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« travail dans Tassociation , et qu'elle servît comme
< élément de preuve du fruit de chaque fonction et,
< autant que possible, du travail de chaque sociétaire. » Les bénéfices engendrés par chaque spécialité de
travail, ou mêiîie, comme l'indique Godin, par le travail de chacun des menabres d'un établissement, ne sont véritablement acquis que lorsque le produit a trouvé consommateur. Autrement, ce produit reste à l'état de valeur non encore efficace. La véritable organisation de l'industrie exige donc l'intime rattachement de la production à la consommation.
Bien que non encore pourvue des rouages facilitant son vrai rôle social, la consommation trie les produits, en contrôle dans une certaine mesure la qualité et, par Tacceptatiqn ou le rejet de ceux d'entre eux qui répondent ou non à ses besoins, elle détermine en dernier ressort, et les bénéfices engendrés par la production et la quantité et la qualité des produits nouveaux à mettre sur le marché ; c'est elle, en un mot, qui sanctionne la valeur de la production. Mais en l'état présent des choses et à défaut de l'organisation nécessaire, cette sanction ne sfexerce qu'indirectement, à trop long terme pour la bonne gouverne des faits industriels généraux.
Cependant c'est la consommation qui peut être l'incorruptible et vigilante gardienne de la bonne exécution des produits de l'industrie ; c'est elle qui proteste contre la détérioration des denrées et Tavilissement des marchandises ; c'est donc bien après prononcé de sa sanction, après acceptation par elle, s'il y a lieu, des produits du travail, qu'en cas de bénéfices les producteurs doivent procéder à la répartition selon les services rendus par chacun d'eux.
A chacun suivant les services rendus, telle est la formule en laquelle Godin résume toute la conférence sur
la grande loi du Travail, donnée par lui, au Familistère, le 20 décembre 1882(1). Mais la solution du problème ne peut être improvisée. Elle se dégagera de recherches pratiques laborieuses, vu la complexité des termes mêmes du problème.
Rappeler ici une de ces recherches pratiques, un de ces premiers et rares exemples d ^organisation de responsabilité entre producteurs et consommateurs, est évidemment le meilleur moyen de faire saisir l'idéal dont Godin cherchait les approches, bien trop lointai-^ nés à son gré, à travers ses efforts pour baser sur la valeur effective même du travail, et cela dès la fondation de son établissement, les attributions de salaires.
€ L'organisation de la responsabilité est Fessence même de l'esprit coopératif > a dit M. J. Pascaly, dans un travail (2) auquel nous allons emprunter l'exemple dont nous avons besoin.
Ayant entre autres choses montré dans ce travail comment la coopération en Grande-Bretagne a organisé non seulement la vente en gros, mais aussi la production d'une* partie des objets très usuels de sa vente ; comment la quantité et la qualité des objets à fabriquer ainsi dans les usines relevant des magasins de gros (Whale-^ sales) sont à l'avance déterminées approximativement parla connaissance des besoins auxquels on a déjà satisfait l'année d'avant ; comment enfin le consommateur étant l'actionnaire , le commanditaire , l'aboutissant obligé de cette production coopérative qui n'existe que par et pour une clientèle exclusive, la production ne pouvait être falsifiée, défectueuse, sans entraîner réclamation et redressement, M. Pascaly termine par un
(1) Le Devoir, tome 7», N^ du 7 janvier 1883, p. 7 à 10.
(2) Particularités et généralités coopératives, par J. Pascaly, ii Le Devoir », Mars 1901, p. 147 à 157.
exemple d'organisation de la responsabilité, exemple emprunté aux relations coopératives entre la Grande- Bretagne et le Danemark et d'autant plus suggestif que l'objet en est plus fragile et délicat,
€ Toute question morale, i dit excellemment l'auteur, € aboutit à une question de responsabilité... »
Et voici l'exemple :
€ S'imagine-t-on qu'une fermière du Danemark puisse être rendue responsable d'un œuf consommé au fond de l'Angleterre ?
€ Consommateur, parmi des millions de consommateurs, et producteur, parmi des milliers de producteurs, s'ignorent forcément et le premier ne semble avoir aucun moyen d'agir sur le second, si la marchandise vendue, un œuf parmi des milliards d'œufs importés, ne présente pas les qualités de consommation requises. L'organisation coopérative vient combler cette énorme lacune faite d'ignorance et de distance, et établir d'une manière infaillible la responsabilité encourue.
€ Voici comment procède l'association danoise des fermiers pour l'exportation d'œufs : Les œufs de chaque associé sont portés, au moins trois fois par semaine, aux gares les plus proches ; là, à l'aide d'un appareil des plus ingénieux, un agent de l'association examine les œufs pour s'assurer qu'ils sont frais et les classe d'après leur grosseur. Un timbre en caoutchouc imprime sur la coquille la marque spéciale de chaque producteur.
€ Et maintenant va, petit œuf!... La crémerie anglaise — il y en a une qui compte plus de 400 établissements à Londres — ayant intérêt à ne servir à sa clientèle que des œufs suffisamment frais, n'aura qu'à renvoyer la coquille marquée au numéro du producteur pour exercer son action jusqu'à la fermière qui n'a pa&r expédié à
— il3 —
temps la marchandise produite par ses poules^ en passant par remployé préposé à la réception • >
Quel accord entre une telle organisation et la formule résumant les indications données par Godin aux chefs de la Société de Réunion en 1855-1856 (1) : Organiser les choses de manière à utiliser les hommes, à les entraîner progressivement vers l'idéal, sans trop les gouverner ni les conduire.
€ Consommateur, parmi des millions de consommateurs, et producteur, parmi des milliers de producteurs signèrent forcément » , venons-nous de lire. Cette ignorance personnelle respective tourné à Tavantàge même de l'organisation de la responsabilité individuelle dans le travail, une fois trouvée la vraie méthode.
Impossible, en effet, au producteur mis en faute d'attribuer la plainte au parti-pris, d'y voir un grièf personnel. La mauvaise exécution du travail parfois si difficile à relever, pour le surveillant, contre un producteur qui peut être irascible, vindicatif, se révèle si ingénuement par la méthode susdite, que le producteur en faute, mis seulement en face de lui-môme, s'efforcera tout naturellement de s'épargner à l'avenir pareil désagrément.
Godin, par un avis spécial, en août 1870, signalait à l'ensemble des ouvriers de l'atelier de montage la néceissité de mieux soigner < le lissé des surfaces des appareils de cuisine », la clientèle s'étant plainte de la défectuosité de certains produits. Si ces produits mêmes avaient, à l'exemple de l'œuf du Danemark, porté une trace les rattachant à leur auteur , c'est à celui-ci seulement et non à tous les ouvriers, sans distinction, vigilants ou autres, que l'avis eût été donné et avec bien plus de chance de remédier à la négligence.
(1) l*r volume, cbap. XLI, p. 568 et s.
Evoquons l'autre aspect des choses : parfaite exécution du travail. Quelle incontestable démonstration d'accomplissement par l'ouvrier de son devoir envoies la collectivité, et, conséquemment , quelle révélation de son droit acquis à une part des bénéfices (s'il y a lieu) provenant de l'acceptation du produit par le consommateur.
L'émulation dans la perfection des services rendus par l'individu à la collectivité, est le dernier mot du système.
Hors de l'organisation coopérative, les industries (1) qui pratiquent des modes similaires de rattachement du produit au producteur, afin de rendre, en cas de besoin, celui-ci responsable, et de maintenir la perfection de la fabrication, seront entraînées par la logique du principe — si ce n'est déjà fait — à rémunérer spécialement les producteurs hors ligne ; la sélection des capacités se prépare ainsi socialement.
Le rattachement entre producteurs et consommateurs ne pouvait' être conçu qu'à long terme, idéalement, à l'époque où Godin formulait ces indications pratiques : « Organiser les choses de manière à entraîner progressivement les hommes vers l'idéal, sans trop les gouverner ni les conduire. Faire que chacun se sente libre de ses mouvements, mais endosse en même temps toute la responsabilité morale et matérielle de ses actes. »
Ces conseils qu'il donnait à ses amis du Texas, Godin cherchait à* les appliquer à mesure du possible dans son propre établissement ; et c'est là qu'il nous faut revenir. Voyons donc nos plus anciens documents à cet égard.
En 1856, à l'époque où Godin est forcé par causes majeures de renoncer à toute idée d'expatriation au Texas, quelle est sa situation industrielle et sociale?
(i) PlaquoB photographiques ; papiers lithographiques, etc.
Il est à la tête de deux établissements de fabrication d'appareils de chauffage : l'un en France (Guise, Aisne) ;
l'autre en Belgique (Forest, près Bruxelles). Celui de
France, fondé depuis quinze ans déjà (à Esquehéries, Aisne, en' 1840) est de beaucoup le plus important. Celui de Belgique compte trois à quatre ans (1) et, dès qu'il prendra quelque importance, il sera transféré ^en 1858) de l'autre côté de Bruxelles à Laeken, portion cédée aujourd'hui à la commune de Schaerbeek-Bruxelleé.
Une lettre de Godin déjà publiée (P' volume, chap. XXXVI, p. 516) a fixé au nombre de 200 à 300 les ouvriers occupés par lui , dans ses deux établissements , en avril 1855.
En 1857, une autre lettre de lui, celle adressée à Victor Calland ("présent volume , chap. 1er, page 18) parle de 300 ouvriers occupés alors par lui à Guise seulement.
A ce chifiFre il faut ajouter une trentaine d'employés des bureaux de fabrication et comptabilité générale, pour avoir le chiffre total du personnel, dans l'établissement de Guise.
Passons à la fabrication.
Il a été établi : (2)
lo Qu'à la fin de 1852,, Godin était possesseur de 14 brevets d'invention et certificats d'addition ;
2° Que, sous le coup des persécutions qui frappaient alors les socialistes, Godin outré de la décision par laquelle la cour d'Amiens avait annulé trois de ses brevets, et convaincu qu'en l'état des choses les brevets non disputés encore ne pouvaient que servir de prétexte à procès nouveaux sans lui donner la moindre garantie.
(1) !«' volume, chap. XIV, page 171.
(2) l«r volume, chap. XIV, p. 164 et s.
avait effacé le mot breveté de tous ses produits et était resté ensuite neuf ans (jusque et y compris 1861) sans prendre de nouveaux brevets. C'est dans cette phase qite nous le retrouvons.
Quelques lignes de lui, peignant cette époque et non utilisées pour son volume Solutions sociales y nous paraissent devoir venir ici :
€ Je me retrouvai après mon échec devant la cour € d'Amiens et l'échec de l'Ecole sociétaire au Texas, € obligé de ne compter que sur mes propres forces.
€ Le temps et la réflexion me firent voir que si ce € que j'avais créé était aux mains de mes concurrents € et s'ils avaient la richesse pour eux, la capacité res- € tait de mon côté : j'avais, par conséquent, quelque € moyen de leur disputer le terrain mal acquis sur le- € quel ils avaient été légalement installés. >
Anticipant sur les faits, nous avons, dans notre chapitre XIV , reproduit le passage qui va suivre :
€ Mes concurrents avaient entre les mains dix fois € plus de ressources en capital et en relations indus- € trielles que je n'en possédais alors. Le fait était con- € sommé. J'étais amoindri, mais je subsistais; il n'y € avait de salut pour moi qu'en avançant assez rapide- « ment dans la voie industrielle que j'avais prise pour € que mes adversaires ne pussent m'y suivre. J'y réus- « sis : les obstacles qu'ils me créèrent ne purent m'ar- € rôter.
€ Si la concurrence marchait sur mes traces, je la « devançai par les progrès que je réalisai chaque jour, € et je pus triompher du terrible échec qu'un instant € j'avais envisagé comme devant causer ma ruine en € m'enlevant l'industrie nouvelle que j'avais créée. >
Notons au passage qu'à l'Exposition universelle, Paris, 1855, Oodin obtint, comme chef d'industrie, une mention honorable.
— il7^
La brillante carrière industrielle poursuivie par lui , malgré les entraves des débuts , témoigne d'une puissance de direction à laquelle nous devons nous arrêter.
€ Vous aurez des concurrents et très puissants, peutêtre, > avait dit à Godin, lors de la fondation de son industrie à Esquehéries en 1840 (1), un voisin et ami M. Lh., € comment vous maintiendrez-vous à la tête de cette industrie?
€ En faisant mieux qu'eux, » avait répondu notre héros. Et il avait tenu parole.
S'il lui avait été possible de surveiller de près la fabrication lorsq u'il occupait un, deux, trois ouvriers, comment donc avait-il pu obtenir à mesure de l'agrandissement et de la multiplication de ses ateliers, c'est-à-dire de la part d'un nombreux personnel, une concordance d'efforts tendant à la perfection du travail ? Et il avait bien fallu cette concordance. Autrement, si parfaitement appropriés aux besoins de la vente que fussent les appareils inventés par Godin, leur mérite eût pu être annulé soit par la défectuosité des matières premières, soit par la mauvaise exécution du travail.
Au choix des matières premières, fontes, charbons^ etc., Godin donna, lui-même, un soin extrême. Ce fut sur la substance la mieux appropriée au bon usage des produits qu'il s'efforça de faire appliquer le meilleur travail.
Mais pour obtenir ce meilleur travail il fallait intéresser l'ouvrier à cette perfection même; l'intéresser pécuniairement, immédiatement : car des arguments sur la prospérité industrielle à créer, sur Tentretien du travail par la mise en vente de produits bien faits, n'eussent pas suffi.
(1) Premier volume» chap. premier, p. 15.
H fallait que Fou vrier, mouleur ou ajusteur, recueillît le plus de salaire quand le travail était le mieux exécuté ; et qu'à un certain point d'imperfection le produit ne fût même pas accepté du tout.
Telle fut Porganisation première que Godin s'appliqua à réaliser dans son établissement. 11 espérait, en rendant ainsi l'ouvrier plus attentif, plus habile, le cultiver, afin de l'adapter à ces meilleures conditions sociales qu'il devait réaliser, dès que son industrie même lui aurait fourni les ressources nécessaires.
Soucieux de libérer, dès le principe, le travailleur de l'assujettissement personnel, Godin s'appliqua à porter l'exercice de la surveillance du travail non sur l'emploi du temps de l'ouvrier, mais sur l'œuvre exécutée. Autant qu'il le put il prit pour base le travail à forfait.
Ouvrons le premier livre publié par lui « Solutions sociales » (1), nous y lisons (p. 20, 21) :
€ Une fois le prix débattu et accepté, l'homme en face de son travail, ne relève plus que de lui-même.
« Il n'a plus à craindre la censure juste ou injuste du maître sur l'emploi de son temps : il est libre !
€ Maître à son tour vis-à-vis de la matière, il l'assouplit, il la façonne ; son activité n'a d'autre mesure que celle qui lui convient.
« 11 a la satisfaction de tirer d'un travail exempt de servitude, un salaire proportionné à son adresse et à son activité.
« 11 n'a d'autre responsabilité que celle de la part d'activité utile qu'il doit à la nature et à la société.
€ Sa santé et son intérêt sont les seuls guides du repos qu'il se donne, ou de l'activité qu'il déploie : si par son adresse ou son intelligence, il abrège son travail, il a la satisfaction d'en profiter ; s'il prolonge son repos au-
(1) £çliteui8 ; GuiUaumin et Cie, 14, rue Richelm, Paris.
delà du nécessaire, il n'a de reproche à recevoir de personne, et ne nuit qu'à lui-même.
€ Ainsi Pouvrier recouvre sa dignité, il est le maître de son temps ; ses actes et sa personne ne sont plus l'objet d'une inspection et d'une surveillance dégradantes : le travail réalisé est seul vérifié, et c'est sur sa valeur que le compte en est réglé.
* L'organisation du travail dans la grande industrie tend à l'application de ce régime. Il est plus facile là que dans le petit atelier, de classer les travaux et d'établir les tarifs suivant la valeur de chacun d'eux.
« Le travail exécuté d'après un tarif consenti est certainement un progrès vers l'organisation rationnelle du travail et la liberté du travailleur. Bien des personnes peuvent s'y tromper encore ; mais il n'en sera pas moins démontré par l'expérience, que la liberté de l'ouvrier sera d'autant plus grande, que le travail à forfait s'étendra davantage, et ce mode d'organisation sera surtout un des principes par lesquels la liberté efiective entrera dans les faits de la vie.
€ Quand, un jour, l'industrie, mieux organisée encore, garantira à l'ouvrier tous les fruits de pltis^valtce dus à sa part de travail accompli, alors la justice se sera faite compagne de la liberté, et le droit véritable marchera de front avec l'accomplissement des devoirs du citoyen. >
Chacun des mots de cet alinéa mérite d'être pesé ; le lecteur le remarquera certainement. Nous y reviendrons plus loin.
Godin eût voulu étendre la fixation préalable de valeur à tous les travaux sans exception, (comptabilité et autres) qui s'accomplissaient chez lui ; mais il ne rencontra pas les concours voulus pour cette organisation complète.
— leo —
^ Un assez grand nombre de travaux furent donc exécutés à prix de temps. Tout ce qu'il put faire fut de réduire Tunité de compte.
Recourons de nouveau à son premier livre, « Solih tiqns sociales > (p, 16) :
€ Peu d'hommes ont compris combien l'industrie
moderne est restée arriérée dans ses rapports avec
l'ouvrier. Aucun principe d'organisation n'y préside; les plus petites questions ont été jusqu'ici de graves prpblèmes . . .
€ Ne pouvant aborder de problèmes plus sérieux, je m'attachai, dès mes débuts, à écarter de mes ateliers les causes qui, par toute la France alors, étaient encore des sujets permanents de contestations entre patrons et ouvriers.
« Une de ces premières causes était l'unité de temps servant à compter le travail.
€ L'unité de temps était généralement la journée. Les fractions étaient le quart de jour dans certaines villes', le tiers de jour dans d'autres ; dans quelques grandes villes et dans de rares ateliers, la journée était de onze heures de travail ; ailleurs, de douze et de treize heures.
» La journée de onze heures se divisait à Paris en trois parties :
De 6 heures du matin à 9 heures, 3 heures.
De 10 — 2 — 4 —
De 3 heures du soir à 7 — 4 —
» Il y avait dans la journée deux repas d'une heure chacun. Le tiers du matin était d'une heure plus court que les deux autres tiers, par suite d'une grève qui avait réduit la journée d'une heure.
» Le tiers du matin coûtant le même prix pour moins de travail, le chef d'établissement était intéressé à
exiger plus rigoureusement la présence des ouvriers à Pou vertu re des ateliers, et à en refuser l'entrée aux retardataires, ou à leur imposer une retenue pour le maintien de la règle.
€ De son côté, l'ouvrier trouvait exorbitant de n'être pas payé de tout son temps de travail pour quelques minutes de retard,
«C'était une source de conflits et une cause permanente de préjudice pour le patron et pour l'ouvrier; c'était souvent pour l'atelier le chômage de l'outillage des ouvriers en retard, par suite de leur refus de subir la retenue, et pour ceux-ci l'obligation d'attendre au tiers suivant pour se mettre à l'ouvrage , heureux encore quand ce n'était pas pour eux l'occasion d'aller au cabaret.
< Dans les autres grandes villes , la journée commençait encore à cinq heures du matin, et se trouvait ainsi de douze heures, partagées en trois parties égales.
€ En province, où la journée était de douze à treize heures, et où l'on comptait par quarts de jour, elle se composait :
De 5 à 8 heures du matin 3 heures.
De 9 à 12 > 3 >
De 1 à 4 heures de l'après-midi 3 >
De5à 8 > 3 >
< La journée divisée par quarts, donne ainsi lieu à trois repos ou repas d'une heure chacun, et là où les repas de neuf heures et de quatre heures n'étaient que d'une demi-heure, la journée se trouvait de treize heures,
€ J'ai vu des ateliers où les treize heures étaient obtenues en supprimant le repas de quatre heures, et en laissant une heure le matin au déjeuner ; mais cela faisait une faction de sept heures de travail continu
dans l'après-midi et l'ouvrier arrivait à son souper, à huit heures du soir, exténué de fatigue et de faim.
« On comprend à combien de tiraillements donnait lieu cette manière de compter le temps , par tiers et quarts de jour ; ce n'était rien autre chose que le maintien de la servitude à court terme ne comportant pas, il est vrai, l'aliénation de la personne, mais comportant celle de ses actes et de son temps, sur lesquels Tœil du maître veillait comme sur sa propre chose.
€ Ce sont ces traces de servitude dont le travail moderne est encore entaché, que je m'attachai à amoindrir dans la mesure du possible autour de moi.
€ Ne pouvant réformer complètement le mode de travail reposant sur le paiement du temps, je pris l'unité la plus courte, et l'heure me servit de base dans mes compte avec mes ouvriers. . .
€ Ce mode fut bientôt admis presque généralement dans le monde industriel, sous la pression des conflits qui se renouvelaient chaque jour entre patrons et ouvriers.
« Une double question est ainsi résolue : l'ouvrier est moins assujetti au maître, et ces grèves si souvent renouvelées dans les villes et dans certaines usines, au sujet de la durée du travail, n'ont plus leur raison d'être. Loin de trouver son intérêt dans la réduction des heures de travail, l'ouvrier en demande au contraire trop souvent la prolongation.
« Quoique le travail à l'heure ait été une amélioration du régime de l'atelier, le travail exécuté sur le temps mis à prix n'en constitue pas moins une situation souvent humiliante pour l'ouvrier; la surveillance qui s'exerce sur lui est une atteinte à sa liberté, et il est au moins esclave de sa conscience et de son honnêteté, s'il ne l'est pas de l'œil du contre-maître
« La rémunération sur le prix de l'heure n'a donc pas le mérite d'effacer tous les inconvénients du travail à la journée; aussi convient-il de ne l'appliquer que par x^ exception , et de donner à l'ouvrier une plus complète indépendance dans son travail , c'est-à-dire sa liberté.
€ Pour cela, il est indispensable de supprimer la surveillance d'individu à individu ; il faut qu'au lieu de / se porter sur l'ouvrier , cette surveillance soit exercée sur la matière, c'est-à-dire sur le produit du travail.
€ Au lieu donc de fixer une valeur au temps de l'ou-j i vrier , il faut fixer une valeur au produit à créer. . . »' > c'estrà-dire instituer le travail à forfait ainsi qu'il est dit plus haut. Du reste ce qui est mis en circulation entre producteur et consommateur ce n'est pas le temps donné au travail, c'est le produit. Que tout le contrôle possible soit exercé sur l'objet même du trafic pour en assurer la valeur : chacun y trouve son compte, c'est dans l'alignement du bien général.
Mais l'organisation par le travail à forfait dans la grande industrie n'en laisse pas moins subsister la nécessité de certaines règles dans les ateliers et bureaux. Toute agglomération d'individus en vue d'une œuvre commune y est assujettie. Il faut fixer les heures d'exécution du travail, les dispositions générales : jeu des forces motrices, etc., permettant cette exécution, et les conditions dans lesquelles le produit doit être obtenu,
€ Le chef d'atelier » a écrit Godin, p. 25 « Solutions sociales^ » « n'a d'autre moyen légal de faire exécuter le travail que celui de conventions se traduisant en indemnités pécuniaires, d'où il suit qu'un prix est aecordé pour le produit ou le travail faisant l'objet des règles de l'atelier, et que des amendes ou retenues sont imposées pour les infractions à ces règles ou pour la malfaçon du travail.
