Période sooiale transitoire
» A côté du vaste problème de l'Association intégrale, Fourier indique la marche des réformes progressives qu'il nomme garantistes, c'est-à-dire offrant des garanties pour le peuple. Ces réformes comprennent la mutualité et l'assurance sous toutes les formes : banques, comptoirs, enseignement, etc.... et l'association partielle en toute fonction de commerce, d'industrie, de culture, de production, de consommation et de logement.
» Mais les écrits de Fourier et ceux de son école ont eu le tort de ne pas séparer suffisamment la partie économique de sa théorie sur l'Association, de la partie organique composant son système passionnel. Cela a été un grand obstacle à la propagation des idées pratiques de Fourier.
» Malgré les critiques que cette confusion a soulevées, les vérités et les idées utiles que Fourier a produites n'en restent pas moins acquises à la science, et elles se traduisent dans la pratique sous des formes différentes et sous le patronage de ceux même qui se défendent de participer à ses idées
» L'Association est le principe qui effacera les restes de servitude perpétués dans la société moderne sous la forme du salaire, malgré l'évolution de genèse sociale accomplie par la Révolution française.
» Mais, pour inaugurer le règne de la justice et de la
liberté que doit réaliser TAssociatlon du capital et du travail, pour remplacer l'arbitraire du salaire par un droit de participation proportionnel au concours que le travail apporte dans l'œuvre de la production, il faut découvrir le principe et les règles de la RÉPARTITION ÉQUITABLE des fruits du travail ; c'est là ce que Fourier aura la gloire d'avoir cherché le premier.
» Il a donné aux questions d'économie sociale un cachet de grandeur qui leur assure une suprématie prochaine sur les questions politiques.
» Ses données sur l'Association renferînent, à elles seules, toute une révélation sociale dont aucune conception n'a approché jusqu'à lui. Il a pu se tromper sur les moyens d'application, mais l'étude et la pratique feront découvrir et rectifier les erreurs qu'il a pu commettre ; le principe d'un ordre nouveau dans la répartition de la richesse n'en restera pas moins acquis à l'humanité »
Entrée en relations de Godin avec l'Ecole
sociétaire, 1 843 .
Nous prions le lecteur de nous permettre ici quelques mots rétrospectifs sur l'œuvre de Charles Fourier
Charles Fourier naquit, à Besançon, le 7 avril 1772. Il mourut, à Paris, le 10 octobre 1837.
Touchant cette dernière date, les documents consultés par nous n'étant pas d'accord, nous avons poursuivi nos recherches et sommes enfin arrivé à l'extrait suivant du Journal de Paris, en date du mercredi 11 octobre 1837 (n^ 240) qui nous a paru régler définitivement la question :
(( NÉCROLOGIE. — Charles Fourier, de Besançon, auteur
» du Traité de TAssociation domestique et agricole, est » décédé aujourd'hui, 10 octobre, à l'âge de 65 ans, eii » son domicile, rue St-Pierre-Montmartre, n» 9. Les per- » sonnes qui désireraient assister à son convoi, et qui » n'auraient pas reçu de lettre, sont averties que le » convoi lunèbre partira demain 11 octobre, à deux » heures, du domicile mortuaire, n
En 1808, Ch. Fourier publia un premier volume intitulé : La théorie des quatre moucements. Cet ouvrage atteignit sa troisième édition en 1846.
Longtemps^ Fourier ne fut compris de nf^r^^nng, A Dftjn<^ yn disciple ou deux adhéraient-ils à ses vues.
En 1822, il publia un nouvel ouvrage dont le titre était bien de nature à frapper l'attention publique. Voici : Traité de l'Association domestique-agricole ou Attraction industrielle. Dans une édition ultérieure (1843) ce livre prit pour titre : Traité de l'Unité unioerselle.
En 1829, parut : Le nouveau monde industriel ; et, en 1835 : « La Jausse industrie.
Peu à peu, les idées de Fourier pénétrèrent dans le public. Une école se forma autour du Maître. En 1832, le l*f juin, un journal hebdomadaire : Le Phalanstère, fut publié à Paris et commença à vulgariser la doctrine. Les principaux rédacteurs de cette feuille étaient, à côté de Fourier lui-même, Just Muiron son premier disciple ; Madame Clarisse Vigoureux qui soutint, presque seule, les frais de la propagande de 1833 à 1840; Victor Considérant, officier du génie, gendre de M"»« Vigoureux ; Alphonse Tamisier ; AUyre Bureau ; le docteur Baudet-Dulary, alors député de Seine-et-Oise ; Jules Lechevalier, Charles Pellarin, Hippolyte Renaud ; etc., etc.
Au cours de cette même année 1832, l'Ecole eut un instant l'espoir de passer à une tentative de réalisation. Une Société anonyme, dont faisait partie Fourier même, essaya de se constituer pour fonder une colonie socié-
taire, agricole et manufacturière, sur un terrain d'environ
ronde (Seine-et-Oise).
« Le nombre des colons, disait le"' projet d'acte (1) sera de cinq à six cents hommes, femmes et enfants, associés en travaux de culture, fabrique et ménage ; les travaux seront organisés, autant que possible, suivant la méthode de Charles Fourier, par groupes et séries de groupes libres, opérant en séances courtes et variées.
» Le fonds social est fixé à la somme de 1.200.000 fr.. formé par des émissions successives d'actions de 500 francs suivant les besoins de la Société. Les ouvriers,
employés et gérants, doivent tous être actionnaires en capital. Afin de leur en faciliter les moyens, deux cents actions sont divisées en coupons de 100, 200 et 300 francs. Les ouvriers pourront être admis à travailler comme simples salariés, jusqu'à ce qu'ils aient gagné la somme nécessaire à l'achat d'un coupon d'action. L'entrée en activité de la Société était fixée au 21 mars 1833. »
« On commença à Condé, dit M. Ch. Pellarin qui, lui-même faisait partie de ce groupe enthousiaste, les labours et les constructions ; mais les fonds apportés par les actionnaires ne suffisant pas pour qu'on réunît les éléments essentiels d'une expérience de la théorie phalanstérienne, cette expérience n'eut pas lieu. On se vit forcé de s'arrêter dahs le cours même des premiers préparatifs, et l'essai fut ajourné à un autre temps, où l'idée étant plus généralement comprise et appréciée, les capitaux ne lui manqueraient pas.
D Faisant preuve, alors, non-seulement d'une loyauté devenue elle-même assez rare dans les entreprises industrielles de notre temps, mais encore d'une généro-
(l) Annuaire de V Association pour 1868, page 144 et suivantes.
site presque sans exemple, M. Baudet-Dulary prit à sa charge tous les frais, ^et remboursa intégralement les actionnaires.
» De cette tentative que l'on a malicieusement mais injustement qualifiée d'échec pour le système de Fourier, système qui n'y fut pas même essayé un seul jour, — il est cependant resté quelque chose : un nom, le Phalanstère, officiellement donné à la propriété sur la carte du Dépôt de la guerre.., » ^ ^ lïvtt-
En 1834, Le PhalanstèrelrxessQi oe paraître. C'était Tannée où Godin, jeune ouvrier, se trouvait à Paris ; mais nous avons vu qu'à cette époque la vogue était au Communisme égalitaire ; aussi, rien des idées de Fourier n'arrriva-t-il alors à la connaissance du jeune travailleur.
Deux ans après, en juillet 1836, parut un nouvel organe fouriériste : La Phalange. Ce journal fut bi-mensuel jusqu'en 1840. De 1840 à 1843 La Phalange parut trois fois par semaine : les mercredi, vendredi et dimanche. Les frais de cette publication furent couverts surtout par un anglais M. Arthur Young dont nous parlerons plus loin.
Dès qu'il eut connaissance de la théorie de Fourier, (1842), Godin de concert avec son voisin, M. Lh. (Voir plus haut, pages 14, 15) s'abonna au journal La Phalange. Touchant la propagande faite alors par l'Ecole sociétaire, il a écrit dans son volume Solutions sociales (pages 13Ô à 141) :
« Les solutions proposées par Fourier et enseignées par ses disciples étaient-elles exemptes d'erreurs ? Cela pouvait être mis en doute, l'expérience n'en était pas faite, mais les voies pacifiques que ces solutions exigeaint, la grandeur et la hardiesse de leur conception,
le dévouement à rhumanîté dont elles étaient l'expression, tout cet ensemble répondait trop à mes aspirations. pour que je ne fusse pas du nombre des hommes qui désiraient ardemment voir le monde en possession des vérirites incontestables et des principes d'organisation sociale proclamés par Fourier, dût-il s'y trouver quelque erreur; et il était diflflcile qu'entraîné par l'ardeur de ses conceptions, Fourier ne fût pas tombé dans l'exagération de quelque idée ou de quelque principe.
» Ses disciples n'acceptaient d'ailleurs d'autre motif de ralliement que le progrès de la science sociale par la propagation et l'expérience. Ce n'était pas aux idées d'un homme qu'ils s'attachaient, mais aux vérités que ces idées renfermaient, aussi repoussaient-ils les qualiflcations de Fouriéristes pour eux-mêmes, et de Fou-riérisme pour leur doctrine.
'^ y^ » Disciples de Fourier, ils n'entendaient en aucune /façon croire et professer parce que le maître l'avait dit, / mais croire et professer au nom de la science qu'ils I prétendaient tenir de lui ; aussi se désignaient ils sous l le nom de membres de l'Ecole sociétaire, faisant par là \ comprendre que la science sociale et les vérités renfer- \ mées dans le principe d'Association étaient le seul objet de leurs préoccupations.
» L'Ecole sociétaire remplissait alors un double rôle : — la propagation des idées nouvelles d'association, de mutualité, de coopération, de solidarité — et la recherche des moyens de leur application intégrale, c'est-àdire de leur application à toutes les fonctions de la vie qsuelle réunies en faisceau.
)) La liberté laissée alors à la parole et au droit de réunion, était encore suffisante pour permettre l'enseignement écrit et^l'enseignement oral, sous des formes très variées. De chaleureux dévouements ne firent pas défaut à cette tâche, c'était l'élément actif de l'école. » Son élément passif était constitué de dévouements
d'un autre ordre qui, par des subsides, entretenaient la. propagande, et tendaient à la constitution du capital nécessaire à une expérience pratique —
» Le courant des idées allait grandissant, la propagande attirait chaque jour de nouvelles recrues à l'Ecole sociétaire ; celle-ci comptait des hommes de savoir et <'es adeptes sur tous les points du monde, et l'espérance d'une expérience pratique de la théorie de Fourier acquérait chaque jour plus de force dans l'esprit des ^iommes, qui considéraient cette épreuve comme Tévènement le plus heureux que l'humanité pût accomplir, dans l'intérêt de la tranquilité et du bonheur de toutes îes classes de la société »
En 1843, J.-B.-A. Godin entra en relations avec le groupe des Phalanstériens de Paris, par la lettre suivante datée d'Esquéheries :
« 17 Avril 1843.
)) A Monsieur le Rédacteur en chef de La Phalange.
>^ I>oiis votre numéro du 12 courant, il est parlé d'un » App^i ^t ^jg deux brochures, celles-ci intitulées : La *^ Politique nouvelle. Le projet financier pour la transfor- » ^<xt£on de la Phalange, etc.
*^ 1"oiit entier à la science sociale, c'est avec plaisir
quo je saisirais l'occasion de coopérera son triomphe.
^^^^^uillez donc, Monsieur, me faire adresser ces trois
*^^^^«s, et recevez je vous prie »
^^^in reçut ce qu'il avait demandé. L'Appel et les
^^^xires avaient trait à la constitution d'une nou-
^ société pour la transformation de La Phalange, en
î^^urnal quotidien ; les amis de la cause étaient in-
^ à faire partie de cette société et priés en même leïr\ 1-N.
*^^ d'exprimer leur avis sur le titre que devrait porter 1^
^-^ nouveau journal.
^ 30 avril 1843, Godin écrit aux gérants de La Phalange^
leur demandant d'inscrire M. Lh. et lui-même au rang des membres de la nouvelle société, tous deux ensemble souscrivant une action de 250 francs, à raison de dix coupons de 25 francs dont cinq au nom de M. Lh, et cinq au nom de Godin.
Quant au titre à donner au nouveau journal, Godin s'exprime en ces termes :
« L'Ecole sociétaire a besoin d'engager à la lecture de » son Journal le plus possible de lecteurs
» Sa cause, toute humanitaire, devant rallier tous » les partis, concilier toutes les opinions, doit se recom- » mander d'elle-même dans le journal par un titre qui » puisse attirer l'attention de tous, sans choquer les sus- » ceptibilités de personne ; ce titre doit, en outre, entraî- » ner entre autres tous les hommes tourmentés par la )) soif d'un meilleur avenir.
» Le titre « La Phalange » est devenu vague : et si » l'épigraphe : Réformes sociales sans révolution ; réali^ » sation de l'ordre, de la justice et de la liberté ; organi- » sation de l'industrie ; association du capital, du travail » et du talent, ne m'était par hasard tombée sous les » yeux, peut-être en serais-je encore à connaître les » principes sur lesquels repose l'avenir de l'humanité » et à savoir qu'il existe un journal, organe de ces » principes.
