CONCLUSION
La pensée dominante de cet écrit s'y révèle à chaque page , à chaque ligne, à chaque mot ; mais un lecteur attentif se sera sans doute aperçu que je taisais quelque chose; que j'évitais ou que j'ignorais l'objection avec laquelle on croit renverser mon système.
Je n'ai ni ignoré ni évité cette objection , j'en ai seulement réservé l'examen pour la conclusion de ma plaidoirie.
On dit :
« Entre les cinq partis que , selon vous , on pou- (( vaît prendre après les journées de juillet , vous « auriez voulu qu'on adoptât celui de la légitimité : « pure rêverie. Garder votre Henri V avec les prêtres, (< la congrégation, les jésuite^, la cour, les gentils- « hommes ordinaires et extraordinaires, les officiers « de la bouche et du gobelet , les cuisiniers , les mec< nins , les chasses éternelles ^ l'étiquette et les face vcurs d'antichambre , c'est ce que la nation ne f( voulait plus , c*est ce qu'elle ne voudra jamais. Ls^
(( prolongation de ces abus aurait amené une révo- (( lution plus sanglante et plus terrible que ôelle de (c juillet. Le malheur a-t-il éclairé ceux que vous (( défendez? Voyez auprès de cet enfant, votre chi- « mère , ces mêmes hommes qui l'ont perdu ^ et qui (( lui soufflent les mêmes préjugés; ces hommes qui « l'endoctrinent du droit divin et lui prêchent Fab- « solutisme ; ces hommes qui finiront par en faire (( ou un crétin ou un fenatique, ou un prince impie « et débauché; car un mal produit souvent un mal « contraire. »
Chose étrange et curieuse! L'éducation des deuà; cousins est précisénpient ce qui met le plus grand obstacle à leurs prétentions respectives. Mais le duc de Reichstadt est un homme , le duc de Bordeaux un enfant; on peut amender dans celui-ci ce qu'on ne saura,it plus corriger dans celui-là.
Si Henri V nous fût demeuré après les journées de juillet, le château avec toutes ses superfétation^, n'aurait pas été possible, encore bien moins l'éducation qu'on réprouve. Mais le jugement porté sur les hommes qui environnent le royal élève est trop général et trop rigoureux: Quelques-uns de ces hom^ mes ne sont point étrangers aux lumières et aux opinions de leur siècle; ils ont autant de mérite et de modération qu'ils ont de fidélité. Celui même qui marche à leur tête est un militaire de probité et de religion : c'est beaucoup d'avoir mis au fond du cœur d'un enfant les yertus; il sera plus aisé d'élever en-suite les idées sur cette base solide. D'après des rapports unifornies et authentiques, cet enfant annonce
un mélange heureux d'esprit et de bonté. N'est-ce rien enéore pour son éducation que les malheurs dotit sîon berceau est environné ? N'est-ce rien que ce chef-d'œuvre de l'adversité, la fille de Louis XVI, la compagne et la sœur de Louis XVII ^ placée au berceau de Henri V, comme un tableau sacré suspendu devant un autel ? .
Néanmoins, si vous critiquez cette éducation, qui vou$ assure que le plan n'en sera pas modifié , que l'on ne se mettra pas en mesure de recueillir les éveiltualifés de l'avenir, après avoir laissé échapper un présent rempli des plus nmgnifiques certitudes?
J'ai dit des vérités aux hommes de la France; oserai-je prendre en finissant la respectueuse liberté d'adresser quelques paroles aux hommes de l'exil? Ils sont rentrés dans la douleur comme dans le sein de leur mère : le malheur, séduction dont j'ai peine àine défendre, me semble avoir toujours raison; je crains de blesser son autorité sainte et la majesté qu'il ajoute à des grandeurs insultées qui désormais n'ont plus que moi pour flaitteur. Mais je surmonterai ma faiblesse; je m'efforcerai de faire entendre un langage qui, dans un jour d'infortune, pourrait préparer une espérance à ma patrie.