€ Le premier germe des difficultés du régime indus- , triel moderne apparaît dans ces faits qui, sans grande -^importance au premier abord , touchent, malgré cela, ^aux questions capitales de la répartition,
« Le fabricant, voyant dans l'infraction à la règle, un préjudice causé à la fabrique, a cru d'abord tout naturel de s'approprier le produit des amendes et des retenues.
€ Murmures de l'ouvrier qui, dans certains cas, voit prélever un tribut sur sa liberté, et qui, dans d'autres, comprend que si on lui retient une partie de son salaire sur un travail imparfait, on ne lui permet pas de participer aux bénéfices réalisés sur le travail bien fait... » C'est là le véritable nœud de la question : La réparation du préjudice causé va de soi quand elle est balancée par l'attribution d'une juste part des bénéfices dus à la parfaite exécution des conventions.
€ Les chefs d'industrie, » poursuit Godin , dans le passage cité, « ont fini par reconnaître le danger des mécontentements soulevés par ces retenues faites ainsi, à leur profit, pour infractions à la règle; aussi dans la plupart des établissements les amendes ont-elles servi à former un fonds de secours pour les accidents et maladies des ouvriers. >
Jugeant que toutes les amendes ou retenues indistinctement, celles pour infraction aux règles de Tatelier comme celles pour malfaçon , ne pouvaient recevoir meilleur emploi que le versement en un fonds de secours, Godin leur donna cette attribution dès l'organisation de son établissement. En outre, il appela — ce j qui était alors une véritable innovation — les ouvriers mêmes à la gérance du fonds de secours, en les invitant à désigner, par le vote, des délégués à cette fonction.
Règlement d'ateliers et fonds de secours mutuels chez Godin, 1857. Conférence touchant l'égalité des salaires. Droits et devoirs sociaux. Position du problème : rémunération du travail.
Le plus ancien règlement d'ateliers aflRérent à l'usine de Guise , que nous ayons en mains , est daté 31 janvier 1857. C'est un recueil des mesures d'ordre en visage (1). Il comprend 30 articles répartis en 7 sections : < Dispositions générales , Fonderie , Ajustage, Police des ateliers , Entrée et sortie des marchandises , De la paie , Des secours, »
Susciter chez l'ouvrier l'effort dans le sens de la meilleure exécution du travail; amener les gens à s'occuper utilement les uns des autres ; orienter tout le personnel vers la pratique des égards mutuels , de la bienveillance , de la franchise , de la cordialité : tel est le but visé par ce premier règlement.
Voyons en quelques traits :
€ Article 1 . Le règlement est et devra être la règle écrite en usage dans l'Usine ; ses dispositions devront toujours avoir pour but :
€ p D'assurer la perfection et la bonne exécution des travaux de TUsine , de manière à y favoriser le développement du travail par une réputation justement méritée de bonne fabrication ;
« 2° De maintenir , par les plus sages mesures que l'expérience inspirera, des rapports de confraternité agréables entre toutes les personnes attachées à l'établissement ;
(i) Une pièce (de nos dosaiors) annptée de la main de Godin reporte & 1852 le fonctionnement du premier fonde de secours mutuels dans son étabUssement et^ conséquemment, du règlement qui nous occupe.
< 30 De les engager, ouvriers , patrons et employés , à n'admettre dans leurs relations que les formes d'une urbanité franche et d'une véritable politesse.
€ Le règlement devra, enfin , être toujours l'expression de la meilleure ligne de conduite à suivre, autant dans l'intérêt particulier de l'ouvrier que dans celui de la bonne direction de l'usine , ce qui est la plus solide garantie d'un travail continu pour l'avenir.
< Les ouvriers de l'établissement pourront toujours proposer, par l'organe de leur comité, d'introduire au règlement les amendements qui auraient pour but d'en rendre l'application plus utile.
€ Ce règlement sera affiché >
Touchant le comité , nous lisons :
€ Art. 30. Les ouvriers de l'établissement nommeront tous les six mois , un comité composé de six membres , dont deux choisis parmi les ajusteurs, deux parmi les mouleurs, et deux parmi les ouvriers et ouvrières de remaillage , du magasin , de la râperie et des autres ateliers. Les membres du comité doivent être élus en dehors des employés et des chefs ouvriers j ils sont toujours rééligibles.
« La principale fonction du comité des ouvriers consiste à prendre connaissance de l'état de la caisse des amendes , qu'il peut vérifier au bureau au moins tous les mois et plus souvent s'il le juge convenable. Il règle avec le patron l'emploi à faire des amendes en caisse , excédant la réserve.
€ La liste des amendes est remise, chaque quinzaine, au comité qui est consulté pour faire connaître la vérité sur les réclamations auxquelles elles peuvent donner lieu.
« Le con\ité des ouvriers pourra être appelé à donner son avis sur les mesures qui seront prises en vue
de Pamélioration du bien-^tre des ouvriers attachés à l'établissement. »
Quant à la réserve dans la caisse des amendes, son objet est déterminé comme suit :
€ Art. 29. Les pertes qui pourraient survenir sur les avances faites aux ouvriers malades seront, autant que possible, comblées par le produit des amendes.
€ A cet effet , une réserve de 300 francs sera maintenue sur la caisse des amendes. »
Cette motion d'avances aux ouvriers malades nous fait saisir le développement graduel des choses dans l'industrie fondée par Godin.
Tout au début il travaille seul (1) , puis il occupe un , deux , trois ouvriers et ainsi de suite. Il n'y a pas alors de caisse de secours proprement dite dans son établissèment. Ces caisses commençaient seulement à s'introduire en industrie et, du reste, leur institution exige un certain nombre de travailleurs.
Quand la maladie frappait l'un ou l'autre de ses ouvriers, que faisait Godin ? Il avançait les sommes nécessaires au soutien du malade et de la famille, s'il y avait lieu ; et l'ouvrier s'acquittait par portions graduées lorsqu'il reprenait le travail.
Des pertes , on le conçoit, devaient survenir par motifs divers ; exemple : Des ouvriers quittant la région avant remboursement des avances... etc., d'où la prescription d'une réserve de 300 fr., sur la caisse des amendes, le surplus des fonds étant distribué suivant les décisions du comité administratif, c'est-à-dire des délégués ouvriers. Mais le nombre des travailleurs croissant chez Godin , il devint possible de constituer à la place du modeste fonds mutuel dit caisse des amendes , une véritable caisse de secours , laquelle fut ali-
(1) i*' volume, chapitre VI , p. 86.
— lamentée non-seulement par les amendes et retenties, mais par une cotisation volontaire des ouvriers ; cotisation facultative à l'origine et irès-vite ensuite consentie par tous sans exception.
Elle se montait à cinquante centimes par quinzaine et était portée en compte de chacun. Tous les six mois, les intéressés nommaient entre eux le comité de surveillance et direction.
Exposant ces faits dans son volume < Solutions socia^ les :» , Godin écrit , p. 29 : < Le comité élabore, modifie et révise les statuts, suivant les circonstances ; le patron ne fait qu'exécuter les décisions du comité.
€ Le comité décide de l'emploi des fonds de la caisse ; il surveille la liste des malades et des ayant droit ; il prescrit les mesures à prendre à leur égard.
€ Chaque semaine, la comptabilité lui remet le tableau :
Des cotisations encaissées ,
Des amendes ,
Des retenues pour malfaçon ,
Des secours payés aux malades ;
€ Par conséquent, le débit et le crédit de la caisse, dont il peut vérifier l'exactitude quand il le juge convenable.
€ Dans ces conditions , les caisses de secours sont débarrassées de ces causes de récriminations, malheureusement trop souvent fondées, lorsqu'elles sont gérées sous le régime autoritaire du patron ; car, quelle que soit la bonne volonté d'un chef d'industrie, il ne peut descendre à tous les menus détails dont une caisse de secours doit véritablement être l'objet; et si, en principe, le droit de gérer ces caisses est contestable pour le patron, à plus forte raison doit-il s'abstenir d'en confier Tadministrationjà des subalternes, et de la
refuser à ceux qui les alimentent de leurs salaires.
< Les ouvriers gérant leurs intérêts par la voie de mandataires dont ils ont le libre choix y les causes de suspicion et de mécontentement disparaissent. SHls ont à se plaindre de leur commission administrative , ils la changent et en nomment une autre ; et comme la comptabilité de l'usine n'intervient dans la gestion des intérêts des sociétaires que pour exécuter leurs décisions, son intervention est considérée comme un service dont la masse ouvrière lui est reconnaissante.
« Pourtant, ce ne sont là que des mesures de simple équité, et profitant plus au chef d'industrie lui-môme , que les habitudes d'omnipotence traditionnelle léguées par le passé à ceux qui ont succédé aux pouvoirs féodaux.
c Ce n'est donc pas à titre de solution que ces questions sont abordées ici , mais comme indication de simples palliatifs et d'exemples , qui n'ont d'autre but que de démontrer combien notre organisation industrielle est en défaut. La démoralisation et la misère des classes ouvrières de centres considérables d'industrie ne tiennent, le plus souvent, qu'à ce fait, que des expédients def cette nature sont encore négligés.
€ L'organisation du travail est à son berceau, le problème en a été malheureusement trop peu étudié ; l'heure est venue où tous les amis de l'humanité doivent s'enquérir des mesures et des règles propres à effacer la servitude et les douleurs dont le travail a été accablé, afin d'y substituer la liberté et les éléments de charme qui doivent entourer cette fonction supérieure de l'homme à l'égard de la nature et de ses semblables.
€ Rien n'est à dédaigner dans ce difficile problème de l'accord des principes et des intérêts ; les solutions
pratiques ont toutes leur importance lorsqu'il s'agit de concilier le travail avec la liberté ; et il serait heureux que le cercle dans lequel Pexpérience peut à peine se mouvoir, fût agrandi et débarrassé des obstacles que la routine, les préjugés et la loi elle-même lui créent à chaque pas. >
Dans le premier volume du Devoir (1878), Godin publiant des articles sur Tinstitution d'une « Caisse natio^ nale d'assistance des travailleurs > et jugeant utile d'indiquer des mesures pratiques , expose ce qui se fait dans son propre établissement. Nous lisons (1) :
< Grâce à ces combinaisons > (administration de la caisse de secours par un comité de délégués des ouvriers; versement dans la caisse : !« des amendes, 2o des retenues) ; < les trois principales questions* de l'accord entre patrons et ouvriers au sujet des caisses de secours sont résolues :
€ lo Un comité élu par et parmi les ouvriers administrant la caisse et strictement tenu au courant des recettes , des dépenses et de l'état de l'encaisse , rend toute suspicion impossible;
2« Les amendes qu'il est nécessaire d'appliquer dans l'atelier pour le maintien du règlement étant abandonnées à la caisse , la masse en profite et se trouve alors disposée à faire elle-même respecter le règlement , au lieu de prendre parti pour les réfractaires , ce qui ne manque pas d'arriver quand le chef d'industrie considère les amendes comme dédommagement d'un préjudice qui lui est causé dans la production , et , pour ce motif, les retient à son profit;
€ 3o Les retenues pour malfaçons étant versées à la caisse, l'ouvrier les accepte sans murmurer, sachant bien qu'elles lui reviendront en cas de maladie. Au
(i) Le Devoir, tome !•' (1878) , p. 859.
contraire, quand le patron les encaisse, ces retenues (bien que toujours inférieures de beaucoup à la perte subie par rétablissement pour détérioration ou perte de matières de la part de Fouvrier) soulèvent immanquablement le plus vif mécontentement chez le travailleur dont elles diminuent le salaire. Ce mécontentement ne se produit pas , quand les retenues font retour à la caisse de secours , et Fouvrier a , en outre , la possibilité d'en appeler à ses pairs; car le comité de la caisse est là pour approuver ou désapprouver Papplication de la retenue , ainsi qu'il le fait d'autre part en ce qui concerne les amendes. >
Le 22 mai 1881 , en plein fonctionnement de l'association du travail et du capital au Familistère, J. B. A. Godin eut occasion dans une conférence de reprendre ce même sujet des règlements d'ateliers et des caisses de secours.
Une critique avait été faite contre l'amende imposée réglementairement à l'ouvrier absent du travail au début de la journée; l'amende avait été présentée comme une atteinte à la liberté.
Toute demande de repos étant accueillie dans l'association (et alors non amendable) lorsqu'elle se produit autrement que le lendemain d'un jour de paye ou d'un jour férié , Godin fait observer , dans sa réponse , qu'il y a évidemment pour un certain nombre « absence d'équilibre dans la conduite de la vie ; car ce n'est pas parce qu'on a eu le dimanche tout entier pour se reposer qu'on devrait encore avoir besoin de passer le lundi plutôt qu'un autre jour à ne rien faire. >
« La première chose à observer * avait-il dit au début de son discours, « c'est que nulle réunion, nulle société ne peut se former sans convenir de règles spéciales , que chacun devra suivre pour atteindre le but qu'on s'est proposé*
« Quand vous formez même des groupes de délassement et de plaisir , une société d'archers par exemple , votre premier soin est de vous tracer une ligne de conduite dont nul ne doit s'écarter.
€ Cette mesure que vous jugez indispensable au fonctionnement d'un groupe quelconque est bien plus urgente encore dans une association qui embrasse des intérêts aussi considérables que la nôtre. • . >
Quant à présenter l'amende pour absence au travail dans les conditions susdites j comme une atteinte à la liberté, < cette manière de penser > dit Godin (1) peut avoir quelque semblant de vérité à l'égard de l'ouvrier travaillant pour le profit d'un patron, bien que, môme dans ce cas , il soit juste de constater que les machines sont en marche pour permettre à l'ouvrier de travailler ; et que, si celui-ci laisse sa place vacante, machines et outils fonctionnent sans produire, ce qui est pour l'atelier une perte importante dont l'ouvrier seul est cause. Néanmoins ]> poursuit l'orateur a quand tous les bénéfices sont pour l'industriel, l'ouvrier peut trouver juste que ce dernier supporte aussi la perte.
c Peut-il en être ainsi dans une association où les intérêts sont solidaires , où les bénéfices reviennent aux travailleurs mêmes. Dans une telle association , le préjudice que chacun cause à la société est un préjudice qu'il se fait à soi-même , et qu'il fait en même temps à tous les coopérateurs.
< L'ouvrier , membre d'une association , a donc des devoirs plus précis et plus étendus que lorsqu'il n'est attaché par aucun lien de participation aux bénéfices et avantages de l'industrie. Dans notre association , les sept huitièmes au moins des bénéfices sont distribués aux travailleurs , il est donc juste et raisonnable que
(1) Le Devoir, tome 5* (1881), p. 378.
celui qui , par sa propre faute , est une cause de perte pour la société soit rappelé au sentiment de ses devoirs envers les autres.
€ Enfin, il y a à tenir compte de Femploi assigné aux amendes qui nous occupent.., c'est une légère contribution imposée à Touvrier au profit de l'assurance mutuelle contre la maladie ; cette amende n'est, en réalité, qu'une économie que le travailleur met en dépôt et qui lui est rendue le jour où il tombe malade...
< J'ai rempli mes devoirs envers tous, en mettant dans une association à votre profit des établissements et une industrie que vous m'avez aidé à élever. Ces établissements sont d'une valeur de plusieurs millions, vous en partagez maintenant les bénéfices, cela vous crée des économies importantes chaque année.
€ C'est bien le moins que chacun de vous sache abandonner de bonne volonté quelques francs à la caisse commune pour vous aider mutuellement...
€ Savez-vous ce qui arriverait si l'on entrait dans la voie de modifier, dans le sens proposé, l'article en question ?
< C'est que n'ayant plus à mettre à l'amende l'ouvrier qui se dérangerait de son travail , on le renverrait tout simplement. . . L'amende a ce mérite de le rappeler à l'ordre et de lui laisser la possibilité de se faire une place meilleure dans l'association.
€ Les mesures d'ordre sont indispensables au bon fonctionnement de notre société, sans elles vous verriez le relâchement s'établir dans tous les services et, après le relâchement ce serait la diminution des bénéfices, la gêne au lieu de la prospérité.
€ Alors s'il fallait congédier des ouvriers et diminuer les salaires, à qui vous en prendriez-vous , si ce n'est à vous-mêmes qui auriez amené cet état de choses en ne sachant point maintenir l'ordre parmi vous.
€ Ah ! certainement les amendes pourront être inutiles le jour où tous les travailleurs seront devenus assez sages , assez prévoyants pour prendre toujours à l'avance les mesures nécessaires pour empêcher que rien ne souffre ou périclite en leur absence. Mais, en attendant, il faut bien avoir un règlement qui précise à chacun une ligne de conduite, et cela dans l'intérêt de tous, dans votre intérêt particulier et dans celui de vos enfants >.
La suppression des règlements d'ateliers est une question qui se pose dans les milieux industriels ; nous venons de voir comment Godin y répondit touchant un point spécial. Une autre question voisine — celle de régalité des salaires — fut aussi traitée par Godin dans une conférence (1). Nous la considérons comme voisine, en ce que la suppression de toute règle à Patelier et Tattribution d'un même salaire à chaque ouvrier quelque emploi qu'il fasse de son temps, seraient deux mesures conduisant au relâchement des efforts utiles, deux mesures s'exerçant dans un sens hostile à l'abondance des meilleurs produits, hostile conséquemment à l'harmonie entre producteurs et consommateurs . deux mesures ruineuses du bien collectif.
Observons que l'individu est consommateur depuis sa naissance jusqu'à sa mort, qu'il ne se livre à la production industrielle que pendant une part de sa vie. Son intérêt en qualité de consommateur prime de beaucoup son intérêt comme producteur ; et tout ce qui peut assurer la confection des meilleurs produits, denrées alimentaires, meubles, vêtements, etc., etc. , est de nécessité universelle.
Les partisans de l'égalité des salaires confondent
(1) Le Devoir, 1881, tome 5% p. 385 à 390.
généralement deux choses quHl faut soigneusement distinguer :
P L'individu ;
2o Les charges familiales de l'individu . Ces deux éléments ne sont pas forcément liés ; déjà, dans l'association du Familistère, les charges familiales sont surtout des charges sociales. Cette distinction faite, l'entente devient plus facile ; et les partisans de l'égalité trouveront juste qu'on donne des salaires égaux aux ouvriers qui auront accompli œuvre égale, puisque autrement ce serait encore l'inégalité et l'inégalité au profit de ceux qui concourreraient le moins à la richesse collective.
Prétendre qu'avec le système de l'égalité des salaires, les forts et les habiles entretiendront les faibles — que cette faiblesse soit paresse ou incapacité — et qu'ainsi l'abondance régnera pour tous, c'est méconnaître les leçons de l'expérience. Avec un tel régime ce serait à qui travaillerait le moins ; et ce n'est point en ces conditions que l'abondance se crée.
Les réserves ou richesses sociales sont dues aux hommes qui produisent plus qu'ils ne consomment ; les faibles (et les nonchalants, les paresseux peuvent être du nombre) les faibles usent des réserves sociales et sont incapables de les reconstituer ; dans leur consommation ils touchent déjà une part créée par autrui ; leur accorder, en outre, le même salaire qu'aux producteurs de richesses envers qui ils commencent par être redevables, c'est rompre en faveur de l'incapacité l'équilibre indispensable à l'entretien des efforts utiles, soit l'équilibre par la responsabilité. Que les forts aident les faibles par la constitution des réserves sociales, cela suffit ; il ne faut pas qu'un nouveau despotisme celui des incapables vienne entraver et bientôt ruiner Torganisation générale.
Un autre point de vue qui fait accueillir parfois l'idée de régalité des salaires est d'y voir un moyen d'en finir avec les sinécures, avec les appointements exagérés.
Chaque fois que des avantages sociaux ou pécuniaires sont alloués sans qu'on les voie balancés par des travaux correspondants, ils apparaissent comme des privilèges et blessent le sentiment de l'équité.
Mais le problème est précisément de faire à chacun sa part équitable, de balancer exactement l'exercice du droit par le devoir accompli. La véritable égalité, c'est l'appel de tous à l'exercice de mômes droits, sans distinction entre les personnes, dès que ces personnes ont contribué chacune pour une môme part à la richesse générale.
€ Au nom de l'égalité > (1), dit Godin dans la conférence ci-dessus indiquée < vous voulez donner à chaque homme un même salaire ; votes transportez alors Vinég alité dans les services rendus. Cela révolte encore bien plus le sentiment de la justice...
< Demandez au travailleur honnête, laborieux, habile dans son métier, s'il trouverait équitable de recevoir juste la même paie que l'ouvrier fainéant et qui ne sait que gâcher l'ouvrage.
€ Les déclamations sur l'égalité de tous les hommes, belles à faire dans les journaux, et devant les gens qui se laissent prendre aux mots vides de sens, tombent d'elles-mêmes dès qu'on veut les mettre en pratique. Et cela, mes amis, parce qu'elles ne reposent sur rien de fondé, sur rien de réel, et surtout parce qu'elles sont contraires à la justice.
< Tout homme vient en ce monde avec des droits à exercer, des devoirs à remplir ; nous avons tous des obligations les uns envers les autres, mais cette égalité
(1) Le Devoir f 1881, tome 5*, p. 387.
comme homme devant la loi de vie ne fait pas que nous soyons tous semblables, tous égaux en santé, en force, en taille, en intelligence. La nature nous montre sous ce rapport une telle diversité quMl n'y a point deux êtres semblables...
< Les uns laissent péricliter tout ce qu'ils possèdent, ne savent même point exécuter avec intelligence leur besogne de chaque jour ; les autres, au contraire, font prospérer tout ce dont ils s'occupent, créent la fécondité et l'abondance dans toutes les entreprises.
€ Comment donc faire à chacun une part uniforme quand les efforts et les mérites sont si différents ? »
Ce qui est à découvrir, c'est donc la méthode par laquelle, après constitution des réserves sociales, l'ouvrier, ainsi que l'a dit Godin (voir ci-dessus chapitre III, p. 119) recevra : c tous les fruits de plus-value dus à sa part de travail accompli >. La même chose a été exprimée par notre ami et collaborateur, M. Aug. Fabre, à la fin de sa brochure Robert Owen (1) , en ces termes :
... < L'empire du monde appartiendra aux systèmes qui, organisant le plus largement l'instruction et l'éducation— et réservant la part de l'invalidité, de l'enfance et de la vieillesse — donneront à l'homme, avec l'assurance d'une vie meilleure, tout le produit de son travail^ rien que le produit de son travail. >
Mais comment déterminer le produit du travail ?
Nous avons déjà mesuré la difficulté du problème en rappelant , au début du chapitre III , que le produit du travail n'est véritablement fixé que par le rattachement complet entre production et consommation.
Le point est d'une telle importance sociale et néces-
(1) Vn socialiste pratique. Robert Owen, par Aug. Fabre, 1896. Bureau de L'Emancipation, i, plan de TAspic, Nimes, Gard (1 franc j.
sitera tant d'études, qu'on voudra bien nous permettre d'y insister encore.
Encore la position du problème : rémunération du travail. Devoir accompli, droit exercé. Exemple pratique d'appréciation de la valeur relative des concours dans certaines opérations industrielles. Urgence de là culture de l'ouvrier.
