XIX. — Pièce S
(Page 28.) NAPOLÉON A RIVES (1).
( Le 9 mars 1815. )
Je ne *er« ni Baâl.oi le Dieu d'ItnH.
Athaltb.
11 n'esl pas un grand homme qu'on ait peint plus souvent que
{)) Il existe plusieurs manuscrits du Napoléon a Rives, tous de la main
Napoléon; mais, il faut en convenir, son portrait moral, fait, bien fait et refait, comme le Dictionnaire de l'Académie, reste toujours à faire. L'adulation et la haine peuvent se servir habilement du pinceau ; malheureusement ce n'est rien moins qu'à la ressemblance qu'elles consacrent leur talent ; elles ne veulent que l'effet.
Qu'on ait représenté Mercure sous les traits d'Alcibiade, que Jupiter porte à Rome le nom de Saint Pierre, je le conçois; urt dieu ressemble à tout ou a rien, mais un honimâ supérieur ne ressemble qu'à lui-même.
Entièrement étranger à tout sentiment ami ou hostile pour Napoléon, que je n'ai connu, comme dit Tacite, ni par sa tyrannie, ni par ses bienfaits , je vais hasarder de le lithographier plutôt que de le peindre, non pas peut-être tel qu'il est, mais sûrement tel que je l'ai entrevu. Je serai vrai; et, par le temps qui court, la véracité a bien son mérite.
11 partait de Grenoble, qui paraissait être pour lui un nouveau Toulon, ou, si l'on veut, ce que le passage du Rubieon fut pour l'heureux César. La volage fortune, dont, pendant un quart de siècle , il avait fixé l'éternelle inconstance , lui promettait encore ses trompeuses faveurs et semblait le guider, comme Cypris conduisit le fils d'Anchise. Déjà il croyait remonter sur ce trône colossal auquel tant de trônes tributaires n'avaient servi que de marchepieds, c Vous me voyez en soldat, avait-il dit à la garde nationale (1), bientôt vous me verrez en souverain, t Effectivement son entrée nocturne, et en quelque sorte furtive, avait été plutôt celle d'un aventurier audacieux que d'un grand monarque.
Le peuple, dont l'amour et la joie même ont dans leurs bruyants et grossiers témoignages quelque chose de féroce et d'effrayant, l'accueillait partout avec ces unanimes clameurs que l'enthousiasme seul fait entendre et que tout l'or du monde
de M. Augustin Manchet; mais comme les variantes qui s'y rencontrent sont peu importantes, j'ai dû choisir la leçon qui parait, par l'écriture et les corrections, être la mise au net des autres. Le lecteur s'apercevra facilement que ce récit ne fut arrêté définitivement que longtemps après le passage de Napoléon à Rives et sur les notes recueillies à cette époque. (1) A son passage à Grenoble.
DE GRENOBLE EN 181-i ET 1815. 03
n'achèterait pas; il environnait avec empressement et en tumulte, non sa magnifique voiture du sacre, mais la plus modeste calèche; et ce cortège improvisé, moins brillant, mais plus nombreux et surtout plus dévoué que celui qui l'escortait dans ses jours de bonheur, flattait visiblement son amour-propre et sa sensibilité. Les dénominations, les plus touchantes pour un bon prince , caressaient ses oreilles que les courtisans avaient rendues si difficiles. Des chansons que la circonstance n'avait point improvisées et que l'autorité ne commandait pas , aussi prolixes que naïves , et que l'amour de Napoléon et de la patrie avait seul inspirées, lui rappelaient ses exploits, ses malheurs et la fidélité de son bon peuple. Certains noms, malheureusement historiques pour les personnes qui les portent, et qui s'y trouvaient accompagnés d'épithètes que Juvénal lui-même eût trouvées trop énergiques, lui signalaient les mauvais choix qu'il avait faits dans l'enivrement de la confiance et de la prospérité; et Napoléon approuvait hautement ces jugements sévères mais équitables. On ne cessait de l'appeler le Père des braves, le Sauveur de la France, le Restaurateur de la liberté ; et tel était le délire de ses admirateurs, que la môme bouche criait à la fois, comme à Rome, sous les Césars, vivent l'Empereur et la République.
La nuit était obscure et il tombait une pluie abondante et froide. Cependant de jeunes femmes avec un enfant à la mamelle, au bras ou à la main, de vieux soldats mutilés, des laboureurs portant des torches de paille allumées qui rappelaient les faisceaux consulaires, des conscrits fiers d'une campagne désastreuse mais honorable et lui montrant une aigle et une cocarde religieusement conservées, tous accourus à flots tumultueux des montagnes et des pays voisins, grimpés sur des arbres ou jonchés sur la route qu'ils obstruaient souvent, enviaient le bonheur de ceux qui pouvaient approcher des portières de sa voiture. Il tendait à ceux-ci une main protectrice, affectueuse et populaire; de nombreuses inclinations de téte, précédées d'un sourire gracieux , dédommageaient les autres. Il m'a vu, m'a parlé, m'a salué, disait-on cesse; et on en était aussi fier, aussi heureux que s'il n'eût pas perdu sa puissance première, et que ces légères marques d'une bienveillance fugitive, intéressée, eussent fait espérer des faveurs , des pensions , des dignités. Les lanciers polonais, qui le précédaient au pas, regardaient avec une émotion naïve