COMPTER CET HOMME RAYÉ DE LA LISTE DES CHEFS DE BANDE
» Des ordres sont donnés à Pefiuelas pour surveiller le nommé Martin Preciado. Je puis vous assurer que si cet homme dévie de la bonne voie, je me charge d'en débarrasser la société,
» Soyez sans inquiétude, Monsieur le maréchal, comptez sur mon zèle et mon activité pour réprimer tous les désordres qui pourraient se présenter dans la sphère de mon commandement.
» J'ai l'honneur d'être avec respect. Monsieur le maréchal, de Votre Excellence le très-obéissant serviteur.
» Le lieutenant-colonel commandant supérieur,
» COTTAL.
c< A S. E. M. le Maréchal Bazaine... Mexico. »
Au bas de cette pièce qu'il est inutile de qualifier, il y a un timbre bleu, portant dans le milieu un aigle couronné, et tout autour ces mots séparés par deux petites étoiles : ier régiment de zoua^Jies — colonel. —
En tête, on a écrit avec un crayon cabinet^ et plus haut : à classer.
Ainsi dans un seul de ces commandements, car j'aurais trop à faire si je voulais parler également des autres, un agent des plus subalternes, un simple lieutenant-colonel» avait donçé Tordre de tirer comme sur une bête sauvage, sur un officier supérieur de l'armée régulière du Mexique, coupable à ses yeux de défendre son pays, s'il tentait d'échapper par la fuite à Tassassinat juridique qui l'attendait devant la cour martiale, et cette consigne, comme il l'appelait, avait été exécutée de sang-froid par le chef de l'escorte sur la route de Péngamo à Léon.
Un autre individu, pour le cas où il aurait été acquitté
par le juge civil de cette localité, ce qui prouve que le crime qu'on lui reprocliait n'était pas bien sérieux, devait lui être livré pour le soumettre, au mépris de Taxiome non bis in idem, à la juridiction de ces tribunaux de sang qui n'épargnaient personne.
Un troisième, enfin, était surveillé, et s'il déviait de la bonne voie, c'est-à-dire, s'il osait d'une manière quelconque manifester des sentiments contraires à l'empire, ce colonel Cottal, je me sers exprès de ses propres expressions, se chargeait d'en débarrasser la société.
Le maréchal Bazaine, je le répète, le savait; que dis-je? — C'est en vertu de ses ordres confidentiels que s'exécutaient journellement ces horreurs ! — L'archiduc en était instruit et s'obstinait à rester quand même dans un pays qui ne voulait pas de lui ! — Le gouvernement français les approuvait, enfin, puisqu*il en acceptait la responsabilité devant le Corps législatif, et dans la majorité sans entrailles de cette assemblée, il ne s'est pas rencontré une seule voix pour protester avec M. Jules Favre, avec la gauche, contre cette guerre anti-sociale, contre ces façons de bestiaires !
Quand les gouvernements qui ne peuvent ouvrir la bouche sans parler à chaque instant d'ordre et de moralité en sont descendus à ce point, il ne reste au chroniqueur qu'à enregistrer purement et simplement des faits aussi odieux, et à les livrer sans commentaires à l'exécration de la postérité.
Les finances et les emprunts.
Si l'on veut se faire une idée à peu près exacte de la valeur administrative de rarcliiduc, de son tact et de ses véritables sentiments au sujet de son empire futur, il suffit pour cela de se dégager de toute préoccupation bonne ou mauvaise et de jeter un regard impartial sur les actes au moyen desquels il prétendait inaugurer son règne à Miramar. La lecture seule de ces documents en révèle Textraction ; et cependapt ce n'est point assez : dans la traduction castillane qui eu a été faite sur les lieux, on n'a pas même songé à en éloigner les gallicismes qui, faute de preuves plus importantes, auraient suffi pour en indiquer Torigine et les frapper à l'avance de discrédit.