Que faut-il d'abord entendre par < tout le produit du travail d'un homme > ou par « tous les fruits de plusvalue dus à sa part de travail accompli » ?
Une conférence (1^ donnée par J. B. A. Godin , au Familistère de Guise , le 7 juillet 1881 , va nous aider à saisir divers aspects au problème.
Dans la première partie de cette conférence , l'orateur avait traité de la coopération au Familistère (sujet que nous verrons prochainement) ; dans la seconde , il aborde le point qui nous occupe en commençant par donner lecture d'une lettre à lui remise par un contremaître'd'atelier et dont voici les termes :
€ Monsieur Godin ,
€ Hier , en causant des récompenses que l'Association accorde à ses membres pour les idées utiles, plusieurs parmi nous ont exprimé l'opinion qu'un ouvrier qui apporte une bonne idée à l'Association devrait avoir' tout le bénéfice qu'elle peut faire réaliser et , après discussion , j'ai eu le regret de voir presque tous les auditeurs partager cet avis.
€ Je vous prie, Monsieur TAdministrateur-Gérant ,
(Ij fl Le Devoir » , tome 5e (1881) , p. 466 , 481.
de bien vouloir donner quelques explications sur ce sujet dans l'une de vos prochaines conférences.
€ Veuillez agréer , etc. i>
Après cette lecture, l'orateur poursuit :
€ L'association , mes amis , consacre le droit de participation des travailleurs aux bénéfices de l'industrie proportionnellement à l'importance des services rendus par chacun, ces services étant évalués par les salaires ou appointements.
€ Elle donne , en outre, 2 0/0 des bénéfices , soit environ 6,000 francs en ce moment , pour récompenser chaque année les services exceptionnels.
« Cette somme, nous ne l'avons point épuisée encore, malgré notre désir d'être large en ces matières.
* A la façon' dont la question est posée, on voit que ses auteurs ont perdu de vue les conditions fraternelles de l'association; ils ont oublié que l'association a pour but de faire le bien de tous ses membres, et non de travailler au seul profit de quelques-uns.
« Dans l'industrie telle qu'elle s'est pratiquée jusqu'ici , bien peu de patrons se préoccupent de mettre en relief l'intelligence apportée par l'ouvrier dans son travail ; bien peu accordent des récompenses aux idées utiles. Notre association , au contraire , va au devant de l'ouvrier ; elle signale, elle inscrit et elle récompense tous ceux qui se distinguent par la moindre chose; elle attribue un fonds spécial à ces services exceptionnels.
a La question est donc de savoir dans quelle mesure cette attribution est juste en principe. D'abord, il faut comprendre que lorsqu'un ouvrier conçoit une idée applicable à la production , objet de l'association , c'est l'association même qui, par son outillage, ses produits et tous ses moyens d'action mis sous les yeux de l'ouvrier, a provoqué chez celui-ci l'idée nouvelle. D'un
autre côté , c'est elle encore qui peut faire fructifier l'innovation; sans elle, Pidée resterait sans valeur. L'association est faite pour travailler au profit de tous ses membres, il est donc juste qu'elle fasse des bénéfices au profit de tous ; elle ne doit pas travailler au profit d'un seul.
« En conséquence, il faut voir dans les récompenses accordées aux idées utiles des encouragements , un honneur, une distinction plutôt qu'une rémunération. Dans une association où chacun serait mû par un véritable esprit de fraternité , tout le monde donnerait pour le bien général et sans rétribution exceptionnelle, tout le concours de ses idées utiles. C'est là le véritable esprit d'association , c'est celui qui m'a fait mettre à votre service tout ce dont je disposais. Ceux qui aujourd'hui font une distinction tellement tranchée entre l'intérêt de l'association et leur intérêt propre qu'ils se disent : « A moi tout, rien aux autres >, ne comprennent rien au but poursuivi ici , et doivent être les premiers à trouver au fond du cœur que M. Godin a été bien sot de mettre ses biens à leur service. Ils doivent se dire qu'à la place du fondateur de l'associalion, ils eussent tout gardé pour eux. Ceux-là, mes amis , ne comprennent pas l'idée de justice qui m'a guidé dans mes actes; ils ne comprennent pas que l'homme doit étendre le cercle de ses afiections au-delà de sa propre personne , et que son devoir est d'être utile aux autres.
€ Mais si nous envisageons la question posée, à leur propre point de vue , il est encore facile de prouver combien ils se trompent. Si nous nous mettons en présence du seul intérêt individuel , c'est l'ofi're et la demande qui règlent tout . Or , mes amis , il est arrivé bien des fois , dans ma
carrière industrielle, que des inventeurs sont venus m'offrir des découvertes très importantes, suivant eux , mais que je ne jugeais pas à propos d'accepter.
« Qu'arrivait-il ? Abandonnés à leurs seules ressources, ces gens prenaient des brevets, cherchaient en vain à tirer parti de leur invention, dépensaient une partie de leur épargne, parfois même toutes leurs économies, sans aboutir à rien.
€ Il ne suffît pas , en effet , d'avoir des idées. Il faut savoir et pouvoir en tirer parti.
< Or, parmi nous surtout, au sein de nos usines, l'idée nouvelle que l'ouvrier peut croire si volontiers n'appartenir qu'à lui seul, est, je le répète, engendrée dans une forte mesure par le milieu. L'homme ne la conçoit point de toutes pièces ; c'est en voulant adjoindre quelque chose à ce qui est déjà que l'invention se crée. Vous êtes redevable de l'idée à tout ce qu'on a précédemment accompli autour de vous. Quand vous vous en croyez seul créateur et que vous dites: c A moi seul tous les bénéfices qui résultent de l'innovation », vous agissez donc en aveugle.
€ Et vous méritez que l'association vous réponde :
€ Gardez votre invention et allez l'exploiter ailleurs. Vous croyez que l'association , ses ateliers , ses machines, son administration sont sans droit sur les résultats que votre idée peut donner. Apprenez donc par l'expérience à voir pour quelle part elle devrait être dans son application. »
€ Que ferait alors l'auteur de Tidée ? Ne serait-il point réduit à l'impuissance?
€ L'association quand elle utilise et féconde vos idées, quand elle en tire des bénéfices dans lesquels vous ayez votre part, vous donne, en outre, une
récompense exceptionnelle pour votre innovation. Le sentiment de Péquité n'a-t-il point tous ses apaisements dans cette manière de faire.
€ Si la récompense exceptionnelle , si le droit de l'inventeur qui vous est reconnu, vous semble insuffisant, c'est sur ce point que votre réclamation doit porter. Alors vos prétentions seront examinées et l'on y donnera satisfaction si elles sont justes.
€ Mais remarquez qu'on ne peut récompenser que les idées vraiment utiles, que celles dont l'Association peut tirer parti.
« Et même dans ces conditions, que d'innovations j'ai vu appliquer pendant quelques mois, puis abandonner ensuite parce qu'on y reconnaissait des conséquences préjudiciables.
« Il est donc bien entendu, mes amis, qu'ici c'est au profit de tous que les bonnes idées doivent être exploitées. Ceux qui ne peuvent accepter cette manière de voir devront ouvrir atelier pour eux et exploiter euxmêmes leurs inventions.
€ Un autre côté des choses est à mettre en lumière.
€ Quand vous considérez une idée nouvelle appliquée aux produits de l'association et que vous en calculez les résultats, vous arrivez à supposer que ces résultats sont un bénéfice sur chaque produit.
€ La plupart du temps cela n'est point exact, et il n'y a pas de profit du tout.
€ Pourquoi?
€ Par ce fait que le grand point en industrie c'est de tenir le marché, et qu'on ne le tient qu'à condition de livrer les produits à la fois les mieux conditionnés et les moins chers.
€ Les prix de revient de chacun de nos appareils sont établis avec le plus grand soin, et les améliorations
dans la fabrication sont portées en réduction des prix de revient. A ces prix nous ajoutons un tant pour cent qui constitue le bénéfice à répartir aux membres de l'association .
« Si nous voulions trop gagner, vous comprenez parfaitement que nous ne vendrions pas. Et si la vente cessait, ce serait l'arrêt du travail et la fermeture des ateliers. Le grand point est donc d'entretenir la vente.
€ C'est pourquoi la plupart du temps, les bonnes innovations servent, non à constituer un bénéfice, mais à diminuer le prix des appareils, afin de garder le pas sur la concurrence et de satisfaire le commerçant et le consommateur.
€ Entretenir la vente et, par conséquent, le travail, n'est-ce point là servir votre intérêt le plus pressant. L'Association doit donc savoir gré aux auteurs d'idées utiles, mais si elle leur abandonnait tout le bénéfice que l'idée rapporte, quel service auraient-ils rendu ? Elle n'en ferait pas bénéficier le commerce en diminuant le prix des produits et, en définitive, ce serait l'inventeur lui-même et tous les associés qui y perdraient, si l'association en arrivait à se laisser devancer par la concurrence sur le marché.
« Persuadez-vous bien, mes amis, que nous sommes incapables de réaliser des choses à la fois grandes et durables tant que nous sommes imbus de Tesprit d'égoïsme. C'est l'esprit de fraternité qui peut seul rendre nos actes véritablement utiles à nous-mêmes et aux autres.
€ N'ai-je point toujours cherché à vous donner l'exemple en cet ordre de faits ? Maintenant que les choses fonctionnent non à mon bénéfice particulier j mais pour vous tous, ne travaillè-je pas plus que jamais pour votre bien général ?
« Voyez , depuis cinq ans, quelle activité dans la -création des machines et des modèles nouveaux , quelle transformation dans toutes les choses qui peuvent directement servir à votre prospérité.
€ C'est votre avenir, c'est l'avenir de vos familles que je veux assurer. Cette pensée qui me guide en tout acte doit devenir également la vôtre.
« Persuadez-vous bien que l'homme qui s'appuie sur l'égoïsme prend une voie contraire à celle qui mène aux bienfaits de l'association. Pour être digne de la protection des autres, il faut être disposé à faire quelque chose pqur eux.
€ Songez toujours que l'association est là qui vous seconde, qui vous protège, qui garantit votre avenir, et rendez-lui le concours de tous vos efforts et de toutes vos pensées. »
Cette conférence , avons-nous dit , éclaire divers aspects du problème : « Que faut-il entendre par tout le produit du travail d'un homme ?» ou par « tous les fruits de plus-value dus à sa part de travail accompli >?
Les principaux aspects de la réponse sont les suivants :
V L'innovation n'es^ le plus souvent qu'une adjonction ou modification dont l'idée est fournie par le jeu môme d'un ensemble;
2® L'innovation dans bien des cas n'engendre aucune plus-value ; elle maintient seulement la valeur sur le champ industriel ;
30 L'homme ne travaille pas seul ; les bénéfices sont, comme l'innovation elle-môme , le résultat d'un ensemble d'efiorts.
Le problème de la détermination du produit d'une idée utile est donc intimement rattaché à celui de la
wm^^^
détermination du produit du travail courant. Venons donc à celui-ci, plus simple, mais qui entre comme élément de complexité dans l'exploitation d'une idée.
En attendant que la consommation ait prononcé en dernier ressort sur le résultat en bénéfice ou en perte d'un exercice annuel, toute industrie doit rémunérer le travail courant de Touvrier. Que l'on suppose la production s'exerçant en vue d'une répartition finale des bénéfices (en cas de succès) entre tous les concours producteurs, et l'on concevra que la direction devra s'attacher à relever, autant que possible, le travail effectif de chacun des ouvriers .et employés, afin de distribuer à chacun d'eux sa juste part des bénéfices . C'est cette pensée, complétée de celle d'arriver à obtenir la meilleure fabrication possible qui a guidé Godin, dès le début de ses opérations ; c'est elle aussi qui lui faisait écrire à Cantagrel, au Texas (1), le 8 janvier 1856, à propos de la société de Réunion :
... < Il faudrait une comptabilité tellement organisée € qu'elle rendît compte des frais et produits de cha- € cune des divisions et subdivisions du travail dans € l'association et qu'elle servît comme élément de preuve ve du fruit de chaque fonction et, autant que possible, « du travail de chaque sociétaire. >
Cette organisation, ajoutait-il, devrait être précédée du € classement hiérarchique des^ hommes. > Qu'entendait-il par là ? Si, nous efforçant de pénétrer sa pensée, nous consultons le mouvement des choses dans son pro* pre établissement, nous voyons qu'à cette même époque les mesures appliquées dans ses ateliers pour l'opération primaire : compte des salaires courants, étaient conçues de façon à permettre en même temps une sorte de classement des travailleurs , d'après leurs
(1) i«r volume, chap. VU, p. 566.
mérites effectifs, du moins dans certaines branches des opérations.
Exemple: aux ateliers de fonderie, la rémunération du travail était modifiée selon que les produits livrés par l'ouvrier mouleur étaient plus ou moins conformes au type-modèle comme poids, etc.; ce qui, d'une part, intéressait l'ouvrier à la meilleure fabrication; et d'autre part révélait la contribution de chaque ouvrier à la constitution des résultats annuels.
Dans toutes les branches de son industrie, et jusqu'en comptabilité (nous l'avons déjà dit), Godin eût voulu pouvoir agencer les choses de façon à rattacher chacun au bien collectif et à faire que dans l'œuvre journalière même :
lo Le travail utile à la collectivité fût rétribué à sa vraie valeur primaire — réserve faite de la part à toucher, s'il y avait lieu, après sanction de la valeur de la production par la consommation ;
2** Que le préjudice causé à la collectivité entraînât, pour son auteur, au moins réparation partielle immédiate;
3° Que le simulacre de travail ne fût pas rétribué pécuniairement.
Le consommateur — et chacun de nous ne cesse d'être consommateur — est intéressé à la livraison des meilleurs produits ; ici, il y a accord parfait entre l'intérêt général et les règles d'ateliers ou de bureaux aidant à l'obtention des meilleurs fruits. Mais pour que le but soit vraiment atteint, c'est à chacun des stades de création ou modification d'un produit — et ces stades sont parfois très nombreux — que la méthode doit être appliquée et les modes d'application seront aussi divers que les opérations mêmes.
La difficulté du problème saute aux yeux ; mais ses
conséquences pratiques sont non moins évidentes : Toute promotion dans les services quelconques, toute rémunération, en un mot tout exercice de droit serait déterminé par le devoir accompli et perdrait sa raison d'être si le devoir lui-même cessait d'être accompli. Ce serait la fin des sinécures et des privilèges ; et en même temps l'essor indéfini de la richesse sociale.
Le but vaut la peine des recherches qu'il a déjà entraînées et entraînera encore. Effrayés des efforts à faire, certains crieront peut-être à l'impossibilité. Donnons donc un nouvel exemple de germe d'application de la vraie méthode à introduire — mais sous des modes aussi variés que les opérations elles-mêmes — dans tous les faits du travail.
Dans l'industrie de la filature de soie — et en d'autres industries encore : plaques photographiques, papiers lithographiques, etc., — sur certains points des opéraitiens la valeur relative des concours fournis par les ouvriers ou ouvrières est déjà généralement enregistrée. Citons en filature de soie le stade de transformation du cocon en soie grège.
La matière première, le cocon, est tellement précieuse pour le fabricant que celui-ci en surveille de près le rendement. Les cocons sont pesés pour la remise à chaque fileuse ; et la soie grège rendue est pesée également.
Or , pour obtenir un kilogramme de soie grège, telle ouvrière emploiera 12 kilogr. de cocons frais, telle autre 11 seulement; ces différences influent considérablement sur les résultats en bénéfice ou en perte de chaque exercice. On conçoit «lonc de quel intérêt est pour le chef de maison l'habileté, la vigilance des ouvrières. Le patron attentif classe celles-ci , hiérarchiquement , selon leurs capacités effectives.
Poursuivons en fournissant un exemple qui va soulever un autre côté des choses :
Un âlateur de soie prenant pour base ce classement des capacités, appela les ouvrières méritantes à participer aux bénéfices annuels de l'industrie , proportionnellement à la valeur du concours apporté par chacune d'elles. Il se heurta à cette difficulté :
Trop ignorantes pour établir elles-mêmes ou du moins vérifier les comptes , les ouvrières se jalousèrent entre elles y virent des privilèges , des faveurs dans les attributions de bénéfices , d'où irritation , mécompte.
L'organisation supérieure du travail nécessite donc chez l'ouvrier une instruction qui mette chacun en mesure de comprendre au moins le mouvement des opérations auxquelles il est directement rattaché, afin qu'il sache bien que la véritable égalité , non la faveur, est ici de règle et qu'à travail égal, mais seulement à travail égal, correspond une égale rémunération, une égale part de bénéfices. L'harmonie dans le monde du travail exige rigoureusement cette élévation de Tintelligence , au moins chez la majorité. Auitrement, on ne ferait que changer le terrain des réclamations.
La vue du mal, aujourd'hui, suscite des colères; mais ce serait en vain que l'on pratiquerait l'équité dans la mesure du possible , si la grande majorité , au moins , ne s'en rendait pas compte et ne créait pas une opinion publique concordante. Autrement, les gens qui n'auraient pas compris continueraient à batailler , dans la confusion et l'obscurité , contre les allocations faites à eux-mêmes et aux autres ; à commencer par les allocar tiens de salaires et appointements. Car, il n'y a pas à se dissimuler que le mal est senti dès le point de départ.
€ Dans l'état actuel de l'industrie » , observait Go-
din (1), € chacun se dit : c Je ne suis pas assez payé; mes salaires ou mes appointements ne sont pas ce quUls devraient être . . . >
Et que devraient-ils être?
Pour que chacun s'en rende exactement compte , il faut une élévation des intelligences, une cultu-re des individus qui ne seront obtenues que très laborieusement.
C'est tout cet ensemble du problème que Godin a envisagé, lorsqu'il s'est déterminé à commencer son œuvre par l'édification de l'habitation unitaire, pourvue de tous les services de prévoyance mutuelle et d'instruction générale.
Conditions sociales propices ft la culture générale. Economies ft réaliser au profit de tous dans Tassociation. Rétribution des capacités directives. Solutions acquises sur les points les plus avancés du système coopératif.
Le 23 novembre 1877 , Godin donnait une conférence au Familistère. L'association n'était pas encore signée légalement; mais elle existait de fait jusque dans les inscriptions de parts de bénéfices annuels.
€ Imaginez > disait Godin , au cours de cette conférence (2) € un groupe de travailleurs dont les épargnes réunies auraient couvert l'achat des bâtiments, outils , matières premières et fourni le fonds de roulement nécessaire à la marche d'une entreprise; ces travailleurs seraient eux-mêmes leur propre patron , ils commanderaient leur propre travail.
€ Voyons alors ce que la justice, ce que leur intérêt
(t) « Le Devoir i , tome 19*, janvier 4885, p. 11. (3) Le Devoir, tome 19", 1895, p. 9,
bien compris, leur indiquerait de faire, dans le cas où — en fin d'année — il resterait des bénéfices à partager, après avoir payé, au cours de l'exercice, les salaires ou appointements dus au travail et avoir réglé les intérêts dus aux difierentes sommes de capitaux mis par eux dans Tentreprise. Ce qu'ordonnerait la justice, tant de fois invoquée parmi nous et si peu comprise, ce serait évidemment de partager les bénéfices restants entre tous les associés , proportionnellement à l'importance de leur concours : P comme travailleurs; 2o comme bailleu rs de fonds. »
Le deuxième point va de soi ; il n'en est pas de même du premier : nul travailleur , en général, n'étant convaincu de l'équité du taux de la rémunération qui lui est allouée.
c En association » poursuit Godin, « la même pensée se trouverait encore au fond du cœur de chacun , mais en même temps, pour tout esprit réfléchi , se lèverait cette conséquence immédiate : que , dans une société de mille personnes , on augmente seulement d'un franc par jour la rétribution allouée aux mille travailleurs, c'est un surcroît de dépenses de 400,000 francs , c'està-dire une mesure suffisante à mettre l'industrie en péril.
< La fixation des salaires et appointements, les règlements d'ateliers et toutes les questions intéressant les rapports sociaux devront, en association, être réglés par les intéressés eux-mêmes. Comment? Par quels moyens? C'est toute une organisation nouvelle à créer, le régime individualiste actuel ne nous effarant rien de ce qu'il faut pour le régime de l'association. > ^ C'est donc graduellement et par le développement général des capacités qu'on se rapproche du but.
Supposant que les travailleurs donnés en exemple
aspirent à autre chose qu^à dépenser, selon le caprice individuel, chacun sa part de bénéfices , c'est-à-dire aspirent à organiser d'une façon durable leur bien-être commun, à assurer, au sein du groupe, Texercice du devoir et du droit, à y favoriser les meilleures conditions sociales de justice et de bien-être, < par quoi commenceront-ils ? > demande Godin.
Et il les montre acceptant d'abord sans récriminations intestines les taux de salaires ou appointements établis par les usages et s'appliquant à accomplir au mieux chacun sa fonction. Il continue :
« La besogne générale étant faite dans les meilleures conditions , des bénéfices seront assurés au bout de l'année . . .
< Supposez que ces travailleurs... vivent dans de^t^ pauvres et informes logis, éloignés de leurs ateliers et dépourvus de toutes ressources pour les familles. Ne seront-ils pas amenés, en étudiant quels sont les besoins les plus pressants de l'homme, à reconnaître que le meilleur usage à faire de leurs économies en vue d'assurer le bien social, est de se donner d'abord, à eux tous, une habitation convenable, pourvue de tout ce qui peut être utile à la santé, au développement du corps et de l'esprit. . .
€ Des associés qui voudraient assurer leur bien-être général, s'aider entre eux à se placer dans les conditions les plus favorables à leur mutuelle élévation, s'entoureraient donc, dans leur palais unitaire, de tous les éléments, de toutes les institutions propres à améliorer leur existence aux points de vue matériel, intellectuel et moral . . -
€ Or, qu'ai-je fait pour vous tous jusqu'ici, si ce n'est raisonner en votre lieu et place comme vos intérêts les plus pressants vous eussent commandé de le
faire, et réaliser à votre profit ce que vous auriez été amenés à réaliser pour vous-mêmes. . .
* Que pouvez-vous désirer de mieux pour vos familles que des écoles assurant à vos enfants une éducation et une instruction convenables, sans qu'ils aient à accomplir, matin et soir, les pénibles trajets que souvent l'enfant du pauvre subit au village. . .
< Quant à ce qui touche à votre conduite morale, à la nécessité pour chacun de nous de progresser en amour et en sagesse, de nous élever les uns les autres, de nous comprendre, de nous aimer, n'êtes-vous pas ici engagés dans le sentier même de la véritable pratique du bien, par l'organisation et le fonctionnement de tous les services d'assurance et de prévoyance mutuelles qui vous habituent à vous préoccuper les uns des autres, à vous secourir dans le besoin, à né laisser aucun de vous dans l'abandon ou la misère?
< Persuadez-vous bien qu'il ne suffît pas de tenir le corps en santé et de développer l'habileté ou l'adresse, il faut aussi, il faut surtout cultiver la volonté, épurer, ennoblir les sentiments. . .
< L'amour du bien de tous est le point fondamental de la rénovation sociale; et l'on ne peut atteindre à cet amour qu'en se purifiant de tout égoïsme, qu'en plaçant au-dessus de tout la meilleure organisation du bien général . . »
Trois ans plus tard, le 30 septembre 1880, l'Association étant devenue fait légal, Godin s'exprime comme suit dans une conférence ; (1)
< Mesdames et Messieurs, « Depuis vingt ans je vous ai souvent parlé d'associar tion. A peine le Familistère était-il en construction que.
