‹ Documents pour une biographie complète de Jean-Baptiste-André GodinChapitre 28 sur 41 · Œuvre didaotiqpie de Brook Farm. Swedenborg et · texte numérisé non relu

Œuvre didaotiqpie de Brook Farm. Swedenborg et

Fonrler. — 18M-1847

Le lecteur a vu (I) comment la propagande de la doctrine fouriéfiste fut organisée à Brook Farm, en

J. H. Noyés appréciant le travail ainsi accompli par

(1) Précédente section du chapitre XVI.

Brook Farm écrit ces lignes : « Le fait remarquable, celui sur lequel j'appelle ici tout spécialement l'attention, est que, dans 'sa fonction didactique, Brook Farm apporta à Fesprit public non seulement un nouveau socialisme , mais une nouvelle religion , et cette religion fut le Swedenborgisme. »

Que fauiril entendre par Swedenborgisme? Evidemment l'ensemble des vues exposées par l'illustre suédois Emmanuel Swedenborg. Mais celui-ci ne prétendait en rien apporter au mond,e une reUgion nouvelle. A ses yeux , la religion est une comme la science.

A plusieurs reprises (spécialement dans Le Devoir d'août 1897, p. 456, et dans celui de mars 1889, p. 174), noiis avons entretenu nos lecteurs (l)de cette grande figure. Indiquant dans le premier de ces numéros quelle était, dès 1847, la pensée religieuse de J. B. A. Godiri, nous disions :

< 11 fut très sympathique à l'écho d'un mouvement théosophique et social qui lui arriva alors... Il s'agit du'^î'^i^d théosophe suédois, Emmanuel Swedenborg, dont les écrits conduisirent de notables réformateurs sociaux — aux Etats-Unis — à adopter les idées de Charles Fourier, ces idées leur paraissant receler le vrai mode d'application des principes du grand théosophe.

> L'œuvre de Swedenborg date de plus d'un siècle. S'wedenborg est né à Stockholm , le 29 janvier 1688 ; il est décédé à Londres , le 29 mars 1772. Il fut un des plus grands sayants de son temps.

> Pendant la seconde partie de sa vie et durant 27 ans il vécut dans de telles conditions psychiques que —

(1) Les présents Documents pour une Biographie complète deJ.B,A, Oodin parurent d'abord dans Le Devoir, revue mensueUe, fondée par Qodin en 1878 et dirigée, après lui, par sa yeuve née Marie Môrét.

con H±&^mmeni pour ainsi dire et avec une parfaite conscience de soi — il expérimenta et étudia cet ordre d^ ilBbi"ts occultes dont la science commence aujourd'hui à ^*erQ. parer.

^ A^ la lumière des connaissances qui lui arrivaient ^r c^tte voie , Swedenborg interpréta le sens des Ecritures dites religieuses ; et il exposa une doctrine qui , appi:*ofbndie et saisie dans son ensemble , ne comporte rien de moins que Torganisation sociale de la pratique de l*a,rxiour humanitaire,. • >

L'* «'Cation philosophique et sociale de Swedenborg s'e- ^erç«, en Angleterre dès 1780. Mais ses œuvres étant écr^^^^^s en latin, on comprend qu'elles ne pouvaient ^lot"s stvoir beaucoup de retentissement.

T^^^nmoins, en 1788, fut tenue une réunion entre les ^^^ouborgiens d'Angleterre ; de nombreuses asso- ^V^ ^^Xls ou chapelles se constituèrent (1).

Vîècho de ce premier mouvement alla en France, comme aux Indes et en Amérique. Noyés dit :

< Les écrits de Swedenborg avaient circulé longtemps, mais faiblement, dans le pays. Des Eglises même s'étaient constituées dans nos cités avant la nouvelle ère du socialisme. Mais rien d'analogue à un intérêt général en faveur des écrits de Swedenborg ne s'était montré jusqu'au moment où Brook Farm et le Harbinger furent à leur apogée. Alors le mouvement de l'esprit public vers Swedenborg fut aussi palpable, aussi prodigieux que celui des plus vifs mouvements religieux connus dans notre pays. >

La même renaissance du mouvement Swedenborgien se produisit en France. De nombreux articles sur l'œufnr (îtr grand Suédois furent publiés dans le journal de

(1) Emmanuel Swedenborg , sa vie et ses doctrines , par M. Matter. Editenrs Didier et C; S5, quai des AugustinB, Paris.

l'Ecole sociétaire: La Phalange, de 1844 à 1847, par Hughes Doherty , un fouriériste anglais.

