‹ Documents pour servir à l'histoire des conspirations, des partis et des sectesChapitre 13 sur 67 · DES SAINTS-SIMONIENS · texte numérisé non relu

DES SAINTS-SIMONIENS

De même qu'en métaphysique^ le Panthéisme est le sommet idéal , le suprême effort de ^ceux qui, dans les nuages éternels de l'ontologie, s'efforcent de concilier à priori les différentes doctrines philosophij{ues; en politique, l'abolition de tous les privilèges de naissance paraît le but définitif d'un libéralisme conséquent. Que tous ces privilèges, y compris celui de la pro-. priété foncière, soient attaqués, à la bonne heure; cependant, nous ne sommes pas étonnés que les esprits sages aussi bien que les esprits timides n'aperçoivent, dans la manière dont on Çraite ces questions, que des expédiens chimériques. Dans ses applications sociales , le Saint-Simonisme ne nous semble pas une doctrine praticable, mais une discussion utile ^ une expression fort intéressante de la tendance des nouvelles réformes.

indWidu pour sa consenralton , diffère de régotsme qui ea eit Texcè^i Ce mot dA^ouement reproduit une signification d^à arrêtée par de fausses notions de tous les genres. Il n'exprime point, conmie le mot coliectisme , le but social du détouement , son ^entraînement înTolontaire » sa fonction universeile.

Depuis long-temps , c'est l'usage de prétendre que les révolutionnaires de 89 ont tout détruit sans rien fonder. Leurs idées sont déclarées fausses ou incomplètes par les doctrinaires et les Saints^imoniens. Il serait bon pourtant de constater ce que ces modernes publicistes en ont pris, etcequ^ils y ont ajouté. Comme la révolution^ dans ses terribles guerres, a dû suspendre par la force des choses l'application des principes de liberté qu elle avait proclamés, nous sommes plus disposés à lui reprocher cette impuissance qu'à lui tenir compte de ses lois civiles et de ses traditions politiques. Le fait est qu'elle nous a paru terrassée , et voilà pourquoi , soit par esprit de transaction , soit par amourpropre , nous la jugeons avec un air de supériorité , tout en nous emparant de ses principes que nous avons soin de travestir dans le langage du jour.

La métamorphose des idées de l'assemblée constituante en galimatias est un des cai^actères de notre temps. Nous reprenons une à une toutes les questions qu'elle a posées. Autrement, qu'aurions-nous fait ? nous n'avions plus d'idées sérieuses qui fussent à nous. Notre art se réduit à cacher nos emprunts sous une apparence de nouveauté, au moyen d'une vsorte d'empâtement grammalioal qui tient de la poésie et du journà-

hdme. L'élément emphatique de notre style, ou plutôt de nos pensées, est un effet naturel du trouble qu'apporte la tradition dans des esprits intimidés ; sa partie sèche , abrégée et presque algébrique , vient de la nécessité où nous sommes de nous exprimer brièvement sur tant de sujets qui sollicitent à la fois notre attention (1).

Ainsi costumées , les idées de l'assemblée constituante, bien et di^ment absoutes, font de nouveau leur chemin.

La souveraineté populaire écrite et en action ; la liberté dans l'égalité de tous les droits; l'abo*lition de tous les privilèges de naissance (noa compris celui de la propriété foncière dont la division a été un des meilleurs résultats de la révolution française); la destruction des entraves de la pensée, de la conscience, de l'enseignement, de l'industrie ; l'adoucissement des lois pénales ; le suffrage des parties intéressées substitué au monopole privilégié, dans toutes les conjonctures où leur intervention est une garantie; voilà ce que nos pères ont accompli ou préparé. Depuis que les guerres civiles et européennes ont interroqapu leurs travaux , nou$

(i) L*êcole SainUSimonienne ajoute à ce langage équivoque , la couleur biblique et un peu béate des litres qu'elle imite , en même tempe qu'elle les étudie.

n'avons reproduit qu'une partie des hnutes pensées qui lejs dirigeaient, ,

Ainsi , notre éclectisme n'a pas seulement commenté des constitutions et des philosophies étrangères; nous vivons sur les principes et les lois proclamées par nos devanciers de 89, et fort souvent^ nos conceptions n'ont ni l'étendue ni la lucidité des sources où nous allons puiser. La philosophie delà restauration nous a divisés sur une foule de questions , qui autrefois étaient sagement résolues. Elle est malade elle-même de cette anarchie dont elle accuse la philosophie dû siècle précédent , car ce qu'il y a de progrès et d'harmonie dans notre nouveau r^me social , tient beaucoup plus aux conséquences morales et matériellesde la révolution française^ qu'à la bonne intelligence de nos publicistes.

