CHAPITRE SIXIÈME
ïambes et fac simile des manuscrits.
Remarques prélimlnairei.
Nous avons vu dans le chapitre précédent que l'éditeur a compris dans les Hymnes et dans les Satires des pièces qui sont de véritables ïambes . Dans celui-ci nous allons rencontrer des fragments qui n'ont jamais été des ïambes, notamment ceux qui portent les numéros II, VI et XII. En effet, quelle que soit la signification de ce mot chez les anciens, il faut s'en tenir à celle qu'il a pour nous. Or le caractère particulier des ïambes est d'être composés d'un vers de douze syllabes et d'un vers de huit syllabes à rimes croisées. J'accorde que l'éditeur ait voulu réunir les différentes pièces composées à une même époque , mais encore fallaiWl qu'elles portassent toutes la même date, d'une part ; et il était nécessaire, d'autre part, de les comprendre sous un titre plus général , tel que ïambes et dernières poésies f ou tout autre ; on aurait eu ainsi,
dans un poétique et sombre tableau, rémouvani spectacle des pensés d'amour et de tendresse, d'espérance et de désespoir, de colère farouche et de haine qui avaient tour à tour consolé, agité ou secoué Tâme du poète pendant les quatre mois de son agonie.
L'examen de cette partie des œuvres nécessite deux remarques particulières relatives à la constitution du texte.
La première s'applique au choix qu'il faut faire parmi les différentes leçons des [manuscrits. C'est une question très -simple à résoudre, que d'ailleurs nous avons déjà traitée.
L'éditeur ne doit point imposer son goût; il doit s'attacher à déterminer, par des observations exactes, l'ordre des corrections introduites parle poète dans son propre travail, et n'admettre dans le texte que ce qu'il doit considérer comme la dernière expression de la pensée de l'auteur. C'est dans les notes, parmi les variantes, que les autres leçons doivent prendre place. C'est un soin que M. G. de Chénier n'a pas eu; il n'a point établi son texte avec méthode; et l'examen des manuscrits donnés en fac-similé éveille dans Tesprit du lecteur un doute légitime sur le texte de toutes les poésies d'André Chénier, qu'il a publiées d'après des manuscrits qui se dérobent à tout contrôle.
La seconde remarque porte sur l'interprétation des mots grecs dont se servait André. On sait qu'il communiquait avec sa famille pendant sa détention et qu'il faisait passer secrètement à son père tous ses n^anuscrits. Il écrivait sur d'é-
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troites bandes de papier qu'il couvrait d'une écriture microscopique, mais très-nette, quand des surcharges ne venaient pas s'ajouter à la petitesse des caractères. Mais le messager pouvait être surpris, arrêté; les manuscrits pouvaient ainsi tomber entre les mains du comité de sûreté générale. Il y avait là un danger, et par suite quelques précautions à prendre. Sans doute , le moindre fragment eût suffi, par le sens général, à compromettre sa sûreté et sa vie ;, mais c'était là un péril inévitable qu'il fallait se résigner à courir. Il ne pouvait que l'atténuer dans la mesure du possible. Il eut donc le soin d'éviter de nommer les membres des comités, la Convention, le tribunal révolutionnaire, etc., et de ne pas se servir de certains mots tels que sans-culotte, aristocrate, etc. Pour les noms, il ne met tantôt que des initiales, tantôt que des points; autre part, il se sert de caractères encore moins déchiffrables ; pour les expressions dangereuses et compromettantes, il avait à sa disposition les langues grecques, latines ou autres, dont il usait selon son caprice, ici se servant de caractères grecs, là transcrivant ces mots en lettres françaises.
Mais aujourd'hui, tous ces mots ainsi volontairement défigurés, et qu'on ne peut regarder sans une émotion douloureuse, doivent être relégués dans les notes. Il s'agit de constituer le texte tel qu'il était dans la pensée du poète, qui parlait français, écrivait des vers français, et qui n'entendait nullement en français parler grec ou latin. Ainsi donc le texte d'André Ghénier ne doit
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plus présenter aucun terme barbare ou étranger, et les noms doivent remplacer les initiales quand ils sont certains. Les noms, indiqués par des points seuls, ne peuvent toutefois être que Tobjet d'une remarque dans l'annotation.
Nous passons à l'examen des différentes pièces, en suivant l'ordre qu'elles occupent dans l'édition. Nous nous arrêterons particulièrement sur celles qui sont nouvelles et sur celles dont nous avons les manuscrits en fac-similé.
Bxaxnen des ïambes.
