‹ Documents pour une biographie complète de Jean-Baptiste-Amdré GodinChapitre 19 sur 36 · fr · texte numérisé non relu

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ToUnx:

P* Observation : Consulté 5 fois, le suffrage alloue finalement aux 63 employés qui nous occupent 8.330 fr. 80 de rétributions mensuelles au lieu de 9.066 fr. 12 touchés en mai par les intéressés*

£• Observation : Aux 1% 2« et 3* catégories d'employés comprenant ensemble 16 titulaires, lesquels avaient touché en mai 3.907 fr. 40 le suffrage retranche 2.077 fr. 90, plus de la moitié des appointements ; pas un seul des employés de ces trois catégories n'échappe à une appréciation en déchéance. Nous reviendrons sur ce point.

3* Observation : Aux 4% 5« et 6* catégories comprenant ensemble 47 titulaires lesquels avaient touché ensemble 5.158 fr. 72, en mai, le suffrage ajoute L342 fr. 58 soit, un peu plus du quart.

4° Observation. Prononcé du suffrage en chacune des catégories prise séparément :

1'% réduction des quatre cinquièmes d'appointements

2«, réduction de plus de moitié ;

3«, réduction d'un peu plus du quart ;

4®, ajoute de près d'un sixième ;

5e, ajoute de près de moitié ;

6e (comprenant deux apprentis), appointements à peu près doublés.

Classés d'après les moyennes finales d'allocations extraites des cinq essais les 63 employés qui nous occupent se présentent comme suit : (1)

Les trois titulaires de l^ catégorie se trouvent aux 25*, 51e et 61e rangs. La dernière place au plus hautement appointé. (Le sujet sera repris plus loin.)

Les quatre titulaires de 2* catégorie se trouvent aux 1er, 48e, 56e et 60e rangs ; le 56e rang étant occupé à la fois par un titulaire de 250 fr. d'appointements mensuels et par un apprenti rémunéré 20 fr. A chacun d'eux le suffrage avait alloué une moyenne finale

(1) Nota : Deux cas d'égalité de moyenne finale d'allocation aux 81, et 56* rangs ramènent à 61 au lieu de 63 le dernier chiffre de classement.

de 6 fp. 19, somme représentative de 61 fr. 90 d'appointements.

Les neuf titulaires de 3® catégorie occupent les 5«, 22e, 30e, 3ie, 35e, 40c, 44«, 45e, 57e rangs. Le 31e étant occupé en outre par un employé de 4e catégorie ; chacun des titulaires du 31e rang ayant bénéficié d'une même moyenne finale d'allocation : 13 fr. 99.

Dans la première moitié des rangs : (30 sur 61) passent 19 employés de 4e catégorie (sur 29) et 6 (sur 16) de 5^ catégorie. Les deux apprentis sont classés 56e et 58e.

Les employés que nous avons représentés ci-dessus par des signes alphabétiques se retrouvent au nombre de 18 parmi les 63 qui nous occupent. (Les sept autres n'ont pas figuré dans les cinq essais). Sur ces 18 il en est 13 (12 de la 4e catégorie et 1 de la 3e) qui passent dans la l^^e moitié du classement avec les chiflTres 3e, 5e, 7% 9% 10e, lie, 12% 14e, 16e, 20^ 23e, 27e 29e ; les cinq restants (4 de la 4* catégorie, 1 de la 3*) sont classés :

La démarcation si nette établie par les cinq consultations du suff*rage entre, d'une part, les l'e, 2* et 3* catégories d'employés, toutes trois appréciées en déchéance ; d'autre part, les 4e, 5e et 6* catégories, toutes trois appréciées en augmentation de valeur, est un des traits frappants de la tentative. Il acquiert plus d'importance encore lorsque, fouillant les détails , on constate :

Qu'aucun employé des l'e, 2* et 3e catégories (au total seize titulaires) n'échappe au vote d'une diminution d'appointements, aussi bien l'employé de 2' catégorie qui occupe le premier rang au classement final que celui de 3" catégorie qui occupe le 5* rang ;

Que dans les 4*, 5* et 6e catégories (au total 47 titulaires), tous, pour ainsi dire, sont appréciés en hausse^

exception n'étant faite que pour six d'entre eux dont 5 de la 4* catégorie et 1 de la 5\

Conclure 'de ce résultat que la généralité des employés tendait à Tégalité des traitements, serait oublier V la déclaration faite par un certain nombre d'entre eux au début de la tentative ; 2* les conséquences des abstentions entraînées par des allocations exagérées,

La déclaration, on se le rappelle, provenait de deux groupes comptant chacun 7 électeurs (ch. XVII, p. 352), lesquels s'étaient récusés dans l'appréciation des collègues dont les appointements atteignaient ou dépassaient 200 fr. par mois : « non pas » disait la déclaration, « que ces traitements puissent être trop élevés ou non mérités , mais parce qn^ils impliquent la dotale rémunération du travail proprement dit et celle du concours moral que leurs titulaires peuvent donner à l'établissement. > Or les déclarants « pouvaient sans doute apprécier dans une certaine mesure le premier point, mais toiùs les éléments leur manquaient > disaient-ils € pour apprécier le deuxième. > C'est bien le nœud de la question en fait de suffrage : n'exercer le vote qu'en connaissance de cause.

A côté des électeurs qui s'étaient ainsi récusés ouvertement, se trouvèrent nombre d'autres qui se récusèrent en fait, c'est-à-dire qui généralement firent porter sur les employés des premières catégories les abstentions entraînées par les allocations exagérées, lesquelles se distribuèrent surtout , — nous l'avons vu — entre employés de 4» catégorie.

De ces deux principales causes de récusation de vote à l'égard des employés des 1'% 2' et 3e catégories, il résulta qu'à la moyenne extraite des cinq essais, aucun membre de l'une ou l'autre de ces catégories, même celui de 2" classé en tôte de l'établissement par le suf-

fpage, ne bénéficiait d'une appréciation favorable à l'augmentation de son traitement.

Analysons quelques-uns des cas les plus expressifs : D'abord celui de l'employé classé premier de la série par le résultat des cinq essais.

Il s'agit d'un sous-chef de comptabilité lequel a été maintenu par le suffrage dans les premiers rangs à chacun des essais.

Voici ses rangs de sortie :

6* avec 22 fr. 14 en janvier ; 1~ — 22 94 — février ; 2* — 22 40 — mars ; 4« — 19 20 ^ avril; 2- 24 85 — mai ;

Résultat final : !•«• avec 22 fr, 30, soit avec une allocation moyenne représentative d'une diminution d'appointements : 223 fr. par mois au lieu de 250 fr.

Ce résultat contradictoire fait vivement ressortir la défectuosité du suffrage en pareille matière. L'individu ne peut à la fois mériter de l'avancement et être frappé d'une diminution de traitement.

Ce sous-chef comptable, venons-nous de voir, avait été maintenu en assez bon rang à chacun des essais. Quelques mérites généraux — car sa capacité technique ne pouvait être jugée à fond que par ses chefs ou ses égaux — l'avaient-ils recommandé à l'ensemble de ses collègues de tous ordres ? Nous pouvons indiquer ceci : Il avait plus d'années de service dans rétablissement que nombre de ses collègues. Il était assidu à sa besogne. Si ces deux points saisissables pour tous en général : l'ancienneté, l'assiduité, ont été pour quelque chose dans la plus grande attention à lui accordée par les électeurs, observons que l'assiduité comme l'ancienneté sont des faits saisissables par enregistrement méthodique, c'est-

k-dive par un mode plus sûr que le suffrage, en ce qu'il ne comporterait d'oubli pour personne.

Continuons par l'analyse du cas de l'employé de 3« catégorie classé 5" dans la série générale après les cinq essais. (Les 2% 3» et 4^ rangs sont occupés par des employés de 4e catégorie.)

Il s'agit cette fois d'un contre-maître d'atelier dont nous pouvons spécifier l'intelligence, l'esprit inventif par quelques traits inscrits dans nos documents. Ces traits sont postérieurs à l'année qui nous occupe: 1870; mais ils n'en caractérisent pas moins l'individu. Voici :

Sur un tableau des Inventions et perfectionnements réalisés dans les ateliers, période d* octobre 187 i à fin décembre 1872^ le nom de ce contre-maître figure aux dates et pour les objets suivants :

« 11 novembre 1871. Nouvelles suspensions des portes de certains produits ;

€ 16 mars 1872 Perfectionnements au système de gonds préalablement inventé par lui.

€ 27 octobre 1872. Assemblage des manivelles bordelaises ;

€ 3 décembre 1872. Fours aux poêles no» 53, 54, 55. »

Le perfectionnement inscrit à la date du 16 mars 1872 porte, on l'aura remarqué, sur un système de gonds déjà dû au contre-maître.

