‹ Documents pour servir à l'histoire des conspirations, des partis et des sectesChapitre 24 sur 67 · LE DUC DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

LE DUC DE BORDEAUX

La république , un prince de Race toute nouvelle et l'héritier de Napoléon exclus, venait le duc de Bordeaux.

Les avantages de ce choix étaient évidens. Ce choix éloignait toute crainte de guerre civile et étrangère. Pendant la minorité de Henri V, les droits populaires auraient pris sans danger, à l'abri de la légitimité, leur éxtention naturelle, tandis que ces mêmes droits étendus sous la faible monarchie élective, nous peuvent précipiter. Le sceptre du jeune Henri, soutenu des mains de la jeune France, eût mieux valu pour le repos de cette France , pour le bonheur même de celui qui règne, qu'une couronne entortillée à un pavé et lancée d'une fenêtre; couronne trop légère si elle se sépare de son poids, trop pesante si elle y reste attachée. Il est certain que personne ne voulait le 26 juillet l'ouvrage duayj qu^on eût poussé le 26 des cris de joie si Ton eût accordé le retrait des ordonnances , le changement du ministère et les améliorations, suite inévitable de ce changement. Le 5o on ne se contentait plus de deux abdications, et l'on disait à un enfant innocent: « Si ce n'est toi, c'est donc ton père. » Il pouvait répondre : « Je n'en ai point. » Il y a eu surprise; on a pris un élan trop fort : on a franchi un trop large espace : le terrain sur lequel on se trouve maintenant , n'est qu'un écueil ; on n'a sauté qu'entre deux abîmes.

Quand je dis que personne , à Texception peutêti-e de quelques hommes pleins de feu et de nobles sentimens , mais peu expérimentés , ne voulait le 26 ce qui arriva le 27 , je n'avance rien qu'on ne sache et dont je n'aie par devers moi la preuve à offrir. Le peuple m emporta vainqueur dans ses bras aux barricades , comme l'a dit un grand poète. Cette foule composée de jeunes gens qu-ai>imait leur triomphe , criait , viife la Charte ! Plusieurs fois je répondis : (( Oui , Messieurs , vice la Charte et vii^e le roi! » Je ne fus point plongé dans la mer comme le singe que le dauphin avait recueilli en croyant sauver un homme. On ne voyait en moi que le défenseur delà liberté de la presse; on me payait de quelques sacrifices. J'avais autrefois rencontré dans les rues de Paris nos premiers révolutionnaires : sans forme de procès , ils auraient mis un aristocrate à la lanterne , et ne ressemblaient en rien à ces enfans de la vraie liberté qui conduisaient un royaliste à la Chambre Jiéréditaire. Ceux-ci étaient de jeunes soldats s' efforçant d'embellir la victoire par tout ce que l'honneur ajoute de générosité au courage. Ça se passait le 29 : si tout le monde eût fait son devoir, il était encore temps de concilier les intérêts : je me tais à présent ; je ne me tairai pas toujours. Il ne m'est resté de cette journée , à moi si glorieuse, que les sentimens d'une reconnaissance éternelle et les beaux vers dans lesquels M. de Béranger a célébré levénement qui couronne ma vie politique.

En vain on a dit que Tadoption de l'enfant était

impossible^ que les masses populaires le rejetaient, que les prolétaires auraient égorgé les propriétaires, les serviteurs leurs maîtres, les ouvriers leurs chefs d'ateliers, et tant d'autres belles choses répétée» alors par la. prudence.

Rien de tout cela ne serait arrivé : rarmée, les populations des campagnes et des villes n'auraient pas bougé. Proclamé par le gouvernement , avec les changemens nécessaires à la Charte, Henri V eût été reconnu dans toute la France. La garde natio-r nale de Paris aurait mis fin à toute république improvisée ; l'ami de Washington n'aurait pas soutenu un essai infructueux; car dans cette circonstance un rôle plus beau et plus digne de sa renommée l'attendait. Une troupe de trembleurs, quelques affama ambitieux, ont trompé la générosité de Louis-Philippe ; il a cru sauver la France d'un danger qu'elle ne courait pas ; il s'est jeté dans la royauté pour nous racheter d'une anarchie qui n'était que dans l'esprit des poltrons. Si Philippe se fût obstiné à rester simple citoyen , Henri V était sur le trône en dépit des efiarés , lesquels voyaient pourtant à travers leur peur, si elle triomphait, honneurs, pensions et places.

Si la légitimité n'était rien ; si ce n'était rien de bannir un enfant; si la France entière ne voulait plus de la branche aînée des Bourbons, comment se fait-il que plus d'un quart des départemens soient par vous-mêmes réputés carlistes ^ sans parler.de tous les individus carlistes qui existent dans les autres dépai'temens? comment se fait-ilque l'on soit

obligé de surveiller le midi avec 3o,oôo hommes , la Bretagne et la Vendée ave<; 5o,ooo, comme la Belgique; d'une part pour faire un roi anglais ^ de l'autre pour défaire un roi français? comment se fait-il que sur i3o,ooo électeurs inscrits, il ne s'en soit présenté pour voter que 80,000? Des villes de •120,000 âmes, comme Marseille, ont vu des députés nommés par 38 voix; à Bordeaux, lors de la dernière élection , sur 5oo électeurs , 1 5o seuleipent ont paru au collège ; 74 suffrages ont suffi pour donner un mandataire à une ville qui a de si grands intérêts à défendre. Comment se fait -il qu'on ait violemment retranché 96 pairs à la Chambre héréditaire , et que Sa autres aient dénié l'hommage? comment se fait-il que dans la Chambre des députés, où cependant le mouvement s'était établi , plusieurs membres aient refusé le serment, et que d'autrea ne l'aient prononcé qu'avec des réserves et des explications? comment se fait-il qu'un si grand nombre de magistrats aient encore refusé le même serment? comment se fait-il qu'on ait destitué presque tous les juges de paix? comment se fait-il que tant de préfets, tant de sous-préfets, tant d'administrateurs de toutes les sortes, grands et petits, aient été renvoyés pour leur opinion, et que nonobstant ces épurations, oii soutienne que les administrations sont encore remplies de carlistes? comment se fkit-il que des corps militaires tout entiers aient été cassés^ que tant d'officiers aient donné leur démission? comment se fait-il que les élections municipales, dans une notable partie de

