‹ Documents pour une biographie complète de Jean-Baptiste-André GodinChapitre 21 sur 41 · D GODIN. D · texte numérisé non relu

D GODIN. D

Dans cette lettre, Godin ne dit mot de la persécution politique dont il vient d'être l'objet. Il la dédaigne. Avec

Texercice du droit de sufiFrage, le peuple, selon lui, peut obtenir toutes les réformes; et celles sociales, spécialement, ne peuvent s'opérer au sein des commotions politiques.

Mais les diverses écoles socialistes ne voyaient pas les choses ainsi, et d'un autre côté, la plupart des gens confondaient sous une même réprobation tous les partisans d'une réforme quelconque, les adeptes de TEcole sociétaire comme les autres.

Par le môme courrier, le 8 juillet 1848, J. B. A, Godin adressait à un journaliste du département de l'Aisne une lettre où nous lisons ;

<( Au train dont marche la réaction^ les phalanstériens » ne seront bientôt plus en sûreté dans notre région. »

Néanmoins, le congrès phalanstérien dont Godin avait parlé dans sa lettre à Moret, eut lieu vers la fin de cette même année 1848; nos documents ne nous en ont pas fourni la date précise.

Question sociale et solution phalanstérienne

A défaut d'autres renseignements sur le congrès Phalanstérien auquel Godin assista vers la fin de l'année 1848, nous allons reproduire les principaux passages d'une lettre envoyée — à la suite du dit Congrès — par le Conseil de Direction de l'Ecole sociétaire aux trois cents Phalanstériens les plus dévoués.

Nous retrouverons dans cette lettre cette distinction précise entre les questions politiques et les questions sociales, qui était un trait de l'Ecole. Voici le document :

« A l'heure où nous votas écrivons , vous avez reçu le no 10 du Bulletin phalamtérien ^ et selon l'avis inséré

dans la petite correspondance de La Démocratie pacifique, du 9 de ce mois, vous avez sans doute réuni les hommes dévoues de votre localité pour leur donner connaissance de la position actuelle de PEcole sociétaire et des vœux du congrès.

> Vous aurez remarqué que tout en accusant , dans le compte rendu des assemblées générales , une situation financière extrêmement pénible , le Bulletin s'est abstenu d'adresser aux phalanstériens un appel spécial et pressant. Cette abstention a été concertée entre les membres du Congrès et nous. Nos amis ont compris que de continuels signaux de détresse sont aussi affligeants pour ceux qui les adressent que pour ceux à qui ils sont adressés.

» Nos amis ont d'ailleurs pensé que le Congrès aurait pour effet d'inspirer à tous , au milieu des événements qui depuis six mois ont bouleversé le terrain de la discussion politique , une nouvelle énergie de propagande , une nouvelle ardeur de dévouement. Tous se sont chargés de rapporter dans leurs localités une émanation de la vive chaleur dont ils ont ressenti l'influence au foyer commun — bien convaincus que le spectacle de notre unité si forte et si compacte rallierait tous les esprits et rendrait à tous les cœurs cette foi dans l'avenir qu'a pu ébranler chez quelques-uns le spectacle toujours navrant d'une société qui se décompose.

» Ils se tromperaient ceux de nos amis qui attacheraient une importance trop exclusive aux événements politiques qui préoccupent seuls aujourd'hui les esprits superficiels. Sans doute , ces événements méritent notre attention et notre sollicitude ; sans doute, nous devons nous en occuper sans relâche, les apprécier, les caractériser, les critiquer; ce ne serait pas en négligeant les choses auxquelles le public s'intéresse que nous ob-

tiendrions Tattention du public. Mais la question d'avenir , la question pivotale est ailleurs que là et nul de nous ne peut Tignorer ou en douter.

> La question est aujourd'hui entre le travail et le capital.

» Permis aux politiques purs de croire que le salut de la société dépend uniquement du succès des républicains , des impérialistes ou des légitimistes. Pour nous, tout en considérant que le progrès est fortement intéressé au maintien de la République, nous voyons clairement que , quoi qu'il advienne , le débat politique et social se circonscrira de plus en plus dans les trois opinions , dans les trois partis que voici : — Le parti qui nie le droit au travail et veut conserver au capital tous les privilèges oppressifs qu'il exerce de fait aujourd'hui; — Le parti qui , niant le capital , veut le renverser par voie violente ou législative; — Et le parti qui ne voyant dans le capital et dans le travail qu'un seul et même principe , propose de constituer le droit au travail et de transformer la propriété par l'association.

> Ce troisième parti c'est le nôtre. C'est à celui-là qu'appartient l'avenir, car celui-là seul saura établir l'ordre sans rien prendre à la liberté.

» Mais semblable à toutes les vérités qui apparaissent dans le monde , la vérité que nous représentons , cette vérité affirmative ne passionne à l'origine aucun des partis négatifs. — Les champions du statu quo nous reprochent de détruire la propriété parce que nous lui enlevons toute force oppressive ; et d'un autre côté , les adversaires du capital nous accusent de vouloir perpétuer l'exploitation du travailleur par le capitaliste. — Aveuglement des deux parts !

> Et cependant, la société ne sera sauvée que dans la mesure de la lumière que nous pourrons faire péné-

trer dans le sein de ces deux partis par nos paroles , par nos écrits et par nos actes.

> Mais pour que nos paroles soient écoutées , pour que nos écrits se propagent , pour que nos actes portent coup , il faut des sacrifices , des sacrifices de tout genre.

> Or, malgré la gêne qui étreint tous les citoyens, le congrès phalanstérien a pensé que TEcole, par le nombre de ses nouvelles conquêtes , était en état de faire face à ces sacrifices.

» L'Ecole s'étend, ses rangs s'élargissent, et si, sur tous les points , nos amis savaient concentrer les éléments acquis à la cause , s'ils savaient remplacer par le nombre ce que la difficulté des temps a fait perdre à la quotité des cotisations mensuelles de la rente, notre caisse ne serait pas dans la situation déplorable où elle est réduite , et qu'il faut bien cependant que nous vous exposions , afin que vous preniez , en connaissance de cause , une décision qui dictera ensuite la nôtre. >

Suit l'exposé de la situation financière. Puis la lettre reprend :

«Mon Dieu ! nous savons bien le moyen de diminuer notre gêne et d'augmenter le nombre de nos abonnés et partant le chiff*re de nos recettes. — Au lieu d'écrire des articles raisonnes et d'émettre des opinions impartiales, nous n'aurions qu'à faire appel à la passion aveugle , à la haine , nous n'aurions qu'à flatter les préjugés d'une classe contre l'autre: nous n'aurions qu'à nous faire intenter des procès poui* délits de presse...

» A cet égard , notre passé vous répond de notre avenir. Mieux vaut cent fois que La Démocratie pacifique disparaisse et que nos ennemis entonnent sur nous l'hymne funèbre , que de fausser le caractère pacifique,

conciliateur , organisateur de notre œuvre et de manquer à notre conscience , à la vôtre, en môme temps qu'à toutes nos traditions.

» Eh bien , cette disparition de La Bènnocratie pacifique ^ elle est imminente. La Démocratie 2^o,cifique cessera le 20 janvier , si nos amis ne trouvent pas dans leur dévouement l'élan nécessaire pour sauver la situation. — Oui , au milieu des organes du socialisme vague et confus, qui se sont créés et qui se créent de toutes parts , l'organe dont la mission était de guider, d'éclairer tous les groupes socialistes, de les modifier, de les initier aux idées complètes de rénovation sociale, l'organe qui, dans la claire prévoyance des événements qui s'accomplissent sous nos yeux, prenait il y a cinq ans, le titre si ^l'écieux aujourd'hui de Démocratie pacifique, cet organe disparaîtra avant un mois, si par un accord unanime nos amis ne lui conservent la vie que la crise actuelle menace de lui enlever.

> Mais ce n'est pas seulement l'existence de La Démocratie pacifique qui est menacée; c'est l'existence même du centre de l'Ecole. >

Suivent de nouveaux chiffres, après quoi la lettre reprend :

€ C'est au prix d'une souscription exceptionnelle que nous éviterons une liquidation de la société du 10 juin 1843 (celle du journal « La Démocratie pacifique), c'est à ce prix que nous aurons un peu de sécurité pour quelques mois, et que plusieurs d'entre nous pourront se mettre en route et visiter les principaux centres de propagation phalanstérienne, comme on nous le demande de toutes parts.

» Oui, nous le savons, il faut visiter les centres; oui-, c'est convenu, il faut multiplier les voyages et les missions; oui, il faut rétablir entre nos amis des rapports

réguliers et suivis; oui, il faut reconstituer la Rente; il faut organiser la perception des cotisations par semaine et par décuries, avec un receveur général dans chaque localité et un collecteur par décurie. Aussi ne demandons-nous pas mieux que de vous envoyer un missionnaire pour créer cette organisation partout où vous aurez besoin que l'impulsion vienne de nous...,/ Mais que peut-on quand on manque des moyens d'existence les plus indispensables? Peut-il se mettre en route; peut-il même déposer aux Messageries les arrhes du voyage, le rédacteur à qui l'on donne à la fois 5 francs,

3 francs, moins encore pour sa subsistance du jour?

Oui, 5 francs, 3 francs, quand ils sont dans la caisse encore!... Oui, c'est là que nous en sommes! Vous voyez bien qu'il faut que vous le sachiez!

> Ami , en présence de cette situation , nous avons cru devoir renoncer à la voie ordinaire, à la voie du Bulletin. Nous vous adressons cette lettre, à vous et aux 300 plus fermes appuis, aux 300 plus constants soutiens de l'Ecole. Réfléchissez et agissez! Nous tiendrons campagne jusqu'à la dernière heure et nous ne voulons accepter V Arrêt de la Démocratie pacifique que si vous le formulez vous-mêmes.

» Réunissez donc extraordinairement tous ceux qui vous entourent. Obtenez d'eux un sacrifice nouveau, exceptionnel; puis adressez-nous promptement la liste de souscription de secours extrême, et joignez-y le montant ou la meilleure part du montant; car ce sont des espèces qu'il nous faut, et sans retard, si vous ne voulez pas que nous amenions notre drapeau devant le monde.

» Et enfin, quoi qu'il arrive, quoique vous décidiez, écrivez-nous salis retard. Il faut qu'avant le 15 janvier nous ayons pris un parti définitif.

> Vos dévoués frères en Unité.

€ Les Membres du Conseil de Direction présents à Paris. >

Cette lettre porte 14 signatures parmi lesquelles celles de Victor Considérant, Cantagrçl, H. Doherty, Madame Clarisse Vigoureux, etc., etc.

Datée du 30 décembre 1848, cette lettre fut envoyée aux destinataires dans le cours de la première quinzaine de janvier 1849; nous verrons plus loin quelle réponse y fit Godin.

Nous savons qu'il n'avait pas besoin d'une telle letti*e pour agir. Car, depuis son entrée en relations avec l'Ecole sociétaire en 1843, ses envois de fonds, d'une part, et ses efforts de propagandiste, de l'autre, avaient été pour ainsi dire incessants.

Sa correspondance est des plus instructives à cet égard; par centaines de francs, dès qu'il le peut et à mesure que ses ressources se constituent, il contribue à la propagande des idées qui lui paraissent receler les moyens pratiques du bonheur de l'humanité; et sans se lasser il continue ses subsides qu'il couronnera, dix ans plus tard , par le versement de cent mille francs dans la tentative d'organisation d'une société phalanstérienne au Texas.

A peine de retour du Congrès phalanstérien (tenu à Paris en 1848) et pour activer la réalisation des vœux qui y avaient été formulés, Godin avait écrit à diverses personnes, entre autres à son ami M. Lh., lequel lui répondit le 5 décembre 1848 par la lettre suivante :

< Monsieur et ami,

> Il me sera, je crois, presque impossible de placer cette année un seul almanach phalanstérien. Je ferai cependant mes efforts pour cela; mais j'espère peu,

parce que depuis que je suis retiré des affaires je vois bien peu de monde et je vis v(^ritablement comme un ermite. Cette position augmente le penchant que j'avais déjà à la misanthropie. Cependant on enseigne qu'il faut se retirer du monde pour devenir meilleur; je pense, au contraire, que Ton n'en devient que plus mauvais...

> Quant à l'idée déformer un groupe, d'y réaliser une cotisation si minime qu'elle soit, je ne le crois pas facile et je ne peux le proposer à personne ici, d'autant plus que nos adhérents sont presque tous à peine audessus de l'indigence...

> Pour le moment je répands nos idées le plus prudemment que je le puis; la haine que l'on nous porte, pour être moins démonstrative qu'il y a quelque temps, n'en est guère diminuée pour cela; et je crois que nous attendrons encore longtemps une bonne réconciliation; l'erreur est une hydre à plusieurs têtes renaissantes, il faut bien du courage et du temps pour la vaincre.

> On met en vente des almanachs napoléoniens , on devrait en offrir de phalanstériens au même prix. On pourrait alors en répandre beaucoup chez les ouvriers et ce serait suffisant. J'en ai déjà écrit à l'Ecole, pourquoi ne le fait-on pas? Pourtant c'est urgent... >

A peu près en même temps qu'il écrivait à M. Lh., Godin avait envoyé à un autre correspondant une lettre exposant à la fois la question sociale et la solution phalanstérienne. Cette lettre est pour nous un témoignage de plus des efforts de notre héros en faveur de l'émancipation du travail et des travailleurs. La voici :

< Guise, 3 Décembre 1848.

î> Cher Monsieur B.,

> Pour répondre d'une manière satisfaisante aux diffé- » rentes questions que renferme la lettre que vous me

> faites le plaisir de m'écrire sur le socialisme, je serais

> obligé do faire un volume considérable ; il n'a pu cn-

> trer dans votre pensdc de me demander chose pareille;

> ^ussi n'aborderai-je que d'une manière superficielle

> les différentes questions que vous me posez, vous en-

> gageant pour plus amples renseignements à lire » quelques ouvrages des disciples de Fourier dont je » vous envoie ci-joint la liste.

