Montesquieu. Esprit des lois
(en admettant que nous arrivions un jour ou l'autre à une dtcouverte de ce genre) la façon juridique employée par les peuples les plus anciens pour effectuer leurs paiements que nous pouvons assigner une date relativement récente à la lettre de change. La civilisation a marché côte à côte avec le développement du commerce. Le préjugé consistant à poser en principe que chez les peuples commerçants le développement intellectuel était moins fort que chez les autres, ne semble pouvoir résister ni à Fexamen des faits, ni à Fétude de l'histoire, ni au raisonnement le plus simple. Les peuples commerçants ont au contraire eu cette supériorité sur les autres de développer le goût de la lutte, du travail et les qualités de persévérance, d'observation et de tact. Avec le commerce, les peuples sont devenus plus exigeants, ils se sont affinés ; ils ont cherché des satisfactions plus nombreuses, et, poussés par la concurrence, ont rapidement visé à perfectionner tout ce qu'ils entreprenaient. L'échange ne se borne pas, dit Octave Noël, aux choses d'ordre économique ; partout où il se produit, il s'étend fatalement et naturellement aux idées. Il met aux prises ou en contact les civilisations les plus dissemblables, les éclaire ou les complète les unes par les autres *.
C'est la pensée d'ailleurs qu'exprime Fénelon dans les A ventares de Télémaque, et il ne semble pas supposer que la science et les arts puissent se développer sans une marche ascendante du commerce du pays \ Si l'on admet cette théo-
1. Octave Noël. Histoire du commerce du monde depuis les temps les plus recalés (2 vol. Paris, 1891). Cet ouvrage contient en dehors des aperçus les plus intéressants, une série de renseignements de la plus haute importance sur des questions très peu connues. Il a en outre le grand mérite d'indiquer dans sa bibhographie certains auteurs français et étrangers dont les travaux sont malheureusement trop peu répandus et qui ont cependant fourni un appoint important à l'histoire du commerce.
2. Le passage auquel nous faisons allusion est le suivant : « Les Tyriens sont industrieux, patients, laborieux, propres, sobres et ménagers : ils ont une exacte police ; ils sont parfaitement d'accord entre eux ; jamais peuple n'a été plus constant, plus sincère, plus fidèle, plus sûr, plus commode à tous
rie qu'il semble d'ailleurs bien difficile de repousser, on arrivera à conclure que la lettre de change remonte à la plus haute antiquité.
Il suffit de considérer les rapports commerciaux qu'avaient entre eux les dilTérents peuples de l'antiquité pour se rendre compte que les échanges d'une marchandise contre une autre ne pouvaient leur suffire.
Les Égyptiens, maîtres du commerce d'Orient par la mer Rouge, et les Phéniciens, maîtres du commerce d'Occident par la Méditerranée, étaient connus de tous les autres peuples. Tjr, d'après Hérodote, avait été fondée vingt-quatre siècles avant notre ère K Elle prit sa plus grande importance dans les dernières années du xm" siècle avant Jésus- Christ. Carthage fut fondée ou du moins agrandie vers 880 avant Jésus- Christ. Les Phéniciens duxix" au viii" siècle avant Jésus-Christ couvrirent les côtes et les îles de la Méditerranée de leurs colonies. Plus tard, Carthage, rivale de Tyr, grâce aux expéditions d'Hannon et d'Himilcar augmenta considérablement son commerce. Hannon reconnut les côtes occidentales de l'Afrique, jusqu'au cap de Bonne-Espérance, Himilcar celles de l'Europe jusqu'aux limites de l'Angleterre.
La Grèce, de son côté, ouverte de toutes parts à la mer, ne pouvait manquer d'établir au loin d'importantes relations commerciales.
Les Grecs furent rapidement en relations avec l'Inde.
Quant aux Romains, ils regardèrent toujours la marine avec un certain dédain. Chez eux, les gens de mer étaient géné-
les étrangers... Si les premiers de la nation méprisaient le travail et Téconomie; si les arts cessaient d'être en honneur dans leur ville; s'ils négligeaient leurs manufactures, et s'ils cessaient de faire les grandes avances qui sont nécessaires pour rendre leurs marchandises parfaites, chacune dans son genre vous verriez bientôt tomber cette puissance que vous admirez. » Fénelon. Les Aventures de Télémaque.
1. HÉRODOTE (né à Ilalicarnassi;, 48i av. J.-C). Ilisloire d\ Traduction de Giguet. Paris, 1860.
ralement des affranchis \ Ils préféraient dominer les villes qui se livraient au commerce.
L'Afrique apportait aux Romains Tor, le blé et plus tard les bêtes féroces. L'Espagne, le fer, la laine, les fruits. La Perse, les étoffes ; la Syrie, la pourpre ; l'Arabie, les parfums. Home n'imitait guère les pays commerçants mais leur donnait des lois.
La répugnance des Romains pour les entreprises commerciales les a empêchés d'établir une codification pour les transactions.
Eux aussi cependant faisaient, bien avant l'ère chrétienne usage de véritables lettres de change.
Quant aux autres nations, l'énorme mouvement d'affaires qu'elles avaient créé, les obligeait à employer les lettres de change et à établir entre les divers négociants des échanges de débiteurs.
Or, l'échange s'effectue entre les produits et une promesse de paiement. C'est une opération si naturelle et si simple qu'elle doit forcément dater du commencement de la société. Développée et répandue ensuite, elle a, pour ainsi dire, supprimé toute limite d'espace et de temps, et concentrée dans des institutions créées pour cette lin, elle a acquis une merveilleuse puissance ^
1. Shakespeare dans Antoine à Cléopâtre exprime le sentiment de dédain qu'éprouvaient les Romains pour les navigateurs (acte III, scène VII). « O noble empereur, ne combattez pas sur mer ; ne vous liez pas aux planciies pourries. Laissez les rôles de canards aux Phéniciens et aux Égyptiens : nous c'est sur terre que nous avons coutume de vaincre, en combattant pied contre pied. »