(( Je conclus, Messieurs, qu'il pourrait être bon d'in- » tituler le journal l'Unité universelle, ou VHumanité, ou » encore le Bonheur social ; et que la formule la meil- » leure sera la plus large et la plus frappante.
» Après lecture de la présente, M. Lh. m'engage à » insister sur la conservation de l'épigraphe que porte » la Phalange et sur le titre le Bonheur social comme » étant d'une conception facile et résumant bien l'objet )) de l'Ecole sociétaire....
» Agréez, je vous prie.... »
Au cours de cette môme année, 1843, le !«' août, fut fondé le nouvel organe phalanstérien. Il parut sous le titre : La démocratie pacifique. Sa publication fut quotidienne ePdurîTTusqïïlfuTo^ 1851.
Efforts de Oodin en faveur des réformes sociales (1843-1846) avant son Installation & Guise
Rien de plus frappant que l'activité déployée par Godin et la multiplicité des travaux qu'il embrasse dès celte période et dont sa correspondance nous fournit les traces. Rappelons qu'en dehors de ses efforts sociaux, il avait à suivre une fabrication nouvelle pour laquelle, de 1843 à 1846, — période objet de notre présent examen — il prit trois brevets d'invention. Ce qui, conjointement avec le développement régulier de sa prospérité industrielle, atteste qu'il donnait à ses affai-
res VAf><^nHnn of ]pg gQJpq vnnlnc La SOmmC de SCS
en faveur des réformes sociales n'en est que plus remarquable : sa puissance de conception et de travoil était absolument hors ligne. Il n'avait alors que 26 ans. Voyons-le à l'œuvre :
Dès son entrée en relations avec l'Ecole Sociétaire, il aide celle ci non-seulement par dé fréquents subsides — envoyant des fonds, et pour soutenir le journal, et pour constituer une rente au bénéfice de l'Ecole ellemême, etc. — mais par le don sans cesse renouvelé de ses efforts personnels sous toutes formes.
Il recherche des abonnés pour le journal, des lec* teurs pour les œuvres de Charles Fourier, envoyant même gratuitement des livres aux personnes qu'il juge en état de pouvoir apprécier les ouvrages du Maître.
A TEcole sociétaire môme, il envoie des renseigne*
ments sur les misères sociales dont il est le témoin, afin de fortifier les arguments du journal.
Exemple : le 16 août 1843, dans une lettre à Victor Considérant, il signale l'abandon d'un enfant de quelques mois sur le* bord d'une route et ajoute : « La » police n'a pu découvrir les auteurs de cet abandon : )) le bruit court qu'il est dû à l'extrême misère de la » grande majorité de nos populations manufacturières. » Les meilleurs ouvriers ne gagnent qu'un franc vingt- » cinq centimes par jour; la moyenne des journées » n'étant que de 70 à 80 centimes et cela, souvent, » pour subvenir aux besoins d'une nombreuse famille » et d'enfants en bas âge... »
Quelques mois après — le 12 janvier 1844, dans une lettre aux Gérants de la Démocratie pacifique — il dépeint la situation des ouvriers tisserands et des forestiers de sa région, en ces termes :
« Permettez-moi, Messieurs, de vous entretenir un » instant de la condition des travailleurs que je puis » voir chaque jour.
» Autrefois le tissage procurait, ici, aux ouvriers un » salaire assez satisfaisant. L'ouvrage manquait rare- » ment et l'ouvrier fluiissail sa journée avec confiance » au lendemain. Depuis plusieurs années les 'choses » ont bien changé; le tisserand a redoublé d'activité et » d'adresse mais inutilement : car la rétribution de » son travail a diminué au delà de ses forces ; et elle » en est arrivée à ce point qu'il est obligé de faire, )) pour un franc, treize mètres de toile de 75 centimè- )) très de largeur, pour le lissage de laquelle il faut lan- » cer la navette 2.800 fois par mètre. Sur cette modi- » que somme, il doit prélever de quoi payer la femme )) ou l'enfant qui fait sa trame, les frais d'outil, de » loyer, d'éclairage. J'ajoute que des chômages, souvent )) renouvelés, emportent au moins le quart de son » temps.
M Tel est le sort de l'ouvrier le plus capable, celui M qui travaille de quatre heures du matin jusqu'à dix » heures du soir.
» L'ouvrier moins diligent gagne beaucoup moins, » surtout pendant les courtes journées de l'hiver ; car » il ne peut travailler que le jour. S'il voulait veiller, » le produit de son travail suffirait à peine pour le déu dommager du peu de bois qu'il serait obligé de » brûler et de l'huile que consommerait sa sombre » lampe ; il est donc condamné à se coucher dès que w la nuit est venue.
» Une autre branche de travail offre un peu plus » d'avantages aux ouvriers, c'est l'exploitation des forêts, » dont la plus remarquable, ici, est celle du Nouvion, » aujourd'hui propriété du duc d'Aumale.
» Le sabotier, le scieur et le bûcheron concourent » principalement à cette exploitation. Leur journée varie « de 1 franc 50 centimes à 2 francs 50. C'est sans » doute aux dégoûts attachés à la vie dure et solitaire » de ces ouvriers que doit être attribué le peu de con- » currence faite à leurs salaires.
» Quatre murs de terre surmontés d'un toit de paille )!) forment un atelier de sabotier ; quelques vitres pla- » cées dans l'épaisseur des murs donnent le jour né- » cessaire aux travailleurs, et un brasier considérable dont » la fumée s'échappe par une large ouverture pratiquée 9 au faite de la hutte, les préserve tant bien que mal » contre les rigueurs de la saison.
» Les scieurs se construisent avec des planches un » abri à peu près semblable. Les bûcherons travaillent » en plein air.
» Quand ces derniers ont fini leur journée, ils se » rendent à la hutte de leurs compagnons ; chacun » soupe ; on active le feu, chaque ouvrier étend sa » botte de paille sur la terre, et après s'être mis le » corps dans un sac, sans se déshabiller, chacun se
» couche et s'endort. Qaand le retour de la belle saison )) permet à ces ouvriers de coucher sous les arbres, » ils se hâtent d'en profiter pour se soustraire à la )) vermine qui, autrement, vient troubler leur repos.
» Peut-être jugerez-vous, Messieurs, que je vous en- » tretiens trop longuement de choses connues de tout » le monde. Et, en effet, qui n'a pu constater des po- )) sitions analogues à celles que je viens de décrire ? » Cependant la publication de tels faits est encore né- » cessaire, puisque récemment on pouvait lire dans un » journal parisien cette affirmation : La condition de » toutes les classes de citoyens s'améliore et s'élève.
» Devant cela, je me suis demandé avec effroi si l'on » oubliait cette classe toujours si malheureuse des pro- » ducteurs de la richesse. Car il semble, vraiment, qu'en » disant toutes les classes de citoyens on n'a pas » voulu dire toutes les classes de français.
» Les sociétés anciennes avaient des citoyens et des A esclaves, si donc aujourd'hui ceux-là seuls dont la » condition s'améliore et s'élève, si ceux-là seuls qui » parviennent à la fortune et aux emplois sont des » citoyens, que sont les autres ? 11 faudrait au moins • » un mot nouveau pour dire une chose aussi nouvelle.
i) Agréez, etc.... »
Le surlendemain, 14 janvier 1844, nouveau témoignage des efforts de Godin en faveur de la propagation des idées de réforme sociale : Il adressait à l'un des rédacteurs du journal Le Siècle une lettre dont nous allons fournir un extrait. Il s'agissait d'appréciations erronnées faites dans ce journal concernant l'Ecole sociétaire.
« Veuillez croire, » dit Godin, « que je n'apporte en )) cette circonstance aucune prévention contre le Siècle; » l*intérêt seul que je porte à la vérité et au progrès » me fait un devoir de seconder une Ecole qui s'est 30 vouée jusqu'ici avec tant de persévérance au triora-
» phe de la science sociale, science pour laquelle au- » cune question n'est résolue si elle ne concourt à Tex- » tinction de toutes les souffrances de la Société, à la » conciliation de tous les intérêts, à la disparition de, )> cet antagonisme ^\y ^^nH aujourd'hui impossible la » mise en pratique de cette belle maxime : Ne fais à » autrui que ce que tu voudrais qui te fût fait.
» J'aurai l'honneur, Monsieur, avec votre autorisation, » de vous soumettre, dès que je les aurai à ma dispo- » sition, des ouvrages où vous pourrez apprécier la » science au triomphe de laquelle tous les hommes « consciencieux ne doivent pas tarder à prêter leur » concours, afin de hâter l'avènement de meilleures » destinées sociales.
» Agréez, etc »
Comme on le voit, non-seulement Godiii prenait à l'occasion la défense de l'Ecole sociétaire près des journalistes, mais il envoyait à ceux-ci les livres destinés selon lui, a leur ouvrir les yeux sur les vérités dont il se faisait le défenseur.
Le 26 du même mois (janvier 1844) il expédie la lettre suivante :
ce Monsieur le rédacteur de la Démocratie pacifique.
» Votre numéro du 12 courant contient un extrait des » détails que je vous ai donnés dernièrement sur la ■ condition toujours plus mauvaise des ouvriers lisse- » rands. Je m'étais mis au dessous de la réalité dans » cet exposé ; aussi le retranchement qui a été fait ne )) laisse rien qui puisse donner à vos lecteurs une idée » juste de la situation de ces ouvriers.
» Voici la vérité :
» Nos fabricants reçoivent assez régulièrement de » cinquante ouvriers vingt-cinq pièces de toile par se- » maine, à raison de cinq francs par pièce pour prix de
» façon. Chaque ouvrier touche doue, en moyenne, » deux francs cinquante pour le salaire de six jours » de travail. Quarante et un centimes par jour pour le » tisserand et sa trameuse !
» Quelques-uns de ces hommes mourant a la peine )) plutôt que de ne pas nourrir de leur travail toute leur D famille, sacrifient leur repos et déploient une activité )) presque inconcevable pour gagner un franc par jour ; » mais je vous ai cité ce gain comme une exception.
» Il serait long de vous décrire toutes les misères )) qu'enfante un pareil état de choses et l'on pourrait » me soupçonner d'exagération. Je ne vous cite donc » que les faits généraux et irrécusables de la condition » faite aux tisserands de ce pays pour la fabrication » des articles de Reims et de Saint-Quentin.
» Dans l'intérêt de la vérité et de ces malheureux )) ouvriers qui seuls connaissent leurs souffrances, j'ose » espérer que celte réclamation fera l'objet d'un nouvel » article dans vos colonnes.
» Agréez, etc »
Le mois suivant, ayant lu dans la Démocratie pacifique que le capital social du journal n'était pas encore entièrement souscrit, il fait un nouvel envoi de 125 francs.
Nous arrivons au mois d'avril 1844. Le 3 du dit mois La Démocratie Pacifique attire l'attention sur une œuvre qui VH provoquer de nouvelles lettres de Godin. Aussi devons-nous exposer, en quelques mots, le sujet :
Un Anglais, M. Arthur Young, dont le dévouement à l'Ecole sociétaire s'était prouvé déjà par le fait — mentionné plus haut, page 65 — qu'il avait de 1840 à 1843 dépensé environ 250.000 francs pour le soutien du- journal tri-hebdomadaire La Phalange, s'était, en outre, vers 1842, rendu acquéreur, au prix de 1.430.000 francs, du domaine de l'ancienne et célèbre abbaye de Citeaux, commune de Saint-Nicolas-lez-Citeaux, Côte-d'Or).
Le domaine comprenait : un château contenant 20 grandes salles et 76 chambres garnies; plusieurs fermes et leurs bâtiments d'exploitation ; des moulins ; deux rivières ; des chûtes d'eau ; etc., etc.
M. Young commença par remettre les choses en état, se procurer un bon matériel d'exploitation, et faire des plantations. Sous quel mode ces premiers travaux lurent-ils accomplis ? Nous ne le savons pas. Dans le numéro susdit de la Démocratie Pacifique nous lisons :
c( En ce moment, M. Arthur Young se propose d'organiser, sur des bases nouvelles, l'exploitation du beau domaine de Citeaux, remaniant — avec raison, suivant nous — le premier système d'exécution qu'il avait conçu.»
Cela ne dit pas quel était le système. Le journal continue :
« M. Young marche par une voie à lui — dont l'idée lui appartient en ce qu'elle a de spécial — à l'application du principe de la participation sociétaire et des améliorations dont le mode de travail et les conditions de la vie des travailleurs sont susceptibles.
« Ces combinaisons, imaginées par M. Young pour réaliser une transition entre le système actuel de Tindustrie morcelée et le mode sociétaire sont très ingénieuses et donneraient, en cas de réussite, une expérience de la plus haute importance.