> Je ne suis point aile à Paris pour apprendre, comme

> vous le pensez, à connaître le but et les doctrines du

> socialisme; car nous autres Phalanstériens , nous ne

> connaissons que la science sociale , science d'après la- » quelle l'humanité pourrait, dès aujourd'hui, s'organi-

> ser en sociétés où régneraient la vérité, la justice, la

> liberté individuelle et collective, l'égalité réelle des

> droits, la fraternité, enfin le bonheur.

> C'est précisément parce qu'on me savait en posses- » sion des principes d'une telle science à l'existence de

> laquelle beaucoup d'hommes ne veulent pas croire

> encore, science qui a été pour moi l'objet des études et » des méditations de six années de ma vie , qu'on m'a » convié à faire partie du Congrès phalanstérien. Le

> but du congrès était de permettre aux partisans de la

> science sociale de se concerter sur les moyens d'arriver » le plus promptement à la mise en pratique de leur

> théorie et ainsi à la transformation pacifique du

> monde.

> J'aborde maintenant vos différentes questions sur le

> socialisme :

> Depuis l'origine des sociétés, les hommes ont tra-

> vaille, dans le cercle étroit du lien familial, à pourvoir

> aux besoins de leur existence. Chaque famille, chaque

> individu en particulier a toujours eu pour tâche de » veiller à se créer sa part de bien-être ici-bas.

> Afin de prévenir les conflits qu'une quantité aussi

> considérable d^ntércts divers et très souvent opposés » engendrent naturellement, les hommes ont été obli-

> gés de se donner des lois , de créer des pouvoirs ayant

> autorité pour veiller à la conservation de Tordre;

> c'est ce qui constitue l'organisation politique des na-

> tiens.

> Quand les lois et les pouvoirs ne sont plus en har- » monie avec les besoins d'un peuple, celui-ci procède au

> renversement des pouvoirs, change la forme de son

> gouvernement et se donne de nouvelles lois; c'est ce » qu'on appelle les réformes politiques.

» Mais de tout temps, et surtout en ce siècle, l'huma-

> nité a eu des penseurs qui ont remarqué que les révo- » lutions politiques améliorent bien faiblement le sort

> des peuples, eu égard aux perturbations qu'elles en-

> gendrent; et ils ont démontré que les changements de

> pouvoirs n'ont point empêché jusqu'ici l'hostilité des

> intérêts; que les meilleures lois ont été insuffisantes

> à toujours protéger le faible contre le fort, et que

> sous toutes les formes politiques la misère a été le lot

> d'un grand nombre.

> Persuadés qu'il serait possible de mieux utiliser les » forces vives de l'humanité, de créer, parle concert

> de tous les efforts, plus de richesses et d'améliorer le

> sort de tous, les Fouriéristes ont conclu qu'il fallait » moins s'occuper de la forme des gouvernements que

> de la coordination des intérêts entre les hommes ; que

> le plus pressant était de chercher à mettre l'accord et

> la solidarité à la place de l'antagonisme et de la lutte

> qui existent dans toutes les relations sociales, dans le

> commerce et l'industrie et entre les classes riches et

> pauvres.

> D'où les mots de Réformes sociales et la qualification

> de Socialistes donnée aux hommes qui envisagent de » cette façon le problème de l'avenir des sociétés. Mais

> tous les socialistes ne conçoivent pas une même solu-

> tion du problème social. Ainsi, il en est parmi eux un

> certain nombre qui, affligés des misères humaines et » des abus engendrés par le droit actuel de propriété

> individuelle, — droit qui, souvent, laisse dans le

> dénuement Fhomme qui apporte à la société le plus

> grand concours d'activité productive, — ont conclu » qu'à la société seule appartient le droit de disposer de

> la terre et des instruments de travail pour le plus

> grand bien de tous et, pour arriver à ce but, ils ne » reconnaissent d'autre voie que la communauté des

> biens; en un mot le Communisme.

> Mais le communisme pas plus que la politique de

> nos gouvernements , n'est basé sur des règles vrai-

> ment scientifiques et pouvant en conséquence assurer » l'accord entre les hommes. Au contraire, dès qu'il » s'agirait de passer à la réalisation de leurs théories ,

> les communistes auraient autant de plans à proposer

> qu'il y aurait d'hommes à entendre. Je ne vous dirai

> pas combien ce régime me paraît éloigné de la des-

> tinée humaine, je ne puis le faire dans cette lettre.

> Qu'il me suffise de préciser que le système phalansté-

> rien n'a rien de commun avec le communisme.

> Les Phalanstériens ou disciples de Fourier sont en

> possession de principes invariables qui ne laissent » prise à aucune divergence entre eux, quant à l'orgar

> nisation future des sociétés.

» Leur maître, Charles Fourier, a formulé, en 1808,

> les premières données de la science sociale ; il compléta

> son œuvre en 1822 dans un grand traité intitulé :

> U Unité universelle.

> Les socialistes phalanstériens , sont les hommes qui

» ayant étudié la théorie de Fourier se dévouent à la

> réalisation de cette théorie. Leur nom leur vient de

> ce que pour traduire en fait la théorie de Fourier il » faut élever un Phalanstère. Ainsi s'appelle Tédifice et » les constructions annexes destines à loger la popula-

> tion d'environ 2000 âmes qui composerait ce village

> nouveau. Le domaine de chaque phalanstère ne devrait » pas avoir moins d'une lieue carrée.

> Tous les membres de cette nouvelle commune se-

> raient associés et chacun d'eux recevrait dans les pro-

> duits du travail une part proportionnée : P au capital

> mis par lui dans l'entreprise; 2^ au travail qu'il aurait

> accompli; S"" au talent par lui déployé.

» Vous comprendrez de suite que dans cette association

> toutes les valeurs : la terre, les instruments de travail, » etc., sont convertis en actions, lesquelles ont un droit » de participation déterminé par l'association, propor-

> tionnellement à l'utilité reconnue du capital; mais

> aussi que le propriétaire du capital, quoique pouvant

> disposer de ses actions, ne peut plus, en aucun temps, » refuser au travail le droit de s'exercer.

» Le domaine d'une telle association est donc géré en

> vue de la plus grande production possible, sous le » rapport agricole et industriel.

» L'économie dans les moyens et frais do production

> serait immense et, pour peu que vous y pensiez, vous

> remarquerez que les institutions les plus démocrati- » ques seraient immédiatement réalisées dans une telle

> commune. Car les membres étant solidaires entre eux, » tous seraient intéressés à ce que chacun exerçât des » fonctions proportionnelles à ses aptitudes et à sa

> capacité; à ce que tout enfant reçût une éducation qui

> le rendît promptement digne et capable, puisque

> l'Enfance est l'espoir de l'association.

» Dans un tel ordre de choses, l'inidrêt individuel est a étroitement lié à l'intérêt général. Que l'homme tra- » vaille pour augmenter les avantîiges de sa position

> personnelle ou qu'il se dévoue à la chose publique, il

> arrive toujours au môme but : être utile à l'association. » La misère n'est plus possible dans un tel milieu ,

» car l'homme peut faire rendre à la terre plus qu'il ne » consomme; une telle organisation assurerait donc la

> prospérité générale.

> Il suffirait pour entrer dans la voie des réformes

> proposées par les socialistes phalanstériens , de fonder

> une commune sur les bases de l'association volontaire

> du travail, du capital et du talent. Nous croyons fermo-

> ment que les résultats seraient si beaux et si grands

> que tous les hommes (riches et pauvres) seraient en-

> traînés à se constituer en association semblable sur » tous les points du globe.

> Le mot impossible est celui que je vois sur les lèvres

> de tout lecteur d'un exposé aussi sommaire; mais » remarquez que les limites d'une lettre ne me permet-

> tentpas de vous présenter sous toutes ses faces un

> problème aussi complexe que celui de l'association

> générale. C'est pourquoi je joins à cette lettre une

> liste de petits ouvrages phalanstériens dans lesquels

> vous trouverez plus de développements. Malgré cela, » je serais content de savoir quel aura été votre senti-

> ment à la lecture de ma lettre.

> Recevez mes cordiales salutations.

» GODIN

Que répondit M. B.? Nous ne le savons pas. Et nous n'avons trouvé aucune autre lettre de Godin à son adresse.

En ce môme mois de décembre 1848, le 26, Godin

écrivant à l'Ecole sociétaire et traitant de la propagande par les brochures, disait :

€ Les brochures sont utiles dans certaines limites, » mais elles ne peuvent atteindre un but immédiat...

» L'ignorance des masses est encore trop profonde » pour que la vérité écrite triomphe facilement du

> charlatanisme et de Terreur...

> Le sol est aride, il faut choisir la place pour semer

> et n'être pas trop pressé de recueillir... »

Redoublement d'efforts en faveur de l'idée phalans-

térienne. Janvier à Juin 1849.

Ce fut seulement le 10 janvier 1849, que Godin reçut

le pressant appel de l'Ecole sociétaire, daté 30 décembre

1848, rédigé à la suite du Congrès phalanstérien et dont

nous avons reproduit les principaux passages.

Voici sa réponse :

Guise, 10 janvier 1849.

€ Messieurs et Amis,

€ Je suis vivement peiné des difficultés qui vous as-

» siègent et du délaissement dans lequel vous vous

> trouvez après avoir élevé si haut l'idée sociale devant » le monde. Où le dévouement sera-t-il donc possible si

> les phalanstériens en sont incapables ! Je me demande 5> ce que je dois faire ? Trois cents phalanstériens versant » chacun cent francs mettraient en votre caisse trente ?► mille francs, cela vous permettrait de presser par tous

> les moyens l'organisation des ressources de l'Ecole ?

» Est-ce la stricte mesure de ce que je puis ? non, » je ne conçois pour limites au dévouement que doivent

> inspirer les convictions phalanstériennes, que l'épuise-

> ment absolu des ressources et je suis encore loin de » là. »

Quel profond dévouement vibre sous ces termes à la ^is si sobres et sî forts ! En sus de la souscription exceptionnelle qu'il jugeait ainsi nécessaire, Godin passant aux cotisations régulières pour Tentretien de la vie de l'Ecole, celles qui étaient servies sous le nom de rente, ajoute :

< La rente est en ce moment soumise à la loi invinci-

> ble des transformations, je crois qu'il ne sera guère » possible de lui donner une nouvelle vie qu'après la » proposition de réalisation que notre ami Considérant » doit faire à l'Assemblée nationale constituante.

» Le Phalanstère est trop éloigné du domaine politi- » que pour pouvoir attendre aucun secours des person- » nés qui n'ont pas abordé sérieusement l'étude de la » théorie de Fourier, Il faut des convictions, les livres

> seuls peuvent les former, vous savez combien cela est » long; mais quand l'idée phalanstérienne sera posée

> officiellement devant le monde, il se peut que la tâche » de vos amis devienne plus facile.

< D'ici là, tenez-nous au courant de votre situation. » Ne craignez pas de m'écrire en cas d'urgence.

> Les cotisations que je pourrai obtenir seront faibles, » c'est l'obole du pauvre.

» Je vous remets ci-inclus deux cents francs en billets

> de banque, etc. »

De cette lettre de Godin , nous devons retenir le passage touchant la proposition que Victor Considérant, membre de l'Assemblée Constituante, devait faire à la dite Assemblée en vue de réaliser un phalanstère.

Le 20 du même mois (janvier) Godin touche à nouveau cette question près d'un ami de l'idée phalanstérienne.

€ Peut-être ne savez-vous pas », lui écrit-il, < que nons

> avons l'espoir d'entrer prochainement en réalisation.

« Il est plus que jamais nécessaire de nous rallier et » de soutenir la propagande, qui finira, nous Fespérons,

> par nous faire obtenir bientôt un concours de TEtat » pour Fexpérimentation du premier phalanstère. »

Ce concours ne fut pas obtenu, cela va sans dire.

Cependant l'idée du phalanstère occupait en France un certain nombre d'esprits. Par la correspondance de Godin, nous voyons qu'on lui écrivait pour obtenir des renseignements sur une colonie dite Union agricole â^Afriquej plaine du Sig, province d'Oran. Le terrain avait été concédé à l'initiateur, M. le capit-aine H. Gautier, par ordonnance du 8 novembre 1846, c'es1>-à-dire environ deux ans avant l'époque qui nous occupe.

J. B. A. Godin écrivait en conséquence le 24 janvier 1849, aux gérants de la Démocratie pacifique :

#c Messieurs et Amis,

€ On me demande des renseignements sur la colonie

> du Sig. Admet-elle des colons ?

» Envoyez-moi les statuts si vous pouvez. »

Et ne perdant pas de vue les embarras de l'Ecole, il termine ainsi sa lettre :

€ Un mot aussi sur votre situation financière. »

On lui répond de Paris :

€ Nous n'avons pas de statuts de la colonie du Sig ; mais nous savons qu'elle n'admet pas encore de colons. » (1).

Quant à la situation financière, la lettre dit :

(1). — jysLUsVSistorique de l* École sociétaire, par A. Alhaîza, 1804, (page 49), on lit : a M# le capitaine Gautier commença la grande entreprise agricole du Sig, sur les bases de la coopération sociétaire, mais dut la continuer dans les conditions ordinaires des autres exploitations de ce genre, forme sous laquelle l'Union du Sig a marché et marche encore »•

€ Le dernier appel a été entendu par nos amis et notre déficit a été comblé. Il s'agit maintenant de consolider et régulariser la rente afin que notre marche ne rencontre plus d'obstacles... >

C'était là le difficile. Par l'éloquent exposé des besoins urgents on déterminait des envois de fonds, mais ces pressants appels ne pouvaient se répéter tous les jours; et, d'un autre côté, ces appels mêmes par les dons qu'ils provoquaient épuisaient pour un temps les ressources disponibles de plus d'un donateur.

