FORE
Voyez maîntenant comme les grands esprits se rencontrent.
A la même époque, le général Mourawîew s'exprimait ainsi dans une de ses circulaires :
« Les insurgés onl revêtu tout à fait le caractère de brigands. De semblables malfaiteurs ne méritent aucun pardon. J'ordonne donc que tous les insurgés tombant entre nos mains, surtout les propriétaires, les nobles et les ecclésiastiques, soient livrés au conseil de guerre et punis de mort vingt-quatre heures après le prononcé du jugemem et sa confirmation par les chefs militaires du district. »
Ne diraît-on pas que Forey et Mourawiew n'étaient qu'un !
Il y avait cependant une différence à l'avantage du général russe, et cette différence la voici : les patriotes polonais devaient être fusillés dans les vingt-quatre heures, cela était écrit, mais ils pouvaient faire appel de la sentence, et cet appel était suspensif puisqu'il fallait qu'elle fut confirmée par les chefs militaires du district, tandis que celle des patriotes mexicains était sans appel. Si Haynau, le fouetteur de femmes, avait été chargé de décerner le prix entre eux, il aurait, sans aucun doute, couronné le général Forey.
Ainsi les Mexicains comme les Polonais , qui défendaient leurs pays contre l'invasion, ceux-ci, des Russes; ceux-là, de
l'armée française, n'étaient que des malfaiteurs! En
vérité, c'est à ne pas y croire, et pourtant le mot n'était pas nouveau.
C'était le nom qu'en 1815 les voltigeurs de Coblentz jetaient aux débris de nos vieilles armées, campés sur les bords de la Loire, pour les punir d'avoir, pendant 35 ans, promené les principes de 89 dans toutes les capitales de l'Europe; et chez eux ces paroles de colère s'expliquaient au moins par la haine qu'ils avaient vouée à tous les représentants d'une révolution qui les avait transformés malgré eux en citoyens.
Mais il n'en était point ainsi au Mexique. Là, M. Forey était un étranger; pis que cela, un ennemi qui venait, la baïonnette au bout du fusil, imposer à des populations qui ne savaient pas même son nom, un gouvernement dont elles ne voulaient pas, qu'elles avaient chassé, honteusement
chassé une année auparavant, et dont la résistance était aussi légitime que celle de la France, en 1814, quand 1« chef du gouvernement d'alors, une autorité cependant que M. Forey ne saurait récuser, le premier Napoléon, dans un décret daté du 5 mars à Fimes, près de Reims, proclama de la manière suivante la guerre d^extermination, et déclara traîtres à la patrie les autorités qui tenteraient d'en diminuer les ravages.
« Tous les citoyens français sonl non-seulement autorisés à courir aux armes, mais requis de le faire ; de sonner le tocsin aussitôt qu'ils entendront le canon de nos troupes se rapprocher d'eux: de se ras' sembler, de fouiller les bois, de couper les ponts, d'intercepter les routes et de totnber sur les flancs et sur les derrières de Vennemi. Tout citoyen français pris par Tennemi et qui serait mis à mort, sera sur-le-champ vengé par la mort, en représailles, d*un prisonnier ennemi. Tous les maires, fonctionnaires publics et hoMtants qui, au lieu d*exciter les élans patriotiques du peuple, le refroidissent ou dissuadent les citoyens d'une légitime défense seront considérés comme traîtres à la patrie et traités comme tels, »
Cependant, je ne sache pas que les souverains alliés aient jamais protesté contre un décret aussi légitime : qu'ils aient assimilé à des banditSy à des malfaiteurs^ les hommes qui se levaient contre eux, à la voix de leur chef, pour défendre leur pays contre l'invasion. Loin de là! Ils étaient devenus sages depuis 1792. lis ne traînaient pas, comme le duc de Brunswick, un prince de Condé à leur suite. Ils étaient eux, rien qu'eux, et quand le comte d'Artois alla les rejoindre, ils ne lui permirent d'exercer aucune autorité, de déployer aucun caractère officiel. Il était réservé à un général du second empire de souffleter à nouveau les soldats de la Loire en faisant un crime aux patriotes mexicains de défendre leur pays.
Toutefois, comme au Mexique les traîtres étaient en petit nombre ; comme le général Forey, en dépit de ses rodomontades (\), ne se dissimulait pas qu'avec leur seul concours,
(1) « Je proclame l'oubli du passé Mais je déclarerai ennemis
» de leur pays ceux qui se montreront sourds à ma voix concilia* » trice, et je les poursuivrai partout où ils se réfugieront. »
(Manifeste du général Forey à la nation mexicaine, en date du 12 juin 1863, huit jours avant la signature de son infenml décret.)
il no pourrait jamais ^œiner le paye, il résolut, suivant les paroles consacrées eu pareils cas par les réactionnaires de toutes les nuances, dMraprimer autour de lui une terreur sahi' takCy et c'est pour arriver à ce but qu'il a promulgué le décret du 20 juin 1863.
