AU MEXIQUE
Relations de Tarchiduc avec le Saint Siège.
Pour bien apprécier la moralité de la question dont il s'agit, il nous faut remonter à Torigine de la propriété ecclésiastique au Mexique.
Après la conquête du vaste empire aztèque, toutes les terres des vaincus, c'est-à-dire des indigènes, avaient été confisquées en bloc, puis divisées en parts plus ou moins égales réparties entre la couronne d'Espagne, le clergé mexicain, les premiers conquérants, Gortès, ses compagnons et leurs descendants, et enfin les indigènes ou Indiens.
Ce partage, opéré au fur et à mesure de Textension de la domination espagnole, a été la première origine de la propriété ecclésiastique au Mexique, et suffirait déjà pour donner une idée de la valeur énorme de cette propriété, puisqu'elle comprenait à elle seule un cinquième de la richesse immobilière de la Nouvelle-Espagne.
11 est vrai qu'on a prétendu que, par suite de l'avidité insatiable des premiers conquérants et surtout des vicesrois, de leurs principaux officiers et favoris, ce partage n'a
pas été fait avec exactitude, et que la part du clergé a été aprèscelle des Indiens, la moindre comme quantité et qualité. Mais cette assertion paraît d'autant plus étrange que le zèle religieux des Espagnols au seizième siècle, particulièrement dans leurs colonies d'Amérique, est un fait irrécusable. Le chef des premiers conquérants, le fameux Certes, a donné lui-même, en maintes circonstances, l'exemple du plus profond respect, de la soumission la plus entière à l'Église catholique. Dès les premiers partages des dépouilles conquises, une fois la part de la couronne prélevée, il a laissé le choix aux prêtres dont il s'était fait accompagner dans son entreprise aventureuse, et ceux-ci ont certainement eu soin de ne pas choisir les plus mauvaises parts. Ce fut bien pis encore sous Philippe II. Quand le Mexique fut complètement subjugué, quand l'Inquisition y domina aussi redoutable qu'en Espagne, quel bras séculier, si puissant qu'il eût pu être, aurait osé se lever à l'encontre des intérêts matériels de l'Église, en diminuant sa part des dépouilles des vaincus, soit en quantité, soit en qualité? Ce qui est certain, c'est que, quant à la qualité, toutes les propriétés ecclésiastiques, ayant pour origine cette répartition primitive, étaient incontestablement les meilleures terres des localités où elles étaient situées.
Du reste, le cinquième de la propriété foncière du Mexique était bien loin de constituer toute la richesse immobilière du clergé; car elle ne tarda pas à s'accroître au moyen des diverses sources suivantes :
10 Vastes concessions gratuites de terres prises dans le domaine royal, ainsi que dons considérables en argent, concessions et dons faits par les vice-rois soit par dévotion, soit par politique , pour arriver plus facilement , en établissant des couvents au milieu des pays nouvellement conquis à dominer les populations indigènes au moyen du double frein des armes et de la religion.
2® Nombreuses donations entre-vifs et surtout testamentaires, donations tant d'immeubles que de capitaux hypothéqués qui ont dû être d'autant plus fréquentes et considérables que la ferveur religieuse prédominait davantage parmi les populations hispano-américaines.
3» Acquisitions à titre onéreux au moyen des deniers économisés annuellement par le clergé sur ses immenses revenus, provenant non-seulement de ses vastes possessions territoriales, mais d'autres ressources aussi variées que productives telles que :
I. La dîme prélevée à l'origine en nature sur tous les produits agricoles et convertie plus tard, d'un commun accord entre les intéressés, en une somme fixe d'argent, basée sur la moyenne d'un certain nombre d'années de récolte.
II. Les prémices — premicias — sur les bénéfices commerciaux, industriels, gains de toute nature, prémices qui, ainsi que les dîmes, ont été exigées et perçues jusqu'en 1833, où une loi les déclara non plus obligatoires mais seulement facultatives.
lU. Les droits paroissiaux très-considérables ainsi que le casuel.