Exemple : M. Lh... ami de Godin, cité par nous à plusieurs i^eprises, écrit à notre héros, au reçu de l'appel de l'Ecole, en date du 30 décembre 1848 :

< J'ai reçu hier (9 janvier), une circulaire de la Démocratie pacifique qui se trouve encore en péril ; en conséquence, je vous autorise à verser de suite les 60 fr. démon année !.". >

De son année ! c'était parfait pour l'Ecole sociétaire, si M. Lh., après avoir ainsi aidé à combler le déficit, pouvait en outre renouveler, comme si de rien n'était, son versement annuel, afin de couvrir les frais de propagande que chaque jour entraînait. Mais, nous l'avons vu plus haut, les oboles versées à l'Ecole étaient surtout fournies par des gens nécessiteux eux-mêmes ; aussi la situation était-elle très difficile pour tous. Godin s'en préoccupait vivement et cherchait comment organiser un mode de ressources permanentes en faveur de la propagande phalanstérienne.

Deux choses le mirent sur la voie :

L'École phalanstérienne envoyait périodiquement aux amis de la cause, un Bidletin touchant les affaires personnelles de l'Ecole.

Or, P Deux adeptes de l'idée, en France, avaient déjà utilisé ce Bulletin pour recoînmander à leurs condisci-

pies certaines choses pouvant être avantageuses à la fois à eux-mêmes et aux lecteurs ;

2*^ Au congrès phalanstérien, on avait émis le vjeu qu'une liste nominative des phalanstériens avec Tindication de leurs professions et adresses accompagnât désormais chaque Bulletin de TEcole, afin de faciliter les relations entre condisciples. Bien entendu ne devaient figurer sur la liste que les membres à qui cette publicité conviendrait.

Ces deux traits amenèrent Godin à concevoir une combinaison de nature à servir tout à la fois, dans le champ phalanstérien, les producteurs, les consommateurs et l'Ecole elle-même, en ouvrant à celle-ci une source constante de revenus. Il suffisait pour cela de faire bénéficier les lecteurs du Bulletin ^ acheteurs de produits fabriqués par leurs condisciples, d'une partie de la prime levée par le commerce sur Pindustrie en général, et de verser à la caisse de PEcole le restant de la prime.

Il écrivit donc, le 10 février 1849, aux chefs de FEcole sociétaire,

€ Messieurs et amis,

€ Le congrès phalanstérien a émis le vœu qu'une liste

> nominative et professionnelle des phalanstériens, à » qui la mesure conviendrait, fût envoyée avec le buUe- » tin, afin de faciliter les relations entre condisciples.

> Malheureusement Tespèce de persécution que subis- » sent, depuis quelques mois, les phalanstériens, sera

> cause que de longtemps cette liste manquera d'adhé-

> rents. Néanmoins, reconnaissant combien cette mesure » pourrait être féconde en heureux résultats, si elle pou-

> vait donner naissance à des relations commerciales et

> industrielles véridiques, avec primes au profit de notre

> cause, je désire, à Timitation de nos amis, MM**, profi-

» ter d^un des prochains Bulletins pour l'insertion de la

> proposition dont je vous indique ci-dessous les bases. » J'y ajouterais des dessins et détails explicatifs et un

> tarif des produits de ma fabrication.

» Ces produits consistent en poêles de cuisine en » fonte de fer. J'ai la conviction d'avoir porté cette » industrie à un degré de perfection dont elle était » éloignée, et d'offrir aux phalanstériens des meubles » solides et commodes avec les avantages suivants :

» Le commerce prélève 10 à 20 Vo sur mes produits; » je ferai profiter de cette remise toutes les demandes

> qui me seront faites par les phalanstériens, moins 10 » Vo que je vous verserai en faveur de la rente.

> Pour en constater le versement, je remettrai aux

> phalanstériens en leur donnant avis d'expédition un » reçu de rente extrait du registre à souche que vous

> m'avez envoyé. Faites que tous nos amis se pénè- » trent bien de ce genre d'opération qui pourrait devenir » très fructueux pour l'École.

> Exemple : Supposons que le bulletin propagé par

> nos amis fasse connaître mes produits à cinq mille

> xîonsommateurs ; c'est ne pas élever de grandes pré-

> tentions que de penser que cola puisse entraîner la

> vente de cent de mes fourneaux chaque année. Or,

> à 100 francs la pièce en moyenne, cela ferait une

> vente de dix mille francs, en dehors de la vente » ordinaire et mille francs seraient versés à votre » caisse, ainsi tout le monde y trouverait avantage.

» Veuillez agréer mes fraternelles salutations. » Nous n'avons rien trouvé qui nous fixât sur la suite

donnée à cette proposition.

Du reste les événements se précipitèrent ainsi que le

sait le lecteur.

Fin de T Assemblée Constituante. — Ouverture de l'Assemblée Législative. — Troubles sociaux,

Juin 1849.

Ee février 1849, F Assemblée constituante achevait son mandat par la discussion de la loi électorale. Cette loi fut votée le 16 mars. La Constituante siégea pour la dernière fois le 26 mai 1849, et deux jours après, le 28, l'Assemblée législative entra en session.

La période électorale avait une durée de 45 jours. Dès le mois d'avril 1849, nous voyons — par la correspondance de Godin — des électeurs se préoccuper de choisir leurs représentants à l'Assemblée législative et demander à Godin ses conseils. Mais lui-même alors, parmi les candidats qui s'offraient dans le département de l'Aisne, ne trouvait pas d'hommes qui lui convinssent parfaitement. En effet, dans une lettre écrite par lui le 1 1 mai 1849, à deux de ses amis politiques, nous lisons :

€ Les candidats pour lesquels je me propose de voter

> n'ont pas tous des chances certaines, mais les candi- » dats démocratiques maïiquant dans notre département^ » je préfère donner mon vote à des hommes honorables » et dévoués au progrès que d'en doter les caméléons

> politiques. >

La période électorale fut marquée par le déchaînement des passions politiques. Les phalanstériens comme les autres socialistes furent attaqués avec la dernière violence. On les qualifia de bandits et de partageuœ. Cette dernière épithète fut jetée à Godin lui-même par un homme qui eût gagné beaucoup à ce que Godin l'appelât au partage ; aussi notre héros mit-il les rieurs de son côté en répondant qu'il n'était pas du tout disposé à partager avec son interlocuteur.

Malgré les difficultés de la lutte, quelques phalanstériens arrivèrent à PAssemblée législative. Citons entre autres Victor Considérant qui fut envoyé par le département de la Seine ; Cantagrel, par celui de Loir-et-Cher, etc., etc.

La République française était alors présidée, tous les lecteurs le savent, par le prince Louis-Napoléon. Dans Tombre, se préparait le coup d'Etat du 2 Décembre 1851. Partout l'esprit réactionnaire prenait vigueur se sentant appuyé par le chef du pouvoir. (Qu'on nous pardonne de rappeler ici des faits historiques bien connus de tous, mais dont le rapprochement est commandé pour la suite de notre travail.)

En juin 1849, eut lieu l'expédition qui mit aux prises la République française et la République romaine. La conscience publique se souleva d'indignation. Une demande de mise en accusation du président et des ministres fut déposée devant l'Assemblée législative. Cette demande fut discutée et repoussée le 12 juin 1849. < Le soir môme > (dit l'historien Ernest Hamel, dans son livre : Histoire de la seconde République^ V^g^"^ 342), < les principaux représentants de la Montagne décidèrent qu'une manifestation solennelle, à laquelle on s'efforcerait de conserver un caractère tout pacifique, aurait lieu pour protester contre l'attaque de Rome et la violation de la Constitution : < La liberté et Tordre, c'est la Constitution, c'est la République », disaient-ils dans une proclamation au peuple français.

€ Le lendemain, 13 juin, vers onze heures du matin, quelques milliers d'hommes, ouvriers, gardes nationaux et bourgeois, sans armes, se dirigèrent vers la place de la Madeleine, au cri de : * Vice la Constitution ! >

< La colonne avait à peine dépassé la rue de la Paix, qu'elle fut coupée en deux par les troupes que le gêné-

rai Changarnier avait massées sur la place Vendôme et auxquelles il avait généreusement recommandé de ne faire aucun quartier, si le combat venait à s'engager. Le combat ne s'engagea pas, les manifestants n'avaient point d'armes. Cinq ou six coups de fusil, partis des rangs de la troupe, avaient retenti sans causer le moindre mal. Le colonel de Goyon, à la tête d'un régiment de dragons, balaya le boulevard du côté de la Madeleine ; de l'autre un bataillon de gendarmerie mobile renforcé d'un bataillon de chasseurs de Vincennes chargea la foule au pas gymnastique, en remontant vers le boulevard des Italiens. Nombre de citoyens furent blessés, foulés aux pieds des chevaux, atteints de coups de sabre ou de baïonnette ; pas un soldat ne reçut une égratignure.

» La manifestation fut ainsi dispersée sans la moindre peine. Ceux qui y avaient pris part se séparèrent sans oppovser la moindre résistance. Quelques-uns seulement poussèrent, en fuyant, le cri : Aux armes ! qui demeura sans écho ; une vaine tentative de barricade eut lieu au quartier Saint-Martin et ce fut tout...

» En apprenant l'avortement de la manifestation, M. Ledru-RoUin cédant à un mouvement chevaleresque se rendit au Conservatoire des Arts et Métiers, accompagné de plusieurs de ses collègues (entre autres Victor Considérant), et d'un certain nombre d'artilleurs de la garde nationale à la tête desquels était le brave colonel Guinard. Il y était à peine que la garde nationale et la troupe de ligne cernèrent le Conservatoire et s'en emparèrent sans coup férir...

» Comme on devait s'y attendre, le gouvernement s'empressa de transformer cette inoffensive manifestation du 13 juin en une insurrection formidable. L'assemblée ne devait pas tenir séance ce jour-là, il n'y avait

qu'une réunion dans les Bureaux. Ses membres furent convoqués d'urgence pour deux heures et demie. A peine était-elle réunie que le ministre de l'intérieur, M. Dufaure, lui proposa de déclarer Paris en état de siège. C'était la seconde fois depuis la Révolution de février, et il y avait à peine six mois que la malheureuse ville en était débarrassée. Appuyée par le général Cavaignac, et vainement combattue par MM. Pierre Leroux et Bancel, la proposition de remettre Paris en état de siège fut décrétée séance tenante, sur la proposition de M. Gustave de Beaumont. Le ministère promit, du reste, par une sorte de dérision, de ne faire usage de l'état de siège que pour affermir la République.

» Or, l'état de siège était à peine voté, que six journaux républicains, la Réforme^ la Démocratie pacifique^ le PeuplCy la Révolution démocratique et sociale^ la Trihune des peuples et la Vraie République se trouvaient supprimés par décret.

> Mais la réaction ne jugea pas suffisant de supprimer les journaux démocratiques, il lui parut bon d'en briser les presses, afin sans doute de les mettre hors d'état de fonctionner de longtemps. Deux officiers de la garde nationale, se ruèrent à la tête d'une bande de furieux, contre les imprimeries de MM. Proust et Boulé, chez lesquels d'ailleurs, s'imprimaient des journaux de toutes les opinions. Ceux qui avaient conçu l'idée de dévaster ces établissements le savaient bien ; mais la rage de certains modérés ne connaît pas de bornes. Tout fut mis à sac et à pillage par d'étranges amis de l'ordre. On menaça même de fusiller les ouvriers qui tenteraient d'arracher les caractères d'imprimerie à la destruction...

> Le Président de la République, avec une bonne foi au moins douteuse, s'empressa d'adresser à la France

entière une proclamation où il semblait que la cause de la famille, de la propriété, de la civilisation, eut été menacée par la manifestation du 13 juin....

» Plusieurs villes protestèrent contre la félonie du gouvernement. Plus de vingt départements furent mis en état de siège...

> Quarante représentants du pays furent décrétés d'accusation parmi lesquels les phalanstériens Considérant, Cantagrel, etc..

> D'un bout à l'autre de la France les arrestations furent prodiguées. Une véritable terreur s'abattit sur le pays... »

Nous verrons, dans notre prochain chapitre quelle fut, en face de la persécution, l'attitude des phalanstériens, spécialement celle de Godin, et les nouveaux efforts auxquels il se livra durant l'année 1849.

Attitude de rEcole sociétaire en iace de la persécution. — Nouveaux efforts de Godin. — Nouvelles lettres sur la question sociale et la solution phalanstérienne. — 1849.

Godin fut vivement affecté des événements politiques de juin 1849 rappelés dans notre dernier chapitre , et de la marche accentuée de l'esprit réactionnaire. Des journaux qui, jusque-là, s'étaient montrés sympathiques à l'idée fouriériste commencèrent à se livrer à des appréciations ambiguës de nature à discréditer l'Ecole sociétaire; et Godin ému de tristesse écrivit à l'un d'eux , le 20 juin , protestant contre l'appréciation faite dans le journal de la conduite des députés phalanstériens décrétés d'accusation , entre autres Victor Considérant ; et s'efforçant de démontrer combien il était pénible au

moment de la persécution de se voir jeter la pierre par ceux que Ton croyait ses amis.

Un document, dressé à Paris le 21 juin 1849 par les membres restants du Conseil de direction de FEcole sociétaire , va nous montrer Fétat des choses de ce côté. Voici ce document :

< Amis,

» Depuis le 13 juin, les relations quotidiennes que La Démocratie pacifique établissait entre nous ont été rompues. Vous attendez , sans doute , quelques paroles sur la situation présente et sur l'avenir de cette Ecole phalanstérienne à laquelle vous êtes liés par tant .d'efforts et de sacrifices.

> Ces efforts ne resteront pas stériles. L'œuvre à laquelle est attaché le salut de l'humanité ne saurait périr. Persévérance, Courage, tels sont les premiers mots que nous vous adressons au sortir d'une crise qui, en nous éprouvant, nous a fortifiés, loin de nous abattre.

» Le matériel de notre imprimerie a été saccagé ; La Démocratie pacifique est frappée d'une suspension dont rien ne fait prévoir le terme.