» On peut, prendre complète connaissance de ces dispositions en étudiant diverses pièces que M. Young vient de publier, sous le tilre général de Société de Citeaux,,.^
' Le journal disait encore :
« Des tentatives de cet ordre auront certainement des résulta'.s utiles, du moment qu'elles ne pourront compromettre l'avenir d'une théorie qu'elles n'engagent pas
et dont elles empruntent sinnplennent les tendances. Dans les ciis les plus défovornhles. elles indiqueront ce qu'il faut évlterj elles éclaireront les voies où il convient de s'engager, en attendant qu'une opération coniplète, établie dans les conditions imposées par la théorie, puisse être entamée et s'accomplir glorieusement. Ces tentatives, tournant peu à peu les yeux du 'public vers les idées d'association, le disposeront bientôt à demander à des expériences d'un ordre supérieur la solution définitive du problème social.»
Dès qu'il eût pris connaissance de cet article, Godin écrivit à Paris (le 5 avril 1844), pour se faire adresser les pièces relatives à la Société de Citeaux. Il ajoute:
« Je jugerai peut-être à propos, après avoir pris con- M naissance de ces pièces, de vous consulter (pendant » un séjour que je compte faire à Paris), sur l'idée » d'un nouvel instrument aratoire qu'une circonstance » pareille à celle de Citeaux pourrait me décider à » mettre à exécution. Quoi qu'il en soit, je serai tou- » jours disposé à coopérer autant que me le permet- » tront mes moyens, à l'œuvre que vous poursuivez » avec tant de zèle.
» Agréez... »
La persistance dans les idées était extrêmement développée chez Godin. Nous avons dit plus haut, pages 14-15, comment vers l'âge de 22 ans il avait songé à la fabrication des instruments aratoires et les raisons qui l'avaient détourné de cette fabrication. Nous voyons qu'il en ressaisit l'idée dès qu'il entrevoit pour elle un but utile.
Nous n'avons pas la réponse faite à la lettre de Godin, mais une nouvelle lettre de lui va mentionner cette réponse et nous fournir de nouveaux gages de l'absolu dévouement de J.-B. A. Godin aux réformes sociales. Voici :
a 5 Mai 1844.
M M. le Gérant de La Démocratie pacifique^
» Obligé de retarder encore mon voyage à Paris, je » crois devoir répondre à la lettre dont vous venez de » m'honorer, afin de vous fixer sur ce que je puis par » rapport à l'œuvre que vos généreux efforts vont faire » entreprendre à Citeaux. Si la foi et la volonté suffi- » saienl à l'avenir d'une pareille œuvre je croirais pou- M voir y être fort utile, mais les capitaux sont les pre- » miers éléments nécessaires et la fortune n*est pa>s » mon partage. Malgré cela, je vous remettrai un pou- » voir pour une action quand je saurai où la placer » pour le bien de l'œuvre, soit par vos conseils ou » autres renseignements. Mon ami, M. Lh., m'autorise » à vous dire qu'il est dans les mêmes sentiments. »
Il continue :
« Citeaux est venu réveiller en moi le désir de pour- » suivre l'idée d'une machine destinée à faucher méca- » niquement.
» Cette machine ou plutôt ce récolteur conduit par » un homme et mû par deux chevaux, pourra, suivant » mes prévisions, faire en moyenne le travail de dix huit » personnes. Si, comme je l'imagine, Citeaux possède » désormais un atelier de mécanique, sans doute Texécu- » tion de toutes les machines destinées à l'agriculture y » sera au premier rang, comme moyen de faire engrener » les travaux industriels avec les travaux agricoles. S'il » en est ainsi, ce récolleur entrerait avec avantage dans ï) son exploitation ; et je serais heureux d'avoir pu » aider à la prospérité de l'association.
» Ne connaissant pas absolument quelle va être » d'abord l'organisation intérieure de Citeaux, j'ai be- » soin de votre opinion. Monsieur, afin de savoir si je » dois donner suite à l'exécution de ce récolteur ; car,
» sans Citeaux, il peut rester encore longtemps sur » le papier.
» Agréez... etc. »
La réponse ne fut pas favorable, sans doute, puisque J.-B. A. Godin ne donna aucune suite à l'idée de ce récolteur.
Du reste, l'entreprise même de Citeaux sombrait deux ans plus tard. Il peut être intéressant d'indiquer brièvement ici la fin de cette entreprise.
En mars 1846, les Phalanstériens de Dijon adressaient un pressant appel à leurs collègues de partout, en vue de rassembler la somme nécessaire pour éviter que le domaine de Citeaux passât aux mains des créanciers hypothécaires de M. Young, celui-ci ne pouvant faire face à ses engagements. Dans cet appel on lit :
« Jusqu'à présent l'Ecole sociétaire s'est livrée ^avec ardeur à la propagation, sa parole a fructifié, ses efforts n'ont pas été perdus. Mais elle ne s'est signalée par aucun acte collectif que l'on puisse considérer comme un commencement d'application de ses doctrines. Eil se rendant maîtresse de Citeaux, elle donnerait un premier exemple de propriété actionnaire et de solidarité entre ses membres. Ce serait un premier pas vers l'association véritable.
» Il y a une chose qu'il ne faut pas perdre de vue. Nous avons beau dire qu'il n'a été fait aucun essai à Citeaux : quoique cela soit très vrai, il n'en est pas moins certain qu'aux yeux du monde et malgré toutes nos protestations, il y a solidarité entre M. Young et l'Ecole sociétaire... »
Le chaleureux appel des phalanstériens de Dijon se heurta aux difficultés très grandes que les phalanstériens éprouvaient h faire vivre l'Ecole sociétaire ellemême et à soutenir ses publications.
Concernant ces dernières, il faut songer qu'à cette
époque la création d'un journal politique quotidien entraînait le dépôt au Trésor d'un cautionnement énorme: 100.000 francs. Restait ensuite à soutenir le journal en attendant qu'il put se suffire à lui-même.
Les charges était donc lourdes pour les phalanstériens dévoués. Aussi les fonds demandés pour Citeaux ne purent être obtenus. M. Young fut dépossédé et une Colonie pénitentiaire congréganiste fut installée, en cette même année 1846, sur le domaine de Citeaux.
Revenons aux publications de l'Ecole sociétaire. Cette Ecole qui, en 1843, avait suspendu son journal tri-hebdomadaire La Phalange et publié une feuille quotidienne La Démocratie pacifique se préoccupait, dès avril 1844, de faire reparaître La Phalange, en qualité de revue 'Qûensuelle et sous une forme analogue h celle de la Jievue des Deux-Mondes, Elle aboutit dans ce projet.
Aussi, poursuivant le récit des premiers efforts de Godin en faveur des réformes sociales, le voyons-nous, en août 1844, se réabonner à la nouvelle Phalange.
En février 1845, il écrit à l'Ecole sociétaire pour se procurer plusieurs exemplaires de certains ouvrages en vue de faire de la propagande :
Exposition abrégée du système phalanstérien.
Petit cours d'Economie politique,
QuifLse millions à gagner,,, etc.
Plus, un exemplaire du Nouveau monde industriel et sociétaire.
Le 10 juin suivant, il envoie à l'Ecole de nouvelles souscriptions parmi lesquelles une de 250 francs en son propre nom et une de 175 au nom de M. Lh. Sa lettre témoigne de son regret de ne pouvoir mettre au service de l'Ecole que des ressources si faibles. « Je n'ai pas », dit-il, « de désir plus pressant que de voir le )ï jour où votre succès sera certain. »
Convaincu que les chefs du mouvement devaient avoir arrêté ou tout au moins préparé par devers eux
les éléments de réalisation de la théorie sociétaire, J.- B. A. Tîodin écrit dans cette même lettre du 10 juin 1845 : « Je me rendrai prochainement à Paris et j'aurai » l'honneur de vous voir. Si au cours de notre entre- » vue, il peut m'être fait quelques communications sur )) les devis, plans et études, en vue de l'élévation du » premier Phalanstère, je prendrai avec plaisir con- )) naissance de la partie qui se rattache aux appareils » de chauffage et de cuisine. Heureux si mes faibles » moyens pouvaient être utilisés... »
Nous ne savons si quelques devis ou plans de Phalanstère purent être montrés à Godin. Mais sa correspondance ultérieure nous fait voir qu'en cette occasion il agita près des chefs de l'Ecole l'idée de supprimer les cheminées dans les appartements du Phalanstère et de chauffer le palais par un système spécial.
Le 6 août 1845, l'Ecole sociétaire sous le coup des plus graves embarras financiers, adresse à ceux de ses membres dont le dévouement était éprouvé, une lettre où se trouvent résumés l'historique du mouvement, les sacrifices faits, etc.. Cette lettre affirme que « l'idée sociétaire a conquis dans le monde une position extrêmement forte )) ; mais, elle ajoute, que la situation financière est telle que si les adeptes de l'idée n'apportent pas (( immédiatement y> à l'Ecole un concours effectif, celle-ci va être « dans la déplorable nécessité de suspendre ses opérations et d'amener son pavillon devant le monde. »
On lit encore :
« A vingt jours du départ de celte lettre, le 29 du présent mois d'Août, La Démocratie pacifique sera supprimée et l'Ecole sociétaire entrera en dissolution, ou la cause sera sauvée et la victoire certaine... »
Godin répondit par la lettre suivante :
« 11 Août 1845.
» A MM. les Membres du conseil de direction » de l'Ecole sociétaire.
» Messieurs,
» Je m'empresse de vous répondre sous la triste » impression de la lettre que vous venez de m'adresser.
» Pour être court, il faut que je vous dise ce que » je suis et ce que je puis pour le soutien de notre » cause. En 1843, J'étais un lecteur de La Plialange in- » connu de vous. Votre appel ayant été basé sur le » nombre de vos abonnés connus, je souscrivis pour » une action conjointement avec M. Lh. Relativement » à mes ressources, cette souscription devait dépasser » de beaucoup le taux moyen des souscriptions que » vous avez réunies. Ayant appris ensuite que le fonds » social n'était pas entièrement couvert, je complétai y> mon action.
« Votre appel du 21 mai dernier demandant une » somme à peu près égale au montant des souscrip- » lions réalisées, je doublai ma mise pensant que si n chacun agissait de même les besoins de l'Ecole se- » raient amplement satisfaits ; et que s'il en était au- » trement La Démocratie pacifique était perdue.
» Mais ce n'est plus de calcul qu'il s'agit ici ; par- » donnez moi d'avoir cru nécessaire d'en faire et accordez- » moi un dernier moment d'attention.
)) Trouvez-vous bon, croyez vous à propos — s'il n'est » pas généralement répondu a votre appel — que vos » amis les plus dévoués épuisent aujourd'hui des^res- » sources qu'ils pourraient vous offrir plus largement » à l'avenir ?
» Si oui, vous pouvez compter sur moi pour un non- » val apport jusqu'à concurrence de cinq cents francs » s'il est nécessaire. Comptez-y d'autant mieux que ye
» n*ai guère l'espoir de voir V Ecole échapper au naufrage w qui la menace. Recevez donc cette offre comrae Tex- » pression la plus pure de ma sympathie pour les ser- » vices qu'avec un dévouement à toute épreuve, vous avez » rendus à la cause de Dieu et de l'humanité. » Avant le 20 courant, je serai dans vos hureaux.
» Veuillez agréer,..
» P. 5. — M. Lh. vient de me dire qu'il m'autorisera à » vous remettre 150 It'ancs à mon prochain voyage, m
Inutile de rien ajouter à cette lettre où se révèlent dans la plus éloquente simplicité l'absolu dévouement de J.-B. A. Godin au bien social en même temps que sa sûreté de jugement, quant au sort alors réservé à l'Ecole phalanstérienne.
Des subsides arrivèrent en quantité suffisante pour empêcher l'Ecole de sombrer, mais non pour lui garantir une longue existence ; aussi des appels analogues se renouvellent-ils constamment.
Nous avons dit que Godin aidait l'Ecole sociétaire de tous les moyens en son pouvoir. En voici un nouvel exemple : A cette époque d'enfantement de son industrie, il était obligé, vu la faiblesse de ses ressources, de presque tout faire par lui-même ; ainsi il voyageait pour le placement de ses produits. Eh! bien, ces voyages mêmes étaient utilisés par lui au double point de vue industriel et social.
Il donnait par avance aux chefs de l'Ecole la liste des villes qu'il devait visiter et se mettait à leur disposition pour tel service possible : visites aux phalanstériens de la localité, ou aux personnes qu'on pouvait croire aptes a embrasser les vues phalanslériennes, etc., etc.
Une des premières personnes que Godin visita dans ce but fut tout naturellement son ami et cousin Jacques Nicolas Morel, avec qui il avait autrefois eflectué
— sale « Tour de France ». Moret dirigeait à Brie-Comte- Robert (Seine-et-Marne), un petit atelier de serrurerie. Il était marié, lui aussi, et père dé famille. Godin l'alla trouver en 1843 et lui parla de la théorie phalanstérienne. Il lui laissa, en outre, des ouvrages de Charles Fourier, Peu après, il lui envoya la lettre suivante :
« Esquéhéries, 13 octobre 1843,
)) Mon cher Cousin,
« Je vous ai entretenu, quand j'ai eu le plaisir de )) vous voir, des idées phalanstériennes de ce savant » génie, Charles Fourier, dont le nom resplendira de » gloire à la surface de la terre.
