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North American Phalanx, 1843 à

Nous voici arrivés à Pentreprise typique parmi les essais fouriéristes aux Etats-Unis.

Albert Brisbane fut au rang de ses principaux instigateurs et elle eut pour vice-président Horace Greeley.

La tentative survécut à toutes les autres ; elle était encore en plein fonctionnement lors du voyage de Victor Considérant aux Etats-Unis, voyage qui devait aboutir à la fondation de la société de colonisation au Texas. Considérant séjourna même à North American Phalanx et s'inspira de l'organisation du dit essai dans les dispositions qu'il arrêta plus tard à l'intention du premier groupe de colons au Texas ; c'est dire l'intérêt que nous avons à voir d'aussi près que possible les faits de cette tentative.

Les fondateurs désiraient prouver par l'exemple la possibilité :

1" De l'accord entre les hommes dans l'association ;

2"" D'assurer à tous, par l'union des eflforts et l'emploi des machines, non seulement l'abondance et le confort, mais aussi l'éducation et le raffinement ;

3^ Ils voulaient enfin montrer comment le véritable sentiment religieux pouvait s'exprimer dans les institutions sociales.

^Démontrons par les faits, > disaient-ils < que l'homme n'est pas, comme on le croit généralement, inapte aux relations commandées par l'association; que la production, chose si essentielle à la vie et au progrès, n'est pas contrecarrée par ce régime ; que l'élément religieux, bien loin d'en être écarté, y trouve sa véritable place ; et nous aurons gagné l'esprit public à notre cause. >

Voyons les débuts de l'entreprise : Le 6 avril 1843 un groupe de membres fondateurs avait adopté les statuts où l'objet de la société était défini comme suit :

€ Nous, soussignés, en vue d'étudier la théorie de réforme sociale de Fourier exposée par Albert Brisbane et, si nous le jugeons à propos, de coopérer à d'autres organisations semblables à la nôtre, nous nous associons aujourd'hui pour fonder et organiser ultérieurement une phalange commerciale et industrielle. >

Poursuivant ses opérations le noyau fondateur donna des conférences, fit de la publicité sur ses projets et, en même temps, chargea une commission d'explorer les environs de New-York et de Philadelphie, en quête d'un domaine convenable à la réalisation des nouvelles institutions sociales.

Cette commission comprenait : Albert Brisbane délégué par les fouriéristes de New-York, et Allen Worden délégué par ceux d'Albany.

Un site fut choisi dans Monmouth County, New- Jersey, à environ 40 milles au sud de New-York.

Le 12 août 1843, à la suite d'une annonce publique, une convention fut tenue à la Bourse d'Albany. Là, North American Phalanx prit naissance; on adopta pour elle une constitution et l'on recueillit des signatures de souscripteurs d'actions.

Mais ces derniers furent à peine une douzaine lorsqu'arriva le moment de verser les fonds et de s'employer effectivement à l'organisation sociale.

Finalement, dix d'entre eux s'engagèrent personnellement dans la voie nouvelle.

La souscription totale était de 8000 dollars (40,000 fr.) On avait évalué à 400,000 dollars (2,000,000 de francs) le capital nécessaire pour réaliser les conditions du travail attrayant.

En regard des espérances primitives, ce premier résultat était donc un échec. Néanmoins, on se mit à l'œuvre.

Au mois de septembre de la môme annde 1843, plusieurs familles prirent possession du domaine, lequel comprenait deux maisons de ferme.

Les nouveaux associes commencèrent l'édification d'un bâtiment à deux étages mesurant 40 pieds sur 80, à destination des membres qui devaient s'unir à Toeuvre au printemps suivant. A ce bâtiment un autre beaucoup plus vaste et qu'on désigna sous le nom de Phalanstère fut adjoint plus tard.

On acheta des attelages et des instruments d'agriculture; les champs furent ensemencés. On bâtit des ateliers et plus tard un moulin.

Au cours de l'année 1844, la population compta 90 personnes, dont 40 enfants au-dessous de 16 ans.

Les droits de chacun et les théories sociales furent débattus.

Il faut dire, de suite, qu'à North American Phalanx comme dans les autres tentatives, il v avait au sein des familles quelques membres amenés là par la force des choses, mais dont les sympathies n'étaient pas avec les modifications sociales projetées.

Néanmoins, la généralité des membres acceptant la théorie de Fourier, on eut volontiers institué de nouvelles formes sociales; mais on manquait de vues bien définies sur ce qui était à faire.

En outre, là comme partout, l'éducation avait confirmé chez chacun la nécessité des institutions existantes.

Enfin, l'on sait qu'en règle générale, il est très difficile, sinon impossible, aux personnes ayant atteint la maturité de rompre avec toutes les habitudes et préjugés, d'adopter de nouveaux modes d'action et de se réadapter soi-même à de nouvelles conditions sociales.

