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Wisconsin Phalanx

Warren Chase, le fondateur de Wisconsin Phalanx, était un spiritualiste convaincu que le point essentiel de la religion est la mise en pratique de la loi d'amour humanitaire.

Voyant dans le principe d'association un mode d'application de cette loi, il chercha des personnes sympathiques à ses vues et rassembla ainsi une vingtaine d'hommes bons travailleurs, résolus, énergiques, en pleine force de l'âge. Ces hommes avaient connu la pauvreté et lutté contre les difficultés de l'existence, ce qui était

un bon point de départ pour Tœuvre en vue. Ensemble ils possédaient environ 1.000 dollars (5.000 francs).

Le groupe obtint du gouvernement la concession de 1440 acres (1) de terres dans une partie peu peuplée encore du Wisconsin. La concession comprenait une chute d'eau qu'on utilisa pour l'installation d'une scierie, d'un moulin, etc.

Voici comment les débuts sont racontés dans une lettre publiée par le Southport Télégraph :

< Wisconsin Phalanx.

27 mai 1844.

€ Nous quittâmes Southport , lundi 20 courant , et arrivâmes sans accident au domaine proposé, samedi dernier à 5 heures de l'après-midi..

€ Ce matin, lundi, notre premier soin fut de nous diviser en deux groupes : l'un chargé de relever les points de repère limitant notre propriété ; l'autre, de dresser la tente sur l'emplacement désigné pour les bâtiments et le jardin.

€ Huit hommes avec des attelages de bœufs et du bétail arrivèrent dans la matinée, entre 9 et 10 heures.

€ Après le repas, les membres se réunirent tous sous la tente. M. Chase présidait l'assemblée. M. Hounds occupait le poste de secrétaire.

< S'unissant dans une prière, les membres remercièrent Dieu de leur bonne arrivée et invoquèrent sa bénédiction pour leur paix et leur prospérité future. Après quoi on procéda à l'organisation régulière, en commençant par l'appel des membres.

< Vingt étaient présents.

€ Deux séries : une d'agriculture, une d'industrie

(1) Jl faut à peu près 2 acres et 1/2 pour faire un hectare.

furent d'abord constituées. Des membres s'y répartirent à leur gré; et chacune des séries désigna son chef,

< Les travailleurs divers restant composèrent une troisième série à la disposition de la direction....

€ La série d'agriculture doit commencer demain ses travaux ; celle d'industrie va creuser une cave et faire les fondations d'un bâtiment d'habitation qui mesurera 22 pieds sur 20; ce bâtiment constituera la partie centrale d'un grand édifice.

€ Le stock comprend 54 têtes de gros et petit bétail, y compris 8 couples de bœufs et trois paires de chevaux.

€ De nouveaux arrivants sont attendus. Des familles viendront réjoindre les pionniers, dès que le bâtiment d'habitation pourra les recevoir. . . »

Un des traits frappants de Wïsconsin Phalanx fut la résolution , l'énergie du personnel. En voici un exemple:

A peine installés, les pionniers ne doutant pas que leur phalange sera le point de départ d'une ville nouvelle convinrent de nommer celle-ci Céresco et, s'adressant à la législature qui siégea au cours de l'hiver 1844- 45, ils demandèrent et obtinrent pour la nouvelle cité d'abord un bureau de poste, puis l'organisation communale.

€ Notre ville > écrivait plus tard Warren Chase < a été reconnue par la législature au moment où l'association elle-même fut enregistrée comme Société par actions d'après ses statuts ».

En conséquence de cette décision, les habitants de la nouvelle cité furent invités, au printemps de 1845, à procéder à des élections municipales. De nouveaux hommes, non membres de la Phalange, étaient venus

s'installer sur le territoire deCéresco. Néanmoins tous les mandataires élus appartinrent à l'association.

Quand la nouvelle ville fut requise d'élire des jurés, on se contenta de nommer les trois plus âgés parmi les membres de la société, pour remplir ces fonctions.

Revenons aux opérations de la Phalange.

Le fondateur, Warren Chase, écrivait le 12 septembre 1844 :

€ La population comprend actuellement 20 familles (80 personnes, hommes, femmes et enfants).

» Elle est logée dans trois bâtiments qui doivent se rattacher à un grand édifice unitaire.

> La subsistance se prépare dans une seule cuisine; nous mangeons tous à une môme table >.