L'éducation d'un prince doit être en rapport avec la forme du gouvernement et les mœurs de son pays. Or il n'y a en France ni chevalerie, ni chevaliers, ni soldats de l'oriflamme, ni gentilshommes bardés de fer, prêts à marcher à la suite du panache blanc. Il y a un peuple qui n'est plus le peuple d'autrefois. Un peuple qui, changé par les siècles, n'a plus les an-
ciennes habitudes et les antiques mœurs de ses pères. Qu'on déplore ou qu'on glorifie les transformations sociales advenues ^ il faut prendre la nation telle qu'elle est, les faits tels qu'ils sont, entrer dans l'esprit de son temps , afin d'avwr action sur cet esprit.
Tout est dans la main de Dieu, excepté le passé qui, une fois tombé de cette main puissante, n'y rentre plus.
On veut aujourd'hui une monarchie de raison et non de sentiment, f^e monarque qui a le plus de chances de maintenir en France l'ordre et la liberté, est celui auquel tôt ou tard la couronne sera dévolue. Si l'on ne voit dans Henri V que le chef d'une petite faction, qu'une pagode sainte dont les droits sont réputés antéiieurs et supérieurs à ceux du peuple; qu'un enfant revendiquant un sceptre par la seule raison qu il est fils de son père, c'en est fait de lui. La légitimité est une religion dont la foi est morte ; cette religion serait encore la meilleure sanction des droits de la nation, en ce qu'elle communique à ces droits quelque chose d'historique et de traditionnel, de fort et de sacré, mais elle ne tire plus son pouvoir d'elle-même.
Quelques faux amis d*une jeune mère, pleine de charme, d'infortune et de courage, disent parfois que Henri IV a recouvré son trône le haubert sur le dos, les houzeaux aux jambes, etl'ép^ au poing; que si dans la politique on faisait sans cesse intervenir la morale rigoureuse, rien ne serait possible pour les honnêtes gens, tandis que les méebans, moins scrupuleux, triompheraient toujours.
A cela je réponds qu'au temps où nous vivons il n'y peut avoir que dea guerres civiles entre des idées et des opinions diverses : les plus fortes et les mieux conduites tueront les autres çt régneront.
L'exemple tiré du Béarnais n'est pas applicable à l'époque où nous sommes : les discordes religieuses avaient désolé là France long-temps avant que Henri IV combattît pour le sceptre que lui laissait Henri UI. Placé à la tête du parti protestant, élevé sous la tente, n'ayant jamais quitté le sol natal ^ il était général et soldat lorsque la couronne lui échut; il ne vint donc point dans sa propre cause troubler un peuple paisible ; loin de diviser les Français, il les réunit; il mit fia, en montant sur le trône, àqua* rante années de guerres civiles. • ,
Les notions sociales n'étaient pas d'ailleurs ce qu'elles sont aujourd'hui. La civilisation était beau-? coup moins avancée; ce qui ne choquait personne dans un temps où les libertés et les lumières n'é-r taient pas le partage de tou^, serait insensé, odieux et criminel aujourd'hui.
Quant à la Vendée, dont on cite l'héroïque dévouement, on commet à ce sujet une autre erreur. La Vendée, frappée de lois d'exception, deviendrait un colosse auprès duquel ceux qui la calomnient* aujourd'hui, seraient de bien petits garçons : le général Lamarqu^ en a parlé en ennCTfïi généreux et en homme qui se connaît en courage. La Vendée inactive et silencieuse, demeure comme une preuve vivante que l'opinion attachée au pouvoir d'aujourd'hui n'est pas l'opinion générale de la France, Mais
la Vendée précipitée sans être attaquée dans tlne guerre civile^ verserait en vain son sang. Lorsqu'elle était dans toute sa puissance, a-t-elle transporté Louis XVII de la tour du Temple au château de Versailles? Ce qu'elle n'a pu faire pour l'orphelin captif, le pourrait - elle pour l'orphelin banni ? Ces combats de laboureurs, que Bonaparte appelait des combats de géants, ces neuf cent mille hommes égorgés, n'ont consacré qu'un immortel , mais inu-* tile sacrifice.