» Fourier a démontré que, de môme qu'il existe des » lois immuables dans la mécanique des harmonies j> célestes, il en existe dans l'agencement des harmonies )) sociales, et que ces lois doivent conduire le monde » dans la route d'un bonheur sans mesure
» Soye:^ aussi favorable qu'il vous sera possible au ïi point de départ de la réalisation de cette doctrine, c'est » à-dire à V Association des trois facteurs de la production : » le capital, le travail, le talent.,. »
Le lecteur rapprochera certainement cette phrase lointaine de J,-B.-A. Godin du fait notoire auquel il devait attacher son nom : la première Association du capital, du travail et du talent. (Les parts faites aux capacités de tous ordres dans la Société du Familistère de Guise ayant bien pour but la rémunération du talent.)
En septembre 1845, nous le voyons porter de même la parole phalanslérienne à Rouen, Amiens, Valenciennes, Mons, Charleroi, Maubeuge, Avesne, Laon, Reims, etc., etc.
L'Ecole lui remettait des lettres d'introduction auprès des personnes chez qui elle le priait d'aller.
Voici deux échantillons de ces lettres :
« Paris, 10 septembre 1845.
» Messieurs et Amis,
» Nous vous adressons un de nos meilleurs, un de nos plus dévoués amis, M. Godin, qui désire utiliser son voyage au profit de la cause qui nous est commune. Recevez, nous vous en prions, M. Godin comme un frère ; et veuillez agréer... »
(( Paris, 26 août 1845.
» Messieurs,
» Nous vous adressons un de nos amis et de nos actionnaires dévoués, M. Godin, d'Esquehéries, et nous vous prions de le recevoir comme un des plus zélés défenseurs de l'œuvre sociétaire. — Agréez... » ,
Godin renseignait l'Ecole sur la marche de l'idée dans les localités vues par lui. Là, il rencontrait des gens sympathiques à la doctrine, mais craignant d'être cora-
romis s'ils s'exposaient » f^tr^ qiin]jpesde phalanslérirpiij iti, il en voyait n'ayant qu'une connaissance très vague de la théorie de Fourier, mais déterminés à l'étudier davantage; etc.
Le 5 décembre de la même année, Godin signale aux chefs du mouvement sociétaire l'insuffisance du feuilleton publié dans le journal de l'Ecole : « La Démocratie pacifique. »
« Vous ne l'avez donc pas vu », leur écrit Godin ; « on ne devrait pas en infliger de pareils aux lecteurs... » deux grandes colonnes de papier noirci ; voilà tout )) ce qui reste dans la mémoire.
» Pardonnez-moi cette remarque. Je la fais dans l'in- » térêt du journal même et des travailleurs auxquels il » s'adresse. »
Nous arrivons à l'année 1846, la dernière qui voit Go-
din à Esquehéries ; à la fin de cette même année, nous le trouverons installé à Guise, où il fondera plus tard l'œuvre qui Ta rendu célèbre.
Lui et son ami M. Lh. ouvrent Tannée par une souscription de deux cents francs au bénéfice de l'Ecole sociétaire. L'envoi est daté 12 janvier 1846.
Les appels de fonds continuaient de la part de l'Ecole, et Godin s'efforçait de se tenir toujours au-dessus de la moyenne probable des dons.
Le mois suivant, 21 février, il adresse à La Démocratie pacifique une nouvelle lettre sur « La condition des ouvriers de la région. »
Malheureusement, le document ne nous est pas parvenu.
Un dernier trait à relever en 1846, dans l'ordre de questions qui nous occupe, avant Tlnstallation de J.-B.-A. Godin à Guise :
La Démocratie pacifique était un journal quotidien, mais un double service en était organisé : on pouvait être abonné soit aux numéros quotidiens, soit seulement à des numéros de huitaine. Ce dernier arrangement était surtout à l'adresse des petites bourses. Godin s'était employé à recruter des abonnements pour les deux services.
Le 23 août 1846, en envoyant aux gérants de ces feuilles de nouveaux fonds pour divers abonnements, il écrit :
« Une certaine quantité des abonnements que j'ai faits » au numéro de huitaine tomberont; la lecture du jour » nal est trop sérieuse pour le commun des hommes : M Cela n'est pas asse^ amusant », tel est le mot ordinaire.
» Je ne veux pas dire qu'il doive en être autrement ; » je vous cite cela comme une triste vérité sur laquelle » vous devez être fixés déjà.
» Veuillez agréer... »
L'esprit public a un peu progressé sous ce rapport, grâce au développement de Tinstruction. Mais combien il reste encore à faire en cette voiel
L'état moral de l'homme se révèle par les lectures qu'il préfère. Chacun cherche les peintures qui font vibrer ses affinités profondes et écarte celles qui le blessent dans ces mêmes affinités. Heureux donc le peuple à qui l'on ne pourrait plus offrir qu'une littérature tendant à l'organisation effective du plus haut idéal social,
Installation de Godin & Gkdse. — Continuation de ses efforts industriels et sociaux, (1846*1847). — Sa pensée religieuse.
En Novembre 1846, J. B. A. Godin est installé à Guise. Ce lait est tout récent, nous le voyons par sa correspondance.
Il s'était rendu propriétaire à l'extrémité d'une rue de Guise, dite faubourg de Landrecies, d'un terrain mesurant environ un demi-hectare ; et y avait édifié ses ateliers. En attendant la construction d'une maison d'habitation sur ce même emplacement, il s'était logé non loin de là. Les circonstances permirent* à Godin d'agrandir si bien par des achats successifs l'étendue de sa propriété foncière à Guise, qu'en 1880, cette propriété — lorsqu'elle devint le siège de l'association du Capital et du Travail au Familistère, — mesurait envi ron 25 hectares.
Les opérations industrielles de Godin n'avaient cessé, de 1840 h 1846, de suivre une marche accendante. Il avait fondé seul son établissement à Esquéhéries en 1840, mais très vite il avait du s'adjoindre successivement un, deux, trois ouvriers et davantage, ayant eu à livrer aux consommateurs, dès cette première année.
94 de ses poêles nouveaux modèles. Ce nombre s'était progressivement élevé jusqu'à 735 en 1846. Il occupait alors 16 ouvriers spécialistes et autant d'auxiliaires. La plupart de ces ouvriers le suivirent à Guise.
Très-vite, Godin reconnut qu'il avait eu tort de ne point s'installer dans un centre plus important et surtout mieux doté en fait de voies de transports.
Nous avons vu, par les lettres publiées ci-dessus, quel était alors le taux incroyablement bas des salaires de la région. L'agriculture ou le tissage était la principale ressource des ouvriers. Nos lecteurs savent que les tisseurs gagnaient strictement de quoi ne pas mourir de faim.
Quant aux manœuvres de l'agriculture, ils avaient peine, en hiver, à gagner 1 franc par jour !
Ils trouvèrent bien vite à gagner davantage dans les ateliers de J. B. A. Godin ; et cette élévation des salaires une fois commencée ne fit que s'accroître.
Nous n'apprendrons rien aux lecteurs, hélas ! en disant que ce fait suscita contre Godin la . mauvaise volonté de quelques personnes qui eussent trouvé bon de continuer à rémunérer le travail au plus bas prix possible.
Aussi ces personnes se réjouirent-elles lorsqu'elles virent, en celte même année 1846, un contrefacteur s'installer à Guise, presque en face de Godin, pour lu disputer l'industrie qu'il avait créée et dont trois bre vêts d'invention, déjà, devaient. lui garantir la possession
Godin dut s'adresser aux tribunaux afin de faire respec ter ses brevets et de maintenir son activité industrielle
Profondément ému en face de cette audacieuse concurrence qui l'obligeait à se lancer dans la voie, très;répugnante pour lui, des procès, il sentait son isolement dans un milieu hostile, et se tournant vers celte Ecole sociétaire envers laquelle il s'était montré si dévoué, il lui écrivit la lettre suivante :
« 27 novembre 1846.
» A MM. les Gérants de la Démocratie pacifique.
» Je viens avec regret vous entretenir d'un intérêt » qui m'est personnel, mais cette affaire étant capitale » pour moi, j'ose penser que vous voudrez bien la » considérer comme n'étant pas indifférente à la cause » qui nous est commune, et que vous accorderez ré- » ponse à ma demande aussitôt réception de ma lettre.
» J'ai pris en 1840, 1844 et 1846 trois brevets d'inven- )) tion, base de ma fabrication de poêles de cuisine en » fonte de fer. Non seulement ces poêles réalisent des » dispositions nouvelles, mais sont exécutés par de » nouveaux procédés leur donnant supériorité sur tous » les autres poêles.
» Un contrefacteur vient d'installer cette année une » fabrique d'objets analogues à ceux de mes trois bre- » vêts.
» J'ai appelé l'attention des tribunaux sur cette affaire, » mais l'ignorance des juges en matière de questions » industrielles oblige aujourd'hui à la nomination d'ex- » perts. Mon adversaire, espérant sans doute influ- )) encer la décision des Juges, propose au tribunal de » faire venir de Paris deux ingénieurs (MM. ...) qui » me sont inconnus.
» Afin d'opposer la science à la science, je prends le )) parti dans cette circonstance inattendue de vous de- )) mander s'il n'y a pas au nombre des Phalanstériens » de Paris, ou parmi les personnes de votre connais- » sauce, quelqu'un qui consentirait à venir en qualité » d'expert pour moi, dans cette affaire. Il y a à déci- » der sur les questions de cominologie mais encore )) plus sur la conformité des procédés et moyens d'exé- » cution. Il faut donc quelqu'un possédant avét la » théorie quelques connaissances pratiques.
)) Mercredi, deux décembre, le tribunal procédera
)> â la nomination des experts, il est donc urgent que » votre réponse me parvienne avant ce temps. » Veuillez agréer, etc. »
Le procès en question dura deux ans. Ce fut donc en 1848 qu'il se termina. Or, nous verrons plus loin comment, au cours des événements politiques d'alors, s'était accentuée l'hostilité des quelques personnes déjà tournées contre Godin.
Naturellement, ces personnes trouvèrent étrange qu'un socialiste prétendît défendre la propriété ; et lui eussent volontiers dénié tout droit, à cet égard, même le droit à la propriété temporaire des créations de son intelligence.
Néanmoins, la cause de Godin fut reconnue juste, et le contrefacteur fut obligé de cesser complètement sn fabrication.
Revenons à l'époque du début de ce procès, novembre 1846, Godin poursuivait simultanément ses efforts en vue du bien social.
Dès son arrivée à Guise, en novembre, puis en décembre 1846, il fait à l'Ecole sociétaire de nouveaux envois de fonds, achète plusieurs douzaines d'almanachs j^halanstériens et autres brochures destinées à propager les idées de Fourier.
En Février 1847 (le 28), nous le voyons écrire aux Gérants de la Démocratie pacifique pour leur offrir une nouvelle à publier en feuilleton dans le journal ; H dit modestement : "
« N'ayant pas de connaissances littéraires je ne » saurais vous dire le mérite de l'œuvre sous le rap #) port du style. Mais je pense que si elle peut être lue » et corrigée dans vos bureaux il serait possible de » l'insérer dans vos colonnes. »
Nous ne possédons pas le manuscrit de ce roman. Une lettre ultérieure, datée de février 1848, montre que
Godin obligé de suivre le procès dont nous venons de parler, en sus de ses absorbantes opérations industrielles, n'avait pu achever le dît roman mais ne le perdait pas de vue. La révolution qui se produisit le 24 du lïiême mois et les évèneisnents qui suivirent modiflèrent i tellement l'état des choses, que Godin n'eut pas à donner suite à ce projet.
Nous l'avons signalé, ici, comme une nouvelle preuve de cette étonnante activité d'esprit qui permettait à Gddin de laire face, et presque toujours avec succès, à tant de travaux ^ divers.
L'amour social donl-il était animé le. poussait à , cultiver tous les moyens possibles de communiquer aux autres la flamme dont il brûlait lui même.
L'Ecole sociétaire avait institué un Banquet commemoratif de la naissance de Charles Fourier. Ce Banquet avait lieu chaque année le 7 avril. Jusqu'en 1846, Godin nfavait pu y assister.