Mais ces défauts de forme, quelque grands qu'ils fussent à première vue, n'étaient rien encore en comparaison des conséquences que ces actes devaient entraîner logiquement si le pouvoir intrus qui les avait acceptés, qui en avait fait la pierre d'assise, le fondement principal de ce qu'il appelait son règne, avait eu le temps de les traduire dans les faits en les imposant au Mexique par la double consécration de la victoire et de l'usage. Toulefois, comme il n'est pas besoin de beaucoup d'efforts pour comprendre une vérité qui s'impose toute seule, dont les preuves sont écrites dans chacun des articles de ces actes, et dont la République ne pouvait s'exonérer qu'à la condition de renvoyer au-delà des mers ceux qui prétendaient en faire chez elle la base de leur pouvoir usurpé, il faut croire que l'archiduc, en acceptant la couronne de l'Anâhuac, avait l'intention arrêtée d'avance de sacrifier un pays où il allait uniquement dans l'espoir d'y rencontrer les ressources dont il avait alors besoin pour dégager ses propriétés européennes frappées de saisies, et que, pour la perpétration de cet attentat contre la liberté
d'un peuple qu'il espérait exploiter à son profit, il s'était entendu préalablement avec son ministre d'État, le célèbre Velasquez de Léon, et les membres principaux du parti conservateur.
Le plus important de ces actes, celui dont on a eu tout d'abord connaissance, était la convention, je ne dirai pas franco-mexicaine, mais franco-autrichienne, au moyen de laquelle les deux empereurs, celui des Tuileries et celui dont l'existence devait, trois ans plus tard, se terminer d'une manière si malheureuse à Querétaro, s'étaient mis d'accord sur des choses qui ne les concernaient ni l'un ni l'autre (i). Quant aux autres, ils étaient tous relatifs à des questions de finances, et si mal conçus qu'ils ont tout d'abord placé l'em* pire naissant en état de banqueroute. Mais pour les examiner convenablement il me faut commencer par en donner un extrait.
Le premier de ceux-ci instituait à Paris une commission financière mexicaine, composée de trois commissaires, un mexicain , un anglais et un français , qui devait repré^ senter les porteurs des titres de la dette mexicaine. Cette commission était chargée d'ouvrir un grand livre pour y inscrire la susdite dette, et devait tout d'abord y porter leis bons anglais émis en 1851, au capital de 10,241,650 livres sterling, produisant un intérêt annuel de 3 p.c. payable par semestre. — Elle devait y inscrire également tous les titres émanés du prétendu gouvernement impérial ; lesquels étaient au porteur, imprimés en anglais, en français et en espagnol, signés par le ministre mexicain accrédité à Paris ou par un autre représentant de l'archiduc délégué à oet effet, et portaient le visa de la commission en outre d'un sceau aux armes de l'empire. Enfin, elle était chargée de veiller sur les emprunts faits ou à faire, de poursuivre le paiement des souscriptions, de répartir les fonds du goi^ vernement impérial en se conformant à ce qui serait pre^ crit à cet égard par des contrats particuliers ou par dçs décrets, et de régler, avec qui de droit, tous les comptas d'intérêt ou de commission de banque.
(1) Convention de Miramar, signée le 10 avril 1864.
Le second nommait, en qualité de président de la susdite commission, le comte de Germiny, ancien ministre des finances du gouvernement français, gouverneur honoraire de la Banque de France et commissaire désigné pour représenter les Français qui seraient porteurs de titres de la dette mexicaine.
