ACCIDENTS PRIMITIFS
Du chancre. — Le chancre est un accident bien rare si on le compare aux autres manifestations de la syphilis. Il n'est signalé, en effet , que 56 fois , 47 fois chez l'homme et 9 fois chez la femme.
Ces 56 chancres se décomposent comme il suit :
Chez l'homme. Chez la femme
Chancres simples, 24 5
— phagédéniques, 20 3
— indurés, 3 1
Quant au siège du chancre simple nous trouvons :
Chez l'homme.
Chancres de la verge, 22
— du scrotum , t
— de la marge de l'anus , I
(1) Op. cit., p. 14.
Chez la femme.
Chancres des grandes lèvres , 2
— de la vulve , 1
— du vagin , 1
— de la fourchette , \
Le chancre que l'on observe chez les indigènes de l'Algérie présente toujours quelque gravité. On comprend aisément qu'ils ne se décident guère à quitter leur famille , leur tribu pour de simples excoriations. Aussi avons-nous le plus souvent sous les yeux des ulcérations plus ou moins profondes, plus ou moins étendues, à fond grisâtre, inégal, offrant une dureté particulière due à l'engorgement inflammatoire des tissus j mais essentiellement différente de l'induration classique du chancre infectant. Les bords eux-mêmes sont plus ou moins indurés et irrégulièrement déchiquetés. Il est bien rare de rencontrer ces chancres nettement arrondis , à bords taillés à pic , comme à l'emportepièce ainsi qu'on l'observe dans nos pays. La suppuration est en général abondante. A vrai dire, c'est presque toujours au chancre phagédénique que nous avons affaire à l'hôpital.
Chancre phagédénique. — Le phagédénisme joue un rôle assez important puisque nous le voyons mentionné 20 fois chez l'homme et 3 fois chez la femme.
Pour le siège nous trouvons chez l'homme
Chancres phagédéniques de la verge, 5
— — du gland , 3
— — du scrotum , 4
— — du scrotum et de la verge , 1
— — de la cuisse, 1
— — sans indication , 6
Chez la femme nous trouvons :
Chancres phagédéniques de la vulve , i
— — des grandes lèvres , i
— — de la marge de l'anus, 1
Le chancre phagédénique se présente en Algérie sous les deux formes qui les caractérisent dans notre pays : forme serpigineuse et forme térébrante.
Dans le premier cas. on voit l'ulcération dont les bords sont inégaux, sinueux et décollés s'étendre successivement aux parties voisines. C'est ainsi qu'après avoir labouré la face dorsale de la verge, il marche vers les régions inguinales. Ailleurs l'ulcère gagne le scrotum, se propage au périnée et à la marge de l'anus. Il en résulte de vastes plaies irrégulières à fond grisâtre , fournissant un pus sanieux et abondant.
Dans la forme térébrante, l'ulcère, plus limité en surface, s'attaque de préférence aux parties profondes. J'ai vu le dos de la verge complètement perforé au niveau du prépuce, et le gland faisant saillie à travers cette ouverture anormale. Chez un second malade, le gland lui-même avait été rongé, et presque complètement détruit par l'ulcération. Après la cicatrisation , il ne restait plus qu'un moignon informe. Le canal de l'urèthre, qui avait été .compromis à son extrémité antérieure , se trouvait sensiblement rétréci , bridé par le tissu cicatriciel , et s'opposait au libre cours de l'urine. Je fus obligé d'exciser ce tissu, et de dilater le méat urinaire à l'aide de bougies.
J'ai rencontré le chancre phagédénique chez des Arabes doués d'une constitution robuste, jouissant d'une bonne santé. Mais, le plus souvent, il existait chez de pauvres indigènes minés par les privations et la misère, ou en proie à la cachexie paludéenne.
Cette grave complication me paraît devoir être attribuée aux mauvaises conditions hygiéniques, au défaut de soins et à la malpropreté inhérente à la race indigène. La verge malade flotte sans soutien, sans être protégée par aucun pansement; elle subit sans cesse le funeste contact de leurs grossiers et sordides vêtements, ainsi que l'action irritante de la poussière qui, dans ces pays, remplit toujours l'atmosphère. Il n'est donc pas étonnant que l'ulcération , même la plus simple , finisse par s'enflammer et par offrir cette sorte de dégénérescence putride. Pour appuyer cette opinion, il me suffira de signaler l'amélioration rapide déterminée par le changement de ces conditions désastreuses. En effet, dès les premiers jours de traitement des malades à l'hôpital, on voit ce hideux aspect des plaies se modifier de la manière la plus avantageuse sous l'influence du repos , d'un régime reconfortant et de pansements méthodiques. Les progrès de l'ulcération s'arrêtent, le fond de la plaie se déterge, devient rosé, se
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couvre de bourgeons charnus de bonne nature, et la cicatrisation ne se fait pas longtemps attendre.
Bubon. — Le bubon qui accompagne le chancre simple est un accident à peu près exceptionnel puisqu'il n'a été mentionné que chez 8 sujets, 6 fois chez l'homme et 2 fois chez la femme. Dans deux cas il s'est ulcéré.
Parmi les malades figurent trois Marocains qui étaient employés comme journaliers à Tenez. Ces indigènes sont un peu plus civilisés que les Arabes de la plaine ; ils ont de fréquents rapports avec les Européens dont ils adoptent en partie les coutumes , les habitudes, et, on doit le dire, surtout les excès et les vices.