I. — Ce fragment est connu. A propos du premier vers de la page 270, l'éditeur nous offre vainement une longue note pour expliquer le mot aguerrir. C'était inutile d'insister : on comprend le vers, mais il n'est pas bon et André l'aurait refait. Au sujet du vers 5 de la même page, autre note oiseuse, page 360. Les premières éditions donnaient ici : les bêtesvénénemes^etdeinsunîvdigmentdeYAmérique (II, p. 258) : herbages vemmeifôc. Trouvant le texte ainsi établi, j'ai enregistré, comme il convenait, les deux expressions dans le Lexique de l'édition de 1862. En y réfléchissant, j'ai pensé que c'était une inadvertance du premier éditeur, et en 1872, ce qu'oublie M. de Chénier, j'ai corrigé, peut-être un peu témérairement, les deux passages; et il se trouve que j'ai rencontré juste. Mais, s'en tenant au texte de 1862, il s'en prend au lexique^ dont cette édition est, dit-il, enrichie, Persi-
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flage innocent. Ma seule vengeance sera de le renvoyer aux articles que M. Littré consacre aux deux mots vénéneux et venimeux : il verra qu'Amb>pise Paré, un homme de science, disait fort bien des testes vénéneuses, que Fénelon, un écrivain celui-là, employait sans scrupules Texpression (Vherbes venimeuseSy et que Voltaire n'hésitait pas à dire des plantes venimeuses.
II. — Ode dont les cinq premières strophes, seules connues jusqu'à présent, sont très-belles ; il s'agit de la fête célébrée le 14 juillet 1793, ce que réditeur n'a pas Tair de comprendre ; il parle des têtes des Suisses placées aux portes des Tuileries. Les portes triomphales étaient des arcs de triomphe, élevés sur les boulevards, et ornés de bas- reliefs peints représentant les massacres du 6 octobre et du 10 août ainsi que de trophées en pâte de carton: c'est au-dessus de ces trophées, ces oronges hideux, que l'on avait placé les têtes des gardesde-corps. Relativement au vers 10 de la page 271, je ne puis dire ce qu'on lit, ou ce qu'on ne lit pas, sur le manuscrit puisque je ne l'ai pas sous les yeux, mais je préfère le texte donné par Sainte- Beuve :
Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales,
Orné nos portes triomphales Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.
C'est aux succès de sa rage fa/rouche, il me semble, que vient sourire tout ce peuple hébété.
Les petits fragments qui suivent les trois dernières strophes en sont indépendants ; ce sont des
notes poétiques, des vers tout prêts à entrer dans quelques pièces qui n'ont point été faites.
III. — Cet ïambe fut composé à l'occasion de la translation du corps de Marat au Panthéon. Il me parait tout à fait au-dessous du génie d'André Chénier. Quelque légitimes que soient la colère, l'indignation, Thorreur dont est animé un poète, son langage doit toujours être digne des Muses. Un ou deux passages sont dignes de Marat, d'accord; mais indignes d'André. En outre, quelques vers
aissent une impression pénible :
Console-toi, gibet, tu sauveras la France!
Pour tes bras la Montagne encor Nourrit bien des héros dans ses nobles repaires.
Affreux effet des discordes civiles sur les âmes les plus hautes! C'est le même langage que tenaient les héros de la Montagne ; c'est aussi dans le gibet qu'ils mettaient le salut de la France.
IV. — Cet ïambe, composé à l'occasion de la fête de l'Être suprême, n'a malheureusement pas été achevé ; quelques passages sont superbes et renferment des beautés de premier ordre. Mais, il a été présenté aussi mal que possible au lecteur : M. 6. de Chénier a amalgamé les parties projetées et les parties exécutées, et interverti l'ordre des différents fragments. Pour bien comprendre cette pièce il faut se rendre cçmpte des phases successives de sa composition. Nous allons donc suivre l'auteur dans ses procédés d'exécution; rien n'est
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plus facile. Il faut commencer par lire la pièce telle qu'elle est donnée , jusqu'au vers :
Qui contre tous lèvent la Yoix,
qui est le 21"* de la page 278. C'est le dernier; ou du moins c'est là qu'André Chénier s'est arrêté dans le développement de son idée poétique. Il sera, par conséquent, nécessaire de placer, après le vers : Périr son frère abandonné^ un point d'exclamation et de fermer les guillemets si maladroitement transportés en haut de la page 279. La pièce forme ainsi un tout provisoirement complet, sinon achevé, et composé de fragments en vers reliés entre eux par quelques lignes de prose. Tous ces fragments ne sont pas également réussis ; le plus considérable surtout est une digression un peu longue. Le poète semble avoir perdu de vue son idée première ; et de fait il paraît en avoir jugé ainsi, car ce grand morceau n'était pas destiné à rester.