Bien d'autres choses sans doute seraient à relever si nous avions l'ensemble de ces sortes de documents. Tels quels, ils suffisent à montrer que l'action inventive de l'individu s'appliquant à des produits qui passaient aux mains de beaucoup d'ouvriers devait créer à son auteur une réputation d'ingéniosité. Poursuivant le cours de ses innovations, le dit contre-maître réalise, au cours de l'année 1873, de nouveaux perfectionnements pour lesquels Godin lui alloue une prime de trois mille francs.

Une première prime de deux mille francs lui avait été comptée pour initiative et invention en 1872, etc.

Est-ce en raison de cette habileté industrielle que le suffrage avait, dès 1870, accordé attention à ce contremaître? Si oui, les mérites de l'intéressé avaient été perdus de vue dans la première tentative, celle relative à janvier ; car alors, le vote sur bulletin collectif le classa dans la seconde moitié des employés avec une prime de 8 fr. 19, somme représentative de moins de la moitié de ses gains mensuels : Rétribué à Pheure, ce contre-maître avait touché 171 fr. 05 en janvier 1870.

Meilleure part lui fut faite aux répartitions suivantes : ^ 11 sortit 3« avec 20 fr. 54 en février.

— 10« avec 18 fr. 40 en mars.

— 1er avec 21 fr. 70 en avril.

— Iw avec 26 fr. 75 en mai.

(Nous avons relevé ci-dessus, p. 403, 404, la singulière contradiction de sa situation ce mois-là.) Et puisque nous procédons ici à l'analyse de ce qui le concerne , disons que cet employé, représenté par RE dans l'analyse faite ci-dessus des votes offrant entre eux traces de correspondance , est un de ceux que nous n'avons pu saisir qu'en rôle passif (1).

A la moyenne extraite des 5 essais, le contre-maître en question sort 5^ avec 19 fr. 11 d'allocation, somme représentative de gains mensuels à peine égaux à ceux touchés par lui -au dernier mois des essais : 193 fr. 80.

Avec une méthode qui eût enregistré les valeurs effectives, RE n'eût subi aucun oubli ; et il n'eût pas été mêlé à ces allocations extravagantes, suspectes, en correspondance mutuelle le plus souvent, et qui n'aboutissaient qu'à fausser l'entreprise.

(1) Présent chapitre, p. 889.

Il en eût été de même pour un autre contre-maître d'atelier, d'esprit inventif aussi — bien que moins fécond que RE — et dont nous trouvons également le nom sur le susdit tableau des inventions et perfectionnements. En outre, ce contre-maître va figurer plus loin, de concert avec RE et un autre employé, dans une appréciation caractéristique que nous emprunterons à une séance de Conseil d'administration. C'est pourquoi nous le faisons venir ici. Il est classé 11* par le résultat des cinq essais. C'est un bon rang, mais dont nous ne pouvons faire revenir tout l'honneur ni au mérite de l'employé, ni à la clairvoyance du suffrage, l'individu en question se trouvant lui aussi (sous la désignation QA, ci-dessus, p. 401), mêlé aux allocations réciproques et exagérées .

Passons à l'analyse du cas le plus expressif de tous, en raison et de la position de l'employé (il était le plus hautement salarié de l'établissement) et de son sort dans l'entreprise. Un des points notables de la rémunération convenue entre M et le chef de maison était que cette rémunération se compterait à tant par heure (1), le genre de travail de M ne se prêtant point à être entrepris et interrompu à moments fixes dans la journée, comme c'est le cas pour la généralité des fonctions industrielles.

Nous avons pu donner ci-dessus une idée des mérites industriels pratiques de RE en relevant des traces de son action sur un tableau d'inventions et perfectionnements, où nous aurions pu de même relever traces de l'action du contre-maître désigné par QA ; mais c'est en vain qu'on chercherait sur ce tableau trace de l'action de M parce que le tableau relevait les œuvres excep-

(1) M avait touché ainsi 515 francB en janvier 1870 et 535 francs en mai suivant.

tionnelles, c^est-à-dire sortant du cadre habituel des opérations confiées à tel ou tel employé, tandis que Toeuvre courante de M était précisément la recherche du nouveau, la tension vers Tidée, la poursuite des moyens de traduire en faits pratiques les conceptions de modèles dont s'alimentait la vie de Fusine.

La rémunération à tant par heure convenue entre Godin et cet artiste paraissait d'autant plus élevée que, les employés étant généralement payés au mois, le prix de revient de leur travail à l'heure se perd de vue,

« M. Godin le juge capable et le rémunère en conséquence », durent se dire presque tous ceux qui, en ne votant pas pour M, oubliaient que sa fonction — laquelle n'exigeait alors qu'un titulaire — était indispensable dans l'établissement ; qu'elle ne pouvait, pas plus que les autres, être exécutée gratuitement et qu'enfin c'était € pour éclairer sur les valeurs relatives des appointements n que le suffrage était consulté.

A la première expérience (celle relative à janvier 1870) M se classa dans les groupes et prit part au vote. A partir du 2« essai il se tint à l'écart, mais J.-B.-A. Godin maintint son nom sur la liste des bénéficiaires entre lesquels il y avait à répartir mensuellement une certaine somme en quotités représentatives des appointements qu'on jugeait mérités.

Cette liste figurant sur chacun des bulletins de vote collectif, on ne pouvait attribuer ni à un défaut de mémoire, ni à l'ignorance de l'admission de tel ou tel au rang des bénéficiaires, le refus qui pouvait être fait de toute allocation à certain collègue.

Observation : M ayant cessé de prendre part à toute expérimentation du suffrage depuis l'essai relatif à janvier, aucun votant (le lecteur sait que le système empêchait le vote direct pour soi-même) n'avait à espérer quelque allocation de la part de M.

Ir* Expérience, (janvier) — 9 groupes de chacun 7 membres, au total, 63 électeurs. M fait partie du groupe n^ 3 ; — abstraction réglementaire des sept membres du groupe — . Passons :

Dans les groupes n^' 1, 4, 5, 6, 7, aucun des membres ne lui vote d'allocation.

Groupe n© 2. — Un seul électeur alloue quelque chose à M : 5 francs, somme à diviser par 7 pour avoir la moyenne d'allocation dans le groupe :..... 0 fr. 70

Groupe n* 8. — Un seul électeur encore vote une somme à M : 40 fr.

Moyenne dans le groupe 5 70

Groupe n* 9. — Les 7 membres n'ont émis qu'un vote collectif inscrit directement dans la colonne des moyennes. M a obtenu 3 57

Total... 9fr.97 dont la moyenne définitive (9 fr. 97 : 9) est 1.10.

2« Expérience, (février) — M n'étant pas classé dans les groupes, tous les électeurs peuvent voter pour lui. L'expérience comprend 10 groupes de chacun 7 membres, total : 70 électeurs. Nul d'entre eux n'alloue quoi que ce soit à M.

3* Expérience, (mars) — 10 groupes de chacun 7 membres. Nouveau total de 70 électeurs- Aucun membre des groupes n"' 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 10 ne vote pour le spécialiste en question. Mais dans le 9* groupe se trouve l'électeur (1) qui a divisé entre tous les bénéficiaires par portions égales la somme des 996 fr. à répartir ; et de ce chef, M se voit attribuer 14 fr. 43 ; moyenne dans le groupe : 2 fr. 06, somme qui, divisée par les 10 groupes, fournit en moyenne définitive : 0 fr. 20.

4* Expérience, (avril) — 10 groupes dont neuf com-

(1) PréBent volume, chap. XIX% p. 885, 386.

prennent chacun huit membres et le 10% six. Total : 78 électeurs. Un seul d'entre eux vote quelque chose à M, soit 15 fr.

Moyenne dans le groupe 1 fr. 90 Moyenne définitive 0 19

5* et dernière Expérience, (mai) — 10 groupes, dont 9 comprenant 8 membres et 1 en comprenant 7. Total : 79 électeurs. Un seul encore parmi eux (pas le môme que précédemment) alloue quelque chose à M, soit 20 fr. : Moyenne dans le groupe 2 fr. 50

Moyenne définitive (2.50 : 10) 0 fr. 25

Résumé des allocations votées à M :

1*' essai 1 fr. 10 reprénBUot 11 fr. 00 d'appointements mensuels. 2- — 0 — 0 — —

Totaux... lfr.74 17fr.40

Allocations qui, divisées par 5 (nombre des essais), donnent la moyenne définitive de 0 fr. 35.

Quant à la réputation au point de vue du travail effectif, relevons ce témoignage :

Le 30 mai 1872, en séance de la commission administrative (nous verrons au chapitre suivant Tinstitution de ce corps), la discussion portant sur l'établissement d'un tarif des travaux de direction. et de comptabilité, l'auteur de la proposition développant ses vues, s'exprime ainsi :

> J'ai demandé subsidiairement et à titre essentiellement transitoire, l'établissement du paiement à l'heure, en attendant l'établissement du tarif général de direction et de comptabilité. Je ne dirai que quelques mots sur cette mesure essentiellement transitoire, c'est qu'elle a des précédents dans l'usine :

de prime, la somme qu'ils s'étaient répartie entre eux au moyen du vote en 10 groupes.

