qui se culbute à l’entrée d’une étable. L’Olympe de l’Institut n’a décidément rien d’imposant. Quant à la foule,
elle a mis un grand quart d’heure à s’écouler. Sur le quai, en face du pont des Arts, des groupes de curieux se sont formés, attendant la sortie des personnages considérables. On a salué le duc d’Aumale. Des académiciens s’en allaient deux par deux, comme de bons bourgeois enchantés de rentrer au logis. M. Dumas a passé dans une voiture, avec ses deux parrains, MM. Legouvé et Camille Doucet, tous trois fort gênés dans leurs habits verts. Une heure après, des badauds étaient encore là, attendant toujours, bien que les portes de l’Institut se fussent refermées depuis longtemps.
Moi, la tête toute bourdonnante des trois heures de discours que je venais d’endurer, les reins brisés par le voisinage d’une grosse dame qui s’était tout Le temps à demi couchée sur moi, je me suis mis à marcher doucement le long des quais. Je ne connais pas de promenade plus délicieuse. Les quais sont larges, pleins d’air, avec de grands trottoirs vides, sur lesquels on est certain, dans la semaine, de n’être pas coudoyé. En haut, on a du ciel, d’un bout à l’autre de l’horizon. En bas, la Seine coule, toute verte; et elle est vivante de la vie des rivières, avec ses bateaux de blanchisseuses amarrés à la berge, ses péniches qui remontent le courant traînées par les remorqueurs, ses trains de bois flottants qui descendent au fil de l’eau, tandis que des hommes debout, à l’aide de longues perches, les dirigent. C’est le quartier de Paris le plus solitaire et le plus vivant, le plus vaste et le plus intime. Je sais des poëtes qui ont composé là, sur ces larges trottoirs, des poëmes de trois mille vers. |
Je songeais à tout ce que je venais d’entendre. C’est une terrible chose que la vérité, en littérature. Les écrivains n’ont pas les certitudes des mathématiciens. Quand on a dit : ‘* Deux et deux font quatre ””, on est convaincu de ce qu’on avance, et l’on peut dormir tranquille. Mais, dans les lettres, le doute reste éternel. Les écoles se dressent en face les unes des autres, en se jetant leurs systèmes au visage. Les classiques, les romantiques, les réalistes, crient ensemble que le talent, la vérité, le style, sont de leur côté; et il y a des heures où l’on ne sait plus qui a raison. En somme, la seule
base possible est encore la nature; on peut, sans crainte de se tromper, la prendre pour commune mesure. Comparer une œuvre à ce qui est, se demander si elle est fidèle, si elle reproduit sans mensonge la réalité, c’est une première opération facile, qui établit un point de départ, le même pour toutes les œuvres. Mais cela ne suffit évidemment pas, on serait conduit à exiger des photographies, et le plus bel ouvrage serait l’ouvrage le plus exact, conclusion fausse souvent. IL faut donc introduire l’élément humain, qui élargit tout d’un coup le problème et en rend les solutions aussi variées, aussi multiples, qu’il y a de crânes différents dans l’humanité. J'ai défini autrefois une œuvre littéraire, en disant : ‘ Une œuvre est un coin de la nature vu à travers un tempérament ?”. Certes, on est toujours loin de la certitude mathématique; mais on a dès lors un instrument de critique qui peut rendre de grands services, en empêchant de s’égarer dans les fantaisies du parti-pris.
J'ai souvent essayé cet instrument. L’emploi en est aisé. Quand on a une œuvre en face de soi, il suffit d’abord de chercher quelle somme de réalité elle contient; puis, sans la juger encore, on passe à l’étude du tempérament qui a pu amener dans l’œuvre les déviations du vrai qu’on y constate. Peu importe alors Le plus ou Le moins d’exactitude. Il faut simplement que le spectacle de l’écrivain aux prises avec la nature reste grand; l’intensité avec laquelle il la voit, la façon puissante dont il la déforme pour la faire entrer dans son moule, l’empreinte enfin qu'il laisse sur tout ce qu’il touche, telle est la véritable création humaine, la véritable signature du génie. En France, nous avons un grand poëte, Victor Hugo, qui est bien l’esprit le plus faux et le plus large qui existe. Il donne de tels coups de poing à la nature, qu’elle sort de ses mains colossale et bossue, avec une fièvre de vie miraculeuse. Notre illustre peintre Delacroix voyait également la nature sous trois couleurs dominantes, le rouge, le vert et le jaune, qui faisaient flamber dans ses tableaux une splendeur menteuse et extraordinaire. Je veux indiquer par ces exemples que la réalité seule ne me séduit pas, que je tiens compte de l’effort humain, de ce que l’homme ajoute à la nature, pour la créer
à nouveau, d’après des lois d'optique personnelles. Et c’est même cette continuelle variété dans l’interprétation de la vie, qui fait la séduction éternelle des œuvres de Re un Les créations littéraires se déroulent de siècle en siècle, toujours nouvelles, avec des floraisons d’autant plus originales, que les sociétés se transforment plus profondément.
Si l’on applique aux œuvres de M. Dumas cette formule : ‘* Une œuvre est un coin de la nature vu à travers un tempérament ””, le point que l’on constate d’abord, est celui-ci : la réalité n’y tient pas la grande place qu’on pourrait croire au premier examen. Certes, lies sujets sont modernes, les personnages appartiennent tous au milieu contemporain. Mais ils s’agitent dans un cadre singulièrement restreint, l’auteur ne sort pas d’un certain monde ni de certains types : c’est une continuelle reproduction des mêmes tableaux. On chercherait en vain, dans ses comédies, des types vivants, originaux, pittoresques; le seul personnage de ce genre qu'il ait tenté, est la madame Guichard, de Monsieur Alphonse, qui obtint un si vif succès de rire, le jour de la première représentation. Il ne fait pas, en un mot, des excursions de curieux dans la nature humaine, aujourd’hui chez une comtesse, demain chez un artisan, un autre jour au fond de quelque quartier suspect, chez les filles ou chez les voleurs. Tout ce qu’il a écrit peut se passer dans le même salon, avec les mêmes fauteuils le long des murs, et la même pendule sur la cheminée. Je ne lui reproche pas d’ailleurs cette simplicité, cette unité de cadre; de plus grands que lui ont fait tenir des chefs-d’œuvre dans des espaces tout aussi étroits. [l suffirait qu’il évoquit son petit peuple avec une vive intensité de forme et de couleur... Mais c’est ici qu’on touche du doigt son impuissance à être réel. Non seulement son domaine est restreint, vague, innomé, situé sur la frontière de tous les mondes, mais encore les créatures qu’il met à la scène ont presque toutes des existences purement factices. Il n’y a rien d’humain dans ces poitrines. Ses femmes sont toutes bonnes ou toutes mauvaises, avec des raideurs de syllogismes, ses maris poussent l’abnégation jusqu’à la bêtise et la vengeance jusqu’à la folie; ses enfants
parlent la langue des grandes personnes; ses rôles secondaires se promènent dans l’action comme de simples rouages nécessaires. Jamais une souplesse, jamais un abandon. On est jusqu’au cou dans un raisonnement. Tous ces gens restent de purs arguments qui doivent concourir à un plaidoyer général, et qui ne s’écartent à aucun prix de la ligne droite qu’ils suivent. Derrière eux, on le sent toujours là; il est attentif, tenant ses personnages aux reins comme des marionnettes; il fait mouvoir leurs bras, leurs jambes, leur tête; il s’identifie tellement avec eux, que tous parlent sa langue, ont le son de sa voix, reproduisent sans cesse les tournures de son esprit. Ce n’est pas un coin de la vie ordinaire que M. Dumas nous représente; c’est un carnaval philosophique dans lequel on voit sauter vingt, trente, cinquante petits Dumas, déguisés en hommes, en femmes, en enfants, avec des perruques selon les âges et selon les conditions.
Je passe à la seconde opération critique. Peu m'’importe que l’écrivain déforme la réalité, la marque de son empreinte, s’il doit nous la rendre curieusement travaillée et toute chaude de sa personnalité. Ici, nouveau mécompte, On dit en parlant des personnages de Moliêre : Tartufe, Alceste, Agnès, on dit en parlant des héros de Balzac : Hulot, Grandet, le père Goriot, Mme Marneffe; Beaumarchais a laissé Figaro, et l’abbé Prévost, Manon. Tous ces écrivains ont créé des hommes, des êtres qui ont une vie propre, dont l’existence n’est mise en doute par personne. Îls ont ramassé la boue des chemins, ils ont fait des créatures à leur image, sur lesquelles ils ont soufflé; cela a suffi pour animer la matière. C’est là cette empreinte du génie dont je parle, cet élément humain que les écrivains puissants mettent dans leurs œuvres, ce coup de pouce qui transforme le réel et le fait brusquement vivre d’une vie personnelle. Or, je défie qu’en nommant les personnages de M. Dumas, on évoque devant les yeux une créature vivante. Les noms de ces personnages ne viennent pas même à la mémoire. La Dame aux camélias seule a demeuré; et encore faut-il un travail pour se souvenir qu’elle se nomme Marguerite Gautier. Toute l’œuvre de l’auteur
dramatique est ainsi une fresque grise, aux figures effacées; pas une tête plus puissante ne se détache avec quelque relief au milieu des autres : on dirait une procession d'êtres mort-nés, d’ombres à peine indiquées sous les plis droits de leurs vêtements uniformes. Quand on parle du Dermi-Monde, le chef-d'œuvre de M. Dumas, on cite encore la baronne d’Ange, non qu’elle soit d’un dessin bien accentué, mais parce qu’elle a été personnifiée par des actrices dont chacun revoit le jeu; et on ne cite pas un autre personnage, les hommes surtout disparaissent dans une sorte de brouillard, les syllabes de leurs noms sont comme molles et fugitives. Il en est ainsi pour toutes les autres comédies, elles n’ont pas laissé un type puissant, un nom vivant qui soit un être. Cela est significatif et prouve d’une façon irréfutable que M. Dumas n’est pas un créateur, mais un raisonneur. Son père, le grand Dumas, bien qu’on le juge aujourd’hui inférieur par le style et la conception littéraire, avait au contraire des mains créatrices d’où sont tombés les d’Artagnan, les Buridan, les Monte-Cristo, ces colosses de l’imagination. Lui, le fils, n’est qu’un cerveau tout obstrué de fumées philosophiques. Il n’imprime pas sur les membres de ses statues la marque indestructible de ses doigts. Dans le très petit coin du réel où il se meut, il n’anime ni ne grandit ce qu'il touche.
J'ai peur d’être bien sévère, lorsque je tâche d’être strictement juste. Ce que je reproche en somme à M. Dumas, c’est de s’être enfermé dans la solution de certains problèmes sociaux, l’adultère examiné dans tous ses cas. Il a déserté le grand drame humain, il n’a vu que la querelle sexuelle de l’homme et de la femme; et cela ne serait rien encore, s’il l’avait vue purement en analyste; mais il y a apporté des préoccupations continuelles de moraliste, qui ont le plus souvent faussé ses observations. Il ne procède pas de Molière qui peignait l’humanité dans ses vices et dans ses ridicules, sans se soucier de la leçon, ayant le seul désir de faire ressemblant; lui, se moque de la ressemblance, ou du moins ne nous montre un vice ou un ridicule dans les premiers actes, que pour les catéchiser ensuite et Les convertir au dénoûment. Le danger est grand pour notre théâtre. M. Dumas y est tout
puissant, à cette heure, et les imitateurs viendront, comme l’a dit M. d’Haussonville. Alors, nous aurions une littérature dramatique aussi parfaitement ennuyeuse que pleine d’intentions excellentes. [’outil moderne, l’analyse, tournerait au goupillon. On remplacerait le mariage obligatoire du dernier acte par un tableau de sainteté, Dieu faisant asseoir à sa droite les personnages vertueux de la comédie, et précipitant les pervers dans les chaudières infernales. Pour éviter ce genre abominable, il faut à tout prix en revenir aux sources classiques, à l’étude de la nature telle qu’elle est, au drame humain, à la peinture originale du vaste monde. Molière est le grand ancêtre qui doit nous sauver du catéchisme de M. Dumas.
Et, à petits pas, tout en roulant ces idées, j'étais allé jusqu’au pont des Invalides. Non, je ne me sentais pas trop sévère. Le doute qui s'était glissé un instant dans mon esprit, ce doute littéraire dont le sourd travail, à certaines heures, vous brouille la cervelle au point de vous ôter tout jugement, se dissipait peu à peu, faisait place à une grande lucidité. Je voyais M. Dumas en dehors de toute pompe académique, sans habit vert, sans immortalité; il ne lisait plus un discours au milieu d’une foule souriante, il n’avait plus la tête pâle d’un triomphateur que l’émotion étrangle. Et il était bien tel que je l’avais jugé, d’un grand talent sans doute, mais tout ballonné d’une importance exagérée, tenant trois fois plus de place qu’il n’en devrait tenir. J'avais fait une œuvre de justice. Je suis revenu par les quais, l’esprit paisible. Le temps était doux: le crépuscule tombait dans le ciel clair; en bas, au milieu de la Seine, un grand bateau de charbon trop chargé, dormait lourdement sur l’eau noire.
