DE L'INTERVENTION
Prise de Veracruz par les Espagnols.
Pendant qu'à Londres les négociateurs des troîs puissances, fidèles aux us et coutumes de la diplomatie, cherchaient le plus honnêtement du monde à se tromper mutuellement, et consumaient leurs veilles à étudier les moyens d'introduire dans la Convention certains mots à double sens qui permissent, plus tard, à chacune des parties contractantes d'interpréter l'œuvre commune dans le sens de ses vues particulières, à Paris, M, de Thouvenel, tout en reconnaissant qu'il n'était pas permis à une puissance étrangère de faire usage de sa force pour intervertir, malgré elle, dans les affaires intérieures d'une autre puissance indépendante et l'obliger à accepter telle ou telle forme de gouvernement, établissait cependant, je ne sais quelle distinction subtile entre une intervention qui s'imposerait par la force au Afexique, intervention dont il était le premier à repousser l'idée, et une excitation indirecte, ayant pour but d'engager les Mexicains à profiter de la présence des troupes alliées dans leur pays poursecou£r lejou^ de la tyrannie qui pesait sur eux (\) ; et Lord Russell, convaincu par des raisons aussi concluantes, admettait que, «> dans le cas où les populations du Mexique,
> fatiguées comme les grenouilles de la fable du régime dé- » mocratique, réclameraient un roi, dût celui-ci ressembler
> à un soliveau ou à une grue, il ne voyait pas de motif se- » rieuxpour leur refuser le plaisir de cette fantaisie. »
De son côté legouvernement espagnol, sans s'expliquerplus catégoriquement que M. Thouvenel reprenait cependant en sous œuvre l'idée de la royauté, et insinuait discrètement à l'oreille de sir John Crampton, ministre du gouvernement
(1) Preuve manifeste de l'entente qui existait entre les vues du gouvernement espagnol et celles du gouvernement français.
britanDique à Madrid ; t qu'il serait bon de profiter de Tim- » pression que devait immanquablement produire la pré- » senee des forces alliées sur l'esprit des populations au » Mexique, pour exercer sur elles une influence morale en » engageant les partis belligérants à déposer les armes et à » s'entendre pour Tinstallation d'un gouvernement qui oflFri- » ralt quelques garanties aux alliés, et donnerait au pays » une espérance, au moins, de tranquillité (1). »
De cette manière, lord Russell se trouvait élevé, par ses alliés eux-mêmes, à la qualité de médiateur. Mais comme il ne se décidait pas assez vite au gré des impatiences intéressées ; comme aussi il convenait à certaines personnes d'enrayer l'affaire dans un chemin dont elles espéraient qu'elle ne pourrait par la suite s'écarter, ni à droite, ni à gauche, le gouvernement espagnol, d'un commun accord avec les cabinets de Paris et de Londres, rejeta l'offre que lui faisait, au nom de son gouvernement, le ministre plénipotentiaire des États-Unis, M. de Schurz, d'acquitter pendant un certain temps l'intérêt des sommes dues à l'Espagne, par le gouvernement du Mexique (2); et se reposant désormais sur le zèle bien connu des autorités de Tîle de Cube, il attendit le résultat des événements qui se préparaient à la Havane, où la flotte réunie depuis près de trois mois sous les ordres de M. de Rubalcaba, n'attendait, de son côté, qu'un signal de M. Serrano, pour lever ses ancres et cingler sur Veracruz.
Cette flotte avait à son bord 5,600 hommes de toutes armes. Elle partit le 29 novembre 1861, un mois après la signature du traité de Londres, et arriva dans les eaux du Mexique, le 8 décembre suivant.
L'amiral espagnol trouva la forteresse d'Ulua, entièrement démantelée. Dans ses communications avec M. de La Llave, gouverneur constitutionnel de l'État de Yeracruz, il déclara nettement à cet officier que la ville et la citadelle
(i) Le Livre bleu de V Angleterre. — Voir à ce sujet le New-York Times, n^ du 29 mars i86i2.
(2) Voir à ce sujet la dépêche adressée au général Prim par M. Calderon Collantes, sous la date du lo décembre 4861.
de San Juan, resteraient entre ses mains en qualité de gages, € jusqu'à ce que le gouvernement de la Reine se fût assuré » que, dans l'avenir, la nation espagnole serait traitée par » le Mexique avec tonte la considération qui lui était due, » et que les conventions célébrées entre les deux gouverne- » meUts, seraient religieusement observées (1). » Il ajouta même que « bien qu'il ne fit la sommation dont nous nous » occupons qu'au nom seul de l'Espagne, et en vertu des ins- » tructions qui lui avaient été données, l'occupation, cepen- » dant,de la place et de la forteresse, servirait également 9 de garantie pour les droits et les réclamations que les » gouvernements d'Angleterre et de France avaient à in- » troduire contre le Mexique; » puis il prit paisiblement possession de la ville et du château, le 15 décembre au matin.
Disons-le franchement : cette sommation était prévue depuis l'arrivée de l'escadre espagnole au mouillage d'Anton Lizardo ; tellement prévue que , dans l'attente des événements qui allaient se passer, le gouvernement mexicain avait ordonné à l'avance de démanteler la ville et le château; et pourtant elle produisit une sensation dont il serait impossible de se faire une idée si, pour en comprendre les motifs, on ne tenait compte en même temps de la façon insolite des procédés de l'amiral Rubalcaba.
En effet, le droit de guerre, selon l'expression si juste de Vatel (2), n'appartient aux nations qu'à titre de remède suprême contre l'injustice. C'est le résultat d'une malheureuse nécessité. Ce remède est si terrible dans ses effets, si funeste à l'humanité entière, et même si contraire aux véritables intérêts de celui qui l'emploie, que la loi naturelle ne l'autorise que dans les cas extrêmes, c'est-à-dire, quand il est moralement et physiquement démontré que tous les autres moyens d'obtenir justice sont insuffisants.
