LXXVIII. — Petitsujet mélancolique et touchant
J.KS RUCOLIQUES. 223
bucolique, niais toiit à fait élégiaque par le seiiliment. Deux enfants orplielins s'égarent dans une forôt et après avoir longtemps erré tombent épuisés de lassitude et de faim. Le fragment qui reste est bien beau; il faut le citer tout entier; nous avons mis en italiques les lignes de prose qui étaient destinées à devenir des vers.
« Mais j'ai faim, je suis las, je ne puis plus marcher; Dormons ici, demain nous marcherons encore. Maintenant sous cet arbre il vaut mieux nous coucher.» Tous deux sous un ormeau, les mains entrelacées. Ils tombent, et bientôt ils fermèrent les yeux. L'Olympe vit monter leurs âmes embrassées Et les plaça parmi les enfants des dieux.
Le feuillage poussa des plaintes
La lune se couvrit d'un voile de douleurs-,
Vaurore pleura leur enfance
D'une rosée amère elle inonda les fleurs.
La hache sur le dos
Le bûcheron s'arrêta pour les contempler. Il crut voir sommeiller deux enfants de déesse. Il n'osait faire un pas de peur de les troubler. Hélas ! ils étaient morts ! le chien triste et fidèle Léchait leurs pieds glacés et gémissait sans bruit. Et le doux rossignol, en agitant son aile. Avait sur un rameau pleuré toute la nuit.
Les deux derniers vers sont un souvenir de Manilius :
« Te circum halcyones pennis planxere volantes « Fleveruntque tuos miserando carminé casus. »
André avait autre part (p. 72) noté ces vers touchants du poëte des Astronomiques. En lisant ce beau fragment on a pu remarquer que les rimes
224 ŒUVRES D'AXDRÉ CHÉNIER.
sont entrelacées, ce qui est très-rare dans les œuvres d'André Chénier. Voy. l'élégie LXXXIY.
LXXIX. — Sujets divers pour ses j3oux.èvaX., c'està-dire pour ses Bucoliques maritimes, fiouxoXixà
èvxXia.
LXXXI. — C'est peut-être un de ces fragments qui serait entré dans la description de la coupe que nous avons signalé, à l'occasion des pièces XXVI et LXXIIl.
LXXXIll. — Mélange de sujets et de notes. Il en est quelques-unes dont nous avons déjà parlé, au sujet de vers de la Liberté et de Mnaïs.
LXXXV. — Rapprocher de ces fragments sur Proserpine le morceau publié dans l'édition de 1872, p. 135. M. de Chénier ne l'a pas recueilli parce que, n'ayant pas le manuscrit, il le révoque en doute. 11 a eu tort. Ces onze vers sont tout à fait dans le goût d'André. Quelques vers d'André Chénier ont fort bien pu se perdre.
LXXXVl. — A quoi bon répéter dans une note ce qu'André dit en tête de ces quatre vers ? L'éditeur, en s'abstenant de réflexions, aurait évité de changer le sexe de Nossis, qui était une femme, une poétesse.
LXXXYIl. — Mélange de fragments divers. Je détache cette petite ligne de prose :
Souffrir sans être plaint, sans que nul, au récit de vos
maux, se laissant attendrir, dise : Le malheureux ! il a bien dû souffrir !...
Elle a fourni les deux vers suivants à l'idylle du
Mendiant :
Et sans que nul mortel attendri sur ses maux, D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage.
Les vers qu'il se propose d'ôter de son Art d'aimer sont différents dans le pocme (t. II, p. 126).
XCI, — Mélange de fragments disparates. C'est avec des ciseaux qu'il faudra procéder. Je ne m'arrête un instant que sur un fragment en vers de dix pieds qui se trouve à la page 175. Il est précédé de deux mots grecs abrégés ÔEairtax. Kpa-r. qui ont fourni à M. de Ghénier l'occasion de dire dans une note les choses les plus étonnantes et les plus amusantes du monde. Nous donnerons plus loin, dans le chapitre consacré au théâtre, l'explication bien simple de ces mots grecs. Contentons-nous ici de bien vite enlever ce morceau, qui n'a que faire au milieu des idylles, et de le transporter parmi les fragments de comédies.