Sainte-Beuve
Une figure littéraire me tourmente depuis quelque temps, celle de Sainte-Beuve. Voici dix ans que l’éminent critique est mort, et le temps me paraît venu de dire sur lui ce que pense ma génération. C’est moins Sainte-Beuve qui m'intéresse, à la vérité, que le rôle très important joué par lui dans notre littérature de ces cinquante dernières années. Il a été une étape, et des plus intéressantes, des plus décisives.
La critique de ce critique est devenue nécessaire aujourd’hui, pour bien marquer où il en était, il y a vingt ans, et où nous en sommes nous-mêmes à cette heure. Depuis le commencement du siècle, Les périodes littéraires se précipitent avec une fièvre croissante. Tous les vingt ans, le terrain social et les œuvres qui y poussent se modifient à un tel point, qu’il est utile de faire le bilan de la période écoulée, afin de bien déterminer la période qui s’ouvre. Et c’est pourquoi je m’adresse à Sainte- Beuve, parce qu'il a résumé merveilleusement son époque littéraire, avec une souplesse d'intelligence et un effort de sincérité sans pareils. Avec lui, nous aurons le mou-
vement complet des esprits depuis 1825 jusqu’à 1870. Il suffira donc d’instruire à nouveau quelques-uns des procès littéraires dans lesquels il a cru dire le dernier mot, et de voir s’il n’y a pas lieu de casser ses jugements. Nous appuierons ainsi, sur des documents certains, nos façons de penser actuelles. Ce sera le passé commenté et jugé par le présent.
Naturellement, je ne m’occuperai que de Sainte-Beuve critique, laissant de côté le poëte, le romancier et l’historien. Même, dans la quantité énorme de ses articles écrits au jour le jour, je choisirai particulièrement ceux qu'il a publiés sur des contemporains, afin de me mieux faire entendre, en traitant d’une matière connue de tous. Ce qui m'intéresse surtout, c’est La critique moderne en face de la production moderne, c’est Sainte-Beuve jugeant les plus illustres de ses contemporains. Si j’examine certaines de ses études sur les œuvres des siècles passés, ce ne sera que pour chercher l’origine de ses opinions et mieux expliquer son attitude parmi le groupe littéraire où il a grandi. En un mot, je veux le prendre à cette minute si instructive de la critique française, lorsque cette critique, se dégageant avec lui de la métaphysique et de la rhétorique, commençait à accepter les œuvres des temps nouveaux, tout en faisant des retours pleins de regret vers le passé. Rien ne saurait marquer davantage l'élargissement de la voie naturaliste où notre siècle marche à grands pas.
Sainte-Beuve a écrit ceci : ‘‘ On ne saurait s’y prendre de trop de façons et par trop de bouts pour connaître un homme, c’est-à-dire autre chose qu’un pur esprit. Tant qu’on ne s’est pas adressé sur un auteur un certain nombre de questions et qu’on n’y a pas répondu, on n’est pas sûr de le tenir tout entier... Que pensait-il en religion? Comment était-il affecté du spectacle de la nature? Comment se comportait-il sur le chapitre des femmes?
sur l’article d’argent ? Etait-il riche, était-il pauvre? Quel était son régime, quelle était sa manière journalière de vivre? etc. Aucune des réponses à ces questions n’est indifférente pour juger l’auteur d’un livre et le livre lui-même ?”.
Donc, en appliquant à Sainte-Beuve la méthode de Sainte-Beuve, cette méthode qui a fondé la critique scientifique, il faut débuter par des considérations biographiques. On a déjà beaucoup écrit sur Sainte-Beuve. Mais aucun des livres publiés n’a causé une émotion pareille à celle que vient de produire un volume de M. A.-J. Pons : Sainte-Beuve et ses inconnues. M. Pons a été un des nombreux secrétaires de Sainte-Beuve, ce qui donne une certaine autorité à ses renseignements. Ce qu’il s’est appliqué surtout à dégager, c’est le tempérament amoureux du critique, c’est le rôle tout-puissant joué par la femme dans sa vie. Il semble avoir voulu répondre sur le cas de Sainte-Beuve à cette question que celui-ci posait, en parlant de l’auteur soumis à son analyse : ‘* Comment se comportait-il sur le chapitre des femmes? ?” Et M. Pons a fait la réponse avec un tel luxe de détails, avec une telle abondance de documents, que beaucoup de monde a été scandalisé, criant qu’on profanait la mémoire d’un mort illustre. Je n’ai pas à entrer dans la querelle, dont le côté sentimental me laisse froid. La seule chose à examiner, c’est de savoir si les documents apportés par M. Pons sont dignes de créance. Certains ont une authenticité absolue, puisque, le plus souvent, M. Pons s’est contenté de laisser parler Sainte-Beuve lui-même, en lui empruntant des citations; c’est Sainte-Beuve qui nous donne son autobiographie, par fragments, aux heures les plus délicates de sa vie, car il avait le besoin des confidences; il s’est confessé, à vingt endroits de ses œuvres, sous les voiles les plus transparents. Le travail de pure compilation que M. Pons a fait, pouvait donc être fait par tout le monde; et ce travail offre des certitudes presque absolues. Pour le reste, il est croyable que le biographe s’en est rapporté aux faits dont il a eu connaissance, en vivant dans l’intimité du grand critique. Cependant, certains détails sont contestés par d’autres secrétaires, qui accusent M. Pons d’avoir enflé les choses. La matière est délicate.
Plus tard, sans doute, les faits strictement vrais se dégageront, à La suite de polémiques qui ne peuvent manquer de s’engager.
D'ailleurs, mon intention n’est pas d’utiliser dans cette étude les détails purement épisodiques. Je me contenterai des grandes lignes. Il y a là un terrain tout à fait solide. Ce que personne ne songe à nier, c’est le rôle souvent décisif que la femme a joué dans la vie de Sainte- Beuve. Il était de complexion galante, dans tous les sens du mot. Et l’on ne comprend bien son tempérament littéraire qu’en reconstituant son tempérament amoureux. Il a été un féminin, telle me paraît être en lui la caractéristique de l’écrivain et de l’homme.
M. Pons nous conte la longue suite de ses amours : une première tendresse d’enfant, puis les débordements du jeune homme, lâché dans le vice des trottoirs de Paris, puis un coup de passion qui eut un moment la plus grande influence sur ses croyances littéraires et religieuses; ensuite, il se fait un nid tiède dans des ménages à trois, et il noue une liaison mondaine, après une tentative de mariage qui échoue; enfin, lorsque l’âge est venu, c’est une succession de maîtresses, de petites filles qu'il cloître, sans préjudice des rencontres de la rue. Le cas physiologique est complet, et il se présente comme le plus beau que je connaisse. [Il rappelle beaucoup celui du baron Hulot, dans Balzac, bien entendu, je parle du développement de la passion, et non du drame. Si je m’arrête sur cette matière délicate, ce n’est pas comme critique, c’est comme romancier. Que de documents précieux dans le livre de M. Pons! Nous n’inventons pas des choses d’un tel accent, il faut avoir pris la nature sur le vif pour mettre un pareil drame humain sous les faits les plus simples. Oui, voilà un roman que je voudrais écrire, une simple biographie, l’analyse d’un homme. Ceci est un hors-d’œuvre, mais je me permettrai quelques citations, tellement les notes vraies me passionnent.
Rien de plus curieux, par exemple, que les relations de Sainte-Beuve et de George Sand. IL aimait ailleurs, et il ne fut jamais que l’ami complaisant de l’auteur de Mauprat. ‘‘ Puisque Sainte-Beuve se rayait lui-même de la liste, dit M. Pons, on lui réserva le rôle de confident,
de conseiller, de confesseur; je n’ose dire un autre mot, bien qu'il soit difficile de ne pas sourire à lui voir rendre de si galants services. S’il n’avait pris soin de publier, peu de temps avant sa mort, sans doute avec l’assentiment de Mme Sand, les lettres qu’il lui écrivit, nous n’aurions jamais deviné à quel point ils avaient poussé, l’un la complaisance et l’autre la franchise ?”’. Dans les extraits de lettre qui suivent, on voit George Sand demandant à Sainte-Beuve de lui amener ses amis, discutant si elle prendra Alexandre Dumas ou Alfred de Musset, paraissant se décider un moment pour Jouffroy, le philosophe, tombant enfin sur Alfred de Musset. Quant à Sainte-Beuve, il est heureux de procurer l’amant, du moment où il ne peut être l’amant lui-même. C’est encore un plaisir que connaissent bien les féminins, ceux qui vivent dans les jupes des femmes : s’occuper du bonheur des autres, se fourrer au milieu des histoires d’amour pour en emporter l’agréable frisson, faire des ménages qu’on va voir et qu’on trouve alanguis, pleins de gratitude, avec des yeux encore humides de passion. Cela est une note de bonhomie voluptueuse, et qui marque un tempérament.
M. Pons, d’ailleurs, cite ces lignes de Sainte-Beuve : ‘* Je me fais quelquefois un rêve d’Elysée; chacun de nous va rejoindre son groupe chéri, auquel il se rattache et retrouver ceux à qui il ressemble : mon groupe à moi, je l’ai dit ailleurs, mon groupe secret est celui des adultères (mæchi), de ceux qui sont tristes comme Abbadona, mystérieux et rêveurs jusqu’au sein du plaisir et pâles à jamais sous une volupté attendrie *”’. C’est un aveu, cela, mais un aveu tout enguirlandé de poésie. Sainte- Beuve s’est installé dans des ménages; seulement, il paraît s’y être conduit en homme qui tient à son bienêtre, beaucoup plus qu’en poëte fatal, posant pour la mélancolie. M. Pons le peint ainsi : ‘* Obtenant peu, demandant moins encore, et pourtant satisfait, tel il se montre à nous dans ces mystères de l’alcôve où il nous introduit. Je ne vois pas qu’il ait jamais été sérieusement mordu au cœur de la jalouse rage que Feydeau a si pompeusement décrite dans Fanny. Tout au contraire, l’époux, dans sa majesté, ne lui inspirait que déférence
et respect. Avec quel art il s’insinuait dans sa confiance! de quel miel savoureux il lui adoucissait la coupe amère! Ceux-là seuls qui l’ont vu à l’œuvre pourraient le dire. Le foyer où se réchauffaient ses sens et sa tendresse lui devenait sacré. Il s’inclinait humblement sous la supériorité du mari, embouchaït la trompette en son honneur et redisait son nom aux échos d’alentour ?””. Quel adorable portrait d’amant lettré, refusant les violences de la passion, contraires à sa nature d’équilibre, voulant faire servir avant tout ses liaisons les plus coupables au charme de sa vie!
Mais c’est surtout vers la fin, lorsque Sainte-Beuve vieillit, que les documents deviennent précieux. Voici un fait, par exemple. Sainte-Beuve avait installé chez Jui une grande belle fille, qui, au bout de quelque temps, y meurt de la poitrine. Aussitôt, le père, un paysan, se présente. Je laisse parler M. Pons : ‘‘ Sitôt que sa fille eut fermé les yeux, il accourut, réclamant sa part de succession, les tapis, les meubles, que sais-je? sous prétexte qu’elle avait mis en commun sa fortune avec celle de son amant; il menaça celui-ci d’un procès, et, profitant de son inexpérience en affaires, parvint à lui extorquer douze mille francs ?”. Ceci est du Balzac, et encore Balzac n’est pas allé si loin, dans la cupidité d’un père et Le trouble d’un amant, qui paie pour étouffer un scandale. Tout mon tempérament de romancier s’échauffe devant des documents pareils : voilà la vérité sur l’homme, voilà le détraquement qui se produit dans le mécanisme social, sous le coup d’une passion. Nous n’avons qu’à constater. Chez tout homme, le fait aurait la valeur d’un document exact; chez Sainte-Beuve, ce document prend une signification plus intéressante, parce qu’il est un élément d’analyse ouvrant un jour sur le cas d’un lettré, dont nous étudions l'intelligence.
J’emprunterai encore à M. Pons une anecdote. Un soir, il était au Théâtre-Français avec Sainte-Beuve et une jeune femme, maîtresse de ce dernier. M. Edouard Thierry, alors directeur du Théâtre-Français, aperçut l’illustre critique placé dans une mauvaise loge, et vint lui en offrir une meilleure. Je cite : ‘* On se leva pour descendre; le galant directeur offrit le bras à Jenny;
Sainte-Beuve les suivait, portant avec précaution le mantelet et le chapeau de son amie. Je fermais la marche, ne portant rien, comme le troisième page de Malbrough, mais songeant à part moi quels heureux privilèges confèrent à Paris la jeunesse et la beauté. Car cette grande fille, à qui ces deux hommes distingués prodiguaient les égards et les hommages, et qui se pavanait par les corridors avec des airs de duchesse, était la même que j'avais vue la veille au bal Constant, — Et Dieu sait ce qu'était ce bal, — polker avec rage, amoureusement enlacée au flanc d’un Aïphonse de barrière ??.