Il faut, c'est toujours Vatel qui parle, pour être autorisé à en appeler à la force des armes :
(i) Déclaration de l'amiral Joaquin Gutierrez de Rubalcaba, au gouverneur de l'État de Veracruz, en date du 14 décembre 1861. (2) Livre m, chap. IV, §51.
10 Que nous ayons un juste motif de plainte ;
2^ Que la puissance que nous attaquons nous ait refusé toute satisfaction légitime ;
30 Enfin, que nous considérions auparavant avec la plus scrupuleuse attention s'il est véritablement utile à notre propre pays de soutenir notre droit par la force des armes.
11 faut plus encore. Comme il est possible, en dernier ressort, que la crainte d'une attaque de notre part fasse impression sur l'esprit de notre adversaire et le détermine à s'exécuter, nous devons à l'humanité et au respect que méritent la vie et la tranquillité de nos nationaux, de déclarer préalablement à la nation que nous voulons attaquer, ou à son chef, que nous allons enfin recourir aux derniers moyens et employer la force ouverte pour la contraindre à écouter la voix de la raison. C'est ce qui dans la langue du droit international, se nomme déclarer la guerre. L'état de guerre doit donc être notifié préalablement à la puissance ennemie, sans quoi les entreprises qu'on organise contre elle sont justement qualifiées d'actes de brigandage et de piraterie. Il doit être notifié aux neutres, afin qu'ils puissent éviter de se mettre en conflit avec les puissances belligérantes. Il doit êtrenotifié à nos nationaux eux-mêmes, afin que, par ignorance, ils ne compromettent ni leurs biens, ni leur liberté, ni leur vie.
Enfin, il est nécessaire de fixer par un acte précis le commencement des hostilités, afin de faciliter le règlement des réclamations réciproques, lorsque la paix, en vue de laquelle toute guerre se soutient, aura été conclue.
Dans la circonstance qui nous occupe, aucune des formalités protectrices du droit des gens n'avait été observée à l'égard du Mexique. L'état de guerre existait, cela est vrai, mais il existait sans déclaration préalable de l'Espagne. Il existait, je le répète, mais seulement à la suite d'une intimation du commandant en chef de l'escadre^ espagnol^ au gouverneur de Veracruz, portant injonction de lui livrer la place et la forteresse dans le terme péremptoire de vingt^quatre heures, sous menace de rupture immédiate des hostilités (i), et
(1) Intimation de ramiral Rubalcabo h M. de La Liave, en date du U décembre 1861..
c'était en violant d'une manière aussi audacieuse les lois internationales, que le gouvernement espagnol prétendait rappeler celui du Mexique au respect de ces mêmes lois.
Une pareille agression n'était pas seulement le résultat du fameux traité Mon-Almonte, c'était, bien plus encore, la conséquence des fausses idées répandues en Europe par les intéressés sur la situation intérieure de la République, ainsi qu'il est facile de s'en convaincre par les lignes suivantes, empruntées au journal la Patrie, n» du 22 octobre 1861.
« Uaclion collective des trois puissances, clisait-il neuf jours avant » la signature de la Convention de Londres, aura pour objet la répa- » ration des outrages dont elles ont à se plaindre, et dans ce but » elles occuperont les douanes de Veracruz et de Tampico. Mais si » l'état d'anarchie oii se trouve la Répvbliqtie obligeait les trois 'puis- » sances à pénétrer jmqu'à la capitale; on si^ pour en terminer avec » leurs misérables tyrans et établir un gouvernement stable, les Mexi- » cains se déclaraient en faveur d*un protectorat européen, alors VAnngleterre, la France et V Espagne contribueraient en commun à la » fondation de cette œuvre, »
C'est-à-dire, qu'à l'idée très-légitime, sans contredit, d'assurer le paiement futur de leurs conventions, se mêlait déjà dans l'esprit des puissances contractantes l'idée de convoquer le peuple mexicain, afin de lui imposer, sous la pression de leurs baïonnettes, leur protectorat d'abord, puis, si les circonstances le permettaient, le renversement de la République et son remplacement par une monarchie à laquelle on appellerait l'archiduc Maximilien d'Autriche, ou tout autre prince en disponibilité.
Ces espérances liberticides maintenues avec soin par les évêques et les réactionnaires mexicains qui se trouvaient à l'étranger, étaient partagées à l'intérieur par les anciens chefs du parti clérîco-militaire ; et pour qu'il ne reste aucun doute à cet égard, il me suffira de citer quelques phraçes d'une correspondance saisie à Mexico dans la maison d'un de leurs coryphées, le sieur Munoz-Ledo.
Dans ces lettres cyniques, écrites par Almonte, les conspirateurs supputaient entre eux, cinq mois avant l'attaque de Veracruz, le nombre de jours qui restaient encore à vivre à la malheureuse République, et le traître s'exprimait ainsi
en parlant d'un voyage que l'ex-ambassadeur Pacheco, de triste mémoire, se disposait à faire à Madrid :
« M. Pacheco partira d'ici — de Paris— le 2 du mois prochain (1) » pour Madrid. Vous pouvez être certain qu'il y va muni de bons » renseignements, surtout bien disposé à travailler énergiquement » au Sénat. En octobre, les Cortès se réuniront et alors Troie, c'est- » à-dire le Mexique, sera en feu. »
Dans une autre lettre datée également de Paris, le d7 juillet 4861 (2), Almonte revenait sur Tidée de l'intervention et disait :
« Je vois avec plaisir que la situation du parti qui domine en ce » moment au Mexique empire de jour en jour, et je ne crois pas quHl » lui soit possible de se maintenir encore plus de deux ou trois mois, » — Qu'arrivera-t-il après? — Dieu seul le sait.