Je ferai pour le bubon les mêmes remarques que pour l'uréthrite dont il partage la rareté. Je veux bien admettre que les Arabes ne se dérangent point pour une simple adénite , qu'ils ne viennent réclamer ni nos soins ni nos conseils , et qu'ils aient uniquement recours aux empiriques du pays. Mais alors il y a lieu d'être surpris de ne pas en retrouver au moins quelques traces. Considérez, en effet, les tentatives plus ou moins heureuses auxquelles on se livre en France pour faire disparaître jusqu'aux derniers vestiges d'un mal qu'on voudrait tant cacher. Voyez tous ces procédés ingénieux pour ouvrir le bubon lorsqu'il vient à suppurer, et les soins assidus qu'on apporte aux divers pansements. Et, malgré tant d'efforts, combien de malheureux ne sontils pas condamnés à porter toute la vie les stigmates indélébiles de cette affection !
Les Arabes sont-ils plus habiles ou plus heureux dans leur manière de traiter? Cela est peu probable. Aussi, j'aime mieux admettre que l'adénite inguinale est plus rare chez eux , ou du moins qu'elle a une marche plus prompte, une solution plus favorable, et qu'elle est plus rarement suivie de suppuration, de décollement et de trajets fistuleux que dans nos pays.
A l'égard du bubon chez les Orientaux, M. Poyet, dans sa thèse, fait quelques remarques que je ne puis m'empêcher de signaler ici. «En Orient, dit-il, le bubon syphilitique, loin de présenter comme dans nos pays d'Europe ces engorgements indolents, souvent interminables, montre au contraire une grande tendance à la guérison. Néanmoins, dans la basse classe, et notamment chez
les chrétiens qui habitent les quartiers populeux où elle est la plus fréquente , l'adénite inguinale affecte plus particulièrement les femmes et présente ordinairement les plus grandes tendances à l'ulcération» (1).
Du chancre induré. — On sera sans doute fort surpris de ne voir figurer sur notre tableau que 4 chancres indurés, 3 chez l'homme et 1 chez la femme, et l'on se demandera s'il n'y a pas là quelque erreur. On m'objectera que les différents observateurs qui se sont succédé à Tenez n'ont pas attaché la même importance à la distinction du chancre simple et du chancre induré. On me dira que bon nombre d'entre eux, admettant la doctrine de l'unicité qui, pendant plusieurs années, a régné en souveraine , ont pu comprendre sous la dénomination simple de chancres quelques chancres réellement indurés. Je veux bien accepter cette objection qui est très-plausible , et en tenir compte dans notre statistique. Je conserverai intact, bien entendu, le chiffre de 23 chancres phagédéniques, parce qu'il est démontré que le phagédénisme ne complique que rarement le chancre induré. Ce serait donc sur le chiffre restant de 29 chancres simples qu'il y a lieu d'opérer une certaine réduction. Or, d'après les relevés établis par M. le D r Fournier, à la consultation de l'hôpital du Midi , sur 3 chancres donnés, 2 appartiennent à la variété simple et 1 à la variété infectieuse. En me conformant à cette statistique, j'obtiendrai le nombre 10 qu'il faudra joindre au chiffre 4 inscrit déjà sur le tableau, à la colonne des chancres indurés. Je dois toutefois ajouter que si je m'en rapportais à mon observation personnelle je n'hésiterais point à proclamer cette rareté du chancre infectant. En effet, pendant mes deux ans de séjour à Tenez je n'ai eu à traiter que des chancres phagédéniques et deux chancres indurés. Ce qu'il y a de bien remarquable c'est que ces deux chancres siégeaient à la bouche et non aux parties génitales.
Quoi qu'il en soit, et tout en admettant le chiffre 14 comme l'expression probable des chancres infectants observés chez les indigènes, nous n'en aurons pas moins un chiffre bien minime
{iOp cit., p. 15.
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pour expliquer une masse aussi imposante d'accidents secon-» daires et tertiaires des plus graves.
L'adénopathie elle-même, ou mieux la pléiade ganglionnaire, cette compagne obligée du chancre infectant, est une lésion qui m'a paru assez rare. J'ai bien des fois exploré les régions inguinales de mes malades pour rechercher cette lésion syphilitique importante. Le plus souvent, je dois l'avouer, je n'ai pas plus retrouvé de traces de l'engorgement ganglionnaire que de vestiges du chancre induré. Et pourtant cette induration du chancre, cet engorgement des ganglions de l'aine sont des lésions qui persistent des mois, que dis-je I plusieurs années même. M. Ricord n'at-il pas retrouvé des vestiges d'induration trente ans après l'infection?
Les observations faites par M. Poyet, en Orient, diffèrent un peu des nôtres : « Le chancre régulier, dit cet écrivain, présente un tout autre aspect que celui que nous lui connaissons; sa marche, lente et douteuse, offre ordinairement peu de tendance à l'envahissement; ses formes, toujours bénignes, ont rarement un caractère de malignité : il n'offre point l'expression de notre chancre phagédénique à différents degrés. La plupart des chancres que nous avons observés semblaient, au contraire, se rapprocher de l'exulcération syphilitique, quoique revêtant un caractère inoculable. L'induration, toujours très-tardive, n'apparaît qu'à une époque éloignée. Cette marche, ordinairement bénigne et latente, de l'ulcération en Orient, nous a paru être d'une haute portée en ce qu'elle tendrait à prouver que l'induration n'est pas toujours un signe constant de l'infection, mais que cette induration, quand elle existe, est à son tour une preuve de plus de l'apparition prochaine des symptômes secondaires et de leur violente manifestation (1). »
Il résulte de ce premier examen que les accidents primitifs observés chez les indigènes de l'Algérie sont relativement assez rares. Voyons s'il en sera de même pour les accidents constitutionnels secondaires et tertiaires.
(1) Op. cit., p. 11.
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