M. Doherty fut des premiers à faire ressortir le parallélisme entre les enseignements d'Emmanuel Swedenborg et ceux de Charles Fourier. Dès le 30 janvier 1844, il écrivait de Londres un article que reproduisit The Phalanœ, le 7 septembre 1844, et dans lequel il déclare que sans les lumières qu'il a trouvées dans les lois d'ordre universel décrites par Charles Fourier, il eut probablement douté de la vérité de Tétat transcendant dans lequel se trouvait souvent Swedenborg et il ajoute : < ou bien si j'avais été capable de concevoir l'ouverture de la vue spirituelle et d'en créditer les doctrines exposées par Swedenborg, probablement j'aurais compris ces doctrines seulement dans le degré où le font la plupart des membres de la Nouvelle Eglise (1) que j'ai rencontrés en Angleterre , degré qui me semble aujourd'hui un aveuglement partiel.

< Je dis ceci en toute humilité et sincérité de conscience , me proposant d'en référer à Swedenborg luimême dans le monde spirituel ; et en vue d'induire les membres de la Nouvelle Eglise, généralement, à ne pas se contenter d'une connaissance superficielle et bornée de leur propre doctrine. >

Le sujet touché par M. Doherty , celui du degré de lumière ou de profondeur dans lequel on saisit communément les choses , évoque un point essentiel dans l'œuvre du grand Théosophe, nous voulons parler de la théorie des degrés.

Swedenborg expose qu'il y a dans tout absolument deux genres de degrés :

V Les degrés comme ceux de la lumière vers l'cdn-

(1) La NouveUe EgUse ou NouveUe Jérusalem était ceUe constituée par les adeptes des idées exposées par Swedenborg.

'^o, on de la sagesse vers Tignorance; ces degrés sont '^ts continus parce qu'ils croissent ou décroissent. ■^ IjCr degrés dérives l'un de l'autre en série comme '^^pz-ineipp, la cause et l'effet. II appelle ceux-là dégrés f'isfincts ou discrets.

^es degrés discrets sont homogènes dans leur série, IpdeiTiier étant le complexe des deux antérieurs.

* Lf», science des degrés est » dit-il (I) c comme une cle'" i>ovir ouvrir les causes des choses; sans elle, les "ffi^ts £»,pparaissent comme s'il n'y avait en eux que ce (/ue l'œil y voit. Tandis que cependant plus oo regarde iDtéi'ies virement un objet, plus on y découvre de choses admix-a.l}Ies. ;. Exemple :

"^^^-"-te semence contient la faculté de produire son V^^^^ta.! ; comme par une sorte de volonté elle pousse gflP J*?t. "hors déterre, se revcHde branches, de bourgeons gt *^ touilles; et ainsi se prépare comme par nn entenijc<^*irit. pour les fins dernières qui sont les fruits et la ^eV^otl diction de semences nouvelles.

"^s merveilles semblables sont en tout.

^ entendement de l'Iionimo peut s'exercer simplement iViV-ns le désir de savoir les choses ; plus intérieurement A^ns la volonté de les comprendre; plus intimement encore dans l'amour de les mettre en pratique.

La volonté, l'entendement, le travail ou la mise en pratique sont entre eux comme 1^ principe, la cause et l'effet. Bans le dernier, les deux premiers sont dans le plein et dans la puissance.

Les expressions : Ans premières , fins moyennes, fins dernières sont aussi employées par Swedenborg concurremment avec celle de pnncipe, cause, effet; et il

{\) Sagesse angéliqiie sur le dioin amour, librairie de l'Eglise de l'avenir, 12. rue Thouin, Paris.

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montre comment dans l'Universel les fins demièrw d'une série deviennent les fins premières de la série suivante , jusqu'au grain de sable d'où il sort, dit-il, une exhalaison qui aide à produire , par conséquent à officier quelque chose.

En vain l'homme se croirait régénéré parce que de hautes pensées auraient flotté dans son entendement , cette sorte de lumière mentale ne lui demeurera acquise que'; si l'amour, en lui, a saisi, fécondé cette pensée, et s'est avec elle exprimé dans l'action.

C'est ainsi que l'homme se modifie foncièrement. Dans l'infinité des modes d'existences , chaque indivi" dualité se classe , s'emploie selon sa valeur intrinsèque , c'est-àrdire son amour de fond , lequel est l'essence de l'individu.

Ce qu'on entend généralement par les mots le Ciel n'est pas un lieu , c'est un état ; et cet état l'individu le réalise lui-même dans cette vie ou s'en écarte , selon l'intention la plus profonde qui dicte ses actes.

On entrevoit comment cette doctrine sape toute idée de salvation par les mérites ou les prières d'autrui, ou par les simples prières personnelles, comment elle oblige chacun à se scruter jusqu'au plus intime de l'être pour voir ce que , réellement , il aime , ce à quoi il veut par dessus tout s'employer ; car c'est là ce qui le qualifie pour tel ou tel mode d'existence.

