CHAPITRE DEUXIÈME
Remarques préliminaires.
Les élégies forment la plus grande partie du troisième volume de la nouvelle édition,' et sont précédées d'un court avant-])ropos, dans lequel M. G. de Ghénier cherche à démontrer qu'il serait inutile de recherche)^ quelles furent les jeunes beautés qu'il désigne sous les noms de Camille, de Caroline, d'Amélie, de Glycère, de Rose. Si Von veut bien, dit-il, y faire attention, on retrouvera le type des beautés faciles de la Grèce et de Rome. Et cependant , dans ces mêmes pages on reconnaît qu'André a décrit V entraînement de la jeunesse, les passions, les tourments de l'amour, assurément après les avoir ressentis, et plus loin on avoue qu'il a aimé avec ardeur. Mais nous ne rentrerons pas dans une discussion que nous avons à peu près épuisée dans la partie de ce volume consacrée à la biographie; quelques élégies nous offriront
d'ailleurs l'occasion d'ajouter ce qui nous reste à dire à ce sujet.
Il est assez dilïicilc de se rendre compte de l'ordre adopté par l'éditeur; il n'a pas classé les pièces suivant les sujols, ni suivant les personnes qui en sont l'objet ; il n'a pas non plus suivi l'ordre historique ou chronologique. Il a tout simplement adopté l'ordre élal)li par l'édition de 1819 ; il était bon alors, car il ne s'agissait que de disposer les pièces de manière à éviter de rapprocher celles qui sont sembial)les par le ton, par le sujet, et ta produire sur le lecteur une impression de variété. Aujourd'hui nous voulons un peu plus ; et surtout nous tenons à saisir dans un poète, devenu modèle à son tour, le développement historique de son génie. Pour un grand nombre d'élégies qui expriment des sentiments personnels, l'ordre chronologique était ainsi doublement le meilleur. L'éditeur les a simplement classés en élégies^ élégies italiennes et élégies orientales^ mais il ne l'a pas fait très-exactement.
Nous aurons spécialement à nous occuper du texte. Nous avons déjà dit plus haut que l'éditeur a fait figurer la syllabe tkt-^. en tête de pièces qui ne la portent pas sur le manuscrit. Nous rappellerons encore, ce qui est essentiel, que la plus grande partie des élégies font partie du groupe L, c'est-àdire du groupe de pièces dont les manuscrits sont restés depuis 1819 en la possession de de Latouche. M. G. de Cliénier devait donc nous rendre le texte de 1819, qu'il est sans autorité pour modifier, sauf dans les cas spéciaux où un document
bien déterminé peut lui permettre d'introduire des corrections. Il est clair qu'il possédait en outre le droit qu'a tout éditeur de proposer une correction à un passage défectueux. Malheureusement, M. G. de Chénier a pris pour type de son texte celui d'une édition fautive, de sorte que trop souvent il change le texte de 1819, non-seulement sans en avertir le lecteur, mais encore sans s'en apercevoir luimême.
Nous rappellerons encore au lecteur, à propos des notes de l'éditeur, que presque toutes celles où il accuse de Latouche, qu'il nomme le premier éditeur, à! ON o\Y changé le texte, sont erronées et doivent être considérées comme nulles et non avenues. Nous le disons une fois pour toutes, car il serait fastidieux de répéter à chaque instant : ce n'est pas de Latouche, c'est M. Robert, dont l'édition de 1841 a reproduit le texte. D'ailleurs, généralement, M. G. de Chénier confond toutes les éditions, attribuant à l'une ce qui appartient à l'autre, et n'ayant aucune idée de la date de la première publication et des morceaux qu'il a fournis lui-même.
Exaraen des Elégies.
I. — Cette pièce, dont M. Paul -Lacroix possède le manuscrit, porte en tête la mention : 5 à fondât. et au-dessous, en français; le mot élégie. Nous ne saurions fournir d'explication à ce sujet. Le 5 nous paraît être la date, le 5 mai (cf. le vers 2) ; fondât, est -il le nom de la localité où la pièce a été
234 ŒUVRES D'ANDRÉ GHÉNIER.
composée? Nous ne savons. Ce n'est pas la seule (lilTiculté. Quel est cet Abcl à qui l'élégie est adressée? sous le nom cVAbel, dit l'éditeur, c'est du chevalier de Panye qu'il veut parler^ celui des trois frères de Panye qui écrivait dans le Journal de Paris en 1791 (plus exactement en 1792) et signait François de Pange. C'eût été le cas de fournir une preuve, une lettre, par exemple; car ce ne peut être ({u'un surnom, puisque, des trois frères de Pange, l'aîné s'appelait Marie-Louis, le second Marie-Francois-Denis, le troisième Marie-Jacques. De plus, dans toutes les pièces adressées, sans qu'il y ait de doute, au chevalier de Pange, André le nomme de Pange. Or, dans une élégie se trouve ce passage :
Abcl, mon jeune Abel, et Triidaine et son frère,
Ces vieilles amitiés de Tenfance première,
Quand tous quatre, muels, sous un maître inhumain,
.Tadis au cliàlimcnt nous présentions la main;
Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-mème;
De Pange, fugitif de ces neuf sœurs qu'il aime, etc.
Un voit la difliculté. Pour la trancher il faudrait un renseignement précis.
Le vers 6 de la page 10 doit être corrigé. Le manuscrit (nous l'avions dit en 1862 et 1872), porte non pas ses nombreux ombrages, mais, comme l'édition de 1819 :
Ainsi, courant partout sous ses nouveaux ombrages.
