VIU
Continuation du même sujet.
Voltaire, écrivant la Henriade, a commencé son poëme par ces deux vers :
(( Je chante ce héros qui régna sur la France,
Et par droit de conquête et par droit de naissance. >>
Voltaire mentait comme un poëte qu'il était. Henri iV n^avait rien conquis, son panégyriste le savait mieux que personne, il avait payé, bien et dûment payé, avec l'argent de la France, c'est entendu, la soumission des chefs de la ligue. Il avait, selon les propres expressions de sa lettre à la belle Gabrielle, fait le saut périlleux, en reniant la religion de ses pères, sous prétexte que Paris valait bien une me^se, et s'était soumis, pour obtenir l'absolution du Pape Clément VIII, Aldobrandini, à l'humiliation de recevoir publiquement des coups de gaule sur les épaules de ses deux ambassadeurs, l'évêque du Perron et le cardinal d'Ossat.
Mais le poëte avait une excuse toute trouvé^ dans les coups d'estoc et de taille que son héros avait distribués et reçus, bien inutilement, cela est vrai, pour s'emparer de ce joli chapeau qu'on appelle la couronne de France ; et quant à sa naissance bourbonienne, personne n'en doutait, en dépit de la bulle de Sixte-Quiat qui l'avait cependant déclaré bâtard.
Il n'en était pas de même de Tarchiduc. Le savant M. Duruy, ministre de l'instruction publique du second empire, si ce qu'il dit de M.^^ Anne de Russie, femme de Henri 1er, roi de France, est vrai, a établi mathématiquement, par A plus B, qu'il descendait de Philippe de Macédoine, père d'Alexandre le Grand (I). — C'est beau sans nul doute, c'est
(1) Histoire de France, tom. 1«% p. 212.
étoffe, et l'ou ne pourrait guère objecter à l'illustratiou d'une pareille origine que la réponse de Rivarol à Mathieu de Montmorency qui faisait devant lui Tétalage de sa «loble ascendance : Ah ! mon pauvre Mathieu, pourquoi diable es^tu tant descendul — Mais çà ne lui donnait rien de ce qu'en langage technique on appelle le cachet du sang, et pour le rendre un peu plus intéressant aux yeux des Aztèques, il aurait peut-être mieux fait de lui infiltrer quelques gouttes de celui de Moctezuma.
Je ne dirai pas de lui ce que Boileau a dit du roi soleil, que sa grandeur le retenait au rivage, d'abord, parce qu'au Mexique, il n'y a pas de cours d'eau dans le genre du Rhin ; puis, parce que le Rhin lui-même ne retient, en définitive, que ceux qui n'ont pas envie de le franchir. Mais, satisfait de voir la France prodiguer assez bêtement son or et le sang de ses enfants pour lui créer un empire reposant sur deux mers immenses, sur l'Atlantique et sur le Pacifique, il se donnait la peine d'absorber le travail des autres et promenait les loisirs de son far niente d'une hacienda à l'autre, ne venant à Mexico que pour y recevoir en costume de gala les envoyés de l'Angleterre, de la Belgique ou de l'Espagne ; que pour y signer des décrets qui avaient la prétention de constituer un empire qui ne devait jamais sortir de son œuf, ou pour assister impassible au jugement et à l'exécution de ceux qui lui refusaient le titre d'empereur.
Pendant ce temps, les mauvaises nouvelles pleuvaient de tous côtés.
D'abord, ce fut l'aff'aire de San Pedro et la captivité du commandant du Lucifer; puis vint l'histoire de la fameusx3 protestation contre le pacte de famille signé à Miramar le 9 avril 1864. Les journaux de Paris s'en occupaient; ils prétendaient que Maximilien ne croyait pas à la solidité de son trône mexicain, puisqu'il jetait ainsi un regard de regret sur une autre couronne ; et M. Hidalgo s'était trouvé dans l'obligation de faire insérer en cachette, dans la Patrie du 28 février, quelques lignes ayant pour but, je ne dirai pas de démentir le fait, il était impossible d'y songer, mais d'atténuer la portée d'une insinuation contenue dans V Avenir national du 25 du même mois, en affirmant bien haut que le
prince autrichien avait une confiance sans limites dans l'œuvre féconde à laquelle il avait voué ce que le ministre appelait son activité et sa haute intelligence.
