‹ Documents ménaisiensChapitre 6 sur 18 · A maître Janvier · texte numérisé non relu

A maître Janvier

Juilly, 18 février 1831.

Je ne saurois vous exprimer, mon bon et cher ami, le plaisir que m'a fait votre lettre, et combien elle augmente le regret que j'éprouve d'être séparé de vous par une si longue distance. Il faudroit vraiment qu'on pût vivre ensemble pour s'éclairer, se fortifier mutuellement, et agir en commun avec toute la force que donne l'union. Je veux espérer que la Pro-

(1) Berryer, ancien élève de Juilly ; né à Paris en 1790, mort en 1868. Bon nombre de lettres de La Mennais à cet illustre avocat ont été publiées par Emile Forgues (Œuvres posthumes de F. Lamennais : Correspondance!. Pour l'étude de Berryer, cf. Lanson, Manuel biuiio graphique, IV, 1912, p. 1474.

(2) Rubichon était né à Grenoble, vers 1768. Il émigra en Angleterre. La Cour des Tuileries le recevait avec faveur, malgré ses opinions d'ultra et ses boutades. Il était l'oncle de M^e Yemeniz, cette femme distinguée de Lyon, qui fut une des correspondantes intimes de La Mennais (cf. Lalreille, Marquis de Coriolis : lettres à Lamennais, p. ^2^. Feugère, Lamennais avant l'Essai, 375, 394. La Mennais, à Berryer, 21 déc. 1827, vers la fin ; à Senlft, 16 mars 1829, fin ; à Coriolis, 6 avril 1829, fin ; à M«»e de Sentit, 5 juillet 1829, fin, etc.).

videiice bénira ce désir de mon cœur et nous rapprochera tôt ou tard. La folie criminelle des carlistes nous suscite en ce moment de nouveaux embarras et de nouveaux obstacles. Il ne faut pourtant point se décourager ; ce n'est pas en un jour que peut s'accomplir la grande régénération sociale vers laquelle s'avance le genre humain. Nous avons une énorme masse de préjugés à soulever et de résistances à vaincre, et si quelque chose m'étonne, ce n'est pas la lenteur, mais la rapidité de nos progrès. Vous avez donné, mon cher ami, par votre admirable plaidoyer, une impulsion immense à l'opinion publique (i). Le vieux parti philosophique perdra graduellement son influence, à cause de son intolérance haineuse si opposée à Tesprit du siècle, et parce que la science, en se développant, se sépare de lui forcément. Le royalisme se détruit aussi en s^ matérialisant de plus en plus, et en substituant, d'une manière qui frappera bientôt tout le monde, à tous les principes de justice, de morale et d'humanité, un épouvantable égoïsme. Toutefois, pour opérer un changement fondamental dans l'état des choses, il faut qu'on ait eu le temps de former une nouvelle génération sacerdotale, ce qui implique deux conditions, la liberté dans le choix des évoques et la liberté de l'enseignement.

Vous avez bien raison de tourner vos vues vers la philosophie du christianisme ; c'est là le grand œuvre, le point de concours oii viendront s'unir les forces divergentes de l'humanité. Je serois heureux de vous communiquer mes

(1) C'est cette phrase qui me fait penser que la lettre est adressée à Eugène Janvier, avocat à la Cour royale d'Angers. On sait que La Mennais et Lacordaire furent poursuivis devant la Cour d'assises de la Seine, le premier .pour un article sur Voppression des catholiques (paru le 26 novembre 1830), et le second pour un appel aux èvêques de France (paru le 25 novembre 1830). Les deux écrivains étaient accusés d'avoir excité à la haine e,t au méprîis du gouvernement ; mais le jury les acquitta. I^ plaidoierie de maître Janvier (qui défendait La Mennais) fut reproduite dans VAvenir des 2, 3, 4 et 5 février 1831. Eugène Janvier était alors un libéral, détaché des croyances orthodoxes. Aussi VAmi de la Religion trouva-t-il à gloser (voir son numéro du 8 février 1831, sur le procès de VAvenir). Pour les relations qui existèrent en ce temps entre l'avocat d'Angers et La Meinnais, consulter les intéressants Souvenirs inédits de Paul Dubois, dans la Revue de Bretagne, janvier 1906. Et lire plus loin la lettre de Lacordaire que nous éditons.

'l'^ DOCUMENTS MÉNAISIENS.

essais en ce genre et de les discuter avec vous (i). La question de la certitude se représenteroit sous un nouveau jour, et trouveroit peut-être une solution plus satisfaisante à vos yeux dans les lois positives et universelles des êtres, indépendantes des formes logiques, sous lesquelles j'ai cru indispensable de présenter d'abord ma solution, pour différents motifs qu'il seroit trop long d'expliquer. Je soupçonne qu'au fond nous différons beaucoup moins que vous ne le croyez peut-être, et je ne doute presque pas qu'une ou deux heures de conversations ne nous missent complètement d'accord.