IV. Le produit des ventes d'objets pieux, scapulaires, images, cbapelets, rubans bénits, etc.
V. Enfin les droits et frais prélevés par le clergé, comme officier de l'état civil, sur les actes de naissance, mariage, décès, et comme juge dans toutes les contestations et procès en nullité ou dissolution de mariage; juridiction qu'il exerçait encore en 1859. Sous la domination espagnole, sa compétence judiciaire s'étendait même jusqu'à la connaissance des contestations relatives aux testaments faits en sa faveur par des particuliers; ce qui le rendait à la fois juge et partie.
Il est évident que ces sources de richesse aussi variées qu'abondantes durent bientôt produire au clergé mexicain des revenus immenses; et comme il lui était impossible de les dépenser, force lui fut d'amasser, de thésauriser. Ce fut alors que ne trouvant plus assez d'immeubles à acheter pour employer ses capitaux accumulés, il commença à faire des prêts sur hypothèques, au taux d'abord de 5, puis de 6 p. c. Ces prêts hypothécaires ne tardèrent pas à prendre une telle extension que les caisses du clergé devinrent, au moins pendant bien des années, surtout sous la domination espagnole, le plus grand, sinon Tunique établissement de crédit
au Mexique. Ce fut au point que suivant le rapport présenté en i797 par Tévêque Abad y Queipo devant le conseil du vice-roi, pour défendre le privilège du clergé à Texemption de tout impôt direct ou indirect, même des droits sur les ventes, acquisitions, prêts hypothécaires, etc., les capitaux placés sur hypothèques et appartenant aux chapellenies et aux œuvres pieuses de la juridiction des ordinaires de Mexico, Puebla, Michoacan, Guadalajara, Durango, Monterey, Sonora, Oajaca et Yucatan, s'élevaient déjà à la somme de 44,500 mille piastres, 222,500,000 fr., et constituaient avec les autres capitaux ecclésiastiques prêtés à l'agriculture, au commerce et à l'industrie, plus des deux tiers du capital producteur, alors employé dans le royaume de la Nouvelle-Espagne.
Sans chercher en ce moment à établir, même approximativement, la valeur des biens meubles et immeubles ecclésiastiques, il est évident que les sources que je viens d'énumérer ont dû, dans l'espace de trois siècles et demi, porter les richesses du clergé à un chiffre énorme, probablement au quart, peut-être au tiers de celles totales du Mexique ainsi que l'écrivait en 1833 l'historien Savala.
Point n'est besoin après cela de faire remarquer à ceux qui soutiennent encore que la propriété ecclésiastique est d'institution divine, combien une pareille prétention est contraire à la vérité de l'histoire et aux prescriptions de l'Évangile. Uarhre, a dit quelque part ce livre, doit être jugé par ses fruits. Dans ce cas, et pour ne point sortir du point de vue purement religieux, il suflSrait de se rendre compte des conséquences funestes qu'avait entraînées au Mexique, et pour l'Église et pour le clergé, Taccumulation de ces immenses richesses, pour y condamner sans retour la propriété ecclésiastique.
Par cela même que cette propriété était un des plus puissants éléments du pouvoir temporel de TÉglise mexicaine, elle avait dû, pour veiller à sa conservation, mêler la religion aux luttes des partis politiques, et lui faire prendre une part de plus en plus regrettable dans les révolutions qui avaient désolé et ensanglanté le pays. Dès lors elle avait rois en danger ses intérêts spirituels, religieux, véritable-
ment chrétiens, en les surbordonnant à d'autres intérêts terrestres, matériels, entièrement sordides.
Que dire maintenant des influences corruptrices de ces immenses richesses sur les membres du clergé? — N'étaientils pas des hommes et, comme tels, sujets aux mêmes faiblesses, aux mêmes passions que le reste deThumanité?
Personne assurément, à moins d'avoir perdu ou abjuré le sens commun, n'oserait nier les tentations de tout genre auxquelles les richesses exposent les hommes, surtout dans rétat d'oisiveté, et les prêtres, il faut bien le répéter, n'en sont pas plus exempts que les autres. Le gouvernement libéral, en s'emparant de leurs biens, avait eu pour but de mettre autant que possible un terme à cette corruption et de leur enlever une arme dirigée principalement contre lui. Il l'a fait au même titre que le vainqueur, en prenant possession d'une ville ennemie, s'empare des armes et des munitions du vaincu. Tel est le sens précis des lois promulguées sur la matière en 1856, i859 et i86i.