Le 1er mars, ce fut bien pis encore. Ce jour là le chef du gouvernement français écrivit au maréchal une lettre qui a dû causer une certaine sensation au palais, car l'archiduchesse elle-même s'est donnée la peine de la copier et de la parapher ne vanetur.
Voici cette lettre :
« Le 1^"' mars i86o.
» Mon cher maréchal,
» Je ne vous ai pas écrit depuis longtemps, parce que tout semblait aller sur des roulettes et que d'ailleui^s le ministre de la guerre vous transmettait mes ordres. Aujourd'hui les choses me semblent pins sombres , et je vous écris d'abord pour vous autoriser à garder au Mexique toutes les troupes que vous y avez et pour vous recommander de ne pas trop les éparpiller. Ce n'est pas sans appréhension que je vois des détachements se diriger vers la Sonora. Ne pourraiton pas former des colonnes purement mexicaines qui rayonneraient à une certaine distance autour d'un centre occupé par vous? Je ne crains pas une guerre avec les États-Unis, d'abord parce que, heureusement, ils ne sont pas prêts à faire la paix, et ensuite, parce que, le cas échéant, ils n'oseraient pas déclarer à la fois la guerre à la France et à l'Angleterre. Néanmoins, il est bon d'avoir les yeux ouverts de ce côté, et de maintenir toujours sous la main un bon noyau de troupes.
» Je suis avec un vif intérêt vos opérations devant Oajaca. Dieu veuille que vous réussissiez sans éprouver trop de pertes.
» Nous avons reçu, le 1^" janvier, au matin, vos félicitations pour la nouvelle année, et c'est un heureux à-propos.
» Dites à l'armée combien je suis heureux de sa belle conduite et recevez, mon cher maréchal, l'assurance de mon amitié.
» Napoléon.
» Pour copie conforme :
» Ch... »
Que de choses dans ces quelques lignes !
ToiU semblait autrefois aller sur des roulettes^ disait l'homme providentiel, sans se douter le moins du monde que ce qu'il allait ajouter était la condamnation la plus manifeste de ses
prétentions, niais aujourd'hui les choses nie semblent plus som^bres et je vous écris pour vous autoriser à ganter au Mexique toutes les troupes que vous y avez.
Cette détermination n'était pas seulement grave parce qu'elle continuait à engager Faction de la France sans son consentement, mais parce qu'elle était contraire aux promesses faites au nom du pouvoir au sein du Corps législatif, et qu'elle étendait cette action au-delà du terme fixé par les traités. En effet, elle avait pour but de laisser au Mexique 10,000 hommes de troupes qui auraient dû rentrer en France au commencement de Tannée 1865, conformément au dispositif no â des articles additionnels et secrets de la convention de Miramar ; et si l'on veut bien se rappeler que quelques mois auparavant lord Palmcrston avait justement appuyé sur une rentrée de cette espèce pour soutenir au Parlement que la portion du peuple mexicain disposée à se soumettre à Tarchiduc était beaucoup plus considérable que ne le pensait M. Kinglake, on comprendra qu'il avait dû se passer des choses bien extraordinaires au Mexique pour justifier à la fois ce contre-ordre et cette lamentation.
Quelles étaient donc ces choses?