» J'ai reçu d'un de mes amis, membre des Certes, la lettre que je » vous adresse ci-jointe. Je pense comme lui ; avant la fin de Tannée, » VEspagne aura pris des mesures énergiques contre la faction qui » domine au Mexique, »
Voilà certainement, il serait difficile de le nier, des preuves démonstratives de la bonne harmonie, si je ne dis de la trahison du pajrti conservateur, et de son entente avec les ennemis éternels de l'indépendance du Mexique. Si même ces derniers, encouragés en Europe par les Almonte et les Estrada, à l'intérieur par les Munoz-Ledo et les Robles, ont pu songer un instant à en finir avec la République, il faut avouer que, loin de les désillusionner à cet égard, la réponse du gouverneur de Veracruz à l'intimation du général espagnol était, au contraire, de nature à augmenter, s'il était possible encore, l'orgueil des envahisseurs.
(1) Août 1861.
(2) La date de cette lettre est importante. Elle a été écrite de Paris le 17 juillet 1861, le jour même où le Congrès publiait à Mexico la malheureuse loi dont on s'est servi pour justifier l'intervention. Or, si, comme le dit le sieur Almonte, cette intervention était déjà arrêtée en principe, la loi du 17 juillet n'y a été pour rien et n'a servi que de prétexte à une agression préparée depuis la chute du parti conservateur.
et à leur persuader que, dans l^ur lutte contre la République, ils n'auraient, comme César dans la guerre contre Pharnace, qu'à se présenter pour vaincre. Autant cette sommation était arrogante, dure, je dirai même insultante, autant la réponse de M. de la Llave était froide, raisonnée, tranquille. Il se contentait de repousser les allégations erronées dont le gouvernement catholique, sur la foi de ses complices, faisait autant de crimes à celui de la République, en lui donnant comme preuve la protection constante dont les Espagnols eux-mêmes étaient encore entourés, en présence de l'excitation causée par la nouvelle de l'attaque projetée par l'Espagne contre le Mexique; et sans faiblesse comme sans fanfaronnade, il terminait en lui déclarant que, pour se conformer aux ordres du gouvernement suprême, il allait abandonner la ville dans laquelle il ne laisserait que Tayuntamiento et la force de police nécessaire à la protection des habitants paisibles de la cité (1).
La place fut, en efiFet, immédiatement évacuée, non seulement par les troupes mexicaines, mais par la population elle-même; et quand, le lendemain, les Espagnols débarquèrent sur celte plage qui frémissait encore au souvenir seul (le leurs pères, il ne restait dans la ville que les malheureux dont le patriotisme avait été vaincu par la pauvreté.
Cette fois, le sort en était bien jeté. Les Espagnols avaient commencé la guerre, non seulement en violant toutes les prescriptions du droit international sur la matière, mais, ce qui dans l'espèce était peut-être pis, sans même respecter la Convention du 31 octobre; et quelles que fussent à cet égard les illusions des traîtres, il paraissait impossible que les commissaires de la France et de TAngleterre, instruits de ce qui venait de se passer, consentissent à abriter derrière l'honneur de leur propre pays la perfidie d'un gouvernement qui ne craignait pas cependant de se donner comme le représentant de la générosité dans ce qu'elle a de plus chevaleresque.
C'est en vain que plus tard, pour expliquer ce manque de
(1) Réponse de M. de la Llave, en date du 14 décembre 1861, à l'intimation de Tamiral Rubalcaba.
foi, M. Isturitz prétendra que Tordre expédié par New-York, au gouverneur de Cuba, de suspendre le départ de l'expédition, n'est parvenu dans cette île que vers le milieu de décembre (1), il paraissait, je le répète, impossible que les commissaires alliés consentissent à partager la responsabi* lité d'un acte aussi grave, et si je voulais récriminer, je pourrais à mon tour demander à ce gouvernement qui parle à chaque instant de sa générosité :
i^ S'il est bien certain de n'avoir jamais eu rien à se reprocher dans sa conduite envers une République qu'il a toujours considérée comme une proie qui lui était échappée, et dont il aurait voulu s'emparer de nouveau, à quelque prix que ce fût?
2o Si ses représentants, dont la conduite était réglée à l'avance par des ordres secrets, toujours identiques quant au fond, n'ont pas constamment joué au Mexique un rôle qui donne le démenti le plus formel à cette prétendue générosité ?
30 Si le cabinet de Madrid n'a pas toujours prêté son appui au parti clérical, dans l'espérance sans doute de pouvoir avec son concours, réussir à s'emparer de nouveau de son ancienne colonie ?
40 Si la guerre civile qui désolait la République depuis si longtemps n'était pas entretenue avec l'argent de quelques Espagnols dont il me serait facile de livrer les noms ; et si les bandes de voleurs qui dévastaient alors le pays n'étaient pas commandées par d'autres Espagnols tels que les deux Cobos, Aceval, Gagen, Perez-GomeZy Lindoro Gajigas, Ibarguren et tant d'autres qu'il serait trop long de nommer?
Ce sont là des faits qui s'imposent à tous ceux qui connaissent le Mexique par la logique de leur toute puissance.
(1) La Convention du 31 octobre 1861 avait été raliliée et les ratifications en avaient été échangées 15 jours après la signature. — De Cadix à la Havane les bateaux à vapeur ne mettent pas plus de i 5 jour» à faire le trajet. — Dès lors les autorités de la Havane auraient du être prévenues le 1*"^ décembre au plus tard. — Pourquoi donc faire passer la dépêche par New-York si ce n'était pour donner ù la division le temps de mettre à la voile?
Ils n'ont besoin (raucune preuve, et je veux, pour le moment, me maintenir de la manière la plus stricte dans la situation faite au Mexique par la Convention signée à Londres le 31 octobre 1861, afin d'obtenir, disaient les articles de cet acte, la réparation due aux griefs dont la France, V Angleterre et V Espagne avaient à se plaindre.
