DOCUMENTS POUR SERVIR A I/HISTOIRE
caressante) , f et lu n'en disais rien. La 32* était là, j'étais tran- * quille.... Ta retraite ? — 600 francs, Sire.— 600 francs a un cac pitaine de la 32*!.... Et c'est ainsi qu'on traite les braves de ma c 32*! Quelle horreur! Bertrand, notez ce capitaine pour la croix « et pour 600 francs d'augmentation de retraite. « Et il répète avec indignation : c Un capitaine de ma 32* !.. »
Il demande à un jeune commandant (1) du 9 e régiment d'infanterie légère qui s'est avancé vers lui, dans quel corps d'armée il servait en 1814. Le malheureux s'était trouvé sous les ordres du maréchal Marmont. A la seule audition de ce nom malencontreux, il dit sèchement au pauvre solliciteur : t Parlez à Bertrand. »
On s'est trompé, ou, ce qui est plus vraisemblable, on a voulu tromper, quand on a dit que Napoléon était le plus impénétrable des hommes. Il n'en est pas un, selon moi, qui sache moins cacher les impressions qu'il éprouve, et il est si peu maître de lui que, quoique le chef de bataillon n'eût pas nommé le duc de Raguse, le seul numéro du corps d'armée du maréchal suffit pour le rendre tout à coup taciturne et rêveur. Sa figure caractéristique où se peignant, où se burinent avec tant de spontanéité et d'énergie les rapides et profonds sentiments de son âme, de gracieuse et gaie qu'elle était aux récils du capitaine, devient inopinément sombre et terrible. Un ami du maréchal Marmont en eût été effrayé ; il me semblait entendre sa sentence de mort.
Napoléon, qui étouffait dans cette vieille Europe, se trouve fort bien dans une petite et mauvaise chambre où un voltigeur de Louis XIV aurait cru bivouaquer. On y servit son dîner, qui fut d'une frugalité lacédémonienne et à laquelle il me parut habitué. Plus d'un missionnaire, qui nous vante la simplicité des agapes des premiers chrétiens, ne s'en fut pas, peut-être, contenté. Il ne mangea que d'un potage maigre, des pommes de terre et des châtaignes. Toute sa sensualité fut réservée pour le café, qu'il prend moins en militaire qu'en directeur de nonnes (2).
I l) M. Soffréon.
(î) Voici une autre anecdote que j'ai entendu raconter souvent à M. Aof. Blanchet et que je suis étonné de ne pas retrouver dans son manuscrit.
La femme du maire avait eu l'heureuse peusée d'envoyer un panier de vin An à l'empereur, au moment de 6on arrivée à l'Hôtel de la Poste, dont
Napoléon ayant bien dîné, se leva; et cependant ses convives, excepté le maréchal Bertrand et le général Drouot, se remirent à table dès qu'il fut parti. La conversation la plus intéressante et la plus familière s'engagea entre lui et toutes les personnes qui voulurent y prendre part. Elle me rappela celle que Candide eut avec les rois qu'il trouva à Venise, soupant bourgeoisement à table d'hôte.
En raison de son grade, ou peut-être de sa faveur, le grand maréchal du palais était placé à 9a droite, à côté du modeste Drouot ; le général de division Jannin à sa gauche, et les généraux de brigade Martel et Bizannet vis à vis de lui. Les admirateurs et les curieux remplirent alors l'appartement et entourèrent la table. Les dames, qu'il regardait beaucoup si elles étaient jolies, furent accueillies avec une politesse telle qu'en toute autre occasion leurs maris ne l'auraient sans doute pas approuvée. Une d'elle remarqua, quoiqu'on ail pu écrire M. de Châteaubriand, que la main ou la griffe de cet ogre était fort bien ; et, chose plus merveilleuse, elle observa qu'il n'avait pas un cheveu gris. Cette singularité n'est peut-être pas aussi frivole qu'elle le paraît, et je l'abandonne aux professeurs de physiologie.