Le Moniteur universel du 2 mars, dans sa partie non-oflicielle, contient sous la rubrique du le»*, c'est-à-dire de la date même de la lettre citée plus haut, un bulletin où se trouve le paragraphe suivant :
a Les dépêches du Mexique annoncent que le maréchal Bazaine a complété, dès le 17 janvier, Tinvestissement d'Oajaca, et la place était serrée de si près qu'on avait l'espoir que Porfîrio Diaz et les troupes placées sous ses ordres ne pourraient échapper à Tarmée assiégeante- On signale de Veracruz le développement des relations commerciales. L'état sanitaire est satisfaisant. »
Ce n'était évidemment pas là ce qui pouvait jeter sur la situation cette teinte sombre qui servait de prétexte à l'homme des Tuileries pour se moquer de nouveau de la France et des promesses qu'on lui avait faites en son nom. La cause en était ailleurs, et je crois l'avoir rencontrée dans un récit succinct de l'affaire de San Pedro, contenue dans le Moniteur du lendemain.
pi M. Gaziclle, disait le journal officiel, avait sous ses ordres un détachement de 200 Mexicains commandés par un certain Carmona, plus un autre détachement de fusiliers de marine et de tirailleurs algériens.
» Il avait rencontré Tarmée mexicaine aux ordres du colonel Rosales ; il s'était battu, et comme il fallait expliquer la défaite et la prise de M. Gazielle, on Tattribuait sans plus de façon à la fuite des SOO Mexicains de Carmona. »
Mensonges que tout cela. Les mexicains s'étaient battus aussi bravement que les français. Un grand nombre avaient été tués sur le champ de bataille, et ceux qui avaient été faits prisonniers avaient été passés depuis par les armes, comme traîtres à leur patrie, en vertu des ordres de ce même général Negrete, alors ministre de la guerre de M. Juarez, qui avait ordonné de traiter les prisonniers français avec humanité. Ce n'était point ainsi que l'empereur romain redemandait à Varus ses légions englouties dans les forêts de la Germanie; mais parce qu'on a la prétention de singer rère des Césars, on n'est pas tenu pour cela à leur ressembler, et l'idée de n'exposer dans la Sonora que des troupes mexicaines, afin de pouvoir les accuser plus tard de l'échec dont la déroute de San Pedro n'était à proprement parler que le premier acte , ne manquait pas d'une certaine prévoyance. Mais il n'en est pas de même de Topinion de l'auteur au sujet des Etats-Unis.
Je ne crains pas, disait-il, une guerre avec eux, parce qu'ils ne sont pas prêts à faire la paix : ce qui revenait à dire que, dans le cas contraire, il aurait craint cette guerre. L'aveu avait certainement son prix ; mais comme il fallait tout prévoir et qu'en écrasant la sécession sous les murs de Richmond, le général Grant allait bientôt lui enlever la plus belle carte de son jeu, il avait soin, le cas échéant, de s'abriter derrière son auii Palmerston eu ajoutant immédiatement après que les Etats-Unis n'oseraient pas déclarer à la fois la guerre à la France et à V Angleterre,
Déclarer la guerre à l'Angleterre! et pourquoi? — Parce que celle-ci avait reconnu Maximilien ? — On ne pouvait être en vérité plus candide. Sous l'empire constant de cette marotte qui lui fait voir à chaque instant les choses à travers
le décousu d'une imagination gâtée par des succè3 éphétnèpes basés sur l'emploi de la force brutale et dont Thistoire a déjà commencé à faire justice, l'auteur de cette lettre avait-il donc oublié Farticle du Times où il était dit: c Nous » reconnattrons immédiatement l'archiduc en qualité d'Emt pereur et nous promettons notre amitié au Mexique, mais 9 nous q'irons pas plus loin? > et cette déclaration si positive de lord Palmerston : c L'archiduc nous a demandé, lors- » qu'il se trouvait encore en Europe, de reconnaître son
> futur empire, et nous avons répondu que ce serait entière^
» ment contraire à nos habitudes et ^ no9 principes 91
1 nous jugeons qu'il y ait quelque perspective de voir s'étf^-
> blir en ce pays un gouvernement permanent, nous serons
• heureux de le reconnaître ; mais si nous voyons que le^ 1 choses sont toujours incertaines, et qu'une guerre qui peut 1 aboutir à un résultat ou à un autre, continue toujours,
• n(m8 dirions^ en ce cas, que ce gouvernement n'aurait pas un 9 caractère assez sérieux pour nous obliger à reconnaître Var-
> chiduc comme empereur du Mexique. > S'il en était ainsi, oi^ ^'en souvenait à Mexico, et voilà pourquoi cette lettre ^v^it dû y causer une certaine sepsation, et pourquoi aussi, la jeune archiduchesse, au risque de se noircir les doigt§, £^vait pris elle-même une copie de la lettre.