Ayant, dans une première rédaction, amené sa pièce à ce degré d'avancement, le poète est alors revenu sur ses pas, ainsi qu'il procédait presque toujours. Il a pris une partie du canevas et de la première rédaction, et en a, en môme temps, achevé et modifié l'exécution. Les beaux vers delà fin, depuis : Ils vivent cependant jusqu'au vers : Je les voiSy faccourSj je les tienSy sont ainsi venus remplacer dans la première rédaction toute la partie comprise (p. 277) entre : Et tu ne tonnes pas! et les vers : Saura les atteindre pourtant. André Chénier rejoignait ainsi la partie déjà exécutée du grand frag-
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ment tinal : Diamant ceint d'azur; et il Ta indiqué sur son manuscrit, en même temps qu'il a accusé le projet d'enlever ou de modifier profondément tout ce morceau. Cela était nécessaire. Les deux vers qui précèdent : Diamant ceint d'azur^ s'étaient fondus dans un seul vers : Je les vois^ faccourSjje les tiens, mais en disparaissant ils avaient emporté les rimes à Grèce et à éclatant. Il fallait donc ou intercaler deux vers de jonction, rimant en esse et en ant, ou bien enlever tout le fragment final et en composer un autre. C'est à ce dernier parti que me paraît s'être arrêté l'auteur. Serrant de plus près son idée, il jette sur le papier ces mots et ces rimes : Dieu, la vertu.... ta fille... L'innocence, la probité, etc., ta famille... qui indiquent avec assez de clarté la direction de son idée poétique et qui trahissent l'intention d'abandonner définitivement la trop longue digression : Diamant ceint d^azur.
Il faut donc rejeter en note ou mettre après l'ïambe, comme première rédaction abandonnée toute la partie qui va de : Et tu ne tonnes pas y jusqu'au vers : Qui contre vous lèvent la voix. La pièce n'est pas finie (elle ne l'était pas non plus dans la première rédaction) mais elle est plus courte; elle gagne à être débarassée d'une longue digression et elle est en somme plus conforme à l'intention du poète. Nous allons donner cette pièce sous sa seconde forme. A propos des initiales qui sont en haut de la page 277 l'éditeur dit que les initiales C et L. Q. désignent probablement Collot d'Herbois, Couthon et Lequinio. Cela fait deux noms à parta-
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ger entre trois. Il aurait mieux valu dire que ces initiales désignaient certainement Carrier, envoyé en mission à Nantes, et Lequinio dans la Charente-Inférieure. Quant à Gouthon, qui tenait Lyon, son tour vient quelques lignes plus bas.
Voici cet ïambe, il commence avec beaucoup d'ampleur :
Grâce à notre sénat, le ciel n'est donc plus vide I
De ses fonctions suspendu, Dieu
Au siège éternel est rendu.
Il va reprendre en main les rênes de la terre.
Il faut espérer qu'après un exil de plusieurs mois il se conduira mieux... et que sa première marque de repentance sera de punir ses nouveaux adorateurs... Quoi I Dieu tout-puissant, tu souffres que de pareils personnages te louent et t'avouent I Tu endures la dérision avec laquelle ils te bravent, et croient que tu existes quand ils vivent !
Tu ne crains pas qu'au pied de ton superbe trône,
Spinosa, te parlant tout bas.
Vienne te dire encore : Entre nous, je soupçonne,
Seigneur, que vous n'existez pas.
Que croiront les mortels, quand ils verront que sous tes yeux, le nom de vertu est prononcé par des bouches qui...; de probité, par des bouches qui...; d'humanité, par des bouches qui... ; et que tout est le sujet de leur basse et dérisoire hypocrisie !
Quoi I ton œil qui voit tout, sans les réduire en cendre,
pénètre dans les antres affreux, où les Carrier, les Lequinio, couchés sur des cadavres, rongent des ossements humains 1 Quoi I tu ne fais point éclater la foudre, lorsque des hommes entassés sont écrasés sous leurs prisons par l'explosion du canon I Tu contemples la Loire, le Rhône, la Charente...
852 ŒUVRES D'ANDRÉ GHÉNIER.
Ton œil de leurs pensera sonde les noirs abtmes, Ces laes de soufre et de poisons,
Ces océans bourbeux où fermentent les crimes, Que de ses plus ardents tisons
dévore la plus lâche Euménide... car tu n^es pas réduit comme nous, à reconnaître un Couthon à ses actions et à la bassesse de son affreux visage... Tu vois au lieu d'an cœur bouillir dans sa poitrine un fétide mélange de bitume, de rage, de haine pour la vertu, de vol, de calomnie... et de fange... d*où, par sa bouche impure s^exhale la mort des gens de bien, etc.