Le premier paragraphe de l'article l^i*, je parle de la Convention et non du projet, portait que « immédiatement
> après la signature de l'acte dont il s'agissait, les puissances » intervenantes s'engageaient à faire les préparatifs néces- » saires pour envoyer sur les côtes du Mexique une expé-
> dition combinée, militaire et navale; > et le troisième ajoutait que « toutes les mesures devraient être prises au
> nom des puissances contractantes, sans qu'il fût néces-
> saire de spécifier la nationalité des forces qui seraient » chargées de telle ou telle opération militaire. »
D'où l'on devait conclure à première vue que les gouvernements d'Angleterre et de France devaient partager avec l'Espagne la responsabilité de Tattaque de Veracruz sans déclaration préalable de guerre.
Mais, en examinant de plus près l'acte dont nous nous occupons, la question change immédiatement d'aspect. Le premier paragraphe de l'art. IV disait, en effet : « que Ton
> communiquerait une copie de cette Convention au gou- ^ vernement des États-Unis en l'invitant à s'unir aux alliés )» ; et le second, que je répète tout entier, ajoutait les paroles suivantes sur lesquelles je crois devoir appeler toute l'attention des lecteurs de bonne foi ;
« Toutefois, comme un retard quelconque dans V accomplissement des stipulations qui font Vobjet des articles \ et ^ de la présente Convention, pourrait compromettre le succès de Vexpédi^ tion, les hautes parties' contractantes déclarent qu*elles continuevont leurs préparatifs, et que, malgré le désir qu'elles ont d'obtenir V accession du gouvernement des États-Unis , ce désir cependant ne fera pas retarder le commencement des opérations plus de temps que celui qui est nécessaire pour réunir les forces combinées dans les eaux de Veracruz.
Cette Convention avait été signée à Londres, ne l'oublions pas, le 31 octobre 1861, et d'après les stipulations contenues
dans Tart. 5, les ratifications devaient en être échangées dans le terme précise de quinze jours, c'est-à-dire, le i5 novembre suivant.
Donc, tant que ces ratifications n'avaient point été échangées, la Convention devait être considérée comme si elle n'existait pas ; car, dans l'ignorance où se trouvaient les parties contractantes sur le sort de ses ratifications, aucune d'elles ne pouvait, en vertu des conditions mentionnées dans le premier paragraphe de Tart. 2, compromettre par ses actes isolés la responsabilité jusque là réservée de ses alliés.
Il y a plus, même après l'échange des ratifications, les trois puissances, en proposant au gouvernement des États- Unis d'accéder à la Convention et de s'unir à elles, s'étaient par le même acte interdît à elles-mêmes une intervention quelconque, je ne dirai pas avant d'avoir reçu une réponse du cabinet de Washington, mais avant la réunion des forces alliées dans les eaux de Veracruz, terme fixé d'un commun accord au gouvernement des Etats-Unis pour faire connaître ses intentions.
Dès lors, l'amiral espagnol, en faisant sommation au gouverneur de cette ville de lui livrer la place et le château d'Ulua, avant la réunion des forces combinées de France, d'Angleterre et d'Espagne, se rendait pour le moins coupable d'une insulte grave envers les États-Unis ; et les gouvernements d'Angleterre et de France ne pouvaient, sous aucun prétexte, accepter la solidarité d'une insulte que le cabinet de Washington n'aurait probablement pas laissée inaperçue, si son action n'avait été entravée par la guerre civile allumée dans son propre pays.
De deux choses l'une, l'amiral Rubalcaba, avant de sortir de La Havane, connaissait ou ne connaissait pas les stipulations contenues dans la Convention du 31 octobre.
S'il ne les connaissait pas, il ne pouvait, en s'emparant de Veracruz, agir, comme il l'a fait, au nom de la France, de 'Angleterre et de l'Espagne.
S'il les connaissait, et malgré les dénégations de M. Isturitz, je pense qu'il devait les connaître,^ il jetait, ainsi que je l'ai dit plus haut, une insulte des plus graves à la face du gouvernement des États-Unis, et îes commissaires de la
France et de l'Angleterre ne pouvaient, sans rendre leurs gouvernements complices de cette insulte, accepter la solidarité d'un acte entièrement espagnol et directement en opposition avec les engagements pris à la face du monde par les puissances intervenantes.
Dans l'un et l'autre cas, la responsabilité de cette attaque appartenait seulement au gouvernement espagnol, dont un représentant commençait les opérations par une perfidie, dans le but, sans doute, de précipiter les alliés dans les hasards d'une aventure dont son pays, grâce aux intelligences qu'il avait conservées avec les réactionnaires de Tintérieur, devait seul, croyait-il, recueillir plus tard les bénéfices.
Je croisi en conséquence, que l'amiral espagnol Rubaloaba, se rendit alors coupable d'un véritable acte de piraterie, et j'ai lieu de penser que les commandants anglais et français des frégates la Foudre et le Jason, mouillées toutes deux à Sacrificios, partageaient à cet égard ma manière de voir, car ils déclinèrent l'un et l'autre la proposition qui leur fut adressée de réunir leurs forces à celles de l'Espagne, afin de s'emparer en commun de ce gage important, sous prétexte, le premier : qu'en l'absence d'ordres formels^ il ne pouvait assumer sur lui la responsabilité d'un acte pareil (4), et le second : qu£ les instructions de son gouvernement ne lui per^ mettaient pas de prendre une attitude pareille vis^à-^vis du Mexique (2). Je pourrais encore, si je le voulais, justifier l'opinion que je viens d'émettre en invoquant la destitution du général Gasset, commandant en chef des troupes embarquées à bord de l'escadre espagnole, et les déclarations rétrospectives de cet olBcier (3); mais je crois en avoir dit
(1) Réponse de M. de Cballier, commandant de la frégate française la Foudre, en date du 14 décembre 1861, à une communication de l*amiral Rubalcaba, datée du même jour.