Enfin, pour que rien ne manquât à la lie de ce calice rempli d'amertume, M. Hidalgo adressa de Paris à son gouvememept, sous la date du 14 mars, une dépêche trop longue pour que je puisse la reproduire en entier, mais dopt je vais cependant traduire les passages les plus importants.
Légation du Mexique en France. — iV°. — Confidentielle et réservée.
« Paris, 44 mars 4865.
» Excellence,
» Je V9is avoir Thonneur d'informer Y. Ë. de la situation où se trouvent nos affaires, car il est impossible d'en méconnaître la gravité.
» Dans mes dépêches antérieures, je vous ai rendu compte de ri(Qpre98ion prpfpude et de la méfiance que la question religieuse,
la rébellion de quelques chefs et la prolongalion de la lulte armée, ont produit ici et dans le reste de l'Europe. Pour comble de malheur, le dernier courrier a apporte' la noiwelle de la déroute d'une troupe française^ près de Mazatlan, de la mort de plusieurs ofjiciers et soldats de la marine française, de la capture d'un grand nombre d'autres ; et Von attribue en grande partie cette déroute à la défection de deux cents mexicains qui accompagnaient cette force,
» Le public était habitué à ne recevoir à chaque courrier que des nouvelles qui lui parlaient de la pacification du pays, de Tenthousiasme spontané des populations, et des mesures adoptées par TËmpereur, mesures qui étaient applaudies dans les deux hémisphères. L'opinion, pour tout dire en un mot, nous était tellement favorable, que je ne pouvais me présenter nulle part sans recevoir les félicitations les plus cordiales, et les vœux les plus icénéreux pour Tavenir de TËmpire. Mais les nouvelles dont j'ai parlé plus haut, principalement la dernière, n'ont pas seulement produit un refroidissement, il y a eu des moments où il était impossible de se dissimuler le regret qu'éprouvaient ces mêmes personnes à voir la France compromise dans une expédition dont le terme se voyait retardé de nouveau, juste au moment oii la satisfaction et la confiance avaient commencé à renaître.
» La presse de l'opposition, confondue par l'éloquence des faits, se renfermait depuis plusieurs mois dans un silence significatif, et se limitait à insérer, avec un laconisme qui révélait son dépit, les nouvelles favorables que nous recevions à chaque courrier ; mais aujourd'hui elle a changé de tactique, elle se sert des derniers événements pour appuyer son hostilité.
» Il est vrai que la presse de Vopposition libérale (1) approuve la politique de l'empereur Maximiiien ; mais comme elle ne peut pas dire que l'armée française nous a imposé l'empire et qu'à l'ombre de son drapeau on suit une politique de réaction, elle fait de l'opposition en demandant le retour de cette armée, sous prétexte qu'elle craint une complication avec les Ëtats-Unis pour le jour où la paix se rétablira chez eux.
» Je ne dois pas vous cacher que ce dernier argument est invoqué à chaque instant devant moi par un grand nombre de personnes qui nous sont sans aucun doute favorables, mais qui craignent d'autant plus de voir la France entraînée dans une guerre gigantesque et hautement impopulaire ici, qu'elles ont moins de confiance dans ralliance de l'Angleterre. »
(1) Je ne comprends pas ce que M. Hidalgo entendait par ces mots.