Faudrait -il compter sur les armées étrangères? L'Europe n'a jamais voulu rétablir en France la famille déchue: au congrès de Châtillon, il n'était pas question d'appeler Louis XVIII; après la bataille de Waterloo , il était question de l'exclure ; ce fiit f)àr une nécessité politique que l'autorité revint aux enfans de saint Louis. Si l'Europe prenait aujourd'hui les armes contre nôUs; si par malheur elle se servait du duc de Bordeaux , ce nom ne serait que le voile des projets les plus sinistres. L'Europe victorieuse exigerait le démembrement de la patrie de Henri V, et la perte de toutes les libertés nationales. Mes yeux ne verront point ce jour; il me resterait, j'espère , encore assez de force pour mourir dans les rangs de mes concitoyens; mais avant de tomber, j'aurais combattu l'étranger, eût-il apporté dans ses bras le dernier rejeton de cette race à qui je dévoue ma vie.
Je ne sais qu'un moyen de ramener au foyer paternel l'enfant voyageur égaré sur la terre, la volonté des Français; l'accord du peuple et des pouvoirs de
Fétat. Si le deuil ne pouvait sortir de la Fmnce ; si^ fatiguée d'errer de système en système^ de gouvernement en gouvernement ; si, trompée dans tous ses essais/ forclose de toutes ses espérances , elle n'apercevait de port de salut qu^au tr6ne légitime , alors }e banni reviendrait, sans avoir coûté une larme et une liberté à sa patrie, roi déjà dans les. cœurs par ses infortunes et son innocence. La mère de cette tendre victime ne peut assurer, mais elle peut préparer cet avenir, en dirigeant l'éducation de son fils.
Arrivera sans doute le moment où l'cM^helm sortira de ice château des Stuarts, asile de mauvais augure^ qui semble étendre l'ombre de la fatalité sur sa jeunesse : le dernier né du Béhamais d(Ht se mêler aux enfims de son âge, aller aux écoles publiques, apprendre tout ce que l'on sait aujourd'hui. Qu'il devienne le jeune homme le plus éclairé de son temps ; (|u'il soit au niveau des scieiKes de l'époque ; qu'il joigne aux vertus d'un chrétien du siècle de saint Louis les lumières d'un chrétien de notre siècle. Que des voyages l'instruisent des mceurs et des lois; qu'il ait traversé les mers, comparé les institutions et les gouvememens, les peuples libres et les peuples esclaves; que, simple soldat, s'il en trouve l'occasion à l'étranger, il s'expose aux périls de la guerre ; car on n'est point apte à régner siir des Français sans avoir entendu siffler le boulet. Alors on aura fait pour lui ce qu'humainement parlant on peut faire. Mais, surtout, gardez-vous de le nourrir dans les idées du droit invincible; loin de le flatter de
remonter au rang de ses pères ^ préparez-le à n'y remonter jamais ; élevez-le pour être homme, non pour être roi : là sont ses meilleures chances.
Enfin si la Providence inclinait vers lui la volonté des Français, il ne doit reparaître au milieu d'eux que comme le premier citoyen, sans garde, sans cour, sincère ami des institutions qu'il aurait jurées. Afin d'éviter toute réclamation, je voudrai^ que le peuple fût consulté, que le suffrage universel remît la couronne à l'enfant de Robert-le-Fort; espèce de sacre politique qui précéderait, sans l'exclure, le sacre religieux. Aux deux bouts de la lignée se trouverait ainsi l'élection des Francs et des Français.