> Victor Considérant est décrété d'accusation ; (il était passé à l'étranger ainsi que Cantagrel) plus d'un représentant acquis à notre cause est sous le coup de pareilles poursuites. Trois rédacteurs de notre journal, nos amis : Allyre Bureau, F. Guillon, J. Lerousseau, deux employés , trois compositeurs ont été jetés sous les verrous. Dans ces circonstances qui ruineraient une œuvre purement industrielle, qui paralyseraient pour longtemps une œuvre exclusivement politique , nous sommes plus que jamais confiants dans notre cause qui est celle de l'humanité ; nous savons que les accidents n'ont pas de

prise sur une idée immortelle. Non seulement cette idée ne saurait périr , mais ces épreuves mêmes rapprocheront son triomphe, si elles surexcitent votre zèle et votre foi comme elles surexcitent les nôtres.

>Nous ne vous donnerons pas ici de détails sur les événements du 13 juin , sur la part que les chefs d'une école pacifique et amie de Tordre se sont cru obligés d'y prendre ; ces faits ne peuvent être jugés qu'à distance. Un jour les passions, maintenant brûlantes, seront refroidies , les conséquences dernières des événements se dessineront , la liberté de la Presse , flambeau qu'on peut éclipser, mais non pas éteindre , aura retrouvé tout son éclat. Attendant ce jour pour apprécier le passé , — ne pensons maintenant qu'à l'avenir.

> Il faut que la propagation de la théorie phalanstérienne soit promptement reprise. Elle peut l'être. Si regrettables à tous égards que soient les collaborateurs, les amis dont nous sommes aujourd'hui privés, le sort de l'idée phalanstérienne incarnée à jamais dans le mande n'est pas attaché à des individualités. Le groupe des travailleurs demeurés libres suffit provisoirement à la tâche. Il se recrutera d'autant plus activement que la persécution sera plus vive.

> Nos pertes matérielles peuvent être bientôt réparées.

> La librairie phalanstérienne est rouverte et les derniers événements n'ont en rien diminué l'activité de ses opérations.

> La Phalange du mois de juin va paraître. Cette publication exclusivement scientifique ne court aucun danger d'interruption.

» Quanta La Démocratie pacifique, elle peut subir longtemps encore l'interdiction dont elle est frappée... et dans ce cas, il fauf suppléer sans retard à cet organe par un autre mode de publicité.

- OflBâfci

> L'attitude que doit avoir aujourd'hui l'Ecole sociétaire est indiquée par la situation. Les événements du 13 juin ont entravé pour quelque temps la liberté des opinions politiques , mais en donnant un degré nouveau d'importance et d'actualité à la solution des questions sociales.

> A notre époque de transformation générale, vivre à l'écart des agitations politiques est impossible. Ne jamais s'indigner, ne jamais agir, ne jamais se compromettre pour les droits des citoyens ni pour l'indépendance des nations , s'enfermer dans la partie la plus technique de la théorie phalanstérienne, quand la Révolution européenne s'accomplit, voilà des engagements que nous n'avons jamais pris , que nous n'aurions jamais pu tenir. Une pareille conduite nous eût isolés en France. Elle n'aurait eu d'ailleurs que l'apparence de la sagesse et l'avenir fera voir si nous avons gagné ou perdu à notre intervention dans les débats de notre temps. Toutefois , il est certain que la solution des questions sociales est l'objet de notre prédilection , notre but essentiel et final. Or , cette partie, la plus grande et la plus élevée de notre mission est plus favorisée qu'entravée par les événements du jour. Notre avis sur ces questions sociales que nous étudions depuis tant d'années sera bientôt attendu, désiré de nos adversaires eux-mêmes.

> Le gouvernement actuel jouit d'une puissance matérielle incontestée ; il n'a plus de compétiteurs. C'est l'instant le plus critique pour les gouvernements sans idées. Aussi voudra-t-il en avoir. Le gouvernement de Louis-Philippe appuyé sur des intérêts, si nombreux quand il combattait les agitations de la rue , a vu ses défenseurs se tourner contre lui quand, maître enfin de la situation, assuré d'une majorité plus compacte encore

que celle du pouvoir actuel , il a refusé d'employer sa force à la réforme, à ramélioration des institutions,

> Le succès matériel du 13 juin impose au gouvernement d'aujourd'hui le devoir de travailler, non plus à des réformes politiques , mais à des réformes sociales. Tous les journaux dont la voix n'est pas complètement étouffée le reconnaissent à l'envie.

> Réformes sociales et dans le plus court délai , tel est le cri de j;oute la Presse , tel est celui des organes officiels eux-mêmes. Ces organes sentent que la répression s'use bien vite et que les pouvoirs ont besoin pour durer de se créer des sympathies.

> L'attention , l'intérêt môme et la bienveillance de io\i& les partis, attirés ainsi sur les questions d'organisation sociale , nous serions des déserteurs et des traîtres si nous gardions le silence, nous qui depuis si longtemps élaborons ces questions, nous qui avons la conviction d'en avoir trouvé la solution dans l'étude des lois universelles et dans les œuvres du génie.

» Des représentants nombreux attachés à nos opinions siègent encore, il faut leur fournir des matériaux, appuyer leur action à la tribune par une action dans la presse et constituer plus fortement que jamais le parti des améliorations sociales.

> Amis, voyons l'avenir et sachons nous en rendre dignes par notre courage. La phalange décimée des rédacteurs de La Déynocratie pacifique et des missionnaires de l'idée phalanstérienne est à son poste, vous ne manquerez pas au vôtre : nous donnerons tous à l'idée commune ce qu'il existe en nous de dévouement et d'ardeur pour ce travail; nous attendons de vous les moyens matériels de rentrer en lice.

» La Démocratie pacifique doit faire face à des engagements antérieurs, aux éventualités de deux procès.

Son caution neyne^ît (on sait quUl était aloi*s de 24,000 francs!) doit être complété ou renouvelé même entièrement. Vous ne laisserez point périr la publicité de l'Ecole phalanstérienne.

» Les situations excejjtionnelles exigent des efforts exceptionnels et les inspirent. Il est indispensable qu'en dehors de la rente régularisée, nos amis trouvent les movens de réaliser une trentaine de mille francs.

> Quant à l'usage que nous ferons de cette souscrii> tion exceptionnelle, nous ne pouvons ni devons l'expliquer dans cette communication. Les conseils de surveillance des deux sociétés (1) en apprécieront l'emploi et nous-mêmes nous vous Findiquerons en détail dès que les circonstances nous permettront de faire paraître un bulletin régulier. C'est une marque de confiance que nous vous demandons et vous ne nous la refuserez pas!

» Tous les hommes de cœur qui ont compris la théorie de l'association universelle, qui ont vu dans un avenir prochain la Commune régénérée, le travail poétisé par l'attrait , les nations confédérées pour toujours , les hommes devenus frères, tous ceux qui ont compris dans sa splendeur le règne de la vérité et de la justice ont dû sentir que tous ces biens méritent d'être conquis par de nobles efforts. Le martyre n'arrêta pas les chrétiens ; les premières persécutions qui tombent sur l'Ecole phalantérienne n'arrêteront pas les véritables disciples de Fourier, les hommes dignes de souffrir pour la cause de l'organisation du travail, de la solidarité des peuples et de l'Association universelle.

» En résumé, réunissez nos amis, communiquez-leur

(1) L*une pour la publication de La Phalange, r autre pour celle de La Démocratie pacifique.

(•(*rr<* lettre, réorganisez au plus tut et étendez la perception de la rente, constituez en dehors de la rente la, souscription exceptionnelle que nous vous demandons.

> Hâtez-vous de nous répondre, nous nous hâtons de préparer et d'organiser de nouveaux efforts de propagation au moyen des subsides que vous allez nous envoyer et sur lesquels nous comptons.

> Confiance, persévérance et courage !

> Paris, le 21 juin 1849.

> Vos dévoués frères en unité, 4c Lies Membres du conseil de direction présents à Paris. >

Suivent dix signatures parmi lesquelles celle de l'apôtve vaillante et si dévouée M™® Clarisse Vigoureux. Le document porte un post-scriptum ainsi conçu : « I>u 22 juin. Nous revenons à l'instant de la Cour d'assises où notre ami G. Tandon a été condamné à un an de prison et 5,000 fr. d'amende pour le numéro du 10 mai. > Aussitôt réception du susdit document , Godin écrit : < A.xax Membres du Conseil de direction de l'Ecole > Sociétaire ;

> Frères en unité,

> Je vous remets sous ce pli 100 fr. en réponse à

> votre circulaire du 21 juin ; j'espère que trois cents

» phalantériens en feront autant. Si les 30,000 fr. ne

» sont pas atteints, devant aller prochainement à Paris,

> je m'en entretiendrai avec vous.

* Comptez sur mon dévouement et ma sympathie. >

La lettre contient ce post-scriptum :

^ Je vous adresse par ce même courrier quelques notes * sur le |chauffage d'un phalanstère.

» Veuillez en prendre connaissance afin que j'y donne > suite si vous le jugez convenable, »

De ce dernier fait rayonne une sérénité et une confiance en l'avenir qui devaient aider les membres directeurs dans leur rôle si pénible en de telles occurences.

Le 4 juillet, la direction de TEcole sociétaire remercie bien vivement Godin de son envoi et de son concours ; lui dit que « le mémoire sur le chaufiage d'un Phalanstère a été remis à l'un des membres du Comité de réalisation >; et enfin que l'on compte < faire reparaître le journal aussitôt que la chose sera possible. >

Le lecteur sait que les accusés politiques pour les événements du 13 juin furent traduits devant une Haute Cour siégeant à Versailles. Le verdict ne fut rendu que le 13 novembre 1849. Onze accusés furent acquittés ; trois furent condamnés à cinq ans de détention ; dix-sept et les contumaces (nous répétons que Considérant et Cantagrel , chefs de l'Ecole sociétaire étaient du nombre) furent condamnés à la déportation.

Parti de Paris après les événements de juin 1849, c'était donc de l'exil que le principal directeur du mouvement fouriériste , Victor Considérant , envoyait ses instructions. La correspondance de Godin nous fait voir qu'en septembre 1849 , l'Ecole sociétaire dans son Bulletin n° 1 1 avait publié un appel dit Appel européen rédigé par Victor Considérant dans le but de déterminer un dernier, un suprême efibrt en faveur de la propagande phalanstérienne et de la réalisation de ce premier Phalanstère toujours envisagé comme point de départ assuré de la rénovation sociale. Nous n'avons pas le texte de cet Appel européen.

Aussitôt qu'il l'eut reçu, Godin se fit inscrire pour une somme de 1,000 fr. au Conseil de direction de l'Ecole sociétaire à Paris ; sa lettre est datée du 20 septembre 1849, nous y lisons :

€ Je crois à un découragement presque général

> parmi les phalanstériens, découragement qui, je le

> crains, les fera manquer à l'assaut. Mais il suffit par-

* fois de la bonne volonté de quelques hommes pour

* ranimer le courage des combattants et décider de la

* victoire, c'est pourquoi j'arrive à la brèche en fai-

* sant des vœux pour que le reste suive.

> Je me permets de vous donner un conseil en cette

* circonstance : tous les moyens loyaux doivent être

* employés pour le triomphe d'une cause aussi sainte > que la nôtre, c'est un devoir pour vous de presser les

> sacrifices jusqu'aux dernières limites.

> Les circulaires de l'Ecole sont un peu passées à

> Féiad d'habitude chez les Phalanstériens ; l'absence » d'un intérêt direct fait qu'un grand nombre d'entre

> eux les reçoivent sans y porter toute l'attention qu'elles

> i]iér*itent. Chacun se dit : nous verrons cela ces jours- » ci ; la circulaire ou le Bulletin est mis de côté ; on

> s'occupe de ses afiaires lucratives et si le souvenir

> de la demande de l'Ecole revient, on espère que celle-ci

> se tirera d'embarras sans qu'on agisse autrement.

> C'est à vous de stimuler les négligents ; mettez en

> jou les ressorts de l'amour-propre. Elevez les cœurs

> au diapason de l'Unitéisme.

* Pour cela, faites lithographier immédiatement une

> nouvelle circulaire dans laquelle vous ferez ressortir

> les cliances probables de l'Appel européen , les avan- » tages qui en résulteront , l'espoir d'une réalisation

> ^ï*och.aine dont dépendent notre salut et le salut de

> Y1[iumaiiité.

» Demandez formellement l'accusé de réception de * 1 Appel de Considérant et la détermination de chacun.

> L'obligation de vous répondre rendra difficile la

> désertion. Ne faites pas les choses à demi , l'Appel est

> laucé; qu'il soit réitéré, explicite et pressant , c'est » le dernier... »

Mais notre héros ne s'en tint pas à cette lettre. Peu de jours après, le 3 octobre 1849, il s'adressa par une sorte de lettre-circulaire à toutes les personnes qu'il jugeait sympathiques à l'idée phalanstérienne afin de déterminer chez elles le final et suprême effort désiré. Voici les termes de sa lettre :

€ Monsieur et ami ,

» Le centre de l'Ecole sociétaire vient d'adresser à » tous les phalanstériens souscripteurs à la rente le » bulletin n** 11 qui a dû vous parvenir.

> Votre attention n'a pu manquer d'être véritable- » ment excitée par son contenu. L'Appel que Considé*

> rant nous fait de l'exil recevra de vous , je n'en doute

> pas, une marque de dévouement sympathique qui » viendra vivifier le capital actionnaire des sociétés de

> 1840 et 1843 pour la propagande et la réalisation de » la théorie de Fourier et la publication de La Dénio^

> cratie pacifique , afin d'aider par ce moyen à con-

> duire l'idée phalanstérienne à la conquête du monde.

> Ne pouvant avoir le moindre doute sur votre dé-

> vouement à la cause que nous servons, je n'ai donc

> pu songer à vous écrire dans l'intention de solliciter

> votre concours, mais bien dans l'espoir de déterminer » entre condisciples des relations qui auraient pour but » de réunir nos efforts de propagande et de nous con-

> certer pour rallier les indifférents. Je suis confirmé » dans ce désir par une lettre que m'écrit Considérant

> du lieu de son exil.