11 résultait de ces lois :
I. Que tous les immeubles ecclésiastiques, tels que couvents, séminaires, collèges, chapelles et églises, devaient être divisés par lots, évalués et vendus aux enchères publiques par adjudication sur la mise à prix d'estimation, neuf jours après la publication officielle de la vente; mais que leur aliénation de gré à gré ne serait permise qu'à la suite de trois adjudications successives, à trois jours d'intervalle l'une de l'autre, demeurées infructueuses faute d'offres suffisantes, c'est-à-dire qui atteignissent les deux tiers de la mise à prix. De ces trois tiers, un devait être payé en numéraire, et les deux autres en bons de la dette nationale reconnue. Le premier, bien qu'obligatoire en totalité au moment même de l'achat, pouvait cependant, avec une autorisation spéciale du gouvernement, être divisé en bons payables dans le cours de cinq à neuf années, moyennant une inscription hypothécaire produisant au trésor un intérêt de 6 p. c. par an; mais les deux autres étaient exigibles le jour même de la signature du contrat de vente.
n. Que tous les immeubles, non encore aliénés en vertu des lois d'amortissement, autres que les couvents, les sémi-
naires, les collèges, les chapelles et les églises, devaient être également vendus aux enchères publiques, à moins qu'étant ignorés du fisc, ils ne lui fussent dénoncés. Dans ce cas, le dénonçant pouvait se les faik'e attribuer de gré à gré par TEtat, en en payant le prix conformément à la valeur déclarée pour les contributions, au moyen de cinq paiements dont les trois premiers devaient être acquittés immédiatement en bons de la dette reconnue, et les deux autres en argent effectif dans le délai de 40 mois, par obligations mensuelles d'égale valeur nommées pagares.
III. Que tous les immeubles ecclésiastiques aliénés en vertu des lois d'amortissement, mais rendus au clergé sous l'empire des décrets réactionnaires de 1858, pouvaient être rachetés de gré à gré dans un délai fixé par l'autorité compétente ; mais que, ce délai expiré, ils ne pourraient plus être vendus que par adjudication aux enchères publiques.
IV. Que tous les capitaux hypothéqués en faveur du clergé, qu'ils provinssent de prêts consentis avant la loi de 1856 ou de sommes reçues pour prix d'amortissement, seraient rédimables de gré à gré avec l'Etat, dans certains délais prescrits, soit par les débiteurs, soit par leurs subrogés ou les dénonçants; mais que, les délais écoulés, ils ne pourraient plus être aliénés que par adjudication aux enchères publiques. Dans l'un et l'autre cas, le prix en était fixé comme ci-dessus, 3/5® immédiatement en bons de la dette reconnue, et 2/5e en argent effectif, dans le terme exprès de 40 mois, par obligation mensuelle d'égale valeur ou pagares.
V. Enfin, que les pagares ne pourraient pas être négociés par le Trésor sans une autorisation spéciale du gouvernement.
Telle était l'économie des lois de réforme dans la partie de leurs dispositions qui avait trait aux biens ecclésiastiques. Le gouvernement libéral avait tranché toutes les questions qui s'y rattachaient d'une manière révolutionnaire, il est vrai, mais en harmonie avec les idées de l'époque, avec les nécessités gouvernementales et avec les besoins économiques et sociaux. La partie cléricale de l'entourage de l'Archiduc aurait, au contraire, voulu faire rapporter par le prince tout ce qui avait élé fait à cet égard sous la près-
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sion des circonstances révolutionnaires, et c'est pour arriver à ce but que, longtemps même avant son acceptation définitive, on lui avait mis dans la tête le voyage de Rome pour obtenir, lui disait-on, les bénédictions du Saint-Père sur l'œuvre qu'il allait entreprendre.
Le Pape lui promit, en effet, de l'aider en tout et pour tout, autant du moins que cela pourrait être en son pouvoir, et de lui envoyer le plus promptement possible à Mexico un représentant investi de pouvoirs suffisants pour aplanir les difficultés et mettre fin à tous les embarras d'une situation que les prêtres et leurs adhérents rejetaient comme toujours sur l'anarchie et sur l'irréligion.