Quelle belle étude humaine, quel beau cas à disséquer! Les faits sonnent trop la vérité pour ne pas être exacts. J’ai choisi les citations de façon à ne blesser personne, car il y a, dans le livre de M. Pons, d’autres drames dont tous les personnages ne sont pas morts. Maintenant, je reviens aux grandes lignes de Sainte-Beuve, les seules qui me soient nécessaires.
Ce qui est très net chez lui, c’est le besoin de la femme, et moins un besoin physique peut-être qu’un besoin de conversation et de compagnie. Il lui fallait une femme dans l’air qu’il respirait, il vivait béatement au milieu des jupes, se contentant le plus souvent de voir un joli visage, de flairer au passage une odeur, ou simplement encore d'entendre une voix jeune. Il a réellemert vécu dans la société des femmes; ses rapports de pure amitié complaisante avec George Sand sont typiques. Sur le tard, il avait, pour les petites filles qu’il cloîtrait, des tendresses de père. On le retrouve avec cette adoration sensuelle et passive dans les ménages où il fait son nid, dans les liaisons mondaines qu’il noue. La brutalité de la passion ne paraît que lorsqu’un aiguillon plus vif le jette sur le trottoir parisien, en quête du vice. Une princesse disait de lui: ‘* Oh! Sainte-Beuve est un homme à femmes ””. Et la définition était excellente, car il les aimait toutes, il aurait vécu de leur haleine, il se faisait leur domestique, quand il ne pouvait être leur amant.
Je reste ici un anatomiste. Sainte-Beuve, garçon et libre, vivait à sa guise, avec une honorabilité parfaite; sa mémoire garde une haute dignité, par le talent et le
travail. Seulement, je crois qu’il faut chercher dans son tempérament amoureux le trait caractéristique de son talent d’écrivain. Je l’ai nommé un féminin : sa souplesse de critique, son horreur des extrêmes, son goût des nuances, ses raffinements d’analyse et de style compliqué vont découler de là. Ajoutez le tourment de la vérité, dans cette nature de chatte câline, égratignant et ronronnant, et vous aurez le cas de Sainte-Beuve. Il demeurait une intelligence, même au plus fort de ses désirs; jamais une aventure ne lui a fait perdre une heure de travail; ce qui prouve l’égoïsme de sa passion. L’amant, qui était sans jalousie contre le mari, ne se laissait pas entamer par les catastrophes fatales de ses liaisons; il en sortait saignant peut-être, mais presque aussitôt calmé dans son cher cabinet d’étude. Voilà donc Sainte- Beuve tout entier, casanier, vivant avec ses livres, adorant le monde pourtant, surtout Les salons où il rencontrait des femmes, mettant toujours des femmes autour de lui comme un autre mettrait des fleurs dans un vase, sur sa table de travail, et reprenant tranquillement la page commencée, soit qu’il rentrât de la liaison mondaine ou du vice de la rue, soit qu’il revint de la chambre voisine, où il parquait un petit sérail à son usage. Le besoin de comprendre et d'exprimer ce qu’il croyait la vérité, restait en définitive le maître, après la crise des sens apaisés. Îl ne gardait qu’un attendrissement de phrase, qu’une analyse un peu amollie et fuyante, qu’une empreinte très visible de la femme, prise dans un continuel contact, avec ses caresses, ses perfidies, ses sousentendus, ses colères nerveuses. On retrouve la femme dans cet amour de la grâce qu’il a confessé partout, comme si la femme sans rien lui ôter de sa compréhension, en élargissant même le domaine des sensations délicates, n’avait absolument tué qu’une chose en lui, le sentiment et l’admiration de la force. C’est ce que nous verrons tout à l’ heure.
Maintenant, je n’ai plus qu’à indiquer brièvement les grandes phases de la vie de Sainte-Beuve, qui ont eu une influence sur son talent de critique. Après avoir fait de fortes études, il étudia un instant la médecine; l’analyste, l’anatomiste est parti de là. D’autre part, il se
passionna pour le grec, tâcha de pénétrer l’antiquité dans sa réalité vivante. On peut dire que, dès lors, il allait rester en équilibre, entre cette littérature classique à laquelle la tradition et ses études l’attachaient, et la littérature moderne que sa pointe dans les sciences lui laissait entrevoir comme prochainement triomphante. Ses articles nous le montreront bien souvent hésitant, se sauvant à force de compréhension, acclamant les œuvres contemporaines, tout en restant effrayé, puis faisant des retours avec délices dans les œuvres du passé, où il se reposait. Son coup de folie romantique n’a été qu’un coup de passion, dont il s’est guéri assez vite. Le poëte a été tué par le critique, par le lettré curieux que brülait le feu de tout comprendre et de tout expliquer. De là ses quarante années de feuilletoniste, jugeant les publications nouvelles au jour le jour. Aujourd’hui, c’est la mémoire du critique qui reste debout. On ne lit guère le poëte et le romancier, on ne se souvient plus du professeur, on oublie même l’historien de Port-Royal, pour s'intéresser uniquement au critique, qui a laissé des jugements sur l’ensemble à peu près complet de notre littérature. Il est inutile de préciser davantage la vie de Sainte-Beuve, son passage à la Bibliothèque Mazarine, ses leçons à Genève et à Bruxelles, son cours du Collège de France interrompu par une petite émeute, son entrée à l’Académie où il fut longtemps très assidu, son entrée au Sénat où sa défense de M. Renan souleva un si beau scandale, son convoi de libre-penseur suivi par la jeunesse de toutes nos Ecoles. C’est là l’existence d’un lettré, qui flottait de la dictature à la libre-pensée, faisant d’ailleurs passer les lettres avant tout, grand par cet amour de sa vie entière. Il était homme de salon et de bibliothèque, un pied dans l’ancien régime et un pied dans le nouveau, très honoré d’être reçu dans certaines maisons aristocratiques, dédaigneux pourtant de ce que l'intelligence ne grandissait pas. Il y avait en lui, je le répète, un étrange assemblage d’avenir et de passé. Pour le définir d’un mot, il a marqué dans la critique française une période de transition.
C’est ce que je vais tâcher de démontrer, en m'’appuyant sur les documents.
Et, d’abord, il faut se demander quelle idée Sainte- Beuve se faisait de son rôle de critique. Je trouve à ce sujet de bien précieux renseignements, dans un article qu’il a publié sur Boileau. ‘‘ S’il m’est permis de parler pour moi-même, dit-il, Boileau est un des hommes qui m'ont le plus occupé depuis que je fais de la critique, et avec qui j’ai le plus vécu en idée. J’ai souvent pensé à ce qu’il était, en me reportant à ce qui nous avait manqué à l’heure propice ??.
Donc son regret, très nettement exprimé, a été de n’avoir pas joué, pendant la période romantique, le rôle que Boileau, selon lui, a joué pendant la période classique du siècle de Louis XIV. Sa théorie est que Boileau a mené tout ce siècle. ‘* Les plus grands talents eux-mêmes, dit-il, auraient-ils rendu également tout ce qui forme désormais leur plus solide héritage de gloire? Racine, je le crains, aurait fait plus souvent des Bérénice; La Fontaine moins de Fables et plus de Contes; Molière luimême aurait donné davantage dans les Scapins, et n’aurait peut être pas atteint aux hauteurs du Misanthrope *”’. En vérité, ce sont là des hypothèses qui peuvent séduire, mais il n’en est pas moins bien singulier de prétendre que, sans Boileau, le génie de Molière, de La Fontaine et de Racine ne se serait pas épanoui. Attribuer à la critique, même à la critique la plus juste, une pareille influence me paraît tout à fait exagéré; surtout lorsque le critique, comme Boileau, est simplement un rhétoricien. Sainte-Beuve, qui a l’horreur des hypothèses, en a risqué là une de belle taille.
Mais l’intérêt est dans les lignes qui suivent : ‘‘ Savezvous ce qui, de nos jours, a manqué à nos poëtes, si pleins à leur début de facultés naturelles, de promesses et d’inspirations heureuses? Il a manqué un Boileau et un monarque éclairé, l’un des deux appuyant et consacrant l’autre. Aussi ces hommes de talent, se sentant dans un siècle d’anarchie et d’indiscipline, se sont vite conduits
à l’avenant; ils se sont conduits, au pied de la lettre, non comme de nobles génies, ni comme des hommes, mais comme des écoliers en vacances. Nous avons vu le résultat ?”’. Cela me paraît radicalement faux. Je laisse le monarque éclairé de côté; mais imaginer un Boileau venant faire la loi en 1830, est une idée indigne d’un critique qui connaît l’histoire et qui se rend compte des grands mouvements littéraires. Les Boileau n’apparaissent qu'après les insurrections, lorsque le terrain est conquis et que le besoin se fait sentir d'établir une police. En 1830, un Boileau aurait été emporté comme une paille, en admettant qu’il eût pu se produire, car justement l’émeute avait lieu pour briser les formules des Boileau passés et présents. Ainsi donc, il n’aurait rien régenté du tout, il se serait fait bafouer, il aurait dû laisser passer le torrent, et peut-être se serait-il abandonné lui-même, au torrent, comme il est arrivé à Sainte-Beuve. Voilà la vérité des faits.
D'ailleurs, de ces hypothèses étonnantes, je ne veux retenir que ceci : c’est que Sainte-Beuve a rêvé d’être le régent de notre littérature. La critique était donc pour lui une arme qui corrige, une férule dont il faut donner sur les doigts aux contemporains, pour les forcer à s’amender. Îl parlait au nom du goût et dictait des arrêts. C’est encore la conception de La Harpe. Nous verrons tout à l’heure La conception de M. Taine. Dès maintenant je puis dire que Sainte-Beuve se trouve entre les deux. Il est la transition de la critique pédagogique à la critique scientifique.
Reprenons cette idée de la critique qui corrige. Certes, oui, elle corrige; mais il faut s’entendre. Toutes les fois qu’on fait la vérité sur un sujet, cette vérité prend une utilité pratique. Ainsi, voilà Sainte-Beuve, qui n’a pas ménagé les romantiques. Toutes les vérités qu’il leur a dites, germent aujourd’hui, détournent la génération nouvelle du coup de lyrisme de 1830. Mais jamais ces vérités n’ont été et n’ont pu être profitables aux romantiques eux-mêmes. On ne corrige pas un écrivain de génie on ne corrige même pas un écrivain de grand talent, parce que la personnalité est là qui impose les défauts comme les qualités. Ceux qu’on pourrait corriger à la rigueur, ce
sont les médiocres, ceux dont le tempérament est de cire; et peu importe si les médiocres sont plus ou moins médiocrement parfaits. J’en veux venir à ceci : c’est prendre la critique par le petit côté et tirer d’elle un profit bien problématique, que de se faire le magister des contemporains. Le grand rôle, le beau rôle, est d’embrasser toute son époque, de voir d’où elle vient et de déduire où elle va, de dire nettement ce qu’elle est, non pas pour la changer, grand Dieu! car ce serait là une besogne impossible, mais pour faire que la génération de demain profite du spectacle vrai de la génération d’aujourd’hui. Montrez le gouffre du romantisme : vous n’empêcherez pas un seul romantique d’y faire la culbute finale, mais vous arrêterez sans doute sur les bords la jeunesse qui pousse derrière vous.
Il faut remarquer que l’article sur Boileau date de 1852. Il n’est point des débuts du critique. Sainte-Beuve, en avançant en âge, s’élargissait en souplesse et en compréhension; mais il n’avançait pas dans le sens moderne, il se rejetait au contraire avec plus de vivacité dans le passé, comme effrayé des temps nouveaux et protestant contre un esprit littéraire qu'il avait vu naître, dont il avait brûlé lui-même et qui l’inquiétait sur le tard. Lui, qui se piquait d’être une intelligence ouverte aux choses les plus contraires, d’avoir des yeux tout autour de la tête, il s’affolait et ne comprenait plus. J’aurai à revenir sur ce singulier cas, qui est au fond le sujet de cette étude.