Le 21 mars 1847, il écrit aux organisateurs :
((Jeviens.vous.prier.de m'inscrire sur la iisle des » convives du . Banquet du 7 avril. J'irai cette année » participer à cette Fête et y communier avec .vous » dans Tegpoir de la, prochaine rédemption sociale... »
La suite de la correspondance nous fait voir que dans ce voyçige à Paris, en avril 1847, Godin avait exprimé aux directeurs de La Démocratie pacifique son désir de confier à des gens sympathiques aux idées phalanstériennes les emplois qui pourraient se trouver à créer dans son établissement ; (( car », avait-il dit, (( si les phalanstériens se doivent â la cause qu'ils ont » embrassée, il n'est pas inutile à cette cause que les » membres s'aident et se protègent entre eux. »
Il avait donc laissé au bureau de La Démocratie pacifique une annonce demandant un voyageur de commerce. Mais la chose n'aboutit pas et en octobre de la même année, Godin écrit de nouveau aux Gérants du
journal pour signaler qu'il a besoin, non-seulement du voyageur déjà demandé, mais aussi d'un homme « capable de prendre sous sa direction à lui, Godih, là surveillance de l'établissement de Guise, occupant alors 50 ouvriers, w
Les Gérants lui répondent en lui demandant quelques renseignements supplémentaires ; et ceci nous vaut une lettre de Godin dont nous jugeons à propos de donner quelques extraits, vu leur portées insifuctive au point dé vue des directions industrielles en général.
Cette lettre est du 31 octobre 1847 :
(c Vous- me demandez « dit Godln », dès> détails^qu'aveo » regret je n'ai pu vous donner plus tôt: Avant de* le » fait^ j6 crois devoir vous parler des besoins qui ont » dicté nia demsfnde; afin' que* vous puissiez apprécier » pleinement' la situation.
» Vous comprendrez que je m'abstiendrais d'une partie » des détails qui vont suivre près de toute autre^personne
» que VOUS;
» J'àl commetïcé en 1840 'une fabrication' de meubles » destinés au chauffage et' à' l'art* culinaire; fabrication » que j'espère élever au rang des^ première»' de* France » en ce genre, si elle n'y est déjà.
» Pour la maintenir à ce rang un0 condition estMndis^ » pensable, c'est que je* me consacre' presquetout entier » à des créations réitérées d'objets nouveaux qui me » laissent- toujours la supériorité^ sur lés autres indus- » tries et même sur les contrefaçons auxquelles je ne » pourrai' peut-être pas me soustraire. »-
Tout le secret du succès de J.-^.-A. Godin en industrie est contenu dans cette phrase. C'est parce qu'il a créé et créé sans cesse, prévenant les besoins du consommateur, les éveillant, en quelque sorte, par Toriginalité et la facilité d'usage de ses produits, qu'il a pu, lui sans capital à l'origine, se procurer les vastes
ressources employées par lui à glorifier la cause du Travail et des travailleurs.
Plus que jamais, en face de l'acuité des concurrences, une telle énergie, un tel sens des besoins du commerce, de tels efforts créateurs, sont indispensables aux chefs d'industrie, ^odin poursuit sa lettre en disant :
« L'extension de mes affaires tend aujourd'hui à » m'absorber tout entier dans les détails d'exécution et » dans la partie commerciale. Je ne puis rester dans » cette situation, c'est pourquoi je songe à faire entrer » dans mon établissement s'il est possible, un homme w capable de le régir. »
Suit l'indication des connaissances pratiques et théoriques que devrait posséder l'employé recherché, Godin dit à ce sujet ; « Il n'est pas de bons théoriciens » sans connaissances pratiques, comme il n'est pas de » vrais talents pratiques sans connaissances théoriques. »
Il touche ensuite è la question des appointements selon les capacités des candidats. Puis, revenant au point fondamental d'une industrie comme la sienne : les créations réitérées d'objets nouveaux, il ajoute î « Outre la surveillance et la direction de la fabrication, » il existe dans une industrie en voie de dévelop- » pement un travail de création dont je ne saurais » mesurer ici l'importance.
» On conçoit qu'un homme intelligent pourrait y pren- » dre une part active et que l'élévation de ses émolu- » ments dépendrait du degré de satisfaction que j'éprou- » verais de ses services.
» Je pense. Messieurs, que vous avez parfaitement com- » pris le motif pour lequel je m'adresse à vous. Je vous » remercie de ce que vous ferez pour moi; mais je compte » bien que votre temps si précieux n'aura pas été dépensé » pour un intérêt qui me soit seulement personnel. Je » ne sépare pas mes efforts de la lâche que vous avez
» prise en ce monde ; et serais contrarié que vous pus- » siez jamais vous faire une obligation de la moindre » cliose pour moi, si cette chose ne se rattachait en » même temps à votre but.
» Veuillez agréer... »
Godin/on le voit, était déjà tout entier à l'idée de s'employer exclusivement à la meilleure organisation possible de la société ; et dans le développement de son industrie il cherchait par dessus tout les moyens de se mettre en mesure d'aider plus efficacement à l'évolution sociale.
Voyons maintenant vers quelle pensée théosophique se dirigeaient, dès cette époque, les sympathies du futur londateur du Familistère.
Il ne s'était arrêté, nous le savons, à aucun dogme. Il répugnait aux mystères. En religion comme en toute chose, il voulait que la vérité des propositions offertes à l'entendement fût démontrée.
Possédé de l'amour du progrès et du bien pour tous, au point de se consacrer à la poursuite de ce bien et de ce progrès dans tous les faits sociaux sur lesquels il avait action, Godin remplissait le précepte inscrit dans les Livres sacrés de tous les peuples : Aimes-vous les uns les autres. Il était animé de l'esprit religieux véritable, universel, esprit absolument contraire à toute idée de secte.
n fut donc très sympathique à l'écho d'un mouve- "ïent théosophique et social qui lui arriva alors, et dont nous devons dire ici quelques mots.
Dans Le Devoir, Mars et août 1889, tome 13°»«, Pûges 131, 174 et 430, nous avons touché cette même <Iuestion. Il s'agit du grand théosophe suédois, Emmanuel Swedenborg, dont les écrits conduisirent de notables réformateurs sociaux — aux Etats-Unis — à adopter les idées de Charles Fourier,>ces idées leur paraissant réceler
le vrai mode d'applliealion des porineipes du grand théosophe.
Le lecteur, désireux de plus de détails sur ce point, voudra donc bien se reporter aux numéros susdits. Nous ne pouvons rappeler ici que quelques points :
L'œuvre de Swedenborg date de plus de cent ans. Sv^redenborg est né à Stockolm le 29 janvier 1688 ; il est décédé le 29 mars 1772. Il fut un des plus grands savants de son temps.
Pendant la seconde partie de sa vie (durant 27 ans) il vécut dans de telles conditions psychiques que — constamment, pour ainsi' dire, et avec une parfaite conscience de soi — il expérimenta et étudia cet ordre de faits occultes dont la science commence aujourd'hui à s'emparer.
A la lumière des connaissances qui lui arrivaient* par cette voie, Swedenborg interprêta le sens des Ecritures dites religieuses et il exposa une doctrine qui, approfondie et saisie dans son ensemble, ne ^ comporte rien moins que l'organisation sociale de la pratique de l'amour humanitaire.
C'est pourquoi, nous l'avons dit plus haut, de notables Swedenborgiens : les Park Godwin, les Channihg, lès Dana, Théodore Parker, Rrpley ; une femme, Margaret Fuller ; Daniel Roë, etc, etc, aux Etats-Unis, furent amenés au Fouriérisme par les doctrines mêmes d'Emmanuel Swedenborg.
En Angleterre, en France, l'action philosophique et sociale de Swedenborg s'exerça également.
Il y avait des Swedenborgiens parmi les adeptes anglais du mouvement Fouriériste, ainsi qu'en témoignent les articles publiés dans le journal « La Phalange o en 18i4i 1846, 1847, par Hugues Doherty.
Il y avait aussi des Swedenborgiens parmi les 28 pionniers de Rochdalequi ouvrirent la voie à la coopél'atlon anglaise, et qlii, au début du mouvement, posé-
rent si largement les coiMitionS''deirassociation de tous les intérêts entre les hommes. (1)
En France, le fameux pasteur Oberlin qui, sur. la fin du XVIII* siècle, transformât si 'Complè^tement la com muoe du Ban de la Roche. en Alsace, s'était nourri de la lecture des œuvres de «Swedenborg.
L'illustre Suédois avait écrit ses œuvres . en » latin. Parmi les personnes qui traduisirent ces œuvres en langue française, nous devons citer M. Le Boys des Guays, de Saint-Amand (Cher).
M. 'Le Boys des Guays £iat juge au • tribunal civil ;de Saint-Amand, et ensuite sous-préfet en 1836. De 4840 à 1849, il puMia, avec la collaboration de quelques amis, «ne revue religieuse et scientifique intitulée : « fLa Nouvelle Jérusalem ». M. Edouard . Richer, de Nantes, exposait dans cette Revue les enseignements d'Emmanuel Swedenborg, sous ce titre : « La religion du bon sens. »
Tout sympathique qu'il fut a ces idées, Godin fut dans l'impossibilité d'en faire une . étude spéciale, à l'époque qui nous ^Dccupe. Bien trop de choses lui incombaient ; ce ne fut qu'après avoir publié son premier ouvrage « Solutions Sociales ». et durant son séjour l\ Versailles en qualité de membre de l'Assemblée nationale (1871 à 1876), qu'il eut le temps d'étudier par lui-même, l'œuvre d'Emmanuel Swedenborg.
Plus il l'approfondit, plus il s'y rallia, son avis était que cette œuvre n'avait pas dit son dernier mot.
Et, en effet, la philosophie exposée par Swedenborg gagne du terrain chaque jour (2), de même que l'idée Fouriériste, sous des noms divers, se répand aussi, de plus en plus.
{{) Histoire deé équitables pionniers de Rochdale,de G. J. Holyoake. Ht^suiné extrait et traduit de TAnglais par Madame Veuve Godin, née Marie Moret.
(2) Voir Texcellent ouvrage publié par M. C. Humann, avocat au Barreau de Paris, sous ce titre : « La Noucelle Jérusalem d'après les Knseifjnement.'^ (V Emmanuel Swedenborg. — Ses progrés dans le monde, ses principes de droit divin, et leurs applications sociales. (Devoir d'août 18S<). Tome 13"", page 4:X)).
C'est le cas de rappeler le mot de Park Godwin dans son volume « Popular Views ».
a Ces deux grands esprits, (Emmanuel Swedenborg et Charles Fourier) les plus grands sans contredit de notre époque, furent les instruments de la Providence pour éclairer les mystères de la Parole et des œuvres divines et nous découvrir les voies de la Terre promise, du royaume de la paix, de l'abondance et de la bénédiction. »
Terminons par une appréciation de Swedenborg empruntée à un journal américain « The Harbinger », organe d'une tentative socialiste de la première moitié de ce siècle :
(( Swedenborg fut un grand génie, noblement discipliné. En lui le dévouement à la vérité était accompagné d'un amour égal pour l'humanité et d'un respect suprême envers Dieu. L'ordre de l'Univers et l'exercice des forces naturelles ne furent jamais chez Swedenborg l'objet de froides spéculations. Il aborda les retraites de la nature et pénétra les secrètes demeures de l'âme, comme ministre de l'humanité et non en explorateur avide de satisfaire une vaine curiosité, ou d'exercer simplement ses facultés hors ligne dans ces difficiles régions.
« Nul homme n'a jamais été plus dégagé que lui de tout égoïsme intellectuel, nuL n'a jamais été plus sincère. »
Ces paroles pourraient s'appliquer à J. B. A. Godin lui-même ; aussi est-il logique que la philosophie exposée par Swedenborg ait pleinement rallié l'adhésion de Godin.
Goaduite de Godin au moment de la Révolution
de Fôyrier 1848.
En 1848, notre héros entrait dans sa 31' année. Nous avons de lui quelques mots sur ses impressions au cours des événements dont il fut le témoin, à Paris, le 24 Février. Avant de les donner, il nous parait utile de rappeler brièvement la situation politique de l'époque.
On était sous le règne de Louis Philippe, et le lecteur sait que le Corps législatif, alors en fonctions, avait été élu par ce qu'on appelait le pays légal ; c'est-à-dire, environ deux cent mille citoyens payant au minimum deux cents francs d'impôts, chacun. La France comptait environ 36 millions d'habitants.
Dès 1847, la question de la réforme électorale avait été posée i la tribune du Corps législatif : M. Duvergier de Hauranne avait demandé que le cens électoral fût abaissé à cent francs, et que le nombre des députés fût élevé de 459 à 538.
Le Ministère, dont M. Guizot était l'âme, s'opposa à cette proposition et celle-ci fut repoussée.
Les radicaux d'alors: Dupont (de l'Eure), François Arago, Marie, Carnot, Gamier-Pagès, Ledru-Roïlin, etc., etc., réclamaient Tadmission de tous les citoyens à la vie politique.
Les journaux s'emparèrent de la question ; citons parmi 6UJ : Le Nsitional où écrivaient Armand Marrast, Littré, ®^c. ; La Réforme dont les rédacteurs se nommaient Schœlcher, Pascal Duprat, Lamennais , Etienne Arago, Pélix Pyat, Louis Blanc, etc., etc. ; La Démocratie paci- /içue plus spécialement consacrée à la propagande des idées sociales et où se distinguaient ; Victor Considérant, Toussenel, Pompery, Cantagrel, etc., etc.
Au milieu de la fermentation des idées et devant la ré-
sisiance du gouvernement, les partisans de la réforme
électorale décidèrent d'ouvrir une campagne, afin que la
pression de l'opinion publique obligeât le roi à céder.