L'archiduc était naturellement crédule, et mal lui en résultait, car son entreprise n'était appuyée que sur des promesses dont il était peut-être le seul à ne pas vouloir comprendre le peu de valeur. Puis, comment suspecter la bonne foi du successeur crosse et mitre de saint Pierre ; du chef visible de l'Église?... Le prince autrichien n'y songea même pas. Il partit de Rome sous l'empire des plus douces illusions, et arriva au Mexique persuadé qu'il ne faisait qu'y précéder de peu le représentant du Pape, oiseau rare dont il avait le plus pressant besoin pour apporter un peu de calme dans l'imagination égarée par les prêtres de ceux qu'il s'obstinait à regarder comme ses véritables sujets.
Mais promettre et tenir sont deux ; chacun le sait, et la cour de Rome n'avait garde de l'oublier. Deux grands mois après l'arrivée de Maximilien au Mexique, il n'y avait encore rien de fait. Les correspondances ne donnaient que des espérances vagues, sans rien préciser ni sur la mission ni sur le caractère de l'envoyé futur du Saint-Siège ; et cette incertitude était d'autant plus grave que le rang et le titre de cet envoyé auraient pu donner à Tavance la mesure des pouvoirs dont il serait investi. Il fallait, en effet, si l'on tenait à contraindre les mauvais vouloirs des intéressés, que ces pouvoirs fussent des plus amples, car, s'il en était autrement, ils seraient inutiles et pourraient devenir pernicieux en augmentant encore le malaise général causé par des lenteurs dont on commençait à n'aufifurer rien de bon.
Dans ces circonstances, le ministre des affaires étran-
gères, M. Ramirez, adressa à son représentant à Rome, sous la date du 22 juillet d864, une note dans laquelle il lui ordonnait de signifier au cardinal Antonelli que si l'envoyé du S. P. n'arrivait pas en temps opportun^ et muni des pouvoirs suffisants pour en terminer une bonne fois avec les difficultés sans cesse renaissantes de cet état de choses, l'archiduc serait obligé d'agir par lui-même et de dicter les mesures que réclamait la situation.
« La lecture de la note de V. E. datée du 10 juin dernier, a laissé dans Tesprit de TEmpereur une impression profondément pénible.
» Elle a détruit toutes les espérances qu'avait conçues S. M., et fait avorter toutes les mesures qu'elle avait prises pour tranquilliser les esprits émus et préoccupés par la grave question des biens du clergé, question capitale par la quantité considérable d'intérêts de tous genres auxquels elle touche et qui ne peut rester indécise sans exposer l'État et l'Église à des secousses graves et fatales.
» Cette situation compromet gravement la responsabilité de S. M. devant Dieu et devant le peuple qui lui a confié ses destinées, en même temps qu'elle compromet également le sort de l'Empire. Les obligations sacrées qu'elle a contractées ne lui permettent pas de la prolonger davantage en restant dans l'inaction.
» Comme celle-ci augmente et aggrave les difficultés au préjudice de l'État et de l'Église, S. M. m'ordonne de dire à V. E. qu'elle doit employer toute la prudence, toute la modération et la courtoisie qui la caractérisent, pour faire connaître à S. E. le cardinal secrétaire d'État que si le nonce de S. S. ne se trouve pas ici en temps opportun^ V Empereur se verra forcé, à son grand regret^ de dicter les mesures que réclament la paix et la tranquillité du pays^ en tenant compte toutefois des ménagements qu^ exigent les intérêts de V Église et de la religion (1). »
Vers la même époque, M. Aguilar obtenait du pape une audience dans laquelle il s'efforçait de lui exposer les motifs qui rendaient urgent Tenvoi au Mexique d'un représentant revêtu d'un caractère élevé et investi des pouvoirs les plus amples. 11 insistait surtout pour que ce représentant eût le titre de Nonce, mais le pape ne voulut prendre
(1) Dépêche en date du 22 juillet 1864, de M. F. Ramirez à M. Aguilar y Marocho, ministre de Maximiiien près la cour de Rome.
aucun engagement à cet égard et promit seulement d'y réfléchir.