Naturellement, l’ambition d’être le régent des lettres modernes n’allait pas dans Sainte-Beuve sans toutes les grâces du métier. Avec son tempérament tendre, il n’avait rien du lettré rogue, pédantesque, professant la littérature d’un visage chagrin. Sa critique s’adressait surtout à certains salons littéraires; elle en avait la jolie médisance, la politesse parfaite, toute pleine de sous-entendus méchants, le continuel sourire déguisant la sévérité des jugements. Il est revenu vingt fois, dans ses articles, sur la question du goût, du tact, de la mesure, n’arrivant pas à comprendre, malgré un sincère effort, les dons contraires, la puissance, la netteté scientifique, la passion sévère de La vérité poussée jusqu’à tout dire. Il consentait
bien à laisser tout entrevoir, mais il voulait des ombres, il cachaït les jugements trop rudes entre les lignes, où il fallait les deviner; aussi, pour bien saisir certains articles de Sainte-Beuve, doit-on souvent connaître autant que lui le sujet dont il traite. C’est encore là le ton des salons; si l’on n’est pas d’un salon, il est impossible d’y comprendre ce qu’on y dit, à cause des réticences, des airs de tête qui suffisent aux initiés. Fréquentant le monde lettré, hôte assidu de certaines maisons, passant de ses livres à la conversation des femmes, sans vivre de la vie multiple du grand Paris, sans étudier l’homme chez les hommes, Sainte-Beuve causait plus encore qu’il ne jJugeait. Toute rigueur positiviste le blessait, parce qu’elle introduisait des éléments fixes dans les plaisirs flottants de son esprit. Je pourrais ici multiplier les citations, mais je me contenterai de ces quelques lignes, où il définit très bien l'esprit littéraire, celui dont il est animé. ‘* L'esprit littéraire, dit-il, dans sa vivacité et sa grâce, consiste à savoir s'intéresser à ce qui plaît dans une délicate lecture, à ce qui est d’ailleurs inutile en soi et qui ne sert à rien dans le sens vulgaire, à ce qui ne passionne pas pour un but prochain et positif, à ce qui n’est que l’ornement, la fleur, la superfluité immortelle et légère de la société et de la vie. L’amour des lettres aux âges de belle culture, suppose loisir, curiosité et désintéressement; il suppose aussi une latitude de goût et même de caprice, une liberté d’aller en tous sens ?”. Sainte-Beuve est là au complet : il comprendra tout le monde, et il ne comprendra pas Balzac.
Voilà pourtant l’homme qui, dans l’effort de sa curiosité universelle, a fondé la critique scientifique. IL s’est dégagé de la grammaire et de la rhétorique, il a compris qu’il fallait avant tout connaître l’homme, si l’on voulait ensuite pénétrer l’écrivain. Les principes de cette critique scientifique, que M. Taine devait venir réduire en formules, se trouvent chez Sainte-Beuve, épars dans un grand nombre d'articles. Je me contenterai de prendre çà et là des passages. ‘‘ Il est très utile d’abord, dit-il quelque part, de commencer par le commencement, et, quand on en a le moyen, de prendre l’écrivain supérieur ou distingué, dans son pays natal, dans sa race ?”. Ailleurs,
il a écrit : ‘* Ce n’est pas moi qui blâmerai un critique de nous indiquer, même avec détail, la physiologie de son auteur et son degré de bonne ou de mauvaise santé, influant certainement sur son moral et son talent ”. Ailleurs encore, et cette citation est bien curieuse : ‘* La plupart des hommes n’aiment pas la vérité, c’est-à-dire cet ensemble non arrangé de qualités et de défauts, de vertus et de vices qui constituent la personne humaine. Ils veulent leur homme, leur héros, tout d’une pièce, tout nu, ange ou démon! C’est leur gâter leur idée, que de venir leur montrer dans un miroir fidèle le visage d’un mort, avec son front, son teint et ses verrues. Pourquoi donc reculer devant l’expression entière de la nature humaine dans sa vérité? Pourquoi l’affaiblir à dessein et presque en rougir? Aurons-nous toujours l’idole et jamais l’homme? ?” Dès lors, je le répète, la critique scientifique était fondée. Une œuvre n’était plus un morceau de style, sur lequel se battaient les grammairiens et les rhétoriciens; une œuvre devenait le produit d’un homme, d’un tempérament qu'il fallait analyser, si l’on voulait remonter du producteur à ce produit. De là, la façon de procéder de Sainte-Beuve: tout homme de cabinet qu'il fût, il ne se contentait pas de lire les œuvres, il reconstituait les époques, faisait causer les survivants, les témoins, épuisait les documents de toutes sortes, et ne hasardait son jugement que lorsqu'il connaissait le tempérament et les habitudes de son auteur, le temps et la société où il avait vécu. Seulement, quand le critique avait réuni tous les renseignements désirables, quand il tenait son auteur nu devant lui, le féminin apparaissait avec son besoin de grâce et de mesure, et il mettait des feuilles de vigne, et il se perdait dans les complications de finesse les plus étonnantes, pour arriver à tout dire sans avoir l’air de le dire. C'était l’outil de notre analyse moderne, dans des mains de velours, armées de jolies griffes tranchantes. Il restait le lettré, par-dessus l’anatomiste.
Aussi quel contraste et quel heurt caractéristique, lorsque, vers la fin de sa carrière, il se rencontra avec M. Taine. Celui-ci arrivait avec un tempérament tout opposé. Très lettré également, ayant la sensation vive et nerveuse de l’artiste, il affectait le dédain de ses dons
littéraires, il s’enfermait dans des raideurs sévères de géomètre et de mécanicien. Au fond pourtant, il continuait Sainte-Beuve, il ne faisait que formuler strictement la méthode employée par celui-ci. On connaît ses formules, soumettant les œuvres aux questions de race, de milieu et de circonstances historiques, rapportant tout à la faculté maîtresse de chaque écrivain. Sainte- Beuve, lui aussi, interrogeait la race, le milieu, les circonstances; mais il n’érigeait pas ces influences en lois fixes, il répugnait à l'esprit de synthèse scientifique comme je l’ai fait voir. En un mot, il voulait garder le vague, l’indéterminé aimable du domaine littéraire, et l’idée qu’on se servirait un jour de ses propres travaux pour introduire, dans la critique des œuvres de l’esprit, les formules rigides de la science, le consternait et Le faisait se rejeter violent en arrière, jusqu’à Boileau, pardessus la tête de La Harpe. Ce qu’il défendait avec désespoir, contre ses études elles-mêmes, c'était, je le répète, ce monde poli, ces salons où il causait, ce vieil esprit littéraire des siècles derniers qu'il sentait menacé par la nouvelle littérature, toute basée sur le document exact et sur les sciences naturelles et expérimentales.
Le choc fut donc inévitable entre Sainte-Beuve et M. Taine. Le premier, d’ailleurs, garda sa souplesse, son art d’étrangler les gens dans une embrassade. Il s’attaque immédiatement au point faible du système. La race, le milieu, ce sont là des influences certaines; seulement, comme il existe évidemment d’autres influences, on ne saurait conclure avec ces deux-là. Je cite : ‘* Ce qu’il faut répondre à M. Taine, quand il s’exprime avec une affirmation si absolue, c’est que, entre un fait si général et si commun à tous que le sol et Le climat, et un résultat aussi compliqué et aussi divers que la variété des espèces et des individus qui y vivent, il y a place pour quantité de causes et de forces plus particulières, plus immédiates, et tant qu’on ne les a pas saisies, on n’a rien expliqué ””. Sainte-Beuve aurait tout à fait raison de rejeter Les formules, s’il le faisait par tendresse stricte pour la vérité. Mais je crois que ce n’est pas là son cas. I] plaide pour le caprice, pour ce qu'il regarde comme l'agrément des lettres. Au fond de la querelle, il y a deux opinions philo-
sophiques en présence. Sans remonter jusque-là, on peut dire aujourd’hui que l’outil, dégrossi par M. Taine, reste le meilleur outil de critique que nous ayons, malgré les formules incomplètes, malgré certaines raideurs inévitables dans une méthode née d’hier. Et où je suis de l’avis de Sainte-Beuve, c’est lorsqu'il ajoute : ‘* Si l’on peut espérer d’en venir un jour à classer les talents par familles et sous de certains noms génériques qui répondent à des qualités principales, combien, pour cela, ne faut-il pas auparavant en observer avec patience et sans esprit de système, en reconnaître au complet, un à un, exemplaire par exemplaire, en recueillir d’analogues et en décrire ””’. Sans doute, il nous faut des documents; mais pour être abondante, la chasse aux documents exige déjà une méthode. On n’a progressé dans les sciences que lorsqu'on s’est appuyé sur quelques vérités premières. Si l’on veut élargir les formules de M. Taine, il faut employer ces formules, qui résument d’ailleurs le résultat des expériences critiques faites par Sainte-Beuve. La critique scientifique a déjà deux périodes : elle balbutie chez Sainte-Beuve, elle y est d’instinct; puis elle s’affirme en se raidissant chez M. Taine, comme il arrive toujours dans la première poussée systématique des novateurs. C’est nous maintenant qui devons reprendre l’outil, l’améliorer, le compléter, l’utiliser dans l’enquête universelle du siècle.
Il y a un passage, dans son étude sur M. Taine, où Sainte-Beuve se confesse une fois de plus. Il parle de la faculté maîtresse. ‘‘ Efforcons-nous de deviner ce mot intérieur de chacun, et qu’il porte gravé au dedans du cœur. Mais avant de l’articuler, que de précautions! que de scrupules! Pour moi, ce dernier mot d’un esprit, même quand je serais parvenu à réunir et à épuiser sur son compte toutes les informations biographiques de race et de famille, d’éducation et de développement, à saisir l’individu dans ses moments décisifs et ses crises de formations intellectuelles, à le suivre dans toutes ses variations jusqu’au bout de sa carrière, à posséder et à lire tous ses ouvrages, — ce dernier mot, je le chercherais encore, je Le laisserais à deviner plutôt que de me décider
à l’écrire; je ne le risquerais qu’à la dernière extrémité ??.
Et c’est vrai, il ne l’a jamais risqué. C’est tout au plus s’il le laisse parfois deviner. De là le vague, le flottant de ses jugements. Souvent même, on ne sait s’il aime ou s’il déteste ce dont il parle. Sainte-Beuve, soit par excès de prudence devant la vérité, soit par goût pour le vague de l’homme, qu’il professait, est toujours resté en deçà de la netteté et de la puissance. Je connais de lui peu de Jugements qui soient définitifs, qui s’imposent par la simplicité du point de vue et la solidité de l’affirmation.
Voici comment il termine ce premier article sur M. Taine. ‘ Que le savant, chez lui, ne domine pas trop le littérateur : c’est là le seul conseil général qu’on doive lui donner. Il est d’une nation où, tôt ou tard, Les gens de talent, s’ils veulent produire tout leur effet et toute leur action utile, doivent se résoudre à plaire ”’. Et toujours cette nécessité de la grâce reviendra sous la plume de Sainte-Beuve. C’est son credo, c’est le cri du féminin dont la vie a été consumée par le besoin de plaire. Il aura beau remuer la vilenie humaine, y insister même, être méchant et pervers, il voudra l’être en femme qui montre ses dents blanches dans ses morsures. Chez M. Taine, ce qui le séduit, c’est avant tout le lettré; il se défend contre l’analyste puissant, contre l’homme de volonté et de vigueur; et, au bout de son étude, pour tout compliment, pour toute admiration, il ne trouve que ce mot : ‘* Soyez aimable. ”?
Voilà donc nettement posées les deux figures de la critique moderne. M. Taine continue et systématise Sainte- Beuve. C’est un pas nouveau dans la critique scientifique. Aujourd’hui, il n’y a plus qu’à marcher dans cette voie, en amassant les documents et en perfectionnant la
méthode.
Mais voyons Sainte-Beuve à l’œuvre. Je viens de relire un grand nombre de ses articles, et ce qui m’a frappé, c’est l'effort très évident qu’il apporte dans la recherche
de la vérité. On ne peut lui nier ce désir ardent d’être juste, d’épuiser les documents et de rester dans l’expression exacte de ce qu’il croit savoir. C’est même là, comme je l’ai déjà dit, ce qui le caractérise : comprendre et pénétrer tous les sujets par la souplesse de son intelligence, puis nous en donner l’idée, la plus vraie possible, une idée moyenne, mesurée, à égale distance des extrêmes. IL jouait ainsi très finement de son goût pour l’agréable, pour la raison aiguisée par la grâce. Toutes les fois qu'il s’est attaqué à un tempérament puissant, il a cru pouvoir le condamner au nom de la vérité. Pour lui, la vérité est, avec raison d’ailleurs, dans les nuances; il juge la vie complexe, ondoyante, un peu plate dans son train moyen, et dès lors il a beau jeu pour écraser ceux qui n’ont pas sa nature souple et galante, car il lui est facile, au premier saut un peu violent, de les accuser d’exagération. Voilà comment son effort de justice, sa souplesse d'intelligence, son amour du vrai pondéré, lui a fait nier les hommes les plus grands de son siècle.