Le Jupiter d'Homère ne fronce pas toujours ses redoutables sourcils. Napoléon reprit sa gaîté première que le nom seul du maréchal Marmont avait fait disparaître si rapidement. La soirée fut charmante et me fil songer aux soupers philosophiques de Sans-Souci. Il n'y manquait que des interlocuteurs dignes de lui. Je doute que Frédéric lui même , tout légitime qu'il était, y ait jamais été plus intéressant, plus aimable', et c'est le mol, que le fut ce soir-là l'usurpateur. L'homme prodige en robe de chambre
la cave, à celte époque, ne devait paî être fort bien garnie ; mais voyant que Napoléon ne lui en parlait pas, elle prit le parti de lui demander si S. M. l'avait trouvé bon. Celui-ci lui répondit qu'il n'en doutait pas, mais qu'en buvant fort peu, il n'y avait guère fait attention. « Quel est ce vin, dit-il, en ayant l'air de chercher dans son souvenir? — Du vin de Cornas, Sire. ■ A l'audition de ce nom, si malencontreux pour des oreilles de soldat, la suite de Napoléon partit d'un immense éclat de rire. Lui-même se pinça les lèvres; mais se tournant aussitôt vers ses officiers : « Eh bien , messieurs , pourquoi ries- vous ? ce vin est fort bon et d'une excellente qualité »
remp^ça constamment l'Empereur qui n'entra jamais. Si les spectateurs n'étaient pas ses favoris, ses courtisans, on eût dit qu'ils étaient ses égaux ou ses amis, tant leurs réponses et même leurs questions (car on lui en faisait) annonçaient une espèce d'intimité et de familiarité. Ce qui charmait le plus , c'était la bonhomie avec laquelle celui qui représentait personnellement en quelque sorte la gloire de son siècle, racontait les événements d'une vie toute historique. Un sténographe fidèle eût fait «le sa conversation un récit aussi piquant qu'instructif.
Le général Bizannei, qui, trop modestement sans doute, oublie son grade pour rappeler qu'il fut jadis sergent- recruteur, nous donna, dans le style métaphorique de la caserne qui lui est très familier , des détails fort curieux de sa mémorable défense de Berg-op-Zoom, en!8U. On sait qu'avec quelques compagnies de conscrits, il prit dans cette ville une grande partie des nombreux assiégeants. L'Empereur lui ayant demandé s'il avait un peu de cavalerie , il répondit affirmativement et qu'elle est composée d'un gendarme à cheval et d'un gendarme démonté.
Le maréchal Bertrand croyait que cet admirable fait d'armes pouvait, par sa singularité, être comparé à la fameuse surprise de Crémone, par le prince Eugène de Savoie, en 1702. Napoléon assura que l'affaire de Berg-op-Zoom étaitunique dans les fastes des défenses de places et le prouva avec une telle connaissance, une telle précision des faits et des localités, que beaucoup de personnes crurent qu'il avait lui-même pris le maréchal Villeroy et commandé les manœuvres de la garnison de Berg-op-Zoom. Cependant il n'avait que traversé au galop cette dernière ville, lorsqu'il parcourait avec Marie-Louise les côtes de l'Océan.
II est impossible d'avoir lu l'histoire comme lui ; sa mémoire n'est point celle d'un prédicateur ou d'un comédien; c'est le sentiment profond et continu de l'impression des choses et des hommes sur un esprit supérieur et éminemment méditatif. On peut dire que s'il n'a pas tout appris, il n'a rien oublié, et j'ajouterai qu'il a beaucoup deviné. Je ne doute point qu'il ne pût être un historien du premier ordre. Sur plusieurs sujets , je lui ai entendu improviser du Tacite, si l'on peut s'exprimer ainsi. Qu'il écrive donc à Sainte Hélène. Eh ! qu'y pourrait-il faire de mieux?
Denvs, maître d'école a Corinlhe, et Charles-Quint devenu moine, ne peuvent être ses modèles. Mais qu'à l'exemple de
César, auquel on doit plus justement le comparer, il élève à sa propre gloire un monument digne d'elle... Son style, si l'on en juge par sa conversation, doit être précis, énergique , original et pittoresque. Au reste, ses proclamations et ses bulletins, qui sont les odes classiques de la plus héroïque prose, ont déjà assez prouvé qu'à l'exemple des plus grands capitaines de l'antiquité, il a conquis l'immortalité aussi bien avec sa plume qu'avec son épée.
La conversation fut si primesautière , comme dit Montaigne , qu'il m'est impossible d'en faire un récit suivi. On était tellement avide de tout savoir, qu'on le questionnait sans cesse, et il répondait sur tout et à tous. Personne n'osant toutefois lui parler de Marie-Louise et de l'Autriche, à notre grand regret , il ne nous en dit rien. Cependant il nous apprit, ce qui m'a été depuis confirmé par le comte Bûbna, que son Ois était charmant et qu'il promettait beaucoup.