(1) Lç Devoir, 1880, tome 4', p. 650 et euivuates.
déjà, je vous réunissais pour vous expliquer ce que devait être cette fondation ...
€ Aujourd'hui, une association est réalisée entre vous et moi. Le Familistère et ses usines de France et de Belgique sont devenus notre propriété commune. . . Ce n'est plus Monsieur Godin qui possède les usines et le Familistère de Guise, c'est une personne civile nouvelle, la Société du Familistère dont je ne suis que le gérant .
€ La Société a pour objet, comme il est dit à l'article 5 des statuts : c l'exploitation locative de l'immeuble € constituant le Familistère >, c'est-à-dire que dorénavant c'est pour votre compte que sont payés les loyers du Familistère. Vous en bénéficiez selon vos droits dans la Société.
€ L'objet de l'Association comprend en outre : < Pex- « ploitation commerciale des magasins et débits du € Familistère >. Ce qui veut dire que la vente se fait à votre profit dans les services d'épicerie, mercerie, boucherie, etc., etc. . .
€ C'est là un point de vue qui vous a échappé jusqu'ici. Si vous avez assez d'intelligence, de prévoyance et de perspicacité pour être fidèles à vos propres magasins, à vos propres intérêts, vous verrez les ventes augmenter dans des proportions qui assureront sans
peine à chacun de vous, annuellement, 50 francs de plus de répartition.
€ Outre les objets que je viens d'énumérer, il y a enfin l'exploitation industrielle des usines de Guise et de Bruxelles. Les bénéfices de ces établissements vous reviennent également.
€ Si la sagesse vous conseille de faire vos achats journaliers au Familistère, combien elle vous conseille aussi de travailler dans tous vos ateliers avec économie et
d'éviter tout gaspillage et toute perte de temps ou de matières.
t Peut-être ne savez-vous pas que par mille petites économies aujourd'hui négligées : bouts de fer mis de côté, combustibles épargnés, outils gardés en bon état, etc., vous pourriez réaliser une épargne qui augmenterait dans une forte mesure la part de bénéfices à revenir à chacun de vous.
€ Car vous ne bénéficiez pas seulement des économies que vous réalisez, mais vous avez encore les profits de l'industrie.
€ L'association sous ce rapport va vous donner, dès cette année, de si gros bénéfices que ceux d'entre vous qui ont été choisis comme associés vont tous posséder, et au-delà, les 500 francs fixés par les statuts comme condition d'admission des associés. . .
« Je vous ai dit l'objet de la société, je vais maintenant attirer votre attention sur le caractère particulier de cette société, sur ce qui en fait une œuvre spéciale et toute nouvelle. Jusqu'ici c'est au capital que, dans toutes les sociétés, on a fait la plus large part. Lui seul môme était admis au partage des bénéfices, et il semblait impossible qu'il en fût autrement.
a Ici, au contraire, c'est au travailleur que la société ouvre ses principales catégories de membres .... le capital sans le travail ne jouit d'aucun droit d'administration
€ Vous verrez, en outre, par l'étude approfondie des statuts, que des mesures sont prises pour que le fonds social se transmette régulièrement et constamment aux mains des membres actifs, c'est-à-dire des travailleurs, ouvriers et employés. Il en résulte que dans un certain nombre d'années, le fonds social tout entier, les usines, le Familistère seront passés en vos mains, et que je
serai remboursé. Vous serez les propriétaires du tout, et, si dans cent ans, nôtre société existe encore, ce seront les travailleurs de cette époque qui vous auront succédé dans vos droits.
e Sans cesse, par les mesures ordonnées aux statuts, ce sont les travailleurs mêmes qui possèdent et se transmettent le fonds social. Les membres qui pour un motif ou un autre cessent d'être travailleurs et ne conservent que le titre d'intéressé, cessent, comme je vous l'ai dit, contrairement à ce qui se passe ailleurs, d'avoir droit d'intervention ou d'administration dans la société. .
« Mais pour conduire une telle œuvre, il faut bien vous persuader de l'importance qu'il y a à confier les premiers postes à l'Intelligence et au Dévouement. Vos votes auront donc une influence considérable. Ne les émettez jamais à la légère, car vous amasseriez de graves causes d'embarras en nommant des poseurs ou des brouillons. Bientôt les choses péricliteraient, tandis que vous pouvez les maintenir en prospecté constante si vous savez toujours, ou reconnaître, parmi vous, la véritable intelligence, ou l'appeler du dehors quand elle vous fera défaut. . . »
Le 12 mai 1883, Godin , dans une conférence donnée au sein de la Société de Paix et Arbitrage fondée au Familistère , nous fournit ces autres passages (1) touchant le même objet : . . -
€ Vous êtes ici dans une position exceptionnelle pour embrasser les conditions du problème social. L'établissement où vous trouvez vos moyens d'existence est d'abord sorti de toutes pièces du travail d'un homme , ouvrier de la main , comme vous.
ce Depuis 40 ans , cet établissement vous a fourni le travail sans un jour de chômage , et à des conditions
(1) Le Devoir, 1887, tome lie, p. 326 et 8.
pécuniaires supérieures à celles de la région. Le talent, la science, les inventions de la direction industrielle vous ont donné le privilège de l'exploitation de brevets d'où est sortie la fortune employée tout entière à réaliser une œuvre dont vous ne voyez pas encore toute la portée. ...»
Passant au rôle des directions industrielles : « C'est là un point > dit Godin « sur lequel, en général, les classes laborieuses ont beaucoup à apprendre. Nombre de sociétés ouvrières ont périclité et se sont ruinées, faute d'avoir su organiser dans leur sein une direction convenable.
€ Trop assujetti au travail de la main , laissé complètement à l'écart des nécessités directives, l'ouvrier . appelé tout d'un coup à l'administration d'une société ouvrière est dans l'impossibilité d'en comprendre les premiers éléments. Les services de la comptabilité, par exemple, ne peuvent revêtir à ses yeux leur importance fondamentale. Sans contrôle, on court à la ruine. Mais qu'en peut-il savoir , lui qui a été tenu à l'écart de ces nécessités administratives? Et il en est de même dans toutes les branches de la direction.
€ En général, il y a tendance, chez les gens non initiés aux exigences de la direction et de l'administration, à méconnaître la haute part qui revient à la capacité et au talent dans la prospérité industrielle. Sous l'empire de cette ignorance, on se laisse aller à croire que payer les capacités un haut prix est un abus. On croit que les choses iraient mieux si tout le monde avait un salaire égal. Les sociétés ouvrières chez qui ont dominé ces tendances , ont rétribué parcimonieusement leurs administrateurs. Les véritables capacités ne se voyant pas appréciées à leur valeur se sont tenues à Técart de ces sociétés , et celles-ci ont périclité ou sombré en grand nombre.
€ En Angleterre , où le système a été plus largement éprouvé qu'en France, le mal a été reconnu ; il y a eu réaction; et des sociétés, aujourd'hui prospères, font large et belle part à la capacité.
« Combien je serais heureux , mes amis , de pouvoir dans la Société du Familistère — et cela au point de vue de votre plus grand bien , de la sécurité de votre avenir, delà prospérité de vos enfants -* rencontrer
des hommes d'une telle habileté industrielle ou admi-
nistrative, que nous dussions leur compter 10 ou 15 mille francs par an , pour les rallier à notre œuvre !
< Vous voyez combien mon sentiment diffère de celui qui pousse certaines gens à voir dans les chefs de service des inutilités soutenues aux dépens de la masse,
« Ah ! mes amis, c'est que, sans capacité directive à sa tête, notre Société, bien qu'en mesure de tenir longtemps , finirait par s'affaiblir et péricliter, au milieu surtout des difficultés que l'acuité de la concurrence amène chaque jour.
€ Sachons éviter le péril où tant de sociétés coopératives de production ont sombré, et, pour cela, payons les capacités ce qu'elles valent, et sachons leur rendre le témoignage qui leur est dû.
« Le talent, l'invention est de première nécessité ici ; nous avons des centaines de modèles, mais il faut les renouveler sans cesse, sans cesse innover et perfectionner , sous peine , en ne le faisant pas , de déchoir sur le marché et de perdre , à un moment donné, la clientèle dont les commandes assurent votre travail. . . . >
L'écoulement des produits! La coopération sur ses points d'organisation les plus avancés a résolu le problème : (Ne point confondre les industries coopératives dont nous allons citer l'exemple , avec les sociétés coopératives élémentaires de production qui , elles, n'ont
paâ plus de clientèles assurées que les établissements industriels courants, placés sous le régime compétitif.) Un degré supérieur d'organisation est atteint au point de départ de certaines industries coopératives, celles fondées (exemple) par le Magasin de gros (Wholesale) de Manchester , Angleterre , ou par celui de Glasgow, Ecosse, etc.
La question primaire, celle de la rémunération du travail, y est réglée d'abord par l'acceptation du prix des « Trade-Unions » (les meilleurs prix possibles sur le marché actuel du travail.) Ce premier point réglé , l'écoulement des produits est assuré par ce fait que c'est la clientèle même qui à la fois commandite l'industrie et détermine chaque année, selon les besoins connus de l'année précédente, la quantité et la qualité des produits nouveaux à fournir.
Prenons un objet de consommation courante : la chaussure. Les ouvriers coopérateurs se fournissent de chaussures dans leurs propres magasins de détail, magasins entretenus à leur compte. Leurs besoins se reflètent ainsi et se précisent dans chacun de ces magasins ou sociétés coopératives de consommation.
Le renouvellement des marchandises vendues s'opérera d'après ces besoins connus des commanditaires mêmes du magasin. Les demandes arrivent ainsi précises au comité central de la fédération coopérative, comité qui a charge de faire exécuter dans les usines commanditées par les magasins de détail , les commandes de ces magasins mêmes.
On voit donc qu'ici les choses suivent une marche opposée à celle du régime compétitif ordinaire. Aussi, les résultats sont-ils tout différents.
Bien loin qu'une fabrication parfois fantaisiste impose au consommateur des produits quelconques établis avec
plus ou moins de soin , ^c'est la consommation elle-même qui régit la production. « Ce cycle d'évolution (1) > a dit notre collaborateur M. J. Pascaly, « met en lumière trois vérités :
€ La première, c'est que de Pabsence de tout motif de spéculation dans le magasin de détail (store) naissent la stabilité et Tordre dans la hiérarchie des organismes divers que parcourt l'objet fabriqué avant d'aboutir au consommateur.
< Il n'est pas moins évident , en second lieu , que le Magasin de gros (Wholesale) doublement subordonné aux stores , qui sont à la fois ses seuls actionnaires et ses seuls clients , subit la direction de ceux-ci et , forcément, reproduit leur esprit en assu rant Tordre et la stabilité.
a Enfin , le Magasin de gros reproduira le même ordre et la même stabilité dans les usines qu'il dirige, puisque, fournisseur des magasins de détail, ses seuls clients , il sait d'avance , à peu de chose près , leurs besoins probables et qu'il n'a pas d'intérêt à faire fabriquer des articles en plus grande quantité qu'il ne saurait en vendre.
< Ainsi l'industrie vraiment coopérative est réglée de façon à éviter à coup sûr toute surproduction qui, dans l'industrie compétitive, trouve sa contrepartie dans l'anémie du travail. >
€ La coopération > conclut M. Pascaly « établit l'harmonie entre la production et la consommation. Mais ce n'est pas uniquement à une question de mesure , de quantité, qu'elle borne son action dont les résultats, même sur ce terrain délimité, sont incalculables. Les chances contraires qui menacent toute tentative, les aléas qui font à l'entreprise la plus habilement con-
(1) Le Devoir y tome 20^, 1901, p. 154 et s.
duîte un perpétuel cortège , tous les inconvénients de mévente ou de non-vente , contre lesquels on cherche à se prémunir par des majorations de prix ou des adultérations de produits , tous ces risques n'existent plus pour le Magasin de gros : la clientèle étant sûre , ses besoins connus, l'écoulement des produits garantis , le Magasin de gros n'a plus qu'à s'occuper de la bonne qualité de la marchandise.
< Par ce moyen , la coopération résoud un problème qui n'est pas seulement d'ordre économique, mais aussi d'ordre moral.
< Et puisque toute question de morale aboutit à une question de responsabilité, qu'on nous permette pour terminer, de montrer l'excellence du système coopératif, à cet égard, par un exemple probant. . . »
Ici vient l'exemple d'organisation de la responsabilité individuelle des divers agents de la production envers le consommateur, exemple appliqué à un objet des plus fragiles : l'œuf, et que nous avons cité plus haut (1) comme type d'application de la méthode à introduire dans les rapports entre production et consommation.
La coopération anglaise dans la vingtaine d'industries qu'elle commandite présentement, a donc résolu ces deux points :
10 Rémunération du travail^ en prenant le taux fixé par les < Trade-Unions » ;
2o Stabilité de la clientèle^ en faisant commanditer la production par les consommateurs eux-mêmes.
Et cette deuxième solution en prépare une autre :
3® Responsabilité du producteur vis-^-vis du consommateur.
Nouvelle ascension qui appellera de nouveaux progrès.
(1) a* Tolume, chap. m , p. 112.
La première conséquence de cette organisation de la responsabilité sera de faire jeter à temps — au nom des consommateurs commanditaires et par Torgane des experts acheteurs spécialistes — l'avertissement voulu (en cas de défectuosité des produits) pour prévenir toute déchéance sur le marché du travail.
Sous le régime compétitif actuel , la responsabilité du producteur vis-à-vis du consommateur, au lieu de s'exercer à temps, directement , et d'être le gardien vigilant, incorruptible, de la bonne fabrication, ne s'exerce que par l'amoindrissement, s'il y a lieu, de la renommée de bonne fabrication de telle ou telle usine, laquelle peut déchoir ainsi sur le marché jusqu'à l'abandon complet par la clientèle, sans que celle-ci ait le moindre intérêt à s'en préoccuper.
Godin voyait tout l'intérêt du mouvement coopératif (le prochain chapitre en fournira des témoignages) mais il ne pou vait s'en aider pou r son œuvre propre. L'idée coopérative n'a pris en France une importance dénature à occuper l'opinion que depuis 1885, époque de la fédération des Sociétés éparpillées jusque-là sur le sol français et sans aucun lien entre elles. Or, l'œuvre de Godin avait déjà à cette époque revêtu depuis plusieurs années (1880) la forme légale.
Aucune organisation analogue aux Trade-Unions ne pouvait davantage lui servir de base pour le règlement des salaires. La loi sur les Syndicats ouvriers date seulement de 1884.
Godin, dans le pacte même de la Société du Familistère, a visé et l'esprit coopératif (1) et l'esprit syndical (2) (celui-ci avant la création de la loi sur les Syndicats) ;
(1) « Mutualité sociale » : Notions préliminaires, chap. XII, p. 64 et statuts, art. 3.
(2) c Muticalité sociale i 3* partie ; Règlements. Art. 67.
cela prouve qu'il voyait dans ces mouvements, alors en germe, des promesses d'avenir ou des possibilités d'action en concordance avec son idéal ; mais, nous le répétons, il ne pouvait leur emprunter aucune aide. Aussi la Société du Familistère est-elle placée industriellement sous le coup des conditions du régime compétitif.
Pour le taux des salaires, Godin s'est appliqué à le tenir toujours au-dessus du cours adopté dans les industries similaires. Et ce taux élevé a continué de se maintenir. Quant à la clientèle, il faut chaque année envoyer vers elle des agents spéciaux, les représentants de commerce, chargés de recueillir les commandes. Les commerçants intermédiaires mettent en magasin les pro* duits dont ils jugentj'écoulement le plus profitable pour eux , et trient ces produits à travers les ofifres des industries concurrentes.
Ces conditions générales font sentir tout le poids des réflexions de Godin touchant le rôle des directions industrielles, la nécessité de produits brevetés pour le maintien des hauts salaires et de produits soigneusement finis dans les ateliers.
La suite de ces chapitres nous montrera Godin appuyant avec la même force sur la nécessité de veiller simultanément à l'équilibre des prix de main-d'œuvre, un défaut de vigilance sur ce point pouvant rendre impossible le placement des produits.
Coopération et association : môme idôaL Efforts de Godin , à diverses dates , en faveur du mouvement coopératif.
Dès avril 1860, avant même que la première aile du Familistère fût habitée, (elle le fut quelques mois plus
tard), Godin proposa la coopération à Inattention du personnel. La question des c Magasins coopératifs » figure, en effet, au sommaire (1) du discours qu'il prononça à Toccasion de la fête donnée pour le Baptême du Familistère , dans la seconde quinzaine du dit mois.
De ce trait seul on peut augurer qu'il y revint souvent. En effet, il voyait dans la coopération un embryon de l'idée d'association (2) semée si largement quelques années auparavant par l'Ecole sociétaire , et en même temps un moyen pratique pour les amis du progrès d'évoluer , malgré la situation politique d'alors , vers un même idéal.
La question est touchée dans son premier volume € Solutions sociales » (3) (chapitre dixième, page 152). Il l'avait traitée déjà dans un écrit et sous un pseudonyme dont l'indication est ici à sa vraie place. Il s'agit de l'article intitulé < Le Familistère de Guise > , par A. Mary , inséré , pages 204 à 250 , dans « r Annuaire de r Association pour 1867 » (4). Une vue de l'état général du domaine familistérien à cette époque (1866) accompagne l'article.
Le Familistère ne comprenait encore que Taile gauche, ses annexes et le pavillon central. Le mur d'enceinte et la grille qui ont , pendant un temps , fermé la propriété du côté de la rue de la ville de Guise dite aujourd'hui rue André Godin , ce mur et cette grille figurent sur la gravure.
Si Ton compare cette ancienne vue avec la vue générale donnée dans « Le Familistère illustré > 1900 (5) ,
(1) l«r volume, chapitre II, p. 4.
(2) Voir les statuts delà Société du FamiUstère : t Mtitualilé sociale », Notions préliminaires , spécialement chapitre XII.
(3) Editeurs : Guillaumin et C«, 14, rue Richelieu, Paris.
(4) Librairie des sciences sociales, 13, rue des Saints-Pères, Paris.
(5) Editeurs : GuiUaumin et G*, 14, rue Richelieu, Paris.
|)age 19 , on peut reconstituer en pensée la prairie dite <clos Dauphin (1) », plantée d'arbres fruitiers, pommiers et autres, et bordée d'un bout par la rivière Oise, telle qu'elle était en 1856, lorsque Godin en fit l'achat , en vue d'y réaliser les constructions qu'on y voit aujourd'hui et de relier celles-ci à son habitation d'alors et à l'usine en jetant un pont sur TOise.
En 1856, une haie vive était à la place du mur représenté sur la gravure; une barrière en bois montée sur charnières donnait entrée dans le « clos Dauphin > et celui-ci était traversé d'un fossé allant de la ville de Guise à la rivière.
Revenons à l'article publié par Godin dans VAnnuaire de V Association pour 1867. Nous allons voir l'auteur assigner pour but à l'évolution coopérative la réalisation des conditions architecturales qui mettront, à la portée de toutes les familles , les équivalents de la richesse^ soit la constitution de palais sociaux, véritables ateliers de la consommation domestique, de la consommation coopérative. L'article débute ainsi :
€ La question des logements a été l'objet de nombreuses préoccupations , on a compris qu'il fallait ou perfectionner l'habitation, ou se résigner à voir les tentatives pour améliorer le sort des familles ouvrières échouer contre les obstacles matériels qui, le plus souvent, sont dus à l'insufiisance ou aux mauvaises dispositions de l'habitation.
€ La plupart des essais faits dans cette voie ont été marqués au coin de la timidité et de la routine. Partout la famille du travailleur est restée abandonnée à ses faibles ressources; on ne lui offrait qu'une maison neuve sans aucune ressource nouvelle dans ses moyens d'existence
(1) Présent volume , chap. 1er , p. 13.
< Aujourd'hui, comprenant qu'elles ne doivent pas rester plus longtemps indifférentes à leur propre sort , les classes ouvrières ont fondé ce que Ton a désigné sous le nom de Sociétés coopératives. Ces 'sociétés attirent à juste titre l'attention des hommes compétents, car les fonctions diverses que la coopération organise une à une et séparément sont les matériaux dont rensemble constituera l'édifice économique de l'avenir.
< La coopération , ainsi nommée, c'est l'entente entre un certain nombre de personnes pour produire , acheter, vendre ou consommer, enfin pour entreprendre toute chose dans un but d'utilité commune j par l'union des intelligences, le concert des volontés, des forces et des intérêts. C'est la simplification du mécanisme social , c'est la collectivité plaçant l'individu en présence de lui-même , c'est l'individu achetant à lui-même , vendant à lui-même^ travaillant pour lui-même^ se logeant lui-même ; c'est le bien-être physique j m^oral et intellectuel mis à la portée des déshérités de la fortune.
€ La coopération doit nécessairement organiser son propre milieu. A l'industrie coopérative, il faut des ateliers spéciaux ; au commerce coopératif, il faut de nouveaux magasins et ainsi de suite. »
Ce qu'entend Godin par : a et ainsi de suite » est éclairé aussitôt; car, abordant la première division de son travail , il écrit :
€ C'est à ce point de vue » (donc , au point de vue de l'organisation du milieu propre à la coopération) « que nous étudierons l'établissement le Familistère de
Guise » Le but de la fondation du Familistère est
ensuite rappelé : < Répartir équitablement les produits du travail et donner à la classe ouvrière les équivalents de la richesse » Puis nous lisons (pages 210,
« Nous voyons donc au Familistère le capital travailler à la réforme des conditions matérielles de l'existence ouvrière. Maintenant , que la population soit appelée à s'intéresser à l'entreprise dont elle profite, qu'elle y place ses économies , qu'elle en devienne actionnaire, qu'elle soit appelée à prendre part aux bénéfices, et le Familistère se trouve être la plus large hase de coopération qui existe; que le capital et le travail s'y tendent une fraternelle main et le Familistère deviendra la commune nouvelle, la commune régénérée.
« Mais le Familistère de Guise n'est-il pas déjà un
peu tout cela? C'est ce que nous allons voir >
Suivent les détails de l'organisation, des chiff'res et des faits donnant la physionomie complète de l'œuvre en août 1866 (p. 223). Citons encore (p. 242) :
« Le fondateur du Familistère de Guise a, lui aussi, étudié la question tant agitée de l'Association du capital et du travail, et si, un jour, il se trouve débar^ rassé des obstacles (1) contre lesquels, comme tous les inventeurs, il est obligé dé lutter, il sera prêt pour l'application de la solution qu'il a trouvée »
Répartir les bénéfices au prorata des salaires convenus pour le travail et dos intérêts également convenus pour le capital , est un plan déjà arrêté dans la pensée de Godin (v. p. 243) ; les primes et les récompenses exceptionnelles aux mérites hors ligne, sont de même visées (p. 244) ; enfin, on peut lire ("p. 246) : « Tel est le mode de coopération que M. Godin a préparé et qui se trouve aujourd'hui entravé dans son application par d'aveugles résistances >
Ces résistances furent vaincues avec le temps, et Godin put réaliser légalement, le 13 août 1880, le
|i) Procès en séparation de corps et de biens dans son ptemier mariage.
pacte de la Société qu'il dénomma : < Association coopérative du capital et du travail i (article 3 des statuts).