Ici, j'éprouve un scrupule, et je veux déclarer que je n’ai jamais vu Sainte-Beuve. Il m’a simplement écrit en 1868 une lettre qui a paru dans sa correspondance. Je lui avais envoyé un de mes premiers romans, Thérèse Raquin, et il me répondait par une critique où je trouve précisément ce besoin de vérité moyenne dont je viens de parler. Rien de plus juste que cette critique. Par exemple, il dit de ma description du passage du Pont- Neuf : ‘* Ce n’est pas vrai, c’est fantastique de description; c’est comme la rue Soli, de Balzac. Le passage est plat, banal, laid, surtout étroit, mais il n’a pas toute cette noirceur profonde et ces teintes à la Rembrandt que vous lui prêtez. C’est là une manière aussi d’être infidèle ?”. Il a raison; seulement, il faut admettre que les lieux ont simplement la tristesse ou la gaîté que nous y mettons; on passe en frissonnant devant la maison où vient de se commettre un assassinat, et qui la veille semblait banale. Sa critique n’en subsiste pas moins. Il est certain que, dans Thérèse Raquin, les choses sont poussées au cauchemar, et que la vérité stricte est en deçà de tant d’horreurs. En faisant cette déclaration, j'entends montrer que je comprends parfaitement et
que j'accepte même le point de vue de la vérité moyenne où se place Sainte-Beuve. Il a également raison quand il s'étonne plus loin de ce œue Thérèse et Laurent ne contentent pas immédiatement leur passion, après le meurtre de Camille; on pourrait plaider le cas, maïs la marche ordinaire des choses voudrait qu'ils vécussent aux bras l’un de l’autre, avant l’affolement &u remords. On voit donc que j’entre, malgré mes propres livres, dans ce respect de la logique et de la vérité, et que je re cherche pas à me défendre personnellement contre des critiques qui me paraissent fort justes. Oui, certes, il est mauvais d'abandonner le terrain solide du réel pour se lancer dans les exagérations de dessin et de couleur. Mais, en critique, il y a un écueil plus grand encore, c’est de ne pas faire la balance des qualités et des défauts, c’est de ne pas saisir, au delà des erreurs de tempérament, au delà des partis pris d’école, la véritable puissance des écrivains qui doivent un jour déterminer une évolution dans la littérature nationale.
Telle a été la faute irréparable de Sainte-Beuve, devant la haute figure de Balzac. Il a eu beau être une des intelligences Les plus vives de l’époque, faire la lumière sur une foule de points, aimer par nature la vérité et la justice, son injustice et son aveuglement à l’égard de Balzac font douter de ses qualités les meilleures. Que dire, en effet, d’un homme qui s’est appliqué à faire valoir les écrits les plus ordinaires, qui a montré une tendresse pleine d’habileté pour les esprits les plus inférieurs, et qui a méconnu à ce point l’homme dont l’impulsion devait être décisive dans le roman? Je sais bien qu'il y avait, au fond de cette hostilité, une guerre d’homme à homme; mais, chez Sainte-Beuve, il y avait surtout une question de tempérament, car nous le verrons également se cabrer devant les continuateurs de Balzac. Un sens lui manquait, cela est certain; malgré sa volonté d’accepter le courant scientifique dans les lettres, il ne pouvait que faire sur la matière des déclarations platoniques; dès qu’il arrivait à un exemple, dès qu’il avait à juger un des novateurs, il se rebutaïit tout de suite devant des exagérations fatales, il réclamait avec détresse un peu de grâce.
Certes, nous savons aussi bien que lui ce qu’il pouvait
reprocher à Balzac. Il le trouvait de mauvais goût, emphatique, obscur, exagéré surtout. Il l’accusait de ne rien dire simplement et agréablement, de sortir à tous coups de la note moyenne. En un mot, Balzac le gênait par ses allures de conquérant, qui n'étaient pas celles d’un homme bien élevé, par son rire énorme, par sa personne peut-être plus encore que par ses œuvres. L’antipathie devait être complète entre ces deux hommes, dont l’un était un féminin pelotant son monde avec des pattes de chatte, et dont l’autre était un mâle ouvrant sa route à coups de cognée. On n’en reste pas moins surpris de l’entêtement de Sainte-Beuve. Non seulement il n’a pas deviné Balzac à ses premiers chefs-d’œuvre, mais jusqu’à la fin de sa vie il a refusé de reconnaître l’influence triomphante du romancier sur toute son époque. En admettant qu’il n’acceptât pas les défauts comme étant l’envers fatal des qualités, il avait l'esprit assez large pour passer sur ls défauts et reconnaître dans Balzac le créateur d’un monde, le novateur qui allait lancer tout le siècle dans une nouvelle évolution littéraire, en appliquant au roman la méthode scientifique. Condamner Balzac, au nom du goût, nous transporte tout net aux époques de La Harpe et de Boileau. Si la fréquentation du passé, si la tendresse d’un lettré pour les deux derniers siècles et pour leurs littératures doivent aboutir à la condamaation de notre esprit contemporain et de nos grands hommes, même chez une intelligence aussi ouverte que Sainte-Beuve, je serai tenté de souhaiter à nos critiques futurs une érudition moins large, afin de leur éviter des regrets inutiles et des jugements d’autant plus injustes, qu'ils sont rendus dans un esprit qui n’est plus le nôtre.
Je pourrais multiplier les preuves, citer les pages où Sainte-Beuve a jugé Balzac avec plus d’étroitesse encore que d’injustice. Mais je me bornerai à deux exemples. Je prends l’un dans un article écrit en 1838. On y lit des choses dans ce genre : ‘‘ Nous ne parlerons pas de la Maison Nucingen, à laquelle, sans doute à cause d’un certain argot dont usent les personnages, il nous a été impossible de rien saisir. Les acteurs, qui reviennent dans ces nouvelles, ont déjà figuré, et trop d’une fois pour la
plupart, dans les romans de M. de Balzac ”. Et encore; :
‘* La série des Etudes de mœurs de M. de Balzac finit par ressembler à l’inextricable lacis des corridors dans certaines mines ou catacombes. On s’y perd et l’on n’en revient plus, ou, si l’on en revient, on n’en rapporte rien de distinct! ”” Rien de distinct dans les œuvres de Balzac! Cela va avec ses personnages qui ont déjà trop servi d’une fois. Mais l’article date de loin, et on pourrait croire qu'après les derniers chefs-d’œuvre du romancier, Sainte-Beuve a fini par ouvrir les yeux. Il n’en est rien. Voici la page étonnante qu’il écrivait en 1863, dans un article sur Gavarni, douze ans après la mort de Balzac. Je donne cette page en entier, parce qu’on y prend sur le fait l’injustice absolue de Sainte-Beuve, consciente ou inconsciente. ‘* On a très justement remarqué, dit-il, que, dans cette comparaison inévitable entre Balzac et Gavarni, celui-ci a un rôle plus net, plus sûr, plus incontestable. Balzac, que je ne prétends nuilement diminuer sur ce terrain des mœurs du jour, et de certaines mœurs en particulier, où il est expert et passé maître, Balzac pourtant s’emporte et manque de goût à tout moment; il s’enivre du vin qu'il verse et il ne se possède plus; la fumée lui monte à la tête; son cerveau se prend; et il est tout à fait complice et compère dans ce qu'il nous offre et dans ce qu’il nous peint. C’est une grande avance, je le sais, à qui veut passer pour un homme de génie auprès du vulgaire que de manquer absolument de bon sens dans la pratique de la vie ou dans la conduite du talent. Bai: c avait cet avantage, Gavarni se possède toujours. Îl a dans son crayon de cette aisance et de cette grâce dégagée qu'avait ce premier élève de Ealzac, qui eût pu être supérieur au maître si un disciple l'était jamais, et si enfin il eût vécu; je veux parler de Charles de Bernard. Gavarni a dé cette élégance dans le crayon, avec la verve en sus et l’inépuisable facilité ”’. Mais, grand Dieu! c’est justement parce que Gavarni avait cette élégance et cette inépuisable facilité, qu'il nous apparaît aujourd’hui comme un petit garçon à côté de Balzac! Le parallèle ne peut se supporter un moment. Balzac avait la puissance, la puissance, entendez-vous! cette force créatrice sans laquelle il n’y a pas de génie.
Je laisse de‘côté les perfidies du passage, mais je le demande en toute bonne foi, vouloir mettre Gavarni audessus de Balzac, n'est-ce pas avouer qu’on n’entend rien absolument à notre littérature moderne et qu’on ferait mieux alors de s’enfermer dans sa bibliothèque pour vivre avec les siècles morts?
J’insisterai aussi sur cette triomphante idée que Charles de Bernard aurait pu être supérieur à son maître. Du vivant de Balzac et de Charles de Bernard, je trouve déjà ces lignes dans un article daté du 15 octobre 1833 : ‘* M. de Bernard pourra bien être, s’il le veut, l’Améric Vespuce de cette terre, dont M. de Balzac est Le Christophe Colomb ?””. Et le critique part de là pour lui trouver toutes sortes de belles qualités, qu’il refuse à Balzac. Eh bien! c’est là un symptôme que j’ai déjà constaté chez tous les critiques d’esprit étroit : le besoin de mettre l’élève audessus du maître, parce que l’élève est généralement affaibli, plus souple, plus abordable. Sainte-Beuve tombe ici dans l’amour du médiocre, qui est la caractéristique de notre critique courante, celle qui bâcle les feuilletons. J’ai déjà répété plusieurs fois qu’il a été une des intelligences les plus ouvertes du siècle; mais venir, en 1863, reprendre cette figure de Charles de Bernard, parfaitement oubliée, et avec tant de raison, venir la reprendre pour l’opposer à celle de Balzac, même avec toutes sortes de restrictions embarrassées, cela prouve que, dans cette intelligence si vaste de Sainte-Beuve, il y avait une lacune, un trou énorme, juste à l’endroit où il Jui aurait fallu des facultés de compréhension très nettes, très énergiques, pour pénétrer le nouveau siècle littéraire qui commençait et auquel une bonne moitié de lui-même appartenait.
Je passe à Stendhal. En 1854, après la mort de Stendhal, lorsque ses œuvres complètes parurent, Sainte- Beuve lui consacra deux articles. Il le traite ‘* d’écrivain distingué ?””. Maïs il ajoute : ‘* Voilà toute une génération nouvelle qui se met à s’éprendre de ses œuvres, à le rechercher, à l’étudier en tous sens presque comme un ancien, presque comme un classique; c’est autour de lui et de son nom comme une Renaissance. Il en eût été fort étonné ” Cette dernière phrase est bien drôle; croyez que Sainte-
Beuve est plus étonné encore. Et quel bijou, ce cri : ‘‘ presque comme un ancien ?”, dans lequel on sent le critique stupéfait et scandalisé. Plus loin, il traite Stendhal de ‘‘ hussard romantique ”’; j’avoue que je ne comprends pas du tout, tellement notre idée sur Stendhal est autre. Je ne puis entrer dans l’analyse qu’il fait du talent de Stendhal, uniquement pour prouver que celui-ci avait meilleur cœur et aimait plus la grâce qu’on ne croyait. J'ai hâte d’arriver à cette citation : ‘* Romancier, Beyle a eu un certain succès ’’; et à ce jugement sur Le Rouge et le Noir et sur La Chartreuse de Parme : ‘‘ Quand on a lu cela, on revient tout naturellement, ce me semble, en fait de compositions romanesques, au genre français ou du moins à un genre qui soit large et plein dans sa veine; on demande une part de raison, d’émotion saine et une simplicité véritable telle que l’offre l’histoire des Fiancés de Manzoni, tout bon roman de Walter Scott, ou une adorable et vraiment simple nouvelle de Xavier de Maiïstre ””’. Et voilà Xavier de Maistre supérieur à Stendhal! On n’avoue pas avec une meilleure grâce qu’on refuse au roman l’étude de l’homme, dans sa rigueur scientifique. Sainte-Beuve demande qu’on lui chante Au clair de la lune. Mon Dieu! c’est un goût, mais ce n’est plus de la critique.
Remarquez que cet article sur Stendhal, malgré ses sévérités, est plutôt amical. Sainte-Beuve n'apporte pas ici la rancune noire qu’il montre partout à l’égard de Balzac. D'ailleurs, c’est autre part qu’il faut chercher son dernier mot sur Stendhal; c’est dans un article consacré à M. Taine. On sait que M. Taine a été un des ouvriers les plus actifs de cette renaissance qui s’est faite autour des œuvres de Stendhal, et dont parle Sainte-Beuve. Aussi ce dernier n’a-t-il pu se tenir. ‘‘ Une fois, dit-il, à propos de Tite-Live, M. Taine nomme Stendhal; il le citera surtout dans son livre des Philosophes, et le qualifiera dans les termes du plus m2onifique éloge (grand romancier, le plus grand psychologue du siècle). Dussé-je perdre moi-même à invoquer de la part de M. Taine plus de sévérité dans les jugements contemporains, je dirai qu'ayant connu Stendhal, l’ayant goûté, ayant relu encore assez récemment ou essayé de relire ses romans
tant préconisés (romans toujours manqués, malgré de jolies parties, et, somme toute, détestables), il m'est impossible d’en passer par l’admiration qu’on professé aujourd’hui pour cet homme d’esprit, sagace, fin, perçant et excitant, mais décousu, mais affecté, mais dénué d'invention ”? | Enfih, voilà donc le hot : les romans dé Stendhal sont dt Et quelle attitude amusante, lorsque Sainte-Beuve dit : ‘ Je l’ai connu, je l’ai goûté, et vous m’étonnez en le traitant de grand homme ?”. Cela rappelle ce mot d’une fruitière, qui avait vu jouer Hoche dans sa boutique : ‘* Un général, pas possible, il était tout petit, et je lui donnais des pommes! ”” La querelle est toujours la même. Sainte-Beuve se fait du roman l’idée qu’on s’en faisait au siècle dernier, et il n’entend rien à la formule que Balzac et Stendhal nous en ont laissée. Il demande du goût et de l’invention où ils ont mis de l’analyse et de la physiologie; c’est toute une autre époque jugeant la nôtre, avec la colère des aînés refusant aux cadets Le droit de percer de nouvelles routes. Il y 4 là une obstination absolue, et qui reste logique avec ellemême, toutes les fois qu’un romancier de la nouvelle famille tombe sous la plume de Sainte-Beuve.
