RAPPORT
« Mexico, 15 juin 1863.
> Monsieur le général :
> Par un ordre qui a été porté à la connaissance de la » population, vous avez momentanément suspendu la publi- > cation des journaux du pays. Cette mesure exceptionnelle » est justifiée par des raisons qui devaient nécessairement » surgir de la situation dans laquelle le Mexique s'est trouvé » après le départ du gouvernement de Juarez et avant » l'établissement d'un nouveau pouvoir. 11 était à craindre » en effet, que, abandonnée à elle-même et sans autre direC" » tim que celle de ses rédacteurs, la presse, qui dans les États » bien organisés (1), est un puissant moyen de faire péné- » trer dans les masses les idées d'ordre et de saine poli- » tique, ne fût ici un instrument mis au service des mau-
(1) Comme en France, par exemple.
vaises passions pour agiter le pays en dénaturant les intentions de la France, et diviser les bons citoyens en jetant parmi eux des ferments de discorde. A tous ces points de vue, il était donc indispensable de prendre une mesure qui permit d'étudier la situation avant de la livrer à la polémique des journaux, et de tracer à la presse une ligne de conduite qm ne la mît jamais en opposition avec la direction qm les pouvoirs publics croiront devoir imprimer aux affaires (1). — Il ne peut exister dans la vie d'une nation de moment plus solennel que celui que traverse le Mexique dans les circonstances actuelles. C*est son avenir, c'est sa prospérité, c'est sa grandeur future, c'est son existence même qui seront le prix des efforts qui vont être tentés par les honorables citoyens qui accepteront la tâche laborieuse de travailler à la réorganisation du pays sur de nouvelles bases.
» Si, en présence de pareilles difficultés, le devoir de tout bon mexicain est de prêcher la concorde et V adhésion au pouvoir temporaire (2) chargé de préparer les destinées du pays, à plus forte raison ne saurait-il être permis aux organes de la presse de s'égarer dans des controverses qui, toujours dangereuses lorsqu'elles s'attaquent à l'essence même des gouvernements déjà assis, pourraient, dans ce moment, paralyser les meilleures intentions en jetant le doute dans les esprits, en prêchant des doctrines qui saperaient, avant qu'elles soient arrêtées, les hases de l'établissement que le Mexique attend avec anxiété de l'intervention bienveillante de VEmpereur. En restant dans les limites d'une discussion toujours convenable, toujours empreinte de modération, et sans jamais s'attaquer aux choses de la religion (3), à la personne des hommes publics, à
(i) On ne saurait, en vérité, être plus candide.
(^) Ce pouvoir personnifié par le général Aimonte n'était point encore nommé ; il ne le fut que huit jours après, le 22 du môme mois.
(3) Il y avait donc beaucoup à dire et sur les hommes et sur les choses de cette religion, pour qu'on éprouvât ainsi le besoin de les couvrir d'un manteau d'inviolabilité?
» la vie privée des citoyens, la presse peut s'occuper des » intérêts généraux du pays et faire connaître ses aspîra- » tions, jusqu'au moment où la représentation légale aura s statué sur la forme du nouveau gouvernement qu'il s'agit » de créer; si la presse comprend bien sa mission, elle est » appelée à rendre ici les plus éminents services en propa- » géant les bonnes idées parmi les masses, en faisant la » guerre aux utopies qui les corrompent.
» Votre intention, Monsieur le général, est d'appliquer à » la presse du Mexique le régime établi en France, c'est » donc une liberté raisonnable qui est accordée à la presse.
> La liberté n'est pas la licence. En se pénétrant bien de ce » sage principe, qui est la sauvegarde de tous les intérêts, » les écrivains de la presse mexicaine seront toujours à la » hauteur de la mission importante et sacrée qu'ils sont » appelés à remplir en secondant les pouvoirs constitués et en
> les éclairant sans jamais s'écarter du respect qui leur est dû. » J'ai préparé et j'ai Tlionneur de soumettre à votre appro-
» bation le décret qui réglemente dans le sens que je viens » d'indiquer le régime de la presse au Mexique. Ce décret » n'aura qu'un effet transitoire. 11 sera susceptible de toutes » les modifications que le gouvernement définitif croira » devoir lui faire subir.
» Agréez, etc...
» l4e ministre de V Empereur,
» A. DE Saligny.
» A Monsieur le général de division Forey, sénateur, coui- » mandant en chef le corps expéditionnaire du Mexique. »