(2) Réponse de M. E.-F. Boon Donots, commandant des forces navales anglaises dans le golfe du Mexique, en date du 15 décembre 1861, à la communication du même Rubalcaba.
(3) Le général Gasset fut renvoyé à la Havane par le général Prim, immédiatement après Tarrivée de celui-ci à Veracruz, et il prétendit se justifier en rejetant tous les torts sur le gouverneur général de nie de Cube, dont il s'était contenté d'exécuter les ordres.
assez pour faire coiiiiaUre toute Tiniquité de cette étrange manière de faire la guerre, et, pour ne pas perdre le fil des événements, je vais abandonner un instant la Conventiou pour dire TefFct que produisit en Europe la nouvelle de l'occupation de Veracruz par les forces espagnoles.
Continuation du même sujet. — Premiers bruits
de monarchie.
Cette nouvelle arriva en Europe vers le commencement du mois de janvier 1862. Elle amena entre les gouvernements des puissances alliées un échange de notes aigres douces que je ne saurais passer sous silence, et dont j'emprunte, pour ce motif, les extraits suivants au Globe de Londres, n" du 12 février de la même année.
Ce fut d'abord une note de lord J. Russell à M. Isturitz, note qu'il m'a été impossible de me procurer, mais dans laquelle, à ce qu'il paraît, le noble lord manifestait en termes aussi énergiques que le permet le langage diplomatique, l'étonnement qu'il avait éprouvé en apprenant cette nouvelle; puis la réponse du ministre espagnol, pour excuser, tant bien que mal, cette violation flagrante des engagements contenus dans la Convention de Londres, en alléguant piteusèment : que Vordre de smpendre le départ de Vexpédition , envoyé par la voie de New-York, dans V espérance qu'il arriverait plutôt à sa destination y n'était parvenu à la Havane que vers le milieu de décembre (1). .
Alors le gouvernement français, désireux de mettre à profit la faute que venait de commettre celui de Madrid en abandonnant la direction d'une affaire aussi grave au zèle, pour le moins indiscret, du gouverneur général de laHavane, chargea son ambassadeur à Londres, M. de Flahault, de voir lord Russell et de le prévenir que la précipitation du général Serrano à commencer les opérations avant Varnvée des forces combinées de France et d'Angleterre, étant de nature à accroître les difficultés de Vexpédition, il avait lui, Flahault,
(1) Note de M. Isturitz au comte Russell, en dale du 18 janvier
Tordre d^annoncer au ministre anglais, que le gouvernement français allait augmenter de 3 à 4,000 hommes le chiffre des forces qu'il avait déjà envoyées au Mexique (1) ; et le ministre anglais, convaincu par le passé qu'il y avait en effet urgence, adressa la dépêche suivante à lord Cowley, ambassadeur du gouvernement anglais à Paris, pour le prévenir que, tout en regrettant cette mesure, il ne voyait cependant aucune objection à faire contre les arguments invoqués près de lui pour en démontrer la nécessité.
Le comte Russell au comte Cowley. — Extrait.
Ministère des affaires étrangères» 20 janvier.
c< J*ai vu hier le comte FiahauU. S. E. m'a informé qu'elle avait Tordre de m'annoncer que le gouvernement français jugeait nécessaire d'envoyer de nouvelles forces de débarquement au Mexique ; votre dépêche du 17 courant m'avait déjà préparé à recevoir cette communication. Le comte Flahault a ajouté q'ue la précipitation du général Serrano à commencer les opérations sans attendre les forces de la France et de V Angleterre^ était de nature à accroître les difficultés de V expédition,
» 11 paraissait maintenant inévitable, disait-il, que les troupes alliées s'avançassent dans l'intérieur du Mexique (2), et non-seulement la force convenue antérieurement serait insuffisante pour cela, mais l'opération elle-même devrait prendre un caractère tel que Tompereur ne pourrait pas permettre que l'armée française se trouvât dans une position d'infériorité vis-à-vis de l'armée espagnole, ni que celle-ci courût le risque d'être compromise (3).
» En conséquence, S. M. 1. a résolu d'envoyer un renfort de 3 à 4,000 hommes au Mexique. J'ai dit au comte Flahault que je regretlais beaucoup cette mesure. Je n'avais pas d'objection à faire au nom^ du gouvernement de S. M. contre la validité de l'argument que les
(1) Ces forces, ainsi que nous le verrons ci-après, s'élevaient à 2,610 hommes de toutes armes.
(2) Elles ne devaient donc point dans le principe s'y avancer. L'aveu est clair, mais pourquoi le contraire était-il maintenant inévitable? C'est ce que le ministre anglais a oublié de dire.
(3) Pourquoi le caractère de l'intervention était-il changé? Que s'était-il passé depuis la signature de la Convention, pour que le comte Hussell acceptât ce changement?
forces de la France ne devaient pas être inférieures à celles de l'Espagne, je devais seulement faire observer qu'il ne sérail pas possible au gouvernement de la Reine de détacher une plus grande quantité de troupes pour les opérations de terre, que le nombre de soldats de marine déjà envoyés sur la côte du Mexique (1).
» Signé : Russell. »
Ainsi donc, il n'y avait point encore trois mois que la Convention était signée, et déjà, pour parler le langage technique du comte Russell, Vopération était changée. Ce n'étaient plus seulement les ports et les forteresses du littoral que l'on devait occuper; c'était à Yintérieur qu'on voulait avancer, sans même dire pourquoi, contrairement au texte formel de la convention ; et le négociateur anglais au lieu de protester au nom de sa bonne foi dont on se jouait avec si peu de façon, s'inclinait au contraire devant cette triple injonction : // est inévitable que les troupes alliées s'avancent
dans V intérieur du Mexique L'opération doit prendre un
autre caractère L'Empereur ne peut pas permettre que
Vamtée française se trouve dans une position d'infériorité vis-àvis de Varmée espagnole et se contentait de répondre quil
regrettait beaucoup cette mesure.
