‹ Documents pour servir à l'histoire de Grenoble en 1814 et 1815Chapitre 29 sur 52 · DOCUMENTS POUR SERVIR A I/HISTOIRE · texte numérisé non relu

DOCUMENTS POUR SERVIR A I/HISTOIRE

ce concours imposant et spontané de Français de tout sexe, de tout âge et de toute condition; ces serviteurs si braves, si fidèles, arrêtaient souvent leurs yeux attendris sur leur empereur, comme s'ils ne l'avaient pas suivi partout, dans ses triomphes comme dans son exii. A proprement parler, il n'avait point de garde, et il n'en avait pas besoin. C'étaient des enfants qui paraissaient escorter le retour d'un père chéri. Un assassin pouvait aisément se glisser parmi eux, et personne n'y songeait; on était trop occupé de son bonheur pour appréhender une calamité aussi grande , et cependant aussi facile. 11 semblait que l'enivrement de quelques milliers d'individus était et devait être celui de l'universalité des Français... L'enthousiasme est si crédule et si présomptueux ! . . .

Napoléon voulait parler au maréchal Bertrand, mais son émotion était si profonde qu'il ne pouvait articuler un seul mot. A la lueur vacillante des torches mobiles, je remarquai sur son visage pâle et austère des larmes délicieuses et qui, je l'avouerai, m'en firent verser. Dans ma soudaine exaltation, je m'écriai : « Il pleure, il pleure de bonheur. Ces larmes prophétisent celui de la France. » Jamais je ne le vis entouré d'une auréole plus magique. Eh! que sont, comparés aux larmes sublimes d'un monarque sensible, tous les diamants de sa couronne, toutes les palmes de la victoire ? Ce moment fut sans doute le plus beau, le plus doux du seul homme qui, peut-être, épuisa toutes les sensations du cœur humain. Nos meilleurs rois, Louis XII et Henri IV, n'en ont jamais eu de pareil... 0 Bourbons, puissiez-vous le lui envier! Alexandre envia mille fois moins au vainqueur d'Hector.

Quelques moments avant qu'il vînt à Rives, on apprit qu'il y dînerait, et la joie fut si grande, qu'il semblait que ce serait chez tout le monde. Il était sept heures. La population entière se précipita, se rua devant l'hôtellerie où il devait descendre (1). Au moindre bruit, on prêtait une oreille avide, impatiente, et, si l'on croyait entendre celui d'une voiture ou un piétinement do chevaux, les acclamations ordinaires se répétaient avec une ardeur toujours croissante. Cette insatiable curiosité, quoique trompée souvent, donna lieu à une méprise assez comique pour que

(1) L'Hôtel de la Poste.

je la rapporte. Un bon vieux curé de campagne que, par parenthèse, les hussards du 4* avaient enroué, en lui faisant crier, pendant plusieurs lieues, Vive l'Empereur ! quoique modestement monté comme son divin maître lorsqu'il entra à Jérusalem, et parce qu'il était enveloppé d'une redingote grise, fut, de loin et de près, traité comme Napoléon lui-môme. Il en était, dit-on, d'autant plus dépité, que, sur la foi du mandement de son ôvôque, Yex-Judas Machabé n'était plus pour lui (depuis la Restauration, s'entend) qu'un Antiochus-Epiphanes. On était tellement impatient de voir Napoléon, qu'on craignait de n'avoir pas le temps de rire avant qu'il arrivât.

Enfin il descendit de sa voiture, et, sans les lances polonaises qui u'étaient cependant pas menaçantes, il eût difficilement percé la foute innombrable et compacte qui obstruait toutes les avenues de l'auberge. Rêveur au milieu de l'agitation ondoyante du groupe tumultueux où je me trouvais pressé et suspendu, je songeai un instant à l'auguste infortuné qui devait bientôt fuir furtivement de son palais solitaire. Sans la rapide succession des irapressions saisissantes que j'éprouvais, ce sentiment involontaire et profond, que commande une grande catastrophe, m'eût longtemps préoccupé. Mais bientôt Napoléon absorba toutes mes facultés; et, si j'avais pu<- longtemps réfléchir, ce n'eût été qu'à lui-même. Une seule idée, une seule sensation, remplirent tout à coup et ma tête et mon cœur. Je n'avais plus de mère, de femme et de fils.... j'avais l'Empereur! ..

Le maire de Rives (1) fut appelé. Sans avoir aucun litre pour être présenté , quoiqu'assez mal vêtu, je me joignis à lui. J'avais, je l'avoue, l'amour-propre de croire qu'on me ferait l'honneur de me recevoir pour son adjoint. Je ne puis comparer qu'à la crainte d'être renvoyé comme indigne par l'officier chargé des introductions, l'impatience délicieuse que j'éprouvais de voir Napoléon. Je voulais enlever à tout le monde son premier regard, sa première parole... Les grands hommes sont si rares, même dans l'histoire'.... et j'allais être assez heureux pour en voir un, pour l'écouter, pour lui parler peut-être... L'ineffable bonheur des justes, qui considèrent Dieu face à face, ne m'eût guère alors tenté.