C’est ainsi que nous allons le trouver hostile pour M. Gustave Flaubert et pour MM. de Goncourt. Et ici il faut remarquer qu’il vivait dans l'intimité de ces écrivains, et que par conséquent il a été obligé de mettre une sourdine à son réquisitoire. C’est presque aimable, mais au fond c’est plein de frayeur et de blâme. En étudiant Madame Bovary, il reproche à M. Gustave Flaubert ses amants ‘‘ sans délicatesse ?”’, il lui dit tout nettement que Bernardin de Saint-Pierre et MM Sand ont embell: la nature où ils ont vécu, tandis que lui décrit sa Normandie telle qu’elle est. Plus Loin, il se lamente de ne pas trouver un héros dans le roman, ‘‘ celui que l’auteur voudrait être ?”. Il l’accuse de n’avoir pas donné un coup de pouce à Bovary pour faire ‘‘ d’une tête vulgaire une noble et attendrissante figure ?”. Enfin, il a ce cri, à la fin de l’article : ‘* Fils et frère de médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume comme d’autres lé scalpel. Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve:
partout!” Eh bien! si vous les retrouvez partout.
comprenez alors. Vous avez le nez sur la piste; allez, marchez, expliquez-nous où va le siècle, au lieu d’avoir l’air de ne pas voir nettement le mouvement et de vouloir même l’enrayer. Le pis est que Sainte- Beuve a commencé par étudier la médecine et qu’il devrait avoir été touché par la science. Son désir d°‘‘ une noble et attendrissante figure ‘”’, dans le cas de Bovary, me paraît quelque chose d’énorme, car je ne connais rien de plus poignant, de plus profondément humain que la dernière page de Madame Bovary. L'homme qui a eu un instant la pensée de changer cette page, si intelligent qu’il ait pu être, n’a jamais eu l'intelligence de nos œuvres modernes. On s’explique dès lors qu'il se soit étonné de l'influence toute-puissante de Balzac, qu’il compare naïvement à Eugène Sue et à Frédéric Soulié, en préférant ceux-ci.
Quant à MM. de Goncourt, ils ont été mieux traités par lui. Cela tient certainement à ce qu’il n’étudie pas un de leurs romans, mais leur livre intitulé : Idées et Sensations, où il trouve moins à mordre. L'article est très bien fait; c’est un des bons parmi ceux que je viens de relire. Pourtant, il s’y montre d’une sévérité sournoise. Aïnsi, il parle de ‘‘ l’irrévérence de jugement qui tient au manque de religion première ?”. IL fait une grosse querelle — toujours la même — parce que MM. de Goncourt, selon lui, recherchent la crudité. ‘* Pourquoi, dit-il, se retrancher, s’interdire à soi et aux autres, quand il y a lieu, l’agrément, l’émotion bienfaisante et salutaire ?”. Remarquez que les romanciers naturalistes ne se retranchent rien du tout; s’ils versent parfois dans le noir, c’est que leurs modèles les y poussent; mais tel est le mot d’ordre des gens de goût effarés. Et c’est là, dans une note mise après coup au bas de la page, que Saint-Beuve se sent pris d’un brusque besoin de franchise. Il écrit : ‘‘ Et puisque j’ai commencé de me découvrir, je ne m’arrêterai pas en si beau chemin et j’achèverai, s’il le faut, de me perdre dans l'esprit de beaucoup de mes contemporains et des plus chers; oui, en matière de goût, j'ai, je l’avoue, un grand faible, j'aime ce qui est agréable ?”. On le voit bien. Voilà Balzac,
Stendhal, M. Gustave Flaubert, MM. de Goncourt.
toute cette filiation des grands romanciers modernes, jetés du coup dans le même panier. Ils ne sont pas agréables, et il les condamne.
J'essaye de dégager nettement par quelles causes Sainte-Beuve en est venu à méconnaître les écrivains nouveaux. Evidemment, il tenait pour les anciens, en féminin que le vacarme de notre siècle effrayait et en homme de bibliothèque qui adorait travailler sur des morts, toujours plus commodes. À chaque instant on trouve chez lui des cris dans ce genre : ‘* Oh! qu’il est bon de relire quelquefois les anciens dans leurs grandes sources *”’! Certes, l’érudition est excellente en littérature, mais j’ai toujours estimé que la lecture des anciens devait être une pure gymnastique intellectuelle et une façon de jalonner l’époque contemporaine, en étudiant d’où l’on vient, en constatant où l’on est, et en prévoyant où l’on va. Il n°y a rien de tel chez Sainte-Beuve; du moins cela se marque si peu, qu’on ne saurait en parler. À ses yeux, l’étude littéraire reste une récréation de l’esprit; il ne s’est point passionné, comme M. Taine, pour les évolutions qui se déclarent de siècle en siècle, qui partent du début d’une littérature et vont à l’avenir. Le tas énorme de ses articles, le nombre considérable de volumes qu’il laisse, ne contient à ce sujet aucune indication, aucun effort d'indication même. Il étudie séparément chaque écrivain; c’est à peine s’il remonte au groupe; ainsi, lui qui aurait pu nous donner une histoire du romantisme si intéressante, a écrit uniquement des lambeaux très incomplets qu’il est impossible de coudre les uns aux autres. Toujours une légère frayeur des temps présents le faisait se replonger dans l’antiquité et perdre le fil. On voit pourtant que, dans sa jeunesse, il a compté sur le romantisme; puis, lorsque le romantisme s’est mis à craquer de toutes parts, cet effondrement lui a paru une catastrophe dernière, il n’a plus rien vu devant lui, il a semé ses articles de demi-confidences sur ses espoirs trompés; et c’est alors que, dans le désastre, il s’est raccroché aux anciens, se contentant de suivre la bataille moderne, en sceptique qui désespère désormais d’une victoire possible, qui ne comprend pas même pourquoi on se bat, mais qui, en dilettante de l’intelli-
gence, se pique de tout saisir”ou plutôt de tout tolérer. Jamais il ne s'est douté que le mouvement du siècle littéraire allait finir par s’incarner dans ces romanciers qu'il ne trouvait pas agréables, Balzac, Stendhal, M. Gustave Flaubert, MM. de Goncourt, et les derniers venus. Voilà où est Le trou, voilà ce qui le diminue, ce qui l’empêchera de passer à la postérité comme un critique supérieur,
Imaginez un instant une histoire de la littérature française écrite par M. Taine. Cette histoire marquera surtout la grande charpente de notre littérature, telle que chaque siècle l’a dressée. Ce sera un édifice complet avec ses fondations, ses premières assises, ses étages successifs; et le tout sera déduit logiquement, démonté et remonté d’après certaines lois. On pourra en suivre l’architecture, on verra avec netteté les styles différents de chaque époque, on constatera par quelles transitions leutes on a passé de tel style à tel autre. En un mot, l’œuvre sera l’histoire de l’évolution même de l’esprit français à travers les âges. Sans doute, avec M. Taine, tout cela sera poussé au système, raidi dans une formule mécanique, mais le plan et la méthode n’en auront pas moins une vigueur et une clarté merveilleuses. Maintenant, examinez le long labeur de Sainte-Beuve, les volumes nombreux dans lesquels il a réuni des centaines d’articles. Il y a là, à peu près, toute la matière d’une histoire de notre littérature, car il n’est pas d’époques et pas d'écrivains qu’il n’ait étudiés. Eh bien! ces articles, ces études en tous sens sont comme des documents dispersés : ils n’ont aucun lien entre eux, ils apportent simplement des notes intéressantes sur tous les sujets. Je sais parfaitement qu'il faut faire la part des conditions où ils ont été écrits, au jour le jour et pour les besoins d’un journal, sans aucun plan arrêté d’avance. Mais ils n’offrent même pas entre eux la pensée
d’une idée générale, d’une philosophie quelconque, d’un but large et constant. On y trouve la seule curiosité d’un léttré, cette curiosité que j’ai déjà définie, se lançant à droite et à gauche pour le plaisir intellectuel dé comprendre, pour l’agrément de se sentir intelligent et de montrer son intelligence en petit comité, dans un salon où les dames vous écoutent. C’était la théorie de Sainte- Beuve : rester dans l’analyse, ne jamais conelüre, fuir la synthèse comme une cause certaine d’erreurs, ne laisser derrière soi qu’un amas de documents. De là, à la place de l’Histoire de la littérature française que nous attendons encore, et que M. Taine aurait pu écrire, ce tas considérable de notes jetées pêle-mêle par Sainte-Beuve, sans ordre aucun, et qui en somme ne sont que des matériaux dont un esprit supérieur pourra un jour tirer un ensemble, en les classant, après les avoir soigneusement revus et contrôlés.
Justement, je songe à une phrase de Claude Bernard, disant avec raison qu’on pourrait entasser les documents pendant des siècles, sans faire avancer la science d’un pas, si l’on ne tirait pas des documents les lois des phénomènes. Etudier le passé par fragments pour le connaître, analyser les écrivains les uns après les autres, tête par tête, cela est une besogne excellente, et c’est par là qu’on doit commencer. Mais continuer éternellement cette besogne, ne pas, à un moment donné, lorsqu'on connaît par exemple tous les écrivains d’une époque, chercher le lien qui les unit, leur ascendance et leur descendance, en un mot ne pas tâcher de trouver la loi qui régit l’évolution littéraire des sociétés, c’est perdre le bénéfice de ses premières études, c’est rétrécir volontairement son horizon, c’est apporter des pierres pour un édifice qu’un autre construira. Tel a été strictement le rôle de Sainte-Beuve. Cela répondait à un état d’esprit. Il n’a pas voulu admettre qu’il y a une science critique comme il y a une science chimique : ou du moins, pour sa part, il a refusé de s’engager à fond dans cette voie scientifique, par des répugnances de lettré.
on opinion est que la critique des journaux, telle qu’elle est pratiquée par beaucoup d’imbéciles et par quelques hommes malins, est une des choses les plus
inutiles et les plus sottes qui se puissent voir. Cela n’a pas même le mérite d’apporter des documents. car rien n’est moins exact, moins sérieusement étudié que ces articles écrits sous l’influence du moment, avec les préjugés et les courants d’esprit de la foule. Il ne restera pas une opinion de ceux qui ont à cette heure le plus d’autorité, parce que, selon moi, ils s’enfoncent trop dans les jugement absolus, dans l’examen séparé d’un écrivain, sans remonter à son origine et à la part qu’il prend au mouvement de l’époque. Ce qui devrait les passionner, ce n’est pas cette cuisine au jour le jour, ces coups de férule distribués aux faibles et aux forts, selon qu’ils leur semblent plus ou moins sages; ce sont les grandes lignes littéraires d’un siècle, le groupement des tempéraments, la lutte des écoles, la marche continue des esprits vers l’avenir. Voilà la haute critique, cette critique scientifique qui s’affirme et grandit. Pour moi, un écrivain n’est jamais qu’une phrase isolée dans une page humaine et sociale. Si je m'intéresse à un artiste qui s’est confessé tout haut, si je me penche curieusement sur son œuvre, c’est que HAE cette œuvre il y a un homme et que derrière cet homme il y a une société. Je ne suis plus uniquement un lettré goûtant les qualités de l’intelligence et la caresse des mots, jouissant d’une page en grammairien et en rhétoricien; je suis surtout un savant, qui tressaille, lorsque l’œuvre écrite l’aide à démonter le mécanisme physiologique et psychologique d’un homme æt à se rendre par là-même compte des rouages d’une civilisation. Les écrivains d’une littérature deviennent ainsi des documents qui permettent de suivre l’évolution des esprits à travers Les siècles, de chercher les lois qui régissent ces évolutions, de prévoir enfin où tend notre époque actuelle, où est la vérité parmi les disputes des écoles.