Les groupes n©* 3, 4, 9, 10 n'avaient pas réparti intégralement les 1 ,055 francs affectés à l'objet du vote, d'où diminution de la somme totale si Ton additionne les moyennes finales comptées aux employés.

Nous avons en mains la feuille d'émargements intitulée : € Moyenne des primes du mois de mai 1870. > Les noms de 77 bénéficiaires y sont inscrits; et, en regard des noms, sont portées des sommes dont le total s'élève à 953 fr. 15. Cette pièce est revêtue de 71 signatures Les signataires ont touché ensemble 944 fr. 20. Il n'est pas facile de retrouver trace de ces allocations exceptionnelles dans les livres de comptabilité de l'établissement; car J.-B.-A. Godin les faisait porter à son compte personnel. Une lettre adressée par lui au chef de la comptabilité nous a fixé à cet égard.

1870-1871. Publication de « Solutions sociales. » Poursuite des efforts sociaux de Godin à travers les difficultés de Tépoque. Institution d'une commission administrative. Inauguration de la répartition des bénéfices au prorata des appointements. Trois lettres de Godin dont une adressée à Edme Leclaire.

Dès le mois de juin (1) 1870 , Godin avait livré à impression son premier volume < Solutions sociales » , à la rédaction duquel il s'employait depuis plusieurs années. Mais la guerre avec TAllemagne, puis la guerre

(1) a Solutions sociales a. Avis au lecteur, p. 1.

civile (événements de la Commune) entraînèrent Tarrôt de l'impression; aussi l'ouvrage ne parut-il qu'en juin 1871 ; VAvis au lecteur est daté 8 mai.

Un trait que nous pouvons relever concernant les gravures, spécialement la vue générale du « Familistère ou palais social > , (page 434 , Solutions sodales) intéressera peut-être le lecteur :

Cette vue porte l'indication : Imp. Lemercier et C^ , Paris. La maison Lemercier avait autrefois imprimé la « Vue générale (Tun phalanstère ou village sociétaire >, d'après la théorie de Fourier / ce qui avait porté Godin à s'adresser à elle.

Sans doute, M. Lemercier, dans sa carrière déjà longue, savait que les dessins relatifs à des essais sociaux ne représentent presque toujours que les conceptions des auteurs. Il écoutait Godin tout en suivant des yeux, sur le croquis, la description de l'emploi des bâtiments. Mais entendant Godin distinguer entre les constructions à faire et celles déjà faites : aile gauche et ses annexes, pavillon central , nourricerie et pouponnât, écoles et théâtre , bains et lavoirs, M. Lemercier redressé de surprise s'écria : * Comment, cela existe! > Mais oui , dit Godin , indiquant le chiffre de la population, etc.. seulement tout n'est point achevé encore. . . € Oh ! ce qui est fait suffit, » dit M. Lemercier, et appelant aussitôt un chef de service il lui mit le travail en mains, en spécifiant qu'il s'agissait d'une œuvre existante et en recommandant la plus vigilante attention.

Revenons aux efforts de Godin , à Guise.

En août 1870 , époque où nous ont amené les faits relatifs à la dernière répartition mensuelle (série des employés) , la situation politique allait s'aggravant en France. Un mois plus tard l'empire sombrait, la République était proclamée; et le gouvernement de la

Défense nationale procédait à des mesures préliminaires en vue de Félection d'une Assemblée constituante.

Nous avons relevé autrefois (1) Faction politique de Godin à cette époque ; dit comment il se porta candidat à l'Assemblée constituante, puis à l'Assemblée nationale où finalement les électeurs l'envoyèrent.

Au cours des graves événements de 1870, Godin poursuivant ses eflforts en vue de l'organisation du travail et de l'initiation du personnel à l'administration de l'établissement, avait, dès les premiers jours de septembre, invité cinq employés réunissant cette double condition : être habitant du Familistère et chef de service, à se constituer en commission administrative avec charge de s'occuper et des affaires de l'habitation unitaire ( : location des logements , entretien de la propriété, approvisionnements des magasins, etc.) /et des affaires de l'usine.

Ces cinq employés comprenaient deux membres des services de la comptabilité, deux des services des ateliers, un du service des approvisionnements généraux. Ils ont déjà été désignés dans ce travail par les signes : B, D, G, H, CA.

Le lecteur pouvant s'étonner de ne goint voir figurer parmi eux celui des principaux employés que nous avons désigné par la lettre M, disons que celui-ci fera partie de la commission, dès que la situation politique en France permettra la pleine reprise des opérations dans l'établissement. M n'était point habitant du Familistère et, dans le cas que nous examinons, c'étaient des commissaires ayant la double qualité déjà dite : chef de fonction et habitant du palais social, qui étaient nécessités.

Le 12 septembre 1870, les employés ci-dessus dési-

{\)Le Devoir, tome 16«, 1899| p. 705 et h.

gnés se constituèrent en commission, confiant à Tun d'eux le poste de secrétaire et déterminant au sort le tour de rôle de la vice-présidence entre les quatre autres.

Pour indiquer les attributions de cette commission et surtout ses rapports avec les conseils élus dans Thabitation unitaire, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici ce qu^en a dit Godin dans son volume Solutions sociales (1). ^

Le chapitre XLIII (p. 619) est intitulé : t Système administratif j> nous en détachons ce qui suit :

« Le Familistère représente, sous le rapport de son organisation, une œuvre plus complète que beaucoup de ses visiteurs ne le pensent. Tâchons d'en exposer brièvement le mécanisme général, en négligeant les détails d'organisation qui fatigueraient le lecteur.

€ Une commission administrative est chargée de la direction dès intérêts de l'industrie de l'Usine, et en même temps des intérêts matériels du Familistère;. . • Elle se réunit au moins une fois par semaine pour délibérer sur tous les intérêts de l'industrie, et une autre fois pour s'occuper des approvisionnements et de toutes les choses qu'il est dans l'intérêt du Familistère d'entreprendre et de faire.

€ Cette commission su rveille et contrôle les opérations du Palais, en se divisant la besogne, mais elle en délègue l'exécution au fonctionnaire qui prend le titre d'économe du Familistère ».

Suit l'exposé : de la fonction d'économe, du mécanisme des divers services, des attributions des conseils élus (12 hommes, 12 femmes) par les habitants. On lit à ce propos :

(1) Solutions sociales, éditeurs Guillaumin et C*, 14, rue Richelieu, Paris.

€ Les conseils sont les arbitres des hautes questions d'ordre; ils sont appelés à se prononcer sur les infractions aux habitudes de bonne confraternité, sur les actes compromettant à un titre quelconque l'ordre du Familistère et surtout sur les causes qui pourraient motiver le renvoi d'un sociétaire.

«Les attributions des conseils s'étendent aussi, par conséquent, aux encouragements qu'il convient de donner aux différents mérites qui se distinguent dans rUsine et dans le Familistère : ils signalent le zèle et l'exactitude dans les fonctions, comme l'oubli ou la négligence des fonctionnaires.

« Les conseils rédigent des procès- verbaux de leurs réunions, dans lesquels la commission administrative puise des éléments de direction. >

On conçoit que les choses ne marchèrent pas sans difficulté dans la commission administrative. Toute fonction, même simple, exige un apprentissage, à plus forte raison la fonction d'administrateur.

Les dissentiments furent tels parfois entre les membres, qu'il fallut suspendre le fonctionnement de la commission.

Le plus difficile en pareille matière est, pour chacun, d'arriver à reconnaître que le vrai moyen de s'initier les uns les autres à l'administration commune, est d'aller soi-même au devant de l'investigation légitime de tous dans le service de chacun. Organiser soi-même le contrôle de ce qu'on connaît bien et préparer ainsi son propre remplacement : tel doit être le soin constant de tout véritable administrateur.

C'est du reste au milieu des plus graves événements nationaux (le territoire français étant envahi; que les faits se déroulent maintenant. Prévoyant la possibilité de son départ de Guise et son absence prolongée - puis-

qu'il s'était porté candidat à TAssemblée dont l'élection était proche — J -B.-A. Godin en séance de la commission administrative, le 24 janvier 1871, détermine le fonctionnement de ce corps en son absence, disant qui des cinq commissaires aurait la présidence et à qui d'entre eux il déléguerait par procuration sa signature. On lit au procès-verbal :

€ La commission prendrait les résolutions à la pluralité des voix et ses décisions seraient exécutoires. >

Le 8 février suivant, Godin était élu député à l'Assemblée nationale. Il se rendit à son poste et ne rentra au Familistère, pour une quinzaine de jours, que le 23 juin suivant.