» Je ne doute pas le moins du monde que nous nous » sentirons plus forts et plus sûrs de nous-mêmes quand

> nous saurons que nous sommes tous à l'œuvre , et que

> notre zèle sera augmente de celui que nous verrons

> chez nos amis.

» Un grand mal pour l'Ecole sociétaire tient à l'isolement de ses membres ; beaucoup se disent : le peu que je puis faire est sans importance pour l'Ecole. Ils négligent ainsi d'aider au développement de sa force et paralysent le succès de sa cause , faute de se rendre compte que sa plus belle condition d'existence est dans la multiplicité des subsides.

» Le plus simple raisonnement établit pourtant toute la fausseté d'une semblable manière d'apprécier les ressources et les moyens d'action de l'Ecole. Est-ce se tromper de croire par exemple qu'il y a maintenant en France plus de six mille personnes ayant compris que la théorie de Fourier contient les moyens de salut du monde , et que ces personnes sont en état de faire quelque sacrifice pour la propagande de cette théorie? Est-ce se tromper de croire que chacune d'elles pourrait verser cent francs en moyenne dans ce but? Je ne le pense pas. Eh bien, cela produirait pourtant six cent mille francs. Qu'on rabatte, si l'on veut, la moitié de cette somme , il resterait encore trois cent mille francs ! Somme qu'il serait honteux pour nous , fâcheux pour nos convictions de ne pas savoir réaliser. > Et puis , n'en est-il pas parmi nous qui peuvent verser 200 fr., 500 fr., 1,000 fr. et davantage sans avoir à en souffrir véritablement dans leur fortune? C'est à ce prix que nous sommes peut-être à la veille de la

> réalisation et que nous pouvons ménager à l'humanité

> la voie de la terre promise.

» Il faut d'ailleurs au nom de l'humanité et forts de

> nos convictions nous attachera combattre cette crainte

> irréfléchie des sacrifices pécuniaires. Ne nous sera-t-il

> pas facile de faire comprendre que autant de versé

> {K)tir ravènement du régime d'association intégrale,

> c'est autant de donné pour assurer nos enfants et y nous-mêmes contre les dangers probables de Panar- » chie sociale et des révolutions.

> Nous sommes à une époque de transformation iné-

> vitable , celle-ci, pour être retardée de quelques jours )F n'en sera peut-être que plus violente et plus terrible, y Nous connaissons les moyens pacifiques qui doivent

> conduire le monde dans la voie de la justice et de la » vérité, faisons notre devoir et nous aurons bien mérité

> de l'humanité!

> En môme temps qu'à vous j'adresse cette lettre à

> nos divers amis du département. Veuillez vous rensei- » gner et me dire les dispositions des personnes sympa- » thiques à nos idées dans le cercle le plus étendu pos-

> àible.

> Dites-moi aussi, je vous prie, si vous ne trouvez » pas comme moi qu'il soit bon d'appeler à nous les per-

> sonnes qui , ayant étudié nos doctrines , sont malgré

> cela restées jusqu'à ce jour en dehors du nombre des y phalanstértens actifs.

» Pour ma part , je suis prêt à toute démarche ou réu-

> iiion que nous arrêterions d6 concert en vue de la

> cause, et je crois que nous avons beaucoup à faire en » ce sens. Courage et bonne volonté.

> Je vous serre fraternellement la main.

> GODIN

En vain Godin s'adressa ainsi aux amis de la cause phalanstérienne, développant près d'eux les arguments les plus propres à déterminer l'eflfort suprême désiré par l'Ecole sociétaire, il n'obtint pas de résultats notables.

Le 9 novembre 1849, il écrit donc sur ce sujet à

Victor Considérant qui , par une lettre spéciale , Tavait pressé d'agir :

< Monsieur et Ami ,

€ J'ai reçu avec un bien grand plaisir votre lettre du 27 septembre dernier qui m'a trouvé en parfaite conformité de vues avec vous sur le besoin de ralliement entre les défenseurs de notre cause.

» J'ai fait , pour ma part , tout ce qui m'est possible en ce moment où des occupations incessantes m'absorbent. J'ai écrit à tous les amis que je crois sincères ^ afin de déterminer entre nous ce ralliement et .cette unité d'action que , depuis longtemps , je désire voir parmi les phalanstériens.

> Ceux d'entre nous qui ont servi la cause de tout leur pouvoir vous doivent leur pensée toute entière. C'est pourquoi je crois utile de vous exprimer que je ne partage pas tout à fait l'espoir que vous avez manifesté dans le bulletin n^ 11 (et que vous renouvelez dans votre lettre) de voir l'opinion démocratique en France et dans le département de l'Aisne, en particulier, aider présentement la cause phalanstérienne dans ^a réalisation directe de ses théories.

> Nous sommes séparés de l'opinion démocratique pure et simple et du socialisme confus par plusieurs années d'étude ; car, ne vous y trompez pas , vous n'avez de véritables amis que parmi ceux qui ont étudié. Voyez pour preuve ce qui s'est passé à Saint-Quentin. Tous ceux qui s'y étaient pressés autour de vous ont reculé devant le socialisme en face de la révolution de Février. » Ceci ne veut pas dire que le département de l'Aisne ne vous conserve pas quelques amis, et des amis d'autant plus dévoués qu'ils voudraient combler les défections , mais c'est pour établir que nous ne pou-

> vons guère attendre aide et protection que sous le » patronage d'un gouvernement partisan des réformes

> sociales et ramenant alors à nous l'opinion publique.

> Je crois beaucoup à la puissance de l'idée ; je crois

> que l'idée est plus que les volontés humaines ; et si je » ne croyais aussi que des forces supérieures poussent » l'humanité dans la voie du progrès , parfois je déses- » pérorais du salut social en présence du petit nombre » des adeptes du bien pour tous.

» C'est cette confiance en des directions suprêmes qui

> fait que je respecte les prévisions même les plus har- » dies de tout apôtre d'une sainte cause.

» Croyez à mon entier dévouement tant que vous tra- » vaillerez au salut de l'humanité. »

Victor Considérant, dans la lettre à laquelle répondait Godin ayant prié celui-ci de lui répondre par l'intermédiaire des chefs de l'Ecole sociétaire restés à Paris, Godin fit passer sa lettre par la voie indiquée et en même temps, résolu à redoubler d'efibrts, il prie les chefs du mouvement de lui adresser si possible la liste des abonnés à La Démocratie pacifique , celle des actionnaires et souscripteurs à différents titres. De quelle façon pensait-il utiliser ces renseignements? Sa corres^ pondance va nous en off'rir un exemple.

Fin de novembre 1849 , il écrit à une notable personnalité de la région.

» Monsieur X...,

» Depuis longtemps, vos sympathies pour les classes » souff'rantes m'ont été révélées par des articles insérés » dans La Phalange ou la Démocratie pacifique; aussi, » depuis , ai-je nourri le désir de vous voir sans qu'au-

> cune occasion m'en ait jusqu'à ce jour donné la satis- < faction.

» Vos rapports avec FEcole sociétaire me firent croire » aussi que vos convictions étaient acquises à la science » sociale par l'étude de la théorie d'association intégrale

> découverte par Fourier , mais votre nom n'ayant

> jamais figuré au rang de ceux qui soutiennent les or-

> ganes de publicité dont disposent les disciples de Fou-

> rier, je doutai de ma première impression et, je le » confesse à regret , je n'eus jamais la pensée de me ren-

> seigner à Paris , sur votre passé , vis-à-vis de l'Ecole

> sociétaire.

> Les événements de 1848 me montrèrent pourtant à

> nouveau, en vous, l'ami du prolétaire, le partisan des

> réformes sociales, l'homme aux tendances généreuses » et sincères en harmonie avec les besoins actuels de la

> société et tel, enfin , qu'il en eût fallu , ne serait-ce » qu'un seul , dans la représentation de notre départe-

> ment.

» Malgré cela , votre ligne politique fit croire que » nous ne pouvions vous compter au nombre des Pha-

> lanstériens.

» Aujourd'hui , je me suis déterminé à vous écrire

> cette lettre par la surprise que je viens d'éprouver en

> consulta^nt le tableau général des actionnaires, des

> donateurs et des abonnés de La Démocratie pacifique.

> Je vous ai vu inscrit pour mille francs au nombre des

> actionnaires , sans que vous soyez présentement au

> nombre des donateurs de l'Ecole ni des abonnés du » journal.

> Immédiatement, je me suis dit : Comment se fait-il

> que }li. X. — après avoir aidé de ses propres deniers

> à la propagation et au développement des idées scien-

> tifiques qui doivent faire disparaître toutes les misères » dont les sociétés humaines sont accablées — se soit

> tenu à récart des hommes qui propagent ces mêmes

> idées et ces moyens de salut du monde?

> Je ne m'explique cela que par une erreur ou un » malentendu que je serais heureux de contribuer à

> faire disparaître.

> Quoi qu'il en soit , je suis satisfait que cette circons-

> tance m'amène à vous écrire, ne doutant pas que

> vous appréciiez le sentiment dans lequel je le fais et

> que vous soyiez par là conduit à m'honorer d'une ré- » ponse.

> Devant le travail de régénération inévitable à laquelle » l'humanité se prépare en ce moment , c'est un devoir » pour tous les socialistes de se connaître , de s'appré-

> cier , et de concerter leurs efforts.

» Votre titre d'actionnaire de La Démocratie pacifique

> suffit à lui seul pour me faire une obligation de vous

> entretenir des dispositions actuelles de l'Ecole socié- » taire.

> Considérant vient de m'écrire, du lieu de son exil , » pour déterminer parmi les amis de notre cause — au

> nombre desquels j'espère pouvoir bientôt vous comp- » ter — un ralliement, une entente qui facilite l'expé-

> rience décisive que la Société se prépare à réaliser

> devant le monde.

> Ce sera, si vous le voulez bien, l'objet d'une pro-

> chaîne lettre.

> Veuillez agréer. Monsieur, mes sympathies. » Monsieur X. répondit de suite à Godin :

€ Je consens très volontiers à vous expliquer ce qui vous paraît extraordinaire dans ma position vis-à-vis de l'Ecole sociétaire. J'ai souscrit mille francs d'actions de La Démocratie pacifique ^ sans être phalanstérien. Je ne connaissais alors le système phalanstérien que fort imparfaitement , mais son but me paraissait louable. Le

manifeste tracé de main de maître par Considérant, lors de la publication de La Démocratie pacifique , me plaisait : il ne m'en fallut pas davantage pour consentir k souscrire des actions. Plus tard, lorsqu'il s'agit de soutenir l'organe de l'Ecole sociétaire par de nouveaux sacrifices , comme je n'étais pas devenu avec le temps et la réflexion disciple de Fourier, je crus devoir m'abstenir et ne pas contribuer à la rente. »

M. X. poursuit en établissant qu'il est plutôt de l'école de Proudhon que de l'école de Ch. Fourier, et que le système du crédit gratuit préconisé par Proudhon lui pai^ît le plus simple et le plus facilement réalisable de tous les systèmes socialistes.

Il termine ainsi : € Je serais heureux si la franchise avec laquelle je vous ai parlé de l'Ecole dont vous faites partie ne vous détournait pas de continuer avec moi des relations que vous avez provoquées. Les socialistes sincères sont rares dans notre département; ils doivent se rechercher sans s'arrêter aux dissidences d'écoles.

> Agréez , je vous prie , Monsieur , mes cordiales et fraternelles salutations. >

Le 17 décembre 1849 , Godin écrit à nouveau à M. X. :

< Non , la franchise de votre lettre ne peut être pour

> moi un sujet de rompre les relations commencées entre » nous ; au contraire, cette franchise m'a fait un grand » plaisir ; et je vous eusse répondu plus tôt si mes occu-

> pations journalières n'eussent été un obstacle.

» Votre éloignement de l'Ecole sociétaire résultant » d'une appréciation différente du problème social, je ne

> peux m'entretenir , aujourd'hui, avec vous, des espé-

> rances ni du but que l'Ecole poursuit. Mais si tous les

> socialistes ont à cœur d'extirper du monde les iniquî-

> tés qu'il contient, ils se doivent à une propagande

> active des principes de justice qui leur servent de

> ralliement ; et cette propagande comprend des éclair- » cissements sur les motifs de dissidences des différentes » fractions du socialisme et la reconnaissance des vérités » contenues dans chacune de ces fractions. C^est le seul » moyen d'opérer ce travail de fusion qui donnera au » socialisme la puissance de conquérir le monde sans » coup férir.

» Votre lettre m'est un témoignage que nos sentiments » sont conformes sur ce point , puisque vous m'invitez à » Texamen de la question du crédit gratuit traité par » Proudhon. C'est donc en vue d'un mutuel enseigne-

> ment que je trouve surtout un côté utile à la conti- » nuité de nos relations en même temps qu'elles auraient

> pour moi l'avantage de m'apporter quelque sympathie » au milieu de l'isolement complet auquel je suis con- » damné à cause de mes opinions.

> Il va de soi qu'il ne peut entrer dans notre corres- » pondance le moindre sentiment d'amour-propre ni

> aucune prétention personnelle ; un intérêt bien supé-

> rieur, celui de l'humanité, est notre seul but.

» Par cette raison, je me permettrai de répondre avec » franchise à votre lettre et de faire l'examen très bref » du point sur lequel vous me signalez un désaccord

> entre nous.

> Les questions de personnes sont étrangères à mes » convictions; la vérité, l'équité, la justice sont mes

> seules conseillères et je les cherche avant tout.

> Les débats de Considérant et de Proudhon ne peu- » vent donc déterminer chez moi aucune prévention.

> La théorie du crédit gratuit repose-t-elle sur un

> principe vrai et juste, en harmonie avec les tendan- » ces humaines ?

> Là est toute la question. Permettez-moi d'exposer » sommairement comment je comprends les droits du

€ capital par un exemple des plus simples qu'il me soit

> possible d'imaginer :

> A l'origine , la terre et ses fruits s'offrent à l'hom- » me ; mais très vite celui-ci ajoute à l'action de la nar

> ture un travail propre d'où dérivent pour lui des » droits incontestables.