Cela fait, il était décidé par un troisième que l'empire désigné du Mexique contractait un emprunt au capital de 8,000,000 de livres, soit 201,600,000 francs, lequel serait inscrit au grand-livre de la dette mexicaine en titres au porteur portant rente à 6 p. c. qui devrait être payée de six mois en six mois, les premiers avril et octobre, à Londres et à Paris, aux dépens de la trésorerie impériale et à partir du iei* octobre 1864. — Pour amortir le capital, on désignait un fonds de \ p.c. dont Taction ne devait pas commencer avant le 1er avril 1869 ; pais le prix de rémission était fixé à 63 francs pour chaque 6 francs de rente représentant un capital de 100 francs, et chaque souscripteur, après avoir payé 13 francs de suite, avait l'avantage -de pouvoir acquitter les 50 autres francs en cinq paiements égaux de 10 francs chacun, de deux mois en deux mois, dont le premier devait s'eflFectuer le 15 juin 1864, et le dernier, le 15 février 1865.
Par un quatrième décret, il était également ordonné d'inscrire au grand livre de la dette mexicaine des titres de rente 6 p. c. pour une valeur de 6,600,000 francs par an. Ces titres devaient être exactement semblables à ceux qui étaient alors créés à Londres pour l'emprunt de 201,600,000 francs, et les intérêts devaient en être payés à Paris et à Londres aux mêmes époques et de la même manière. Les inscriptions devaient en être remises au ministre des finances du gouvernement irançais, lequel, en échange, devait remettre un reçu de la somme de 66,000,000 de francs stipulée dans la Convention de Miramar, et les affecter ainsi qu'il suit : 54,000,000 en compte de ce qui était dû pour les frais de l'expédition^ et 12,000,000 pour indemnité aux sujets de l'empire. Les titres de cette nouvelle dette étaient également au porteur. Us devaient être amortis au moyen d'une affectation de 1 p. c. jusqu'à extinction du capital, et Ton devait conserver dans la caisse des dépôts et consigna-
tions les fonds nécessaires pour assurer le paiement de leurs intérêts pendant deux années.
Par un cinquième décret» l'archiduc donnait son approbation pleine et entière à une convention célébrée le 20 mars 1863, entre le comte François Zichy et MM. Glyn, Mills et C«, banquiers à Londres, chargés de rémission de l'emprunt dont il a été parlé ci-dessus, de 201,600,000 francs, et dont la souscription était ouverte en même temps à Londres, à Amsterdam, à Turin, à Paris, à Lyon, à Bordeaux et à Marseille.
Enfin, par un sixième et dernier décret, il était décidé que les 20 coupons semestriels d'intérêts échus du 1^^ janvier 1854, au 1^»* juillet 4863. et dus aux porteurs des bons mexicains, seraient consoliclés en nouveaux titres de la dette extérieure au cours de 3 p. c, pour chaque 60 francs qui seraient dus, ce qui augmentait la susdite dette d'une somme de 153,625 livres sterling. Ces titres devaient jouir comme les autres, d'un intérêt payable de six mois en six mois, à partir du 1er juillet 1864.- Les intérêts échus au ici* janvier de Tannée susdite devaient être payés sur les produits des douanes du Mexique, et sur l'emprunt de 8,000,000 de livres, dont il a été parlé plus haut, et l'on devait déposer à la caisse des consignations la somme de 921,570 livres, — soit 25,000,000 de francs (1), pour assurer, pendant deux ans, le paiement des intérêts consolidés par les susdits décrets.
Maintenant, il ne me reste plus qu'à entrer dans la question des chiffres, mais avant de le faire, je crois utile de présenter quelques considérations générales sur les six documents, dont je viens de donner les extraits.
D'abord, je ferai remarquer qu'en instituant à Paris une commission, composée de trois commissaires, un mexicain, un français et un anglais, on commettait une injure envers l'Espagne, dont le gouvernement avait aussi des réclamations à faire valoir contre le Mexique, et qu'en donnant aux représentants des créanciers anglais et français, une majorité prépondérante dans cette commission, on humiliait en même temps, le ministre de l'archiduc, puisqu'il était seul
(1) A raison de 25 fr. 20 c, par livre sterling.
dans cette espèce de conseil qui devait opérer la liquidation de la dette de son pays. De cette manière, on avait réussi en fait à imposer au Mexique impérial, une intervention dans ses affaires financières, intervention que la République avait toujours refusée avec tant de dignité, et avec cette circonstance aggravante, que les intervenants se payaient de leurs propres mains et ne laissaient à leurs malheureux débiteurs que le droit de sanctionner passivement les mesures qu'ils prendraient à cet effet.