la France , aient été suspendues , de crainte de voir arriver des carlistes ? comment se fait-il qu en plusieurs lieux la même frayeur ait arrêté l'organisation des gardes nationales? Pouvez-vous dire qu'une opinion que vous attribuez vous-mêmes à plusieurs millions d'individus n'ait aucune racine? Pouvezvous être reçus à soutenir que cette opinion ne doit pas être comptée, pesée; qu'elle doit être comprimée y enchaînée , vous qui avez admis la souveraineté du peuple, conséquemmeht l'indépendance de l'opinion et du vote de chaque Français?

L'œuvre a été consommée ^ Henri V a été banni ; mais où sont les pouvoirs de la société , et qui les pourrait ^rétablir? La légitimité était le seul point d'arrêt sur la pente rapide où la société est placée : la légitimité détruite, à quel tronc attachez-vous les parties dont se compose le corps social ? Qu'estce aujourd'hui que d'être préfet, directeur-général, ministre, maréchal de France, et même roi? Toutes les autorités sont dégradées , et la liberté ne se sauve qu'en se traînant dans un reste de raison individuelle. L'attaque à la propriété ne tardera pas : en tout pays^ la propriété a succombé avec l'hérédité de la couronne: cette hérédité est la plus grande des propriétés; quand elle est envahie, toutes les autres propriétés sont menacées. Lesélémens ne s'agglomèrent que lorsqu'ils sont homogènes : si la royauté peut être maniée et remaniée^ divisée et subdivisée, il n'y a aucune raison pour que la propriété (qui est aussi une royauté ou une souve-

raineté) ne soit maniée et remaniée, divisée et subdivisée.

La société ne périt point, mais les sociétés périssent : nos lumières seront transmises à la postérité et profiteront au genre humain; mais il est possible que nous-mêmes, comme nation, entrions dans les jours de notre décrépitude. Tout parait, usé : arts, littérature, mœurs, passions, tout se détériore. Les plus nobles délassemens sont remplacés par des spectacles grossiers; si l'on pouvait faire renaître les gladiateurs, ils obtiendraient un succès que n'ont plus les chefs-d'œuvre de Voltaire, de Racine, de Corneille et de Molière : la Grèce aussi déserta Eschyle, Sophocle^ Euripide etMénandre, pour les pantomimes des carrefours et les chevaux du cirque. En politique, même aberration : on a vu la liberté dans la forme républicaine sous la Convention J on l'a vue dans la forme monarchique sous la légitimité; on a joui du despotisme sous la gloire ; on n'a pu se tenir à rien. On ne croit plus ni à la liberté, ni à la tyrannie^ ou plutôt l'une et l'autre ne semblent plus possibles. La pire des périodes que nous ayions parcourues , semble être celle où nous sommes, parce que l'anarchie règne dans la raison, la morale et l'intelligence. L'existence des nations est plus longue que celle des individus : un homme paralytique reste quelquefois étendu sur sa couche plusieurs années avant de disparaître ; une nation infirme demeure long - temps sur son lit avant d'expirer. Tout le monde dit en parlant de ce qui est; « Cela ne peut pas aller comme cela, »

L'assertion serait juste , s'il s'agissait de la vie; mais si ce que Ton prend pour la vie est l'agonie, une lente gangrène, cela va , parce que le dernier moment n'est pas arrivé: le Bas -Empire mît quatre siècles à mourir.

Dans une société morbitîque, les formes transi-* toires du gouvernement ont aussi , comme cette société même , une sorte de végétation animale entre l'être et le néant. La difficulté d'avenir que nous éprouvons, l'absence de tout, l'essai malheureux de tout, la dégénération de tous les caractères, la résistance molle de toutes les existences qui souhaitent rester comme elles sont dans l'horreur du plus petit mouvement , sont des misères de nature à prolonger notre état politique au-delà de sa force naturelle : différens maux se neutralisent, La misère du pouvoir sera pour lui peut-être une cause même de durée : on ne l'attaquera pas parce qu'il n'est rien ; on n'y pensera plus; on oublie ce qu'on méprise. Puis viennent les accidens qui donnent un tour inattendu aux affaires; on en entrevoit aujourd'hui trois ou quatre dont l'effet serait immédiat.

Les quarante années de la révolution française se sont divisées en trois parts, d'une longueur à peu près égale : la république, avec ses phases successives, a traversé dix ans; l'empire, onze; là restauration, seize. Il paraîtrait donc que la vitalité politique des Français, depuis qu'ils font et défont leur gouvernement, ne dépasse guère un demi-quart de siècle. L'ordre actuel, dans sa meilleure chance et non régénéré par quelque accident, ne rampera

pas «i loin. Les hommes à théories, à intérêts, à sermens, peuvent donc étabUr leur calcul sur ces données, et chercher d'avance des raisons pour insulter à terre la monarchie qu'ils encensent debout. Quoi qu'il en soit , ceux qui se trouvaient dans le mouvement en juillet, ne se crurent devoir arrêter ni à la république, ni au changement total de Race, ni à la légitimité du duc de Reichstadt, ni à celle du duc de Bordeaux : force fiit d'en venir à ce qui existe.

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