Arrêtons-nous sur ce point, car la question va diviser les esprits pendant toute la durée de l'entreprise.

Nos lecteurs au courant de l'œuvre du Familistère savent parfaitement que l'habitation unitaire peut être comprise :

!• sans cuisine ni réfectoire communs, ce qui est le cas du Familistère ;

2** avec cuisine sociétaire, sans réfectoire commun, les mets pouvant être achetés tout préparés, puis consommés au foyer familial ;

3** avec cuisine et réfectoires sociétaires pour les personnes à qui le régime conviendrait.

Mais les choses ne pouvaient être vues ainsi en 1844, l'expérience n'avait pas encore assez prononcé en ces matières.

Toutes choses se réglant par la discussion et le vote à Wisconsin, les membres avaient donc été appelés à se prononcer sur un problème posé comme suit:

Maisons isolées et cuisines spéciales pour chaque famille ;

Ou chambres d'habitation dans un édifice sociétaire ; cuisine et table communes.

On se décida, à très petite majorité, paraît-il, pour ce dernier plan.

Malgré cette faiblesse de majorité, on construisit les corps d'habitations sans aménager aucun appartement au point de vue des travaux culinaires et autres, à domicile.

Les familles qui ne purent supporter le régime de la table commune, durent faire leur cuisine chez elles, et s'y trouvèrent fort mal à l'aise. Beaucoup restèrent quand même, mais quelques bons membres s'en allèrent. Ils furent remplacés par de nouveaux arrivants soigneusement triés, car les admissions n'étaient pas faciles à Wisconsin, mais l'union ne se fit pas sur le problème signalé. Bientôt même, la majorité fut du côté des familles qui prirent leurs repas à domicile.

Un des principaux membres écrivit plus tard à propos de cette cause profonde de division des esprits :

> Bien que le plan unitaire pût avoir sa valeur dans des circonstances et avec un personnel donné, il fut évidemment fâcheux pour nous; car les membres n'étaient pas suffisamment développés au point de vue social pour entretenir des relations aussi étroites que celles commandées par le plan adopté »,

La sociabilité cependant se développait au sein de l'association. Ainsi nous lisons dans le rapport annuel de 1845 :

€ Les quatre grands maux dont le monde est affligé : l'alcoolisme, les procès, les querelles, les blasphèmes n'ont jamais trouvé place dans notre société. Il n'y a que très peu de ces babillages, commérages et critiques si habituels dans les rassemblements de personnes...

> Beaucoup ont développé en eux la sociabilité par

rétude et la pratique de la musique vocale et instrumentale ; en cela il y a un progrès constant et visible.

» Nos jeunes gens se livrent à la danse, spécialement en cas de mariage. Nous avons eu trois noces Tan dernier.

> Ayant achevé notre bâtiment scolaire, nous allons procéder à l'installation de notre cours d'éducation physique^ intellectuelle et morale >.

On lisait beaucoup, paraît-il, au sein de la phalange. Chaque famille recevait en moyenne 5 à 6 journaux et pratiquait l'échange de ces feuilles.

Concernant les cérémonies religieuses, le fondateur nous fournit ces indications :

» Le service divin est célébré chaque dimanche ; mais comme nous n'avons qu'un lieu pour cet objet , nos membres de diverses dénominations : méthodistes, baptistes, presbytériens, congrégationalistes, etc., s'en servent tour à tour. Chacun semble déterminé à faire abstraction des différences métaphysiques et à n'attacher de prix qu'à l'effort social basé sur les principes fondamentaux de la religion >. Son avis était que « sans accord sur cette base, les membres d'une association n'arriveraient à rien >.

La santé générale était bonne. En 1845, Warren Chase écrivait:

€ Nous pensons avoir bientôt un médecin ; mais son intérêt ne sera pas en conflit avec le nôtre et conséquemment sa présence n'augmentera pas les maladies >.

Touchant la politique, il disait : « Nous sommes à peu près divisés en deux partis et nous votons en conséquence > .

Hommes et femmes étaient tous tempérants.

Pendant les quatre premières années, on ne vendit

point rte liqueurs alcooliques sur le territoire de la commune, et jamais sur le domaine de la phalange, tant que dura Tassociation.

Toutes les questions d'intérêt commun étant discutées en assemblée générale des membres , on conçoit quelle part les faits concernant la production devaient occuper dans ces assemblées.