Tel étant le jugement de Godin sur la possibilité j. d'aller à l'association par la coopération, sur l'opportunité même de procéder ainsi, afin et d'avancer malgré les résistances politico-sociales du moment et >^ d'adapter évolutivement la masse à des opérations sociales de plus en plus complexes, on conçoit , nous le répétons , qu'il recommanda et à bien des reprises ce mode d'action au personnel du Familistère.
Voici quelques traces de ses efforts en ce sens : Conférences des 13 et 16 décembre 1860 (\) ; séance du Conseil du Familistère 1862 (2) ; conférence du 4 janvier 1865 (3) ; série de conférences en 1867 (4) ; série de conférences en 1868, une soirée est consacrée à cet objet spécial : « La coopération au Familistère > (5). L'orateur proposait d'attribuer 4 7o d'intérêt au capital employé dans les comptoirs coopératifs ; puis, avant de répartir les bénéfices restants au prorata des achats, d'affecter un tant pour cent aux objets savants: Education générale ; secours aux malades ; soin des veuves et des orphelins ; pensions de retraite aux vieillards.
Tenant ses auditeurs au courant du mouvement coopératif à l'étranger, spécialement en Angleterre, la patrie pour ainsi dire de la coopération, Godin s'efforçait de démontrer les causes d'échec des Sociétés ouvrières de production , le rôle essentiel de la capacité directive et combien l'ouvrier était intéressé au plus complet développement de ses meilleures facultés.
(1) Le Devoir, tome 15», 1891, p. 456.
, Au début de Pannée 1877 (1 , Godin ayant recouvré sa liberté d'action par le règlement du procès en séparation auquel allusion a déjà été faite, inaugure au Familistère une nouvelle série de conférences en vue de la préparation du pacte d'association. Pour activer la culture des esprits et. surtout dégager expérimentalement les possibilités de direction du travail par la masse même des travailleurs , il invite (2) les personnes de bonne volonté à s'organiser en groupes , unions de groupes et conseils d'unions ; et donne des conférences où le mouvement de la tentative est suivi.
Dans l'une d'elles, Godiù indique que la coopération et la mutualité doivent être organisées dans l'association (3). Touchant le diflScile problème de la coopération productive , il signale une fois de plus que la rareté des succès en ce genre tient à ce qu'il faut pour diriger, administrer les Sociétés coopératives industrielles , des capacités techniques, commerciales, financières, qui n'ont pas été jusqu'ici cultivées dans les rangs des travailleurs (4). Or, l'organisation des groupes, unions de groupes et conseils d'unions, au sein de l'habitation unitaire, aurait pour conséquence de faciliter cette culture, les coopérateurs s'éclairant les uns les autres de leurs connaissances respectives pour le plus grand bien de l'ensemble.
En 1881, le 7 juillet (5) Godin, dans une conférence donne en quelque sorte le rapide historique de ses efforts en vue de l'application de l'idée coopérative dans les comptoirs du Familistère. A cette époque, le journal
(1) Le Devoir, tome 17«, 1893, p. 132.
(2) *» » » p. 261 et s.; 321 et s.; 449 et 8.; 513 et 8.;
577 et 8.
€ Le Devoir » (série hebdomadaire) publiait une traduction (résumée) de V Histoire des Equitables pionniers de Rochdale (1), ce qui concourait un peu à propager ridée.
J. B. A. Godin ouvre la réunion par la lecture d'une demande qui lui a été adressée concernant la répartition des bénéfices commerciaux au Familistère. Conformément aux prescriptions du pacte statutaire , ces bénéfices faisaient masse alors , sans réserve , avec les bénéfices locatifs et industriels de l'association. L'auteur de la lettre proposait qu'on les répartît désormais au prorata des achats. < Si je n'ai point, jusqu'ici, abordé cette question » , dit Godin a c'est que la tâche qui m'incombait était laborieuse, difficile... et que les concours m'ont fait défaut.
€ J'avais à créer toutes les ressources nécessaires à l'installation des choses qui existent aujourd'hui, afin de préparer l'association générale du capital et du travail, qui avait à mes yeux une importance plus considérable que les faits de coopération partielle.
< Ne pouvant tout faire d'un coup, j'ai concentré ^ toute mon attention sur le but général qu'il fallait atteindre , laissant à l'avenir le soin de réviser et d'approprier les détails aux besoins des circonstances.
€ Pour qu'il en eût été autrement, il eût fallu, mes amis, que j'eusse trouvé quand j'ai fondé le Familistère, des concours qui m'ont absolument manqué.
« Il y a vingt ans, au moment d'installer les magasins de vente , j'ai fait de pressants appels à la population pour obtenir d'elle qu'elle se préoccupât de l'organisation de ses services d'approvisionnements. Je lui parlais des expériences coopératives , tentées ailleurs.
• (1) ^^ History of coopération in Rochdale, by George-Jacob Holyoake.
Je tâchais d'exciter son ardeur par la perspective des bénéfices et des avantages que de telles expériences pourraient lui procurer. Vainement, je disais : Vous avez ici toutes les facilités d'entente et de réunion qui ont manqué jusqu'à ce jour aux expérimentateurs. Vous avez , en outre , le concours d'un capital qui vient de lui-même s'offrir à votre service. Concertezvous donc pour ouvrir des magasins coopératifs dont vous recueillerez vous-mêmes les bénéfices. Mes paroles furent inutiles.
< Je n'ai point trouvé un seul écho dans la populaion d'alors. Personne, absolument personne, n'a relevé ma proposition.
€ En présence de ce fait , j'ai dû reconnaître qu'il me fallait marcher seul à mon but ; et j'ai préparé toutes choses pour fonder l'association générale au bénéfice de la population toute entière,
€ Les magasins du Familistère furent ouverts au nom de l'administration générale et comportèrent, dans leurs agencements intimes , les dispositions nécessaires pour être reliés un jour à l'association que j'avais en vue.
€ Peutrêtre, direz-vous que j'eusse pu, dès lors, répartir, de mon autorité seule, les bénéfices commerciaux au prorata des achats. Sans doute, si j'avais eu à côté de moi des aides s'occupant de l'organisation coopérative; mais c'est ce qui m'a manqué. Or, j'étais trop chargé de travail pour m'absorber dans de nouveaux détails et perdre de vue Torganisation de l'association qui était l'objet principal de ma fondation.
€ Dès lors, les bénéfices réalisés furent employés , en grande partie, aux services de la Nourricerie, des salles de l'Enfance, des Ecoles, des Assurances mutuelles , toutes choses qui concourent à votre bienêtre et au progrès de vos familles.
€ Les magasins coopératifs n'étaient pas réalisés au Familistère, mais les bénéfices étaient indirectement servis à la population... »
L'orateur continue développant que quelque chose est à faire pour « rappeler au sentiment de leurs devoirs envers l'association les membres qui ne prêtent pas aux opérations sociales tout le concours que l'on pourrait attendre d'eux, bien qu'ils soient toujours disposés à en accepter les bénéfices... »
L'étude a été reprise depuis trois ou quatre ans, ditil, et certaines mesures sont appliquées déjà en vue d'une nouvelle organisation des magasins. Exemple, les carnets de consommation.
1" Toute personne à qui cela convient dépose à l'économat du Familistère et fait inscrire sur son carnet, une somme servant à couvrir les achats qu'elle peut faire ensuite dans les divers magasins, achats qui eux-mêmes sont inscrits sur le carnet ;
2* Le travailleur qui a besoin de toucher , avant le jour de paie réglementaire à la quinzaine , le produit d'un travail accompli , reçoit cette avance en inscription sur le carnet.
€ Il serait donc facile > poursuit Godin , « si l'usage de ces carnets était généralisé, de répartir les bénéfices des magasins entre chacun des acheteurs, selon le montant des achats faits par chacun d'eux dans l'année.
< Les carnets assurent, en outre, que les avances faites à l'ouvrier sur sa quinzaine tournent au profit de la famille.
« Mais le livret de consommation présente un côté désagréable, vous le comprenez, pour les gens qui recherchent la dissipation et qui dépensent volontiers leurs avances dans les débits de boissons. Ceux-là cer-
tainement repousseront le carnet de consommation , puisqu'on ne peut le porter à Pauberge.
€ Faire de ce livret la base du système de vente dans nos magasins , serait pourtant un moyen facile d'assurer à la population la répartition des bénéfices commerciaux proportionnellement aux achats.
€ C'est là une question que vous tous qui constituez le corps de Tassociation pouvez résoudre. Ce sera à vous de voir dans quelle mesure il vous convient d'entrer dans cette voie.
€ Mais en supposant les carnets généralisés, une autre difficulté se présente. C'est Péparpillement de nos divers services: épiceries, nouveautés, boucherie, denrées alimentaires, combustibles , etc.; chacun de ces comptoirs a son local propre. Or , pour Tusage et le contrôle des carnets de consommation, il faut d'habiles caissières , en raison des opérations arithmétiques que chaque vente comporte.
€ OÙ trouver ces employées ?
€ Le service actuel de la caisse n'est pas à beaucoup près aussi difficile qu'il le serait avec les carnets de consommation et, déjà, nous avons peine à trouver les employées qu'il nous faut
«Ce sont là toutes questions à examiner ce qu'il
faudrait , je le répète , c'est que je ne fusse pas seul à l'étude ; c'est que vous vous passionniez pour tout ce qui peut concourir à l'amélioration de votre sort, comme on se passionne pour les jeux d'arc, de boules, etc
€ Dès que vous aurez organisé la répartition des bénéfices des magasins du Familistère proportionnellement aux achats, un des premiers faits que vous constaterez sera l'obligation pour la Société d'étendre le champ de ses opérations commerciales.
€ Tàtit que j'étais seul chargé de la direction du Familistère et que le public ne cessait de m'accuser de faire à mon profit concurrence au commerce de la ville par Pou vert ure de nos magasins , je me suis borné à l'inauguration des services les plus indispensables aux facilités de votre existence. Aujourd'hui, l'Association étant faite , il n'est plus possible de dire que les magasins fonctionnent pour mon compte ; c'est pour ellemême que l'Association du Familistère travaille ; c'est dans son intérêt propre qu'elle administre toutes choses.
€ Eh ! bien , mes amis , un des premiers comptoirs que vous voudrez adjoindre à ceux fonctionnant déjà, sera celui de la boulangerie.
€ Le pain , cet objet de première nécessité , nous est fourni jusqu'ici par les boulangers du dehors. La qualité laisse souvent à désirer. Vous voudrez avoir du pain fait avec d'excellente farine , du pain convenablement cuit et pourvu de toutes les qualités indispensables à cette base de l'alimentation.
€ Nous gagnerons tous à la bonne organisation de ce service. Nous avons actuellement des locaux où l'on peut installer cette boulangerie.
* Il faudrait faire entrer ce service dans nos prévisions, si nous procédons à une modification dans le système de vente de nos magasins, en vue de la répartition des bénéfices , modification qui exigerait un contrôle plus rigoureux et plus d'écritures que le système actuel.
€ Cela nous amène donc à l'étude générale des magasins pour point de départ.
€ Ces magasins resteront-ils épars comme ils le sont actuellement , ou seront-ils tous groupés sur un seul point, afin de n'avoir qu'une seule caisse et qu'un seul contrôle? Devrait-on les installer dans le palais d'habitation même ou leur consacrer un édifice spécial ?
€ Tels sont les points à résoudre qui ont fait jusqu'ici différer les questions. Si, réellement, le moment est venu de les examiner, aidé de votre sérieux concours , je suis tout prêt à le faille et à donner satisfaction à vos désirs.
« Les opérations commerciales du Familistère sont importantes , mais je suis convaincu qu'elles dépasseraient bientôt tout ce que vous pouvez imaginer et qu'elles vous rapporteraient de larges bénéfices, si vous entriez réellement dans la voie d'apporter à ces services tout le soin, tout l'intérêt qu'ils méritent. »
L'idée coopérative continua lentement de se faire jour au Familistère. Le fondateur revint sur le sujet en 1883 (nous l'avons vu plus haut, p. 156,) dans sa conférence du 12 mai : visant l'expérience acquise par les Sociétés coopératives de Grande Bretagne , il signalait la nécessité de rétribuer les capacités directrices selon leur valeur sur le champ du travail.
Enfin, la renaissance du mouvement coopératif en France se dessine assez pour qu'en 1885, les Sociétés jusque-là isolées essaient de créer entre elles un lien (1). Un premier congrès dit « des Sociétés coopératives de consommation » se réunit à Paris, le 27 juillet. Les coopérateurs de Grande-Bretagne y sont représentés par MM. Vansittard Neale, secrétaire général de TUnion coopérative ; Acland , d'Oxford , membre du comité central, et Holyoake, l'auteur de < The History of Coopération in England » , etc., etc.
Bien entendu, l'Association coopérative du capital et du travail au Familistère , ce joyau de la coopération française — puisqu'elle est l'exemple le plus complet de Tapplication du principe, — est au nombre des 81 sociétés adhérentes. Son délégué y donne un message de
(1) Le Devoir, tome 9e, 1885, pages 487, 452, 465| 474.
M. Godin , où celui-ci invite les coopérateurs à étendre leur principe de façon à Rappliquer non-seulement à la consommation, mais — à mesure que par ce premier mode ils se procureront les capitaux indispensables — à rappliquer aux garanties de Texistence , aux services d'éducation , à la production, enfin à l'habitation.
Entre temps, les comptoirs coopératifs se multiplient au Familistère, une boulangerie y est organisée. Mais révolution de l'idée est bien lente.
En 1886, à l'assemblée générale ordinaire, 3 octobre, J. B. A. Godin , dans son rapport annuel parlant des
opérations commerciales du Familistère/ dit : (1)
€ Malheureusement, tous nos coopérateurs ne comprennent pas encore l'intérêt qu'il y a pour eux à mettre à profit les ressources que notre Association leur ojafre... i Et il donne pour exemple ce qui se passe au comptoir de boulangerie :
Parmi les familles logées dans l'habitation unitaire , 102 s'approvisionnaient alors régulièrement au nouveau comptoir ;
115 y prenaient du pain accidentellement; 291 n'en prenaient pas du tout.
Le tantième de répartition allouée à cette époque au prorata des achats dans les magasins coopératifs du Familistère était de 50 pour cent, le reste faisait masse avec les bénéfices industriels, locatifs, etc., et était réparti selon les prescriptions statutaires, après prélèvement des réserves sociales.
En élevant le tantième de répartition coopérative jusqu'à 85 pour cent (taux actuel), on provoqua — répétition du fait constaté en Angleterre à Torigine du mouTement — un plus grand zèle chez les acheteurs.
{2) Le Devoir, tome 10«, 1886, p. 642.
La généralité est donc mue par un très étroit mobile et bien éloignée d'entrevoir la portée du principe appelé à remplacer l'antagonisme actuel des intérêts individuels par l'unification de ces intérêts, au sein d'associations complexes comme la Société du Familistère , plus complexes mêmes puisqu'elles pourront être reliées — en raison de leur largeur de base — à des institutions qui se préparent lentement pour assurer à la fois et l'obtention des meilleurs produits et la stabilité du travail.
vm
Coopération et Association : organisation sociale progressive de toutes les formes de la richesse. Rappel des conclusions du professeur L. Brentano. Sélection des prévoyants et des capables. Portée pacifique nationale et internationale du principe de coopération ou d'association.
Inaugurée pratiquement dans les premières années du 19« siècle (1815) par Robert Owen , à New Lanark , Ecosse (1)» la coopération tendait vers un tel idéal dans l'esprit d'Owen , qu'il en formulait ainsi la devise :
€ Unrestrained co-operation on the part of ail the merhbers , for every purpose of social life. » (Coopération illimitée de la part de tous les membres et pour chacun des éléments de la vie sociale.)
Le fait par Owen de commencer par l'organisation d'une Ecole pour les enfants des ouvriers, montre toute l'importance qu'il attachait à l'instruction dans son plan de réforme sociale par la coopération.
(1j The History of co-operaiion in England^ by G. J. Holyoake, tome l*r, p. 54 et s., 1875. London : Trùbner and C», 57 and 59 Ludgate Hill.
Incompris de leur vivant et trop en avance de leur époque pour pouvoir réaliser leur idéal dans un rtiilieu totalement réfractaire, des hommes tels qu'Owen déterminent néanmoins une évolution considérable , en raison des idées qu'ils sèment et dont la réalisation est ensuite question d'appropriation méthodique, question de temps.
Appliquée dans le monde des travailleurs et tendant à enrôler le plus grand nombre possible d'individus, à commencer par les prévoyants, les économes , — ce qui est un premier triage des capacités — l'idée coopérative conduit à la méthode suivante :
V Résoudre un seul objet à la fois ;
2o Attendre l'adhésion et la conviction d'une grande majorité avant de proposer une nouvelle étape.
La méthode laisse donc grande part au temps , cet élément indispensable de la préparation des hommes.
La coopération sous sa forme primaire, celle à la portée du plus grand nombre : la société de consommation de denrées usuelles , trouva, en 1845 (1), son élément de succès définitif dans la mise en valeur par les fameux 28 pionniers de Rochdale, de l'idée de répartir entre les consommateurs et au prorata de leurs achats , les bénéfices du Magasin coopératif de vente au détail. A partir de ce moment, la coopération ne cessa de se développer.
Conscients ou non de l'idéal lointain vers lequel le principe coopératif, principe d'union et d'accord , emporte ses adhérents , ceux-ci poursuivent la réalisation des conditions pratiques du mieux dans chacun des éléments de la vie sociale , en procédant par ana-
(1) Self'Help or Eistory pf the EquiUible Pioneers of Rochdale by George Jacob Holyoake. Résumé traduit par Mme Godin née Marie Moret, p. 22.
lyse de Tîes éléments et cherchant la solution pour un seul à la fois.
Grouper ensuite le plus possible de ces solutions et marcher évolutivement vers des œuvres sociales complexes : tel est le procédé de la coopération.
Rappelons ce qui se passa on Grande-Bretagne. Les initiateurs du mouvement, les prévoyants , les économes — nous le répétons, car ceci est de toute première importance en évolution sociale — se procurèrent d'abord et aux meilleures conditions les meilleurs produits de consommation usuelle, par l'organisation des sociétés coopératives de vente au détail. La difficulté pour chacune de ces sociétés élémentaires d'avoir à sa tête un habile agent des approyisionnements ; et le fait que sur le marché les agents d'approvisionnements, par leurs recherches mêmes des marchandises , élevaient Je prix des denrées : cette double raison provoqua la fédération des Sociétés de vente au détail et leur représentation en un Comité central chargé d'organiser le Magasin de gros (Wholesale.)
Plus d'une tentative fut nécessaire avant qu'on eût réalisé les vraies conditions de vie du Magasin de gros. Le point fut résolu en 1864 pour le Magasin de gros de Manchester et en 1868 pour celui de Glasgow. Tenonsnous au premier des deux, celui de Manchester.
La petite contribution du simple consommateur a présidé à l'organisation de la Société élémentaire de consommation : celle-ci est bien la chose du consommateur.
Par cela même, le Magasin de gros, agent des Sociétés de vente au détail, organisé avec un capital fourni par ces sociétés, est bien aussi la chose du simple consommateur.
Ces deux premiers échelons gagnés mettent à la
disposition des adhérents, des capitaux tellement considérables que Putilisation et le placement sûrs des fonds sociaux, après distribution individuelle des dividendes aux intéressés, devient un problème difficile.
D'autre part, la poursuite du mieux engage les chefs du mouvement à faire fabriquer eux-mêmes et dans les conditions désirées, quelques-uns des produits consommés journellement par les membres ; les capitaux trouveront là sûr et utile l'emploi. Ainsi naît l'industrie coopérative qui, vu son origine, est bien aussi et toujours la chose du simple consommateur.
Qu'arrive-t-il alors? C'est que l'industrie organisée exclusivement par et pour des groupes sociaux déterminés : lo acquiert une stabilité inconnue jusque-là dans le monde du travail ; 2o est assujettie à la meilleure confection des produits , ce qui porte , nous l'avons vu, à l'idée d'organiser la responsabilité individuelle dans les faits du travail.
Ce système à mesure de son développement (nous n'en voyons que les germes encore) appropriera les générations successives à des conditions sociales extrêmement élevées, relativement à celles actuelles. En effet, il initiera peu à peu des masses profondes d'individus, déjà groupés par esprit de prévoyance et d'économie, à des opérations de plus en plus complexes et qui intéressent chacun en qualité de consommateur et de producteur , chacun ayant cette double qualité.
Aussi l'antagonisme actuel entre producteurs et consommateurs est-il un non-sens qui , à lui seul , révèle un très grand vice social : Méfiant et craignant toujours d'être exploité, le consommateur recherche les produits à bas prix, ceux d'un prix élevé n'étant pas plus que les autres à l'abri des adultérations et
des malfaçons. Contraint pour écouler les produits de répondre à cette tendance , le chef d'industrie s'eiarorce d'obtenir le travail aux prix les plus bas possibles et de constituer les produits avec les matières les moins coûteuses.
Résultat : Producteurs et consommateurs s'exercent à leur détriment mutuel ; plaintes et récriminations des deux parts, puisque chacun étant à la fois consommateur et producteur se trouve déchiré en luimême par ce manque d*unité dans les faits sociaux.
L'intérêt primordial de chacun à l'établissement des meilleures denrées de consommation usuelle joue son vrai rôle en coopération et, sur les points où le système a été poussé le plus loin, il est l'incorruptible soutien des mesures tendant à l'exécution du meilleur travail.
Ce n'est pas tout, car l'évolution est indéfinie.
La poursuite du meilleur, en fait de produits consommables, oblige à la recherche des matières premières, outils et machines les plus perfectionnés. La mise en jeu des engins nouveaux exige à son tour l'emploi de très habiles travailleurs. Pour obtenir et garder ceux-ci, il faut réaliser à leur profit dans les centres industriels des avantages spéciaux,' des garanties d'avenir, en un mot des conditions d'existence qui balancent avantageusement pour ces travailleurs d'élite les satisfactions qu'ils pourraient trouver ailleurs.
La participation aux bénéfices, le resserrement du lien entre les employés de choix et les établissements où ces employés sont occupés, se fait jour ainsi.
La réalisation des équivalents de la richesse pour les travailleurs rassemblés de cette façon, la culture des capacités de tous ordres : telle est l'étape vers laquelle se dirigent les organismes sociaux procédant de l'esprit de coopération ou d'association.
Les trusts eux-mômes , — cette sorte de coopération entre capitalistes — n'en sont pas moins conduits par la logique du principe d'union qui est au fond de leur raison d'être , à l'établissement de conditions supérieures pour les travailleurs d'élite dont ils ont besoin et qu'il leur faut chercher et retenir. VeuiK)n l'avis d'un observateur émérite en ces matières ? Voici :
Le professeur allemand Luio Brentano dans son étude : « Les rapports entre le salaire j la durée du tror vail et sa productivité 1^ (1) va nous fournir des observations dont le rapprochement est immanquable avec la constitution des trusts et la recherche par ces vastes organisations des travailleurs les plus habiles. (Nous avons déjà donné (2) un extrait et les conclusions de ce travail d'une inappréciable valeur.)