Toutes ces causes réunies firent éclater assez vite des dissentiments au sein de la phalange. Ils s'accentuèrent

surtout en ce qui avait trait à la grosse et difficile question d'organisation du travail et finirent par diviser les membres en deux partis principaux :

L'un tenait pour l'autorité renforcée par des règles strictes et l'appel final à la décision du directeur en chef;

L'autre demandait la décentralisation et l'organisation des responsabilités.

En d'autres termes :

Des membres, au nom du maintien de l'ordre, voulaient un pouvoir centralisé et une administration souveraine ;

D'autres disaient qu'agir ainsi serait répéter les institutions de la vie civilisée ; que l'association ainsi gouvernée serait privée de vie corporative; qu'il fallait procéder tout autrement et réaliser l'ordre par la. méthode naturelle des séries.

La lutte fut longue, vigoureuse et donna lieu à tant de projets de règlement que Charles Sears, le chef de la Phalange , put s'exprimer ainsi :

€ Dire que les jours se passaient à travailler et les nuits à légiférer au cours des cinq premières années de la Phalange , serait à peine une exagération. C'est que la question était vitale. Il s'agissait de savoir si l'association naissante serait civilisée ou phalanstérienne ? Si elle serait une simple Société par actions ou si la nouvelle forme d'organisation industrielle indiquée par Fourier serait mise à l'essai? Finalement, ce dernier principe l'emporta. >

Bien entendu , on ne pouvait que préparer les voies à la réalisation complète de la théorie phalanstérienne. Les membres qui n'étaient pas disposés à marcher dans cette direction se retirèrent. Restait à organiser le travail sur la base des efforts coopératifs, de la propriété par actions, et de l'unité des intérêts.

Comment faire?

Nous avons vu (3"® section du présent chapitre), quelles étaient sur ce point les propositions de < The American industrial Union ». S'engageant dans la voie indiquée , North American Phalanx répartit les travaux à exécuter sur son domaine en trois classes :

Nécessité, Utilité ^ Agrément.

En conséquence :

Aux travaux nécessaires mais répulsifs ou épuisants , on alloua les plus forts salaires.

Aux travaux utiles mais moins répugnants ou moins pénibles, on alloua des salaires moindres ;

Aux travaux agréables, on en donna de moindres encore.

Nos documents sur North American Phalanx ne nous fournissent pas Pénumération des travaux ainsi classés. Peut-être la classification fut-elle la même que celle indiquée par « The American Industrial Union. >

Nous ne voyons pas non plus si North American Phalanx pratiquait comme Pavait fait Clarkson industrial association, l'attribution de rangs aux travailleurs,

selon les mérites de chacun dans l'accomplissement des diverses fonctions.

Il est dit seulement que North American Phalanx prétendait rétribuer le travailleur :

I*» Pour l'œuvre de telle ou telle classe : Nécessité, Utilité, Agrément ;

2^ Pour le talent déployé dans l'usage des moyens ou pour l'adaptation des moyens aux fins : sage administration, etc. ;

3^ Pour l'usage de son capital.

Inutile d'insister sur l'intérêt qu'il y aurait à savoir si réellement et par quels modes l'association saisissait les mérites signalés au paragraphe 2© ci-dessus, afin de leur donner leur juste part.

La question est encore à résoudre aujourd'hui ; elle est même le problème de l'époque; à plusieurs reprises (1) déjà nous l'avons signalée à nos lecteurs et aurons à y revenir plus d'une fois au cours des présents documents, car J.-B.-A- Godin n'a cessé de s'en occuper. — Exemple : L'étude sur sa tentative de Représentation du travail au Familistère par la constitution de groupes, Unions de groupes et Conseils d'unions en 1877; Etude publiée dans le Devoir année 1896 et numéro de janvier 1897.

Quant à la méthode pratiquée à North American Phalanx, rappelons que le complément d'informations peut fort bien se trouver dans les manuscrits de A.-J. Macdonald (2). Combien serait-il important de savoir aujourd'hui tout ce qui a pu être essayé en fait de comptabilité du travail pour la classification de tous les mérites et la rémunération équitable de tous les efforts producteurs, afin de ne pas s'engager à nouveau dans les voies sans issues, mais de poursuivre celles où il n'y a qu'à imiter d'abord, puis à perfectionner.

Touchant le mariage, point sur lequel on attaquait si passionnément les phalanstériens, North American Phalanx prenait l'attitude suivante : c'est à la femme de régler la question.

Que la femme considérée uniquement comme un être humain, soit mise en possession de ses droits, qu'elle ait son indépendance sociale et pécuniaire, qu'elle légifère à l'égal de Thômme, alors elle promulguera la véritable loi des relations sexuelles.

Ne pouvant toucher au fond de la question sociale-

(1) Chapitre III, section 15, p. 47 ; présent chapitre, section 3, p. 2tl ; section 9, p. 248.

v2) Présent chapitre, section 3, p. 211,

ment parlant, la phalange se bornait à rétribuer au même taux le travail masculin ou féminin; et à recueillir également dans ses opérations intérieures les votes des femmes comme ceux des hommes. Sous les rapports matrimoniaux proprement dits rien donc n'était changé.