> Qu'il tire de la terre du minerai de fer, qu'il le sou- » mette à l'action du feu , qu'il en fasse une masse, une » bêche , qu'il s'en serve pour cultiver le sol et obtienne *

> ainsi des produits nouveaux; cette bêche sera pour

> son auteur un capital inappréciable; nul n'aie droit

> de l'en déposséder par violence. Mais qu'on la lui

> demande à emprunter, il aura, lui, le droit de faire

» ses conditions pour consentir le prêt.

> Et n'esl^il pas conforme aux inspirations du cœur

> humain qu'en reconnaissance du service rendu par le » prêt de l'instrument , ceux qui auront été les obligés

> donnent au prêteur une minime partie des fruits que

> l'instrument aura aidé à cultiver.

> Vouloir empêcher cet échange de services mutuels » entre les hommes n'est pas conforme à la liberté , et » c'est un obstacle à la fraternité.

. » Je dis donc : le droit de propriété est un vœu de la v » natui'e.

> Le droit de prêter ou le droit d'emprunter dans de

> certaines limites n'a rien qui ne soit conforme aux

> relations fraternelles que les hommes doivent avoir » entre eux. L'intérêt bien compris n'est que la recon-

> naissance d'un service rendu.

> En conséquence, la société qui doit garantir à cha- » cun le fruit de son travail ne peut interdire le droit

> d'emprunter quand il y aura avantage pour les par- » ties contractantes.

» La gratuité du crédit n'est donc qu'un cri de guerre

> lancé contre les iniquités capitalistes ; elle ne peut » être érigée en principe.

» Qu'on ait, au moyen du capital, commis des abus

> monstrueux, Técole phalanstérienne le sait autant » que toute autre , et ces abus ne seront certainement

> pas les derniers qu'elle prétend faire disparaître, puis- » qu'elle commence par restituer à chacun l'équivalence

> de ses droits de jouissance au capital primitif, la terre.

> Mais elle ne s'en tient pas là; et en effet, pour être

> dans l'équité, il faut faire plus.

> Ne reste-l^il pas à verser les bienfaits de l'enseigne-

> ment sur toutes les intelligences en raison des aptitu-

> des départies à chacun par la nature?

> Ne faut-il pas organiser la production et ses rapports » avec la consommation? Et déterminer enfin le nouveau

> mode du travail, le nouveau régime des relations » humaines qui réalisera l'idéal de notre devise républi- » caine en mettant l'humanité toute entière dans la voie » de ses destinées heureuses?

> Dans la société préconisée par les disciples de Fou- » rier, le capital n'ouvrira pas la porte au privilège; il

> sera le serviteur du travail, du dévouement, de la » science ; il ne sera plus connu que par ses bienfaits ,

> et tous les hommes y auront droit proportionnellement » à leurs efforts producteurs.

» Cette théorie mérite donc d'être étudiée par tous » les hommes d'intelligence et de dévouement.

> Je vous demande ou plutôt je vous conjure d'en faire

> l'étude ; de mon côté, je m'empresserai de lire complè- » tement Proudhon s'il m'est démontré que la base de

> ses idées repose sur un principe vrai.

» Agréez , je vous prie, mes fraternelles salutations. >

M. X. répondit le 30 du même mois. La lettre de Godin

l'avait impressionné : « Comme vous le dites fort bien , >

écrit-il , € la gratuité du crédit ne constitue pas tout un système d'organisation sociale. Elle laisse place à de nombreux perfectionnements, pour lesquels les travaux de l^cole sociétaire peuvent être utilisés en partie; mais, selon moi, le principe de la gratuité du crédit est le meilleur point de départ pour la réforme sociale. Convenablement développé et appliqué, il peut déjà suffire à balayer une foule de misères et d'inégalités choquantes. »

Quant à la démonstration que Godin demandait, il dit: « Des travaux complets ont été publiés sur ce sujet, je craindrais de ne pouvoir les rendre intelligibles en en détachant quelques lambeaux. Je ne peux que vous engager à donner suite à votre projet de lire Proudhon. >

Mais Proudhon ne contentait pas complètement M. X, puisque, dans cette même lettre dont nous venons de citer deux passages , il disait encore : < Il est si consolant dans ces temps d'anarchie intellectuelle , d'avoir une arche sainte où réfugier sa pensée, que j'envie souvent le bonheur des phalanstériens ou des communistes convaincus de l'excellence de leurs systèmes respectifs,.»

Elt enfin, touchant du doigt le côté faible des affirmations phalanstériennes , c'est-à-dire la transformation subite du régime civilisé en régime harmonien, sans période évolutive préparatoire , M. X. dit : < Vous comprenez, Monsieur, par ces regrets auxquels je me suis laissé entraîner que, pour ma part, je ne suis pas arrivé à croire que la science sociale soit trouvée et qu'il n'y ait qu'à passer de la théorie à la pratique pour que le monde, pardonnez-moi l'expression, aille comme sur des roulettes. Je suis encore à douter qu'on puisse atteindre d'un seul bond à la meilleure forme sociale et qu'il ait été donné à un homme , à Fourier , par exemple , de décrire avec certitude la société de l'avenir. »

M. X. avait parfaitement raison sur ce point : La régénération sociale ne peut s'opérer d'un bond , la loi générale d'évolution y préside. Mais, à l'époque qui nous occupe, d'ardents défenseurs de l'idée phalanstérienne affirmaient que la réalisation d'un seul phalanstère entraînerait par la force de l'exemple le salut de l'humanité. Appréciant cet état d'esprit dans son volume Solutions sociales j page 142, Godin écrivait plus tard ces paroles :

< Il y avait certainement un entraînement irréfléchi

> dans l'exagération des espérances de l'Ecole sociétaire. » Le progrès est lent et difficile à réaliser et la théorie

> de Fourier, fût-elle, en principe, complètement

> exempte d'erreurs, aurait échoué dans une applica- » cation immédiate : d'abord par l'incapacité industrielle » des sociétaires exerçant plusieurs fonctions producti-

> ves, comme la théorie en indique la nécessité, et plus

> encore par les nombreux préjugés et les habitudes » invétérées qu'ils eussent * apportées dans un régime » social auquel l'homme ne peut devenir propre qu'après » avoir été retrempé par une éducation rationnelle sous » le régime de la vraie liberté : de la liberté physique,

> de la liberté morale et de la liberté intellectuelle. »

Etat de l'industrie de Godin en 1850-1852. — Brevets d'invention. — Insécurité des socialistes. — Succursale en Belgique. — Nouveaux efforts sociaux. — Deuxième perquisition domiciliaire chez Godin.

A l'époque où nous arrivons, J. B. A. Godin occupait annuellement environ 180 travailleurs ouvriers et employés. Malgré la crise industrielle et commercialo entretenue depuis 1848 par les événements politiques.

on voit que les affaires de notre héros n'avaient cessé de prospérer.

La réputation de ses produits pénétrait chaque jour sur quelque point nouveau. Aussi avait-il dû acquérir des terrains et agrandir ses premiers ateliers. Sa fabrique prenait peu à peu le caractère d'un établissement impoiHant.

Les industriels de la région étaient attentifs à son développement.

Voici la liste des brevets dont il était possesseur à la fin de 1852 :

10 — No 12,116 du 15 juillet 1840, pour un nouveau poêle à charbon.

2? — Addition au même, 11 septembre 1844.

30 N» 3,868 du 15 juillet 1846, pour perfectionnements apportés aux modèles de poêle.

4** — Addition au même, 10 juillet 1847.

5*^ — Addition au même, 20 septembre 1848.

Qo — N*' 8,102 du 30 mars 1849, pour combinaison et assemblage de modèles faits pour servir à l'exécution d*un poêle en fonte de fer.

7** — Addition au même, 29 mars 1850.

8° — N** 8,103 du 30 mars 1849, pour un système de gaufrier rotatif.

9° — N^ 10,113 du 13 juillet 1850, pour application de l'émail aux divers objets pour lesquels M. Godin est breveté.

Ce dernier nojus fournit l'occasion de relever un trait notable de J. B. A. Godin. Il était très préoccupé d'agencer toutes les choses sur lesquelles il avait action, de façon à en faciliter l'usage à tous.

Etablissant des objets en fonte de fer, il ne voulait pas que ces objets demeurassent rudes au toucher ; polir la

fonte ne suffisait pas à sa conception, il voulait la recouvrir d'un émail dur qui permettrait à la ménagère de tenir toujours, et sans effort pénible, en parfait état de propreté les ustensiles qu'il offrait au commerce.

L'émaillure de la fonte coûta à notre héros des années de recherches et il ne cessa pour ainsi dire de s'occuper de la question, perfectionnant sans cesse les procédés d'application et réalisant toujours des progrès nouveaux.

Plusieurs brevets furent pris à ce sujet au cours de sa carrière industrielle.

Mais achevons la liste des brevets dont il était possesseur en 1852 ; car, à partir de cette époque jusques et y compris l'année 1861, il y a dans la prise de tout brevet en France par Godin, une interruption dont nous indiquerons le motif.

Aux neuf brevets ou certificats d'additions vus par nous ci-dessus, il faut ajouter les suivants :

10^ — Addition au brevet n^ 8,102, certificat du 9 mai

110 NO 12,731 du 19 décembre 1851, pour un nouveau fourneau de cuisine en fonte de fer et les moyens et procédés d'après lesquels il est construit.

12° — Addition au même, 27 décembre 1852.

130 NO 12,793 du 27 décembre 1«51, pour la décoration de meubles et autres objets en fonte de fer par l'application d'émaux, de cristaux et des procédés employés dans la décoration de la faïence et de la porcelaine.

14° — Addition au même, du 27 décembre 1852.

Total : quatorze brevets ou certificats d'additions.

Nous avons pu entrevoir dans les chapitres précédents quelle somme de pensées, d'efforts et de travaux Godin donnait aux questions d'évolution sociale ; le nombre de travailleurs qu'il occupait en 1852 et la nomenclature

rfes brevets pria par lui nous prouvent qu'il menait de

''"Ont ses travaux sociaux et industriels, faisant face à

^^t par son extraordinaire puissance de travail,

^^e période de neuf ans s'écoulera maintenant avant

' ^/^' B. A. Godin reprenne de nouveaux brevets. Après

^^"^^ de février 1862 à 1870 inclus (neuf années), il s'en

^^livrer 27 ; puis 22 (dans une nouvelle période de

, années) de 1871 au 13 août 1880, date de la signa-

V ^Vi pacte d'association.

^"^elà de cette date, les brevets continuent de s'a- ^\fcT sans trêve les uns aux autres* Pourquoi donc rinterruption de toute prise de brevets par J, B. A. (Mm pendant la période de 1852 à la fin de 1861 ?

Avec un travailleur ordinaire on expliquerait le cas par Tabsence d'inventions brevetables ; avec J. B. A. Godin, on sent que d'autres motifs sont au fond d'une pareille abstention. Voici notre réponse :

Nous avons vu, chapitre VI, que de 1846 à 1848, J. B. A. Godin avait eu à se défendre contre une première contrefaçon de ses produits et que les tribunaux lui avaient * donné gain de cause.

Une seconde contrefaçon s'organisa bientôt ; et Godin allait être obligé de recourir de nouveau à la justice, quand ses adversaires, très au courant des luttes judiciaires, formèrent contre lui une demande en nullité, tant des brevets qui avaient déjà donné lieu au premier procès, que de certains de ceux intervenus depuis. Une expertise fut ordonnée, elle donna raison à Godin, déclara ses brevets bien fondés et ses adversaires contrefacteurs.

Un jugement de première instance, parfaitement motivé se prononça, le 2 juillet 1852, dans le sens de l'expertise et condamna les demandeurs. « C'était un grave échec pour eux » a écrit Godin , dans les notes

que nous consultons, « Il y avait pour près de cent mille » francs de contrefaçons constatées et les dommages et

> intérêts devaient être considérables. Mes adversaires » appelèrent aussitôt du jugement, sans grand espoir, » disait-on , mais voulant gagner du temps. Cela m'ins-

> pira une fausse sécurité accrue de ce fait que mon » avocat pressé par moi de s'occuper de Faffaire me

> répondit : J'ai étudié votre dossier, les choses sont en » de tellement bonnes conditions que nous n'avons pas

> à nous en occuper. Venez la veille des débats, cela » suffira >.

Ceci se passait à la fin de 1852.

Godin attendit donc et se rendit à la Cour d'Appel seulement pour les plaidoiries. On était en janvier 1853, l'avocat de Godin plaida avec talent , il fit ressortir le bien-fondé de la cause de son client, les conclusions de l'expertise, les motifs des premiers jugements, etc., etc. Mais les adversaires portèrent la discussion sur le double terrain industriel et politique, s'attachant à faire * ressortir les tendances socialistes de Godin, tout autant que les prétendus cas de nullité de ses brevets. Pour apprécier la portée d'une pareille tactique, il suffit de rappeler que ces faits se passaient sous la formidable réaction qui accompagna la constitution de l'Empire.

Godin écoutait, se demandant quelle serait la suite de cette évocation de ses opinions socialistes à propos de débats industriels ? Le ministère public prit, à son tour, la parole. Il dit qu'en effet, Godin était socialiste, que cela devait rester en dehors du débat, mais que ce n'en était pas moins exact ; il trouva bien fondées les raisons des appelants, etc., etc. Enfin, la Cour déclara de nul effet les brevets obtenus par Godin les 15 juillet 1846, juillet 1847 et décembre 1848.

« J'étais ahuri » a écrit Godin. * Pourquoi tant de

» formalités judiciaires pour un pareil résultat ? Etais- » je ruiné ? Mon industrie tombée dans le domaine public

> au moment où j'allais en tirer profit, qu'allait-il adve-

> nir?

> J'avais encore d'autres brevets, mais à quoi pou-

> vaient-ils me servir ? Auraient-ils devant mes juges

> plus de valeur que ceux qu'ils venaient d'anéantir ;

> ces brevets ne pouvaient désormais servir qu'à me » créer des procès nouveaux sans me rien garantir. J'en

> résolus l'abandon et j'effaçai le mot : breveté de tous » mes produits ».