Ici, venait une tirade sur l'orgueil de la superbe Albion qui, dans l'affaire du Trent, s'était humiliée cependant devant l'audace et l'arrogance grotesque des hommes du Nord, puis il continuait :
« En France, où le point d'honneur domine tout, où le trône est occupé par un homme dont le mérite constant est d'avoir toujours raison, il n'est pas possible d'abandonner aussi facilement une entreprise, ni de faire une reculade Iwntetise, parce qu'il en résulterait immédiatement un ridicule, et que le ridicule tue en ce pays.
» La question du Mexique a été pour l'Empereur une source de dégoûts et de soucis plus grands, selon moi, que tous ceux qu'il a éprouvés depuis qu'il est au pouvoir ; mais sa volonté de fer a dominé jusqu'à l'impopularité que Ton a fait peser sur notre entreprise glorieuse. Le succès a fini par nous donner raison, mais il a dévié un moment de son cours naturel, et bien que ce peuple impressionnable passe subitement de la confiance à la crainte, je ne crois pas pour cela que l'Empereur, tout en regrettant profondément la critique du pays, laissera son œuvre inachevée par suite d'obstacles qui, quoique déplorables, sont moindres cependant que ceux qu'il a dominés jusqu'à ce jour. »
11 s'étendait ensuite sur la situation du gouvernement français vis-à-vis des États-Unis, et reconnaissait que sa neutralité n'avait pas été, peut-être, aussi entière que l'auraient désiré les hommes du Nord; mais il se consolait en songeant que ces derniers n'avaient entre leurs mains aucune preuve réelle de ses sympathies en faveur de leurs ennemis du Sud. Il s'étendait longuement sur les haines du parti clérical contre Maximilien ; il rapprochait cette haine de celle que nourrissait de son côté le parti radical et sans leur faire l'injure de croire qu'ils fussent capables de s'unir l'un à l'autre pour renverser l'empire, il craignait pourtant que les manifestations venant à la fois de ces deux côtés extrêmes, ne finissent par créer à Rome des difficultés que ne pourrait pas dominer la commission présidée par M. Velasquez de Léon.
Et comme il éprouvait le besoin d'appliquer un peu de baume sur les blessures que devaient produire naturellement les premières pages de sa dépêche, il terminait ainsi :
a Je m'arrête ici parce que je viens d'apprendre que l'on a reçu
par la voie des Etats-Unis la nouvelle de la prise de Oajaca. Je me suis rendu tout de suite chez M. Drouyn de Lhuys. Cette nouvelle est vebue fort à propos pour mettre fin aux rumeurs qui circulaient à cet é^ard et qui rappelaient celles qui avaient couru à Tépoque du siège de Puebla ; car on disait que les troupes alliées avaient été répdtissées, et Ton affirmait inéfflë que le itiaréchal Bazaiiie avait été blessé.
y> M. brouyti de Lhùys th'a .paru animé des meilleures intentions.
» bieii garde, etc..
« José HmALGO. »
Le seîgnèut* Hidalgo i^essémblait aux heureux dont parle rÊvaiigile. Il avait des yetix pour ne point vdii*, des oreilles pour ne point entendre. ^
Pour lui, le fils de la reine Hortense était incapable d'une readade honteuse. Cependant, si je ne me trompe, il avait déjà reculéi avant la paix de Yillafranca, en présence de la conflagration de toute TAllemagne, réunie pour la septième ou huitième fois Contre le nom de Bonaparte : il devait s'effacer humblement deux ans plus tard devant les sommations peu respectueuses du général américain Schofield, et quand au ridicule, s'il était vrai qu'il pût tuer quelqu'un eii notre terre de France, ainsi qu'on Ta cru pendant longtemps sur la foi des individus intéressés à faire courir cette bourde, il aurait été pour toujours enseveli sous les immenses éclats de rire qui ont suivi ses deux tentatives avortées de Strasbourg et de Boulogne.