Beaucoup de renseignements pratiques nous manquent sur North American Phalanx.

Ainsi touchant le taux des salaires nous n'avons que des indications.

En 1852 les salaires des divers travaux agricoles, mécaniques et professionnels, variaient de 6 à 10 cents (30 à 50 centimes) par heure, ce dernier prix était le maximum.

Ces taux de salaires étaient supérieurs à ce qu'ils avaient été au début de l'entreprise.

Les travaux étaient surtout agricoles. La terre était épuisée quand l'association avait pris possession du domaine; elle ne recueillit pas de profits au-delà de l'entretien de son existence, pendant ses premières années d'installation et d'aménagement.

Dans la sixième année le moulin qu'elle installa lui rapporta des bénéfices. Elle faisait la bâtisse, la serrurerie, la ferblanterie, la cordonnerie, etc.. mais pour satisfaire à ses propres besoins et sans en tirer de revenus proprement dits.

Sous quel mode s'opérait le paiement des salaires à North American Phalanx? Sur ce point encore, il nous est difficile de tirer de ce que nous lisons des renseignements précis.

Plusieurs plans semblent avoir été suivis.

Un document semi-officiel, datant de la neuvième année d'existence et revêtu de la signature de plus de 50 membres, nous dit que la phalange avait une mon-

naie spéciale émise au fur et à mesure de la production du travail, et délivrée au producteur.

Le document ajoute : < Nous résolvons ainsi d'une façon pratique le problème d'émission et de circulation que Warren proposait de réaliser par les billets de travail et d'échange à prix coûtant. » (Voir Robert Owen, par Aug. Fabre; chap. xxvi, Magasins d'échange de travail, à Londres, 1832-1834.)

Cette monnaie ne pouvait servir pour les relations extérieures. La phalange opérait des transactions; elle occupait des travailleurs salariés; elle devait donc aussi avoir la monnaie du pays.

A une autre place — nous lisons — à propos du restaurant — que l'individu était débité de ce qu'il consommait , de même qu'il était crédité du travail qu'il avait accompli. Dans ces cas il s'agit de simples passements d'écritures.

Combien tous ces détails seraient utiles à connaître en regard de leurs résultats.

Une comptabilité fonctionnait à North American Phalanx et résumait les opérations annuelles.

Au cours des huit premières années les bénéfices ne permirent de couvrir, en sus do l'entretien journalier, que le paiement des salaires et un intérêt de 4 à 5 pour cent au capital.

En 1852 (neuvième année d'existence) pour la première fois les salaires du travail et les intérêts du capital étant servis, il resta de quoi donner un dividende aux ayants-droits. Nous no savons pas comment s'opéra la répartition de ce dividende.

La retenue d'un quart des salaires pour augmentation du fonds social fut pratiquée pendant un temps, mais semble avoir été abandonnée dans les dernières années de l'association Cependant la phalange avait

besoin de capitaux; mais, est-il dit, les membres préferaient placer leurs économies dans des entreprises leur rapportant un plus fort intérêt ; car à la Phalange ils ne recevaient guère que 4 1/2 ; l'année où ils touchèrent 5 0/0 fut exceptionnelle.

< Nous avons besoin de plus de capitaux >, (dit le document semi-officiel déjà cité) < mais par dessus tout nous avons besoin de nouveaux membres disposés à travailler par amour de l'œuvre, d'hommes et de femmes habiles à établir et à conduire des branches d'industries lucratives, qui sachent comprendre le mouvement social, la portée des institutions réalisées ici et de celles que nous nous proposons d'avoir; qui se donnent, enfin, pour but la coopération fraternelle en opposition avec la recherche du gain individuel, accompagnée des désordres, de l'iniquité et de l'oppression toujours croissant dans la civilisation actuelle. > Ces paroles nous indiquent que, là aussi, se révélait la nécessité d'un haut idéal social chez les membres.

En novembre 1852, après nçuf années d'existence, North American Phalanx comptait au total 112 personnes, dont 48 hommes, 37 femmes et 27 enfants de moins de 16 ans.

Les formalités d'admissiou étaient les suivantes :

Le postulant demeurait 30 jours comme s'il était un simple visiteur. Parfois, au bout de cette période, on lui demandait de continuer de la même façon 30 jours encore. Après quoi le postulant pouvait être admis en qualité de candidat pour une période d'un an. Au bout de l'année, les membres décidaient de l'admission ou du départ définitif du candidat.

La phalange proclamait avoir réalisé pour tous les sociétaires des conditions de sécurité, de bien-être physique et mental supérieures à celles qu'ils eussent pu se procurer dans l'isolement.

Elle proclamait aussi, toujours dans le document semi-officiel (1), avoir rendu au travail Thonneur qui lui est dû et rompu avec les relations serviles de maîtres à ouvriers.