Je reviens à Saïnte-Beuve. Ses articles, les plus nombreux, sur les écrivains des siècles passés, sont certainement les meilleurs. Il y a là une pénétration souvent remarquable. Mais, je le répète, les vues d’ensemble manquent. Je ne veux pas entrer dans l’examen d’un tel bagage, je m’arrêterai pourtant à un article sur ] MP Daœier, qui me paraît apporter une preuve à ce que j'ai dit
plus haut. Sainte-Beuve constate bien que la querelle des anciens et des modernes, qui a révolutionné la fin du xvIIt siècle et le commencement du XVIII recommence toujours, qu'il n’y a même qu’elle au fond de toutes nos disputes littéraires; mais il n'est pas tenté d’étudier ce mouvement pour en tirer une conclusion nette. Je ne puis faire ici l'historique de cette querelle, que le romantisme a soulevée de nouveau en 1850, et que nous soulevons, nous aussi, avec le naturalicme. Les positions des combattants ont pu changer, les questions ont pu se poser difléremment, mais au fond c’est toujours l’esprit scientifique moderne qui est aux prises avec l’absolu païen ou catholique. Je me conienterai de rappeler que, du temps de Mme Dacier, ia bataille se livrait sur Homère, dont elle venait de dorrer une traduction, et que La Motte prétendait grandir, en l’arrangeant à la française. Sans doute, L’Iliade francisée de ce dernier était un détestable terrain de combat. Sainte-Beuve peut se montrer sévère; mais, comme il le reconnaît lui-même, sur ce terrain, si mauvais qu'il fût, les partisans des modernes dirent d’excellentes choses; et, en somme, la victoire leur resta. C'était, à mon sens, le réveil du génie natiosal, après les triomphes absorbants des littératures anciennes, lcre de la Renaissance, c'était, chez nous, le premier bégayement de l’esprit scientifique secouant la tyranie clascique pour retcurner directement a l’étude de la nature, sans passer par les livres. Sainte- Beuve, bien qu'il tâche de se tenir en équilibre, pour faire montre de son intelligence, pencke plutôt vers Mme Dacier. 11 a beau être de notre xIx° siècle, il garde des tendresses pour les anciezs, il cite par exemple: l’abbé Terrasson, sans se récrier d'admiration pour les vues générales de ce géomètre, qui a dévancé notre siècle de cent cinquante ans.
Lisez ceci : ‘ C’est Terrasson, dit Sainte-Beuve, qui fit le mieux voir qu’on ne devait envisager ceite querelle
e ccmme un cas particulier cpéré par Lescartes dans l’ordre intellectuel. Selon lui, Lescartes a rencuvelé pour ainsi dire l'esprit bumain, en substituant la raison à. la prévention. Cette prévention, déjà vaincue en physique et dans les matières de science, subsiste encore en:
littérature : Homère et Aristote sont les deux’ grands noms, les deux idoles encore debout sur le seuil de la rhétorique et de la poétique; il s’agit de déloger l’autorité de ces dernières portes : ‘* L’examen dans les ouvrages de belles-lettres, nous dit Terrasson, doit donc tenir lieu de l’expérience dans les sujets de physique; et le même bon esprit, qui fait employer l'expérience dans l’un, fera toujours employer l’examen dans l’autre ”’. En vérité, voilà qui est contemporain de Claude Bernard. Il continue : ‘‘ Les sciences naturelles ont prêté leur justesse aux belles-lettres et les belles-lettres ont prêté leur élégance aux sciences naturelles; mais pour étendre et fortifier cette union heureuse qui peut seule porter la littérature à sa dernière perfection, il faut nécessairement rappeler les unes et les autres à un principe commun, et ce principe n’est autre que l’esprit de philosophie ”’. Nous ne saurions mieux dire aujourd’hui. L’abbé Terrasson est un ancêtre que je salue respectueusement. Sainte-Beuve, d’ailleurs, se pique de lui rendre justice tout en restant froid : ‘* Jamais, dit-il, on n’a exprimé La confiance moderne marchant droit devant elle en toute matière, avec plus de résolution et plus d’intrépidité que l’abbé Terrasson. Dans cette question d’Homère, il trouvait le moyen de se montrer un disciple de Descartes, un précurseur de Turgot, de Condorcet, d’Auguste Comte et d’Emerson. C'était dépasser de beaucoup les horizons de Mme Dacier ”. Que reproche donc Sainte-Beuve à l’abbé Terrasson? il lui reproche de manquer du sentiment du beau, et cela suflit pour le récuser en matière littéraire. Il y aura trop à dire. Ce sentiment du beau qui arrive là, est justement le point philosophique de la querelle. Si je nie l’absolu du beau, je cesse de m’entendre avec Sainte- Beuve. Nous parlons deux langues. Les anciens restent pour moi des faits historiques, des manifestations intellectuelles dans des conditions données, qui n’ont pas plus d’intérêt à mes yeux que les manifestations intellectuelles de mon temps. Pour Sainte-Beuve, les anciens restent des dogmes auxquels il faut croire. De là un abîme.
. La conclusion de tout ceci est que Sainte-Beuve porte
comme conséquence un jugement qui me paraît absolument faux. Il constate la victoire des modernes, la défaite d’Homère imposé comme éternel modèle, et il ajoute : ‘“ Le xvirre siècle fut puni de cette partialité; en perdant tout sentiment homérique, il perdit aussi celui de la grande et généreuse poésie; il crut en fait de vers posséder deux chefs d’œuvre, La Henriade et La Pucelle; il faudra désormais attendre jusqu’à Bernardin de Saint- Pierre, André Chénier et Chateaubriand pour retrouver quelque chose de cette religion antique que Mme Dacier avait défendue jusqu’à l’extrémité, et la dernière du siècle de Racine, de Bossuet et de Fénelon *’. Dans ce jugement, tout reste superficiel, à mon sens. IL est énorme de regretter la besogne du xvirIt siècle, sous le prétexte que le xvirI® siècle n’a pu aboutir à un poëme épique, pas plus que les siècles d’auparavant, d’ailleurs. Mais il y a plus, ce sentiment homérique que Sainte-Beuve accorde si largement à Mme Dacier, a justement grandi suivant moi, à la suite des travaux philosophiques et scientifiques du xviti® siècle. Parlez, par exemple, à M. Leconte de Lisle, le dernier traducteur d’Homère, du sentiment homérique de Mne Dacier, et certainement il sourira. Si l’on commence à connaître aujourd'hui Homère et l’antiquité, c’est grâce à la libre enquête de notre âge, à notre critique scientifique; de sorte qu’on peut prouver que nous entendons au jourd’hui la véritable antiquité d’unefaçon. bien autrement certaine qu’à la fin du xvine siècle. Bernardin de Saint-Pierre, André Chénier, Chateaubriand sont les fils directs de ce xvVIrIe siècle, à tel point qu’ils paraissent radicalement impossibles avant le vaste mouvement qui les a produits. Ainsi donc, le triomphe des modernes, à l’époque de Mme Dacier, loin d’obscurcir les hautes figures des anciens, a assuré l’évolution qui devait apporter une méthode pour les mettre en leur place. Il est vrai qu’on a cessé de les regarder comme des modèles nécessaires; mais, même à ce point de vue, comparez le sentiment homérique de Mme Dacier et le sentiment homérique d'André Chénier, et constatez, la différence entre l’esprit de foi bornée qui imite et l’esprit d’enquête qui s'inspire.
Entre les deux, le grand fleuve fécond du xvinr® siècle a coulé.
J’insiste, parce que je vois là, très nettement établie, la répugnance de Sainte-Beuve à tirer des conséquences du mouvement des esprits. Grace à sa vaste érudition, il avait entre les mains tous les matériaux nécessaires pour rattacher les grandes phases de notre histoire littéraire. Ainsi, quoi de plus intéressant que ce rôle du XVITIe siècle, se produisant sur les ruines classiques du xvIIt, et aboutissant à notre siècle de science, avec le coup de trompette romantique du début et la voie désormais déblayée du naturalisme. Sainte-Beuve n’a pas voulu voir cela. IL a préféré regretter l’absence d’un poëme épique, rêve chimérique ne pouvant se réaliser dans notre sol social; il a mieux aimé avancer cet étrange jugement, que le xvIr® siècle était puni dans sa poésie du crime de n’avoir pas suivi Mme Dacier, lorsque justement cette poésie débat dans les dernières imitations des classiques, pour arriver au cri de délivrance du romantisme. En tous cas, chaque siècle fait sa besogne, et celle du XVIn® a été assez belle, assez large, dans notre histoire, pour que nous, ses fils reconnaissants, nous n’y rêvions aucun changement. À mon avis, rien n’est plus étroit ni plus inutile que le point de vue de Sainte-Beuve, qui a dédaigné là des matériaux excellents pour expliquer les origines de notre littérature moderne.
Il est peu nécessaire, je crois, de multiplier davantage les exemples. Je signalerai pourtant encore l’article que Sainte-Beuve a consacré à M. Renan. Il rencontre en lui un esprit de sa trempe, un esprit érudit et agréable, sacrifiant au goût; aussi loue-t-il sans restriction, heureux de cette Vie de Jésus qui combat les dogmes, tout en laissant une échappée vers l'idéal. Voilà sa philosophie et son art, une négation n’osant conclure. Il y aurait aussi d’excellentes observations à faire, dans son étude sur Théophile Gautier, trois énormes ariicies, qui restent vagues, et où je n’ai pu trouver une opinion décisive. Le passage le plus saillant est celui où il compare Théophile Gautier à Musset, en s’étonnant que le premier n’ait jamais eu la popularité du second. C’est là un
étonnement qui me surprend de la part d’un critique sagace. L’auteur d’Emaux et Camées n’est pas populaire, par la simple raison qu’il est resté un pur artiste, et qu’il faut être un homme pour toucher les cœurs. Tout le monde aurait dit cela, c’est d’une vérité aveuglante; mais Sainte-Beuve a préféré compliquer les choses, et il a insinué que, si Musset seul était entré dans le grand public, c’est que le grand public admet sans doute un seul poëte à la fois. Voilà une triomphante raison; et remarquez qu'elle ne s’appuie pas sur les faits, car nous avons eu presque en même temps Lamartine, Hugo et Musset. En somme, un des meilleurs portraits que je viens de relire, est celui d’Alfred de Vigny; il est fort méchant, mais il restera, car il est complet et juste dans les grandes lignes. Je dirai encore un mot, à propos de l'étude sur M. Paul de Saint-Victor. Sainte-Beuve, qui dans l’étude sur Théophile Gautier a défendu ce que je nommerai l’entortillement critique, l’opinion cachée sous les guirlandes de la phrase, émet ici une autre théorie : selon lui, le critique, en jugeant un écrivain, doit prendre le ton de son modèle. Pour moi, cela enlève toute hauteur au jugement rendu. Si l’on parle d’un voluptueux, il faudra prendre le ton voluptueux; si l’on a affaire à un poëte, on deviendra poëte, et ainsi de suite. Quel étrange agrément! J’entends bien qu’on doit entrer dans la peau du bonhomme, comme on dit. Mais, une fois qu’on le possède, il est bon de lui rester supérieur, si l’on veut le dominer, au point d’exprimer sur son compte un jugement définitif. C'était, chez Sainte-Beuve, un abus de souplesse, un régal de compréhension, poussé jusqu’au pastiche. J’aime mieux la sévérité du vrai.
Me voilà donc au bout de quelques exemples que je désirais donner. Maintenant, je vais conclure.
Cependant, avant de conclure, je veux encore, par un scrupule, montrer combien Sainte-Beuve avait l’intuition du monde moderne. À cet égard, son étude sur M. Victor
de Laprade est très curieuse à lire. Il s’y est montré terrible, tout en rendant justice au poëte. ‘ M. de Laprade, dit-il, comme la plupart de ceux qui se piquent de métaphysique, se paie de mots, raisonne sur des termes spécieux, vides ou vagues. Il met le monde des idées pures d’une part et celui des formes sensibles de l’autre; il condescend à ce dernier avec peine. Il admet des idées en l’air, sans forme : comprenne qui pourra! Partout, chez lui, domine la préoccupation d’une fausse noblesse de l’homme, qui le stérilise, le mutile, le met à la diète, au sein de l’immensité des choses, et l’empêche de se servir de toutes les forces généreuses qu’il possède véritablement. — Mais c’est qu'il est pour l'idéal, M. de Laprade! et vous, on vous le dit depuis longtemps déjà, vous êtes un... quoi donc?.. vous êtes un réaliste ??. Sainte-Beuve un réaliste, c’est aller un peu loin; mais il marque parfaitement ici Le grand rôle qu’il accorde à la physiologie, dans l’étude analytique del’homme. Ce n’est plus la conception abstraite de la littérature classique, c’est l’être humain pris dans le cadre de la nature, c’est l’enquête scientifique sur le monde. Lui, qui s’est fâché en homme de goût révolté, contre les grossièretés de Balzac, il raille M. de Laprade de son idéal immatériel. ‘* Fi donc! dit-il, vous allez parler d’organes à M. de Laprade. Est-ce que les organes pour lui existent ? Il s’en passe ””. Plus loin, lui, le lettré raffiné, l’amant de l’antiquité, il s’emporte jusqu’à défendre les sciences. ‘< Ainsi, écrit-1l, avocat outré des lettres, et adverdaire inexpérimenté des sciences, M. de Laprade dira : ‘* L’ère ‘« des véritables savants semble terminée; on ne fait, ‘* depuis longtemps, qu’appliquer à l’industrie les ‘* grandes découvertes du passé ?”. Pourquoi l’ère des savants serait-elle terminée? où a-t-il pris cela? qu’il regarde seulement autour de lui”. Enfin, tout à fait lancé, il va jusqu’à prédire la poésie de demain, en ces termes : ‘* Quant à la poésie véritable, qui ne consiste pas uniquement dans la description des formes, elle saura naître des merveilles de ce monde moderne, elle saura s’en accommoder ou même s’en inspirer, si, d'aventure, elle rencontre une âme et un talent faits à sa mesure et d’un tour nouveau; c’est le secret de l’originalité. D
n'appartient à la critique ni de la deviner ni de l’interdire *”. Voilà donc Sainte-Beuve avec nous, et complètement.