Après ce que l'éditeur a appelé églogues vient ce qu'il nomme idylles. Dans les observations préliminaires nous avons déjà dit que cela était une pure rêverie. Ces prétendues idylles se composent d'un envoi de Bucolique au chevalier de Pange, comme le poëte en avait ébauché pour Milady Cosway, de quelques notes dont deux sur la II" églogue de Théocrite dont il essaie de traduire quelques vers et enfin (p. 188) d'une idylle, intitu-
22G ŒUVRES D'ANDRlî; CHÉXIER.
lée les Navigateurs, dont il a tracé le plan à peu près complet. II est probable qu'en composant cette pièce il aurait liabilement intercalé quelques traits empruntés à la tempête de Rabelais. Le manuscrit porte en tête eio. èvll. c'est à dire eioiJXXiov Eva'Xiov, idylle maritime. Nous n'avons aucune observation à faire sur cette idylle, si ce n'est à corriger une légère inadvertance de M. de Chénier qui, page 190, indique ainsi un des interlocuteurs : Le mycon; c'est le myconien, l'habitanl de Mycone.
Nous venons de passer un examen rapide du ■premier volume qui contient les chants bucoliques ; nous avons dû négliger bien des détails et laisser de côté un grand nombre d'observations. Il eût fallu à chaque pièce soulever les mêmes critiques et relever les mêmes erreurs. Gela eût été fastidieux pour le lecteur. S'imaginant que les fragments et notes rassemblés sur un même manuscrit ou inspirés par une même lecture devaient concourir à former les différentes parties d'une même pièce (ce qui est exactement le contraire de la vérité), M. G. de Chénier a réparti tous ces fragments et ces notes dans un certain nombre d'églogues hybrides qui n'ont jamais existé que dans son imagination. Sa méthode a été ainsi une méthode de confusion et de désordre. Ce premier volume, tel qu'il est présenté au lecteur, c'est le chaos, indigesta moles. Ge recueil de chants bucoliques a été arrêté, il faut le reconnaître, en pleine formation, soit par les événements politiques, soit par la mort d'André Ghénier, soit par d'autres
préoccupations poétiques. D'ailleurs il faut observer qu'un auteur esquisse toujours un plus grand nombre de projets qu'il n'en exécute et rassemble plus de notes qu'il n'en met en œuvre. André eûtil vécu, eût-il eu le loisir de produire lui-même au jour ces poëiiies bucoliques qu'on aurait encore après sa mort retrouvé dans ses cartons un nombre considérable de notes et fragments non employés. Tel qu'il est, ce recueil ne contient pas une dizaine de pièces terminées. Tout le reste est à l'état fragmentaire. Comment donc sera-t-il possible d'établir un ordre nécessaire dans ses chants bucoliques? Il faudra uniquement exposer aux yeux du lecteur tout ce travail poétique à son état d'avancement et de formation. Sans doute on rencontre à chaque instant des morceaux d'un genre différent: les uns sont épiques, les autres champêtres, ceux-ci didactiques, ceux-là élégiaques. Si l'on n'avait à faire qu'à un nombre restreint de fragments on pourrait ainsi que nous l'avons essayé en 1862, les classer par genres en distinguant les poèmes, les idylles, les élégies, les é])igrammes. Mais tel n'est plus le cas; il faut aujourd'hui adopter un ordre et un classement nouveaux; Gomment devra-t-on procéder? comme le poète a procédé lui-même. Dans ces petits poèmes épiques, champêtres ou élégiaques, tels que les anciens les ont traités, soit que les poètes conduisent euxmêmes le récit, soit qu'ils convient leurs personnages à des fêtes, à des jeux, aux travaux de la terre, au soin des troupeaux ou à des joutes poétiques, on voit se succéder et se produire, au mi-
228 ŒUVRES D ANDRE CHÉNIEU.