« C'est précisément >, disait-elle, < sur le point où réchec nous était prédit avec le plus d'assurance, que nous avons obtenu le plus grand succès, savoir les travaux domestiques. Et cela, croyons-nous, parce que le grand nombre des membres (hommes et femmes) attachés à ces sortes de travaux, nous a permis d'y appliquer plus complètement la méthode sériaire. >

Il est dit que le docteur médecin de l'établissement était au rang des personnes des deux sexes qui, par attraction, faisaient le service durant les repas.

On comprend combien de telles déclarations devaient encourager dans leur voie les disciples de l'Ecole sociétaire.

En outre, North American Phalanx bénéficiait dans la vie courante des économies que Fourier montrait inhérentes au régime de l'association.

La vie y coûtait relativement peu de chose. Un célibataire, vivant bien, payait, pour sa pension, un dollar 50 centimes par semaine (7 fr. 50) et 12 dollars par an (60 francs) pour le loyer d'une chambre.

Pendant les 8 premières années la Phalange eut une table publique où les membres prenaient leurs repas. Les bons morceaux étaient naturellement les plus recherchés ; il fallait préparer une grande quantité de nourriture pour contenter le plus grand nombre. Il en résultait un certain gaspillage et une dépense qui absorbaient presque tous les profits... Il fallut renoncer

(l) Page 275.

à ce système et recourir à celui du restaurant où chacun fut débite de ce qu'il consommait. Une économie des deux tiers (particulièrement dans l'article du sucre) fut de ce chef réalisée.

Le système de travail à volonté n'assurait pas l'exécution de tout ce qui était à faire sur le domaine de la phalange : non seulement les membres pouvaient manquer d'attraction pour les travaux à opérer, mais aussi ils pouvaient ne pas posséder les connaissances voulues. Alors il fallait recourir aux travailleurs étrangers et les rémunérer comme partout.

En juillet 1852, la phalange occupait, en qualité de salariés, 16 ouvriers dont un charpentier engagé au prix de 1 dollar 50 centimes (7 fr. 50) par jour. Parmi les membres on comptait, en 1852, six français qu'on disait être des exilés. Ils étaient, paraît-il, très industrieux et très aimés.

La propriété, à cette époque, aurait pu, au lieu d'une centaine, soutenir un millier de personnes, mais le recrutement ne s'opérait pas.

Quelques membres disaient qu'il n'y avait pas à augïhenter le nombre des associés tant qu'on ne serait pas plus riche. Tous reconnaissaient que la marche pécuniaire était bonne, mais certains prétendaient que le même domaine géré sous le mode individuel aurait rapporté davantage encore.

Absorbés dans les soins matériels, ils ne donnaient pas assez d'attention (eux-mêmes le reconnaissaient) à l'éducation des enfants. Ils renvoyaient cela à plus tard.

A la susdite époque, ils avaient encore 18.000 dollars de dettes (90.000 fr.). Leur domaine leur avait coûté 20.000 dollars d'achat (100.000 fr.), mais il valait alors 55.000 dollars (275.000 fr.) ; leur dette était donc plus que couverte par la valeur du fonds social.

La plus-value de la valeur foncière était due, disent nos documents, plus encore à l'élévation générale du prix de la terre dans le pays qu'aux améliorations réalisées par les associés.

Macdonald s'exprime comme suit au début du récit de sa première visite à la Phalange, en octobre 1851 :

« Il était nuit quand j'arrivai au Phalanstère. Des fenêtres de plusieurs grands édifices filtraient à travers les arbres des rayons de lumières dont la vue me réjouit à mesure que j'approchai... Les sons des voix , les notes de musique au milieu de la nature paisible et sombre, me donnaient à penser qu'il y avait là une communauté où les gens étaient réellement heureux.

€ J'entrai et demandai M. Bucklin, près de qui j'avais une lettre de recommandation... On me conduisit à lui. Il était dans un cabinet de lecture en compagnie de 4 ou 5 personnes. Je lui expliquai le but de ma visite. . .

« Peu après, il me demanda si je voulais souper et m'emmena dans un autre bâtiment. Nous traversâmes un passage et arrivâmes dans une très belle salle à manger pouvant, selon moi, contenir deux cents personnes.

€ A l'une des extrémités de cette salle, il y avait une galerie ou balcon. La salle avait six fenêtres de chaque côté. Elle contenait deux rangées de tables et chaises ; chaque table pouvait servir à 10 ou 12 personnes Trois lampes brillantes étaient suspendues au plafond.

€ Une des extrémités de cette salle était dominée par un balcon. Les tables et chaises avaient été écartées de cette partie là, et des Messieurs et Dames y dansaient au son d'un violon. Le musicien (un amateur) se tenait sur le balcon.

< L'autre extrémité de la salle communiquait avec la cuisine au moyen d'un passage. C'est de côté que le souper me fut servi.