Trois jours après, il adressa un billet au ministre espagnol, pour lui donner l'absolution, au nom du gouvernement anglais, de la conduite suivie dans cette affaire par le gouverneur général de l'île de Cube (2) ; et pour parer autant que possible, aux complications que pourraient faire naître dans l'avenir les passions du général Serrano ou de tout autre, il envoya au ministre anglais accrédité près la Cour de Madrid, avec ordre de la lire au maréchal O'Donnell et à M. Calderon Collantes, une autre note dans laquelle il indiquait, avec une rare précision, les conséquences que devait entraîner la politique qu'a depuis suivie le cabinet des Tuileries. Cependant, lord Russell se trompait; non sur le fait en lui-même, mais sur les auteurs d'un
(i) 800 hommes.
(2) Note du comte Russell à M. Isturitz, en date du 23 janvier 4862.
événement qui devait le placer dans la nécessité d'opter entre l'abandon, non sans quelque honte de Tentreprise — le mot est écrit tout au long dans sa dépêche, — et l'extension de la mesure prise contre le Mexique au delà des limites et de l'esprit de la triple alliance. En un mot, il redoutait l'ambition de l'Espagne, et ce fut de Paris que partît le coup qui devait le faire reculer.
Voici cette importante dépêche :
Le comte Russell à sir J. Crampton.
Ministère des affaires étrangères, le i9 janvier 4862.
« Monsieur,
» Quoique le gouvernement de la reine ait la conviction, depuis les explications qui lui ont été fournies par M. Isturitz, que le gouvernement de S. M. C. a donné Tordre à ses commandants à la Havane de se conformer au texte des Conventions conclues par lui avec S. M. la reine d'Angleterre et S. M. l'Empereur des Français, néanmoins, la conduite du maréchal Serrano est de nature à inspirer encore quelques craintes.
» Le départ de l'expédition de la Havane et l'occupation militaire de Veracruz, pour ne rien dire du ton de la proclamation faite au nom dît gouvernement espagnol, prouvent que toute expédition combinée à une grande distance de l'Europe est subordonnée à la discrétion et ù la prudence des commandants et des agents diplomatiques qui Tentreprennent et la dirigent. Je désire que V. S. lise au maréchal O'Donnell et à M. Calderon Collantes, le préambule et l'article de notre Convention qui définissent clairement le genre dHntervenlion que nous appuyons et celui que nous ne devons pas appuyer,
» Vous leur ferez remarquer que les forces alliées ne doivent point être employées à pnver les Mexicains du droit qui leur appartient incontestablement de choisir la forme du gouvernemoit qui leur convient.
» Si les Mexicains veulent constituer un nouveau gouvernement de nature à rétablir l'ordre et à conserver des relations amicales avec les puissances étrangères, le gouvernement de la reine sera charmé de saluer la formation et d'appuyer la consolidation de ce gouvernement.
» Si, au contraire, les troupes des puissances étrangères doivent
» servir à installer un gouvernement qui répugnerait aux sentiments » des peuples du Mexique et ù Tappuyer de leurs baïonnettes, le » goavernemcnt de la Reine est persuadé que la discorde et le désap- » pointement seraient les seuls résultats de cette tentative. Dans ce » cas, les gouvememe^its alliés n'auraient qu'à choisir entre une » retraite honteuse et V extension de leur intervention au delà des » limites et de Vohjet de la triple Convention signée à Londres.
» Vous expliquerez au maréchal O'Donnell que cette appréhension » de notre part ne vient pas de ce que nous conservons des soup- » çons sur la bonne foi du gouvernement de S. M. C, mais unique- » ment de ce que, à notre sens, les chefs de Texpédition, agissant y> à une grande distance, doivent être soigneusement surveillés, » de peur quHls ne compromettent leurs gouvernements par des pro- » cédés injustifiables.
» Vous lirez cette dépêche à M. Calderon Collantes.
» Signé, RussELL. »
A la même époque le bruit se répandit aux quatre coins cardinaux de Paris, que M. de Lorencez, envoyé au Mexique avec les renforts dont il est parlé dans la dépêche du comte Russell à Tambassadeur britannique près la cour des Tuileries, avait reçu Tordre exprès de ne tenir aucun compte des engagements pris avant son arrivée, par les commissaires alliés avec le gouvernement mexicain, et de préparer le pays à Férection d'un trône sur lequel devait s'asseoir une altesse romanesqu£, selon Texpression de Jules Favre, quoique allemande, et qui, dans Talmanach de Gotha, portait le nom de Maximilien d'Autriche. Ces bruits étaient .répandus dans les journaux et colportés par les officiers de l'expédition. Lord Cowley les crut assez graves pour en faire l'objet d'une explication avec M. de Thouvenel, et la dépêche qu'il adressa à son gouvernement à l'occasion de ces bruits prouve que S. E. n'était pas de première force en diplomatie (i).
La vérité, celle du moins qui a été confessée par M. Billault, le 26 juin suivant, en présence du Corps législatif, c'est que, tout en déclarant, devant Dieu et devant les
(4) Dépêche de lord Cowley au comte Russell, en claie du 25 janvier 4862.
hommes, qu'on ne songeait pas à intervenir dans les affaires intérieures de la République, on voulait cependant renverser à tout prix le gouvernement de M. Juarez; et, chose triste à dire, on ne savait pas, ou plutôt on n'osait pas avouer de quelle manière on voulait le remplacer.