Mais de nos jours, pour être accrédité en qualité de ministre auprès d'une cour quelconque, on n'a besoin de connaître ni l'histoire, ni les hommes dont on parle, tl suffit de trancher hardiment dans le vif des questions dont les trois quarts du temps, on ne connaît pas le premier mot; et le Seigneur Hidalgo ne valait, à cet égard, ni plus ni moins que ses collègues. Il était du bois dont on fait au théâtre les utilités : sa parole était creuse comme sa cervelle; son geste lourd, compassé, et sa tête, vide d'idées, ne s'inclinait avec plaisir que devant la force brutale du droit canon.
Il en était de même à Mexico, où les choses allaient de mal en pis, mais où l'on tenait à jouer jusqu'au bout les rôles qu'on avuit acceptés dans cette farce ridicule d'un em-
pire dont les limites ne s^étendaient point au delà des lieux occupés militairement par les troupes de l'Intervention, et «qui, même dans ces limites restreintes, étaient encore bravé journellement par des placards dans le genre de ceux-ci :
« Mexico, 42 mars 4865.
» Mexicains, réveillez-vous, et finissons-en d*un seul coup avec cet Autrichien, avec cet imbécile de Maximilien, qui loin de remplir ses promesses, de respecter nos propriétés, s'unit à ces coquins d'Escudero et de Suarez Navarre, et couvre la France de ridicule aux yeux du monde entier qui a lu le manifeste de Forey. »
« Mexico, 44 mars 4865.
» Meure la France! Honte éternelle à cette poupée qui a nom Napoléon 111!!! Si vous ne vous rappelez pas de la trahison de la Soledad, souvenez- vous au moins du manifeste de Forey! N'oubliez pas, pour mieux le juger, la promesse qu'il contient de respecter les propriétés acquises par les lois de désamortisation ! Comparez la parole de la France engagée avec la politique que tient Bazaine qui voit cette promesse foulée aux pieds par Maximilien et par des voleurs comme Escudero et Suarez Navarre (4). »
La police, incapable de s'opposer au collage de ces placards sur les murs de la ville, les recueillait avec le plus grand soin après leur apparition. Elle les envoyait à Tétatmajor du maréchal ; celui-ci les transmettait au cabinet de l'archiduc, et le gouvernement, exposé à la haine des uns, à la pitié des autres, au mépris de tous, se traînait ainsi sous la tutelle ignominieuse que faisaient peser sur lui ses gardiens.
Pauvre gouvernement! il n'avait pas même le droit d'oc-
(4) Ces deux placards furent collés à deux jours de distance Tun de Tautre près de la porte d'entrée de Fhôtcl Iturbide, et transmis au cabinet de Farchiduc par le lieutenant-colonel Boyer, chef du cabinet du maréchal.
troyer une grâce, d'accorder l'autorisation la plus insignîfiante, sans soumettre au préalable cette grâce ou cette autorisation au benè placitum de son seigneur et maître, le maréchal Bazaine ; et si par hasard il y manquait, le soldat n'oubliait jamais, à l'aide de son veto, de rappeler ces gouvernants infidèles à l'intelligence de leur véritable situation.
J'ai promis des preuves, en voici une entre mille.
Il existait alors à Mexico une petite feuille nommée la Orquesltty l'orchestre, qui s'intitulait ainsi : Journal qui sait tout, de bonne humeur et avec des caricatures.
Ce journal se moquait un peu de tout, du passé, du présent , même de l'avenir , et c'était pour cela sans doute qu'il faisait d'assez bonnes affaires. Mais il ne pouvait, vu l'exiguité de son format, fustiger tous les ridicules qui naissaient chaque matin sous le souffle de l'Intervention, et pour remédier à cette nécessité il fut décidé qu'on lui adjoindrait un collègue, nommé La Banduiria, la mandore.
A cet effet, M. Lorenzo Elizaga, s'adressa par écrit au gouvernement pour lui demander l'autorisation de publier la nouvelle feuille, et reçut en réponse la lettre ci-dessous de M. Cortès Esparza, alors ministre de l'intérieur.
Ministère de rinte'rieur. — 3® Section,
c< Mexico, 43 mars 4865.