« Cet envoyé, écrivait M. Aguilar, sera porteur de pouvoirs particuliers qui l'autoriseront à traiter certaines questions, mais pour les autres, il sera indispensable d'en établir préalablement les bases, — ce qui signifiait qu'on ne pouvait le faire qu'à Rome. — Le pape m'a dit que c'était tout ce qu'il pouvait faire, mais il a ajouté que, dans tous les cas, V Empereur pouvait compter sur son aide et sur sa sollicitude paternelle pour faire face aux éventualités qui pourraient survenir au Mexique (1). »
H. Meglia, archevêque in partibv^ de Damas, fut nommé peu de temps après avec le titre de Nonce, et dès que les nouvelles venues d'Europe purent faire pressentir la date à peu près exacte de son arrivée sur le territoire du Mexique, Farchiduc envoya un de ses conseillers dans une voiture de la Cour pour le recevoir à Veracruz et l'accompagner jusqu'à la capitale où il arriva lé 7 décembre au soir.
Le lendemain, 8, il fit savoir officiellement son arrivée au ministre des affaires étrangères, en lui demandant l'audience habituelle pour la présentation des lettres de créance. Cette audience eut lieu le 10, et deux jours après, Tarchevêque officia pontificalement en présence de toute la Cour, dans la collégiale de Guadalupe, à l'occasion de la fête toute nouvelle de l'Immaculée-Conception.
Après la cérémonie, il y eut une collation dans laquelle l'archiduc réserva au nonce les honneurs de sa droite, et pour lui donner une preuve nouvelle de TafiFection particulière qu'il avait pour le pape, il remit à son envoyé 25,000 fr. destinés à passer de sa cassette particulière dans celle du Saint-Père.
11 y eut ensuite un grand dîner dans lequel l'envoyé de Rome eut de nouveau la place d'honneur; puis, afin de lui donner encore une preuve d'estime et de confiance, l'archiduc le pria de se rendre auprès de lui, afin de conférer
(4) Dépêche en date du 27 août 1864, de M. Aguilar y Marocho, envoyé de Maximilien à Rome, au ministre des affaires étrangères F. Ramirez.
d'une manière privée sur l'objet de sa mission, et en reçut la lettre suivante signée par Pie IX.
« Sire,
» Quand, au mois d'avril dernier, avant de prendre les rênes du nouvel empire du Mexique, Votre Majesté voulut se rendre dans cette capitale, pour vénérer le tombeau des Saints Apôtres, et recevoir la bénédiction apostolique, nous lui fîmes part de la profonde douleur qui remplissait notre âme à la vue du lamentable état où les bouleversements sociaux de ces dernières années avaient réduit tout ce qui touche à la religion, chez la nation mexicaine. Dès avant cette époque et plus d'une fois, nous avions élevé là-dessus des plaintes, dans des actes publics et solennels, protestant contre la loi inique appelée de Réforme, qui renversait les droits les plus inviolables de FÉglise et outrageait l'autorité de ses pasteurs; contre l'usurpation des biens ecclésiastiques et la dilapidation du patrimoine sacré; contre l'injuste suppression des ordres religieux; contre les fausses maximes qui blessaient directement la sainteté de la religion catholique ; enfin, contre beaucoup d'autres attentats commis au préjudice non-seulement des personnes sacrées, mais encore du ministère pastoral et de la discipline de l'Église.
» Aussi Votre Majesté a-t-elle dû facilement comprendre combien nous avons été heureux de voir, grâce à l'établissement du nouvel empire, poindre l'aurore de jours pacifiques et prospères pour l'Église du Mexique. Cette joie a grandi quand nous vîmes appelé à cette couronne un prince de famille catholique et qui avait donné tant de preuves de sa religieuse piété. Aussi vive fut l'allégresse des dignes évéques mexicains qui, quittant la capitale de la chrétienté, où ils ont laissé tant d'exemples de leur abnégation et de leur filial dévouement envers notre personne, eurent le bonheur d'être les premiers à oifrir leur hommage sincère au souverain élu de leur patrie, et de recevoir de sa propre bouche les assurances les plus flatteuses de la résolution énergique où il était de réparer les torts faits à l'Église et de réorganiser les éléments bouleversés de l'administration civile et religieuse. La nation mexicaine, elle aussi, salua avec une joie indicible l'avènement au trône de Votre Majesté, appelée par le désir unanime d'un peuple qui, jusqu'alors, avait été contraint de gémir sous le joug d'un gouvernement anarchique, et de pleurer sur les ruines et les désastres de la religion catholique, sa première gloire en tout temps et le fondement de toute sa prospérité.