IL — L'éditeur dit que cette pièce n'est pas une imitation mais une paraphrase de l'idylle deBion; il a voulu dire probablement que ce n'était pas une traduction, mais une imitation. Je considère ce
fragment comme appartenant aux chants bucoliques, malgré la syllabe iley. , qui d'ailleurs n'est peut-être pas sur le manuscrit.
III. Relativement au vers 14 de la page 12, je crois bien, après y avoir de nouveau rétléchi, qu'il faut le lire comme en 1819 :
Et les chœurs d' Apollon méconnaissenl ma voix.
Quant au vers 2 de la page 13 :
Mais pleurer est amer pour une belle absente,
l'éditeur rapporte d'une façon fort peu juste la critique que nous avons faite de ce vers, et trouve moyen de citer Ronsard, qu'il paraît ne pas connaître. Je maintiens la critique : ce vers est obscur et tourmenté; le sens ne devient clair que lorsqu'on a lu le suivant :
Il n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante.
André Chénier dit que pleurer est une chose amère pour, c'est-à-dire à une belle absente, tandis qu'i^ veut dire que verser des pleurs pour une belle absente est une chose amère. Si l'éditeur voulait rappeler Ronsard, il n'aurait pas dû faire allusion au peu d'harmonie de ses vers : c'est une hérésie littéraire ; peu de poètes ont possédé au môme degré que Ronsard cette musique enchanteresse qui plaisait tant à André Chénier; mais André est tombé là dans un défont, celui de l'inversion , très-fréquent chez les poètes du seizième siècle. Au vers 10 de la même page, il
236 ŒUVRES D'ANDRÉ GHÉXIER.
faut lire suivis de plaisirs, au pluriel, comme en
IV, — Page 15, vers il. Pourquoi changer le texte? Il faut, comme en 1819 : « Elles viennent! leurs voix, etc. » Mais la correcUon introduite, sans en rien dire, dans l'avant dernier vers de cette page est particulièrement malheureuse. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que cette mauvaise leçon est tout simplement une faute d'impression de 1872, ce dont on peut s'assurer en recourant à 1862, qui donne la bonne leçon, celle de toutes les éditions. 11 faut donc lire :
Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine.
Et non pas : « Est tout ce qui lui plaît, etc. » Il y a une grande ditïërence. Une belle femme me plaît, il me plairait, non pas d'être cette femme, mais d'être son mari.
YI. — L'édition de 1819, donne ainsi le premier vers :
Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre.
C'est sans autorité que M. de Chénier change prêt à en pjrès de, ce dont il n'avertit môme pas le lecteur. Aux vers 3 et 4, André a fait rimer linceul avec cercueil. M. Littré dit que le mot linceul aies deux prononciations en eid et en euil, et rime avec ces deux sons; et il donne comme exemple ce passage de Chénier. Dans le Dictionnaire des rimes de Sommer, linceul ne figure que parmi les
LES KLEGIES. 237
noms en eul, mais dans le Dictionnaire des rimes françaises de Jean le Fèvre, corrigé par le seigneur des Accords, Paris, 1587, linceuil ûgure parmi les rimes en euil, ueil [cercueil) et linceul parmi les rimes en eul.
VIII. — Dans V édition de 1819, qui est conforme au manuscrit^ ainsi que le remarque l'éditeur, le dernier vers de la page 23 est correct :
0 des fleuves français brillante souveraine.
M. de Chénier met : « Oh! des fleuves français^ etc. » Ce qui est incorrect. André emploie ici le vocatif.
X. — Page 30, V. 2, lisez : « Bois, écho, frais zéphyrs, etc. », comme en 1819. Au vers 20 de la page suivante l'éditeur introduit un contre-sens, en changeant sans le dire le texte de 1819 qui donne avec raison :
Mais si, toujours ingrat à ces charmantes sœurs.
Le possessif ses ne se comprend pas. Les sœurs qu'il désigne, ce sont les neuf sœurs, les Muses.
XI. — Le vers 15 est corrigé avec raison; l'éditeur a profité, quoique sans le dire, de cette correction faite en 1862. D'ailleurs présent, au lieu de présente, ne devait être qu'une faute d'impression de 1819. Pour le vers suivant il eût mieux fait de continuer à suivre 1862, conforme à 1819 :
Mais présente, à ses pieds m'attendent les rigueurs, Et, pour des songes vains, de réelles douleurs.
238 ŒUVRES D'ANDRK CHÉNIER.
Ce qui est très-clair et veut dire : Et, au lieu
de vains songes, de réelles douleurs ; mais il a
mieux aimé adopter le mauvais texte de 1826 et
ntroduire un contre-sens, en lisant : « Et pour les
songes vains, o\c. «
XII. — Page 34, V. 5. Il faut rélablir le texte de 1819, modifié sans mot dire, et lire, [car c'est le vocatif :
0 de se confier, noble et douce habitude !
Après le vers 12 il faut des points : le sens est suspendu.
XIII. — Pourquoi M. de Chénier perd-il son temps à épilogucr sur le numéro de l'idylle de Bion? Est-ce que tout le monde n'est pas d'accord sur la pièce dont il s'agit? C'est la xi* dans Brunck, la ix* dans Didot, mais la xvr dans un grand nombre d'éditions.
XIV. — Non content de changer le texte de 1819, d'adopter la mauvaise leçon de 1826 et de 18^1, l'éditeur introduit des incorrections sans daigner même avertir le lecteur. Pour le vers 2 de la page 36, il donne la correction de 1826 : « Phébé dans la prairie ^ etc. «; il faut revenir au texte de 1819, le seul conforme au manuscrit, et lire :
La lune sur les prés où son flambeau vous luit.
G' esiV imminente lima d'Horace. Quant au vers 2 de la page 38, que toutes les éditions, suivant 1819, donnent ainsi :
Clarisse, beauté sainte où respire le ciel.