> Les membres > disent nos documents € étaient très industrieux. Ils débattaient longuement et avec animation les questions de travail, modes d'exécution, etc. Ils allaient discutant et travaillant, travaillant et discutant avec beaucoup d'énergie et d'efficacité >.

Dès le début, ils avaient installé sur le domaine une scierie et un moulin.

Le fondateur écrivait, en août 1845: € 640 acres sont en culture dont 400 semés en froment. Nous avons recueilli l'an dernier 1500 boisseaux, ce qui est suffisant pour notre pain d'une année. . .

> Nous avons abondance de bétail, récoltes et provisions pour les besoins de nos membres actuels et assez d'énergie physique pour nous procurer davantage de biens encore > .

A la môme époque (1845) le journal € Ohio American > publiait ce qui suit touchant Wisconsin Phalanx :

« La société possède 2000 acres de bonnes terres avec puissance hydraulique, 29 couples de bœufs, 37 vaches et quantité d'autre bétail, tels que chevaux, cochons, moutons, etc.

> Elle a moissonné cette année 100 acres du plus beau froment, 57 acres d'avoine, etc.

> Elle compte environ 30 familles. Elle ne doit rien à personne et veut vivre sans devoir jamais un seul dollar >.

Quant à Texécution des travaux on procédait comme suit:

Les membres se formaient en groupes pour chaque nature de travail. Tout groupe d'au moins trois personnes en désignait une chargée de relever le nombre d'heures données au travail par chacun des membres du groupe.

Ces comptes étaient relevés hebdomadairement en assemblée générale des membres de la phalange ; et le total des heures de travail de chacun était porté sur les livres de comptabilité en vue de la répartition des bénéfices de Texercice.

Les lecteurs du présent chapitre ont vu ci-dessus (3"« section, p, 205) quelle était Topinion courante des partisans de l'Association en Amérique touchant l'organisation des travaux. On répartissait ceux-ci en trois classes: Nécessite — Utilité — Agrément^ ainsi que l'avait proposé € The American industrial Union > , et que l'avaient pratiqué plusieurs sociétés, notamment Clarkson Phalanx.

Néanmoins, à Wisconsin, on avait rangé momentanément, disent nos informations, tous les travaux (sauf une partie des occupations féminines pour lesquelles il y avait réduction de prix) dans une seule classe, celle d^ Utilité; c'était donc l'uniformité de prix. Ni cultivateurs, ni artisans, paraît-il, n'étaient satisfaits.

Et bien que les questions de cette nature fussent régulièrement discutées entre les membres, nous ne voyons pas que ceux-ci eussent trouvé à instituer quelque mode plus en rapport avec leurs diverses convenances.

Il ne paraît pas non plus qu'on ait abordé à Wisconsin Phalanx la délicate et difficile opération tentée à Clarkson, celle de la détermination de rangs entre les travailleurs pour une opération donnée.

Consultant les chiffres d'inventaire pour Tannée 1845, nous voyons que cette année-là, la plus-value sociale à répartir entre les membres à titre : 1® de capitalistes, 2* de travailleurs, fut, tous frais de nourriture déduits, de 8.136 dollars 04 cents.

Un quart de ces bénéfices fut inscrit au crédit des membres à titre de répartition au capital ; ce qui, cette année-là, représenta 12 0^0 des fonds engagés dans Tentreprise ; les trois autres quarts furent inscrits au crédit des membres proportionnellement à leurs heures de travail, ce qui leur valut, pour ledit exercice, 7 cents 1^2 (75 centimes) par heure de travail.

L'année d'après, 1846, la société ayant eu à mettre en culture de nouveaux terrains, les résultats de Texercice ne permirent d'allouer au capital que 6 0^0 et au travail 5 cents (25 centimes) par heure.

En 1847, il y eut augmentation des bénéfices; on alloua au capital 7 3^4 0^0 et au travail 7 cents (environ 35 centimes) par heure.

La comptabilité était soigneusement tenue ; et chacun pouvait à son gré contrôler les écritures.

Warren Chase disait : < Nous avons entrepris notre œuvre avec la résolution d'éviter toute dette et (Jomeurerons fidèles à cette résolution. Car nous croyons que les dettes plus que toutes les autres causes réunies ont débandé les associations >.