Aujourd'hui, tout est dit sur l'expédition, et les événfh mente se sont eux-mêmes chargés de convaincre les plus incrédules. Je n'examinerai donc pas jusqu'à quel point il pouvait être permis au gouvernement français de renverser la République au Mexique pour la remplacer par une aventure impériale, et de faire dire ensuite, par un avocat nommé d'office, à l'assemblée des représentants de la France, qu'on ne voulait intervenir en rien dans les affaires de ce malheureux pays. Ce sont là des discussions purement logomachiques, dont la subtilité m'échappe, et que j'abandonne de grand cœur aux politiques profonds qui ont l'habitude de perdre leur temps à chercher les moyens de couper un cheveu en quatre. Je veux seulement protester au nom du passé, au nom de ja mission de la France, et cela dit, je poursuis le cours des événements.
Certes, il fallait s'être assuré d'avance de tout ce qu'une majorité complâdsante peut supporter de non-sens pour oser soutenir une pareille doctrine devant les membres du Corps législatif. De là, sans doute, la différence qu'on remarque entre la conduite de M. Billault et celle du comte Russell. Celui-ci avait peut-être, dans plus d'une occasion, fait luimême des déclarations semblables, et il savait, par l'histoire du passé, combien peu elles avaient pesé dans la balance de ses déterminations ultérieures. Il n'avait de parti arrêté ni pour, ni contre la monarchie, seulement les intérêts de son pays lui conseillaient de ne rien tenter de tout ce qui pourrait prolonger la lutte, et comme son opinion, en l'absence de tout motif personnel, était en tout et pour tout subordonnée à ces intérêts, il écrivit à son représentant au Mexique, sir Charles Wyke que dans le cas où le peuple mexicain, par un mouvement spontané y voudrait placer Tarchiduc sur le trône de Moctezuma, il était libre de se passer cette fantaisie; mais que l'Angleterre ne pouvait en aucun cas prendre part à une intervention qui aurait pour
but de lui imposer un gouvernement contraire à sa volonté; ce qui signifiait, en d'autres termes, qu'aux yeux de lord Russell, TAngleterre se trouverait, par ce seul fait, exonérée des engagements contenus dans la Convention de Londres.
Voici cette dépêche que je crois utile d'enregistrer in extenso, ainsi que celle qui vient après, parce qu'elles permettent au lecteur de se créer une opinion personnelle sur la situation où se trouvaient les choses au début de l'intervention.
Le comte Russell à sir Charles Wyke,
a Foreign-Office, 27 janvier 1862.
» Monsieur,
» J'ai reçu vos dépêches datées des 48 et 28 novembre, et je les ai mises sous les yeux de la Reine. Depuis que je vous ai écrit, Tempereur des Français s'est décidé à envoyer 3,000 hommes de plus à Veracruz.
» On suppose que ces forces marcheront sur Mexico avec les troupes françaises et espagnoles qui sont déjà au Mexique. On dit même que Tarchiduc Maximilien sera invité par un grand nombre de Mexicains à monter sur le trône de ce pays, et que le peuple sera joyeux de ce changement apporté dans la forme de son gouvernement.
» J'ai peu de choses à ajouter à mes premières instructions à ce sujet. Si le peuple mexicain, par un mouvement spontané et simultané, place Tarchiduc Maximilien d'Autriche sur le trône du Mexique, nous n'avons pas à l'en empêcher ; nous n'avons pas d'intérêt à le faire.
» Mais nous ne pouvons prendre part à une intervention armée dans ce but. Les Mexicains doivent consulter leurs propres intérêts.
» J'ajouterai à mes premières instructions, relativement aux amiraux qui commandent dans l'Atlantique et dans le Pacifique, que vous ne ferez aucune objection à ce qu'ils retirent les troupes de Vei'acruz, quand viendra la mauvaise saison.
» Vous ne ferez pas non plus d'objections aux mesures qui pourraient être prises de concert, entre le plus ancien officier de marine à Veracruz et l'amiral Maitland, pour l'occupation ou le blocus de l'un ou de tous les ports du Mexique, sur le Pacifique, qu'il sera nécessaire de bloquer ou d'occuper pour l'exécution de la Convention. 11 s'agit surtout d'Acapulco, de Mazatlan et de San-^Blas.
» (Signé) Russell. »
De son côté, M. Wyke, dans une autre dépêche datée de Veracruz, le 29 décembre 1861, antérieure, par conséquent, de huit jours à l'arrivée des escadres combinées de France et d'Angleterre dans les eaux de cette ville, racontait à lord Russell l'effet produit au Mexique par la nouvelle de la formidable coalition qui se préparait contre lui, et annonçait en ces termes les espérances que faisait naître l'entrée de M. Manuel Doblado au ministère des affaires étrangères.
Sir Charles Wyke au comte Russell.
« Veracruz, 29 décembre 1861.
» Milord,
» La nation mexicaine est très-efTrayée de la formidable coalition des trois puissances. Je la trouve disposée à accorder ce que nous demandons légitimement, avant que le sang ne soit versé et que les passions niaient été excitées, afin de n^avoir, en cas de guerre, qu'à se battre contre les forces de TEspagne.
» Le rejet, par le Congrès, de la Convention conclue entre le gouvernement mexicain et la légation britannique (1), a eu pour effet de renverser le dernier cabinet, et la crise qui s*en est suivie s*est terminée par la nomination du général Doblado au ministère des affaires étrangères. Celui-ci n*a consenti à former un ministère qu'à la condition d'être investi parle Congrès de pleins pouvoirs qui l'autorisent à terminer, de la manière qui lui paraîtrait la plus avantageuse ou pays, la question en litige avec les trois puissances. Après les avoir obtenus, il a ajourné l'assemblée jusqu'au mois d'avril prochain, et maintenant il demeure libre de traiter avec les alliés.