(1) M. Aecoyer.

f»0 DOCUMENTS POUR SERVIR A l/fUSTOlRË .

Od nous annonce, et j'aperçois alors l'Empereur, debout et tournant le dos à un bon feu. Il nous reçoit avec politesse, j'allais dire avec affection. Rien ne forme mieux une majesté que quelques mois d'exil et la nécessité d'être aimée pour remonter sur le trône.

Monsieur le maire, notaire et harangueur de son métier, avait stipulé, minuté et collationné un petit compliment de vingt pages, qu'il débite au moins aussi bien que l'Intimé des Plaideurs. Les pensées en sont assez nouvelles, car il les a très habilement extraites du compliment sincère qu'il adressa naguères au chevaleresque comte d'Artois. Cette subtilité vraiment oratoire est d'autant plus ingénieuse, qu'il ne sait et ne saura probablement jamais qu'on en usait de même à peu près à la mort d'un empereur romain ; car on mettait sur le tronc de sa statue la tête de son successeur. Voilà qui prouve encore qu'aussi bien que les beaux esprits, les flatteurs de tous les temps se rencontrent, et que les harangueurs de village ne sont pas plus bêtes que ceux de la capitale.

La Fontaine prétend :

Qu'on ne peut trop louer trois sortes de personnes, Les Dieux, sa maîtresse et son roi . s

et M. le maire est bien de son avis. Mais Napoléon, qui alors ne pensait point ainsi, interrompt le trop fécond orateur en lui disant : « C'est assez, c'est assez. » Il est même obligé, pour pouvoir opposer une digue répulsive au torrent de son inépuisable éloquence, de lui faire diverses questions sur l'industrie agricole et manufacturière de la commune de Rives à laquelle il promet sa protection spéciale.

Napoléon dit avec justice à un fabricant d'acier (i) (car plusieurs personnes venaient d'être introduites) : « Vous êtes malheu- « reusement, dans votre partie, en arrière d'un siècle des Anglais «et même des Elbois que je quitte. » Un propriétaire de papeterie (2) lui ayant été présenté comme tel, il lui parle d'un décret rendu sous son règne, sur la prohibition des chiffons très rares

(1) M. Séraphin Marquis.

(2) M. Augustiu Btanchet.

en Angleterre. * Votre industrie, ajoute-t-il, est d'autant plus « intéressante qu'elle sert à transmettre à la postérité les fruits < de la science et du génie.... — Et les merveilles de Napo- « léon t. . . > répliquai-je.

L'inévitable maire lui demanda alors l'honneur de lui présenter sa femme. L'Empereur, qu'il a l'art d'égayer, y consent avec grâce, et, se retournant vers le maréchal Bertrand : « Pourquoi pas, si elle est jolie ? > — Elle paraît bientôt, annoncée et conduite par son auguste époux. Certainement, cette fois au moins, l'usurpateur respecta la légitimité; je n'en connais pas de plus respectable. Le nouveau Scipion demande alors au fortuné notaire s'il a beaucoup d'enfants: t Point, Sire! — C'est dommage, Monsieur; des enfants et quelques actes de moins, tout en irait pour le mieux. >

Un officier (1), que la gloire et non l'âge a rendu invalide, lui est présenté, et celui qui, pendant vingt-cinq ans, avait bravé tous les fléaux de la guerre, n'ose le regarder ni lui parler. Il tremble pour la première fois, et c'est devant Napoléon, qui n'aima jamais, dit-on, que le soldat. Le sentiment que l'Empereur inspire aux braves qu'il a si longtemps conduits à la victoire, ressemble à celui que nous éprouvons pour la divinité : c'est tout à la fois du respect, de l'amour et une espèce de terreur. Mahomet ou Cromwel n'exercèrent pas, je crois, un empire plus extraordinaire sur leurs armées aussi fanatiques qu'intrépides. Napoléon était toujours pour eux l'homme du destin.

L'Empereur ayant demandé à l'officier l'époque de sa première campagne, le brave lui répond en balbutiant et aussi timide, aussi ému qu'une vierge modeste à l'autel de l'hymen : c Le siège de Toulon, à la redoute de Gibraltar. — La redoute de Gibraltar, > s'écrie vivement Napoléon avec un accent tragique qui, depuis, m'a fait songer à l'élève supposé de Talma, c c'est là que fut blessé l'intrépide Dugommier ! l'excellent homme ! > Et il lève au ciel des yeux attendris. L'officier ajoute que, de l'armée d'Italie, il passa a celle d'Égypte et qu'il fui blessé à la bataille des Pyramides. « Dans quelle demi-brigade? » — « Dans la 32 - Sire. » — c Dans la 32«, » (en lui frappant la joue d'une main

(l) M. Colomb.

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