Un autre point sur lequel ils furent aussi rigides en vue de se conserver unis était celui des admissions.

Beaucoup de postulants se présentaient, car la phalange avait une excellente réputation de probité et d'habileté, ses affaires étaient prospères et la fortune des membres semblait assurée. Mais dans l'intérêt même du maintien de cet état de choses et précisément parce qu'ils avaient le sens des affaires, les membres de

Wisconsin Phalanx n'admettaient dans leurs rangs que ceux qui possédaient: !<> l'amour des principes de Tassociation, 2® ou des fonds suffisants à placer dans Pentreprise, ou des capacités garantissant que la dite personne ne deviendrait pas un fardeau pour la société. Plus des trois quarts de ceux qui se présentaient étaient écartés .

Il est à signaler que, parmi les membres , plusieurs s'en allèrent pour chercher des occupations plus douces que le rude labeur pratiqué à la phalange.

La renommée de Wisconsin Phalanx attirait les visiteurs. L'un d'eux, nommé Hine, ayant, le 20 juillet 1847, publié dans New-York Tribune un récit très élogieux de Tentreprise, un autre visiteur, J, Cooke, écrivit au même journal, le 28 août suivant, pour ramener, à son avis, les choses au point.

Il signale, en autres défectuosités, les dissentiments intimes quant au régime domestique et l'absence, dans les statuts, de garantie du nécessaire pour les membres, en cas de maladie, invalidité, etc.

Dans The Harbinger du 8 janvier 1848, le fondateur, M. Warren Chase, répond aux critiques de M. Cooke en admettant la vérité générale des dires de celui-ci, et en faisant observer, relativement au régime domestique, ofi^ l'association pratique les deux modes. Nombre de familles prennent leurs repas chez elles ; d'autres fréquentent la table commune ; c'est l'attraction seule qui doit prononcer en ces matières. Il dit aussi que la Phalange est maintenant en mesure de rembourser les fonds de tout membre qui désirerait s'en aller, et qu'on a voté de procéder ainsi dorénavant, afin que rien n'entrave plus le progrès de la phalange.

Au rang des épreuves dont ils avaient tiré des ensei-

gnements, il peut être bon de relever la suivante : Au début, nous l'avons vu, on avait édifié une seule cuisine et une seule salle à manger, en leur donnant les dimensions convenables pour répondre aux besoins de toute la population. Puis, de premières difficultés s'étant révélées et l'augmentation du nombre des membres entraînant la construction d'un nouveau bâtiment, on décida de pourvoir ce nouveau bâtiment d'une galerie conduisant à une seconde salle à manger, laquelle serait reliée à la cuisine unique. Mais l'ouverture de cette deuxième salle à manger ne suffit pas à rallier tous les esprits.

Le rapport annuel de 1846 constate que sur les 180 membres de la phalange (ce fut le chiffre maximum de la population) 80 seulement prenaient leurs repas à l'une ou l'autre des tables communes.

On comptait alors 36 familles et 35 célibataires. 15 familles et 30 célibataires se servaient des dites tables ; 21 familles se nourrissaient chacune chez soi et 5 célibataires avaient obtenu pension dans l'une ou l'autre de ces familles.

Parmi les motifs invoqués contre la table commune, nous relevons : le besoin d'une nourriture spéciale, végétarienne par exemple ; le désir chez les parents d'avoir les enfants avec soi ; le besoin d'ouvrir le repas par une prière; etc., etc.

Au cours des discussions élevées à ce sujet, des membres proposaient de construire à l'avenir des maisons isolées, mais d'édifier un atelier unitaire comprenant la boulangerie, la laiterie, etc. ; afin de diminuer le fardeau de chaque ménage ; ce qui, à leur avis, préparerait les esprits au travail coopératif et à la vie dans une demeure unitaire où le réfectoire commun serait pourvu de tables selon la variété des goûts.

D'autres pensaient que le dévouement au but poursuivi devait être suffisant pour écarter toutes les préférences ou préjugés individuels, et faire que chacun se contentât de la table commune, celle-ci s'améliorant avec le temps.

Cette question passionnait tellement les esprits qu'on en faisait le pivot des élections.

M. Chase, s'efforçant de résumer les leçons de Pexpérience faite à Wisconsin, écrivait, au cours de l'hiver 1846-47 :

€ Nous avons commis beaucoup d'erreurs parce que nous n'étions guidés par aucun précédent, et que nous avions plus de zèle que de savoir.

