A M. Taillandier
18 novembre 1825.
A M. Taillandier, président du tribunal civil de Sens.
Il est triste. Monsieur, que le nombre des personnes qui jugent aussi sainement que vous l'état de la société, soit si petit.
I^'erreur fait chaque jour d'effrayants progrès ; et que peut-on attendre autre chose, lorsque tout ce qui devrait ramener les hommes dans les voies de l'ordre et de la vérité, s'entend, du moins en apparence, pour les pervertir? Le monde ne veut plus de Dieu ; il reste à savoir combien de temps encore Dieu voudra du monde. C'est là son secret, et notre devoir à nous est de combattre comme s'il devait durer toujours. On a essayé une fois d'établir l'athéisme sans intermédiaire ; l'épreuve n'a pas réussi. Aujourd'hui, mieux avisé, on travaille à nous y conduire à travers le schisme. Voilà le motif de ces attaques furieuses, et sans cesse renouvelées, contre le Saint-Siège, et de cet hypocrite amour des libertés dites gallicanes, dont le seul nom fait pleurer de tendresse jusqu'au Constitutionnel. On rêve une église nationale, à laquelle on conservera le nom de catholique, mais qui sera séparée de Rome. Ces idées venant à se répandre, et elles ne se répandent que trop, il est aisé de prévoir où elles conduiraient la France et l'Europe, unies surtout au principe de démocratie consacré par nos lois et nos institutions. Joignez à cela les ravages croissants du scepticisme ; qui peut dire où s'arrêtera le torrent qui emporte tout ?
Je vous félicite, Monsieur, d'employer vos talents à défendre la cause si abandonnée de Dieu, de la religion, et de la société. Le succès peut se faire attendre, mais il y a un jour marqué où elle triomphera pour jamais.
J'ai l'honneur d'être, avec des sentiments très respectueux, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
P. DE LA MeNNAIS.
(Copie, envoyée par le petit-fils de M. Taillandier, à M. Ange Blaize, et conservée dans mes archives.)