* M. Bucklin me présenta à M. Holmes qui avait autrefois participé aux entreprises de Skaneateles community et trumbuU Phalanx. Il est à noter qu'on retrouve dans les phalanges un certain nombre des mêmes personnes qui, ayant goûté de la vie associative, ne peuvent plus supporter le régime actuel de l'isolement. >

Poursuivant son récit, Macdonald raconte que, parmi les danseuses , les unes portaient la robe longue habituelle; d'autres, la blouse et le pantalon; son premier étonnement passé , il se prononce en faveur de ce dernier costume plus favorable , dit-il , à l'action et que plusieurs dames portaient avec beaucoup d'élégance.

Macdonald trouva sa chambre à coucher dans un autre bâtiment et , le lendemain , examinant les constructions, il dit qu'elles consistaient en deux grands bâtiments d'habitation dont un tout récent , ayant portique en avant et en arrière et semblant être l'aile d'un plan général à développer plus tard.

Il signale que le vieux bâtiment était en bois, formant un parallélogramme à deux étages, avec grandes mansardes.

Un hall courait dans toute la longueur de ce bâtiment et se terminait par une petite pièce servant de bibliothèque, à laquelle était joint un bureau. Aux étages étaient des appartements qui semblaient tous occupés.

Le nouveau bâtiment contenait, de chaque côté de l'entrée principale , des salons bien meublés. La grande salle à manger était sur le même plan. Aux étages étaient les chambres très confortables.

Tous les appartements étaient loués par les membres,

à des prix variant suivant la supériorité relative de chaque chani,bre.

Quand le déjeûner appela de nouveau Macdonald dans la salle à manger , il constata qu'il y avait une table végétarienne. A cette époque , 1851 , le système de la table commune était encore en vigueur. Il fut abandonné Tan d'après.

On dit à Macdonald, en réponse à une question, que chacun avait l'habitude d'occuper toujours la même place aux repas.

€ La nourriture, > poursuit Macdonald, « était excellente et abondante. Des jeunes gens, hommes et femmes, faisaient le service des tables et cela était animé et agréable. Un sentiment d'harmonie et de liberté douce semblait prévaloir. >

Après le déjeuner, Macdonald fut présenté à M. Sears qui , dit-il , était en quelque sorte le chef de file. € C'était un homme de grande taille , de tempérament nerveux, de sensibilité vive, de manières aflfables. >

M. Sears conduisit Macdonald dans un bureau et lui communiqua tous les documents que celui-ci pouvait désirer. Peut-être donc parmi ces documents y avait-il ceux qu'il nous serait si important de connaître aujourd'hui , et que Macdonald (1) a dû relever avec le plus grand soin , puisque son but était leur recherche même.

Après qu'il eut achevé ce travail , Macdonald fut présenté par M. Sears à un des membres de la phalange , M. Renshaw, qui avait appartenu autrefois à < Ohio phalanx >. La conversation s'anima entre ces trois personnages. M. Sears soutenait que les tentatives socialistes avaient failli parce que les comptes n'y étaient ni clairement ni fidèlement tenus. (Qu'on nous pér-

il) Chapitre XVI , Mction 3, page 213.

mette de rappeler ici quel rôle Godin assigne pour Favenir à la comptabilité dans les entreprises sociales. (Chap, III, section 15, p, 47). M. Renshaw répondait que les tentatives avaient failli par manque de ressources et que l'opinion publique se trompait en croyant que les membres y étaient en désaccord.

Hélas, quelques, mois plus tard, en 1853, North American Phalanx elle-même , qui déjà au début avait vu une scission s'opérer dans son sein , en devait subir une nouvelle (1) qui lui porta un grand préjudice et fortifia dans le monde le sentiment de la difficulté de l'accord entre les hommes , tant que les moyens d'assurer à la fois le meilleur déploiement des forces individuelles et la répartition équitable des produits du travail ne seront pas déterminés pratiquement.

Macdonald fit aussi la connaissance de M. John Gray, un membre venu de chez les < Shakers. > Tous deux poursuivaient alors un même but : recueillir les enseignements pratiques fournis par les expériences sociales et les publier , afin de hâter la marche du progrès.

Macdonald devait poursuivre son but jusqu'à son dernier jour et mourir, ainsi que nous l'avons dit, avant d'avoir opéré la publication préparée. Quant à John Gray, qui était originaire d'Angleterre, il s'en alla bien de North American Phalanx quelques mois plus tard , mais il y revint vite , ayant constaté , (dit Macdonald lui-même, dans le récit d'une seconde visite), qu'il ne pouvait plus supporter les conditions de l'existence dans la vieille société.

La deuxième visite de Macdonald à North American

(1) Cette scission se relie à l'essai mort-né pour ainsi dire de Raritan Bay Union (la 37« et dernière société de notre nomenclatu re, section 3«, présent chapitre, page 217.) Le sujet sera vu à son temps.

Phalanx nous fournira ^occasion de reparler de John Gray.

Parmi les membres ayant appartenu à d^anciennes tentatives et que Macdonald rencontra à North American , il faut citer une femme.