€ Les grands changements requièrent une action lente. Tous les pionniers ont à se souvenir qu'ils doivent être des constructeurs et non pas seulement des destructeurs ; qu'il ne leur faut pas jeter bas ce qu'ils condamnent, avant d'avoir édifié quelque chose de mieux pour le remplacer. >

Et encore : * Généralement, les associations ont, au début, tenté trop de choses à la fois. La plupart ont rompu avec la maison isolée et la table de famille, avant d'avoir assez de science pour esquisser le plan d'un ménage unitaire. Maintenant la plupart des partisans de l'idée sont revenus de leur rêve et l'heure est sonnée pour des essais pratiques. »

M. Chase, continuant, s'eflforce de déterminer comme suit les 4 étapes de ces essais :

lo Se procurer un grand domaine dont la propriété, représentée par des actions, soit aux mains des membres ; y établir pour ceux-ci une demeure unitaire.

2o Organiser le travail coopératif et la répartition équitable des produits. Avoir de vastes champs, prairies vergers, jardins, etc., plus ateliers mécaniques, maga-

sin, buanderie commune, boulangerie, salle de bain, bibliothèque, salle de lecture, cabinet de physique, etc.

30 Instituer un système d'éducation s'appliquant aux enfants et aux adultes et conduisant à Padoption de la loi sériaire, à la réalisation des groupes et séries.

€ C'est seulement lorsque ce point sera atteint», dit M. Chase « que le travail commencera à être attrayant, indépendamment de la rémunération qui y sera attachée. >

4° Instituer l'ordre phalanstérien, la vie unitaire.

€ Dans la plupart des cas >, dit-il, < beaucoup d'années seront nécessaires pour l'adoption des conditions de la seconde étape, encore plus pour celles de la troisième, et davantage encore pour celles de la quatrième.

€ Que ces remarques ne portent personne à croire que Wisconsin Phalanx soit dans un état d'association avancée. Nous avons fait le premier pas et commençons seulement le second. Nous avons employé trois ans à cette œuvre, et il nous faudra sans doute cinq à dix ans peut-être davantage, pour être en état de commencer la troisième étape.

€ Une de nos erreurs les plus sérieuses fut de tenter la vie unitaire sans aucune des conditions environnantes adaptées à ce mode de vie. En vue de cet objet, nous avons construit, au coût de plus de 3.000 dollars, un long bâtiment à double façade, dont la ventilation ne peut être faite, qui n'a aucun confort et est extrêmement mal commode pour les familles qui y font leur cuisine.

< Ce sont là de ces épreuves inhérentes au début des tentatives, parce que tout enseignement pratique fait défaut.

€ Mais les vrais partisans de l'idée n'en sont pas découragés ; sans doute, il y a parmi nous des gens qui

n'ayant jamais partagé à fond nos principes, attendent une occasion favorable pour retourner à la civilisation ; de notre côté, nous les remplacerons volontiers par de meilleurs. >

En regard des étapes proposées par M. Chase Warren, et comme confirmation de sa conclusion que la vie unitaire sera le couronnement de beaucoup d'autres progrès, il nous paraît instructif de rappeler ici, à grands traits, celles suivies par Godin, dans l'œuvre de l'Association du Familistère.

Dans son volume Solutions sociales (1871) J. B. A. Godin a exposé le développement de son œuvre depuis la fondation de son industrie en 1840 jusqu'en 1871.

V étape : Ouvrier aspirant à améliorer les conditions d'existence des travailleurs, Godin fonde une fabrication de produits nouveaux répondant tellement aux besoins de la consommation que le succès s'y attache et qu'il trouve ainsi, avec le travail assuré pour ses ouvriers, les ressources indispensables à ses projets.

2® étape : à mesure du possible, il organise les conditions mêmes d'exécution du travail : vérification méthodique des produits par le poids, etc. ; paiement à la pièce etc, de façon à laisser à l'ouvrier sa liberté et à le rémunérer selon le résultat de ses efforts.

Simultanément, il institue les premières garanties de l'existence ; caisses de secours en cas de maladie, etc.