Parlant de l'Amérique « le pays des plus hauts salaires et du plus grand progrès dans la technique des
machines», le professeur L. Brentano écrit:
€ cette technique perfectionnée — surtout celle qui requiert l'emploi des machines plus rapides , pjus grandes et plus compliquées qui, avec moins d'ouvriers, donnent plus de produits — n'est physiquement possible qu^avec des ouvriers plus exercés , bien rétribués et bien nourris , intelligents , capables de beaucoup de travail et pleins d'ardeur. De même que dans tous les pays, ce ne fut qu'après l'émancipation des esclaves et des serfs qu'il fut possible de passer à l'emploi de meilleurs instruments et de meilleures machines, il est indispensable que l'ouvrier libre arrive à une manière de vivre plus relevée , pour quHl soit à même de manier ces merveilletca: engins qui
(1) Revue d'Economie politique , n» du 4 avril 1898. Editeurs Larose et Forcel, 23, rue Soufflot, Paria.
(2) Le Devoir , tome 20*, 1896, p. 708 à 718, r
souvent exécutent aujourd'hui en une minute ce qui n'était autrefois Vœuvre que de mois et d'an--
Recourant à un travail de M. Schœnhof , un autre observateur en ces matières, le professeur Brentano lui emprunte ces lignes :
... « Là où, comme en Amérique , les salaires jour- « naliers sont élevés, le premier effort que font les « patrons est d'économiser sur le travail. La consé- € quence en est qu'en aucun pays du monde l'organi- € sation de la production n'est aussi parfaite qu'aux € Etats-Unis. Là, toute invention et toute améliora- « tion des procédés employés sont toujours bienve- € nues... Des machines qu'on fait travailler en Europe
< jusqu'aux dernières limites du possible, sont mises « de côté en Amérique, lors même qu'elles ne seraient € usées qu'en partie, dès qu'un fonctionnement rend € possible d'effectuer le travail plus vite et par conséc quent à meilleur marché. Le perfectionnement qui
< vient à être réalisé quelque part est incontinent
< adopté par tous les concurrents. Le résultat en est « l'économie du travail et il s'en suit une baisse de * prix delà production qui se présente aux Etats-Unis € comme une conséquence des hauts salaires. > Mais M. Schœnhof relève aussi < que ces perfection- < nements techniques ne sont réalisables qu^avec « Vouvrier qui a été rendu capable d'une plus grande « intensité de travail par un salaire plus élevé et une € journée raccourcie. >
Cette grande intensité de travail, cette aptitude à diriger des machines compliquées, ne sont obtenues, on le conçoit, ni tout d'un coup, ni par saccades. Elles sont le fruit d'une amélioration graduée, continue, dans les conditions du travail ; amélioration qui élève l'eu-
vpier vers une conception de plus en plus haute du but de l'existence.
« Des améliorations de courte durée dans les conditions du travail, > écrit le professeur Brentano < n'exercent d'ordinaire aucun elSet, ou du moins aucun effet notable, sur l'augmentation des services rendus. Carie premier effet de l'élévation des salaires est semblable au premier effet d'une amélioration matérielle dans la situation de la plupart des individus, c'est-à-dire une dissipation des recettes accrues... Mais si les améliorations survenues sont de plus longue durée, elles sont employées à une meilleure alimentation, à de meilleurs soins, à des délassements plus grands et plus moraux et permettent le développement des facultés intellectuelles , — en d'autres mots elles concourent
à améliorer la manière de vivre des ouvriers. •.
Un degré plus avancé de civilisation ne peut s'acquérir par bonds. . . »
Si donc les formidables trusts ou les vastes organitions coopératives veulent conquérir et garder la suprématie dans la production de la richesse, il faudra qu'ils organisent progressivement et d'une façon durable les meilleures conditions de vie pour les producteurs.
* Nous savons tous , relativement à la stratégie, > conclut le professeur Brentano, « que la nation victorieuse sera celle qui pourra mettre sur pied les soldats les plus capables de servir et pourvus des meilleures armes , et nous ne reculons devant aucun sacrifice pour que notre patrie participe aux avantages que promettent tous les progrès militaires possibles. C'est exactement de cette manière que se réduit, en dernière analyse, à une question d'équipement en vue de la victoire sur le marché du monde, le rapport décisif qui doit exister entre le travail et les frais de la produo-
tion. Que le travail s'effectue à l'aide de tous les perfeotionnements et en tirant parti de toutes les inventions, que l'ouvrier soit bien entretenu et bien nourri ou mal payé et excédé de travail, voilà, à la fin de la lutte, d'où dépendra la victoire,
€ C'est un des faits les plus réjouissants que la réforme sociale qui est appelée à élever à un niveau supérieur des millions d'individus, soit aussi le seul moyen de faire parvenir une nation à la plénitude de sa puissance économique et politique. »
La comparaison belliqueuse employée par le professeur Brentano, met en vif relief le lien entre ces questions de travail sur le marché du monde et Torganisar tion de la paix entre nations ; car il ne suffit pas de créer des produits, il faut ensuite les écouler, et combien d'entreprises de conquêtes coloniales n'ont d'autre but que d'assurer au commerce de la nation agressive un peuple de consommateurs !
Organiser sur place et consommation et production : tel est donc le problème.
Nous allons voir ce qu'en a pensé Godin. Donnons auparavant l'avis d'un des pilotes et des plus vénérés apôtres de la coopération en Grande-Bretagne : Edward Vansittart Neale.
« De nos jours » (1), écrivait-il en 1880, < on a prétendu que le commerce avait pour but d'unir les nations dans un échange mutuel de bénéfices communs ; de rompre toutes les barrières élevées par l'égoïsme à courtes vues. On a conçu l'espoir que le sentiment de cette réciprocité d'avantages éveillerait au moins le sérieux désir de cette paix universelle prédite par les
(1) Compte rendu du i2* Congrès annuel des Coopérateurs de Grande-Bretagne, Préface. Extraits, traduction, t Le Devoir », tome 4«, 188U, p. 799 et 9.
anciens prophètes et dont les progrès de l'industrie et les inventions modernes semblent préparer la voie.
€ Mais le commerce tel qu'il est organisé contient des causes de conflit au sein même de chaque nation.
« Le commerce libre menace de démontrer bientôt qu'il est surtout la liberté croissante pour le capitaliste de s'enrichir aux dépens du travailleur, la liberté croissante pour le spéculateur de s'enrichir aux dépens du public. L'ère promise de la paix universelle menace d'être, par les calculs de l'intérêt personnel, l'ère de la guerre dépouillée de cet héroïsme individuel qui accompagnait les combats d'autrefois.
> Il appartient à la coopération d'écarter ce terrible danger en frappant à sa racine l'égoïsme qui menace de gâter tous les bénéfices du commerce libre. Il appartient à la coopération de rendre la paix réelle en effaçant l'antagonisme qui existe entre travailleurs et patrons, par rapport aux bénéfices de la production, et entre acheteurs et vendeurs, par rapport aux bénéfices de la vente. Il lui appartient enfin, si elle est dirigée vers son véritable but, de détruire l'antagonisme entre le riche et le pauvre, en mettant à la portée de la masse du peuple, dans les faits de la vie journalière, les avantages qui, jusqu'ici, dans ce monde de compétition, n'ont été le partage que d'un petit nombre. »
Voyons maintenant la pensée de Godin et ses propositions pour atteindre le but : organiser au sein de chaque nation consommation et production.
Dès la fondation (1) par lui d'une Société de Paix: et d'Arbitrage au Familistère (avril 1886), Godin s'efforça de démontrer que le défaut d'organisation dans l'industrie, la concurrence effrénée, dépréciative des salaires.
(1) Gonsalter Le Devoir, tome 10«» 1886, spécialement p. 241 et b., 660 et 8.» etc.
la lutte sur le marché du monde (les civilisations se faisant concurrence les unes aux autres) entretenaient dans les nations < des germes effroyables de douleurs et de dangers > (p. 243, tome 10©) ; on ne pouvait, disaitil, modifier cette situation que par l'entente internationale, aussi bien pour le règlement des conflits politiques que pour le règlement des conflits industriels.
Des syndicats nationaux et internationaux de patrons et d'ouvriers lui paraissaient pouvoir être les premiers éléments de l'organisation désirable et il proposait aux Sociétés de paix en général la propagande de l'idée.
En janvier 1887 , prenant l'initiative d'une Pétition (1) à la Chambre des Députés, « Pétition demandant une sanction à la loi du 21 mars 1884, sur les syndicats ouvriers, et par cette sanction un remède aux crises du travail et de l'industrie, > J.-B.-A. Godin après l'exposé des modifications jugées par lui nécessaires, ajoute que ce t serait un commencement d'organisation du travail national, organisation qui aurait le mérite de donner la sécurité aux ouvriers et de faire de la masse laborieuse des consommateurs sur place, sans dépenses nationales et sans guerres lointaines... >
Le fond de sa proposition en ce qui concernait la modification de la loi française sur les syndicats était : 10 l'institution de l'obligation pour les patrons comme pour les ouvriers de se constituer en Syndicats ; 2o la fixation par ces Syndicats d'un salaire moyen dans telle ou telle industrie.
Il ne faut pas du tout entendre ici l'égalité des salaires. La fixation d'un salaire moyen, soit à 5 francs, par exemple, dans une industrie donnée, avait, dans la proposition de Godin, cette conséquence pratique :
< L'établissement qui occuperait 100 travailleurs à
(1) Le Devoir, tome XI', 1887, p. 50.
divers titres : employés, ouvriers, apprentis, manœuvres, etc., aurait à compter à son personnel 500 francs par journée de travail ; celui qui occuperait 1,000 travailleurs compterait 5,000 francs. . . » Ainsi « la loi réprimerait la concurrence abusive qui se fait dans Findustrie par la réduction des salaires... »
Commentant ce projet de pétition au sein de la Société de Paix fondée au Familistère, afin d'obtenir des adhérents de la Société qu'ils se fissent les agents de recrutement de signataires de la pétition, Godin invoque les motifs à l'appui et, au rang de ses dires, nous relevons :
€ Alors ce sera seulement par la beauté des modèles, par le fini du travail, par la célérité et l'exactitude des services commerciaux que les établissements pourront rivaliser entre eux. Ce ne sera plus la lutte dont l'ouvrier est aujourd'hui la première victime ; ce sera rémulation dans le bien, dans les choses utiles, propres à concourir au bien-être de l'humanité... >
Reprenant le même sujet devant la même Société , le 9 juin 1887, il dit encore (1) :
« S'il y avait ici des patrons, je leur ferais remarquer qu'une telle mesure, loin de leur être préjudiciable, serait avantageuse pour eujc autant que pour les ouvriers mêmes; car, dès qu'elle 'serait appliquée dans toutes les industries en concurrence sur le marché , le travail reprendrait son activité, et les affaires marcheraient.
« Les ouvriers gagnant bien leur vie, consommeraient tout ce dont ils ont besoin et maintiendraient, pour le ^ plus grand avantage social, l'activité du commerce et des affaires. Ils ne seraient pas obligés, faute de ressources suffisantes, de se priver de la nourriture, des
(1) U Devoir, tome XI«. 1887 ,p. 387.
vêtements, du mobilier, de toutes les choses indispensables àl'bomme civilisé; et nos gouvernants, de leur côté, s'apercevraient qu'ils ont trouvé sur le sol national les consommateurs qu'on va chercher en vain et à grands fra^, au Tonkin et ailleurs, dans ces entreprises coloniales qui ne font que gaspiller le sang et l'or de la France, sans apporter aucune atténuation aux misères des classes laborieuses. >
Ici, se lèvera peut-être dans la pensée de quelques lecteurs l'objection courante : L'augmentation du salaire est sans influence sur la vie de l'ouvrier, par ce que si l'on double les salaires , les produits doublent de valeur. On ajoute même : Et alors le riche diminuant sa consommation, l'ouvrier est exposé à manquer de travail, ce qui est pire que d'avoir un faible salaire.
A cela, le professeur Luio Brentano a répondu en démontrant que les plus hauts salaires fet l'établissement des produits aux plus bas prix sont des conditions qui s'enchaînent.
L'augmentation des ressources aux mains des travailleurs — si toutefois cette augmentation était accompagnée du développement de l'idéal de vie ches les bénéficiaires — aurait pour conséquence de faire porter davantage la production sur les choses de consommation usuelle et un peu moins sur le luxe futile.
Malgré son intérêt vital, la pétition d'amendement à la loi sur les syndicats proposée par Godin échoua, aussi bien auprès des patrons qu'auprès des ouvriers : la question n'était pas mûre. (Pour plus de détails, voir « La République du Travail ^{l)^ par Godin, œuvre posthume, p. 386 à 430.
Résumons : Les vastes organisations industrielles ou
(1) Editeurs : GuiUaumin et Gie, 14, rue Richelieu, Paris.
commerciales, coopératives ou autres, qui combinent ou sont appelées à combiner des intérêts nationaux et internationaux, apparaîtront de plus en plus comme les vrais antidotes des armées permanentes, comme les instruments de la paix contre la puissance desquels rien, un jour, ne prévaudra.
Pour la mise en jeu des admirables engins mécaniques modernes, a démontré le professeur Luio Brentano, il faut (les ouvriers d'élite, des hommes ayant un sens très élevé de la vie et du travail ; Tefifort en vigueur dans les pays les plus avancés pour obtenir et garder la prééminence sur le marché du monde nous entraîne donc, non seulement vers la constitution d'agences internationales, véritables instruments de paix universelle, non seulement vers la réalisation des Equivalents de la richesse pour tous, à commencer par les groupements de travailleurs les plus habiles, mais encore vers la recherche des conditions favorables à l'obtention de la première des richesses, la valeur humaine elle-même, l'excellence mentale et physique.
Nous côncluerons donc : Des causes majeures sont à l'œuvre dans toutes les nations pour entraîner les sociétés vers la plus grande culture de tous les êtres humains. Aussi des travaux touchant la perfectibilité même de la race humaine commencent-ils à apparaître. Citons pour exemples :
€ Un devoir social », par Henri de Varigriy ; Journal des Economistes, 55® année, 5« série, n® du 15 juillet 1896, p. 3 à 20.
a La science et le mariage >, par le docteur Henry Cazalis; Editeurs : Octave Doin, 8, place de l'Odéon, Paris, 1900,1 vol. 2 fr. 50.
€ Le Féminisme, ses origines et son avenir >, par Aug. Fabre. 1897. Prix 1 fr. Bureau de V Emancipation, 4, plan de l'AspiOi Mimes, Gard.
€ La Viriculture >, par G. de Molinari, 1897. Editeurs : Guillaumin et C% 14, rue Richelieu, Paris. 1 vol., 3 f. 50.
€ Human perfectihility in the lighf of the facts of évalutionij by August Forel. The international Monthly, August 1901, 148, collège street, Burlington, Vermont, U. S. A.
€ The possible improvement of' the human breed under the eœisting conditions ofLaw and sentiment i, par Francis Galton. Conférence donnée, le 29 octobre 1901, à TAnthropological Institute et reproduite dans < Natures a weekly illustrated journal of science, N^ 1670, vol. 64 ; october 31. 1901. Editeurs : Macmillan and Cf Limited, at St-Martin's street, London W. C. and the Macmillan Company, 66 fith Avenue New-York, Etats-Unis.
Volumes du même auteur : t Hereditary Genitcs », € Natural Inhéritànce. >
Articles dans la Revue de morale sociale^ 1 , place du Port, Genève, Suisse ; Union postale : 10 fr. par an.
Etc., Etc.;
(Pour mémoire) : Essai d^application de l'idée de perfectionnement de la race humaine, à Oneida-Creek, N.-Y. Etats-Unis d'Amérique, de 1848 au 20 août 1879. Consulter les écrits du fondateur John Humphrey Noyés et ceux de ses disciples.
Saisissant cette portée indéfinie du remplacement de l'esprit de lutte entre individus par le principe d'union et d'accord, l'illustre coopérateur, déjà cité : Edward Vansittart Neale, disait : c Cette évolution sera à la vie sociale ce que la boussole a été à la navigation, et le télescope à l'astronomie. > (1)
(1) Le Devoir, tome 9«, 18 octobre 1885, p. 651.
Consommation , fonction individuelle permanente ; production industrielle, fonction temporaire. Encore la supériorité de la méthode par laquelle les valeurs mentales déterminent la prospérité matérielle. Difficulté des essais sociaux complexes au sein du régime compétitif. Traits de l'œuvre de Godin reproduisibles en coopération. Elargissement du champ de culture et classement des capacités.
Vivre, c'est aimer, comprendre, exécuter^ autrement dit : Vouloir, savoir, agir.
On ne vit que par révolution , la mise en usage , la modification, consommation de quelque chose^ c'est là une fonction individuelle permanente s'exerçant même dans le sommeil ; le travail industriel , la production proprement dite, n'est qu'un mode temporaire de cette fonction.
La réglementation d'âge d'admission pour les apprentis dans les ateliers, la réclamation touchant la mise en retraite des vieillards et celle dite des € trois huit > pour les travailleurs en pleine santé et maturité , caractérisent le fait du minimum de temps, relativement à l'existence , donné à la production proprement dite. Autre aspect du même sujet :
Industriellement, l'individu est producteur en très peu de branches; la plupart ne le sont qu'en une seule. Un homme est maçon , ou serrurier , ou charpentier , etc., etc. ; tandis que chacun de nous, de la naissance à la mort , consomme en des branches indéfinies : alimentation , vêtement , habitation , objets et instruments d'éducation, de travail, de délassement, etc., etc. ; l'intérêt de chacun au meilleur établissement c^e
tous les produits possibles et conséquemment à l'instauratioD et au soutien des mesures propres à assurer le meilleur travail industriel , est donc sans comparaison possible , avec la fausse conception d'intérêt individuel et réellement anti-social qui peut , dans une branche donnée et sur un point du marché du monde , pousser le travailleur à la mal-façon ^ à l'adultération des produits , en un mot au gaspillajge des matières premières, du temps propre de Touvrier et de ses propres forces mentales.
Amener évolutivement les individus à saisir ainsi l'ensemble du problème , est l'œuvre en voie de poursuite dans les essais sociaux. Et tout fait, simple, pratique y dont les conséquences s'exercent conformément à ce but, est d'intérêt social primordial. Exemple: la première étape gagnée en coopération; dès cette première étape , en effet , la coopération en plaçant le commerce sous la gouverne de la consommation, a introduit dans les opérations commerciales la sincérité, valeur morale, puis la prospérité matérielle correspondante. Subordonner celle-ci à celle-là est une excellence de méthode qui se passe de tout commentaire.
Avançant dans la voie ouverte ainsi, la coopération cherche à gagner sa deuxième étape en plaçant l'exercice du travail industriel, la production, sous la même gouverne : celle de la consommation, autrement dit celle de l'organisation sociale progressive de toutes les formes de la richesse. Et les essais d'application (industries relevant des wholesales) montrent que là encore les avantages matériels déjà obtenus : bonne qualité des produits, salaires élevés, stabilité de la clientèle, sécurité du travail sont déterminés par les valeurs mentales appliquées à la production.
La culture de l'être humain, son adaptation progrès-
sive à des conditions sociales supérieures , cette obligation révélée par tous les essais d'application socialistes vus en ces pages, est donc intimement contenue dans la méthode suivie en coopération.
Evidemment, la portée finale de cette méthode n'est entrevue que par les apôtres du mouvement ; et les avantages pécuniaires inhérents au système sont l'appât qui attire et retient la généralité des autres membres.
Que la loi de santé ou de prospérité soit une pour la particule d'un système et pour le système même : c'est ce qui ne se révèle que lentement.
II faut laisser aux convictions le temps de se former par la lente pénétration de l'enseignement des faits . Et cette évolution englobe des générations.
Plus d'une fois dans ses conférences, Godin a déploré de ne pouvoir hâter ce mouvement. Car l'œuvre qu'il proposait à son personnel était d'autant plus difficile à saisir qu'elle réunissait tout un ensemble d'éléments poursuivis un par un en coopération, et que le personnel même n'avait pas passé par la filière coopérative.
Avant la constitution légale de l'association, Godin écrivait dans t Le Devoir > tome P', 1878, p. 371 :
€ L'association industrielle du capital et du travail * réclame des hommes plus avancés, plus instruits et € meilleurs que ne le sont encore les hommes d'aujourc d'hui dans toutes les classes sans exception. »
Et cependant il a fait son œuvre? Oui, il a mis tout un groupe de familles d'ouvriers et d'employés dans le milieu qu'il a jugé le plus favorable à la culture individuelle et sociale de chacun ; il a consacré toutes ses forces, tout son temps, sa vie en un mot, à la culture de ce personnel ; et le moment venu, il a signé l'acte d'association par lequel une nouvelle personne civile, la Société du Familistère de Guise, était instituée.
— id4 —
Combien un tel fait est intéressant à étudier dans son développement pour les partisans de l'évolution sociale progressive. Quels ont été sous la gouverne du fondateur les divers modes d'exercice du pouvoir par et pour la masse, tentés avant détermination en faveur des prescriptions qui figurent aux statuts ? Proclamer quelles expériences n'aboutissent pas, c'est épargner aux chercheurs de pénibles, d'inutiles recommencements.
Quant au mot final : le gouvernement de l'association par elle-même, sous la seule garde de son pacte statutaire et au sein du présent régime compétitif, l'avenir le dira.
Des conseils suprêmes à ce sujet ont été donnés à bien des reprises par Godin dans ses conférences. En 4887, peu de mois avant son décès, au cours de ses efforts touchant l'amendement de la loi sur les syndicats ouvriers, Godin prenant à partie les membres de TAssociation leur signalait encore comme suit les points sur lesquels leur plus vigilante attention devait porter :
€ L'Association du Familistère (1) vous paie des salaires élevés en face de maisons concurrentes qui travaillent à prix réduits. Les conséquences de cet état de choses sautent aux yeux : La direction ne peut vous maintenir vos salaires que grâce à une incessante création de produits nouveaux donnant lieu à brevets et par conséquent à une exploitation exclusive au profit de la Société.
€ La prospérité des industries comme, la nôtre repose donc, surtout, sur le mérite des inventions, de la bonne exécution, de la solidité et du fini du travail... »
(Ij Le Devoir, tome 11% 1887, p. 388.
- lÔS -
L^équilibre des prix de main-d'œuvre est une autre de ces conditions essentielles. Citons encore :
€ L'Association ne doit pas exploiter l'ouvrier, mais l'ouvrier non plus ne doit pas exploiter l'Association, c'est-à-dire ses camarades.
€ Tout abus, tout détournement qui peut se produire,
se commet aujourd'hui à notre commun préjudice
Nous avons, tous, le même intérêt à ce que la justice et l'équité régnent parmi nous jusque dans les moindres faits du travail. Sous ce rapport, on ne sera jamais trop vigilant.
€ Des perfectionnements sont constamment apportés dans les procédés de fabrication et ces procédés entraînent des réductions de frais de main-d'œuvre. Eh bien, on est si loin de pouvoir fixer ces réductions à leur taux équitable qu'alors que la rémunération du travail baisse partout, nos salaires généraux se sont élevés de 75 centimes par journée de travail sur les années passées. Et , cela , au moment où nos conourrents vendent au plus bas prix ?...