C'est assez : quel que soit le conseil de Dieu , il restera au candidat de ma tendre et pieuse fidélité , une majesté des âges que le^ hommes ne lui peuvent ravir. Mille ans noués à sa jeune tête, le pareront toujours d'une potnpe au-<lessus de celle de tous les monarques. Si dans la condition privée il porte bien ce diadème de jours, de souvenirs et de gloire ; si sa main soulève sans effort ce sceptre du temps que lui ont légué ses aïeux, quel empire pourrait-il regretter? Dans la transformation sociale qui s'opère, le duc de Bordeaux ne serait p^ut-être rien sur le trône; hors du trône, le trtote-septième descendant de Huges-Capet, l'héritier de Philippe-Auguste, de saint Louis, de Charles Y, de Louis XII, de François P% de Henri IV, de Louis XIV et de Louis XVL est le roi des siècles, le passé couronné vivant au milieu de l'avenir.
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fraction du l>anni$8emeiit, et il est obligé de dire que le législateur, dans de hautes circonstances, voit toutes les combinaisons rentrer dans son domaine parce que le salué du peuple est la suprême loi. D'un autre côté il déclare que si, oubliant la clémence d^un grand peuple, ils venaient (les princes déchus) proi^oquer à la guerre cis^de et tramer des complots , dégradés de leur dignité, dépouillés de leur puissance , ils TOMBERAIENT COMME UN ACCUSE VULGAIRE SOUS l'action ORDINAIRE DES LOIS»
Il résulte de ces deux réserres qu'en supprimant la peine de mort en apparence, on la laisse revenir par deux voies: la législature et les tribunaux ordinaires.
Nous le savions tous : dies princes dépouillés de leur puissance peuvent être traînés à l'échafaud comme des accusés vulgaires. Si la, famille déchue venait /irow^w^r à la guerre cii^ile et tramer des complots^ elle tomberait sous l'action ordinaire des lois. Qui de nous ignore que les princes malheureux provoquent toujours à la guerre civile et trament toujours des complots? M. le rapporteur a trop jugé des autres par sa candeur. Dieu préserve les exilés en changeant d*exil, d'être jamais jetés sur les côtes de France! On ne manquerait pas de témoins pour accuser devant la justice la famille naufragée d'avoir conspiré avec les vents : l'adversité n'obtient point de pardon; le droit de grâce ne s'étend pas jusqu'à ce crime. Je ne ferai donc point de carton pour les pages où j'examine les conséquences de la
peine de im>rt^ puisqu'elle ^demeure cajchée au fond de la loi : le jiom est effacé^ la chose reste. D'ailleurs les Chambres u'ont pas prononcé,, et les débats peuvent amener une çonçliji^on . difierente de celle de ktcommisaion.
Je conviens que les législateurs sont placés dans un labyrinthe inextricable. Comment prononcer un bannissement qui n'est qu'une simple déclarer tion, et comment ajouter une pénalité à la rupture du ban? Comment vouloir et ne pas vouloir, punir et ne pas punir, laisser en paix les fauteurs et adhérens de la famille déchue , et ne rien faire contre cette famille si les flots la poussait dans nos ports? Il est évident qu'il n'y a qu'un parti à prendre : rejeter une loi qui ne peut être qu'atroce ou inconséquente. C'est ce rejet qtie je sollicite.
Et pourquoi envelopper les Bonapartes dans la destinée des Bourbons? pourquoi frapper du même cbup ce qui depuis vingt ans nous a donné gloire et liberté? pourquoi interdire l'entrée de la France aux parens du dominateur de l'Europe et l'ouvrir à ses cendres ? Les dernières sont bien plus à craindre, leur conspiration bien plus redoutable à la monarchie nouvelle que le retour et les complots supposés de quelques individus arrachés à l'exil : elles s'agiteront à chaque anniversaire de leurs vie- ' toires; tous les jours, sous leur colonne, elles diront à la quasi-légitimité passante : « Qu'as-tu fait de l'honneur français? »
Par un hasard singulier en défendant les Bour-
bons y j'ai défendu les Bonapartes , sans me douter que cette dernière famille serait attaquée. Heureux si cet écrit eierçait quekfué influence sur la législature y si on laissait^ comiâe je le demande, tes héritiers de Henri IV et de Napoléon libres de reroir leur patrie !