3^ étape : Convaincu que le mode le plus efficace d'améliorer le sort du travailleur est d'appliquer à des fondations et institutions d'utilité commune les parts de bénéfices à servir au travail en sus des salaires et appointements, il fonde le Familistère, en y réalisant les dispositions matérielles les plus propres au confort et à l'hygiène, tout en laissant aux familles, par la multiplicité des escaliers et balcons, et les ressources des nom-

breux services généraux, plus de liberté, et en même temps, plus de facilité d'isolement que n'en offre la maison ordinaire commune à plusieurs locataires.

Simultanément encore : P organisation des services généraux réalisant pour les habitants les équivalents de la richesse ; soin administratif de toutes les choses d'un usage commun ; ouverture des services de buanderie et autres, des magasins d'approvisionnements de toutes choses usuelles, des institutions pour le soin et l'éducation de l'enfance, etc. ; £<> Introduction d'un système électoral au sein de la population ; celle-ci étant appelée à désigner par le vote, des représentants des deux sexes chargés de participer au règlement de toutes les choses d'utilité commune ; 3o constitution de corps divers : pompiers, musiciens et autres pour l'utilité ou le plaisir de tous.

4® étape : Recherche pratique de la méthode la mieux adaptée au milieu pour déterminer la part équitable du travail dans les fruits de la production. Constitution légale de l'association entre le travail et le capital, de façon à solidifier les mesures de prévoyance mutuelle, d'éducation générale et autres.... consacrées par la pratique, et à mettre toujours aux mains des travailleurs actifs la propriété du fonds social.

Godin fonda son industrie en 1840; le pacte d'association fut signé le 13 août 1880; 40 années furent donc employées à parcourir ces étapes ; et au moment où nous écrivons ces lignes, 1898, les habitants du Familistère n'ont pas encore la velléité de recourir à la table commune, ce point par lequel on débuta à Wisconsin et dans bien d'autres phalanges.

La vie du chez soi est la seule pratiquée dans la maison unitaire de Guise. On est heureux de l'entretien administratif de la propriété commune : cours, balcons,

. escaliers, jardins, lieux d'aisance, fontaines, éclairage, enlèvement des détritus, etc., etc. ; on se réjouit de la prospérité des services divers : boulangerie, boucherie, épicerie, vêtements, etc. ; chacun se félicite du niveau élevé atteint par les écoles ; les diverses corporations d'agrément constituées au sein du personnel sont actives ; les élections et autres opérations prescrites par le pacte statutaire (visites des malades pour le règlement des allocations, etc.), s'opèrent avec régularité ; mais là se borne, quant à présent, la vie sociétaire.

Nous ne savons ce que réserve l'avenir et n'avons ici qu'à enregistrer les faits acquis.

Au lieu d'embrasser à peine 200 personnes, comme ce fut le cas pour bien des phalanges américaines, l'œuvre de Godin en embrasse plus de 2.000 ; les tentatives auxquelles nous la comparons n'ont vécu que quelques mois ou quelques années ; l'œuvre de Godin compte, si l'on se reporte à la fondation de l'industrie en 1840, déjà plus d'un demi-siècle ; les enseignements qu'on en peut tirer sont donc du plus grand intérêt social.

Au cours de 1848 et sans doute après l'échec de Spring Farm Association dans l'Etat de Wisconsin, le bruit courut dans la presse américaine que la dernière association fouriériste venait de disparaître. Ce n'était pas exact, puisque Wisconsin Phalanx et North American Phalanx étaient toujours debout, sans parler de Hopedale , l'une des sociétés qui avaient ouvert la voie au Fouriérisme.

Un membre de Wisconsin Phalanx écrivit donc à New- York's Tribune^ le journal d'Horace Greley, pour redresser cette allégation. Nous croyons intéressant de noter que ce membre avait déjà participé à plusieurs tentati-

ves : d'abord à Sylvania Association , puis à Leraysville Phalanx, toutes deux en Pennsylvanie. Après Téchec de Leraysville, en 1844, il s'était attaché à l'entreprise communiste de Skanoateles, Etat de New-York, et quand celle-ci sombra à son tour, en 1846, il rentra momentarnément sous le régime de la compétition civilisée. Mais ce régime lui étant devenu insupportable, il poursuivit son admission dans Wisconsin Phalanx, et il en était membre depuis quelques mois, lorsqu'il écrivit la lettre dont nous extrayons ce qui suit :

« J'ai travaillé ici, dans les divers groupes, côte à côte avec les membres, et je n'ai jamais vu dans aucune association un personnel plus persévérant, ni mieux adapté à son œuvre

€ J'ai visité presque toutes les tentatives d'association du pays, celle-ci me paraît la meilleure, je la crois hors de la possibilité d'un échec. >

Sauf les dissentiments que nous avons signalés, tout allait bien à Wisconsin Phalanx, l'association était prospère ; elle jouissait d'une excellente réputation dans le monde commercial, et pourtant l'heure de la dissolution allait venir pour elle, comme elle était venue pour tant d'autres tentatives.