Tout à coup il se retourne vers le maire et lui demande s'il n'est point venu chez lui des officiers de l'armée royale. Sur une réponse négative, il ajoute avec le sourire le plus sardonique : < Il serait plaisant que le comte d'Artois, ce chevalier par cxeel- » lence, voulût gagner ses éperons avec moi. Au reste, voilà ma » plus belle campagne :1e seul Moniteur m'appelle en France, et » c'est avec six cents de mes grognards que je vais faire, sans
> brûler une amorce, la conquête du premier empire du monde... » — Henri IV aurait bien voulu la faire à ce prix , lui dis-je vj-
> vement; la France et lui en auraient été bien plus heureux. — » Oh ! certainement, me répondit-il; » et il me sourit avec hien-
> veillaoce... «J'ai donné, et je devais la préférence, dit-il, à
> mon pays; dans mon île , j'ai reçu plusieurs députations de » l'Italie qui voulait que je fusse son roi. J'ai été le Prométhée » de ce peuple autrefois de sbires et de capucins, dont j'ai
> fait des hommes et des héros, dignes frères de mes braves. » J'ai bien administré ce beau pays, et j'ai appris avec plaisir
> que le grand duc de Toscane , qui est un excellent homme , » gouverne ses sujets d'après mes principes et mon code. »
Quelqu'un (I) lui ayant demandé s'il était vrai que, lors-
(1) M. Àug. Blanchct.
72 DOCUMENTS l'OUR SERVIR A L'HISTOIRE
qu' Augereau le rencontra au Pont d'Isère, près Romans, ce dernier s'était permis, comme on l'avait répandu, de méconnaître son bienfaiteur et son souverain ; Napoléon répondit : c 11 ne sut » que pleurer et me dire en sanglotant qu'il n'avait point fait la
> proclamation qu'on lui attribuait. La vivaeité de sa douleur et » de son attachement me touchèrent, et je n'eus pas le courage » de lui parler de sa conduite à Lyon. Cette conduite est infâme
• et m'a surpris. Je croyais au moins à ce soudard l'honneur de
* son épée. Il avait 20,000 de mes soldats d'Espagne, et la partie » n'était pas égale pour 60,000 Autrichiens; car, plus ces autot mates militaires sont nombreux, plus on en tue, ou plutôt, plus » on en prend. A Lulzen, je ne commandais que des enfants ; ils
> se battaient pour la première fois et recevaient le baptême de » feu... Ils reculaient. . Quoi ! m'écriai-je, vous reculez, vousl.. » Et, en reculant moins, ils me répondaient qu'ils ne reculaient » pas. > (Il imitait avec sa voix rauque et enrhumée la timide et adolescente voix des conscrits). < Mais, pour des braves, répli- « quai-je, ne pas avancer est reculer. . . Et ils se ruèrent comme » des Lions affamés sur les vieilles moustaches prussiennes, » russes et autrichiennes. Voilà les Français; un mot d'honneur, » et ils font des prodiges.
> Augereau! Le misérable! Il a cependant une femme char-
> mante et qui rougit de lui. Elle se trouvait à Orléans, chez » l'Impératrice, lors de mon départ de Fontainebleau. On parlait » des malheurs de la France, et Schwarzenberg ayant dit qu'on
> avait les plus grandes obligations à Augereau , la maréchale
> s'évanouit.
> Mais Marmont. . . qu'il est coupable ! Je l'ai pris lieutenant,
> porté au grade de maréchal d'Empire ; j'ai été pour lui le » père le plus tendre, le plus généreux, et il m'a trahi, vendu,
> livré, ragusé. > (Après une longue pose.) « C'est pourtant un
> homme de mérite- Il parle fort bien de la guerre, » dit le maré-
> chai Bertrand, — « et la fait fort mal», continua Napoléon.
> Le malheureux I . . . L'ennemi n'avait plus de cartouches de » retraite devant Paris, et mes braves paysans de Champagne » et de Lorraine l'attendaient dans sa fuite. C'était une campagne
> d'extermination, c'était ma plus belle campagne. J'allais être, » et il ajouta vivement c nous allions être encore les maîtres du » monde. Mais quatre années de paix répareront tout cela. Je
» compte sur mon peuple ; c'est là que se trouve l'amour de la » patrie dans tout son dévouement et l'honneur dans toute sa » pureté. C'est la meilleure classe de France, comme la noblesse » en Angleterre. Je compte plus sur mes soldats que sur mes » généraux. »
Cependant il ne parlait que devant des serviteurs à toute épreuve et qu'il devait excepter d'une opinion aussi flétrissante. Celte sortie me parut aussi intempestive qu'injuste et dure. Il devait y penser au moins, en commençant sa dernière et désastreuse campagne.