» Conformément à la demande que vous lui avez adressée» S. M. TËmpereur a tenu à bien de vous accorder rautorisation de publier deux fois par semaine un journal portant le titre de La Bandurria,
» Le ministre de l'intérieur,
» Cortès y Esparza.
» A M. Lorenzo Elizaga. »
La déclaration, comme on le voit, était des plus explicites. La raison suprême de toute monarchie qui se respecte, l'Alpha et l'Oméga de toute Société aux yeux de certaines personnes, celui qui peut vous faire arrêter sans
motif» vous ruiner ou même vous faire pendre et qui cepen» dant ne saurait jamais mal faire, l'Empereur, puisqu'aussi bien il faut appeler les gens par leur nom, avait tenu à bien éTautoriser, etc.. : M. Elizaga n'en demandait pas davantage. 11 prit ses mesures en conséquence, et annonça la publication de sa feuille pour le 4 avril suivant.
Par malheur, il se trompait. L'archiduc trônait à Mexico, cela est vrai. Cette qualité lui donnait les moyens d'accoler à son nom le titre passablement burlesque d'Empereur du Mexique, cela est encore vrai; mais de là à l'exercice des droits réels de la souveraineté, il y avait toute la distance qui sépare le monde ancien du monde nouveau, et M. Elizaga en fit la triste expérience le jour où il reçut de l'autorité militaire française l'injonction de suspendre jusqu'à nouvel ordre la publication de son journal.
Force lui fut de s'incliner devant cet ukase sans réplique, et le Cronista de Mexico, dans son numéro du 31 mars 1865, inséra cette prohibition au-dessous de l'autorisation de Maximilien donnée par le trop confiant Esparza.
<c Par disposition de Tautorité militaire française, je suis obligé de suspendre la publication de ce journal, annoncée pour le 4 avril prochain. Je le fais savoir à messieurs les souscripteurs pour qu'ils puissent se rendre à la librairie de M. Aguila y Ortiz, située dans la première rue de Santo Domingo, n® 5, afin d'y recevoir l'argent qu'ils ont payé d'avance.
» Je ferai connaître, en temps opportun, le jour de son apparition.
» LoRENzo Elizaga. »
Ces deux pièces ont été également insérées dans la Ov" questa du 1^^ avril. Je possède ces numéros, et je les offre l'un et l'autre à M. de Kératry, pour qu'il puisse y répondre, si bon lui semble, dans la plus prochaine réim* pression de son panégyrique.
Il en résulte, clair comme la lumière du jour, qu'à Mexico l'archiduc, tout Empereur qu'il se disait, ou plutôt qu'on lui permettait de se dire, n'était en réalité que l'exécuteur très-humble des ordres du maréchal Bazaine; et que n'ayant ni le courage de secouer ce joug, ni le cœur assez haut
placé pour se retirer avec dignité, il en était réduit au rôle de ce soliveau que Lafontaine a mis si Spirituellement en relief dans sa fable des grenouilles qui demandent un roi.
Après cela, point n'est besoin d'expliquer à M. Jules Favre qui a eu le mauvais goût de ne point applaudir au procédé, pourquoi les écrivains de Mexico, dont le journal de Paris, la Presse, avait annoncé l'arrestation sur la fin du mois d'avril 4865, furent traduits devant un conseil de guerre français présidé par M. le colonel Huguenet, et condamnés à diverses peines pour avoir osé élever la voix en faveur des droits et de l'autonomie de leur pays.
I1& étaient sept en tout :
MM. Encîso, Francisco José, rédacteur du Buscapié. Franco, José Rafaël, rédacteur de la Sombra.
Mateos, Juan, rédacteur de la Orquesta, Iza, Luis Gonzaga, rédacteur de la Cuchara.
Garcia , Sabas , rédacteur de los Bspejmlos Del
Diablo. — Des Lunettes du diable.