La paix était signée entre la France et l'Allemagne, mais l'armée allemande occupait toujours le territoire. On avait eu à Paris les graves événements dits de la Commune et c'était « le cœur déchiré par le bruit du canon de la guerre civile > (1) que Godin avait écrit l'épilogue de son premier livre : « Solutions sociales. »

La fête du Travail, nous l'avons déjà dit, ne fut pas cette année-là célébrée au Familistère ; mais les efforts de Godin se poursuivent sans arrêt en vue de l'application des principes de répartition des bénéfices, tels qu'il les avait exposés dans l'ouvrage livré alors au public et tout spécialement offert, ainsi qu'il va être dit, aux méditations des commissaires administrateurs.

Le 5 juillet 1871, J.-B.-A. Godin fait la première adjonction à la commission : il y appelle (le lecteur en est prévenu) l'employé désigné en cette étude par la lettre M. Puis t il déclare > lit-on au procès-verbal € que le conseil (2) aura à se préoccuper— et il l'invite

(1) Solutions sociales, p. 646.

(2) A noter que dans les registres des procès -verbaux les qualificatifs de conseil d'administration^ commission administrative, comité, sont indifféremment usités.

« à faire cette étude de la manière la plus sérieuse — € de la question de savoir quelles personnes il convien- € drait d'admettre à une participation dans les béné- € flces de Fusine ; à discuter le mode de répartition en € prenant pour base de la discussion ce qui est dit à « ce sujet dans Solutions sociales, le tout en vue t de pouvoir être appliqué aux résultats de l'inven- € taire du 31 décembre de Vannée courante. »

A la séance suivante (12 juillet) présidée par un des employés commissaires, on lit au registre :

€ Lecture du procès- ver bal,

€ Messieurs (quatre membres de la commission) de- € mandent une rectification au procès-verbal sur le € paragraphe de la répartition, le secrétaire ayant omis € de dire que M. Godin avait déclaré que les membres * du conseil étaient admis de droit à la répartition.

€ En conséquence la rédaction de ce paragraphe est € rétablie ainsi :

€ M. Godin déclare que les membres du conseil sont € admis de droit à la répartition, que le conseil... (la € suite comme au procès- ver bal). >

Admis à la répartition des bénéfices et chargés de voir : 1^ Quelles autres personnes pourraient être appelées à jouir du même avantage ; 2** quel mode de répartition cadrerait avec les indications de Solutions sociales , les conseillers se mettent à l'étude. .

Les essais de recours au suffrage dans Tensemble du personnel à Foccasion des fêtes du Travail avaient enseigné que le mode de distinction des mérites échappant aux objections et conséquemment serrant de plus près l'équité aux yeux de tous, était le classement d'après les notes de fabrication. Il fallait donc s'efforcer de marcher en cette voie et tâcher de généraliser, dans les divers services, des mesures correspondantes.

Aisée sur certains points la tâche était extrêmement obscure et ardue sur d'autres : exemple le travail courant des employés. Aussi la recherche d'une solution prêta-t-elle à des efforts divergents qui augmentèrent singulièrement les difficultés de fonctionnement du conseil. Nous verrons le fait au chapitre suivant. Relevons ici de nouvelles mesures directement instituées en vue de saisir d'abord les œuvres effectives exceptionnelles et de les rémunérer selon leur valeur.

Au procès-verbal de la séance de la commission administrative en date du 20 septembre 1871, séance présidée par J.-B.-A. Godin, on lit :

* M. Godin demande qu'il soit ouvert un livre spé- « cial, où seront inscrits les actes exceptionnellement € méritants des employés et ouvriers dans les travaux « et l'organisation de l'usine,

€ Les inscriptions y seraient faites d'office, soit par le € chef de la maisoa, soit par le conseil après en avoir € délibéré.

< Toutefois, chaque prétendant à un mérite spécial € aurait le droit d'y faire inscrire son dire.

« Ce livre deviendra un recueil précieux qui mettra < à même de juger le mérite véritable de chacun et « préparera ainsi la voie à l'application de l'équitable € répartition.

€ Une affiche annoncera aux intéressés la création € de ce livre. >

Deux affiches parurent à ce sujet dans les ateliers, une le 6 novembre, l'autre le 2 décembre.

La première disait :

€ Messieurs les ouvriers sont informés qu'un régisse tre est ouvert afin de recevoir l'inscîâption de tous € ceux qui, parmi eux, se distingueront par une inno- € vation utile dans les travaux de l'établissement.

€ Une prime sera accordée à chacun d'eux , suivant € l'importance des perfectionnements qu'ils auraient € découverts.

€ La règle servant à déterminer ces primes sera € fixée ultérieurement par le conseil d'administra- € tion.

€ Dès à présent, il est alloué à (nom propre) la somme «de 50 francs pour une nouvelle targette; à (autre € nom propre) la somme de 50 francs pour une embase € aux arbres de torréfacteurs.

« Vingt-cinq francs seront payés immédiatement et € vingt-cinq francs le 31 décembre prochain.

€ Le règlement définitif sera fait quand les économies « résultant de ces changements pourront être calcule lées. >

La seconde, plus précise sur certains points, s'exprimait ainsi :

€ Messieurs les ouvriers sont prévenus qu'un livre € est ouvert au bureau pour l'inscription de toutes € les choses utiles que les travailleurs de l'établisse- € ment pourront faire ou proposer pour le progrès du € travail dans l'usine.

« Chacun y sera inscrit par ordre de date et une pre- € mière prime lui sera comptée quand la proposition € aura reçu son application; elle variera de 10 à25fr. € en attendant que l'importance de la récompense soit € arrêtée..

« Les conditions de ces récompenses sont inscrites en € tête du livre déposé au bureau. Les intéressés peuvent « y demander leur inscription par l'organe de leur « chef d'atelier ou de (nom propre) qui est chargé de € la rédaction des inscriptions.

« Les intéressés peuvent, en outre, demander com- € munication de ce livre tous les samedis, de 10 h, à

€ midi à (nom propre) qui procède à la régularisation € des récompenses.

€ Sont inscrits :

(Suivent dix noms). Primes versées

25 francs

Autre niesure directe en vue de la distinction des mérites , mais cette fois dans le travail courant :

Le 26 février 1872, fut affiché dans TUsine un avis informant Messieu rs les mouleurs qu'il serait dorénavant alloué dans chaque atelier de fonderie c une € prime d'encouragement de 5 francs deux fois par € mois aux deux ouvriers qui auraient produit le plus, € relativement, pendant 15 jours, tout en ayant fait le € travail le plus irréprochable, >

Même récompense aux mouleurs à la machine.

En outre , Fafflche disait :

« Il sera accordé une prime de cinq francs deux fois « par mois , à l'ouvrier mouleur de chaque atelier de € fonderie qui fera les plus petits jets relativement aux « dimensions de ses pièces et qui gaspillera le moins « de fonte. >

L'affiche terminait par ce paragraphe :

€ Le même mouleur pourra toucher la récompense € deux fois de suite, mais après il restera un mois sans < y avoir droit, afin qu'un plus grand nombre d'ou- € vriers puisse en profiter. >

Mis en vigueur, ce système des primes d'encouragement suscita, chez les ouvriers ajusteurs, une demande d'application du même système dans leurs ateliers. (Procès -verbal de la séance du conseil de l'usine, 14 mars 1872). La proposition fut adoptée.

Donnons maintenant trois lettres écrites par Godin à cette époque et qui se rattachent aux objets examinés ici. En juillet 1871, Godin cherchait à augmenter le personnel de son établissement.

Correspondant avec des candidats, il écrivait à Tun d'eux, à la date du P'août 1871 :

€ Monsieur,

€ J'ai reçu votre lettre du 25 juillet. Je crois utile de <c vous donner immédiatement quelques explications sur < la manière dont procède rétablissement à Végard de € tous les employés (1).

€ Leurs émoluments consistent en paiement unique- « ment pécuniaire ; remployé paie le loyer de sonloge- € ment et toutes les choses de consommation quMl peut € demander à l'établissement, conservant ainsi sa li- € berté de les choisir et de les prendre comme il l'entend, K suivant ses convenances et ses ressources. Il y aurait € donc lieu, si nous nous entendons, de déterminer de « votre part les appointements qui comprennent Téqui- « valent de ce à quoi vous prétendez.

« Quant à la primer quelques-uns de mes employés € jouissent déjà de cet avantage, mais la prime est « convertie en une part dans les ^bénéfices propor- « tionnelle au chiffre des émoluments qui leur sont « alloués.