Celle-ci avait pris part à Fentreprise de « Hopedalo » dans le Massachusetts et déclarait préférer North American Phalanx à cause de ses bâtiments d^habitation plus unitaires. Selon elle, le système des habitations isolées était mauvais. Jamais, avec lui, la femme ne pourrait s^élever à sa véritable position.

Nous avons indiqué ci-dessus le système monétaire de la phalange, la représentation des valeurs produites en une monnaie courante remise au producteur. Macdonald discuta ce point important avec des membres de la phalange. « Beaucoup, dit-il, croyaient invincibles les difficultés d'estimer le coût de nombre de choses ; les détails d'application du système leur semblaient devoir se perdre dans des minuties sans valeur. >

Là n'était pas encore la vraie solution du problème d'émission et de circulation de la monnaie, puisque des causes de mécontentements et de' désaccord existaient de ce chef entre les membres. L'insuffisance du système avait déjà été vérifiée ailleurs. (V. Robert Owen, par Aug. Fabre).

En juillet 1852, Macdonald fît une seconde visite à la Phalange. Il constata entre autres choses le remplacement de la table comn^une par le restaurant et dit que cette mesure causait une satisfaction générale.

Il renoua connaissance avec John Grav, l'ancien Shaker , et celui-ci qui , chez les Shakers d'abord puis à North American Phalanx, avait acquis une longue expérience de la table commune, lui exprima nettement, à propos de l'adoption du système du res-

taurant, système qui laisse l'individu à sa propre initiative, cet avis bon à retenir :

« Plus le régime individualiste se développera au sein de l'association, plus on gagnera en liberté et bonheur ; au contraire, plus on ira vers le communisme, plus opposés seront les résultats. >

Nous avons dit plus haut que John Gray, sorti de chez les Shakers, visitait les tentatives sociales et y résidait afin de recueillir les enseignements révélés par la pratique et d'en opérer la vulgarisation, ce qui était aussi le plan de Macdonald,

John Gray avait-il visité l'association < d'Oneida > avant de venir à North American Phalanx ? Nous sommes portés à le croire ; car, à propos des conflits ou mécontentements qui s'élèvent dans les associations où personne ne détient l'autorité, où nul n'a le droit de commander en maître à autrui, où chacun fait ce qu'il veut ; il indiquait comme régulateur contre les essors désordonnés des forces individuelles « le criticisme mutuel organisé. >

Nous ne sachions pas que le « criticisme mutuel > ait été largement pratiqué ailleurs que dans la tentative réalisé à Oneida par J, Humphrey Noyés.

Ne pouvant ici développer le sujet, nous nous bornons à le signaler au passage, sauf à y revenir, si les faits s'y prêtent.

Des mécontentements pour motifs divers, religieux et autres, existaient parmi les membres et furent exprimés à Macdonald en 1852. Un individu qui était là depuis cinq ans, disait qu'il y avait quelque chose d'erroné dans le système ; que si c'était l'association même, le principe alors était faux.

Il disait que certains membres écrasaient les autres et essayaient de faire partir ceux qui ne partageaient pas leurs avis.

Quelques-uns se plaignaient des taux des salaires, les trouvant trop bas ; cependant le coût de la vie, dit Macdonald, ne dépassait pas deux dollars (10 fr.) par semaine, y compris le lavage et • toutes choses, excepté le vêtement et les objets de luxe.

Il y avait , nous l'avons dit, des salariés ; et il fallait compter à ceux-ci la rémunération qu'ils eussent pu trouver ailleurs. Des comparaisons s'élevaient-elles à ce propos dans l'esprit des membres, lesquels pouvaient être moins rétribués ? c'est possible.

L'ancien Shaker,' John Gray, balançant les difficultés et les avantages de l'association, concluaient que ces derniers devaient l'emporter dans la balance ; mais il eût voulu, nous le répétons, voir instituer le régime du € criticisme mutuel organisé >, afin de parer aux causes de mécontentement.

Une addition avait été faite au grand bâtiment.

On était alors en plein été. Les moissons avaient une apparence excellente, supérieure à celle des moissons du voisinage. L'association possédait de grands champs de céréales, pommes de terre, tomates, melons, etCa, exe.

On avait aussi commencé une briqueterie en vue de construire un second moulin. On espérait pour cette entreprise un prêt de capitaux de la part d'Horace Greeley. En attendant, l'emplacement du futur moulin donnait lieu à discussion entre les membres.

Telle était la situation générale à North American Phalanx , lorsque Victor Considérant y arriva à la fin de la dite année , en décembre 1852.

Ici finit la période (1840-1852) du mouvement fouriériste aux Etats-Unis embrassée dans le présent chapitre. C'est maintenant au cours de l'historique des faits généraux de l'entreprise de colonisation européo-

américaine au Texas, et parce que les deux entreprises sont liées, que nous verrons la suite du mouvement et dirons ce qui advint de North American Phalanx.

Victor Considérant à North American Phalanx 1852-1853. L'union de Raritan-Bay.