Villegas, Manuel, éditeur de la Orquesta, Diaz, José, éditeur de los Espejuelos Del Diablo^
Sur ce liombre, le premier fut condamné à un mois de prison et 16 fratics d'amende; le second à trois mois de prison et 500 francs d'amende ; le troisième à un an de prison et 2,000 francs d'amende; le quatrième à deux mois de prison et 400 francs d'amende; le cinquième à un mois de prison et 46 francs d'amende; et comme le conseil tenait à se montrer généreux, il voulut bien acquitter les deux éditeurs.
Je le répète avec regret, parce que je professe Tadmiration la plus profonde pour le magnifique talent de M. Jules Favre, mais la vérité doit passer avant tout. Il eut tort, ce jour-là, de protester comme il le fit contre cette intervention de l'armée française dans les choses juridiques de la patrie de Moctefcuma. Il eut tort, parce qu'en politique tout se tient, les grandes et les petites choses, et l'avocat de Riom, je suis obligé d'en convenir, se couronnant luimême de roses pour monter plus dignement au capitole, était seul dans la réalité de la situation que le gouvernement
impérial s*était créée si malencontreusement au Mexique» La légalité que réclamait avec tatlt d'instances M. Jules Pavre, est en effet le premier besoin de l'humanité, Tunique force devant laquelle les populations sont obligées de courber leur tête, mais elle n'a jamais été, elle ne sera jamais, que je sache, le fait d'aucune intervention. Au Mexique surtout, car je ne veux pas sortir de ce pays, elle était physiquement impossible. Les soldats y étaient les maîtres souverains, absolus* indépendants, dans l'espace de terrain qu'ils administraient chacun à la mode des pachas orientaux. Ils y traduisaient qui bon leur semblait devant des espèôes déjuges nommés par eux pour dônnei^ une foi'mè légale à des condamnations prononcées à l'avance, et si, par aventuré, ce qui était fort rare, ces malheureux étaient acquittés, au lieu de respecter ce jugement, ils les livraient aux cours martiales qui avaient la mission de les en débarrasser pour le plus grand avantage de Tempire, de l'armée et de l'Intervention.
Le maréchal le savait, l'archiduc aUssi; cependant, ils laissaient faire Tun et l'autre, et pour que personne ne puisse crier à l'exagération, voici, comme toujours, la preuve de ce que j'avance :
Commandement supérieur de Léon. — N® 1034.
« Léon, 15 mai 1865.
» Monsieur le maréchal,
» En réponse à votre lettre confidentielle n^ 83, j*ai envoyé des instructions précises à tous les préfets et alcades du département, en les rendant responsables personnellement et pécuniairement s*ils n'agissaient pas avec vigueur et fermeté contre les ennemis du gouvernement impérial; ils sont prévenus aussi qu'ils aient à me faire connaître par les voies rapides, de tout ce qui pourrait menacer la tranquillité publique, et surtout de m'informer si Régules voulait tenter un coup de main sur la Piedad.
» Quant au nommé José Troncoso, ex-colonel dans Tarniée dé Méjia, il avait été arrêté à Pénjamo. J'avais donné Tordre de le Taire diriger sous bonne escorte sur le chef-lieu dû département pour le faire passer devant la cour martiale. Le chef de l'escorte avait la consigne expresse de le fusiller^ s'il cherchait à s'évader, c*est ce qui .
a été fait pendant la route de Péngamo à Léon, C'est donc un scélérat de moins dans le département.
» Il reste encore la bande de Juan Troncoso, frère du précédent. J*ai appris que cette bande aurait subi un échec, le 10 courant à Moroleon, contre les troupes impérialistes. Je n*ai pas d'autres nouvelles sur cette bande, si ce n'est qu'on poursuit les brigands.
» Quant au nommé José Reyes, surnommé le Borgne^ j'ai fait appeler le juge de Léon pour lui prescrire^ dans Vhypothèse oii il serait acquitté pour les faits qui lui sont imputés, de le remettre entre mes mains pour le faire passer devant la cour martiale. Vous pouvez