» Sous ces heureux auspices, nous attendions, de jour en jour,
les premiers actes du nouvel empire, persuades qu'on donnerait à TÉglise outragée avec tant d'impiété par la révolution, une prompte et juste réparation, soit en révoquant les lois qui l'avaient réduite à un état d'oppression et de servitude, soit en en promulguant d'autres, propres à suspendre les effets désastreux d'une administration impie. Déçu jusqu'à présent dans nos espérances (la cause en est due peut-être aux difficultés qui se rencontrent, lorsqu'il s'agit de réorganiser une société depuis longtemps bouleversée), nous ne pouvons nous empêcher de nous adresser à Votre Majesté et d'en appeler à la droiture de ses intentions, à l'esprit catholique dont elle a donné des preuves éclatantes en d'autres occasions, aux promesses qu'elle nous a faites de protéger l'Église, et nous avons la confiance que cet appel, pénétrant jusque dans son noble cœur, produira les fruits que nous attendons de Votre Majesté.
» Elle voit bien que si l'Église est toujours entravée dans l'exercice de ses droits sacrés, si l'on ne révoque pas les lois qui Tempêchent d'acquérir et de posséder, si Ton continue à détruire les églises et les couvents, si, de la main des acquéreurs, on accepte le prix des biens de l'Église, si on donne une autre destination aux édifices sacrés, si on ne permet aux religieux de reprendre leur habit et de vivre en communauté, si les religieuses sont contraintes de mendier leurs aliments et de vivre dans des réduits pauvres et malsains, si Ton permet aux journaux d'insulter impunément les pasteurs, d'attaquer la doctrine de l'Église catholique, le scandale pour les fidèles et le dommage pour la religion resteront les mêmes, et peut-être deviendront plus grands encore.
» Ah! sire, au nom de cette foi et de cette piété qui sont l'ornement de votre auguste famille, au nom de cette Eglise dont Jésus- Christ, malgré notre indignité, nous a constitué le chef suprême et le pasteur, au nom du Dieu tout-puissant qui vous a choisi pour gouverner cette nation catholique dans le seul but d'en guérir les plaies et de remettre en honneur la très-sainte religion, nous vous en conjurons, mettez la main à l'œuvre, laissez de côté toute considération humaine, et, guidé par une prudence éclairée et par le sentiment chrétien, essuyez les larmes d'une partie si intéressante de la famille catholique, et, par une telle conduite, rendez-vous digne des bénédictions de Jésus-Christ, le prince des pasteurs. A cette fin, et pour seconder davantage vos propres désirs, nous vous envoyons notre représentant, qui vous confirmera de vive voix la peine que nous ont occasionnée les tristes nouvelles qui nous sont parvenues jusqu'à ce jour, et vous fera mieux connaître encore quelle a été notre intention et notre but en l'accréditant auprès de Votre Majesté. Nous l'avons chargé à la fois, et de demander en
noire nom à Voire Majesté la révocalion des lois funestes qui oppriment l'Église depuis si longtemps, et de préparer, avec la coopération des évoques, et, là où ce serait nécessaire, avec le concours de notre autorité apostolique, la réorganisation entière et désirée des affaires ecclésiastiques.