Pour quelle part les divisions intestines entrèrentelles dans la résolution que prit la Phalange de se dissoudre en 1850 ? Cela n'est pas dit et les causes mêmes de la dissolution demeurent obscures.

<r Certains membres > disent nos documents, « avaient toujours douté de la durée de l'œuvre ; en conséquence, ils s'étaient préoccupés d'amasser des biens personnels, et quand la prospérité fut à un certain point, ils jugè- |.ent que la liquidation serait la meilleure des choses.

« Dans l'été et l'automne de 1849, des plans furent dressés pour opérer la dissolution, sans recourir aux

tribunaux, et les mandataires, élus cette année-là, furent chargés tout spécialement de préparer l'opération.

€ En janvier 1850, le contrat social fut modifié afin qu'on pût procéder à la vente du domaine.

€ En avril suivant, les membres firent d'un commun accord l'estimation de leurs terres en petits lots. Le produit des ventes devait revenir au fonds social; il était convenu que chaque actionnaire recevrait sa part proportionnelle de toute augmentation ou diminution.

< La plupart des membres achetèrent eux-mêmes des lots de culture ou de ville et restèrent, en conséquence, habitants du pays.

€ Finalement, la liquidation rapporta 8Vo au-dessus du pair.

€ Un certain nombre de membres regrettèrent la dissolution ; d'autres, qui s'y étaient enrichis et avaient plus d'amour mondain que d'amour social, ne s'en préoccupèrent pas autrement. >

Il est relevé à l'honneur de cette tentative qu'aucun procès, d'aucune espèce, ni au cours de la société, ni à sa clôture, ne se produisit entre les sociétaires.

Concluant à son égard, J. H. Noyés prononce le verdict suivant :

€ Morte par suicide délibéré et pour des raisons non clairement dites. >

Dans un chapitre final où il passe en revue les causes d'échec des tentatives sociales, J. H. Noyés fait les réflexions suivantes :

< Il faut observer que les révélations touchant les causes de désagrégation étaient généralement faites avec répugnance et conséquemment très imparfaites.

€ Une grande somme de passions difficiles à gouverner ne sont pas môme mentionnées. Exemple : l'amour. € Ce sujet qui a causé aux Shakers, aux Rappites,

aux Onéidiens et à toutes les communautés religieuses tant de troubles, qui a nécessité tant d'eJBforts pour prévenir, diriger ou contenir les terribles passions qu'il soulève, est absolument perdu de vue. En fait, les femmes sont rarement mentionnées dans les récits des tentatives sociales. Parmi les plaintes, les désaccords, aucune allusion n'est faite aux querelles et jalousies en matière d'amour...

€ Est-il possible que dans les expériences fouriéristes où des hommes, des femmes, des jeunes gens, filles et garçons, se trouvaient réunis par vingtaines ou par centaines dans des conditions les obligeant à de constants rapports, il nV ait jamais eu de poussée sexuelle de nature à troubler le cercle domestique ?

€ La seule conclusion que nous puissions formuler est celle-ci : quelques-unes des plus importantes expériences de ces tentatives n'ont pas été relevées pour l'histoire. >

Des difficultés de cette nature ont bien pu jouer à Wisconsin Phalanx un rôle déterminant.

Nous avons vu dans quelles conditions difficiles vivaient la grande majorité des familles qui, répugnant à la table commune, faisaient la cuisine dans leurs chambres non ^ménagées pour cela ; il faut de pressants motifs, des raisons intimes puissantes pour se placer en de telles conditions.

A défaut de plus de lumière, nous terminerons ce rapide exposé de Wisconsin Phalanx par ces mots empruntés à l'un des historiens :

€ La vérité est que cette tentative fut pécuniairement un succès^ socialement un échec.

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