En second lieu, il est généralement admis dans toutes les affaires publiques, que chaque fois qu'elles se traitent au moyen de délégués appartenant à diverses nations, la présidence doit appartenir au pays dont les intérêts ont nécessité la réunion ; d'après ce principe, le commissaire mexicain aurait dû tout naturellement être nommé président de la commission que l'on instituait à Paris, pour s'occuper des questions financières du Mexique; aussi, la nomination du comte de Germiny prouvait une fois de plus que chaque fois qu'il serait question, dans une affaire quelconque, de réunir des français et des mexicains, la présidence devait toujours appartenir aux premiers, afin de constater ainsi la tutelle des Tuileries, et l'acceptation honteuse de cette tutelle par celui qui osait se qualifier d'empereur du Mexique.
En troisième lieu, le- soin spécial que l'on apportait à laisser en dépôt dans la caisse des consignations du gouvernement français les fonds nécessaires au paiement, pendant deux années, des intérêts provenant des différents emprunts dont il a été question plus haut, ne pouvait avoir d'autre but que la crainte de ne point être payé dans le cas où l'on ne prendrait pas à l'avance les dispositions convenables pour assurer ce paiement. C'était une preuve de manque de confiance contre laquelle il ne m'appartient pas de protester ; mais puisqu'on a cru devoir la prendre, c'était une preuve irréfutable aussi de Topinion que professait à cette époque le gouvernement impérial, à l'endroit de la délicatesse et de la stabilité de celui de l'archiduc.
En quatrième lieu, il convient de ne pas oublier que les auteurs de la Convention franco autrichienne de Miramar,
avaient stipulé qu'il serait remis immédiatement au gouvernement français la somme de 66,000,000 de francs, en titres de l'emprunt, et cela, au prix de l'émission ou, ce qui revient au même, à 63 p. c. Il résultait de cette combinaison que les 66,000,000 dont il s'agit, ne pouvaient pas être considérés comme une charge nouvelle, puisqu'on les déduisait de l'emprunt. Mais par une inconséquence dont on ne sau-* rait jamais trop s'étonner, le lendemain même du jour où cet arrangement avait été arrêté, on le changea du tout au tout, au préjudice du Mexique bien entendu, et }1 y eut deux opérations séparées ; celle qui avait trait aux 201,600,000 fr. de l'emprunt négocié à Londres, et celle des 66,000,000 remis au ministre des finances du gouvernement français* La contradiction alla même plus loin *, car, après avoir fixé le chifi^re de 63, comme prix d'émission des titres remis au trésor français, on ne craignit pas, le il avril, d'altérer la base établie la veille, et l'on fit monter à la somme de 110,000,000, le capital qui, dans l'origine, ne devait atteindre qu'à celle de 104,761,904 francs.
Enfin, en capitalisant les vingt coupons d'intérêt des bons émis en 1851, on avait donné Tordre de les consolider en titres nouveaux d'une dette extérieure à 3 p. c, représentant chacun un capital de 60 francs ; et, cette fois encore, en adoptant un cours supérieur à celui du marché, on avait établi l'opération sur une base qui manquait de fondement réel.
Ces observations préliminaires une fois établies, il me reste, si nous voulons nous former une idée sérieuse de ce que devaient coûter les premiers frais d'installation de l'empire au Mexique, à établir trois comptes dont le premier contiendra la distribution du fameux emprunt de 8,000,000 sterling ; le second , le montant des sommes annuelles qu'il aurait fallu payer pour faire honneur aux nouvelles charges; et le troisième, le total de ces dernières comme capital d'une dette étrangère, reconnue par tous les intéressés et désormais consolidée.