» Votre Majesté sait très-bien que pour réparer efficacement les maux occasionnés par la révolution et pour rendre au plus tôt des jours heureux à TËglise, il faut avant tout que la religion catholique, à Fexclusion de tout autre culte dissident, continue à être la gloire et le soutien de la nation mexicaine ; que les évêques soient entièrement libres dans Texercice de leur ministère pastoral; que les ordres religieux soient rétablis et réorganisés, conformément aux instructions et aux pouvoirs que nous avons donnés; que le patrimoine de TÉglise et les droits qui s'y rattachent soient sauvegardés et protégés ; que personne n'obtienne la faculté d'enseigner et de publier des maximes fausses et subversives; que l'enseignement, tant public que privé, soit dirigé et surveillé par l'autorité ecclésiastique, et qu'enfin soient brisées les chaînes qui, jusqu'à présent, ont retenu l'Eglise sous la dépendance et l'arbitraire du gouvernement civil.
» Si l'édifice religieux vient à être rétabli su r de telles bases, comme nous ne voulons pas en douter. Votre Majesté donnera satisfaction à l'un des plus grands besoins, à l'une des plus vives aspirations du peuple si religieux du Mexique; elle calmera nos anxiétés et celles de cet illustre épiscopat ; elle ouvrira le chemin à l'éducation d'un clergé savant et zélé, ainsi qu'à la réforme morale de ses sujets; de plus, elle donnera un exemple éclatant aux autres gouvernements des républiques américaines, où de bien regrettables vicissitudes ont éprouvé l'Eglise ; enfin, elle travaillera efficacement, sans aucun doute, à la consolidation de son propre trône, à la gloire et à la prospérité de sa famille impériale.
» C'est pour cela que nous recommandons à Votre Majesté le nonce apostolique qui aura l'honneur de lui présenter notre lettre confidentielle. Que Votre Majesté daigne l'honorer de sa confiance et de sa bienveillance, pour lui rendre plus facile l'accomplissement de la mission qui lui est confiée. Qu'elle veuille bien aussi accorder une égale confiance aux très-dignes évêques du Mexique, afin qu'animés comme ils le sont de l'esprit de Dieu,^et désireux du salut des âmes, ils puissent, avec joie et courage, entreprendre, en ce qui les concerne, l'œuvre difficile de la restauration et concourir ainsi au rétablissement de l'ordre social.
» En attendant, nous ne cesserons d'adresser chaque jour nos humbles prières au Père des lumières et au Dieu de toute consola-
lioOy afin que, les obstacles une fois brisés, les conseils des ennemis de tout ordre social et religieux dissipés, les passions politiques calmées, et la pleine liberté rendue à TÉpouse de Jésus-Christ, la nation mexicaine puisse saluer, dans la personne de Votre Majesté, son père, son régénérateur, sa plus belle et plus impérissable gloire.
» Dans la confiance où nous sommes de voir pleinement remplis ces vœux les plus ardents de notre cœur, nous donnons à Votre Majesté et à son auguste épouse la bénédiction apostolique.
» Donné à Rome, en notre palais apostolique du Vatican, le 18* jour d'octobre 1864. »
Après avoir lu ce document, il était facile de voir que toute négociation ultérieure était désormais inutile. Cependant l'archiduc voulut tenter un dernier effort , et exposa sommairement au nonce les exigences de la situation dans les neuf points qui font partie de la note suivante :
Points proposés au nonce du pape pour la solution de la question
ecclésiastique.
« 1*» Le gouvernement mexicain tolérera tous les cultes qui étaient prohibés par les anciennes lois du pays, mais il accordera sa protection spéciale à la Religion Catholique Apostolique et Romaine comme Religion d'État ;
» 2° Le Trésor public pourvoira aux frais du culte et paiera ses ministres de la même manière, dans la même proportion et au même titre que les autres services civils de TÉtat;
» 3° Les ministres du culte catholique administreront les sacrements et exerceront leur ministère gratuitement^ sans qu'ils aient la faculté de rien recouvrer et sans que les fidèles soient dans l'obligation de payer des gages, des émoluments ou quoi que ce soit à titre de droits de paroisse, dispenses, dîmes, primes ou autre chose;
» 4*> L'Église fait cession au gouvernement de tous ses revenus provenant des biens ecclésiastiques nationalisés sous l'administration de la République ;
» 5° L'empereur Maximilien et ses successeurs sur le trône jouiront in perpetuum, vis-à-vis de l'Église mexicaine, de droits équivalents à ceux qui étaient concédés aux rois d'Espagne vis-à-vis des Églises d'Amérique ; -