< Notre souci constant, chaque fois qu'on modifie le prix d'un travail, est de donner à l'ouvrier sa bonne et équitable journée, c'est le devoir de toute direction ; mais le vôtre, à vous, est de ne point soutenir les abus. En faisant autrement, vous portez préjudice à vos collègues et vous mettez en danger l'avenir de l'industrie qui vous fait vivre, l'avenir et le bien-être de vos enfants ! >
La nécessité de produits brevetés et bien conçus, la bonne exécution de ces produits, la solidité, le fini du travail, l'équilibre des prix de main-d'œuvre : voilà les bases de la prospérité industrielle sur lesquelles Qodin appelle toute la vigilance des membres de l'Association. Nous avons vu ses prescriptions quant à la
bonne exécution du travail dans le Règlement d'ateliers, daté 1857. Ce Règlement est visé à plusieurs endroits du pacte statutaire, et l'Association a toute latitude d'y introduire autant de précision qu'elle le jugera nécessaire, à condition toutefois que l'amour du bien collectif soit assez vif au moins chez la majorité des membres pour faire d'eux les fermes soutiens de toute mesure propre à assurer et la perfection du travail et l'équilibre des prix de fabrication.
Animé du même idéal que Godin, Edward Vansittart Neale (1), qui fut pendant 18 ans Secrétaire général du Bureau central de l'Union coopérative en Grande-Bretagne, vint une dizaine de fois au Familistère scruter l'œuvre de Godiri, s'enquérir des leçons résultant de cet essai de réalisation de leur idéal commun dans un milieu spécial, au sein d'une organisation synthétique, dont certains traits peut-être seraient utilement traduits en coopération.
La promptitude et la perspicacité avec lesquelles Ed. Vansittart Neale saisissait les causes profondes des difficultés rencontrées par Godin et la nature des résistances que lui opposait le milieu, montraient combien, lui aussi, dans son œuvre sociale, avait eu à compter avec les hommes et les choses.
Dans la préface du volume : Compte rendu du 12^ congrès annuel tenu par les coopèrateurs de Grande- Bretagne^ à Newcastle (2), en juin 1880; et dans la préface du volume correspondant : Compte rendu du 17^ congrès... tenu à OldhamiS)^ en mai 1885, l'illustre apôtre du mouvement s'est efforcé d'indiquer les deux
(1) Présent volume, chap. VIII, p. 184.
(2) c Le Devoir », tome 4e. 1880, p. 739. (8) « Le Devoir i>, tome 9e. 1885, p. 649.
principaux traits de l'œuvre de Godin qui, introduits dans le système coopératif et s'ajoutant aux solutions déjà atteintes, y prendraient un développement, y revêtiraient un caractère de nature à offrir un véritable modèle d'organisation de la consommation et de la production.
Les deux traits fondamentaux recommandés par Ed. Vansittart Neale sont :
1® Le roulement des titres de propriété industrielle de façon à maintenir ces titres aux mains des travailleurs actifs, par inscription dans le fonds social des parts de bénéfice revenant au travail et remboursement de ces parts selon leur ordre d'inscription, quand il n'y aurait point lieu de les garder pour le développement des affaires ;
2o Les € Associated homes > (maisons unitaires).
Il montrait les centres d'activité industrielle — où se produiraient surtout des choses que les ouvriers peuvent consommer — pourvus de palais sociaux, véritables ateliers de consommation domestique ; chaque palais ayant son magasin coopératif; et ces magasins (alimentés par les industries coopératives autant que possible) pratiquant entre eux l'échange aux meilleures conditions.
Bénéfices de la production et bénéfices de la consommation seraient en de tels milieux employés à l'organisation de tous les éléments de progrès et de bien-être, à la constitution des garanties de l'existence , en un mot , à la réalisation des équivalents de la richesse pour tous.
€ Associated homes (l)}^, tel fut le titre de l'ouvrage
(i) Editeurs : MacmiUan and C®, London ; Central coopérative Board, city buildings, corporation street, Manchester. ( « Le Devoir », tome 4«, 1880, p. 275.)
contenant la première biographie de J.-B. André Godin, Il fut publié par Edward Vansittart Neale, en 1880, avec trois vues du Familistère de Guise. Peu après, le principal organe des coopérateurs de Grande-Bretagne * The co-operative News>, Manchester, publiait dans ses numéros du 13 septembre 1884 au 21 février 1885, une étude approfondie de l'œuvre de Godin. Cette étude, due à Edward Owen Greening, parut ensuite en volume illustré, sous le titre : « The co-operative Traveller abroad >. (<Le Devoir », tome 9% 1885, p. 114 ; tome 12% 1888, p. 7180
Si notre objet était d'indiquer ici l'intérêt manifesté par la presse anglaise en faveur de Tœuvre de Godin, c'est tout à l'origine de la révélation de l'existence du Familistère en France (1865) qu'il nous faudrait remonter et pour fournir les témoignages les plus caractéristiques. Mais ce qu'il nous importe d'établir présentement, c'est l'unité de but entre l'œuvre de Godin et l'œuvre poursuivie par l'un des plus vénérés chefs du mouvement coopératif en Grande-Bretagne. Dans cette vaste organisation le temps fait son œuvre et d'autant mieux que des capitaux sont régulièrement consacrés par chaque société à un fonds d'éducation des membres au point de vue du développement du système.
En 1884, une Ligue spéciale « Labour association > fut fondée à Londres pour la propagation de l'idée d'association du travail et du capital (1) ; et en 1895 un organe mensuel < Labour co^partnership » fut fondé , à Londres également, dans ce but spécial : préconiser la production coopérative basée sur le droit de participation du travail aux bénéfices.
€ iMbour co'partnership > a traduit en anglais et reproduit in^eœtenso (avec le portrait de J. B. A. Godin
(1) € ^e Devoir •, tome 10«, 1386, p. 82, 37, 55.
et les vues) dans ses numéros de septembre 1902 à Juin 1903 Touvrage : < Le Familistère iUicstré^ Vingt ans cC association >, publié par D. F. P. en 1900 (1). En outre, cette traduction a été publiée en volume à part. Edition extrêmement jolie, en vente au prix d'un schelling dans les bureaux de « Lahour co-partnership Association. » (2) L'ouvrage est intitulé : « Twenty Tears of co-partnersbip at Guise. La traduction a été faite par Aneurin Williams. Thomas Burt, membre du Parlement, en a écrit l'introduction.
L'intérêt pour l'œuvre de Godin, dans les rangs de la coopération en Grande-Bretagne, ne cesse donc de s'af" firmer. Qu'on arrive à traduire sur quelque point du monde coopératif ce premier trait : la co-propriété des établissements industriels entre producteurs et consommateurs, par l'inscriptioû dans le fonds social des parts de bénéfices revenant au travail, quels seraient les résultats ?
La co-propriété d'un établissement industriel entre* le groupe relativement petit des ouvriers et employés producteurs dans cet établissement et la masse des consommateurs des produits, cette co-propriété d'une part unifierait l'intérêt du producteur et celui de l'établissement, intéresserait le travailleur — s'il avait l'esprit assez ouvert pour le comprendre — à toute mesure préventive des gaspillages, etc., etc; mais, d'autre part, l'action des consommateurs co-propriétaires s'exercerait, s'exerce déjà comme frein contre toute tendance à la dégradation ou adultération des produits. Le fait de minorité du nombre des producteurs agirait ici dans le sens d'assujettir l'intérêt individuel à l'intérêt collectif: Le travailleur devrait ou faire au mieux sa fonction ou
(1) Editeurs : GuiUaumia et C'^^, 14, rue RicheUeu, Paris.
(2) 15 Soutbampton Row, HoU)oro, London^ W. G.
céder la place. C'est là un frappant exemple d'application de la règle formulée par M, Neale en ces termes :
€ Organiser (1) les choses de façon à donner à l'intérêt général la prééminence sur l'intérêt individuel, à faire que la légitime satisfaction de ce dernier dérive des faits les plus propres à servir l'intérêt commun lui-même. >
Nous avons commencé ce chapitre en proclamant l'excellence d'une méthode qui base sur le déploiement même des valeurs mentales la répartition des avantages matériels. C'est en effet le vrai ressort du perfectionnement de l'être humain , de cette préparation , de cette adaptation à des conditions sociales progressives dont la nécessité est proclamée par tous les essais de réalisation.
L'évolution coopérative a mis un siècle pour arriver à l'aube de ce nouveau progrès ; Tétat même des esprits l'oblige à stationner sur la voie; et il en est ainsi de toute entreprise , car il faut compter avec l'évolution sociale. « Puisqu'il a fallu > a dit M. G. J. Holyoake (2) à propos de la participation de l'ouvrier aux bénéfices de la production , « deux générations d'hommes pour discuter et résoudre le droit de l'acheteur à participer aux bénéfices des magasins de vente, bénéfices qu'il concourt à grossir , comment admettre qu'il ne faudra pas le même temps, au moins, pour résoudre le problème bien plus complexe de l'équitable répartition des bénéfices de la production entre tous ceux qui les créent. >
Spéculant sur les conséquences de la co-propriété
(i) Cjompte-rendu du i2* Congrès annuel des coopérateurs de Grande-Bretagne tenu à Newcastle on Tyne en Mai 1880. Traduction d'une partie de la préface dans « Le Devoir », tome 4» 1880, p. 739 à 742.
(2) Histoire des pionniers de Rochdale, de Georges Jacob Holyoake. Résumé extrait et traduit de Tanglais , par Mme veuve J. B. A. Godin, o^e Moret| %• édition, p. 73.
inciustrielle entre producteurs et consommateurs , le travailleur, avons-nous dit, devrait ou s'exercer dans le sens du plus grand intérêt collectif ou céder la place. Mais comment assurer la cession au profit d'un plus habile? Pas de chef d'industrie qui n'ait mesuré la difficulté de trouver les vrais titulaires des fonctions qui s'accomplissent chez lui.
En regard des vastes organisations coopératives de consommation se lèvent, aujourd'hui, de vastes organisations de production , les « Trusts > ou t Industrial combinations >. Aideront-elles à la solution du problème de la culture et du classement des capacités? Peut-être. Leur apparition est néanmoins trop récente pour que nous puissions faire autre chose que relever quelques traits en ce sens, fournis par l'enquête ordonnée aux Etats-Unis et qui a porté sur 41 t Trusts and industrial combinations » (1).
Un premier point rappelle d'abord ce qui s'est passé au sein de Torganisation coopérative en Angleterre : En effet, de même que les sociétés de consommation s'entendirent pour faire opérer leurs achats par de véritables capacités commerciales, ainsi les trusts en beaucoup de cas remplacèrent des industriels, hier chefs d'établissements indépendants, par des agents moins coûteux à la production et s'exerçant sous la gouverne d'un ou deux chefs parfaitement habiles et entraînés.
Ce n'est pas tout. Le bureau central de 1' « Industrial combination > se tient constamment au courant des prix de revient et de la somme de travail effectué dans chacun des établissements fédérés. Ensuite, ces établissements mêmes envoient les uns chez les autres des
{\) Bulletin ofthe department oflabor, Washington, Government printing office. N* 29. July 1900. Trusts and industrial combinations, by J. JenkB.
inspecteurs spéciaux en vue de bénéficier de toutes les mesures utiles à la production réalisées sur quelques points. On conçoit quel vaste champ est ouvert ainsi à la culture et au placement des capacités spéciales dans les industries fédérées.
Le système coopératif écarte de ses rangs Pindividu imprévoyant par Texercice de la liberté de Fimprévoyant lui-môme; lUIndustrial combi nation » paraît destinée à écarter des siens Pincapable en révélant partout où il se trouvera le titulaire le plus apte à la fonction.
Présentement, voudrait-on dans un établissement — et les amours-propres souvent s'y opposent — faire place à des capacités, qu'on ne sait où trouver celles-ci. Cultiver les hommes et mettre chacun à sa vraie place est la condition sine qua non du progrès social.
En attendant l'instauration de méthodes vraiment pratiques pour la désignation des capacités et la vérification permanente de leur mise en usage, certains amis du progrès se tournent embarrassés, inquiets, vers le suff*rage, se demandant s'il n'y aurait pas là un moyen simple, à la portée de tout établissement, de mettre, par le vote de ses pairs, chaque travailleur à sa vraie place. , En cette voie aussi Godin a creusé son sillon. Les expériences tentées aux Etats-Unis lui avaient enseigné qu'il fallait approprier dans une certaine mesure l'œuvre projetée par lui aux coutumes, à l'état mental de la population avec laquelle il devait agir. Cet état mental se révélait par l'exercice du suff^rage. Godin explora donc longuement le terrain ; et, après bien des essais, il inscrivit finalement dans le pacte statutaire non du tout les mesures répondant à son idéal (il devait du reste compter avec les prescriptions de la loi française sur les sociétés) mais ce qu'il jugea pratique à l'heure actuelle,
laissant au temps à révéler si, même ainsi, la part faite au suffrage dans les statuts ne dépassait pas les possibilités générales.
L'usage du suffrage dans Fassociation, les modifications statutaires déjà introduites par le vote et celles qui pourront survenir encore tendront, naturellement, à mettre autant que possible les prescriptions des statuts en accord avec les aspirations des intéressés.
Ces choses aussi bien que les essais d'autrefois par lesquels Godin a cherché à voir quelle part d'action pouvait être utilement donnée au suffrage dans son œuvre, sont de première nécessité à connaître, à suivre pour les spécialistes en matière sociale expérimentale.
Vue générale des sept ordres de faits principaux qui ont été ou sont des champs d'exercice du suffrage dans rétablissement fondé par Godin.
Ayant pour idéal la glorification du travail (1) Féman- ' cipation du travailleur et concevant qu'il ne pouvait en poursuivre la réalisation que par le mode évolutif et expérimental, Godin s'attacha, dès qu'il occupa un nombre suffisant d'ouvriers, à organiser les choses de façon à porter l'individu au bon gouvernement de soimême et à initier le personnel à la gouverne des intérêts collectifs. Ainsi, pensait- il, se formeraient le noyau de ses futurs associés , les bonnes volontés et capacités qu'il pourrait adjoindre à son œuvre ; aucun contrat n'étant possible sans l'adhésion des parties en cause, ni aucune œuvre durable sans le concours d'agents résolus à la soutenir à travers les obstacles immanquables.
Initier les hommes au bon gouvernement de soi-
(i| Premier volume , page !«.
même et des intérêts collectifs : tel fut donc Tobjet des prescriptions du Règlement d'ateliers, daté janvier 1857 et qui, nous Pavons vu (1), était le recueil des mesures en usage depuis 1852.
L'initiation de l'ouvrier au bon gouvernement de soimême y est poursuivie par la culture de son attention et de sa vigilance dans le travail ; les mal-façons, casses, etc., entraînant une certaine responsabilité individuelle pécuniaire.
Quant à l'initiation de l'ouvrier au gouvernement des intérêts collectifs, Godin comprit qu'elle allait de soi, si constituant dans l'usine un premier fonds de secours mutuels avec le produit des amendes d'ateliers, pour casses, malfaçons, absences, etc., auxquelles viendraient s'adjoindre les cotisations des ouvriers mêmes, on conviait ceux-ci à élire, parmi eux exclusivement, des délégués chargés à la fois de l'administration du fonds de secours mutuels et de la représentation du personnel dans les questions de travail et règlement d'usine. — Ainsi fut fait.
Arrêtons-nous au mode prescrit pour l'élection de ces premiers délégués. Ceux-ci doivent être au nombre de six. La double mission qui leur est confiée exige chez les délégués réunis en comité une bonne représentation des diflférentes branches du travail de l'ouvrier dans l'établissement. Comment assurer cette condition?
L'article 30 du Règlement (2) y poui'voit en prescrivant la nomination de 2 délégués choisis parmi les mouleurs ; 2 parmi les ajusteurs ; 2 parmi les ouvriers et ouvrières de l'émaillage, du magasin, de la râperie et des autres ateliers.
chap. IV, p. 125, 128.
2) Présent volume, chap. IV. p. 126.
Qu'y a-t-il là de particulier ?Ced :
A travers Thomme, à travers Pindividu éligible, ce qui est visé, c'est la fonction.
Et à travers rélecteur ? — A travers Pélecteur aussi. Le Règlement de 1857 n'est pas clair à ce sujet, mais les documents qui suivent jusqu'au pacte statutaire (1880) 2® partie : Assurances mutuelles, article 76, montrent les électeurs répartis en sections selon les spécialités de travail, chacune de ces sections ayant à nommer dans son sein un nombre fixe de délégués.
Les catégories de membres dans l'association avec les droits spéciaux d'élection conférés aux associés, proviennent de la même idée fondamentale chez Godin : Glorifier, réhabiliter le travail , émanciper le travailleur.
L'idée, du, reste, faisait partie du plan fouriériste : € L'élargissement du champ des connaissances effectives de l'électeur devait être la base de l'élargissement de son droit de suffrage. » (1).
Cette position de la question est foncièrement distincte de celle comprise en politique sous le nom de suffrage universel ; là, tout homme est appelé au vote qu'il comprenne ou non le sujet en cause ; et cela au grand dommage de l'intérêt collectif, si les incapables , les ignorants se trouvent constituer la majorité des électeurs.
Remplacer Vecoercice du suffrage par la vérification et V enregistrement mathématiques continus des valeurs effectives et^ en attendant V instauration de cette méthode supérieure , attribuer le vote à la fonction : tel sera le pivot des conclusions résultant des expérimentations multiples et variées du suffrage dans l'établissement.
Le !«' ordre de faits généraux où Godin provoqua
(1) l«r volume, chap. III, aection 16% p. 50 et s.
l'exercice du suffrage et conféra une part de pouvoirs aux délégués issus de l'élection fut donc : < L'adminiatration du fonds de seconni mutuels et la représentation des oumers dans les questions de travail et règlement d'usine. »
A trente ans de distance, la part faite aux assurances mutuelles et au syndicat du travail dans le contrat d'association (1880) révèle tout un enseignement pratique surgi d'expériences évidemment serrées et complexes en cet ordre de faits. Poursuivons :
En 1859, Godin fonde, à l'intention du personnel de l'usine, le premier édifice du Familistère, l'aile gauche. C'est donc parmi des travailleurs déjà habitués à l'exercice du suffrage que se recrute la population qui, en 1861, occupe complètement le nouvel édifice (1).
Au cours même de l'année (2) Godin invite cette population, répartie en deux sections : celle des hommes, celle des femmes, à nommer un double conseil : 12 hommes, 12 femmes chargés de représenter tous les habitants du Familistère dans les questions d'économie domestique commune. Furent électeurs «tous « les individus arrivés à l'âge de se suffire par leur € capacité au travail, après leur sortie des écoles ; à € défaut de brevet de capacité, le minimum d'âge fut € fixé à 16 ans pour les deux sexes » (3).
Cette limite d'âge ne résista pas à l'expérience ; de même celle-ci révéla que le simple fait d'habiter le Familistère, sans participer aucunement à l'une des branches du travail collectif, ûe sufiîsait pas comme base du droit de participer à l'élection des conseils. Plus s'élargit le champ d'attributions des élus, plus doit s'élargir le champ des connaissances et des fonctions des électeurs.
(1) Godin : Solutions sociales, p. 530.
(2) a Le Devoir », tome 16«, 1892, p. 132.
(3) Godin : Solutions sociales^ p. 623.
Le 2* ordre de faits où s'introduisit Texercice du suffrage et la participation au pouvoir fut donc : « La représentation de la population dp Familistère dans les questions d'économie domestique commune. »
La comparaison entre : 1© les pages écrites par Godin dans Solutions sociales (1871) touchant le système administratif adopté dès 1861 au Familistère, le rôle des conseils d'hommes et de femmes, etc.; 2^ l'organisation générale du pouvoir et du suffrage dans les statuts de l'association {Mutualité sociale 1", 2® et 3© partie, 1880) révèle une évolution considérable.
Quels faits — et combien importants à connaître pour les chercheurs en cette matière, — ont porté le fondateur à s'efforcer de constituer un noyau statutaire : l'assemblée générale des associés ; à instituer conseillers de droit les directeurs des principaux services ; à attribuer aux associés exclusivement certaines élections, à l'ensemble du personnel certaines autres, etc. Certes, le régime adopté dans l'acte d'association, celui de la commandite simple, a rendu obligatoires certaines prescriptions, surtout celles touchant l' Administrateurgérant ; mais les traits généraux que nous venons de relever sont manifestement des fruits d'expérience, et leur objet évident est de resserrer les liens entre l'exercice du vote en tels ou tels comités, conseils ou assemblées et la preuve quotidienne de capacités effectives ; les incapables ne pouvant guère — en association surtout, semble-t-il, — se maintenir indéfiniment aux postes. N'en concluons pas que le contrat de la Société du Familistère répond pleinement aux nécessités révélées par l'expérience. Il est tels obstaples : l'étroitesse du champ , par exemple, que le fondateur ne pouvait écarter ; nous en verrons d'autres encore.
A peine l'élection de conseillers hommes et femmes
était-elle instituée au Familistère, que des corporations et sociétés très diverses se firent jour et n'ont cessé de se produire au sein de rétablissement. Beaucoup ont été éphémères , d'autres se soutiennent depuis Forigine du mouvement; exemple : les corporations de musiciens, pompiers, etc.
C'est le 3® ordre de faits généraux où le suffrage s'exerce. Nous pouvons Tintitulér : « Constitution de Sociétés et corporations diTerses. » Sont électeurs dans chaque société particulière les adhérents exclusivement. C'est donc entre amateurs d'une même fonction que se fait le vote pour la désignation des président, secrétaire, etc. Dans le même ordre de faits dus à l'initiative individuelle, Godin eût désiré voir se fonder (1) des sociétés coopératives proprement dites, qui eussent été le vrai champ d'études préparatoires à l'association. Mais le courant ne se produisit pas en cette voie, malgré les efforts de Godin.
En 1866, le fondateur livre à l'étude des Conseils d'hommes et de femmes au Familistère un vaste sujet qui, à partir de l'an d'après, 1867, (à l'occasion de rinaugu ration de la fête annuelle du Travail) ouvre le 4® ordre de faits principaux en relation avec l'exercice du suffrage dans l'établissement. Soit: c Distinction des mérites en vue de l'équitable rémunération du travail courant et de la répartition équitable des bénéfices de la production. •
Le sujet est complexe ; multiples seront les essais à la recherche de la solution.
Godin n'a cessé de s'en occuper. Les mesures inscrites par lui dans le premier Règlement d'ateliers étaient dictées par le besoin de donner la meilleure part à l'auteur du meilleur travail ; et, en ce qui releva de sa propre initiative, il poursuivit le développement de
(i) Présent volume , ohap. VII.
mesures analogues, tout en invitant, d'autre part, le personnel à contribuer, si possible, à la solution.
Les essais d'application du suffrage tentés à ce sujet, dès 1867, se signalent à l'attention par la méthode qui y est apportée. Ils sont engrenés , se succèdent, se modifient, mettent en mouvement tantôt le personnel entier à l'occasion des fêtes annuelles du travail ; tantôt la seule série des employés.