Ils vivent cependant 1 et de tant de victimes
Les cris no montant point vers toi I C^est un pauvre poôte, ô grand Dieu des armées 1
Qui seul, captif, près de la mort.
Attachant à ses vers les ailes enflammées
De ton tonnerre qui s^endort.
De la vertu proscrite embrassant la défense.
Dénonce aux juges infernaux Ces juges, ces jurés qui frappent l'innocence,
Hécatombe à leurs tribunaux.
Eh bien, fais-moi donc vivre, et cette horde impure
Sentira quels traits sont les miens I *
Ils ne sont point cachés dans leur bassesse obscure :
Je les vois, j'accours, je les tiens !
C'est ici que se serait attaché un morceau non fait mais indiqué par ces mots et ces rimes : « Dieu, la vertu... ta fille.,. Tinnocence, la probité, etc., ta famille... », morceau qui devait remplacer le fragment : Diama/nt ceint d'azur ^ etc.
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V. — Le commencement de cette pièce manque ; il eût été nécessaire de l'indiquer par deux lignes de points. Les derniers vers sont de toute beauté. Nous y trouvons Tapplication de ce que nous avons dit dans les remarques préliminaires. Le manuscrit porte le mot dicastère^ qui est grec, Sixatixi^ptov ; il ne doit point rester; il faut, comme on a fait pour la pièce II, le remplacer par le terme français tribunal. Voici les derniers vers, où, comme nous l'avions fait remarquer en 1872, André Chénier emprunte à Virgile un trait d'un réalisme audacieux mais d'une grande beauté.
Le remords est, dit-on, l'enfer où tout s'expie.
Quel remords agite le flanc, Tourmente le sommeil du tribunal impie
Qui mange, boit, rote du sang?
Car qui peut noblement de leur bande perverse
Rendre les attentats fameux ? Ces monstres sont impurs, la lance qui les perce
Sort impure, infecte comme eux.
VI. Manuscrit donné en fac-similé^ verso^ \^ colonne. — Nous avons déjà parlé, dans le chapitre consacré aux compositions dramatiques, de ce fragment, qui appartient à une satyre, probablement aux Initiés. C'est une méprise de l'éditeur de l'avoir classé parmi les ïambes ; mais on a vu qu'il a semé tous ces fragments d'essais dramatiques de thespiaques, comme disait André, un peu partout dans les poëmes et dans les odes aussi bien que dans les Bucoliques. Voici ce morceau, je ne le cite pas pour sa valeur intrinsèque, mais parce qu'il appartient au théâtre :
354 ŒUVRES D' ANDRÉ CHÉNIKR.
rtynnis étant capitaine do la horde, Avec eux tous je fus danseur de corde.
Quoi, sur la corde ?
Eh oui.
Mais mon garçon, Tu sais qu^on Test de plus d^une façon.
Gomment ? dis-nous un pou Tautre manière.
A tes pareils elle est très-familière. Toi, ton Gynnis, sous la corde à midi.
Et tout ce monde avec tous applaudi, A quinze pieds, élevés sur la place, Vous auriez tous eu la meilleure grâce; Et si j^en crois mes vœux et mon amott/r^ Danseurs de corde, ainsi serez un jour.
(Trad. de Grat.)
L4dée est claire : il voudrait voir les frères et amis tous pondus, ot Gynnis aussi, le capitan de la horde, ayant le cou dans le carcan, iv tÇ xi^mi t^ aux^v* lx«i>v, comme dit Crutinus, dans un fragment do sa Némésia^ titre qui joint au vers grec sufnsait pour éveiller l'imagination du poôte. Le mot Gynnis, nouH dit M. de Chônicr, est un mot emprunté au grec^ mais qm v!a ici d* autre signification que celle de rappeler le nom de Oennot, Tagont du comité de sûreté générale qui avait arrêté André & PuHsy. Il consacre & ce Gynnis une longue note qui est une pure rêverie. 11 s'agit bien ici de Gennot! Gynnis est un nom qu'André emprunte & la langue grecque ; yimç signifie : un être effémi-
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né. C'est tout simplement le nom d'un des personnages de sa comédie satyrique. Pensait-il à Collot d'Herbois, qui avait été comédien? C'est fort possible, mais ce n'est qu'une conjecture. Le lecteur se demande peut-être pourquoi l'éditeur s'est ainsi étendu sur ce Gennot ; c'est afin de préparer l'énorme bévue qu'il va commettre à la pago suivante. Il a oublié en outre de nous dire quelle forme particulière de dialogue a le fragment de Cratès dont il parle dans la note suivante.