Si nous en revenons à la critique, nous le trouvons également résolu à dire toute la vérité, à juger les écrivains avec une rigueur scientifique. Je trouve dans une de ses lettres, écrite à M. Bersot, une page bien typique. ‘« Je n’ai aucune animosité au cœur, dit-il, et j'apprécie ceux qui ont été, à quelque degré mes maîtres; mais voilà trente-cinq ans et plus que je vis devant Villemain, si grand talent, si bel esprit, si déployé et pavoisé en sentiments généreux, libéraux, philantrophiques, chrétiens, civilisateurs, etc., et l’âme la plus sordide, le plus méchant singe qui existe ! Que faut-il faire, en définitive? comment conclure à son égard? Faut-il louer à perpétuité ses sentiments nobles, élevés, comme on le fait invariablement autour de lui, et, comme c’est le rebours du vrai? faut-il être dupe et duper les autres? — Les gens de lettres, les historiens et prêcheurs moralistes ne sont-ils donc que des comédiens qu’on n’a pas le droit de prendre en dehors du rôle qu'ils se sont arrangé et défini? faut-il ne les voir que sur la scène et tant qu'ils y sont? ou bien est-il permis, le sujet étant connu, de venir hardiment, bien que discrètement, glisser le scalpel et indiquer le défaut de la cuirasse? de montrer le point de suture entre le talent et l’âme? de louer l’un, mais de marquer le défaut de l’autre, qui se ressent jusque dans le talent même et dans l’effet qu'il produit à la longue? La littérature y perdra-t-elle? c’est possible : la science morale y gagnera. Nous allons là fatalement... Dès qu’on pénètre un peu sous le voile de la société, comme dans la nature, ce ne sont que guerres, luttes, destructions et recompositions. Cette vue lucrécienne de la critique n’est pas gaie; maïs, une fois qu’on y atteint, elle semble préférable, même avec sa haute tristesse, au culte des idoles ?”. Cette dernière phrase est profonde et superbe. Elle contient toute la philosophie de la critique scientifique. Et quelle netteté, bien rare chez Sainte-Beuve, dans ce cri : ‘* Nous allons là fatalement ”’. Le jour où il a écrit cette page, Sainte- Beuve était digne de comprendre Balzac.
Maintenant, je puis conclure, car je crois lui avoir rendu justice. Ma conclusion, d’ailleurs, ne sera qu’un résumé. Voilà donc Sainte-Beuve, nourri de fortes études classiques, ayant touché à la médecine, à cheval sur la science moderne et sur la littérature classique. Sa première fougue de jeune homme, un besoin très ardent de la femme, le jette dans le mouvement romantique; il est poëte, et un des poëtes les plus entortillés, les plus pervertis qu’on puisse voir. Une liaison amoureuse le retient un instant dans le camp du romantisme et le convertit presque au catholicisme, lui éclectique et sceptique, doutant de son doute, ayant des curiosités pour toutes les croyances. Mais il se dégagea vite, il n’a pas le coup de génie nécessaire pour s’entêter dans la déraison lyrique. Dès qu'il n’est plus amoureux, il voit parfaitement le vide sonore et les exagérations folles des poëtes de son âge. Aussi, poussé par le sens critique qui flambe chez lui, se tourne-t-il bientôt contre ses premières admirations. On Île traite de renégat, et ce n’est point juste, car il n’est pas né romantique, il a simplement cédé à la fièvre du temps; la crise de puberté passée, il revient à son véritable tempérament, à cette curiosité, à cet amour du vrai, à cet équilibre aimable entre les extrêmes qui le caractérisait. Pourtant, son passage dans le romantisme a une conséquence décisive; il avait mis là tous ses espoirs de jeune homme, et, après avoir brisé ses idoles, il perd confiance en l’avenir, il se rejette dans les âges classiques, avec une sourde peur, une répugnance évidente pour les nouveautés qui vont se produire. Cette peur, cette répugnance, ne seront combattues que par sa grande intelligence; si bien que, vers la fin de sa vie, il en arrivera à accepter le nouvel esprit littéraire, malgré son tempérament, qui le condamnera à ne pouvoir applaudir franchement aux productions de cet esprit. Dès lors, tout Sainte-Beuve va être là. Il ira très loin dans ses lettres; il posera des principes excellents, lorsqu'il attaquera des poëtes sans passions, comme M. de Laprade; il pénétrera le monde moderne, dans des coups d’œæil jetés au hasard de ses études, dans de courts passages sur des questions générales. Seulement, il se révoltera, dès que la méthode moderne sera
appliquée par des esprits puissants, avec la violence fatale de toute réaction. Le féminin, qui sommeille en lui, se réveille à la moindre brutalité, à un excès de puissance, à une crudité qui le blesse. Et il ne peut pardonner ces emportements des mâles. Son intelligence si souple se raidit, ses yeux si ouverts se bouchent, il rabâche aussitôt sur la nécessité de la grâce, il veut qu’on plaise, parce que le besoin de plaire a été le tourment de sa vie, dans les dédains amoureux dont on raconte qu'il a souffert. Sa longue rancune contre Balzac n’a pas d’autre cause, et aussi son refus d’admiration pour Stendhal et encore ses restrictions sur les œuvres de M. Gustave Flaubert et de MM. de Goncourt. Ce voluptueux, qui assassine à coups d’épingle, ne peut admettre ces chastes, qui s’imposent à coups de poing. Ils ne sont pas de sa famille, jamais il ne les comprendra. Voilà le point faible, la punition de cet esprit si large et si alerte. Lui qui se piquait de tout goûter et de tout pénétrer, il n’a justement ni goûté les grands romanciers modernes, ni pénétré l’influence décisive qu’ils allaient avoir sur le siècle. En lisant l’ensemble de ses articles, on reste surpris des éloges qu’il donne à des écrivains médiocres, à des romanciers de troisième ordre, lorsqu'il se débat furieusement sous la puissance de Balzac et la supériorité de Stendhal. Son étrange destinée aura été d’être juste pour les hommes de second ordre, d’assigner à chacun sa place, sans pouvoir se décider à mettre au-dessus des autres ceux qui méritaient le premier rang. Aussi sa critique est-elle décapitée; elle n’a pas de flamme au sommet et n’éclaire pas l’avenir; elle n’a pas précisé le grand courant du siècle, elle ne fait nulle part la voie large à nos génies modernes. C’est une causerie à bâtons rompus sur la littérature, des notes pleines d'intérêt, des documents que nous devons tous consulter, mais où il y a peu de jugements définitifs, et où bien des passages sont écrits sous l’empire des préventions, sous la dictée d’un tempérament personnel, malgré un continuel et très sincère effort d’impartialité. On peut dire que Sainte-Beuve a remis en question tous les problèmes de la critique, mais qu’il n’a pas résolu les plus grands, par un défaut de nature, par sa peur de la puissance
et par une conception classique du goût. Sa compréhension du génie moderne s’est arrêtée et brisée là.
En finissant, je répète que je n’ai pas voulu faire sur Sainte-Beuve une étude complète, mais étudier seulement son rôle dans la critique contemporaine. Il faudrait maintenant analyser Volupté, ce roman si compliqué de sentiments, si quintessencié, que je n’ai jamais pu ouvrir sans songer à l’étrange reproche que Sainte-Beuve adressait à Balzac, en le trouvant obscur et difficile à lire. Il y aurait aussi le poëte et l'historien de Port-Royal, qu’il faudrait connaître, pour avoir la figure dans sa hauteur. Je n’ai pas même indiqué les différentes manières du critique, car Sainte- Beuve a eu au moins deux manières, ou plutôt sa touche s’est élargie et a pénétré de plus en plus dans l’analyse humaine. Mais, en somme, j’ai dit ce que je voulais; le reste me touche moins. Pourtant je regrette de ne pas avoir parlé de Sainte-Beuve politique. Il se défendait fort de s’occuper de politique, il se posait en pur écrivain. On pourrait cependant l’étudier vis-à-vis des gouvernements qui se sont succédé, et cela aurait quelque intérêt. [1 bouda toujours la monarchie de Juillet, deux fois il refusa de se laisser décorer par Louis-Philippe; j'avoue que j'ignore les causes de cette répugnance, qui ne percent dans aucun de ses écrits. La révolution de 1848 l’exaspéra, on se souvient de cette histoire d’une somme de cent francs qu’on avait trouvée à son nom, sur une liste de fonds secrets; l’accusation était inepte, il se défendit violemment, donna sa démission de bibliothécaire et alla vivre en Belgique. Enfin, il parut avoir trouvé dans l’Empire le gouvernement de son choix; c’est lui qui déclare, à plusieurs reprises, qu’il regardait l’Empire comme nécessaire et utile. En 1852, le 23 août, au lendemain du coup d’Etat, il publia un article intitulé Les Regrets, dont le bruit fut énorme. Il y plaisantait les libéraux de 1830, qui, après avoir été au pouvoir sous Louis-Philippe, grâce à une révolution, n’admettaient pas que d’autres hommes puissent les imiter sous l’Empire naissant. Il y a là une page fort belle sur l’ambition du pouvoir et sur ce qu’il appelle ‘‘ la maladie du pouvoir perdu ”’. Il n’y montre, d’ailleurs, qu’un
dédain parfait pour la république, qu’il nomme un ‘ intervalle anarchique ?”. Cet esprit, si nourri de l’antiquité grecque, ne goûtait guère la République, même athénienne. Sans doute, il avait pour la forme monarchique un goût de lettré, une tendresse d’homme de cabinet qui a horreur du tapage de la rue. Le flot montant de la démocratie était certainement une des causes qui le tenaient inquiet devant les temps modernes. Il appartenait au siècle du grand roi, il a rêvé d’être Boileau, pensionné par la cour, régentant les Lettres, régnant avec Louis XIV. On peut même dire que le fauteuil au Sénat dont Napoléon III lui fit cadeau sur le tard, fut une véritable pension de trente mille francs qu'il reçut. Et il était temps, paraît-il, car M. Pons écrit ceci : ‘* I] ne pouvait plus suffire, malgré les vingt ou vingtcinq mille francs qu’il gagnait avec sa plume, aux dépenses toujours croissantes que lui imposaient le luxe d’alentour et des relations de jour en jour plus onéreuses””. Sans doute ce fauteuil se fit beaucoup attendre, et Sainte- Beuve était, vers la fin, très amer pour cet empire qu’il avait salué au début, et qui s’était montré si borné et si odieux en matière littéraire. Quand il écrivit cette phrase, dans son article des Regrets: ‘‘* Je sais gré à tout gouvernement qui me procure l’ordre et les garanties de la civilisation, le libre développement de mes facultés par le travail : je le remercie et suis prêt, pour mon humble part, à l’appuyer... ?”, les orléanistes avaient beau jeu de lui répondre qu’il était dans son rôle, en saluant un nouveau régime dont il pouvait tout attendre: tandis que, s’ils se lamentaient, eux, c'était précisément qu'ils n’en attendaient rien, au moins de longtemps. Et voyez la continuelle bataille, chez Sainte-Beuve : il est pour le pouvoir absolu, acclame la force, puis le jour où il entre au Sénat, c’est pour y soulever une tempête, en y défendant la liberté de pensée. Nous le retrouvons tout entier : homme du passé dans ses goûts de lettré, aimant la paix et la belle ordonnance; mais homme du présent, dès qu’on froisse sa raison et son intelligence, se fâchant alors, réclamant toutes Les conquêtes de l’esprit philosophique et littéraire. IL eut, en politique, le même rôle qu’en critique, il rêva la dic-
tature des esprits, au nom du bon ordre, et dès que les esprits lui semblèrent menacés dans leurs libres manifestations, il voulut les affranchir, au nom des libertés modernes.
Je m’arrête. Mon intention n’a été que de marquer sa physionomie d’un trait plus net. A la vérité, il n’a Joué aucun rôle politique. Il était dépaysé dans ce second empire qui ne le comprenait pas. Quand il mourut, ce furent les républicains qui lui firent des funérailles dignes d’un prince des lettres.