La principale conclusion pratique de ces expériences (pour le pacte statutaire) fut d'affermir Godin dans l'idée exprimée par lui dès 1866 (1) et développée en 1871 (2): l^Appeler le travailleur, employé ou ouvrier, à la répartition des bénéfices au prorata des salaires ou appointements ; 2© Attribuer des récompenses spéciales aux auteurs d'inventions ou perfectionnements jugés bons à l'usage. (Statuts, 1880, article 128). En d'autres termes, tie point demander au suffrage la détermination des valeurs effectives, quand il est possible de saisir mathématiquement ces valeurs par une méthode qui ne prête ni à Hncertitude, ni à la partialité, ni aux oublis inhérents à l'exercice d.u suffrage.
Chronologiquement, nous devons indiquer ici un 5"
ordre de faits où fut pratiqué le suffrage. Il s'agit de la « Désignation de candidats aux postes de sanreiUaate dans les ateliers. »
La date certaine d'inauguration de cette mesure nous échappe ; ce point est négligeable ; en effet, la mesure a parcouru son cycle. Nous avons trace d'elle à partir de 1869. En 1880, elle fut inscrite dans le pacte statutaire , 3* partie. Règlement, article 14. Mais elle a cessé de figurer dans la2* édition du pacte, 1891.
L'élection des candidats se faisait dans les ateliers
^1) Présent volume, chap. vri, p. 1C6.
(2) OoDiN : Solutions sociales^ p. 336 et suiv.
did ats . s gfgi^lpg^ejat 4,4^mt^ -m^ i«^t .pftUP, 4el& , auo- fiels
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|;^ppi;tjlf9i;|t d^V^jj^^uf^ç, c(^^^xjp!^p^ç[H©nta,tieflS'|l«P 4JlW j,9J9,t^s.^, uftfl^y,t^e ^p^tiiy(Ç,.fl|ii, A, flJle.-fteiuKipaftstitub
mêmes, repartis en groupes, Unions de groupes et CiOiueils d'unions. »
Les lecteurs qui ont wen vouiu nous suivre jusqq ici 6ht BëjâW iiti^'ê^uM^ê* # cette tèm^y (ïy: tes tra-
par l'attrait et rattachés à d|j;^
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(1) L$ Devoir, tpmes ^0« et 91<. Janvier 1896 à janvier i897.
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^ branchées du Jpy^^^^^ CHii^que
..P^^^^..^^^^^ît,à son tpur^prés\(?.çpt,,p^c^^^^ doijt
rassemblée ^çop8fituai,t oj^, ^ij,Pppse,i4.d^% MîfWffs...^. Fai^ilistèpe ou^,l^^ Conseil (|es,upiQps^dp.|[J^^,i^rl ,a.,. >
Avec un pçr,sonnçi ep ppsse^^jpn .^I^? ç^a^^j^^^^^eptiyps propres ^ repï;ép,(?i^tPr. ^tq^t^ J'^pt;|çprjç^ ,q][i, ,fiût
doùC9btenu;^ ,,... .. .;mt,...Mo. t.. ■.mm;!,u,v Mhiu--.^
1 0 Qu;une certaine s^.rnmç ^ dç ^ ,ç.9flT^^i3^j;if^, mj^çç^^
valeur effective eut toujours, aecoçji^^^^^ ..
^ 20 Que plus largQ^eûté.té,^ç,cftapi^
tives de l^ipdiyi^u^plus c^lui-cjeut i^iifl|}p^p^, l'^yo^ti.on
générale par ?,çs vptçs ep^^utai^t,()Qjç.ftp.tiqflPj ,91;,. tra^
vaiix auxquels il eût. concourir, ^ffe^^^^^ ,., J.^^^ .
En un mot :.à tr^v^re nndivirtu.^oi^, fiHfiM.^?| .!!9^^tion et* fait de celle-ci la base du g!U^r,a^e^..O!a je^po^^e : on eût proportionné Vexercicfi du vote à la , capacité effective de V électeur. La supériorité même de ce sv3tôme a|ipelïe un champ d'application çorres^on^,aptj;jriou8 TaVonsVu par Panialyse d^jà faite des documents . relatifs à Tentreprise.
L'essai avorta par dos causes ,mi3di$able9 avec, le temps et 1 effort ; aussi Tidée fut-elle inscrite (IJ dws le
S acte ^tutaire comme possibilité .d'avenir. Ce fut le eriiier essai auquel p,ut se livrer Godin .ayant la rédacfion définitive du contrat d'association. Pans ce contrat, il fallut pour la part laissée à rélection revenir, malgré la défectuosité et consécjuèjmment le dange^ du procédé, au' simple mode de su fifragê vulgarité par les élections politiques : appeler tout individu (qu'il soit ou non capable d'apprécier toute la portée de son vote ) à émettre une voix ou à s'abstenir, et décider ainsi des élections.
(1) Mutualité sociale, V* édition, Règlement, 3^ partie, art. 71 à 74, 78; statuts 1" partie, art. 128. 6» ou ?• édition, Règlement art. 75à 7«, 82 ; sUtttts, art. t28, 60.
Le 7« et dernier ordre ^e faits objet de cette vue générale est : « Le pacte même de la Société du Familistère » .
Les parts respectives du suffrage et du pouvoir y ont été délimitées par deux causes majeures : primo le régime légal adopté, celui de la commandite simple ; secundo l'expérience même des possibilités générales du suffrage acquise par Godin dans les tentatives poursuivies par lui, pendant vingtp-huit ans, avec la plus grande vigilance et sollicitude et sous des modes très variés. Cette expérience ne peut être représentée au lecteur que par l'exposé même des essais, au moins des essais les plus démonstratifs ; et il serait grand dommage de laisser ceux-ci tomber dans Poubli , quand il est possible encore de les offrir à la méditation des penseurs et des expérimentateurs sociaux.
La pénétration de cette œuvré de Godin porte à cette conclusion générale :
Les solutions industrielles sont inséparables des solutions sociales ; et ejle exigent ensemble des champs d'opératio.n incomparablement plus étendus que ceux généralement embrassés jusqu'ici.
Les vastes groupements d'intérêts nationaux et internationaux, soit par le Régime coopératif avec branchements régionaux embrassant consommation et production, soit par les « Trusts » ou « industrial combinations » dont les possibilités d'action sociale se révèlent à peine, apparaissent alors comme les vrais champs de culture et classement méthodique, éprouvé, des capacités de tous ordres et, s'il y a lieuj d'exercice du suffrage en des opérations soigneusement délimitées et par des électeurs non moins soigneusement appropriés.
Premières fêtes annuelles au Familistère. Une fête de l'Enfance. Inauguration de la Fôte du travail , juin 1867. Travailleurs répartis en deux catégories; vote direct dans Tune, vote à deux degrés dans l'autre ; valeur pécuniaire attachée à chaque suffrage.
L'institution par Godin de la fôte annuelle du Travail avec ce trait caractéristique : allocations exceptionnelles pour œuvres utiles; — fête qui fut célébrée pour la première fois au Familistère de Guise, le 2 juin 1867, — donna lieu, vu la nouveauté et la difficulté du sujet, à d'assez longues études préparatoires et , une fois la fête inaugurée, à des comjbinaisons laborieuses pendant plusieurs années pour essayer de faire concourir le suffrage à la désignation des mérites ^t capacités.
Le registre des procès-verbaux des séances des Conseils du Familistère (conseil des hommes , conseil des femmes) , nous fournira la plus grande partie des informations qui nous sont nécessaires. Toutefois, ce registre offrant, sans préambule aucun, la mise à l'étude des primes d'honneur au travail, nous devons montrer, au moins , comment ce sujet fut proposé par le fondateur. Or , le fait se produisit dans un discours prononcé par Godin à la fête annuelle de TEnfance , célébrée en septembre 1866.
Il nous faut donc commencer par quelques indications sur les fêtes qui ont, au Familistère , précédé, et à bien dire préparé , celle proprement dite du Travail. Exemple : la fête de l'Enfance. N'est-elle pas par excellence une fête du Travail, puisque le principal élément des réjouissances est l'attribution de prix aux
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écoliers qui se sont di8ting|ii(és par leurs œuvres de l'année.
Instituer pour les adultes une fête basée aussi sur la glorification des œuvres personnelles utiles au bien couttuntU telie6é(iili«n)^ piUsê» Idê' 'GMiri' lôt^sq uë''è^^'lW '^ fêteujidifiaptônfe ^Qlf;âi»ili»tëlt«(>(I)"#,Vi41 ^'ï^)\ \\
paplflidejaiMlâftes ^u^fBevaieAtî'êi^orgaâîtiè!'' tlâiië" l'EtàblIis^
semait, pMv,^b zu^^b A ^tov ,'uiitl i'.i'i;!-" ♦iMtb ^-i'^'
discours à la fête du Travail célébrée au Familtëîéèi'é de Guise le 2 mai 1880 (2) (année de la signature légale
du ètMtr^t'd'à^dWàtibnjf' " '' "' " ' '"
•î'il'Chéi^coô)3éMèury'ét amis, ' ' ' ' '. ',
«•Là-'fôte dti'*rMta\l arWVe à sa 14' ahhée.La pensée^ '' qui, ''èil 'imi-, si' pi^ésidë à 1%'stitutioà de cette "fête»' '' était ilfcc iriêÉtiè"iiyib'fcéïle'quï,'ën l^di avait 'fondé le Familisitèr'ë.' ''C'est elle "éricoi'ë'^ui a conçu rassociation '^ duCéiJïta;! et 'dù"Tr'avail dans laquelle voxii allez entrer d'utle'ftiÇôTi légale et' définitive. ' ' .' "
€ La fêté' 'du Travail est' donc pour nous un gage et une pHeuVé" dé if>érfeéfëraiicé (laiis là Voie que nous" nous 8omn^te^'t?i*à'6éfe.-ElTé'déttiontt*e' ki'ûè'la foi' dans les prin-" cip^à'fâîHêfe'fcîlbséfe'tfiirable^, 'et àiiWôul' combien hoiis ' attftèhoiië''a*iftl']iorÉàfl6b''à' ïà' glorificàti6n 'dés œuvres utiles"."'' ''• ■^^''" '''•''''■''''''''''■'''''• "■'" ' '
€ Cfti^fïbttt'éë' ^(ië3«iil'''falt' â' tlcridu It' ce but ': Gtori/l;cati6À"ëi^rêfkàbmtàtm''iiù ^âmiC Émancipation du trai)amëil^'^:-'r'A"ï''- '■" •■••'■■ '■'•■'■' i " '■
«f!Eri'àf/-î/l859'y'à'éctit''(>dàiri'(ây t je'traçài les fondations de Taile gauche du Familistère , 1 édifice fut acheVd^tffi' ISflO;^ *ùiie>àirlîe' 'dé la population y fit son
|2) Premier volume, çhap. I , p. \'\ , .1 • ....
(3) GoDiN isoluiiont sociales, p. 530 ,
tement habité qu'en 1861 • <oj«m^
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FBnfàïuie ;• distWftùtioti -dë^'-tm' aù'i^ Wv^à ,*'Yûf
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employés , versé châiitllill'^èiî'^^'s exc\usive'mèii? qaiiÂ
la eôtftiâi«*ân'èg àte'ybii'^mvî^^^^^lîoP! W''0B^mi^
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Trtfv^àilt 'Les éuvrteri^ cèlébraiiBii't, cômirle ep 'ffënéraî ceu!itf\Bftbui^bâys',''''tine sorte d^ fête paîtronàle professionnelle; pour eux, c'était la Samtp-Eloi. .
Utl -IbaT '^^î'titert ' 'â fôufe la ' population ^ 'un oan^uei ^ . réuiiîâi^âtît''bn' b'értàïii ' noni^ dé convives dans l^une des^ Sàllë^^'dfy' VêmAîk^ërnëà (^.'^^^ ments de la fête. C'était là ce qii^il ifalkiï traiisjformer ,' appi^opHét* à u'n plufe haut idéal. . , ^
IMëriiénf lAbt^ ^'vibi^ant'^dans les'féi^s de 1^^ \
fancè*,' fallait qiib dà*ris ces pretnïèrés années 'là "^rà^ fête' dii'Fkriiiligtèfé était' celfe de 'lia 'distnt)ïrtion des''^^
•i:>»' y^i. *î":rjii'«"'.l ,^i «tî*! t ,
(2) Journal de l'Aisney 7 décembre 1865.
prix aux élèves. Nous allons en fournir des témoignages. ,,
En 1865, après que M, A. ,.Oyon par sa brochure : Une véritable cité ouvrière , le Familistère de Guise (1), eût, selon l'expression du journal Le Temps (2), révélé au dehors Pexistence de Tœuvre de Godin , la presse française et étrangère commença à relever ce qui se passait à Guise. Quelques extraits des articles donnés à propos de la fête de PEnfance, célébrée le 24 septembre 1865 , vont nous montrer d'abord comment se célébrait la fête au Familistère avant l'édification du théâtre, c'est-à-dire quand toutes les parties de la cérémonie devaient se dérouler dans l'une des cours; ensuite quelle solennité était apportée à la célébration des mérites en vue de diriger irrésistiblement l'enfant — et par entraînement les adultes — vers l'amour du travail et dfes oeuvres bonnes pour tous.
Un trait unique sans doute, parce qu'il ne peut être réalisé que dans une habitation unitaire pourvue d'une, série complète d'institutions enfantines, est le rassemblement, dans ces fêtes, d'élèves depuis la série des € poupons » en passant par celle des bambins jusqu'à celle des écoliers prêts à sortir des classes pour devenir des apprentis.
Un des récits, celui de M. Ch. Sauvestre, publié dans VOpinion nationale^ Paris , 6 novembre 1865 , relève ce trait avec un réalisme si charmant que le lecteur, croyons-nous, y sera intéressé :
€ J'ai eu le plaisir » écrit M. Ch. Sauvestre, « de voir le Familistère un jour de solennité , on y célébrait l'une des deux grandes fêtes de l'année. Ces deux fêtes du Familistère sont la Saint-Eloi qui, est la fête du Travail
(J) Paris, Librairie des sciences sociales, 13, rue des Saints- Pères. (2) Numéro du 11 septembre 1866.
(Saint-Eloi étant le patron des forgerons) et la distribution des prix aux enfants des Ecoles, qui s'appelle la. fête de TEnfance. C'est à cette fête que j'ai assisté \è. 24 septembre.
€ Au Familistère, les fêtes ont lieu dans les cours , vastes salles de huit à neuf cents mètres carrés de surface qui, avec leurs dômes de verre et leurs trois étage» de balcons non interrompus, semblent disposées tout exprès. Deux mille personnes y sont à l'aise ; et vous pouvez bien croire que la ville de Guise ne se fait pas faute d'y venir... L'immense cour du bâtiment principal était ornée de banderoUes et de guirlandes, auxquelles étaient, suspendus des corbeilles de fleurs et des lustres énormes formés de lanternes chinoises ; car la fête devait se terminer le soir , comme toutes les fêtes , par un bal.
€ Au centre, deux estrades se faisaient face , l'une pour le fondateur , sa famille et les personnes exerçant une fonction dans l'administration de l'usine et du Familistère; l'autre pour les exercices des enfants. De grandes cartes couvraient les murs, des inscriptions rappelaient les diverses branches de l'enseignement ; au milieu , les enfants étaient rangés dans leurs bancs et leurs tables. Les parents formaient de tous côtés l'assistance et la foule curieuse remplissait l'espace libre et garnissait les trois rangs de balcons. >
L'orchestre des trente musiciens du Familistère ouvrit la fête par un morceau vivement enlevé. Puis les enfants de toutes classes firent la répétition de leurs exercices habituels.
€ 11 fallait les voir » (les bambins) écrit M. Ch. Sauvestre « marcher au pas avec un sérieux superbe en chantant des airs enfantins et charmants. Je ne sais si vous êtes comme moi , mais je ne puis me trouver au
les |petits'^àr|Çons I rjvali3a»,t| «^ ^w0 ay^fi.MsipejtttasVI filles; les moniteurs conduisant chacun son .gffqvitpeie&i^ cadence; et .toutes ç,e,^, fijç!? ^(^,)^aj^l)iA^.ti3ypîftftnt,iimar nœuyrajit en , bel Qr<^rid , , çqiowe'i ^ ^^ ,cpRp8 , |d^ .ballet; biasyi/ dressé, ils avàiçn,t i'a^,r.4ç,s9,y,oij,|iïju,'|il% lét^^ejiit/la J^ioftet du Familistère,, ^onhoni^^UP et son avenic„,,Op lau^uit)^^ voulu courir à, euç lps^e^içi,^^|i8i§er »|8i,rqn,in?^kya^ii(|ï!%iiiil(()t de^tr^bler ïa.cérpflj^OIj^., ,., ,..,,,. .,.,,,,.. .,. r..\ vr/.-Mi v.no^ fJ'e^m^ souYÀj^?^? ,^^,'4„,^I^- piomeRt: .çù .i|p ôtaifsntrt.i
^^ '3^?,^^!t®ï!*'.°'î®'rifi^W^ Ç^ÇUf if^fl^ l^peiiïft^ift'pndorrmi^ÀijB
force de ga;rder,s,on. ^éqf!UX.,pV.'idW^iS<W')^^^ t'-te. le tête pmpori^nUe reste,,,il,étep)diilit9|utitttt>>ip. IWllMiaaiKo pour se retenir aux voisins. Mais ceux-ci ipjf^^,è|,il''JBj^pj:»ttô1 viste perdirei^t , ^^u^ssi ,^l,%uilit^pç^,,(ie, 3Qr,te,^V(i?^,.ce,i /ut
^*^f Ï^V/^Pv "'^^.-?i^f^? g^1^^]^ft|^i:,ils,twi,li>ftwft* -hn^oq comme^des capuciflis d^,i9^i;t§^^JIrt^;,<^utQ;flfiétftiiipifiïH einii personne nWait envi^dc! plçuj,er.;,,flftai,Si?rpvs; ae i y^ua i-'-T imaginez pas leur confusion!. ..,; ,I^ate^,.que..«;'^tait»Mn.-.^^ banc de garçons et qu'on aY^it..lJes,p^ti,tesiiUçsfS|p^ft^€|©-l^;M Heureusement Tapparitiox^ .4^s pOjUp^ns 5ur l'egtra4e -f.; vint faire diversion. , , , , , , , ,;.;,,t .m;,-,| î ^ ;. <>;m^<i
« I^, arrivaient sur ^e,s . l;>i:a^ fd,çs b^roe^u^eft^^Ww^os» §tt.v> triompliants dajpis ieu;*^ rpb^s, jbfjçji^ps^ .Qp, Aes mitidwn^ .^^ i la pouponnière^ sort.e de,pfTqiï}pfloijr,jàj.^uWe b*l»$iiîwdei circulaire^ .Quels yei^îs Uç ouvraient ettqu9l&j|jftttw>entai'i7 de mainp q^uand ils yii:pnt recpnime;QCppiQfi.ejX.^oipest(i^.fr> leurs aines du Bambinat qu'ils essayaieni) 4'iwitetv'^'*> '"^'^^'^
Racontan|i \^ même (ète.,, \ç ^/oufrifil^ d^ SaintrQi^ntin (4 octobre 1865) entre dans ces,détails :,, .. . .; r * ^ ^ >
« Les tables , de l'^ppie,^ ^es . qartes, g^ççigrapUiqu^^ >: les ». . i ^ modèles de dessinas, ,l|Bp tq,bI^eau^,,,etft*„.e»J$ft,,tottt vlôi. yf
— oç<? — matériel d'enseignement avait été transporté dans, la
codPJiLes' éflfaiità' du FkhilhstêreV 'ati honàiijre'de '2o6' '
enVifdn , sé ^Wttvaieilt i-atigéé clatfs leur ordre habituel
et gardaient, pour ce grand jour des récompensés, ijbi
place que leur travail de Pârinée leur avait value.
€ Les musiciens du Familistère placés au balcon du 2« étage ouvrirent la fête par un morceau de musique exécuté aTec le plus vîf èntî*ain, puis les enfants de Tasile et ceux de l^bdle'flreiit tour à tour la répétition de leuifs exercices habltùeliâ. Les cihants dés bambins succédaient *aux lectures, aux analyses et aux problèmes des grands élèves, et la musique reprenait à son tour pendant que lés cahiers des enfants circulaient dans les mains du public; les paréiïtg comme les enfants étaient fiers à juste titre de cette exhibitiçn et le public né pouvait qu'admirer là bonne tenue des cahiers et le travail qui Itii étaient soumise
« Les enfants de Tàsilé terminèrent les exercices en chantant joyeusement, au r leurs gradins, une naïve et entraînante èhansonnette qiii paraissait exciter au plus haut point Fattention d'une quinzaine des plus grands, des^eiiftints de^la cT*éche qui, groupés dans la pouponnière et dotainant ceux de Vasile , cherchaient à répéter les gestes de ceux-ci à là grande joie des spectateurs et surtout des mères.
< Enfin, Porphéon du Familistère prit place à son tour au milieu des auditeurs et entonna avec énergie et sentiment le chant de Vialon et Lefèvre : Le trapait!
€ Les prix furent ensuite distribués; les couronnes d'or j de fleurs et de feuillage ceignirent les fronts joyeux des enfants ; les petits de Tasile reçurent des jouets , chacun eut sa part de récompenses suivant ses efibrts.
« La fête de TEnfance est à bon droit la grande fête
f diplômes. -7 Qçi,bitiiDts 4u Familistère len i pnomi^re * ligne, mais qooçération ae l'Usine et du .FamiUstèi^. € — Tous c^s points, ?DnV D^^s à l!4tude et chaque mem- € bre du conseil est prif de s'en occuper et de fiaireses 4c observations çtï;emar.qwQS|.,> .. .:
C'est presque ^implemçnt une table de matières. >. .;
Au çompte-rejîdu dp )a;:réu»^on :suivante des ^^eubc conseils, le 30 i^ovçmbre 1866, noqstlisona ;
«r Mise à l'ordre.. du Jovr de la question des ddpilômes < à délivrer Ijprs de la fête dij. Ti:avaiL Aucune observâ- € tion n'est faite à leur, sujet, Al^oution de M.. Oodin c pour prése])ter le but et l'utilité de ces diplômes, au 5 point de vue de. rint^réjt d,e l'usipétet du.peiTflOûneiy « attache. > . . / . - »
Nouyellç^ lacun,e è. çppa.b|e<r, Jf3, regwtfO' étant muet
su r ce que ; fu t l'fi^Uocu tipn de . M. Gpdin . .ReportonahnoU*
\ donc à, ce qup celui-cjl écrivait, l'année qiém^ suit la, part
à faire , an travai^l dan? les ,établis3en),ent8 induetriels*
L'article visé en cp deuxièijae volume, (1) et publié ^ par Godin jSpus le. pseudonyme A. Mary (2) nous le mputre préparai^t rasspcif|*tipndu,,ç?tpitaletdu travail:; association dans laquelle p^rt spéci^ale; serait faite aux mérites hors ligne et où des récompenses solennelles seraient décernées au talent , à la capacité, à l'invention. .''."■ I '» . •■ •• ^ \
L'avenir qu'il puvr^ devan,t rpuyrise.i^ :.CQ-ppopriétë de l'usii^e^ de l'I^abitation ijm^«(ire,. dç touis Ip? élépients de vie de l'œuvre commune : cet ayenir montre combien, nécessaire devait être au3f yeux; du fondateur ji^ distipic-.
trer dans upe telle organisation et d'pïx devenir Je^ sou- ,