On a vu qu'André a souligné, dans les deux derniers vers , les mots mes vœux et mon amour : il y a là quelque allusion insaisissable. Dans une autre pièce (II, p. 204) on trouve une expression voisine de celle-ci : cet hymne de leur gibet ^ monvrment d'estime et d'a/raour.
Le morceau qui suit ce fragment en vers de dix pieds, page 282, figure parmi les manuscrits donnés en fao-simile, verso^ !'• colonne. On sait déjà, puisque nous en avons parlé autre part, qu'il appartient comme le précédent, mais sans pouvoir se souder à lui, à une comédie satyrique, et très probablement à celle qui porte pour titre : les Initiés, M. de Chénier aurait dû au moins s'apercevoir que ce n'était point un ïambe; c'est, nous l'avons dit, un fragment de chœur, écrit envers mixtes. L'éditeur paraît d'ailleurs n'avoir rien compris à l'action de cette petite scène. Mais d'abord il a introduit dans le texte deux termes barbares forgés avec des mots grecs, et qui n'ont d'autre but que de tenir provisoirement sur le
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manuscrit la place de deux mots français. Il faut les reléguer dans les notes à titre de curiosité; Maintenant, examinons le texte donné par M. de Chénier, et voyons comment il l'explique. Il commence par ne pas copier exactement le manuscrit, attribuant à B ce qui appartient à A. Arrivé à KH (sic), il dit : K. H. (sic) désigne Collot (THerbois. Un scms doute ou un probablement aurait au moins été nécessaire. Voyez quelle série d'inexactitudes il parcourt, sans même s'en douter. Partons du manuscrit qui porte Kh. et non KH. Voici la chaîne de son raisonnement : Kh=KH=:=K.IL = C.H.=: Collot d'Herbois. S'il avait mieux examiné le manuscrit il aurait vu quatre lignes plus bas, qu'André a écrit ainsi le mot Batrakhite : pottrakhite, et il en aurait déduit qu'André, dans l'écriture française, remplaçait le x grec par kh; et s'il avait mieux examiné tout ce qu'André explique au sujet de ses comédies, de ses chœurs, etc., il en aurait conclu que Kh. =X. = Xopd;, c'est-à-dire le chœur.
Nous arrivons à la bévue :
Tourne un peu la médaille antecépiendaire,
fait dire l'éditeur à ce prétendu KH= K.H. =Etc. Désireux de comprendre nous recourons à la note, et voici ce que nous y lisons, non sans étonnement : Antecépiendaire est un mot inventé et tiré du v&i^be antecapio, antecapare, saisir auparavant ^ se saisir d^avancCy s'emparer d'abord^ et qtd fuit allusion à Vacte de ce Gennot^ désigné ici sous le nom de GynniSy qui arrêta lepoëte da/oance et avant
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quiaucun motif eut été allégué contre lui. Voilà où ce fameux Gennot a entraîné l'éditeur ! Il ne nous reste plus pour déchiffrer l'énigme qu'à recourir au manuscrit, dont la lecture n'offre aucune difficulté. C^est ce que nous allons faire en donnant ce fragment tout entier.
Il s'agit d'un fragment de chœur, appartenant à la satyre intitulée : les Initiés, La scène représente le club des Jacobins. Au-dessous du buste de la Liberté, coiffée du bonnet phrygien, le président est au bureau, entouré de ses acolytes; ce sera, si Ton veut, le personnage désigné par A. Le chœur des frères et amis forme un ou deux groupes imposants, bien faits pour intimider le néophyte. On l'introduit : c'est le personnage désigné par B. Alors commence une de ces cérémonies que Molière poussait jusqu'à la bouffonnerie, et qu'André sème de Irails satiriques. Le président interroge le frère futur.
Qu'est-ce qu'un sans-culotte? en deux mots?
C'est celui Qui n'a rien ; mais qui veut avoir le bien d'autrui.
A. C'est çà, pardieu I
Le Chœur.
Le drôle est au fait du mystère.
Mais ce n'est pas là tout. Un bon initié
Ne doit rien savoir à moitié.
Tourne un peu la médaille au récipiendaire.
L'aristocrate...
358 ŒUVRES D'ANDRIÎ CHKNIER,
Ah fi !
Quel est-il ?
Celui-là A quelque chose et veut conserver ce qu'il a. C'est un abus criant qu'il faut que Ton réprime.
