‹ Documents pour une biographie complète de Jean-Baptiste-André GodinChapitre 19 sur 41 · Morale · texte numérisé non relu

Morale

» Fourier prétend que toute créature est sortie des mains du Créateur, assujettie à des lois naturelles propres à son espèce, et que l'homme, en conséquence, comme toutes les choses de l'univers, doit obéir à sa loi propre sous peine de faillir à son devoir.

» Pour Fourier, le bonheur de l'espèce est la loi souveraine du bien, et le malheur de l'espèce la loi souveraine du mal

» En indiquant la recherche du bonheur comme principe de morale, Fourier en déduit une règle de conduite par laquelle l'homme peut se guider dans la vie.

» C'est dans les facultés et les penchants inhérents à l'être humain, que Fourier prétend trouver cette règle ; il établit que c'est en obéissant aux attraits et aux besoins dont le Créateur l'a doué,, que l'homme accomplit la loi naturelle qui lui est propre

)) Il y a dans ces hardiesses de Fourier quelque chose qui va droit au cœur, et l'on sent que s'il n'est pas en possession de la vérité absolue, il est du moins bien près d'y atteindre.

» Nul n'a certainement approché de plus près que lui de la loi de la vraie morale ; malgré cela, je crois ses principes insuffisants pour embrasser les faits les plus élevés de la morale humaine, et pour en rendre compte*

» Il est bien évident que l'homme qui s'inspirerait des besoins de sa propre* nature pour rechercher les

moyens du bonheur des outres, accomplirait une des plus belles taches que l'esprit humain puisse concevoir.

» Mais, d'un autre côté, quel sera le mérite du sacrifice devant la loi morale posée par Fourier ? Comment expliquer la légitimité de l'admiration que l'humanité a eue et aura toujours pour les grands dévouements, et pour les grands courages, qui se sont offerts en sacrifice au bien de leurs semblables ?

» Ceux-là ont-ils failli à la loi en négligeant la recherche du bonheur pour eux-mêmes ?

» Non, ce sont eux au contraire qui ont le plus largement accompli la loi naturelle, et c'est pourquoi l'humanité les admire I

)) Dans un ordre de faits opposé, les principes de morale de Fourier tendent à une interprétation fausse dans les actes les plus ordinaires de la vie.

M Car c'est précisément la recherche du bonheur par la satisfaction de nos attraits prirfiitifs, qui conduit à ce froid égoïsme que répudie la morale, et que Fourier, plus que personne au monde, a combattu par l'exemple d'une vie de dévouement et de labeur, autant que par sa théorie.

» La recherche du bonheur par l'attrait ou par la satisfaction des besoins individuels, est un fait inhérente notre nature; mais ce fait lui-même a sa règle morale supérieure d'équilibre dans d'autres lois naturelles.

» Nous pouvons donc conclure, que si Fourier a eu le mérite de créer une nouvelle formule ife la loi mo* raie, cette formule est néanmoins incomplète.

» Car la véritable formule de la loi morale doit donner place à l'explication des plus grandes, comme des plus infimes actions

» Cependant, si Fourier s'est trompé dans la classification qu'il a faite des penchants natifs de l'homme, il a encore en ceci du moins le mérite d'avenir indiqué

la voie à suivre. Il a démontré que l'ordre social doit se fonder par la satisfaction des besoins de la nature humaine, et non par des systèmes arbitraires, émanés du caprice des hommes, et exigeant le sacrifice de notre liberté et de nos besoins. Mais après avoir posé justement le problème de l'association, Fourier s'est trompé, suivant nous, dans la solution.

» Entraîné par la perspective des merveilles que l'Association doit enfanter, il veut saisir tous les ressorts de son organisation, il veut découvrir les lois d'équilibre qui présideront à son fonctionnement, et, devançant l'expérience, il imagine les règles de cet équilibre, en supposant aux penchants natifs de l'homme un cadre analogue à celui de la gamme musicale. Il tire de cette hypothèse des conséquences anticipées et des déductions plus ou moins justes qui, malheureusement, empêchent la plupart des esprits de discerner le fait pratique et social, immédiatement applicable, de son système.

» Peu d'esprits peuvent supporter l'éclat d'une théorie qui grandit, lumineuse de données, transportant le lecteur au sein d'une humanité dont la régénération sociale est accomplie.

» Vivant idéal de liberté, de bonheur et de justice, la théorie de Fourier nous montre les besoins du corps, du cœur et de l'esprit toujours satisfaits, et nous fait voir comment, au sein de l'abondance, les penchants, les entraînements et les passions du cœur humain peuvent concourir à l'harmonie sociale, au lieu de produire des conflits et des désordres. ,

» Mais cet équilibre des actes humains est subordonné à la réalisation du milieu qui lui est propre, et l'illusion, dont la nature gratifie les inventeurs, a empêché Fourier de comprendre ce que la loi inexorable du temps exigeait pour cette réalisation.

» Si quelques-unSî parmi les satisfaits, ou parmi les

désespérés de ce monde, peuvent crier à l'utopie sur la solution possible d'un tel problème, ceux qui croient en la justice éternelle doivent au moins espérer qu'il sera résolu un jour, et je suis de ceux-là, sans pourtant croire que Fourier ait trouvé les règles définitives de cette solution

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