Ils recoururent dans ce but à Torganisation de Banquets, Le premier eut lieu le 9 juillet 1847, dans la banlieue de Paris, au Château-rouge ; et aussitôt, d'un bout à l'autre de la France, à Colmar, Strasbourg, Soissons, Orléans, Lille, Dijon, etc., etc., Texemple fut imité. Les critiques devevenaient de plus en plus vives contre le gouvernement. On arriva ainsi en janvier 1848. La campagne réformiste devait se clore par un dernier banquet qui devait avoir lieu à Paris dans le 12" arrondissement. Le ministère, sans l'appui d'aucune loi, interdit le banquet.
Interpellé à ce sujet au Corps législatif, le 7 Février 1848, le gouvernement déclara qu'il ne céderait pas et une majorité le soutint. Mais une centaine de députés résolurent d'affirmer le droit de réunion, en se rendant quand même au banquet du 12* arrondissement, dont la date avait été fixée au 22 février.
Le 21 , parut dans les journaux un manifeste qui engageait toutes les personnes invitées au banquet: Députés, Pairs de France, etc., à se trouver le lendemain devant l'église de la Madeleine pour, de là, se rendre au lieu du banquet. — Le préfet de police , de son côté , interdisait tout attroupement pour la journée du 22 février.
Ici, nous donnons la parole à J.-B. André Godin : a Je » conçus le désir de voir le mouvement que produirait le » fameux banquet annoncé pour le 22 février.
» Je me rendis donc à Paris pour être spectateur des » événements. Il me paraissait intéressant de voir le peuple » demander à son gouvernement des libertés politiques plus » étendues.
» Les événements dépassèrent mon attente.
» Le banquet fut supprimé. Mais les écoles remplacèrent » cette manifestation par leurs promenades dans les rues » aux cris de : Vive la réforme !
)) La nuit suivante , vers neuf heures , quelques barricades » s'élevaient silencieusement aux abords des Tuileries :p mêmes , et peu après un feu de peloton tiré de l'hôtel des » Capucines sur la foule des boulevards venait surexciter » l'émotion générale.
» Le 23 , Paris avait Vaspect d'une ville en révolution ; le I 24, je vis le peuple entrer aux Tuileries et la royauté » partir pour Texil. Un instant après, j'aidai à afficher sur » les murs du Carrousel et dans les rues de Paris, un pla- » card rédigé par les rédacteurs de la Démocratie pacifique.
» J'étais allé à Paris pour voir une manifestation et j'avais » vu une révolution. Le suffrage universel était conquis et » la République proclamée.
» La surprise était grande pour tout le monde , mais les » hommes animés de l'amour du progrès ne voyaient dans » ces événements qu'une marche de la société française » vers un régime de libertés nouvelles dont tout bon aitoyen » devait désirer l'inauguration.
» Je rentrai à Guise et fis part de mes impressions aux » personnes qui étaient le plus en évidence , afin d'aider à » ce mouvement.
» Mais bien vite je dus reconnaître que le simple fait > d'avoir été à Paris pendant les événements m'avait rendu » suspect aux yeux d'un certain nombre... »
Reprenons l'exposé des faits. Un gouvernement provisoire avait été constitué. 11 comprenait onze membres : François AragOjde Lamartine, Ledru-Rollin , Garnier-Pagès, Marie, Dupont (de l'Eure) , Crémieux , Armand Marrast , Louis Blanc, Flocon et Albert, ce dernier était un ouvrier.
Une des premières questions qui s'imposèrent à l'attention du nouveau pouvoir , fut la nécessité de faire quelque chose pour le peuple, pour les gens sans ressources ni travail. Mais que faire?
Plus les êtres sont ignorants , plus ils sont portés à réclamer la solution immédiate des maux qu'ils endurent. A peine constitué, le Gouvernement provisoire était sommé d'agir sous ce rapport II vota, le 26 février, la création d'ateUers nationaux et en confia l'organisation au ministre des travaux publics , le grand avocat , Marie.
Le S8, il constitua une commission dite du gouvernement pour les traLvailleurs. Louis Blanc en fut nommé président et Albert, vice-président.
Mais la solution de questions pareilles ne s'improvise
pas. Elle ne peut sortir que de longues et multiples expériences. Les embarras les plus graves allaient résulter bientôt de la création prématurée des ateliers nart;ionatix.
Par une loi en date du 5 mars 1848, la nation fut appelée à régulariser le nouvel état de choses en commençant par élire une Assemblée constituante.
L'élection devait se faire an stifïrage universel direct, par scrutin de liste , au chef-lieu de canton.
Tout citoyen âgé d'au moins 21 ans, résidant depuis six mois dans la commune , était électeur.
Etait éligible tout français âgé d'au moins 25 ans.
Le hombre des députés devait être de 900.
L'élection fixée d'abord au 9 avril 1848, fut reportée finalement au 23 du même mois.
Dès l'apparition de ce décret, des clubs s'orgânisèrertt par toute la France. Paris en compta jusqu'à 300. CitoiïB dans le nombre celui des Réunions Icariennes présidé par Cabet , promoteur de l'idée communiste.
On comprend que les citoyens n'étaient nullement préparés à Texercicc de leur nouveau droit , et que le temps pifessait pour leur fournir quelque lumière sous ce rapport.
Le 7 mars 1848 , les chefs de l'Ecole sociétaire adressèrent à tous les phalanstériens un Appel que reçut ftatar^llement Godin et dont nous extrayons ce qui va suivre.
Attaquant d'abord la question des principes, l'Appel disait :
a Monsieur et ami ,
» En présence du mouvement qui se prépare dans le pays et d'où va sortir, non seulement pour la France, mais eïïcore pour l'humanité toute entière, une nouvelle ère de paix et de liberté , nons sentons le besoin de nous concerter avec vous sur les moyens à employer et sur les Voies à prendïts pour arriver à faire triompher, enfin, dans le pays Fîdée qtti nous a été léguée par Fourier.
» Ceci posé , nous entrons tout de suite en matière :
» Qu'avez-vous fait jusqu'à présent?
» Qu'espérez-vous?
B Que poiirez«^ou3 ?
» Provoquez partout la création de sociétés de discussions, où vous introduirez autant que possible la question sociale au cœur même de la question républicaine.
9 Mêlez-vous activement aux sociétés qui se créeront en debors de votre initiative.
» Si vons avez dans votre localité un journal républicain , tiefaez d'y prendre de l'influence.
» Achetez-y une page au besoin.
» Si vous ne le pouvez pas , créez un journal , ne dût-il livre que quinze jours.
» Surtout que ce journal ne soit qu'un placard , afin qu'il puisse pénétrer jusque dans les moindres hameaux.
• Attirez à vous , autant que possible , les instituteurs , fes médecins , les percepteurs , etc. ; tous ceux en un mot qui ont de nombreuses relations ; n'oubliez ni les prêtres ^u'il faut entraîner dans le sentiment démocratique , ni les femmies que nos idées sont aujourd'hui si propres à rallier.
* Le placard du bulletin que vous venez de recevoir, doit être le sujet de vingt placards différents , courts et ne trai- *ônt qu'une seule idée i la fois.
• Chaque village a son orateur : tâchez de faire sa conii^^^s^nce, emparez- vous de lui, inculquez-lui nos tendances. ^ Agissez pivotalement sur les chefs-lieux de cantons, sans pour cela négliger les communes.
» Provoquez dans chaque chef-lieu de canton un centre rayonnant sous votre direction et qui répande au loin la lumière.
» Combinez , autant que possible , l'action républicaine avec l'idée socialiste : c'est d'autant plus facile que les socialistes veulent tout ce que veulent les républicains , et fu'ib apportent à l'idée politique l'idée sociale , c'est-à-dire les moyens de constituer la vraie république pour tous. . . »
Passant à la question électorale , l'Appel ajoutait :
c Envoyer i la chambre le plus de socialistes possible , •*ns distinction d'opinion ni de couleur , tel doit être notre bvt.
» Déterminez d'un coup d'œil rapide et faites^nous coi>»
naître tous ceux qui parmi vous ont des chances sérieuses.
» Ceux-là, nous du centre, nous les appuierons de toutes nos forces et de tous nos moyens.
» En l'absence de candidats très sérieux et très solides, adressez-vous à nous, nous en aurons de bons à vous offrir.
» Gardez-vous d'entreprendre une lutte nuisible contre les candidats purs républicains qui auraient des chances de majorité.
» Vous devez, au contraire, leur prêter votre concours le plus entier et demander le leur en échange, pour les socialistes que vous présenterez.
» Vous expliquerez et ferez comprendre à tous la différence qui existe entre la Constituante et la Législative. Il ne s*agit pour la première ni de lois spéciales, ni d'intérêts de localité.
» Place pour cette fois aux hommes d'idées générales, d'organisation : la représentation des intérêts divers, des circonscriptions territoriales, viendra plus tard au sein des Législatives... »
Tous les esprits étaient en mouvement et partout se débattaient les questions politiques et sociales. Beaucoup croyaient réellement toucher à l'heure d'une rénovation suprême.
Godin était plein d'espoir. Une lettre qu'il envoya le 8 mars 1848 à son cousin Jacques Moret (en réponse à une lettre de celui-ci), va nous en donner un nouveau gage, voici :
€ Mon cher cousin,
1 Je suis heureux que vous repensiez à moi, au mo- » ment où les événements vont entraîner la transformation » sociale qui réalisera le bonheur pour tous sur la terre.
» Et moi aussi, cher cousin, je pensais à vous pendant » ces événements ; car j'étais à Paris, et en franchissant les » barricades, je regrettais que votre âme énergique n'eût » pas encore embrassé l'étude des questions dans lesquelj» les se trouvent l'avenir et le salut du monde.
» Lisez donc V Organisation du travail ^ par Mathieu » Briancourt, ou mieux achetez le Nouveau monde in- » dustriel et sociétaire^ par Charles Fourier. Vous êtes ca- » pable de comprendre les œuvres du Maître. Vous trou- « verez tous les ouvrages phalanstériens à la Librairie » phalanstérienne, quai Voltaire n** 25.
» Courage ! Vous pourrez bien être un des travailleurs » qui seront appelés ces jours-ci à élever le palais de » l'avenir.
» Je vous embrasse de cœur. »
Tout en envoyant à son parent ces mots pleins d'espérance, Godin néanmoins se rendait compte des difficultés de révolution ; aussi le lendemain, 9 mars, écrivait-il à l'Ecole sociétaire, c'est-à-dire aux gérants de La Démocratie pacifique :
« Messieurs et amis,
» Combien on se trompe à Paris même, au sein de la » réunion des socialistes, sur le sentiment des populations des » départements ! Sous l'impression de l'enthousiasme d'une » glorieuse révolution, on croit que le peuple des campa- » gnes doit également s'émouvoir à l'idée de son éman- » cipatîon prochaine. Il n'en est rien. Abandonné à lui- » même, il attend, incertain, la suite des événements, en B craignant les tortures de la faim...
» Que font ceux qui naguère se présentaient au peuple » comme les apôtres d'un progrès social ou plutôt politi- » que?
» Dépassés eux-mêmes d'un siècle dans leurs espérances, » ils sont attérés, et se sentent incapables de toute initia- » tive, surtout auprès du peuple, tant ils craignent l'ex- » plosion des ressentiments inspirés par la souffrance...
» Dans une situation pareille, je ne sais comment auront » lieu les élections prochaines, du moins dans la partie du » département de l'Aisne où je me trouve, car il y a » certainement quelques exceptions... »
Trots jours plus tard, Godin reçut de l'Ecole sociétaire
une communication datée du 11 mars 1848, où nous Usons:
M II importe d'avoir à la Constituante le plus
grand nombre possible de phalanstériens. Or, que tous ceux d'entre vous qui disposent de quelques forces sachent s'en rendre maîtres, aiin de pouvoir les porter d'un seul mot sur tel, ou tel point, le jour du combat électoral.
» Que ceux de nos amis portés candidats et qui n'ont pas de chances de réussite sachent so retirer, quel que soit leur mérite personnel, afin de ne paa entraver la marche des autres; k chacun sa tâche, la Législative les attend.
» Pendant que vous forez pénétrer dans l'esprit des masses votre parole et votre conviction, qu'un de vous se consacre au secrétariat, afin d'entretenir avec nous une correspondance explicite et laconique à la fois, sur le résultat de vos opérations et les candidats choisis.
n Faites mettre à l'ordre du jour, dans tous les comités locaux, la confection et la vérification des listes électorales qu'il importe d'arrêter au plus tôt.
11 Vous le savez, rhonnêtetê doit préaider au grand œuvre qui se prépare.
» Rassurez les officiers ministériels, leur vote indépendant laissera intacts leurs propriétés et leur avenir.
» La République ne s'appuie pas sur la peur, elle rejette toute intimidation... »
Cette communication était imprimée. Le secrétaire du comité pour le mouvement électoral phalanstérien y avait ajoute, à la main, les noms de trois candidats pour le département de l'Aisne ; il fallait en trouver onze autres ; car le susdit département avait à élire quatorze représentants. La communication se terminait par ces mots ; a Courage et en avant ! car le temps est précieux, »
Nous verrons dans notre prochain chapitre comment Godin fut amené à. se porter candidat à ces élections.