Fort bien.
Le Chœur.
Cet homme est juste.
Il abhorre le crime.
On voit la scène ; ce court fragment suffit presque à nous donner une idée du sujet et du ton de cette satyre, dont les Baptes d'Eupolis lui avaient suggéré la conception. Ici nous assistons à une initiation; plus loin nous aurons un fragment d'une scène de délation.
VII. Manuscrit donné en fac-similé, verso, 1" colonne. — C'est un des ïambes anciennement publiés. Le texte qu'on en avait était excellent. La correction que nous avions introduite dans le troisième vers, dans l'édition de 1872, est aujourd'tiui confirmée par le manuscrit. Le vers 19 donne bien aussi eût versé, comme nous l'avions rétabli en 1872. Je ne vois pas à quoi tend la note de réditeur. Il veut prouver que les amis d'André Chénier ont été prudents; tout le monde est d'accord : c'est précisément ce que trouvait André et ce qui lui arrache de l'âme une plainte qui n'est pas sans amertume.
ïambes et FAC-SIMILE. 359
Vlir. Manuscrit donné en fac-similé^ verso, l'« colonne. — Il y a deux corrections à faire au texte. Dans le vers 3 de la page 285, il faut reléguer en note la première rédaction, prendre la correction et lire :
De ses chiens par lui seul, pour bien servir sa haiuii.
Plus bas les guillemets sont placés de manière à faire croire que l'éditeur n'a pas compris le passage. Nous citerons les douze derniers vers :
Un docte à grands projets rassembla des vipères,
Et leur prêchait fraternité.
Mais déchiré bientôt par ce peuple de frères,
Il dit : « Je l'ai bien mérité.
« Un seul de ces serpents qui se cache sous l'herbo
« Est terrible ; et moi
« Je les réunis tous : Je joins superbe
« Et l'audace aux mauvais penchants. »
J'ai lu maints autres faits, tous fort bons à redire;
Et tous ces beaux faits que j'ai lus, Barnave, Chapelier, Duport les devaient lire :
Ceux-ci ne lisent pas non plus.
C'est pourquoi, conclut aisément le lecteur, ceuxci, c'est-à-dire ceux qui ont la faveur du peuple aujourd'hui, seront guillotinés comme Barnave, Chapelier et Duport. Cette prophétie s'est réalisée le 10 thermidor.
IX. Manuscrit donné en /oc-simi/e, verso, 2"» colonne. — Cet ïambe est remarquable par la peinture qu'André Chénier nous retrace, après tant d'autres, de la vie intérieure des prisons, qui s'écoulait au milieu des occupations frivoles, entre
l'égoïsme et la peur. Mais en outre il est bien curieux par l'allusion qu'il renferme et par les caractères sous lesquels celle-ci se dérobe. Ici, M. G. de Chénier n'a pas été plus heureux qu'il ne la été chaque fois qu'il s'est trouvé aux prises avec une difficulté. L'énigme portait sur les deux vers que l'éditeur donne ainsi :
Gomme sont les discours des Heftsad, plats bélttres, Dont. . . jls est le plus savant.
Heftsad^ dit M. de Chénier, est mie qualification composée de deux mots anglais : heft, lourd^ poidSy et sad, mêchanCy cruel^ etc. Passant au second vers : Fauteur, dit-il, avait d'abord mis six points*, il a ensuite su/rchargé les trois derniers points des trois lettres.,., j, i, s; c'est, pour moi, un j, un t non barré et un s, et ces lettres ne peuvent s'appliquer qu'à Saint-Just.... Ces trois lettres sont V abrégé de Justus. Eh bien, il s'est trompé; mais à nos yeux cette erreur est une des moindres qu'ait commises l'éditeur. Dénaturer un texte est beaucoup plus grave que de ne pas déchiffrer une énigme. Il y a toujours, dans le texte d'un auteur, des points obscurs qui peuvent lasser la patience d'un éditeur et résister à sa perspicacité, et que souvent la première personne venue éclaircira par un heureux effet du hasard.