» C'est un homme de talent et d'une influence telle dans le pays, que les chefs réactionnaires commencent à déposer les armes et h donner leur adhésion à son gouvernement, car il s'occupe à former un cabinet des hommes les plus capables qu'il pourra trouver, sans avoir égard à leurs opinions politiques. Son premier acte a été de m'engager à ne point quitter la capitale, car il était, m'a-t-il dit,
(1) M. Wyke parle ici d'un arrangement particulier conclu entre lui et M. Zamacona, alors ministre des affaires étrangères, arrangement qui, dans tous les cas, n'aurait point été approuvé par son gouvernement, parce qu'il aurait mis fin, dès le début de l'expédition, à la triple alliance, ce que le gouvernement anglais ne voulait, ni ne désirait.
maintenant en situation de conclure avec moi un arrangement qui donnerait à TAngleterre des garanties positives pour Texécution des engagements du Mexique avec elle (i).
» Comme cette ouverture m'était faite après l'arrivée de la malle du mois dernier qui m'apportait des journaux anglais dans lesquels il était annoncé positivement qu'il allait être formé une Convention par laquelle les trois puissances s'engageraient à une intervention collective au Mexique, je ne pouvais naturellement profiter d'une offre que, en d'autres ciiHîonstances, j'aurais été heureux d'accepter.
» Tout dépend donc de la manière dont les choses seront d'abord traitées ici. Si l'intervention est bien reçue, elle sera pour le pays un bienfait; mais, d'un autre côté, des mesures violentes, au début, perdraient tout, et nous engageraient dans une entreprise dont mi ne peut exagérer les difficultés.
» Heureusement que les commandants espagnols tant de l'armée déterre que de celle de mer, paraissent être des hommes de prudence, — de tact et de modération (2), et jusqu'à présent ils ont montré un esprit de justice et de conciliation qui parle hautement en leur faveur.
» Dans une longue conversation que j'ai eue, avant-hier, avec
l'amiral Rubalcaba, il a exprimé son opinion à ce sujet, dans des
termes complètement identiques à ceux dont je me suis servi pour
donner la mienne.
» Je suis, etc..
» Signé : Ch. Wyke. »
Les difficultés inhérentes à l'établissement d'une monarchie dans un pays comme le Mexique, et plus que tout cela peut-être, Tattitude pleine de réserve, pour ne pas dire de
(i) Le but de M. Doblado était de dissoudre la coalition en traitant, s'il le pouvait, avec la France et l'Angleterre, afin de laisser l'Espagne dans l'isolement. On ignorait alors la mission du général Lorencez, et les instructions positives que sir Charles devait recevoir de Londres par le steamer du 2 février. (Voir la dépêche ci-dessus du 27 janvier.
(2) Ceci ne s'accorde ni avec la dépêche du comte Russell adressée à sir John Crampton, dans laquelle il est fait allusion au ton de la proclamation adressée aux habita7its de Veracruz, au nom du gouvernement espagnol, ni avec les actes du général Prim qui devait, quelques jours après, destituer le général Gasset de son commandement et le renvoyer à la Havane.
froideur, de l'Angleterre, laissaient donc espérer encore que les choses n'étant pas poussées à la dernière extrémité, on pourrait assez facilement s'entendre sur les termes d'un arrangement avantageux pour tout le monde, quand cette espérance s'évanouit tout à coup sous le souffle des véritables passions qui avaient préparé et amené l'intervention.
— iH —
Arrivée de Texpédition & Veracruz. — Manifeste des commissaires alliés : comparaison de ce manifeste avec celui du duc de Brunsi^ck.
L'expédition combinée de France et d'Angleterre, partie d'Europe, pendant la deuxième quinzaine du mois de novembre i86i, arriva devant Verearuz, le 7 janvier i862, et Ton s'occupa immédiatement du débarquement des troupes qu'elle avait à bord.
L'armée entière, grâce à ces renforts, se composait de près de 40,000 hommes, en y comprenant les états-majors et se divisait ainsi qu'il suit :
Espagnols 6,200 hommes.
Français 2,610 »
Anglais * . 800 »
Total, . . 9,610 hommes.
Enfin, si nous en croyons la chronique de V armée expéâitùmnaire, seul journal que nous puissions consulter à cet égard, le contingent français devait lui-même se subdiviser de la manière suivante :
Infanterie de marine 500 hommes.
Zouaves 500 »
Chasseurs de Vincennes 300 »
Artillerie de marine 200 »
Artillerie de terre 60 »
Sapeurs 50 »
Total égal. . . 2,610 hommes.
Le général Prim, commissaire espagnol et commandant en chef des forces réunies des trois puissances, arriva le lendemain, 8, et deux jours après, c'est-à-dire le iO, les commissaires publièrent un manifeste, préparé à Tavance
par le général espagnol, pour être adressé à la nation mexicaine.
Ce manifeste, selon moi, avait un grand tort, celui de reproduire presque mot à mot, contre les Mexicains, les reproches inventés en 1792, contre la France, par le duc de Brunswick, fondé de pouvoirs de la contre révolution.
Ce n'est pas que je prétende leur en faire un crime, loin de là. Je désire seulement établir, une fois de plus, comment les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, les commissaires alliés se sont trouvés fatalement engagés dans une voie tracée par leurs devanciers, et de laquelle ils n'ont pu s'écarter ni à droite, ni à gauche.
Pour cela, je vais d'abord présenter le texte du manifeste dirigé à la nation mexicaine par les commissaires alliés, et je mettrai en regard les articles correspondants du manifeste du duc de Brunswick et de la déclaration du roi de Prusse, portant, celle-ci la date du 26 juin et celui-là celle du 27 juillet 1792. De cette manière, les lecteurs pourront eux-mêmes prononcer sur la similitude qui existe entre ces trois documents.