Que le lecteur pèse ces derniers mots et il comprendra comment Godin est resté ensuite neuf années sans prendre de brevets. Ses décisions n'étaient jamais prises sans examen approfondi et conséquemment ne se modifiaient ensuite que lorsque les causes qui y avaient présidé étaient elles-mêmes modifiées.

Son industrie n'en continua pas moins de prospérer. La concurrence s'activait, mais il la devançait sans cesse par les progrès qu'il réalisait chaque jour ; et ce fut ainsi qu'il triompha du terrible échec qui lui avait paru devoir être sa ruine, en lui enlevant l'industrie qu'il avait créée.

Touchant ce malheureux procès, il a écrit encore :

< Mes concurrents avaient entre les mains dix fois » plus de ressources en capital et en relations indus-

> trielles que je n'en possédais alors. — Le fait était con-

> sommé : j'étais amoindri , mais je subsistais. Il n'y

> avait de salut pour moi qu'en avançant assez rapi-

> dément dans la voie industrielle que j'avais prise

> pour que mes adversaires ne pussent m'y suivre. J'y

> réussis : les obstacles qu'ils me créèrent ne purent

> m'arrêter et je grandis à côté d'eux, pendant qu'ils

> travaillèrent à leur ruine ».

Mais nbus anticipons sur les faits, revenons à Tépoque de 1850 à 1852, objet du présent chapitre.

La réaction s'exerçait avec vigueur contre tons les partisans du progrès; c'était, pour beaucoup de-^ns,^ faire oeuvre de salut social que de contrecarrer, de proscrire, si l'on pouvait, tous les partisans des principes d'association et d'organisation du travail.

Quoiqia'il en eût déjà coûté à Godin de s'être signalé à l'attention du pouvoir par ses efforts sociaux, il poursuit, imperturbable, sa ligne de conduite, cherchant même, ainsi que nous le verrons plus loin, à créer un journal socialiste dans le département de l'Aisne.

Le nombre d'ouvriers qu'occupait Godin donnait à peBser au pouvoir. Le gouvernement tenait bien notre héros en suspicion au point de vue politique, ayant d^à fait opérer chez lui une perquisition domiciliaire et le sachant tout acquis à l'idée phalanstérienne dont les principaux défenseurs. Considérant, Cantagrel^ etc., s'étséent réfugiés en Belgique après les événements de juin 1849^ ; mais il n'osait guère pousser à fond les choses ôontre Godin, redoutant de priver de travail nombre d'^ouvriers> Néanmoins Godin ne se fiait pas à ces méasugements forcés. Il se sentait trop fermement résolu à poursuivre la voie du progrès social pour ne pas prévoir quje dé nouvelles persécutions pouvaient être exercées contre lui. Aussi, le voyons-nous à cette époque se préoc-cuper de fonder en Belgique une succursale de son établissement, afin, disait-il, d'avoir, au besoiiî, un lieu de refuge où il puisse donner essor à son activité.

Son industrie, du reste, lui paraissait appelée à des succès en Belgique ; et sa correspondance montre que dès 1849, il s'était occupé de la question.

Le 21 janvier 1850, il écrit à ses condisciples de Paris :

€ Je vais prochainement faire un» voyage en- Belgique,

> dans rintention d'y fonder un établissement pour l^ex-

> ploitation de mon industrie.

> Je viens donc vous prier de me dire si vous con-

> naissez à Bruxelles ou ailleurs des phalanstériens^

> commerçants ou industriels, s'occupant de métalli^r-

> gie avec lesquels je pourrais établir des relations d'af-

> faires ou près de qui je pourrais obtenir des renseigne-

> ments >.

Et il ajoute, visant les phalanstériens exilés : Considérant, Cantagrel, etc.

€ Pourrai-je aussi voir les amis exilés ? > Je compte sur votre prompte réponse et vous prie

> d'agréer

Indiquons en deux mots la suite donnée à l'idée de la succursale belge : L'affaire aboutit, Godin s'entendit d'abord avec une maison d'industrie qui, jusque dans le courant de 1853, exécuta dans ses propres ateliers les poêles, fourneaux et produits divers de la fabrication de Godin. Celui-ci prit des brevets en Belgique. Puis il loua une propriété à Forest-les-Bruxelles et y installa la fabrication jusqiie-là confiée, comme nous Pavons dit, à une maison d'industrie. Nous voyons par le dépouillement de la correspondance, qu'en mars 1853, on opérait à Forest les aménagements nécessaires pour l'installation de l'industrie.

En 1858, Godin s'étant rendu propriétaire d'un établissement situé à l'autre extrémité de Bruxelles, dans la commune de Laeken, y transféra Tindustrie de Forest. Nos lecteurs savent qu'aujourd'hui la succursale de Laeken fait partie de l'Association du Familistère et que les travailleurs y jouissent d'institutions analogues à celles de l'établissemenl; de Guise.

Reprenons le cours des efforts sociaux de Godin en IfôO.

La fondation de son établissement de Belgique fut pour lui l'occasion de revoir souvent les phalanstériens exilés.

La première lettre qu'il écrivit à cette époque à Considérant, en Belgique, contient justement l'annonce de la publication prochaine du journal dont nous avons parlé ci-dessus. Gk)din écrit : (La lettre est du 12 mai 1850).

<•«.. € Nous allons relever le drapeau du socialisme

> dans le département de l'Aisne par la fondation

> d'un journal Le Démocrate Socialiste qui paraîtra

> sous peu de jours.

» L'idée vaincra le mauvais vouloir des hommes >.

Par le même courrier, il adresse à différents amis de la cause sociale dans le département de l'Aisne, la lettre suivante :

€ Cher Monsieur,

» Dans une réunion de socialistes tenu à Laon^ il y a

> quelques jours , nous avons décidé la fondation d'un » journal qui paraîtra prochainement sous le titre :

> Le Démocrate Socialiste. Nous faisons appel à tou-

> tes les sympathies et au dévouement des hommes » de progrès de notre département, afin d'être aidés » dans cette entreprise, tant pour la propagande du

> journal, que pour la constitution du capital néoes- » saire.

> Espérant que vous voudrez bien nous prêter votre » concours, je vous prie de me faire connaître tout d'a-

> bord les adresses des personnes à qui, selon vous,

> nous pourrions utilement envoyer les premiers numé-

> ros du journal.

» Agréez mes sentiments de fraternelle sympathie.

> GODIN >

Parmi les réponses qui furent faites à cette lettre de Godîn, nous devons en citer une de M. Lh., son ami, dont nous sommes heureux de suivre la trace à travers les événements de la vie de notre héros. Il lui écrit, le 10 mai 1850 :

€ Monsieur et ami,

< J'ai appris avec plaisir la fondation d'un journal socialiste pour notre département ; je la crois utile, pourvu que la rédaction en soit bien conduite et faite par des personnes connaissant la théorie phalanstérienne que je ne crois pas nécessaire de développer dans ce journal, puisqu'il doit être l'organe du progrès sans exclusion de doctrine socialiste quelconque qui, toutes, ont droit de se faire connaître, mais non de s'imposer. Cette théorie doit former le fond de la pensée de l'écrivain pour qu'il y puise une foule d'idées nouvelles, afin de les faire pénétrer dans la société actuelle. Vous savez combien cette étude ofire de conciliation et d'accord. Je pense qu'elle seule peut nous épargner les déceptions que nous éprouverons peut-être avant d'entrer dans la voie d'un progrès rationnel ; car il sera bien difficile de se tirer du labyrinthe des fausses idées de la politique empirique et violente avec laquelle on a toujours exploité une grande partie de la société, plutôt que de la diriger vers son amélioration.

> Nos rétrogrades agiteront encore longtemps notre malheureuse patrie, avant de reconnaître que la solidaté est la loi universelle, que la réunion de l'homme, association avec ses semblables est soumise à des lois, à des rapports qui, tous, dérivent de sa nature ; que comixie de tous autres rapports et lois on peut, par leur ana-iyse, former une science pour diriger l'humanité vers la. perfection qu'il lui est possible d'atteindre.

> L'intitulé de votre journal est compromettant au temps où nous vivons, et bien des personnes n'oseront le recevoir, car ce sont deux mots qui signifient encore pour beaucoup de monde Satan et Belzébuth ; n'auriezvous pu le remplacer par deux autres, tels que Le Républicain Progressif.

> Je contribuerai autant que je le pourrai au succès de votre entreprise. Quant à vous indiquer de suite des personnes pour leur adresser les premiers numéros, j'ai si peu de relations, que je n'en connais guère que vous ne connaissiez aussi bien que moi ; mais je verrai néanmoins si je peux en découvrir et je vous en ferai part».

Nous avons du même correspondant une autre lettre sans date , adressée à Godin et d'où nous extrayons ce passage si propre à montrer la haute valeur morale de M. Lh. et ce pur amour de l'humanité qui constituait le lien entre les deux amis :

€ La persécution contre les socialistes continue-t-eUe toujours à Guise ? ne voyez-vous encore poindre aucun effet de réaction contraire ? Il me semble impossible que cela dure longtemps. Notre tour viendra de leur faire autant de bien qu'ils nous veulent de mal, ce sera un moyen bien sûr de nous venger de cette société ignorante et malheureuse » .

Les difficultés entrevues par M. Lh. s'accentuèrent, sans doute, puisque chaque jour, en s'écoulant, rapprochait la Société française du Coup d'Etat qui eut lieu le 2 Décembre 1851. A la fin du mois de mai 1850, Godin écrit à Laon pour savoir où en est le journal dont il n'entend plus parler ?

Le 6 juin, on l'informe que les formalités légales sont accomplies et que le numéro-prospectus va paraître.

Mais des complications survinrent, car, dans le cou-

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faut du même mois, Godin écrit à nouveau pour. être r^aaieigné sur le sort du journal, et sa lettre nous montre que le titre même delà feuille était devenu incertaini En effet, la lettre se termine par ce vœu : t Q.ue Il Le Démocrate Socialiste (si c'est toujours bien le titre) » vive sans avoir rien à démêler avec le parquet, tel est ) mon souhait du moment >.

Finalement, nous ne savons si le journal a été cojii^ti^ tné, ni aous quel titre il a pu paraître.. Plus riei^ da&s nos documents ne nous renseigne à ce sujet* Néaxjtjnpijas, nous avons cru utile de signaler la tentative, commO; un témoignage de plus de l'activité d'esprit de Godii* et de la diversité des objets qu'il embrassait dans son amour du bien social.

Il est bon, au surplus, de rappeler qu'à cette même époque , se discutait à l'Assemblée législative une nouvelle loi sur la presse dont les prescriptions rendaient pour ainsi dire impossible la publication de feuilles .flon agréables au pouvoir.

Voici, en effet, les principales dispositions de ce,tte,loi qui fut votée le 16 juillet 1850 :

€ Cautionnement des journaux politiques : 50pQQ0 fr. » Droit de timbre de cinq centimes par feuille. > Tou,t journal soumis à l'autorité administrative ppur la vente sur la voie publique, etc., etc. ».

€ette dernière disposition remettait fiu gouvernement drpit de viecOt de mort sur tout journal, r II n'e&t pas étonnant que cette loi qui fut quÉ^U^jÇ^de loi, de haine et de vengeance empêchât, l'éclqsipn d^ plus d'une feuille à cette époque.

Vers ce même temps, Go^in correspond avec .son condisciple en doctrine phalanstérienne, Çantagrel^ au sujet d'un catéchisme socialiste que ce dernier .si'ipfforç^i^, de rédi^r.

Cantagrel lui écrivait de Belgique, le 29 avril 1850 : < Je travaille assidûment à mon catéchisme qui devient une œuvre beaucoup trop savante et infiniment trop longue pour son objet. Mais si elle ne sert pas comme catéchisme, elle servira comme exposition : on tente une chose et on en fait une autre, •. >

Quelques jours plus tard, le 2 mai, Godin répond à Cantagrel en termes qui font songer que peut-être Godin s^était lui-même exercé sur une œuvre semblable. En effet, il écrit :

€ J'ai cru entrevoir l'inconvénient dont vous me dites » un mot concernant retendue de votre catéchisme. Une » telle œuvre me paraît devoir être composée d'aflfirma- » tiens logiques plutôt que de déductions.. • »

Mais Godin doué d'une grande pénétration de jugement, voyait en même temps le danger des affirmations sans démonstrations. A la faveur du demi-jour, les gens peuvent s'enrôler à la suite de doctrinaires qui les entraînent dans une voie toute autre que celle où ils pensaient aller.

Comment donc dresser un catéchisme socialiste à la fois court et clair , à l'usage des personnes pour la plupart nullement préparées au travail intellectuel et ignorantes de toute notion sur le mouvement des sociétés humaines ?

Le mental comme le physique est soumis à la loi d'évolution. L'homme, pour s'emparer d'une science, doit commencer par en saisir les éléments. C'est œuvre de longue haleine. Et l'acquisition du savoir est encore plus difficile et plus lente lorsqu'il s'agit de points non encore passés à l'état de science, c'est-à-dire non vérifiées par les faits et conséquemment assujettis à bien des contradictions.

Or, c'est le cas de l'Economie sociale. La science s'en

prépare lentement. Les faits dégageront peu à peu les véritables solutions.

En attendant, vulgariser la connaissance des divers essais d'organisation sociale, avec leurs causes de succès et de revers, est le meilleur moyen de hâter la constitution de cette science.

Revenons à 1850. La propagande faite par les diverses écoles socialistes, spécialement PÉcole sociétaire, avait alors répandu dans les centres ouvriers un certain nombre d'idées dont nous retrouvons Técho en feuilletant la correspondance de Godin.