Toutefois, dans ce cas, si M. de Chénier avait examiné avec soin le manuscrit, il aurait bien vite rejeté la solution qu'il donne. En effet, d'une part, dans le manuscrit il n'y a pas, après le mot heftsad, la virgule introduite par l'éditeur, et qui
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transforme l'expression plats bélîtres en une apposition. D'autre part, dans le second vers, il n'y a jamais eu six points dont les trois derniers auraient été surchargés. Il y a trois points; ensuite viennent les trois caractères en question, et sous celui que l'éditeur prend pour un s il y a un point. Ayant bien observé ces dispositions, si l'éditeur s'était demandé pourquoi le mot était abrégé par la gauche au lieu de l'être par la droite, il aurait été bien près de la solution. Car la réponse à cette question dégage immédiatement l'inconnue. En efTet, si le mot est abrégé par la gauche, c'est qu'il est transcrit dans une langue qui s'écrit de droite à gauche, c'est-à-dire dans une langue orientale. En efTet, en examinant l'alphabet le plus répandu, celui qui sert à la fois à Tarabe, au persan et au turc, on reconnaît tout de suite que les signes en question en sont tirés. Le premier signe, en commençant par la droite est un ba s^, le second un élif I, et le troisième un ra j^ ce qui nous donne, en rapprochant ces lettres et conformément au manuscrit : ...jL^ ce qui transcrit en lettres françaises devient ...rab = bar... = barère. Mais le mot heftsad, à quelle langue appartientil? Au turc, à l'arabe ou au persan? C'est ce qu'il est assez difficile de déterminer, quand, comme moi, on ne sait pas un mot de ces trois langues. Mais précisément, ici, pour ne pas se perdre dans des conjectures invraisemblables, il convenait de ne pas sortir du cercle de connaissances restreintes qu'on pouvait supposer à André Chénier. Si j'avais demandé une solution à un orientaliste,
X S. UemicmÊmL p«ir euBiple» il est certain qu'elle jxif :«eri.« jrr.vw pcvœe «C il— fdiitp; il me falajL.«:i AHtCTLT^ aae :<^iilkMu je dini plus bonner«fa; >:r^irt.e. Ce^2l an po^ie tnHnêne qu'il follait ^ icgfcULoer. Cti a vn qu a deux reprises difierva>et^ AïKirv cide la i^v^^x^W^wf ortaUale de d'Her- ^«rvcc I2l tùfn. < est là qne se tronre le mot de 1 ;f CL;^:»i^ : c'^<i^< U qn^Anérê airait appris qu'en persan î^rr*^ ^teut dire jiqMv et que aoW signifie cent. Le» i.'/'lsAM 5^^ct ôcav les ^gpi cnOs, c^est-è-dire la i>ctenuo<u ccc:po(see« en efiel» en nombre rond , de ;$<^t <ects memNres». Nous pourrons donc mainlenant «ue c^ ïambe sans la moindre difficulté.
iV, ï-', ; or. \\\ vj :ln:. . th bLn :? H £dlut fèlre ;
1 ' 'tl:*x\ A;"rè;5 tout, mance et dort, K^ :v.t*r.i^. «I «$ part$ où la nwrt nous 6it paître,
O,; U iu:iiv Rv^us tirv^âu sert* Ka,:\ jV.:'.v:> >^ .'î tvriîs: luariss amants sont dupes;
CAJUctAj;:x\ ;;::ncv;ts de sot*.
On y char. le ^ or. \ joue ; on y lère dos jupes ;
On y fAÎt chansons d bons mots; L'un jH^usse et fait bondir sur les toits, sur les vitres.
Un ballon tout courte do vent, Comme sont les discours des sept cents plats bélîtres,
Dont Barère est le plus savant L'autre court ; Tautre saute ; et braillent, boivent, rient
Politiqueurs et raisonneurs ; Et sur les gonds de fer soudain les portes crient :
Des juges tigres nos seigneurs Le pourvoyeur paraît. Quelle sera la proie
Que la hache appelle aujourd'hui ?
Chacun frissonne, écoute ; et chacun avec joie
Voit que ce n'est pas encor lui.
Ce sera toi demain, insensible imbécile.
ïambes et FAC-SIMILE. 363
On conçoit que le trait qu'il lance en passant contre la Convention et un des membres influents du comité de salut public ait eu besoin, à toute éventualité, d'être prudemment voilé.
X. Manuscrit donné en facsimiley recto^ 1" colonne. — Cet ïambe était connu au moins dans ses plus belles parties. Il existait deux lacunes dans le texte, la première de neuf vers , la seconde de douze vers. Il est inutile que nous citions cette pièce ici; nous nous contenterons d'indiquer trois mauvaises leçons introduites dans le texte par le nouvel éditeur, et une plus que douteuse. Le vers 15, page 287, doit être lu :
Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres.
Emplisscmt est la première rédaction; ébranlant est la correction, donc c'est la leçon que nous devons
admettre.