Cependant, notre rôle ne se borne pas à l'éclectisme et au plagiat. Nous semblons appelés à nous occuper des classes pauvres , avec plus d'expérience que nos pères n'en pouvaient avoir. .

De graves changemens survenus dans la situation économicpie des principaux états européens, conmiencent à préoccuper sérieusement les esprits les plus routiniers.

Il y a cinquante ans, le système des douanes provinciales, des jurandes et maîtrises maintenait entre les diverses industries une sortè^

d^équilibre qu^on a bien fait de détruire , puis-' qu'il s'apposait à la liberté et aux progrès de» arts.

Après l'abolition de ces entraves^ le commerce ; et les fabriques ont appelé une population plu» nombreuse dans les ateliers; mais en même temps, la liberté nouvelle ramètie incessamment, dans chaque profession , le fléau du monopole , par le suicide inévitable d'une excessive concurrence , et cette même concurreuQe à la suite des. bénéfices momentané^ d'un monopole accidentellement établi. La juste proportion de Ijoffre à, la demande , est un état de bien être que les économistes ont vainement cherché à réaliser avec de meilleures lois de douanes. Le mal en effet, qui résulte de ce défaut de proportion , n'existe pas seulement de peuples à peuples; mais dans chaque état, entre toutes les industries aveuglément rivales les unes des autres.

En France, ce triste symptôme, qui devient de jour en jour plus dangereux^ est surtout remarquable depuis quelques années. L'instabilité des bénéfices provenant des divers emplois des capitaux, la baisse progressive des salaires, la misère physique et morale des ouvriers, voilà des souffrances qui tiennent moiiis aux crises passagères des révolutions qu'à notre prospérité même. Les progrès de la civilisation ne servent

qu'à le« faire sentir plus douloureusement. Il était naturel que les premiers essais pour soula* ger les malheureux qui souffrent le plus de cette anarchie industrielle vinssent de l'Angleterre, où les effets d une plus vaste concurrence industrielle se combinent avec les conséquences effroyables d'un régime aristocratique.

C'est là, en effet, qu'on a commencé à s'occuper d'une réforme radicale dans les relations des travailleurs, et l'économie de la société.

Les couvens où M. Owen réunit des ouvriers en communauté de biens , nous paraissent une manière de vivre contre nature. Le talent veut sa récompense aussi bien que le travail , et les capitaux doivent avoir un intérêt, de même que les Valeurs qu'ils représentent ont un prix ou un loyer. Cependant, M. Owen a l'honneur d'avoir donné l'exemple d'une entreprise pratique , ayant pour but de chercher un remède à la plus triste maladie du corps social. L'idée d'une association morale et industrielle est féconde; il ne s'agit que d'en trouver les moyens (i).

(i) Un Français . M. Ch. Fourrier, a conçu , dans le même intérêt, Jft théorie d'un nouveau régime sociétaire. H n'admet pœnt , comas IL Owea» régale répartition des revenus. Dans son plan d'flMOMaUon domestique et agricole, chaque sociétaire est rétribué en raison de ton intelligence, de son travail et de son capital. Cet auteur expose des pro-