D'autre part, chaque fois que les forces de Tlntervention se présentaient devant une population, elles en obligeaient les habitants, en vertu d'une circulaire signée par un certain José J. de Anievas, se disant sous-secrétaire d'Etat de Tintérieur, à promettre de ne se livrer à aucune hostilité contre le gouvernement, ce qui était une reconnaissance indirecte de l'empire, sous peine d'être arrêtés et déportés à la, Marti'nique y et c'est encore à ces conditions qu'elles ont obtenu la plus grande partie des signatures dont les journaux officieux ont fait tant de bruit.
Voici cette circulaire :
Secrétairerie d'État du département de Vintérieur.
te Palais de la Régence de l'Empire. — Mexico, 40 août 4863.
» La Régence de TEmpire est informée qu'un certain nombre d'individus, militaires ou civils, qui ont occupé des emplois sous le gouvernement déchu, ou qui sont notoirement connus pour leur hostilité au nouvel ordre de choses établi au Mexique par la volonté nationale, sont rentrés clandestinement ù Mexico ou se cachent dans les environs.
» Or, si le gouvernement tient à prouver par ses actes qu'il est disposé à laisser chacun jouir de sa libeirté, cela ne peut être au détriment de sa sécurité. Ou les personnes dont il s*agit ont Tintention de vivre en citoyens paisibles, à l'abri des lois tutélaires de leur pays ; ou elles sont venues dans la capitale et aux environs pour s*y livrer à des menées hostiles au gouvernement. Dans le premier cas, elles ne doivent avoir aucune répugnance à faire acte d*adhésian au nouveau gouvernement. Dans le second , elles doivent tomber sous le coup de la loi qui prescrit à tout gouvernement de veiller à la sécurité publique.
» En conséquence, tous les individus notoirement connus pour leur hostilité à Tétat de choses actuel qui , après avoir quitte la capitale ou les environs, lors de la fuite du gouvernement déchu, y sont rentrés ou qui y étaient restés cachés, sont tenus de se présenter dans les quarante-huit heures, au ministère de l'intérieur et
d*y déclâror, sur Thonneur, qalls vivront en citoyens puiâiblcs» dans le domicile qu*ils habitent, et quHls ne se livreront à aucune menée hostile au gouvemenient^ chacun d'eux restant libre de son opinion. » Ceux qui ne se conformeront pas à cet avis seront considérés comme en état de conspiration contre le gouvernement et la paix publique, arrêtés et transportés Iwrs du Mexique,
» (Signé) JOSE J. DE AiMEVAS.
» A Monsieur le Préfet politique de Mexico. »
Cette circulaire, ou pour parler plus juste cette note de police, s'adressait au préfet politique de Mexico : rien qu^à lui. Ce qui le prouve, c^est le premier paragraphe, ainsi conçu : « La Régence de l'Empire est informée qu'un cer- » tain nombre d'individus, militairesou civils, qui ont occupé » des emplois sous le gouvernement déchu, ou qui sont » notoirement connus pour leur hostilité au nouvel ordre
> de choses établi au Mexique par la volonté nationale,
> sont rentrés dandestinenient à Mexico ou se cachent dans les »» environs. > Cependant elle fut étendue bientôt à toutes les localités de l'intérieur où dominait Tlntervention, et exécutée avec une rigueur dont on aurait peine à se faire une idée.
Il y a même plus. Si, près des troupes chargées de racoler ainsi des votes en faveur de l'empire, il existait, ce qui arrivait presque toujours, une autre localité qu'elles ne pouvaient occuper sans s'affaiblir elles-mêmes, elles commençaient par nouer des négociations avec les autorités républicaines, et si ces dernières refusaient de se laisser suborner, elles cherchaient à en soulever les habitants et finissaient par des menaces dans le genre de celles que nous verrons bientôt le colonel Dupin adresser aux populations d'Ozuluama et de Panuco.
De cette manière, on espérait que personne ne pourrait bientôt plus protester contre l'empire, caries localités qui oseraient le faire devaient disparaître par le fer ou par Vincendîe.
Passons maintenant aux faits.
Éphémérides de la Réaction
DEPUIS l'ëintréh: du général forëy a MEXICO JUSQU'A l'aurivée
Liberté de la Presse.
Dans un moment de mauvaise humeur, et pour tie point avoir à discuter la valeur plus ou moins spécieuse de ses actes, le général Forey, dès sa prise de possession de Mexico, avait eu hâte de supprimer d*un trait de plume tous les journaux de la capitale. Le silence régnait, mais il était en même temps si effrayant qu'on résolut tout de suite d'y mettre un terme. M. de Saligny se chargea d'adresser à cet égard un rapport au général et de présenter à sa signature un décret pour régulariser la situation en faisant connaître ce qu'il était permis de dire et ce qui était défendu.
Voici le rapport et le décret.