€ Il est naturel que si un homme intelligent importait <c dans l'établissement des ressources nouvelles comme « inventions, il pourrait être stipulé en sa faveur des « avantages particuliers à chacune de ces inventions. « Mais ce sont là des questions à résoudre suivant les

(i) Quelques candidats concevaient au premier abord Tidée que la résidence au Familistère pouvait être et obligatoire et gratuite, etc. . •

€ cas et qui, précisément, sont Fobjet de mes études € sérieuses,

€ Je viens de publier un volumesur ces questions et € le conseil d'administration de mon établissement est

< appelée par moi à chercher les solutions pratiques de € r Association du capital^ du travail et de la capacité € dans ma propre industrie. . . »

Ce sujet traité dans « Solutions sociales > : l'Association du capital, du travail et de la capacité, était de nature à susciter l'intérêt des hommes . qui, des années auparavant, avaient accueilli avec tant de ferveur et d'espoir l'idée Fouriériste, Or, cette idée avait trouvé des partisans relativement nombreux aux Etats-Unis. Dès 1870, l'œuvre du Familistère avait déjà grand renom dans les pays de langue anglaise ; < Solutions sociales > y fut donc rapidement connu. Aussi l'année même de la publication de l'ouvrage, un Fouriéristedes Etats-Unis, Edward Howland, demandait à Godin, en novembre 1871, l'autorisation de traduire et publier Solutions sociales en anglais. Godin donna l'autorisation demandée et de sa lettre, — datée Versailles 11 janvier 1872, — nous détachons ce qui suit :

€ Je ne veux pas contester que l'émulation soit € possible à introduire dans le travail humain, que € l'attrait même en devienne le principal ressort ; mais € je ne crois plus guère aux séries passionnées; mon € livre a dû vous le prouver.

€ Fourier a trop pensé et trop dit que l'organisation « du travail devait résulter du fait naturel de la série : « c'est là une erreur.

€ Le travail ne s'organisera que par la science et la^ € volonté humaine. Il s'organisera surtout à mesure que

< l'homme se pénétrera de l'idée religieuse que le tra-

< vail est le tribut le plus sacré qu'il doit à I4 vie, € c/est-àrdire à lui-même, à ses semblables et à Dieu. € Quand le travail sera sanctifié j quand l'homme le € considérera comme sa suprême mission sur la terre, € le travail cessera d'être une peine pour lui; car il € sera alors entouré de ce respect et de cette auréole € de gloire qui poussera tous les hommes à l'offrir en € hommage au Créateur.

€ Voilà, suivant moi, l'idée qui, bien plus que la série, € servira à organiser le travail ; et, en dehors de cette € idée, le travail se perpétuera au milieu des conflits et € des douleurs humaines, jusqu'à ce qu'il en ait opéré € la rédemption... >

Le poids dont l'esprit de Godin était chargé en face des résistances de tous genres à l'organisation du travail, se mesure à nouveau dans la troisième lettre qu'on va voir. Celle-ci est adressée à l'un des premiers socialistes français pratiques : Edme Leclaire, le fondateur de la célèbre entreprise de peinture basée sur la participation des ouvriers aux bénéfices.

Edme Leclaire avait envoyé à Godin divers documents et Godin lui écrivait de Versailles, le 7 septembre 1871 :

€ Cher Monsieur Leclaire,

€ J'ai reçu vos comptes-rendus et la bonne lettre € que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Merci € des paroles sympathiques qu'elle renferme ; elles ont € un grand prix pour moi, venant d'un homme comme

< vous ; car cela me fait espérer que les hommes dé- € voués au bien social pourront, un jour, s'unir et s'en- € tendre pour l'accomplir.

€ Mais, non, je ne suis pas heureux comme vous le

€ dites ; je suis triste au contraire de la profondeur du € mal social, dont je vois sans doute de trop près la

< cause et je soufiFre des obstacles qui s'accumulent € pour empêcher l'application de tout remède ; et de € la pensée des crises redoutables qui en seront la € conséquence.

€ Je compte me rendre à Guise, demain dans la nuit, € pour assister dimanche à la distribution des récom- € penses accordées chaque année aux enfants des Eco- € les du Familistère... fête qui sera bien modeste cette € année, à cause de la présence des Prussiens dans la € ville.

€ A mon retour, je profiterai d'un moment favorable € pour aller vous serrer la main à Paris.

€ Veuillez agréer, cher Monsieur, l'assurance de € mes meilleurs sentiments. « Godin. »

Le compilateur de ces documents était présente lors de la première entrevue de Leclaire et de Godin. La rencontre eut lieu dans Tappàrtement de Godin à Versailles ; et l'image du vénérable Leclaire en cheveux blancs, les traits rayonnants de bonté, ses yeux bleus, lumineux, attendris, ses mains tendues vers Godin dès que les deux hommes furent en présence, se gravèrent ineifaçablement dans la mémoire du témoin, de même que ces paroles profondément émues de Leclaire :

€ Ah ! Monsieur Godin, j'ai eu tant de peines à sur- € monter pour réaliser le peu que j'ai fait, que de dou-

< leurs vous avez dû rencontrer sur votre route ! >

1871-1872. Adjonctions à la commission administrative. Comités divers. Propositions touchant le contrôle et l'organisation du travail des employés. Dissolution de la commission administrative.

Le 2 décembre 1871 , se tient, sous la présidence de J.-B.-A. Godin, une séance de- la commission administrative à laquelle prennent part deux nouveaux membres, tous deux chefs d'ateliers et nouvellement admis dans rétablissement.

La commission comporte donc désormais huit membres.

Voici des extraits du procès-verbal de la réunion.

« M. Godin explique que les séances sont reprises à dater de ce jour (1), qu'elles seront alternées et affectées, suivant les besoins, entre les affaires de l'Usine ^ et celles du Familistère ;

€ Que le mode de procéder de la commission administrative réunie en séance sera ainsi réglé :

€ La commission procédera, au commencement de chaque séance et sous le président de la séance précédente assisté du secrétaire de cette même séance, à la nomination d'un président et d'un secrétaire de la séance du jour...

€ Le président et le secrétaire sont toujours rééligibles. Cependant, M. Godin est d'avis qu'il y aurait avantage, au moins pour les premiers temps, à faire alterner les fonctions, afin de donner à toutes les facultés le moyen de se produire, et de mettre ainsi les membres du conseil à même de reconnaître et déjuger les mérites de chacun au point de vue de l'exercice de ces délicates, fonctions

(l) n y avait eu prorogation depuis le 18 octobre précédent.

€ Uordre du jour sera formé par les inscriptions faites entre la tenue des séances, par tout membre de la commission administrative, — sur un livre ad hoc déposé sur le bureau — , des faits ou questions qu'il entend soumettre aux décisions de la commission.

€ 11 ne pourra rien être discuté en dehors de Tordre du jour

€ Création de comités.

€ M, Godin déclare instituer les comités suivants , sous toutes réserves d'en créer d'autres qui seraient reconnus utiles aux besoins du service, ou de modifier le personnel de ceux ci-après créés :

€ Comité d'industrie > :

(Les 4 membres désignés font partie du conseil).

« Comité des expéditions > :

(3 membres dont deux ne font pas partie du conseil).

f Comité des modèles :» :

(4 membres dont deux nommés en dehors du conseil).

< Comité du contentieux. Recouvrement et litiges > :

(5 membres dont trois nommés en dehors du conseil).

€ Comité des approvisionnements > :

(4 membres tous faisant partie du conseil).

< Comité des récompenses » :

(5 membres tous conseillers). >

Les six comités ainsi créés , composés de 3 à 5 membres chacun, représentaient, pris séparément, 25 titulaires et pris en bloc 15; certains des 8 conseillers se trouvant faire partie de 2, 3 et même 4 comités. 7 titulaires avaient été pris en dehors du conseil, et chacun d'eux n'était membre que d'un comité.

Quatre jours après l'institution par Godin des comités

ci-dessus énumérés, le 6 décembre 1871^ la commission ou plutôt le conseil d'administration — c'est ainsi que le corps se désigne lui-même à cette époque — s'était réuni et nous lisons au procès-verbal de la séance, t Le conseil décide quant à Vorganisation des comi-

têsj qu'ils jouiront de leur pleine autonomie et se régiront comme ils l'entendront pour leurs séances particulières. > Quant aux rapports des comités avec le conseil, il est décidé d'abord qu'on notifiera à chaque membre (1) sa nomination en tel ou tel comité; ensuite € que les rapports d'un comité avec le conseil ou avec les autres comités auront lieu par l'entremise d'une personne déléguée. »

Enfin , le procès-verbal résume les attributions des comités en ces termes : « Préparer les décisions à prendre ; faire exécuter les décisions prises. »

Bien que les renseignements nous manquent sur le fonctionnement de ces comités, nous en avons noté ici la création, parce qu'ils font partie des efforts de Godin en vue de l'initiation du personnel à la gouverne 'de l'établissement. La suite de ce travail nous amènera, du reste, à relèvera titre de présomptions de capacités spéciales chez certains employés le fait d'avoir été appelé (élu) par Godin en qualité de membre de tel ou tel comité.