Ce $uj«t d'observations que nous ne pouvam qu'indiquer est aussi nouveau qu'immense. Cek à force de mi3à:'ed et en même temps de civiiî^ 4M^tion y que les publicistes y sont amenés. Dana ]e siècle précédent^ d'autres habitudes ^ d'autres soins dispensaient de s en occuper, et l'on n'^aôBt pas encore astreint à de telles études par les fà-* tâles néeessites qui nous pressent. Mais aujour^ d'huiy il n'est plus permis de veiller à Taméliô^ ration dli sort des peuples , sans chercher sincèi^ rement eômmoit il serait possible de 1^ sous^ traire à des sbufTrances que les etpédiens connus de la politique ne guérirœtt jamais. £n un mot , le plus important problème d'économie sociale est maintenant celui-ci : Trouver par de nout- ▼eaux et libres arrangemens entre les travail^ leurs, les moyens de condlier l'intérêt individuel de chacun avec celui de tous, la plus libre exiÉsawm. des facultés individuelles avec le plus grand empire des passions sociales ou coUec*^ tives. De l'heureuse solution de ce problème dépend réqttilil»*e de l'offre et de la demande, de la production et de la consommation , et cette harmonie d'un autre ordre qui consisterait dans

tààh f(<M ^oiB n« poawiM «stwiiAer td, pour approfirter aox dWenef industries raptitade«aturell« de ceux, qui s'y IJTreiH.et pour en multiplier les produits, soit par une certaine «nlente économique , soit par l'attrait qtt'^é|ii9«tcrait^hMlM travaSleur àitm ses occupations*

Fassociation fraternelle de tous les membres d« l'état. £n toutes choses^ l'association substituée au monopole^ l'aristocratie naturelle à l'aristocratie factice^ voilà le but définitif de l'humanité. L'industrie , comme la science et l'état, attenkd sa constitution.

L'ancien Globe, ne s'est guère occupé de ces questions si graves que sous le point de vue des économistes qui constatent le mal sans chercher | 4e remède; car l'amélioration des lois de douanes, les bienfaits de l'enseignement élémentaire, la bonne assiette et l'utile emploi des impôts , les caisses d'épargnes et de prévoyance, tous ces recommandables soulageiiiens , n'atteignent pas ce qu'il y a de foncièrement désastreux dans lé morcellement et la lutte universelle de toutes les industries. C'est fort bien fait de signaler la tyrannique ignorance de l'ancienne législation des maîtrises , jurandes , douanes de provinces et d'état ; seulement cela ne dispense pas d'apprécier notre situation actuelle.

« Vous êtes les victimes prédestinées de la H maladie et de la faim , dit Malthus à ces mil- « lions de pauvres dont la douloureuse ago- « nie menace partout les états les plus civilisés; w vous devez mourir, attendu que la progres- « sion arithmétique des produits de vos travaux (( est nécessairement surpassée par la progrès-

w sion géométrique dès frmts de tos accouple- « mens. *) Cette hoMbie sehtefice n'est-elle pas plus logique et moins dérisoire que la fastueuse charité des philanthropes qui, dans l'intérêt de ces mourans de faim^ ne savent imaginer, rien de mieux que des maîtres d'écoles , des {»*isons morales et religieuses , des caisses d'épargnes, des soupes économiques et la prudence en amour? Et ils disent que les sciences morales sont achevées ! . . .

Les fondateurs de la religion Saint-Simonienne ont considéré à leur manière ces misères toujours croissantes , dévoilées avant eux par plusieurs économistes. En cela, ils ont initié leurs prosélytes de l'ancien Globe à des discussions plus étendues et aussi plus humaines que les analyses superficielles de la plupart des commentateurs d'Adaih Smith.

Mais une hiérarchie sacerdotale n*est pas plus propre à la progression de la science qu'à la rétribution de chacun selon ses œui^res. Cette personnalité théocratique est le vice incurable de la doctrine que nous exammons. Des hommes qui s'attribuent à eux-mêmes le double pouvoir de fixer la science et de répartir équitablement la richesse sociale , sont assurément plus ou moins étrangers aux vrais intérêts de ceux qu'ils se flattent de représenter, La justice

9$ d'une asiQci^tidn aç peut résulter 4'an mo&Orpole^ et risolement des intéFets ou des amourspropres est le premier obstacle à tous les genres de progrès.

