I. Poëmes à rejeter
Remarque préliminaire. — Si l'éditeur s'était inquiété de la double acception qu'avait le mot poëme pour André Chénier, il eût évité bien des méprises. Le moi poëme a signifié d'abord composition poétique, ouvrage quelconque. Plus tard on a restreint la signification générale de ce mot, et il n'a plus été appliqué qu'aux ouvrages de grande étendue, ordinairement composés de plusieurs parties.
Mais André Chénier l'emploie souvent dans sa signification première. Dans une note, il s'exprime ainsi, à propos d'une élégie de Tibulle (III, p. 153) : « Imiter toute cette élégie, qui est un des plus beaux poëmes de l'antiquité. » Dans son Commentaire sur Malherbe, il l'applique aux Larmes de saint Pierre, puis à VOde à Marie de Médicis, et aux Stances pour le roi Henri le Grand. Ce mot a donc deux sens distincts, qu'il ne faut pas confondre; le premier s'applique à toute production poétique quelconque, courte ou longue, épique ou erotique; le second, dans certains cas, est réservé aux grandes productions épiques ou didac-
tiques. Ici, il est de tonte évidence qu'il ne faut pas ranger côte à côte avec VHermès, VAmérique^ l'Art d'aimer, toute élégie, épître, etc., qu'il aura plu à André Chénier dé désigner par le mot poëme. Passons donc la revue des pseudo-poëmes recueillis par M. de Chénier, et rejetons toutes ces pièces parmi leurs congénères.
La Superstition (p. 127 à 132\ — De ce prétendu poëme, si nous commençons par retrancher les fragments et notes (p. 129 à p. 132i qui appartiennent aux compositions dramatiques, aux tragédies, et dont nous avons parlé dans le chapitre consacré au théâtre (ci-dessus, p. 279), il ne restera plus que deux pages et demie. André Chénier nous a averti des dimensions qu'il comptait lui donner : « Il faut faire (dit-il'i, et le plus tôt possihle, un poëme sur la superstition. Environ cent cinquante vers. » Puisque le mot poëme est réservé ici pour les grandes compositions, il faut classer la Supei^stilion parmi les Poésies diverses, où son vrai titre sera Discours sur la Superstition. C'est un genre didactique dont les œuvres de Marie-Joseph offrent de nombreux exemples. Mais je m'en veux de chagriner M. de Chénier, qui paraissait tenir lieaucoup à ce poëme; et je vais rendre à cet ouvrage une vingtaine de vers, qu'il avait placés parmi les Satires.
Voici, en effet, le dernier paragraphe de la Superstition (p. 129) :
Un jeune homme ayant retenu quelque phrase de Voltaire se moque de
298 ŒUVRES D'ANDRÉ GHÉNIER.
Tous ces rêves sacrés qu'enfanla le Jourdain.... puis il vous (lit tranquillement ceci et cela.... il croit tout cela uioins ridicule que l'eau changée en vin....
Or, ce petit canevas a été mis en œuvre, ce dont l'édilcLir aurait dû s'apercevoir; le fragment est dans le même volume à la page 201 :
Un jeune homme orgueilleux et docte réputé,
Tout plein de quelque auteur au hasard feuilleté,
Etonne un cercle entier de sa haute sagesse;
11 se joue avec grâce aux dépens de la messe,
11 plaisante le pape et siffle avec dédain
Tous ces rêves sacrés qu'enfanta le Jourdain.
Et puis d'un ton d'apôtre, empesé fanatique,
Il prêche les vertus du baquet magnétique.
Et ces doigts qui de loin savent bien vous toucher
Et font signe à la mort de n'oser approcher.
Un tel conte à ses yeux est moins plat, moins insigne,
Que ce vin frauduleux, étranger à la vigne.
Par qui sont de Cana les festins égayés,
Ou ces diables pourceaux dans le fleuve noyés.
C'est que son jugement n'est rien que sa mémoire;
S'il croit même le vrai, c'est qu'il est né pour croire.
Ce n'est point que le vrai saisisse son esprit.
C'est que Bayle ou Voltaire ou Jean-Jacques l'a dit.
Et le pauvre hébété
N'est incrédule, enfin, que par crédulité.
La Solitude (p. 132). — Ce petit ouvrage trouvera sa place parmi les Élégies orientales.
L'Astronomie (p. 134). — Il faut commencer par détacher de ce prétendu poëme tout le superbe morceau qui commence au bas de la page 135 : Salutj 0 belle nuit, etc. Nous l'expliquerons plus
loin et nous indiquerons sa vraie place. Il ne reste donc plus que le fragment de la page 134 et le canevas en prose de la page 135. Ce fragment et cette esquisse en prose doivent être joints au fragment et au petit canevas qui appartiennent à VÉpître à M. Bailly (ÏII, p. 199); ils sont un développement nouveau de la première idée du poëte. L'ensemble de ces morceaux en vers et de ces canevas en prose pourra se ranger parmi les ÉpUres ou parmi les Poésies diverses, sous le titre de Discours sur V Astronomie^ à M. Bailly.
Nous n'avons point de naïveté (p. 138). — Il en a fallu cependant à l'éditeur pour classer, parmi les poëmes, ce petit sujet, qu'il faut bien vite rejeter parmi les Poésies diverses ou parmi les Élégies.
Bataille d'Arminius (p. 139). — Le lecteur sait à quoi s'en tenir sur cet ouvrage. C'est tout simplement une tragédie dans le goût d'Eschyle. Nous en avons parlé longuement dans le chapitre consacré au Théâtre.
La Reconnaissance (p. 142). — A mettre dans les Poésies diverses, sous le titre de Discows sur la Reconnaissance.
La France libre (p. 143). — La place de cet ouvrage est dans les Poésies diverses sous ce titre : La France libre, hymne, ce dernier mot ne signifiant pas autre chose que chant.
Il ne nous reste donc plus, en fait de poèmes, que V Invention, [Llcrmès, Suzanne, l'Amérique ^ VArt d'aimer et les Cy dopes littéraires.
300 ŒL'VRES D'ANDKÉ CHÉNIEK.
Dans le paragraphe suivant nous allons examiner le texte de ces diiï'érents poèmes, et donner sur chacun d'eux quelques détails nécessaires. Mais nous réserverons pour un troisième paragraphe les explications et les éclaircissements que nous aurons à fournir sur la structure de l'Hermès et de VAméîùque.