Revenons aux efforts du conseil pour remplir la mission qui lui avait été assignée (2) touchant la répartition des bénéfices d'après les bases posées dans le volume Solutions sociales. Godin présentait quatre facteurs de la production: l'action de la nature, le capital, le travail, la capacité.

Il montrait qu'au nom du premier se prélevaient sur

(1) Quelques-uns, on le sait, ne faisaient pas partie du conseil.

(2) Précédent chapitre, p. 4124.

les bénéfices annuels les frais de garantie de l'existence des faibles, les frais d'éducation, etc. Les parts respectives du second et du troisième facteurs étaient présentées comme devant être déterminées au prorata des intérêts convenus pour Tusage du capital et des salaires ou appointements convenus pour l'exécution du travail.

Restait à déterminer la part spéciale du facteur : capacité; car, une fois les salaires ou appointements convenus, le travailleur apporte plus ou moins de vigilance, de ponctualité, d'habileté, d'économie de temps et de matières, etc., dans l'exécution de la besogne; toute une somme de mérites est donc à faire entrer en ligne décompte, '

Dans les ateliers de fonderie et ajustage, on saisissait mathématiquement une certaine part de ces mérites et les primes allouées à divers titres établissaient entre les travailleurs un commencement de la distinction voulue. Par quel mode instituer des mesures parallèles dans les autres services et spécialement dans les fonctions des employés ?

La participation aux bénéfices ayant déjà été étendue par Godin à la plupart des travailleurs de cette catégorie (essais de répartitions mensuelles , janvier à mai 1870), c'était eux d'abord qu'il fallait appeler à la répartition des bénéfices de 1871, sous un mode en accord avec les indications du volume Solutions sociales.

Les conseillers étaient là en présence d'un problème très-ardu. Les mesures générales qu'ils pourraient proposer s'appliqueraient tout naturellement à eux-mêmes, principaux employés. Enfin, on se mit à l'œuvre.

Le désir d'unifier les mesures d'ordre fit songer d'abord à essayer de contrôler l'heure d'arrivée dans les bureaux comme on contrôlait l'heure d'arrivée dans les

ateliers. On lit, en effet, au registre des procès-verbaux du conseil, séance du 4 janvier 1872 :

« La question de Témargement des employés

est discutée au point de vue de la signature ou des jetons; cette dernière idée paraît obtenir la prédominance. Et le cons'eil tombe d'accord que dans la mesure à appliquer il n'y aura pas lieu de faire d'exceptions ».

A remarquer ce dernier membre de phrase : les conseillers se plaçaient, on le voit, sous la règle proposée. La question n'est point résolue séance tenante, on la renvoie à huitaine.

Sous le titre : < Emargement des employés i elle est ain«i remise de séance en séance jusqu'au 25 avril.

Mais pendant ce délai s'opèrent deux nouveaux essais de recours au suffrage dans la série des employés , essais auxquels les conseillers prennent part et qui ont pour objet : l'un, le classement du personnel par luimême, selon les mérites ; l'autre, la détermination des appointements. (Nous verrons chacun d'eux en un chapitre spécial). Ni l'un ni l'autre de ces essais n'avaient fourni aide véritable à la solution du problème : répartition équitable des bénéfices ; le sujet demeurait donc à l'étude, aussi à la séance du 25 avril, la question € d'Emargement des employés > est-elle englobée sous cette plus large formule : < Règlement général des em.ployés et surveillants de Tusine. »

Très-difficile à résoudre le problème était envisagé diversement par les conseillers ; »les uns tenaient pour une refonte des bases du travail de remployé; les autres voulaient avancer pas à pas, réglante mesure du possible chacun des éléments qui s'offriraient à l'esprit comme vraiment meilleurs que ceux en usage.

A la séance du conseil, en date du 2 mai , l'ordre du jourreflète cette dernière opinion; le sujet pendant y

figtire en ces termes : « Rèfflement général de Ventrée des employés et surveillants de Vttsine et mode de contrôle. » On lit au registre :

€ Une commission de trois membres est nommée pour étudier la question et présenter un rapport; et au préalable pour s'assurer si cette mesure est susceptible de résultats pratiques. >

Les conseillers dissidents se trouvaient comme en des camps opposés^ leurs lettrés à Godin en témoignent; et celui-ci par lettre adressée individuellement à Tun, à l'autre, s'efforçait de les mettre en garde contre leur propre entraînement.

Deux sortes de documents vont peindre cet état des esprits : primo , les rapports déposés en conseil touchant le travail des employés ; secundo^ une lettre de Godin au conseil. Bien que cette lettre ait été connue des destinataires le 28 mai , et que les rapports en question se soient produits en séance deux jours plus tard, le 30, nous ferons venir les rapports en premier lieu (un d'eux du reste était dressé dès le 15 mai), parce qu'établ>ssant la situation, ils permettent de mieux comprendre la lettre de Godin et aussi la nouvelle prorogation , plus exactement la dissolution du conseil, laquelle va s'imposer à un mois de là, malgré toute la bonne volonté dont , pris séparément, les conseillers pouvaient être animés.

Nommée le 2 mai, la commission dite < du contrôle général du personnel » présente son rapport au conseil le 15 mai; la discussion est renvoyée à huitaine; puis ajournée encore.

Enfin, le 30 mai, le conseil s'occupe du sujet. Un.des trois membres de la commission donne lecture du rapport.

En voici le texte :

c La commission a adopté après délibération qu'il y y avait lieu de diviser le personnel de Fusine en deux grandes catégories : ceux astreints aux heures de présence des bureaux et ceux astreints à celles des ateliers; que pour contrôler la présence à l'entrée du matin, la signature de chacun était le mode le plus convenable et qui présentait le plus de garanties pour pouvoir constater Parrivée simultanée de plusieurs personnes , qui prennent alors le même numéro d'ordre ou de rang. Dans ce cas, ces personnes signeront toutes sur la même ligne et auront le même numéro.

€ Comme, actuellement^ il y a 43 personnes devant arriver à l'heure d'entrée des ateliers et 43 à l'heure des bureaux, il a été décidé que deux livres seraient nécessaires : un pour chaque catégorie; et comme la chambre du concierge ne présente pas la facilité voulue pour faire signer les employés des ateliers, il est proposé de faire un appentis pour servir à cet usage, sur le terrain libre en avant du bureau de bascule.

€ Il n'y aura, quant à présent, de contrôle que pour l'entrée du matin ; s'il y avait abus pour les entrées de 10 heures et de 3 heures , il serait nécessaire d'étendre la mesure.

« Il est aussi décidé qu'il sera demandé une prime de 15 francs par mois, donnée à celui de chaque groupe qui aura eu le plus d'exactitude pendant tout le mois.

« Seront compris dans les employés de bureaux, MM, les dessinateurs et les autres employés des but-eaux de fabrication générale, dépouillement, etc., comme entrée à 7 h. du matin et sortie à? h. du soir. »

« A ce dire de Monsieur (nom propre) » lit-on au registre, « Monsieur (un autre membre de la commission) répond par le dire que voici ;

« Nouvelle et plus radicale proposition :

€ J'ai Fhonneur de soumettre au conseil la proposition suivante :

« Attendu qu'un employé n'est qu'un ouvrier; qu'il lui est dû, dès lors, la concession des mêmes droits et avantages qui sont attachés à ceux-ci ;

« Attendu qu'il est écrit dans € Solutions sociales , > pagesl9, 20, 21et22:

(Suit la copie m extenso de la section III : € Travail à r heure et travail à forfait » du chapitre troisième). Après lecture, l'orateur continue :

€ Je prie le conseil de déclarer qu'il est d'avis : < lo que le travail des employés sera réorganisé de façon à le mettre aux pièces, ce qui est beaucoup plus facile et plus pratique qu'on ne le pençe à première vue ; 2« subsidiairement, qu'en attendant l'application du travail aux pièces qui ne pourra s'établir qu'après l'élaboration d'un tarif, ratifié par le chef de la maison, le travail soit mis provisoirement à l'heure; 3® que le tiers du matin soit facultatif, avantage qui est accordé au dernier manœuvre de la cour ; 4" qu'afin qu'il ne puisse y avoir aucune surprise dans une discussion aussi grave, puisqu'il ne s'agit de rien moins que de l'application au travail de 90 personnes des principes posés par (compliments à l'adresse de J.-B.-A, Godin) l'auteur de Solutions sociales, la discussion soit renvoyée à huitaine afin de permettre à chaque membre du conseil de bien mûrir son opinion.

€ Enfin, attendu que ma proposition est plus large que celle portée à l'ordre du jour, je prie le conseil de lui donner la priorité.

«Telle est, Messieurs, la proposition que j'ai l'honneur de soumettre au conseil, je vous demande la permission de l'expliquer et de la justifier en quelques mots.