Par l'examen de ses œuvres , par celui des pensées qu'il entretient avec le plus de plaisir , l'homme peut voir quel est son amour de fond , se saisir lui-même , dans l'intime. Et s'il veut élever, développer cet amour, en un mot progresser , c'est seulement , nous le répétons, par le travail, par les œuvres utiles à la vie générale qu'il y arrivera.

L'efibrt serait-il pénible au début qu'il finirait pai*

être agréable, dit Swedenborg, la persistance dans la voie jugée bonne ayant modifié peu à peu l'amour de fond. Ainsi l'entendement peut éclairer la volonté.

Ce rôle essentiel du travail dans les révélations. de Swedenborg montre par quel côté pratique ces révélations complétaient les propositions de Fourier, touchant le travail attrayant.

Aux Etats-Unis, d'après J. H. Noyés, le premier daeument notable sur les rapports essentiels entre Emmanuel Swedenborg et Charles Fourier se trouve dans l'ouvrage de Parke Godwin : Popular views ofthe doc- Iriaes of Charles Fourier , publié en 1844, à New- York. On lit dans cet ouvrage :

< Nous avons exposé la doctrine de l'analogie universelle d'après Fourier, mais il est important d'observer que Fourier n'est pas le premier homme des tempe modernes qui ait exposé cette pensée. Emmanuel Swedenborg, dont les révélations on connaissances spirituelles ont une coïncidence si exacte et si merveilleuse avec les découvertes soientiflques de Fourier, a, par sa doc~ trine des correspondances, précédé celui-ci dans l'annonce de la doctrine de l'analogie universelle, du moins sous beaucoup de rapports.

» Ces deux grands esprits, les plus grands sans contredit de notre époque, furent les instruments de la Providence pour éclairer les mystères de la Parole et des œuvres divines et nous découvrir les voies de la Terre prumi.se, du royaume de la paix, de l'abondance et de la bénédiction. »

Noyés dit encore :

t William Henry Channing, de Brook Farm, paraît avoir adopté simultanément !e Swedenborgisme et le Foui'iérisme. Il publia dans son journal The Présent t en avril 1844, un article intitulé : Fourier et Swedenborg, où nous lisons :

€ J'ai grand plaisir à annoncer un nouvel ouvrage sur Fourier et son système, par C. J. Hampel. Ce livre est très curieux et intéressant par l'exposition sinon de l'identité, au moins de l'extraordinaire ressemblance entre les vues de Fourier et celles de Swedenborg. Leurs doctrines respectives des correspondances et de l'Unité universelle concordent avec les plus profondes pensées de notre époque... >

La nouvelle interprétation des œuvres de Swedenborg fut en partie cause, dit Noyés, < du mouvement qui, en 1845, se produisit en Angleterre pour la réédition des œuvres scientifiques et autres de l'illustre suédois. Cette réédition fut due à Wilkinson, de Londres, un philosophe critique dont la vigueur d'entendement n'a d'égal que celle de Bacon.

€ Swedenborg avait écrit ses œuvres en latin , Wilkinson les traduisit en anglais, langue commerciale et conquérante , bien propre à leur faire faire le tour du monde... >

Simultanément, les œuvres de Swedenborg étaient traduites du latin en français par M. Le Boys des Guays, à Saint-Amand (Cher). Le Boys des Guays, de 1840 à 1849 , publia une Revue religieuse et scientifique intitulée : € La nouvelle Jérusalem. > Edouard Richer , de Nantes , exposait dans cette Revue les enseignements d'Emmanuel Swedenborg, sous ce titre : La Religion du bon sens.

De nombreux articles consacrés à l'unité du Swedenborgisme et du Fouriérisme parurent dans The Harhinger. Les Fouriéristes insistaient sur ce que Swedenborg avait révélé la Religion attendue par Fourier; les Swedenborgiens , sur ce que Fourier avait découvert l'arrangement social divin correspondant aux vues de Swedenborg.

5!tL des célèbres membres de Brook Farm, John S* Dwight, écrivait :

< Nous révérons Swedenborg pour .la grandeur et la profondeur de sa pensée. Nous Tétudions continuelle" ment à cause de la lumière qu'il jette sur tant de pro" blêmes de la destinée humaine , et spécialement en raison de l'admirable correspondance entre ses révélations et les plans d'organisation sociale de Fourier ; correspondance qui est comme celle de l'intime avec l'externe ou comme celle des principes avec les formes extérieures de la vie.

< Fourier et Swedenborg, celui-ci grand poëte et grand prêtre , celui-là grand économiste , préparent tous deux le règne de l'harmonie...