I^a suppre^ipn de Ift propriété foncière exploitée dans l'intérêt. des classes oisives^ est un des principes de la nouvelle église. €omme elle admet pour en venir à bout des moyens de libre transaction, une sorte d'ordre légal progressifs ce sont ces moyens qu'il faudrait examiner avs^ le résultat final de $on hypothèse , que beaucoup de personnes prennent à tort pour un projet de «poliaitioii violen^te. Or, ces moy^is n ayant pa^ encore été essayés^ nous n'avons rien à en dire; si :ce n'est qu'en définitive ils mettraient la propriété foncière sous la pire des administrations, une royauté théocratique* En attendant, le gouvernement établi peut charger les succès^ sions de nouveaux impots, se substituer aux héritiers en ligne collatérale; s'il s'arrête là, la suppression de la propriété foncière ne sera encore qu'une inutile conjecture.

La diminution de l'intérêt des capitaux jusqu'à ce que la rapidité de leur circulation les rende gratuitement disponibles, est une autre hypothèse que les Saint-Simoniens conçoivent aus^i d'une &QOn pro|pressive et très4égale, par le pérfectionnen^Qt des ressources du crédit. ]Hous

8t avouons qu a moins d'attribuer aux capitaux la aajture snbtile de lelectricité ou de la lumière y nous ayons peine à conceroir comment ils iront trouver le travailleur, sans aucune espèce d'in-r térêt pour ceux qui s en de^aisissent* L'identité absolue du travail et du capital^ est pour nous un mystère , tout comme l'identité de^ la ma-^ tîère et de Dieè.

La sente ^ude qui soit pratique et tottt-À-4ai(: raisonnable à travers ces utopies économiques, a pour but les moyens de multipliar les ressources du crédit, par des^institutions qui le rendraient ^;ra4ueUem^nt plus fiicilé pour deux qui ^1 ont besoin»

M^is le se0ret de ces institutions n'est pas contenu d»ii» des dogmes, dans les intérêts peiv .sonnels d'une congrégation ou la discipline d'un couv€^nt« On ferait mieux de le chercher dans l'emploi de» penchans sociaux de l'humanité , considérés comme on ne l'a jamais fait jusqu'à oe jour , en l^ir lilwe et plein développement.

Il ne suffit pas d'établir , par l'histoire, que les ouvriers agricoles ayant successivement passé par la servitude , le servage et l'état des fermier», il est probable que la propriété foncière éprouvera de nouvelles modifications» L'essentiel serait démontrer par des expériences, de meilleurs arrangemens pour l'exploitation de la terre. C'est

également se payer d'une argumentation histo rique très-vaine, que d'attendre la auppressicm complète de l'intérêt des capitaux, parce qu'on a remarqué qu'ils circulaient plus facilement à mesure qu'on pouvait se les procurer à moindre prix. Cet effet n'a pas toujours lieu , et comme tous les prix augmentent dès que l'intérêt du capital diminue, il nous sembla que ce n'est pas cette diminution qui sera favorable à l'industrie, mais une circulation plus rapide et plus facile.

I Qùlmporte quiun certain nombre d'oisife de I profession obtienne ses jouissances parles mêmes I moyens qui assurent du repos à ceux qui se rc- I tirent honorablement d'une laborieuse carrière? I 11 y a beaucoup plus de profit à tirer parti du droit commun, qu'à s'acharner contre un privilège qu'on ne saurait comment remplacer ; car si des établissemens nouveaux offraient d'immenses avantages aux travailleurs , ils y entreraient de préférence à tout autre genre d'emploi , et ce privilège perdrait , dans la liberté commune , ce qu'il a de malfaisant. CesX ainsi que la division des propriétés par l'égale repartition des héritages, a plus contribué que la Convention et le comité de salut public à ruiner notre ancienne aristocratie.

L'émancipation des femmes ou leur interven-

tion dans les soins du sacerdoce , est uiie galanterie dont nous n'apercevons pas non plus l'utilité. Les progrés des femmes sont toujours subordonnés à ceux de leurs cheis. Trouvez les moyens de régénérer l'ordre social^ et par conséquent, l'éducation domestique, vous aurez des femmes dignes de vous , des compagnes , non des maîtresses ou des esclaves. Elles sentiront i leur dignité, quand vous aurez vous-mêmes \ l'intelligence d'une meilleure patrie. Nous nc\ pensons pas qu'elles soient appelées à reprendre \ le rôle très-peu imposant des pythonisses ; mais \ nous croyons que leur graiideur morale dépend / tout naturellement de la vôtre.

Page 1