€ Mon assimilation de TemployéJ avec Pouvrièr ne me paraît pas contestable au point de vue familistérien.

€ Les autoritaires soutiendraient que l'employé est plus que Pouvrier, mais nous ne sommes pas des autoritaires.

€ Aucune doctrine sociale n'a jamais dit que l'employé est moins que l'ouvrier ; donc, s'il ne peut être plus ou moins f il est égaL

< Donc, mon assimilation est parfaitement fondée.

t Personne, je suppose, ne tentera de dénier les vérités proclamées par (nouveaux compliments à l'adresse de J.-B.-A. Godin). L'orateur continue :

€ J'ai proposé l'établissement d'un tarif général pour la rémunération dès travaux de direction et de comptabilité.

€ Il se peut que la chose soit trouvée d'abord singulière ; il en est ainsi de toute nouvelle conception qui Sort des sentiers battus du vieux monde.

€ Mais j'espère bien que les Familistériens n'en repousseront pas l'examen par cette éternelle fin de non-recevoir : c'est impossible • Il n'y a d'impossible que ce qu'on ne veut absolument pas faire. Ce jugement : c'est impossible, n'est jamais qu'une excuse que l'esprit se doijne â lui-même pour justifier sa paresse native.

« C'est difficile, oui, mais la tâché qui nous incombe, à nous Familistériens, n'est certes pas facile, car il s'agit de faire ce qui n'a jamais été fait.

€ Notre fondateur a posé les principes de l'éternelle justice, à nous d'en rechercher l'application par tout, à tous, en tout, toujours.

€ Pratiquement de quoi s'aglt-ll donc, au fond ? d'uiie simple question d'organisation matérielle, car l'organisation morale... (nouveaux compliments à l'adresse de M. Godln.)

4 Voyons donc quelle peut être cette organisation matérielle. Essayons.

€ Je propose de dire : Prenons une année moyenne de l'usine, 3 années si Ton veut pour en déduire une moyenne.

€ Faisons masse des affaires faites, des salaires payés, deà matières employées, etc.

€ Faisons masse des appointements payés. Comparons en masse.

€ Il va en ressortir une foule d'enseignementi^, je ne m'arrête qu'à un seul, capital : un certain chiffre d'affaires annuelles aura nécessité la dépense d'un certain chiffre en appointements, d'où nous tirons le tant pour cent des salaires qu'affectent cent francs de ventes.

€ Voici la base du tarif trouvé ; nous avons à répartir aux travaux de direction et de comptabilité tant pour cent des affaires faites.

€ Cette base fixée, reste la répartition, tant pour avoir fait tel acte, tant pour avoir dirigé la production de tant de travail, etc. Les détails appartiennent à l'étude pratique qui est à faire.

€ Mais dès à présent un jalon est plàhté : répartir en raison du travail effectivement fait, la masse des appointements.

€ Ici peut se placer une objection sérieuse, on peut dire : La base de notre tarif étant prise dans la proportionnalité du chiffre d'affaires avec/ le chiffre total des appointements, si la masse des affaires augmente, la masse des appointements croît en proportion.

« Sans aucun doute. C'est une première évolution de l'association ; et il n'est pas douteux que lorsque 90 personnes déjà savent qu'il dépend de leur zèle, de leurs soins et de leur travail, de leur cordiale entente, de faire forcément augmenter la rétribution de tous et de cha-

cun, il n'cât pas douteux que la masse des affaires s'augmentera d'une manière sérieuse.

€ On parle de surveillance du personnel! Quelle surveillance ce sera que celle de 90 personnes qui sentiront que tous leurs efforts ont un même but, qui sauront que la paresse, l'apathie ou Fincapacité d'un seul contribuera à faire baisser la valeur du travail de chacun.

€ Je ne pense pas que personne dans le personnel repousse l'établissement d'un pareil tarif de travail effectif, productif.

€ Qui donc aurait intérêt à le faire, si ce n'est ceux qui vivraient parasitement d'un semblant de travail ? Je ne pense pas que personne à l'usine soit dans ce cas, qu'il y ait parmi nous des âmes assez viles pour extorquer, dans un semblant d'action, le salaire qui leur est alloué.

« Je compte donc et avec pleine confiance sur le concours loyal de tous, sur les lumières de tous,, sur la justice de iOu§ pour l'établissement de cet équitable tarif.

(Suit le passage dont nous avons donné le début dans le chap. XX (1), le voici dans son entier) :

€ J'ai demandé subsidiairement et à titre essentiellement transitoire l'établissement du paiement à l'heure, en attendant l'établissement du tarif général de direction et de comptabilité.

« Je ne dirai que quelques mots sur cette mesure essentiellement transitoire, c'est qu'elle a des précédents dans l'usine : Ainsi, Messieurs (les noms suivent) trois hommes d'aptitudes très diverses, démérites fort dissemblables, mais en tous cas trois chefs de service sont payés à l'heure.

€ Or, il se trouve précisément que, bien certainement de l'avis de tous, ces Messieurs sont signalés d'une

(1) P. 415, présent volame.

manière toute particulière à l'estime de chacun par la façon loyale, active, intelligente, productive dont ils dirige^t les services coiiflés à leurs soins. '

« Je ne dirai pas que leur mérite dérive du mode de rémunération qui leur est appliqué, mais je puis bien logiquement en conclure qu'au moins ce mode de rémunération n'empêche pas l'examen des services rendus à l'usine. »

€ Quelques explications » lit-où au registre des procès-verbaux € s'échangent entre divers membres, à la suite desquelles la question est renvoyée à huitaine. >

Voici maintenant la lettre ci-dessus annoncée de Godin.

Convoqué par le président en séance spéciale, le conseil en eut connaissance le 28 mai :

* Versailles, 26 mai 1872.

€ Messieurs de la commission administrative de l'usine,

€ Je vois d'ici avec chagrin les divisions intestines qui € s'agitent parmi vous ; combien il est regrettable pour < moi qu'un esprit de personnalité prenne la place de € toutes les questions sérieuses qui devraient vous € occuper.

€ L'œuvre que je fonde à travers tous les obstacles € est digne d'être mieux interprétée. Mais, pour s'en « faire l'interprète, il faut réellement se débarrasser € de cet esprit de lutte qui est le propre des âges de « ténèbres et d'ignorance et qui a toujours servi à € fonder la tyrannie et la servitude humaines.

« Pourrais-je donc jamais être condamné à tirer cette € conclusiop terrible que je ne pourrai rencontrer sur « ma route des hommes capables de me comprendre ?

€ Je ne le crois pas et si je'mets ma eonfîancé en vous,

< c'est parce que je crois que vous n'êtes pas inaccessï- « ble à ce sentindent d'dmour du prochain qui dispose € l'homme à pardonner à ses semblables et qui, surtout, € peut l'animer du désir de réaliser, par une action comk mune, le bien que l'union parmi les hommes peut k eilfanter.

€ Jamais occasion de réaliser les prodiges que cette « union comporte n'a été offerte au sein de l'industrie € à d'autres comme à vous. Mais, je le déclare, l'action « qui vous incombe ne pourra produire de fruits salu- € taires qu'à la condition que vous placerez les quesf tiôns d'intérêt général, d'émancipation et de frater- « nité humaines au-dessus des mesquines questions qui « se rattachent à vôtre amour-propre. Voudriez-vous € vous en déclarer incapables ? Non, sans doute. Et € pourtant, depuis un certain temps, les questions sé- € rieuses sont délaissées parmi vous, pour faire place € aui taquineries individuelles, et le sentiment qui « devrait animer des hommes désirant véritablement se c rendre utiles, n'apparaît dans vos réunions que^d'une » façon secondaire.

€ Je dois aviser à mettre un terme à cette situation. * Si, en faisant appel à votre dévouement, je ne puis i obtenir que par un retour sur vous-mêmes vous ne € croyiez être en état de continuer vos réunions avec le € calme et les bonnes intentions que vous devez y

< apporter, et surtout si vos délibérations no peuvent € se limiter aux choses véritablement utiles et néces- € saires au but final de l'association dô l'usine et du «( Familistère, je ne verrai alors d'autre remède que la « dissolution de votre commission.

< Entrez donc dans la voie que je vous ai ouverte, si « vous avez réellement dans le cœur, comme je le crois.

€ les ressorts nécessaires ; et vous accomplirez une des € belles tâches dont les hommes puissent être char- € gés. >

Signé : « Godin. >

Cette lecture faite et après avoir demandé si personne ne voulait la parole t le président > lit-on au registre , « dit qu'on ne saurait rien ajouter à cette lettre ; elle est l'expression véritable de la situation actuelle; chacun de nous peut en prendre sa part; et il est à désirer que dans l'avenir le conseil ait le bon esprit de faire justice des questions personnelles. >

€ Et la séance est levée. >

Malgré tout le désir de bien faire, dont ces paroles témoignent, le courant ne put être remonté.