En 1852, Albert Brisbane, avons-nous dit (Chap. XV, page 183), venu en Belgique près des chefs de TEcole sociétaire, Cantagrel et Considérant, exilés de France pour raisons politiques, engageait ceux-ci, spécialement Victor Considérant, à aller étudier aux Etats-Unis les ressources du pays en vue de réaliser des expérimentations sociétaires.

Dans le même chapitre, nous avons indiqué que Considérant, à cette époque, songeait à procéder à une expérimentation en Suisse. Il tâcha donc, mais sans succès, d'amener Brisbane à ses vues.

Finalement, Considérant se rendit en Amérique pensant (1) y passer 3 ou 4 mois à voir le Nouveau-Moirde ; et il avait si peu l'idée d'y trouver une issue à ses préoccupations sociales qu'il emporta avec lui les bases toutes rédigées du projet d'expérimentation en Suisse, pensant le terminer en mer et renvoyer à Paris après son débarquement. ^

Parti d'Anvers le 28 novembre 1852, il arriva à New- York le 14 décembre. On entrait au cœur de l'hiver. Considérant sentait le besoin d'apprendre un peu d'anglais, et Brisbane, de son côté, avait des affaires à régler avant de procéder à une tournée dans le pays avec Considérant.

(1) « Au Texas » , 1854, par V, Considérant,

Il fut donc résolu que ce dernier résiderait pendant quelques semaines- à North American Phalanx, où il recevrait d'excellentes leçons d'anglais, en même temps qu'il verrait de près un établissement sociétaire dont Pétude était du plus grand intérêt pour lui.

Brisbane, qui était un des initiateurs de la phalange, y conduisit Considérant.

Celui-ci séjourna pendant six semaines à rétablissement et, par lettres, tint les amis d'Europe au courant de ses impressions. Plus tard dans Pouvrage intitulé : Au Texas : (librairie phalanstérienne,. 29, quai Voltaire, Paris, 1854) il reprit et publia tout ce qui se rattache à ce voyage.

Nous empruntons à la dite publication ce qui suit, touchant les appréciations de Victor Considérant sur North American Phalanx :

5 L'établissement compte à l'heure qu'il est dix années d'existence. Son personnel de 120 à 130 membres, y compris les femmes et les enfants, est resté numériquement stationnaire. Une telle faiblesse en nombre n'a permis d'y tenter la moinbre ébauche d'organisation sériaire. Un atelier s'appelle bien groupe ; une division sèrie^ mais le travail n'en fonctionne pas moins, comme dans tout établissement civilisé, en mode motononeet continu, sans rivalités ni diversités engrenées quelconques. Seulement les coopérateurs sont égaux, libres et associés.

€ Hé bien ! même en cet état pour qui connaît la théorie phalanstérienne, la North American Phalanx en est déjà une confirmation formelle. En efiet, tout ce qui en est réalisé sur ce petit théâtre y produit, proportionnellement, les conséquences prévues, et tout ce qui manque laisse voir, dans les résultats, les lacunes correspondantes

« ^association végète plutôt qu'elle ne vit abondam-

ment. Elle semble plus ennuyée et somnolente qu'alerte, gaie, active et passionnée à son œuvre. Ceci répond clairement à Pabsence de l'excitateur nerveux, de l'organisme sériaire. La Science enseigne, en effet, que, faute de cet appareil, l'association ne fait qu'agréger les individus et tend à noyer la personnalité dans la substance collective.

€ Mais, d'autre part, les rapports de maître et d'ouvrier, de propriétaire et de prolétaire, de chef omnipotent et d'employé dépendant, la domesticité salariée, l'avilissement des fonctions répugnantes, les conflits et les discords de la concurrence anarchique, la dépréciation des salaires, l'infériorité de la condition industrielle des femmes, etc, etc, tous ces phénomènes que le morcellement engendre fatalement, ont disparu, remplacés par l'égalité des personnes et des sexes, l'honorabilité de tous les travaux, la dignité d'une subordination pratique, libre et consentie, et l'accord collectif dans l'intérêt commun. Les avantages économiques de l'Association se révèlent d'ailleurs proportionnellement aux nombres. Le fait de leur accélération progressive avec le nombre est mis en toute évidence.

€ Tout inférieurs et rudimentaires qu'en soient l'organisation et le titre de vie, la North American Phalanx n'en présente donc pas moins déjà, péremptoirement réalisées, les solutions de plusieurs problèmes sociaux de première valeur, par la pratique, si réduite encore, du seul principe de l'Association. Le Phalanstérien instruit dans la doctrine éprouve une jouissance scientifique, mêlée d'une certaine tristesse que l'énormité des lacunes explique, à l'aspect de ces résultats si exactement proportionnels à la quantité de théorie réalisée ; et le visiteur civilisé, ne sût-il s'en rendre compte, sent lui-même au contact de ces transformations une satis-

faction inconnue. Ce n'est pas, en effet, sans un genre de charme tout nouveau qu'il se voit, dès son premier repas, servi par des jeunes filles, des jeunes garçons et des dames, qui sont les enfants et les femmes des maîtres de l'établissement, et qui bientôt après ont pour serviteurs, à leur tour, une partie de ceux aux ordres de qui ils étaient tout à Theure. C'est que, aussi bien, ce qu'il a sous les yeux, n'est rien de moins qu'une grande émancipation sociale réalisée, accomplie .....