€ Ensemble ils sont la plus haute expression de la tendance de la pensée humaine vers l'Unité universelle. > Charles A. Dana écrivait aussi dans The HerUnger: * Nous recommandons les écrits de Swedenborg à nos lecteurs de toutes dénominations , croyant ces écrits de la plus haute importance pour la famille humaine.

> Aucun homme d'un entendement logique ne peut lire Swedenborg sans se sentir élevé dans un plan supérieur et poussé à une action nouvelle et plus profondément sentie.

> Nous n'hésitons pas à dire que la publication et l'étude des ouvrages de Swedenborg ouvriront une nouvelle ère dans la science humaine et , conséquemment , dans l'organisation sociale

» A l'étudiant philosophe , au savant , au disciple de la science sociale , les écrits de Swedenborg sont également nécessaires. Que nous cherchions la vérité dans les choses abstraites ou qu'au-delà de l'expérimentalisme moderne , contradictoire et sans but , nous cherchions la lumière des principes universels; que nous nous^

consacrions à la recherche des lois dîtines touchant Tordre social et la réintégration de l'homme collectif; nous ne pouvons nous passer de Faide de ce Sage aimant et aimé,

3^ Il fut un grand génie noblement discipliné! En lui le dévouement presque effrayant à la vérité était tempéré par un égal amour de l'humanité et un respect suprême envers Dieu. Pour lui jamais l'ordre de l'Univers et le jeu des forces ne furent des objets de vaine curiosité et de froide spéculation. Il pénétra dans les retraites de la nature et dans la demeure occulte de l'âme comme un ministre de l'humanité, et non comme un explorateur avide d'ajouter à son fonds de merveilles et d'exercer ses facultés dans ces difficiles régions. ' Nul homme n'eut jamais une telle sincérité, ne fut aussi complètement affranchi de tout égoïsme intellectuel. >

George Ripley , le chef de Brook Farm Phalanx , intervint aussi en faveur de Swedenborg contre certains critiques orthodoxes. Il défendit vigoureusement le langage habituel de ses frères socialistes concernant les révélations de l'illustre Voyant, ses descriptions hardies et poétiques , ses principes profonds, vivants , émouvants , la vérité pénétrante de ses écrits , etc. (Voir The Harbinger j volume 3, page 317.)

Revenant à l'ensemble de la propagande faite par Brook Farm , Noyés dit : < Le Swedenborgisme entra plus au fond des cœurs que le socialisme auquel il servait de véhicule, et cela, parce que le Swedenborgisme est une religion. Les hommes ont besoin d'autres choses encore que d'une reconstruction sociale.

> Swedenborg par son apport d'un nouveau ciel et d'une nouvelle terre répondait magnifiquement à ce besoin. Il convenait aux esprits les plus divers :

> Les savants étaient charmés parce q\xe Swedenborg était lui-même un prince de la science et que Tordre scientifique se trouvait dans ses écrits ;

> Les mystiques étaient conquis parce que Swedenborg les emportait courageusement dans les mystères des mondes invisibles de la pensée et de l'intuition ;

> Les sceptiques eux-mêmes aimaient Swedenborg parce qu'ils lui voyaient rejeter la moitié de la Bible, y compris tous les écrits de Saint-Paul , comme n'appartenant pas à la Parole , et faire de tout le reste ce qu'il voulait grâce à l'interprétation du sens interne.

€ tes associations qui naquirent sous l'influence de Brook Farm et du Harbinger disparurent toutes en peu d'années sans exception; mais le flot du Swedenborgisme soulevé en même temps est arrivé jusqu'à nous sous la forme du spiritualisme... c'est là l'œuvre durable de Brook Farm. Son influence certainement n'a cessé de se faire sentir dans le pays. >

H serait hors du éadre de notre présent travail d'examiner ce qu'est le spiritualisme aux Etats-Unis; nous regrettons néanmoins de ne pouvoir dire si ce spiritualisme s'est peu ou beaucoup écarté des propositions d'Emmanuel Swedenborg. Qu'il y ait eu modifications, cela est certain • Noyés l'indique en ces termes :

€ La jeune Amérique ne pouvait recevoir une philosophie ancienne et étrangère comme celle du Théosophe suédois , sans réagir contre et l'adapter aux nécessités du milieu.

«L'ancienne inspiration avait besoin d'un nouveau médium. >

Et il signale que ce nouveau médium fut Andrews Jackson Davis. Laissons l'œuvre de Davis et revenons aux phalanges dont les échecs en se succédant contrecarraient tous les efiorts des conférenciers. Ce sujet fera l'objet de notre prochain chapitre.

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