Le conseil va procéder en juin à un troisième essai de recours au suffrage dans la série des employés. Ce sera le dernier du genre. Il se produira le 18 juin. iNous en donnerons l'exposé au cours de ce travail.)

Cinq jours après, le 23, aura lieu la fête du Travail (dont nous donnerons aussi le récit), puis le conseil sera dissous, le 27 juin.

Achevons ce qui concerne le contrôle du travail des employés :

A la séance du 6 juin, le sujet vient en tête de l'ordre du jour et la discussion est résumée en ces termes :

c Contrôle général du personnel.

€ Le projet présenté par Monsieur (l'auteur de la 2e proposition) est partagé en deux parties pour en faciliter l'application immédiate :

€ A. Travail aux pièces.

€ B. Travail à l'heure.

c Travail aicœ pièces. Adoption à l'unanimité de la prise en considération et de la mise à l'étude, sans dé-

semparer. Le conseil charge Messieurs (deux de ses membres) de lui fournir les renseignements statistiques nécessaires à l'élaboration des tarifs. On appellera la question à chaque séance, seulement pour ne pas la perdre de vue et savoir à quel point elle sera.

€ Travail à Vheure. Unanimité pour la prise en considération. Le conseil charge Messieurs (les mêmes que précédemment) de lui fournir à la huitaine les renseignements nécessaires, afin de procéder de suite à la discussion définitive et à Tapplication immédiate s'il y a lieu. >

Il n'y a pas trace que la question ait été reprise en conseil à la séance suivante, celle du 13 juin; mais à la séance d'après, 20 juin, on lit :

€ Suite de la question de la transformation des appointements des employés.

€ Les membres du conseil chargés d'élaborer cette question ont commencé un travail qu'ils espèrent pouvoir livrer complètement sous quinzaine. >

Avant écoulement de la quinzaine, c'est-à-dire à sept jours delà, le 27 juin, le conseil, on le sait, était dissous et la reconstitution c renvoyée à des temps plus propices. >

Un des registres donne une trace du travail qui eût dû venir en discussion. Ce sont des notes (au crayon) de la main de l'un des deux conseillers chargés du rapport. Voici le texte :

€ Sur le travail à l'heure :

c lo Considérant que le changement proposé modifie profondément l'état de choses existant, qu'il y a entre l'établissement et les employés aux appointements un contrat bilatéral qui ne doit être modifié que du consentement mutuel des parties; .considérant qu'il est juste d'appeler tous les intéressés à donner leur avis,

et .utile de s'éclairer de leurs opinions respectives; demande qu'il soit fait une assemblée générale des employés aux appointements pour leur soumettre cette proposition, qu'elle soit discutée et que le résultat des délibérations soit transmis au conseil;

« 2o Considérant encore que le système du travail à l'heure exige un contrôle sérieux dont le mode n'est pas encore trouvé et un règlement d'ordre intérieur à déterminer pour le bien du service, sôit qu'on adopte le système des amendes de non-préseùce ou de sortie appliqué aux ouvriers d'ateliers ou tout autre mode de règlement du travail ;

« Demande que ces questions soient résolues avant toute application du système et, s'il y a adoption , qu'elles soient appliquées simultanément. »

Le fond de la proposition dissidente, on le remarquera, n'est pas touché dans ces notes- Nul doute qu'il eût été critiqué si la discussion se fût ouverte.

Le chiffre des affaires peut croître dans un établissement sans que le bénéfice suive une marche parallèle; il pourrait même y avoir perte finale. Mais, même dans le cas tout simple d'une baisse du chiffre des affaires, les employés eussent-ils sans conteste accepté la diminution de leurs appointements? N'eussent-ils point cherché à expliquer cette baisse par des motifs dont ils se fussent montrés irresponsables; matières premières achetées à trop haut prix, etc., etc., en un mot, ils eussent demandé la recherche des responsabilités..

La proposition d'un équilibre proportionnel entre le chiffre des affaires et la masse des appointements tournait le dos à l'organisation de la responsabilité — ce stimulant des meilleurs efforts.

La question n'alla pas plus loin, le conseil étant dissous. Ce qui précède suffit à montrer de combien

d'obstacles est hérissée la recherche expérimentale de la méthode par laquelle seront contrôlées et vérifiées les œuvres effectives, afin d'établir la véritable égalité dans la rémunération du travail. ,

xxni

Série 4^8 employés. Nouveaux essais de recours au sufirage pour la désignation des mérites et la détermination des appointements et parts des bénéfices.

1 . — Essai de dassement du persomiel par lai-mème en trois ordres de mérites, par attribution de rangs en gronpes et série. Vote sur bulletin Individuel. (28 février 1872).

La reprise (1) de l'expérimentation du vote sur bulletin individuel dans la série des employés, ceux-ci étant groupés d'après la nature des travaux (proposition de B) (2) s'opéra au cours des six premiers mois de l'année 1872. Trois essais furent pratiqués chacun par un mode différent, mais toujours en poursuite du même but : le classement des mérites en vue de l'équitable répart^ion des appointements et parts de bénéfices.

La question vint en conseil d'administration de l'usine, le 14 février 1872. Elle figurait déjà à l'ordre du jour du 8 février sous cette rubrique : t Formation de groupes homogènes entre les employés pour concour rir à une rémunération > et avait été renvoyée, d'abord, au lendemain, puis, au 14 du mois, pour étude en séance spéciale.

En cette séance du 14 a le conseil examine > lit-on au registre des procès-verbaux € divers aperçus et arrête un tableau provisoire de la formation des groupes.»

(1) Préseat volume, chap. XVII, p. 374.

{2) > I ch^p. XV, p. aos.

La nature des aperçus n'est pas indiquée. Quant à la composition des groupes, un point consigné au registre est à relever ici :

c Le Conseil est d'avis que ne pourront faire partie des groupes ni les trop jeunes gens (1), ni les adultes qui n'auraient pas trois mois de service dans l'usine. > Les divers -essais du suffrage avaient donc amené une partie du personnel, les conseillers au moins, à redouter les votes des personnes insuffisamment éclairées.

Le tableau provisoire de la formation des groupes comptait 48 employés répartis en huit groupes. Le secrétaire fut chargé d'envoyer le travail à M. Godin (2), en le priant de donner son avis. Nous n'avons pas trace de la réponse.

Le 28 du mois eut lieu le vote. Il s'opéra dans les conditions suivantes :

48 employés de l'usine furent répartis en huit groupes :

Conseil 8 membres ;

Comptabilité 5 >

Correspondance 6 > .

Expéditions 6 " »

Quinzaines 7 >

Etudes 7 >

Modèles 5 :»

Fabrication 12 >

L'addition donne cinquante-six membres parce que les 8 membres du conseil sont classés : 1© dans leur groupe spécial; 2*dans les groupes auxquels les rattachait la nature de leurs travaux.

(1) On votait dès Tàge de 16 ans. Oodin : Solutions sociales, p. 623.

(2) n siégeait alors à VersaiUes en qualité de membre de l'Assemblée nationale.

Ce double classement introduisit de la confusion dans les résultats de Fessai, non-seulement pour les 8 intéressés qui se trouvèrenl classés en des rangs différents selon le groupe où on les considérait; mais aussi pour les co-intéressés dans les groupes : le rang accordé à celui ou ceux des conseillers qui se trouvaient dans le groupe modifiant forcément le rang des autres intéressés. Poursuivons :

Chaque employé avait à remplir deux bulletins de vote : un contenant les noms des membres du groupe d'après la nature des travaux auquel appartenait l'employé lui-même; un contenant les noms des 48 membres de la série. Dans un cas comme dans l'autre, l'électeur trouvait donc son propre nom sur le bulletin et pouvait se donner un rang comme à chacun des inscrits. Rien ne révélait la personnalité de l'électeur. Ainsi le vote était secret. (On sait qu'au premier essai du système (1) le vote s'était opéré à bulletin ouvert.)

Sur l'un comme sur l'autre bulletin — mais dans un cas pour quelques collègues seulement et dans l'autre cas pour les 48, — l'électeur avait à porter en face des noms un numéro d'ordre, c'est-à-dire à classer 1*', 2«, 3% 4«, etc., ^relativement les uns aux autres^ les travailleurs inscrits sur le bulletin, selon le rang qu'il leur attribuait dans chacun des trois ordres de mérite portés en tête des colonnes du bulletin.

L'extrait suivant du tableau : t Dépouillement du vote dans les groupes » montre ce qui était demandé aux électeurs. (Les noms des intéressés sont représentés par les signes déjà usités chap. XV à XX.)

(1) Présent volume, chap. XVII, page 362*

Classement du personnel par lui-môme

Vote des Groupes — Dépouillement :

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