Candidature de Godin à l'Assemblée constituante
L'idée phalanstérienne comptait alors des adeptes en bien des départements
Tous ces groupes se livrèrent à une active propagande électorale, et sous ^ la poussée des chefs de l'Ecole sociétaire, un certain nombre de phalanstériens se portèrent candidats à l'Assemblée constituante, sinon avec l'espoir du succès — car ils étaient encore en trop petit nombre — du moins afin d'agiter et débattre devant l'opinion publique l'idée de l'harmonie universelle.
Le département de l'Aisne avait à élire 14 représentants. Le vote devait se faire au bulletin de liste.
Comment rassembler 14, candidats de nuances avancées, disposés à s'entendre les uns les autres, et avec les phalanstériens, afin de se soutenir mutuellement?
Godin se met à l'œuvre pour résoudre ces difficultés. Dès le 14 mars, il écrit aux Gérants de la Démocratie pacifique :
« J'envoie par ce même courrier à Messieurs
» (suivent les noms de trois notables du département)
> une lettre dans le but de déterminer la réunion des
> phalanstériens de l'Aisne, pour nous concerter sur le » projet suivant: Nous adjoindre un journal, si possible
> Le Courrier de Saint-Quentin, et composer une liste de » canditats que le dit journal aurait mission de recom- » mander à la confiance et à la sympathie des travail- » leurs.
» Le journal serait envoyé dans les auberges et lieux
> publics, ainsi qu'aux artisans de diverses professions » dans le département de l'Aisne, car il n'y a de majorité » possible pour nous qu'avec le concours des travailleurs.
i> Je pars demain pour Saint- Quentin avec M. X, afin j> d'asseoir ce projet. Communiquez-moi, si possible, les » noms des personnes pouvant s'associer à nous Je ne !
T> crois pas que nous puissions trouver 14 candidats.
D Aidez-moi donc si vous le pouvez. . . ».
Aux trois notables mentionnés ci-dessus il écrit, par le même courrier, une lettre développant le plan de campagne électorale indiqué dans la précédente. Il termine en disant à ces correspondants qu'il les attendra à Saint- Quentin jusqu'au 16.
La constitution de la liste de 14 candidats était difficile à opérer. Le vieil ami de notre héros, M. Lh., lui écrivait à ce sujet, le i6 mars :
« . . Vous êtes-vous mis en rapport avec la Démocratie pacifique ou avec d'autres comités du département qui partagent nos idées?.. Donnez-moi tous les renseignements que vous croirez nécessaires pour me guider dans les choix à faire. Je regarde comme impossible .ici de faire 14 bons choix. Au dessus de 3 à 4, autant tirer le reste dans un sac. Je pense que le bulletin est valable môme avec un nom? Avez-vous une certitude à cet égard ...»
Au cours de l'active propagande électorale à laquelle se livrait Godin, il s'attachait à exposer le rôle dominant du travail dans les visées phalanstériennes.
Les ouvriers Técoutaient avec le plus vif intérêt ; plusieurs lettres nous en fournissent le témoignage. Aussi, l'idée de sa candidature fut-elle bientôt posée parmi eux.
Une des premières lettres qu'il reçut à ce sujet, fut la suivante :
« Saint-Quentin, 25 mars 1848.
« Cher -citoyen , a Mes collègues et moi, tous ouvriers de la ville de
Saint-Quentin, nous venons vous présenter nos civilités et VOUS dire en même temps quelles sont nos intentions. Nous ne voyons sous nos yeux que vous qui puissiez nous représenter à la Chambre des Députés ; nous vous engageons donc à vous présenter avec énergie à la prochaine , réunion du club, à parler avec une fermeté sans égale, car nous avons remarqué que vous n'étiez pas assez hardi ; ainsi donc, du courage. Je vous promets (et ce n'est pas ïDoi seul qui vous parle, c'est au moins 2 à 300 avec moi) que vous réussirez.
« Nous comptons sur vous.
ft Salut de cœur.
« Vive la république 1 »
Cette lettre témoigne que des ouvriers se rendaient comptent du mérite des idées de Godin, malgré la timidité qui paralysait celui-ci comme orateur.
Au cours de la lutte électorale, la réaction commençait à élever la voix et à décrier les partisans des opinions sociales avancées. L'idée phalanstérienne, nouvelle et incomprise, prêtait, entre toutes, à la calomnie. Il était extrêmement difficile de trouver des candidats disposés à courir au-devant des échecs, simplement pour poser et débattre l'idée Fouriériste devant le corps électoral.
^^ ces circonstances, J.-B.-A. Godin, informé que le
*^niit(ie sa candidature se propageait panni les ouvriers
^6 Guîg^ et (j3 Saint-Quentin, se décida à se porter can-
^laat âi TAssemblée constituante.
Nous allons donner la profession de foi qu'il publia en
elle Occasion et qui, peu après, fut reproduite dans le
^ ^nal Xe Courrier de Saint-Quentin. Ce premier document
^ ^ie politique de J.-B.-A. Godin donnera au lecteur
® Nouvelle occasion de constater combien Godin fut
fidèle aux principes que, dès sa jeunesse, il avait embrassés. Voici :
<r Aux citoyens électeurs du département de PAisne :
» Citoyens,
)) Mes amis me pressent, de maintenir la candidature à » laquelle une délégation des travailleurs de Guise près » des travailleurs de la ville de Saint-Quentin avait donné » lieu de croire, et d'autres personnes s'otonnent de mon » silence.
» Ma conviction et mon dévouement sont toujours les » mêmes ; je sais que les grands principes d'organisation j> que notre glorieuse République a proclamés, et dont le » Gouvernement provisoire s'occupe avec tant de sollici- » lude, doivent apporter, avec la liberté, l'ordre dans tou- » tes les relations humaines.
:& Mais mes seuls titres à la candidature sont ceux d'un > travailleur qui n'a vécu qu'au sein de la fabrique et de » l'atelier, au milieu des sociétés d'ouvriers des princi- » pales villes de France ; d'un travailleur qui manque :^ du prestige attaché à la naissance et à la fortune ; d'un » travailleur enfin qui n'est connu que pour s'être .dis- » tingué dans le champ du travail...
j> Si je viens aujourd'hui vous exprimer mes croyan- » ces, c'est dans l'espoir, sinon d'être honoré d'un nombre i> de suffrages qui me permettrait d'apporter ma pierre à » l'édification de l'ordre social nouveau, du moins, de D faire connaître aux hommes de bonne foi la vérité de » mes principes, lesquels sont en opposition avec ceux j) que l'intrigue et la calomnie m'ont prêtés.
» La République est le seul gouvernement qui convient » à la France, parce que seul il peut servir à l'expres- » sion et à la conciliation de tous les besoins et de tous » les intérêts de la nation ; conditions sans lesquelles
1^ raccord des pouvoirs et du peuple est impossible. Dix- :» huit années de paix sous une monarchie constitution- » nelle qui pouvait tout et n'a rien fait pour le bien du » pays, et qui a été brisée en voulant restreindre nos. » libertés, en est la meilleure preuve.
D Au nom de la République, la liberté plane sur le » monde. . . La France, qui toujours a pris Tinîtiative du » progrès moral chez les peuples modernes, leur doit » encore l'exemple de la constitution définitive des vrais » principes de Liberté, d'Egalité et de Fraternité !
:» Commençant à les appliquer à l'égard des national!- » tés, elle ne fera pas de guerre inj uste.
» Elle respectera la libre volonté des peuples.
» Elle accordera sa protection aux peuples opprimés
» luttant contre la tyrannie pour la liberté. La France
^ républicaine sera le modèle des républiques ; à elle, il
> appartient de résoudre le grand problème des destinées
» futures des sociétés. La lutte et la concurrence existent
* dans tous les éléments sociaux. Les intérêts sont en ^ guerre constante : dans l'industrie, dans le commerce,
* dans l'agriculture, dans le travail. Sa mission sera
* donc de substituer à la lutte et à la concurrence, l'ac-
* cord et l'émulation ; et d'identifier l'intérêt individuel
* avec l'intérêt général.
* La Constituante, au nom du peuple, tiendra compte
* de tous les droits et de toutes les croyances ; la liberté ^^ peut opprimer personne.
* Sans sacrifier les droits anciens, elle reconnaîtra les ^^^îts nouveaux.
* Elle rappelera la confiance, et, avec la confiance, la
P '"aspérité de l'industrie et du commerce.
^ I-^ République a proclamé les principes ; la consti-
^tî cm appuyée sur la souveraineté du peuple en sera
ienne ; elle veillera constamment au développe-
"» ment pacifique de nos libertés ; car la France, dans sa » marche glorieuse, ne se reposera désormais qu'après » avoir résolu le gouvernement démocratique dans toute y> sa plénitude.
» 1792 et 4830 ont assuré à la fortune les droits de la )D propriété qui seront garantis. 1 848 a pris pour tâche » d'assurer à la pauvreté les droits du travail qui avaient
> été oubliés. C'est dans cette grande et belle œuvre que » la France donnera satisfaction aux droits si longtemps
> méconnus de 25 millions de ses enfants .
» Le travail organisé donnera à l'agriculture de puis- » sants éléments de richesse, en appelant dans cette in- » dustrie si nécessaire, l'activité nationale qui gêne au- » jourd'hui l'industrie manufacturière. Le travail orga- D nisé préviendra les chômages ; il n'y aura plus jamais T^ trop de travailleurs ; le travail crée la richesse, la » richesse deviendra donc plus générale.
» Le travail organisé sera la consécration du premier » des droits du citoyen et du plus grand des devoirs de » la société envers lui, la garantie pour tous des moyens » d'existence.
y> Le travail assuré, équitablement rétribué, préservera » le travailleur des inquiétudes et des douleurs qui l'as- » siègent au sein de sa famille ; certain de son lende- 1^ main, il pourra croire à son indépendance, à sa liberté.
» Les droits de la femme ne seront pas oubliés. Au- » tant le passé l'a méconnue, autant l'avenir doit lui ré-
> server d'indépendance et de dignité.
» L'éducation intellectuelle et professionnelle de tous les » enfants du peuple, suivant leur vocation, élèvera tous » les citoyens au sentiment de leur dignité et à la cony> naissance de leurs droits ; l'égalité des droits sera une 3 vérité.
» A la vieillesse^ aux infirmes, à tous les faibles, la Ré-
9 publique accordera les soins et les égards dus à la di- » gnité humaine.
> La mendicité sera éteinte, la misère anéantie.
» Les révolutions ont toujours pour cause l'oppression » des peuples, le mépris des principes de justice et d'é- » quité sociale ; le remède aux souffrances du peuple ^ apportera la paix, la concorde, pour toujours, dans le % inonde. Les principes d'équité, de vérité et de justice i> du Gouvernement républicain fermeront la porte aux » révolutions; car, la satisfaction générale de tous les en- I fants de la patrie sonnera l'heure de la Fraternité.
> Vive la République.
» GODIN
Dans une lettre écrite par Godin, le 2 avril 4848, à un candidat recommandé pour le département de l'Aisne par h Démocratie pacifique^ nous lisons qu'il évaluait au chiffre de 2,000 à 3,000, les voix que pouvaient recueillir, dans sa région, les phalanstériens.
Sa correspondance est très-active au cours de cette période électorale. Il y est question d'une commission constituée parmi les travailleurs de Guise (à son instigation probablement) et d'un programme qui pouvait servir de base aux discussions socialistes dans les réunions électorales. On voit aussi poindre chez quelques-uns des candidats, du découragement; un d'eux se retire convaincu que les phalanstériens n'ont aucune chance d'arriver à l'Assemblée constituante.
^ Maintenez votre candidature » écrit-il à Godin, a vous trouverez dans vos trois mille voix, sinon le succès, au moins un grand témoignage de sympathie qui posera l'idée que nous défendons. 2>
Nous lisons aussi que les réunions électorales étaient tumultueuses et se tenaient au milieu du plus grand désordre. Il devait donc être bien difficile d'y faire enten-
dre la voix de la raison t La passion et son inévitable cortège d'aveuglements ont seules chance d'être écoutés au sein du tumulte.
Le 6 avril 4848, un ouvrier de la commune du Nouvion, Aisne, écrit à notre héros :
« Citoyen Godin, j'ai lu avec plaisir votre profession 3> dç foi, et je vois avec satisfaction que vous avez main- D tenu la candidature à laquelle vous êtes appelé.
iD Votre dévouement, votre manière de penser doivent ï suffire pour engager tous les citoyens électeurs à vous > donner leurs suffrages.