t Quand j'allai à l'île d'Elbe, je montais à pied, seul et en ca- » pote grise, la montagne de Tarare. Une femme, vieille et spï- » rituelle comme une fée, me regardait avec curiosité et une » émotion qui me frappèrent. — Où allez-vous, ma bonne? —
> Voir notre pauvre empereur que j'aimons plus que jamais de-
> puis qu'on l'a trahi. — Brave femme, souverain pour souve- » rain, Louis XVIII vaudra bien Napoléon. — Oh ! que non, le » Roi sera le roi des nobles, et l'Empereur était l'empereur du
> peuple. »
< Cette femme m'a mieux jugé avec son gros bon sens que
> tant de publicistes avec leur prétendu génie. »
Un capitaine (1) qui n'a pu faire toute la campagne de Russie, et à qui Napoléon demandait ses services, voulait s'approprier, par mépris sans doute, une brillante affaire d'avant-poste qui est d'une similitude bien singulière avec celle où il a été blessé. L'Empereur lui objectait vainement que c'étaient les voltigeurs du 9* régiment, et non du 8« léger, qui s'étaient si vaillamment battus; le capitaine insistait avec une ténacité plus comique que respectueuse, et Sa Majesté, qui tenait plus, je pense, à nous prouver qu'elle ne se trompait pas qu'à convaincre de son erreur son opiniâtre adversaire, lui flt celte question insidieuse : c Aviezvous beaucoup de parisiens dans votre compagnie? — t Je n'a- € vais que des Dauphinés, Sire. » — (Et l'Empereur sourit avec malice en regardant Bertrand.) c Eh bien, vous saurez, Monsieur
> le capitaine, que, pendant l'affaire, je me trouvais sur un ma-
M) M. Florentin Mar«|iiis.
7i DOCUMENTS POUR SERVIR A L'HISTOIRE
> melon, et que je voyais dans l'éloignement, avec ma lorgnote,
> une compagnie de voltigeurs, grande comme ma main, entou-
> rée par des massifs de cavalerie russe. Je demandai d'où » étaient ces braves gens : du 9 e , me répondit-on, et les trois » quarts enfants de Paris. — Ils méritent tous la croix, m'écriai-
> jei. . Je les fis mettre à l'ordre du jour. Relisez le dixième » bulletin du 31 juillet 1812. Vous voyez, Monsieur le capitaine,
> que vous n'étiez donc pas là ; mais la gloire est partout pour » les braves. »
Le maréchal Bertrand, qui attendait depuis longtemps avec une impatience très visible le moment du départ, — il avait même dit dans l'escalier : « Mon Dieu, qu'il est commère aujourd'hui t > — annonça que la voiture attendait. Nous nous séparâmes comme des amis , car l'Empereur n'avait été pour nous qu'un citoyen Guillaume, comme disait un grenadier républicain au roi de Prusse.
Quand il montait dans sa calèche, un meunier criait plus haut que tous les spectateurs : < Vive Napoléon ! — Est-ce au moins de bon cœur? — Oui, sacrebleu ! — Eh bien, touche là. » Le lendemain, maître M. . . (1) était si fier, qu'il croyait, je pense, devenir le meunier de la cour.
Le peuple Ot à Napoléon les adieux les plus touchants, et Sa Majesté daigna promettre à ses bons et chers Dauphinois de ne pas les oublier. Elle tint effectivement sa parole à Paris. En les accablant de bontés , elle disait : « Qu'ils ne soient pas impor- » tuns, car je ne me sens pas la force de leur rien refuser. >
M. le Maire, dont alors le dévouement était extrême, prêta à Napoléon sa lanterne sur laquelle il fondait les plus magnifiques espérances. Ce service, rendu à un particulier, n'aurait pas étû" bien considérable; mais un souverain qui n'a rien de petit, comme chacun sait , doit avoir une si grande reconnaissance t Que de gens, qui n'étaient ni notaires, ni maires de village, sont devenus préfets, chambellans, sénateurs, voire ministres, et n'ont pas eu l'honneur de prêter leur lanterne à l'Empereur ! Ah ! sans Waterloo, elle n'eût pas été perdue, oubliée I M. le Maire s'est cru, depuis, une des victimes de l'usurpation.
(1) Molle.
Le nombreux cortège, qui avait précédé et suivi Napoléon à Rives, s'y accrut encore et raccompagna, malgré l'obscurité de la nuit et l'abondance de la pluie et de la neige.
Je me retirai dans un ravissement indicible dont les Actes additionnels m'ont cruellement désabusé. Napoléon a depuis lors perdu pour toujours dans mon esprit tous les héros du monde. Ils peuvent passer à Rives ; bien certainement je n'irai pas les voir dîner.
Honteux et confus, comme maître corbeau, quoique je n'aie pas perdu môme un fromage, je jure aussi qu'on ne m'y prendra plus.