‹ Documents pour servir à l'histoire des conspirations, des partis et des sectesChapitre 60 sur 67 · LE NOUVEAU PETIT POUCET · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU PETIT POUCET

CONTE TRADUIT DE l' ARABE.

(N.iOi.tS octobre ïSn.)

Il était une fois un grand pays bien loin ! bien loin ! bien loin! qu'on appelait VIle-des-Dupes, Dains cette île régnait un prince avare, hypocrite et méchant, qui avait les é^^aules larges , des mains longues , les doigts crochus et la tèle en poire, ornée d'un énorme faut* toupet. L'appétit de ce monarque était tel, qu'il man* gëait à lui seul plus que cent mille de ses sujets. Sur^ nommé l'ogre gros, gras et bête, parce qu'il était tout cela; il mettait son bonheur à mentir, si^ jouissance à

tromper, et sa passion dominante était un amour excessif de l'or. Il en voulait à tout prix^il en demandait sans cesse et en prenait partout oà il y en avait.

Les pauvres dupes avaient beau faire , gros, gras et bète avait si bien endoctriné les niais, et c'étaient les plus.influens du pays, que le peuple payait toujours. On . s'étonnera peut-être que les dupes se soient laissé manger ainsi la laine sur le dos; mais c'est qtie les dupes étaient véritablement de drôles de gens; pour peu qu'on leur parlât d'ordre, ils couraient aux armes et sabraient tout ce qui se présentait devant eux; proclamait-on la liberté, vite ils soutenaient le despotisme. Prononçait-on le mot économie, oh! alors ils payaient payaient, payaient, c'était un charme. Toutefois, le moment arriva ou gros, gras et bète ne se trouva pas encore satisfait. Toutes les nuits il se creusait le cerveau pour découvrir un nouveau moyen d'enfler ses coffres forts. Peine inutile, soins superflus, ses inspirations ne produisaient rien, absolument rien. Il commençait déjà à sç désespérer lorsque la princesse Athalathala lui révêla Texistence d'un être extraordinaire si petit, si petit, enfin c'était un tiers d'homme qu'on avait surnommé le petit Poucet du siècle.

Ce petit coquin était d'une ^dresse extrême ; il écrivait comme un ange et surtout calculait d'une manière bien remarquable. U prouvait, quand il le voulait, que deux et deux faisaiant quinze lorsqu'il payait, et que quatre et quatre ne faisaient plus que trois lorsqu'il recevait. Son talent était grand, comme on voit. Il n'était pourtant pasétonnant,car son père , qui dans le pays avait la réputation de plumer les poules de ses voisins sans les faire crier, lui avait légué une plume de pie enchantée avec laquelle on pouvait, dans de certaines circonstances, faire la queue aux zéros sans que cela parût; et dans d'autres, ne laisser subsister que les dixaines.En apprenant cette bonne nouvelle, gros, gras et bête sauta de joie, lui qui ne sautait jamais. Où est le petit Poucet? Qu'on aille le chercher, le petit Poucet, s'écria-t-il ! Que toute ma cour se mette à larecherche du petit Poucet. Je le veux, je l'ordonne!

Bientôt tout le palais fut en mouvement. On courut, on se heurta, la confusion fut à son comble. C'est à qui trouverait et amènerait le petit Poucet. Un fin matois, qui

déjà avait exploité trois dynasties, l'apôtre biea-aimé des intelligibles, le grand maître des avale tout cru, partit le premier, guidé par son instinct, et futdroit à la niche du petit Poucet. Il le trouva caché derrière une gazette de ce temps-là (car alors il y avait des journaux là-bas comme nous eu avons ici aujourd'hui). L'affaire iTut arrangée; il mit le petit Poucet dans sa manche et rentra triomphant au palais. Le voila, le voila! s'écrièrent tous les. courtisans. C'est Guizotrotin qui l'a trouvé. Lé roi sera riche, la princesse Athalathala sera riche, nous serons tous riches. Il est aisé de se figurer lajoiede tous ces videurs de gousset. Gros, gras et bête ne fut pas le dernier à se frotter les mains. Allons, dit>il, petit eur chanteur, qu'on se mette à l'œuvre à l'instant, et que mes coffres s'emplissent. Il dit, et le petit Poucet fit appeler tous les niais de l'Ile-des-Dupes. On n'a pas oublié qu'ils étaient les hommes d'état les plus influons du pays. Us n'eurent garde de manquer à l'appel. Aussi ^tous furent préseas.

Le petit Poucet qu'on avait placé debout sur un tréteau ( des méchans du pays affirmaient que c'était bien là sa place ) , tint à peu près ce discours à messieurs les niais: Hommes sensibles et compatissans, votre mission est dé prouver à notre roi que l'Ile-des-Dupes est la plus ridie contrée de l'univers. Rappelez au peuple, que vous représentez si bien, que le f^uit de son travail doit être pour nous; que plus nous mangeons, plus il doit s'engraisser, et que sa richesse et son bien être seront d'autant plus grands qu'il paiera plus d'impôts. Allez, je n'ai plus rien à vous dire. C'est à l'empressement' que vous mettrez à puiser dans la bourse d'autrui que le roi gros, grasi et bête reconnaîtra votre dévoûment à son auguste personne. A peine eut-il prononcé ces mots, que de toutes parts on cria ; Vive gros ^ gras et bête ! Vive jle petit Poucçt! Depuis cette époque, les pauvres dupes ont maigri à faire peur, cela est vrai, mais en revanche , tous les courtisans sont devenus aussi gros, aussi gras, aussi bêtes que le roi. Quant au petit Poucet, il s'est bien arrondi aussi, il a eu quelquefois des frayeurs mortelles; mais dès qu'il entendait le peuple demander du pain, il se cachait dans le faux toupet de gros, gras et bête, où il est probablement encore, si toutefois il n'çst pas mort. Quelques-uns assurent

que ses espiègleries lui ont valu beaucoup d'écus et de grands honneurs; d'autres prétendent au contraire que gros, gras et bête est allé rejoindre son père en passant par le même chemin, ce qui lui aurait donné une courbature telle, qu'il en serait demeuré toutà-fait impuissant. Que quant au petit Poucet, il aurait été allongé jusqu'au niveau des autres habitans, dans un moment où tous les hommes devaient être égaux. Nous pouvons assurer qu'on s'est contenté tout bonnement de les enfermer. Et depuis cette époque, l'ogre et le petit Poucet vivent en bonne intelligence, dans une cage placée au juste-milieu de l'île, où les habitans peuvent aller les voir pour deux sous.

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