Ainsi, le 17 Décembre 1850, en faisant un nouvel envoi de fonds à l'Ecole sociétaire, Godin signale le trait suivant :

€ Depuis quelque temps la classe ouvrière des con-

> trées manufacturières de notre département s'occupe » des moyens de réaliser ce qu'elle appelle la vie à bon

> marché. Dans cette intention, un groupe de mes

> ouvriers est venu, il y a quelques jours, me prier de » les aider à la réalisation de cette idée. Je leur deman-

> dai leurs intentions et leurs moyens ? 11 s'agissait, sui-

> vant eux, de fonder un magasin d'approvisionnement

> des choses les plus nécessaires à la vie, au moyen

> d'une souscription organisée parmi les ouvriers eux-

> mêmes et prélevée sur leurs salaires. Leurs vues sont

> peu développées et ils se rendent peu compte des dif- » acuités d'une semblable affaire.

> Je doute même qu'il soit possible de l'entreprendre

> sous le régime de défiance où nous vivons, sans être » immédiatement entravé par la police. Malgré cela, je » vous prie de voir si vous ne pouvez m'aider de vos

> conseils pour la fondation d'une semblable société.

> Agréez mes sentiments de fraternelle sympathie ». Nous n'avons pas la réponse à cette lettre, la dernière

phrase de Godin nous montre que les difficultés s'accroissaient pour toutes les tentatives, si minimes qu'elles fussent, ayant un caractère social.

En effet, une profonde perturbation agitait tous les esprits. Le président de la République dont le mandat expirait en 1852, voulait, ou assurer sa réélection en modifiant la loi qui le déclarait non rééligible, ou restaurer TEmpire- Déjà, à la revue de Satory, en octobre de l'année qui nous occupe, des troupes avaient crié : <c Vive l'empereur ! >

Les événements les plus graves se succédèrent presque sans interruption jusqu'à la constitution de l'Empire ; et chaque jour le pouvoir opposa une résistance de plus en plus formidable aux entreprises sociales, aux institutions si simples qu'elles fussent, du moment qu'elles étaient de nature à conduire au groupement des citoyens, à la nécessité de fréquentes réunions entre eux. Aucune suite ne put donc être donnée à l'idée des ouvriers. Le pouvoir tenait Godin en surveillance. Une deuxième perquisition domiciliaire dont nous ignorons J la date précise, eut lieu chez lui vers cette époque, sous prétexte d'y rechercher une correspondance avec les représentants du peuple condamnés en 1848 et 1849 par les hautes cours de Bourges et de Versailles. Godin a écrit à ce sujet dans son volume « Solutions sociales », page 146: .... « J'échappai à l'exil, grâce sans doute à ce » qu'aucune preuve ne put se faire contre moi, et grâce » aussi sans doute au nombre important d'ouvriers que ]» j'occupais déjà et qu'on a pu craindre de priver de T> travail. Mais l'Ecole sociétaire ruinée, éparpillée, paya » largement son tribut au bannissement et à la persé- » cution ».

Plans divers des Phalânstériens en 1852. — Rappel de TŒuvre de Gondé sur Vesgres.

Le 29 mai 1852, TAdministration de l'Ecole sociétaire envoyait de Paris, à Godin, la lettre suivante :

< Monsieur et Ami,

> Les circonstances nous obligent à retarder encore la publication d'un exposé de la situation de l'Ecole et de ses projets ultérieurs, nous croyons utile de faire connaître les motifs de ce retard et les préoccupations actuelles du centre à ceux de nos amis qui nous ont donné les preuves les plus constantes de leur dévouement et de leur foi phalanstérienne.

r Deux mots d'abord sur la suspension du journal (La Démocratie pacifique) : cette suspension, d'abord gouvernementale , peut être considérée aujourd'hui comme notre propre fait ; car dans la situation faite aux publications périodiques et dans l'état de nos ressources actuelles , nous ne pouvons penser à ressusciter un organe même hebdomadaire.

> Toutefois nous sommes loin de renoncer à la poursuite de notre œuvre ; nous sommes depuis quelque temps, et entre nous, à l'étude des moyens les plus propres à ranimer l'Ecole et une active correspondance est établie à ce sujet entre nous et Considérant.

> Nous cherchons le joint par lequel il nous sera possible d'aborder l'expérimentation pratique en restant ferme dans la ligne de conduite qui nous paraît essentiellement commandée au centre de l'Ecole et qui consiste à s'attaquer au problème intégral, savoir : Organisation sériaire et démonstration du travail attrayant.

> Nous sommes en voie de trouver et de nous enten-

dre. Aussitôt que nous aurons fixé nos idées sur un plan bien défini, nous adresserons à nos amis un exposé :

> P De notre situation actuelle aii poîat de vue de la liquidation qui, en tout état de cause, doit être achevée avant d'entamer une nouvelle campagne;

> 2® Du plan de campagne que nous concevons pour y , l'avenir, plan qui aufa pour pivot de tendance la rêali*

sation pratique.

» Nous considérons que la campagne théorique pure peut être regardée comme close ; nous pensons de plus que nous pouvons, aujourd'hui, nous en reposer sur d'autres du soin de continuer la guerre contre la vieille société et son réseau de cercles vicieux.

> Sur cette thèse de critique, nous ne pouvons plus que nous répéter et l'on n'a pas d'énergie quand on répète une chose pour la vingtième fois. C'est aôaire à ceux qui viennent d'ouvrir les yeux, de sentir et de rendre avec vivacité les laideurs que nous sommes las, nous autres, de signaler et, dans l'état actuel des esprits, les ouvriers ne manqueront pas à cette œuvre nécessaire de combat à laquelle nous avons consacré vingt ans pour notre part ; non sans succès, je crois que nous pouvons le dire. Nous avons donc le droit aujourd'hui de laisser le champ de la lutte et d'aborder le champ de l'édification.

> Nous ne craindrons pas , dans les circonstances actuelles, de prendre tout le temps nécessaire pour. bien mûrir notre plan de campage.

> Des lettres que nous recevons de divers points de la province nous prouvent que l'anxiété et la terreur y sont répandues et inspirent, à tous, une réserve et une prudence extrêmes peu favorables à l'activité des rapports avec un centre que l'on considère comme frappé d'ostracisme. Il faut laisser aux jesprits le temps de se ^asseoir et de se calmer. Comme ce que nous entrepren-

-loi -

drons sur le terrain de la pratique sera absolument neutre au point de vue de la politique et du gouvernement, nous avons lieu de croire que nous ne rencontrerons point d'entraves de la part de PAdministration et que ceux que leurs convictions engageront à concourir à notre œuvre ne risqueront point d'être inquiétés pour cela ; mais il ne suflSt pas que cela soit, il faut de plus que cela soit cru. Nous ferons à cet égard et au ton absolument neutre tout ce qui sera compatible avec la dignité de l'Ecole dont l'étendard est remis à notre garde.

> Notre liquidation financière se poursuit activement et sera, nous n'en doutons pas, menée à bonne fin, mais l'époque de son achèvement complet et par suite le commencement d'une nouvelle phase pour l'Ecole dépendent de la continuation du concours de ceux de nos amis qui, comme vous, ont foi dans l'œuvre phalanstérienne et dans le succès de nos communs efforts.

> Nous recevrons avec plaisir votre réponse à la présente, 2, rue de Beaune.

» Agréez, Monsieur et Ami, nos fraternelles salutations. >

La réponse de Godin nous manque. Nous avons très peu de lettres de lui traitant de questions sociales en 1852. Le développement de ses affaires industrielles lui occasionnait de fréquents voyages, peut-être viWl directement à Paris les représentants de l'Ecole sociétaire ou même causa-t-il des projets de l'Ecole avec les chefs exilés en Belgique, puisque ses affaires (nous l'avons vu dans le chapitre précédent) l'appelaient souvent de ce coté.

Quoiqu'il en soit, ce que nous avons à retenir du document publié par l'Ecole sociétaire, c'est la détermination nettement formulée de < s^ attaquer désormais au pro-

hlème intégral : Organisation sériaire et démonstration DU travail attrayant >.

Aucune tentative faite par l'Ecole directement n'avait encore amené les chefs du mouvement phalanstérien à mesurer les difficultés d'une telle œuvre. Cependant, ils avaient déjà pu entrevoir que ces difficultés étaient grandes puisque, dès 1844, les phalanstériens des Etats- Unis, cherchant à vérifier par l'expérimentation les données théoriques et se heurtant à des interprétations et obstacles divers, avaient délégué à Paris, près de l'Ecole sociétaire, celui-là même qui avait porté aux Etats-Unis la parole fouriériste , c'est-à-dire Albert Brisbane, afin d'obtenir des chefs de l'Ecole les indications formelles exigées précisément pour Vorganisation sériaire et la démonstration du travail attrayant.

Nous reviendrons, au chapitre suivant, sur cette démarche des Américains et sur la réponse de l'Ecole sociétaire, car nous voici arrivé au point où nous devons — au moins brièvement, — entretenir nos lecteurs du mouvement fouriériste aux Etats-Unis. Ce mouvement, en eôet, suscita de 1840 à 1853, une quarantaine de tentatives de réalisation dont il résulta des renseignements pratiques que Godin recueillit autant qu'il lui fut possible , d'abord par ce qui en fut publié dans les journaux de l'Ecole; ensuite, par ses entretiens avec Considérant ou Cantagrel ; enfin, plus tard, par les récits mêmes de Considérant, quand celui-ci fut de retour des Etats-Unis.

Dès 1853, ce que Godin avait appris des tentatives américaines joint à ses propres réflexions, l'avait amené à des conclusions que nous ferons connaître à nos lecteurs.

A peine notre héros avait-il reçu, de Paris, la lettre en date du 29 mai 1852 reproduite ci-dessus, qu'il en rece-

— levait une autre datée de Bruxelles, écrite par Cantagrel et portant ce post-scriptum : t Brisbane est ici, il veut mm emmener en Amérique, pour y procéder à des expérimentations sociétaires. »

Ces quelques mots sont mémorables ; car la proposition de Brisbane, appuyée de tout ce que celui-ci pouvait dire en faveur des Etats-Unis comme théâtre de réalisations sociétaires, va déterminer le départ de Considérant pour l'Amérique, et çtmener, par suite, la constitution de la fameuse société de colonisation Européo-Américaine au Texas, où se consumèrent tant d'efforts de la part des phalanstériens d'Europe et à laquelle J.-B^- André Godin donna un si notable concours.

Mais, n'anticipons pas et achevons d'indiquer les principaux plans de l'Ecole sociétaire en 1852.

La situation politique était telle, en France, que le chef de l'Ecole, Victor Considérant, n'y jugeait possible une réalisation quelconque qu'avec l'agrément du pouvoir. L'impossibilité d'un tel agrément lui faisait songer à la Suisse, comme lieu possible d'une expérimentation sociétaire.

La Suisse comptait nombre de partisans de l'idée fouriériste. Mais* la première et très grosse difficulté était toujours celle des frais de l'entreprise. Aussi un autre plan était-il entretenu en France par quelques phalanstériens.

En octobre 1852, Godin recevait d'un des plus dévoués partisans de la cause, une lettre l'informant de la mise en vente de « la partie de l'ancienne terre de Condé, enregistrée au cadastre et sur la carte de l'Etat-major sous le nom de Phalanstère > (Voir chapitre IV, pages 63 à 65). La lettre ajoutait qu'une petite Société s'était constituée, laquelle avait « pour but immédiat l'acquisition de cette terre, et pour but ultérieur son affec-

tation à • Vessai que V Ecole phalanstérienne déciderait de fairCy selon les 7'essources dont elle pourrait disposer. >

L'examen de la correspondance nous fait voir que Godin étudia le sujet pendant plusieurs mois et qu'il s'en entretint de vive voix avec la personne qui lui avait écrit. Dans une lettre à cette même personne, en 1852, Godin dit :

« Je pensais recevoir de vous un mot qui m'aurait > mis au courant de l'affaire de Condé dont nous nous » sommes entretenus. La chose en est donc restée là? >

Il n'y a plus trace de la question dans les lettres de Godin, Terminons sur ce sujet en disant que jusqu'à présent la propriété dite le Phalanstère, à Condé sur Vesgres, n'a, malgré son nom , été le siège d'aucun Phalanstère.

D'après une étude publiée par M. Jules Duval, dans l'Annuaire de l'Association pour 1868, voici quelles auraient été les vicissitudes de la dite propriété, après la tentative en date de 1832 indiquée dans notre chapitre IV.

Le principal promoteur de l'entreprise, M. Baudet- Dulary, atteint dans sa fortune, dut aliéner une grande partie de la terre désormais baptisée du nom de Phalanstère ; mais il conserva, au lieu dit la Chesnaie, un moulin que fait mouvoir la Vesgres et quelques terres attenantes. 11 s'y établit avec sa nombreuse et laborieuse famille.

En 1846, quelques phalanstériens , quatre ou cinq ménages, s'entendirent avec M. Baudet-Dulary et constituèrent une Société dont l'objet était :

P de combiner et de mettre en œuvre les procédés d'association entre le capital et le travail ;

2^ de combiner également et de mettre en œuvre les

divers procédés d'association entre le travail agricole et le travail industriel.

Un bâtiment qui est encore debout aujourd'hui fut alors édifié. On débuta par une fabrique de cartonnage. On se proposait de fonder une poterie de terre et de combiner ces travaux industriels avec la culture maraîchère, etc. ; mais les événements de 1848 jetèrent le pays dans une crise qui paralysa les affaires; les difficultés s'accrurent et finalement, en 1850, les premiers projets furent abandonnés.

Après bien des pourparlers, le groupe restant réduisit les plans à la constitution d'un ménage sociétaire ; c'està-dire à une réunion de personnes s'entendant pour simplifier les opérations du ménage familial, en élargissant la part de vie commune sans rien sacrifier de la liberté individuelle.

En 1860, le groupe initiateur se rendit acquéreur du terrain et de la maison et constitua une Société civile immobilière.

Il fallut augmenter les habitations et deux pavillons isolés furent édifiés non loin du bâtiment principal.

La Société immobilière loua les appartements de la colonie à des familles ou à des célibataires qui formèrent entre eux le ménage sociétaire proprement dit.

Aujourd'hui, la colonie de Condé-sur-Vesgres comprend quelques familles de rentiers qui y résident surtout l'été.

Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats- Unis, 1840 à 1852.

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