lieu de descriptions et avec un art infini de détails, les expressions diverses de tous les sentiments naturels qui agitent l'àme humaine, religieux, héroïques, douloureux, joyeux, tendres ou erotiques. Ce monde pastoral, mais idéal, dans lequel les personnages bucoliques sont nés et ont vécu, est eu quelque sorte peuplé de tous les fantômes de leurimagination; les dieux habitent avec eux, dieux terribles ou favorables, dont ils transmettent à leurs enfants les belles histoires que leur ont contées leurs pères. Un Théocrite ou un Virgile n'avait sans doute qu'à peindre les beaux lieux qu'il visitait, qu'à -décrire dans leurs mille détails, actuels alors, les travaux ou les loisirs des pasteurs, ou à puiser dans les livres sacrés (jui avaient charmé et instruit son enfance, ces mythes et ces fables antiques, ces amours des dieux etdes déesses, ces fictions charmantes, ce passé idéal qu'évoquait autour de lui la crédulité populaire, et qu'animaient et embellissaient les récits et les conversations de ses acteurs bucoliques. Certes les saisons, le ciel, les eaux et les bois ont conservé leur antique beauté; certes le surnaturel anime de fantômes terribles ou charmants nos monts, nos forêts, nos lagunes; les récits des vieillards éveillent encore la crédulité des enfants; certes la poésie pastorale n'est pas morte pour nous: témoin cette Mireille, chef-d'œuvre que la muse française envie à la muse de la Provence. Mais André Chénier ne conçut pas ou ne tenta pas ce rajeunissement de la poésie bucolique. Pour paysage il choisit la Grèce, la Sicile ou l'Italie ; ses person-
nages furent Daphnis et Nais et la jeune Chloé; ses dieux furent ceux dont nous ne connaissons plus aujourd'hui que les simulacres de marbre. 11 fut obligé de recréer en quelque sorte en luimême une àme antique, de reconstituer tout un monde écroulé et disparu, de revivre par la pensée au milieu d'une civilisation dont le temps a pour nous effacé tous les détails. De là, la nécessité plus impérieuse encore de se constituer, par des lectures incessantes et multipliées, un matériel poétique et bucolique, tout spécial, approprié aux croyances, aux mœurs, aux usages des personnages qu'il veut mettre en scène. C'est ainsi que s'expliquent aisément ces fragments qu'il pré pare, ces notes qu'il accumule. Donc, pour classer et ranger les uns et les autres conformément au dessein et au but du poëte, voici, à mon point de vue, comment on devra répartir tout ce qui nous reste de ses chants bucoliques.
Dans une première série on comprendra d'abord toutes les pièces terminées en groupant ensemble celles qui forment un récit continu et celles qui sont dialoguées ; ensuite les idylles dont le plan est terminé et dont plusieurs offrent des parties achevées.
Dans une seconde série on fera entrer tous les fragments que l'on classera suivant les sujets et la destination, et sous différents titres, tels que Débuts et Envois tVidylles , les Dieux (Bacchus, Yulcain, Proserpine, Venus, Diane, Cérès, etc.), les Héros (Hercule, Thésée, Hippolyte, Phaéton, Erichton, Pasiphaé, Médée, etc.), les Pasteurs (les
230 ŒUVRES D'ANDRÉ GHÉNIER.
jeunes garçons, les jeunes filles, les enfants, etc.), les animaux, (vache, taureau, chèvre, bouc, hirondelle, dauphin, alcyons), les Momrs, les Usages, et d'autres encore.
Enfin, dans une troisième série, on groupera d'abord tous les sujets, ensuite toutes les notes, en reproduisant les sections de la série précédente et d'autres telles que Fables à employer, les Tombeaux, les Nymphes, et dans les notes il sera nécessaire de les rapprocher les unes des autres selon qu'elles se rapportent aux croyances, aux serments, aux cérémonies de la naissance, du mariage et de la mort, aux travaux des champs, aux courses, aux jeux, aux vêtements, aux chaussures, aux attitudes, aux saisons, à la mesure du temps, aux arbres, aux fleurs, etc., etc.
Ce classement, il faut le dire, demandera de grands soins et offrira beaucoup de difficultés; mais nous croyons qu'en procédant ainsi on offrira un ensemble harmonieux et compréhensible, où chaque détail, chaque mot pour ainsi dire, fera ressortir ce qu'il avait de riche, de fécond, d'ingénieux dans la conception et dans le génie d'André Chénier