Dans le vers 16 de la page 288, Téditeur a donné
la bonne leçon, mais contrairement à toute méthode ; il dit en note que tortueuse est la première rédaction, bUme et louche la seconde et fugitive la troisième : donc c'est celle-là qu'il aurait dû accepter. En examinant le manuscrit on se convainc aisément que tortueuse est la rédaction primitive, fugitive^ écrit dans l'espace le plus grand çt en caractères plus lisibles, la seconde, et blême et louche^ écrit dans le plus petit espace et en caractères plus fins, la troisième.
Quant au vers suivant, j'ai grand peur qu'il faille le regarder comme désespéré. De Latouche
avait tourné la difOculté; il avait supposé une suspension et un changement de pensée. H. 6. de Chénier dit avec assurance : Le mot la honte est /mrchargéf et on lit la feinte. Eh bien, d'abord on peut affirmer qu'il n'y a jamais eu la honte; ensuite, il est certain qu'on ne lit pas la feinte. Jusqu'à présent je n'ai pas rencontré de solutions qui levassent toutes les difficultés. Je me contenterai de dire que, parmi les personnes que j'ai consultées à ce sujet, le plus grand nombre a cru lire la fièvre. L'une d'elles même m'a fait remarquer que Chénier était sur le point d'écrire la fièbre, comme l'écrivait Montaigne, et que ce b interrompu avait formé le v. 11 faudrait donc, en acceptant soit le désespoir, soit to bassesse, puisque les deux mots sont en accolade, lire ainsi ce passage :
La peur blême et louche est leur dieu :
Le désespoir; la fièvre. Ah 1 lâches que nous sommes I etc.
Le vers 18 de la page 289 doit être corrigé. M. de Chénier n'a pas fait attention, puisqu'il n'en parle pas, que le mot longue a été surchargé» En effet, longue blessure s'applique au temps et signifie une blessure qui est longtemps à se cicatriser; André Chénier a préféré un mot qui indiquât la gravité de la blessure. Par-dessus le mot longue^ il a écrit large; il faut donc lire le vers :
Ont pénétré vos cœurs d^une large blessure.
A la page 290, se trouve, au vers 9, une mauvaise leçon qui provient d'une lecture inattentive. Il n'y a pas invincible mais invisible : Linvisible dent du chagrin.
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XL — Manuscrit donné en fac-similé^ recto, 2" colonne. — L'éditeur a pris un vers pour une ligne de prose:
Réputé Cicéron chez toute la bazoche Et bel esprit chez les catins.
Je lis Et bel, avec M. de Chénier, parce que cela offre un sens raisonnable et que je ne vois pas autre chose; mais si quelqu'un de plus heureux ou de plus habile venait m'apprendre qu'il y a là autre chose que Et bel, je n*en serais pas étonné- Toutefois Et bel est très-bon. Quant au personnage qu'André désigne par la lettre h, il est jusqu'à présent inconnu. Des renseignements que Von peut croire exacts, dit Véditeur, feraient supposer que h désignerait Hérault de Séchelles. Quand on a des renseignements, on les donne. Pourquoi croirionsnous exacts des renseignements que nous ne pouvons contrôler? Après la lecture de ces trois volumes, il nous est impossible d*avoir unesi robuste confiance. Et d'ailleurs, dirons-nous avec M. Despois* «comment supposer qu'André songeât alors à railler Hérault, guillotiné avec Danton depuis plus de trois mois, comme appartenant à la faction des indulgents? »
XIL — Manuscrit donné en fac-similé, recto, 2* colonne. — Nous voyons encore ici, confondus
1. Dans son article de la BefiUê politique et littéraire da 28 novembre 1874.
386 ŒUVRES D'ANDRÉ OHÉNIER
ensemble, un fragment en vers et deux fragments en prose parfaitement distincts.
Occupons nous d'abord du fragment en vers ; nous en avons parlé déjà : on sait que ce petit morceau appartient à la comédie satyrique intitulée les Initiés, Le manuscrit porte en tête : Tpuy. C'est probablement y dit l'éditeur, V abréviation de TpuYijTTQc, vendangev/r, pris ici dans le sens de pourvoyeur de Véchafavd. A mon sens , c'est tout simplement Tabréviation de TpuYwSia (parodie de xpa- YcoSîa), signifiant comédie. Ce mot s'appliquait parfaitement à cette satyre des Initiés, Les trois personnages qui concourent à cette scène de délation, sont le sycophante (Syc, sur le manuscrit), c'està-dire le délateur; la victime que l'auteur ne désigne, ni par un nom, ni par une lettre, soit B, et enfin le président du club, que le manuscrit désigne par Epist.^ c'est-à-dire épistate (lirc<rr«Tif)ç). Voici ce court fragment.