Quant aux communes, voici mon idée, qui n'exclut point le principe très vrai sur lequel vous fondez votre jugement à cet égard. Il y a deux choses dans la société, le corps et l'âme, l'esprit et la matière. L'esprit, l'âme, doit être soustraite à l'influence du gouvernement, c'est-à-dire à l'influence de la force brute dirigée par une pensée purement individuelle : en un mot, l'intelligence doit être affranchie, et se mouvoir librement en dehors du pouvoir. Mais cela fait, il reste encore à organiser le corps social, Vorganisme de la société, qui doit être un et vivant. Or, parmi les débris de l'ancien ordre de choses à jamais irréparable, voyez si vous trouverez une autre unité, un autre élément que la commune. C'est donc la commune qu'il faut avant tout constituer, et constituer naturellement, c'est-à-dire d'après une idée fondamentale de liberté, qui, de l'unité communale, remontant à l'unité vivante aussi de l'Etat, ordonnera tout, animera tout, vivifiera tout. Hors de là, je ne conçois que désordre, despotisme, et mort (2).

fl) La Mennais s'occupait en ce moment de son Essai d'un système de pliilosophie catholique, et c'est à Juilly que Sainte-Beuve (comme il le raconte dans son article dei février 1832) entendit les premiers développem-onts de ce grand travail, auquel l'auteur songeait depuis plusieurs années, et qu'il transforma au cours de l'âge, pour aboutir à VEsquisse d'une Yjhilusophie, qu'il laissa inachevée. Voir plus bas la lettre du 26 février 1841.

(2) La Mennais était partisan de « l'abolition du système funeste de la centralisation » {Avenir, 7 décembre 1830), qui pesait sur les communes et les provinceis {Avenir, 1er juillet 1831). Il ne put qu'être affermi dans ses idées par Tocqueville, qui fait de la commune l'élément de la vie sociale

Tous mes amis et particulièrement M. Gerbet, qui arrive en ce moment de Paris, vous remercient de votre souvenir. Nous parlons souvent de vous ensemble avec un ()i;iisir mêlé de reg-ret. Veuillez dire mille choses affectueuses à M. votre frère. J'apprendrois avec une grande joie fiu'il est plus content de sa santé. Adieu, mon cher ami, tout à vous de cœur, et à jamais.

F. DE LA MeNNAIS.

(L'adresse manque.) Ms. autographe à la Bibl. Nat., Fr.

Nouv. Acq.^ 22738.

7. — Au Président de la Chambre des Pairs. De Paris, le 23 avril 1835.

« M. Maillefer, rédacteur du journal le Peuj)le Souverain, » m'écrit de la Conciergerie pour réclamer mes conseils, à » l'occasion du procès dans lequel il est impliqué. J'espère » que vous voudrez bien me faire délivrer, le plus prochai- » nement possible, la permission qui m'est nécessaire pour » communiquer avec cet accusé.

» J'ai l'honneur d'être votre très humble serviteur. »

Le 22 avril au soir, La Mennais avait reçu une lettre de M. Maillefer, rédacteur du Peuple Souverain, de Marseille, détenu à Paris, pour le procès d'avril. Ce journaliste demandait cl être défendu par La Mennais. Tl séparait ses doctrines politiques de celles de co-accusés, et déclarait qu'à son avis la République devait être fondée sur des idées religieuses, sur un christianisme large et bien compris. — L'abbé Noir, de Lyon, qui avait également sollicité La Mennais d'être son défenseur dans ce fameux procès, reçut la visite du prêtre breton, le 24 avril. L'abbé Noir avait la tournure d'un homme

et qui met dans la commune la force des peuples libres, car il lut avec passion la Démocratie en Amérique (voir ses lettres à Vitrolles, des 21 et 28 mars 1835). Aussi faut-il remarquer que dans son projet de constitution, de 1848, la question de la commune l'attira particulièrement, et, dans son numéro du 5 mai 1848, le National en fit l'observation.

du peuple,, et paraissait énergique. Trois autres prévenus partageaient sa chambre. Au cours de Tentretien, l'auteur des Paroles d'un Croyant leur rappela que toute tentative de détruire la propriété, et les lois conservatrices de la société, était injuste, et devait être repoussée par tous les hommes de bien, la morale demeurant la base nécessaire de l'égalité et de la liberté. Ces quatre détenus lyonnais semblèrent entrer pleinement dans les vues de leur interlocuteur, — qui se rendit ensuite auprès de M. Maillefer. Ce dernier avait des idées généreuses. Vrai républicain, il voulait la liberté pour les autres, comme pour lui. Il se montra en plein accord avec La Mennais, sauf dans le domaine religieux, où il faisait quelques réserves.

Le prêtre breton, fut un peu effrayé des doctrines de quelques accusés. Et la plupart des avocats, "ne voulant pas prendre la responsabilité des principes politiques des prisonniers, décidèrent d'avertir leurs clients que Ton rectifierait à l'occasion leur manière de voir, quand elle s'écarterait des principes communs de la morale.

(J'ai trouvé le texte de la lettre de La Mennais, et j'ai puisé les renseignements complémentaires dans un journal inédit qui fut rédigé par M. Ange Blaize, neveu et secrétaire de l'écrivain. Ce journal a pour titre : Séjour de M. Féli à Paris, pour le procèsmonstre. 1835).

Page 1