» Dévoué moi-même au gouvernement républicain, je ï> ne puis trop m^intéresser à vous faire obtenir les suf- » frages nécessaires pour que vous deveniez un de nos » représentants ; car nos sentiments sont trop bien ex- » primés par vous pour qu'aucun électeur puisse douter » de l'empressement que vous mettrez à l'organisation du » travail et à la prospérité du commerce. . . . Nous espéi> rons que tous vos efforts se porteront vers ce point si j> difficile à atteindre, etc. »
Diverses listes, sans doute circulèrent, portant le nom de Godin au rang des candidats à élire dans le département de l'Aisiie; nous n'avons l'exemplaire que d'une seule et nous y relevons, avec le nom de Godin, celui de Cabet, le promoteur du communisme et directeur alors du journal « Le Populaire », Paris.
Godin ne fut pas élu et nous ne savons quel chiffre de voix il obtint.
Dans un volume intitulé : « Histoire de la ville de Guise et de ses environs », par l'abbé Pêcheur, édition de 1851, nous avons trouvé le passage suivant sur le mouvement politique à Guise, en 1848 :
» A Guise, comme dans toutes les villes de la France,
OD se remua beaucoup pour les élections qui devaient envoyer à l'Assemblée nationale des représentants chargés de rédiger une constitution. Le citoyen Quenette, ancien député de la dernière législature pour Farrondissèment de Vervins, s'y étant rendu dans sa tournée électorale, fut reçu avec un véritable enthousiasme. Le Jour de Télection faillit devenir une occasion de troubles. Toutes les communes si populeuses du canton s'étant rendues à Guise, le jour même de Pâques, les maires et les curés en tête, il y avait dans la ville une grande affluence d'électeurs qu'on essaya d'entraîner dans un sens contraire à l'esprit qui avait d'abord présidé à la révolution. Une rixe s'ensuivit entre des exaltés et quelques hommes d'ordre, mais n'eut point de résultat funeste. Cependant, le bruit courut que l'un d'eux allait se mettre à la tête des ouvriers de La Bussière, pour venir se venger de l'affront qu'il avait reçu, en pillant la ville. Quelque exagérées que fussent ces rumeurs, la garnison eut ordre de se tenir prête au premier signal, et l'on était si peu rassuré, qu'une nuit un tambour ivre ayant battu la générale, toute la ville fut en émoi et crut avoir l'ennemi à ses portes. On en fut quitte pour la peur.
> La fête qu'on célébra avec beaucoup de pompe et d'enthousiasme, le 4 mai (i848), acheva de rassurer les fôprils. La troupe fraternisa avec le peuple dans un banquet ofifert à la Ligne par la Garde nationale. Les tables avaient été dressées en plein air, sous une allée de Dîarronniers, et ne réunirent pas moins de quatre cent
cinquante convives.
* Des chants républicains et nationaux s'y firent entendre et furent vivement applaudis. Un officier du 45« de ligne porta un toast à la Garde nationale de Guise, concluant à l'union et à la fraternité de tous les membres de la République. M. Lépine, commandant la garde natio-
nale depuis un grand nombre d'années, en porta un autre à l'union de l'Armée et de la Garde nationale. Un hymne patriotique, composé par un citoyen de la ville, M. Godin- Lemaire (1) et décoré du titre de La GuisUnne, y fut chanté pour la première fois sur l'air du chœur des Girondins^ qui retentissait alors par toute la France. »
Revenons à notre récit :
Victor Considérant, un des chefs de l'Ecole sociétaire, fut élu représentant du peuple à l'Assemblée constituante de 1848, par le département du Loiret.
L'Assemblée compta des représentants de toutes les nuances politiques. Sa premièré^séance eut lieu au Palais- Bourbon, le 4 mai 1848. Nous n'avons pas à refaire ici l'historique des faits connus de tous. Notre rôle est de relever seulement ceux qui se rattachent directement à la vie de J.-B.-A. Godin, à ses luttes et travaux en faveur du progrès social.
Première . perquisition domiciliaire chez Godin
Très vite après la révolution de février 1848, Godin reconnut, à la tournure des événements et à l'état de l'opinion , que l'heure de l'inauguration des réformes auxquelles il aspirait, n'était pas encore venue.
Il se tint donc à l'écart de toute réunion publique, s'occupant de ses affaires et cherchant surtout à préserver ses ouvriers d'un chômage alors bien difficile à éviter.
Nous avons vu précédemment (chapitre VI, page 88)
(1) Lemaire était le nom de famille de la première femme de notre liéros.
queGodin était possesseur, en 1846, de trois brevets d'invention pour la défense desquels il avait été obligé d'intenter un procès à un contrefacteur ; et que ce procès se termina précisément en l'année qui nous occupe, 1848.
Le lecteur comprend quel surcroît de travaux et de préoccupations ce procès causait à notre héros. Ajoutons qu'il continuait de perfectionner et d'augmenter ses ressources industrielles- En 1847, il avait pris un quatrième brevet, il en prit un cinquième en 1848.
Ces faits n'empêchaient pas l'esprit de réaction de s'exercer contre Godin. Aussi, quand arrivèrent les événements de juin 1848, (la fermeture des ateliers nationaux, etc., etc ,) fut-il englobé au rang des socialistes dangereux contre lesquels il fallait sévir. -
Le 4 juillet 1848, en vertu d'une commission rogatoire émanant de Pari?, une perquisition générale fut faite à son domicile, sous prétexte qu'il devait être détenteur d'armes et de munitions de guerre. Il protesta publiquement contre cette persécution par une lettre que reproduisit « Le Courrier i> de Saint-Quenti,n du 16 juillet 4848.
« Le Courrier i présente la lettre de Godin en ces termes:
« Nous insérons aujourd'hui une lettre de M. Godin, de Guise ; le défaut d'espace nous a forcé d'en retarder la publication. Nous connaissons M. Godin par sa profession de foi qui exprimait de nobles sentiments, nous ne savons ce qui a pu attirer sur lui des soupçons et des défiances ; ce qu'il y a de certain pour nous, c'est que les idées phalanstériennes adoptées consciencieusement ne sont nullement dangereuses. La société ne courrait aucun risque à ce que des hommes convaincus formassent une association volontaire, pacifique, sur la base de l'association du capital, du travail et du talent ; craindre la propagation de semblables pensées, ce serait pousser la peur de l'innovation jusqu'à l'absurdité et la niaiserie . »
Vient ensuite la lettre de Godin dont nous extrayons les passages suivants :
< Monsieur le Rédacteur,
JD Je viens vous prier de bien vouloir ouvrir les colon- » nés de votre journal au récit d'une perquisition sin- » gulière dont ma maison vient d'être Tobjet.
]» Depuis plus de six ans je suis connu à Guise comme » phalanstérien ; ce titre avoué avait paru inofifensif, sous » le gouvernement déchu, et ne m'avait jamais valu que » quelques-unes de ces objections que l'ignorance fait aux » idées qu'elle ne veut ni comprendre ni étudier.
i> Mais, depuis le 24 février dernier, depuis surtout » que les quelques grands journaux, organes d'un passé » monarchique, revenus de la peur que leur avait causée
> la révolution de Février, ont pris à tâche d'entraver » notre jeune République ; depuis qu'ils lancent chaque » jour anathème et calomnie contre tous les républicains » socialistes, le titre de phalanstérien a suffi pour faire de » l'homme le plus pacifique, mais ami d'un sage progrès, » le point de mire de ceux qui voudraient pouvoir crier » demain : A bas les Républicains I Vive Louis-Philippe » et Guizot ! ou Charles X et Polignac 1 s'il était pos- » sible
» C'est d'après de semblables manœuvres qu'aujour- « d'hui, M. le Procureur de la République et sa suite, )i) commissaire de police et gendarmes, se sont rendus » à mon domicile pour se livrer à la recherche d'armes » à feu, munitions de guerre, moules à balles, etc . Inutile
> d'ajouter que toutes leurs recherches ont eu pour unique j> résultat la découverte de mon fusil de garde national.
» Tels sont les vils moyens dont les hommes de la réac- » tion se servent pour rendre suspects, à la République » même, ses serviteurs les plus dévoués.
> Permettez-moi d'ajouter encore quelques mots pour ]» Tédification de ces mêmes hommes : je leur dirai pour- )» quoi je suis pbalanstérien :
• Je suis phalanstérien, parce qu'après une longue ]» étude j'ai acquis la conviction que la théorie phalansté- » rienne est la science morale constituée et que, seule, elle » pourra conduire l'humanité à l'organisation de sociétés 1^ parfaites où seront réalisés l'ordre dans la liberté, l'éga- » lité de droit pour tous les citoyens, la fraternité dans » toutes les relations humaines.
» Je suis phalanstérien, parce que la théorie phalansté- » rienne donne le moyen d'extirper la misère et la souf- » france sans rien ôter à ceux qui jouissent, parce qu'elle j» ajoute au bonheur du riche et qu'elle éteindra les souf-
> frances du pauvre, parce qu'elle reconnaît et sauvegarde » toas les intérêts et tous les droits existants.
» Je suis phalanstérien, parce que la théorie phalansté- 1 rienne fait appel au dévouement, à l'étude, à laconvic- » tien ; parce qu'elle réprouve la violence, la guerre civile, » l'anarchie ; parce qu'elle ne veut pas s'imposer par la » force, mais par la preuve du bien qu'elle doit produire.
» L'idée phalanstérien ne, enfin, résume toutes les aspi- » rations les plus larges, les plus élevées et les plus généj» reuses de l'esprit humain ; ellç respecte et protège toutes » les tendances légitimes et sacrées du cœur ; elle déve- » loppe et généralise lés garanties dues à la famille, à la 9 propriété ; elle est, enfin, le moyen de faire passer dans » la pratique les admirables préceptes de charité et » d'amour enseignés par le Christ et que dix-huit siècles
> n'ont pu encore faire entrer au cœur de mes détracteurs.
> Voilà pourquoi je suis phalanstérien.
» Si ce sont ces principes qu'ils veulent poursuivre en • ma personne, s'ils ont enfin voué une haine implacable » aujL citoyens honnêtes et aux hommes de dévouement,
» je dois m'attendre à de nouvelles persécutions de leur » part.
» Veuillez agréer,
» GODIN
Une seconde perquisition domiciliaire pour cause politique eut lieu chez Godin, environ trois ans plus tard, ainsi que nous le verrons en temps et lieu.
En vain le futur fondateur du Familistère se tenait-il à l'écart des discussions politiques, les gens qui ne pouvaient distinguer entre les questions politiques et les réformes sociales confondaient les deux et, sachant quelle était la ferveur sociale de Godin, redoutaient sans cesse, de sa part, des menées politiques, bien que celui-ci ne se livrât à la moindre tentative sous ce rapport.
Ecoutons-le apprécier le mode d'accès aux réformes politiques ou sociales dans une lettre qu^il écrivit à son cou* sin Jacques Moret, quatre jours après la première perquisition que nous venons de raconter.
c Guise, le 8 juillet 1848.
» Mon cher cousin,
» J'ai vu, avec bien grand plaisir, par votre lettre du 2 » courant, que vous avez commencé à vous initier aux » principes des vérités éternelles proclamées par Fourier.
» Vous aurez chaque jour à vous féliciter de vous être » approché du fanal vers lequel le vaisseau de la civilisa- > lion vogue au milieu de la tempête, pour entrer au port » de l'harmonie.
:» Combien, à chaque instant, vous allez être surpris des » nombreux préjugés qui pèsent encore sur le monde, » sur ces prétendus savants mêmes qui se donnent pour j> mission de diriger les sociétés. Que vous les verrez loin j> du juste et du vrai à la lumière qui vous dirigera dé- » sormais dans l'appréciation des actions humaines I
) Je ne sais si je dois m'arréter, ici, sur Timpression qui j vous est restée du voyage que vous avez fait à Paris, sur î la prétendue participation du socialisme aux tristes évè- ) nements de juin ; car vous ne doutez pas, je l'espère, I de la conduite des phalanstériens en cette circonstance. » Nous sommes loin (Tespérer rien de bon des commotions ) sociales.
ï Toutes les réformes politiques sont accessibles avec le
> suffrage universel ; et les réformes sociales ne peuvent î sopérer que pacifiquement. Mais tous ceux qui attendent 9 ces réformes dont le moment est venu, n'ont pas étudié » et ne raisonnent pas les difficultés d'application.
) Il peut se faire que des impatients égarés par la misè- >re et le besoin trouvent que nos représentants font peu
> pour eux ; il se peut également que l'idée sociale, comme
> toute idée nouvelle, traverse une phase de persécution
* avant le triomphe ; c'est pourquoi bien des hommes » qui n'ont rien à la place du cœur rendent les socialistes » responsables du mal que ceux-ci n'ont pas fait.
> Un congrès phalanstérien devait s'ouvrir à Paris le ^ 9 juillet, je m'y serais rendu ; mais ces derniers évé- » nements ont fait ajourner la réunion; si elle a lieu » prochainement, je vous écrirai aussitôt mon arrivée à » Paris.
»En attendant, communiquez aux personnes dignes
> de les entendre, vos pensées de rénovation sociale. » Osez de modération, car les phalanstériens que l'on ne
* distingue pas parmi les socialistes, ne sont pas en
> odeur de sainteté en ce moment.
» Tout à vous d'amitié.