‹ Documents pour une biographie complète de Jean-Baptiste-André GodinChapitre 16 sur 41 · Répartition · texte numérisé non relu

Répartition

D Dans le système de Fourier, l'association assure le minimum nécessaire à l'existence.

» Quand la vie, la sécurité et le contentement sont assurés a tous, que toutes les précautions sur l'avenir sont prises, et que les principes de charité sociale sont satisfaits, l'association fait le partage des bénéfices disponibles, suivant l'importance des concours qui ont pris part à les produire.

» Le travail, le capital et le talent reçoivent leurs dividendes conformément à des règles consenties par tous, puisant leur origine dans la justice et l'équité.

» L'association rétribue chacun suivant ses œuvres et sa capacité.

» Elle assure à chacun le produit réel de son travail et de ses revenus.

0 Tous les sociétaires qui aident aux entreprises par leur fortune, leur travail, leur capacité, leur talent ou l^urs inventions, sont admis au partage des produita ou économies réalisées» dans la proportion mathématique. de leurs concours.

» Le problème de la répartition, tel que Fourier l'a posé, est trop complexe pour être susceptible d'une prochaine application. Mais cet adage : Qui peut le plus, peut le moins, est surtout admirablement applicable à la théorie de Fourier.

» Les découvertes scientifiques n'aboutissent pas qu'à une solution unique ; et si les vérités de principe que Fourier a posées ne peuvent entrer dans la pratique sous les formes radicales dont il les a revêtues, il ne résulte pas moins de ses indications des notions de iustice auxquelles nul avant lui ne s^était élevée et rien

n'empêche d'en déduire des formules applicables aux besoins de notre temps.

» Or, l'association du capital, du travail et de l'invention n'est déjà plus une nouveauté repoussée quand même ; le principe revêt, au contraire, dans les esprits, un idéal de justice auquel on ne fait plus d'autre objection que les difficultés d'application ; faible objection, puisqu'elle ne repose que sur la paresse de l'esprit humain, s'appuyant sur la routine et sur l'ignorance des masses.

» Fourier, quoique s'étant fortement préoccupé de toutes les combinaisons qui, par l'organisation du travail, doivent conduire à la justice dislributive et à l'équilibre de répartition, s'est peu préoccupé des formules de comptabilité qui doivent servir à faire cette répartition.

» Cela est d'autant plus surprenant qu'il était comptable lui-même ; et pourtant la comptabilité nous paraît devoir jouer un rôle important dans l'association de tous les éléments de la production. L'abstention de Fourier ne s'explique que parce qu'il a entretenu toute sa vie l'espoir de fonder lui-même la première association ; il avait sans doute réservé les formules de comptabilité applicables au travail dans les diverses branches d'industrie, afin d'éviter des questions de détail peu attrayantes pour beaucoup de lecteurs,

» Il est vrai de dire aussi que Fourier devait considérablement compter sur la spontanéité des élans de fraternité générale, au jour de la répartition, au milieu d'une population qu'il voyait heureuse, au sein de l'abondance, assurée de l'avenir et contente de son sort.

» Pour nous, qui n'espérons pas voir réaliser spontanément ce prodige, nous devons placer au premier rang . ce que Fourier a considéré comme secondaire, et l*echercher comment l'association du travail, du capital

et du talent peut réaliser les principes de jtrstice distribu tive que sa notion générale renferme. '"'

» La comptabilité, cette branche des matliiématiques trop peu appréciée jusqu'ici, servira à résoudre ce problème.

» Savamment' appliquée aux divisions et subdivisions du travail sociétaire, aux spécialités et aux individus, elle permettra d'atteindre facilement à la solution équitable de la répartition des fruits du travail. »

Quelques mots nous paraissent ici nécessaires : Fourier n'a eu à régler aucune mise en pratique de son système ; Godin, au contraire, a, pour ainsi dire, greffé sur l'état social actuel ce qu'il a pu des idées qui l'animaient. Les exigences de la réalisation lui ont lait reconnaître l'importance primordiale de choses que Fourier avait pu laisser dans l'ombre, mais qui auraient pris leur vrai rang, dès que Fourier aurait essayé de mettre en pratique sa théorie. Il en est ainsi de la comptabilité.

Pour entrevoir sur ce point le fond de la pensée de J.-B.-A Godin, il faut songer qu'il eût voulu saisir — afin de leur attribuer leur juste part des bénéfices — des mérites très féconds en résultats, mais que leur délicatesse même rend difficiles à constater exactement. Nous voulons parler de la bonne volonté, de l'attention, de Tassiduité, de l'économie, de l'habileté, de la conscience qui peuvent être apportées par les travailleurs jusque dans les moindres détails de leurs fonctions.

On entrevoit l'importance de la question quand on réfléchit aux frais énormes — incalculables presque par les ricochets — causés journellement en industrie par les dispositions morales opposées de travailleurs de tous ordres, employés et ouvriers ; l'incurie, la négligence, la mauvaise volonté, le gaspillage de temps et de

nçiatières, les malfaçons plus ou moins dissimulées, etc, etc., causent des pertes sur lesquelles les yeux sont ouverts, sans qu'on ait jusqu'ici trouvé le moyen de mettre en activité les forces opposées.

Relever, annoter tous les éléments 'qui ont concouru à la production des bénéfices, afin d'attribuer à chacun sa juste part : tel est le rôle que Godin assignait à la comptabilitér

Le carnet scolaire, le livret militaire pourraient être complétés par le carnet professionnel. Le temps donné au travail, la valeur intrinsèque de l'œuvre effectuée, le ton général des rapports de l'individu avec le personnel ambiant, l'état et la durée des outils confiés à

l'ouvrier, etc, etc sont des éléments pouvant donner

lieu à des notes en comptabilité ; notes qui, à leur tour, pourraient aider beaucoup à la véritable fixation des forces intellectuelles et morales mises par l'individu au service de la production et, parallèlement, à la détermination de la juste part qui revient à ces diverses forces, dans les bénéfices.

Faire, en outre, de ces notes le point de départ des promotions dans les services, des augmentations de traitements, des candidatures aux diverses catégories de membres dans les sociétés ou les associations, etc, etc, serait leur donner une très utile et très favorable sanction.

L'évolution qui s'accomplit en toutes choses nous fait espérer que ce progrès aussi sera réalisé.

Le problème est pratiquement à l'étude sur plus d'un point dans le monde du travail ; parce que, de tous côtés, est ressentie la nécessité d'arriver à constituer une sorte de crible humain pour le classement des êtres selon leur état moral et leurs capacités. Cette évolution est Indispensable à Torganisation du régime démocratique dans l'industriel Alors, chacun pourrait être mis à sa vraie place J individus et sociétés y gagneraient ; car, il

y a toujours souffrance et pour Tindividu — quand celuici n'accomplit pas le vrai rôle auquel ses aptitudes et capacités le destinent ; — et pour les sociétés elles-mêmes, quand les fonctions n'ont pas leurs véritables titulaires.

La science doit se faire sur tous ces points avant qu'on puisse songer à l'établissement du régime harmonique décrit par Charles Fourier.

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