€ Les jeunes filles et les dames gagnent sans difficulté leur existence. Les femmes prennent part active aux séances où se décident les intérêts de l'Association, émettent librement leurs opinions et votent comme les hommes.

« L'égalité industrielle et sociale des sexes se trouve ainsi établie comme d'elle-même, et ici encore la nouveauté parait chose si simple et si naturelle que, sans aucun doute, la plupart des civilisés ne songeraient pas même, en face du fait, qu'ils ont devant eux toute une grande évolution historique accomplie.

€ Les heures qui ne sont pas employées au service de l'Association ne donnent lieu, cela va sans dire, à aucune rétribution ; mais aucun travail n'est obligatoire; chacun se dispense, quand il lui plaît, de sa tâche ; cependant, tous les travaux nécessaires s'exécutent régulièrement (1). On ne sent à la North American Phalanx aucune domination, aucune contrainte ; il n'y existe pas l'ombre d'une autorité ayant capacité pour enjoindre, réprimer, punir; toutes choses, néanmoins, s'y passent fort convenablement ; on ne rencontrerait nulle part des mœurs plus honorables et plus décen-

(1) Nous avons vu, chapitre XVI, page 879, qu'au besoin on employait des salariés.

tes. Aussi imaginé-je que tant de braves gens qui ne peuvent se représenter la pratique de PAssociation que comme FAbomination de la désolation, seraient bien plus surpris encore, de ce qu'ils n'y sauraient trouver que de ce qu'ils y pourraient voir.... >

Le témoignage de Macdonald (Voir ci-dessus, p. 285), nous a informés que des dissentiments existaient dans la phalange.

Considérant que son peu de connaissance de la langue anglaise devait gêner pour saisir les nuances en pareille matière, dit : € les conflits et les discords de la concurrence anarchique... ont disparu remplacés par... l'accord collectif dans l'intérêt commun. >

Ce qui mieux que tout fixe l'esprit à ce sujet, c'est la scission nouvelle qui se produit à North American Phalanx au début de l'année 1853, presque aussitôt après le départ de Victor Considérant.

Lui-même relève cette scission à plusieurs places dans son volume <Au Texas», spécialement p. 149; il signale que des membres de North American Phalanx, gênés par les dispositions statutaires qui obligeaient l'individu après un certain temps de résidehce à s'éloigner de l'association, s'il n'y avait été admis en pleine qualité de membre, se séparèrent de l'établissement et allèrent fonder une autre tentative : rUnion de Raritan Bay, à Perth Amboy, New Jersey.

Disons quelques mots de cette dernière tentative. Elle avait pour devise, lisons-nous dans le livre de J. Humphrey Noyés, < Honneur au travail ! >

€ De grands ateliers, > disait-on, « seront édifiés et de deux choses l'une : ou ils seront conduits par la coopération, ou ils seront loués (avec une force de vapeur suffisante) à des groupes de membres.

€ Chaque industrie devra se soutenir elle-même,

Raritan-Bay fera de la combinaison, non de la confusion. Chaque travailleur sera payé pour ce qu'il aura fait ; et nul ne sera paye à rien faire > .

Ce trait semble indiquer que les causes déterminantes de la scission à North American Phalanx trouvaient leur principal aliment dans cette redoutable question de la rémunération du travail qui occupera les esprits jusqu'à ce que la véritable méthode d'appréciation du labeur soit trouvée.

Cette méthode devra convaincre l'exécutant qu'aucun de ses efforts producteurs n*a été donné en vain, qu'il a bien sa juste part et, simultanément, convaincre du même fait la masse des co-intéressés.

LUnion' de Raritan Bay ne s'employa pas longtemps à la poursuite du but qu'elle s'était assigné : à peine fondée elle disparut sans laisser aucune autre trace.

North American Phalanx se soutint jusque dans l'hiver de 1855-56 ; nous verrons les causes de sa dissolution lorsque les faits nous auront amenés à cette épioque.

Pensée de Godin, en 1853, sur les tentatives américaines , le travail attrayant et la grande industrie. Germe de Tidée d'où sortira plus tard le Familiatte^.

J.-B.-A. Godin était au nombre dos phalanstériens qui se tenaient soigneusement au courant des informations envoyées par Considérant sur les expérimentations sociétaires aux Etats-Unis.

Nous en avons le témoignage par la lettre suivante qu'il adressait à Cantagrel , le 16 mars 1853 :

« Mon cher ami ,

> J'arrive de Paris où j'avais déjà appris ce que votre » lettre contient sur les essais phalanstériens d'Amé-

> rique ; c'est une nouvelle preuve des diflBcultés à

> surmonter pour arriver à la réalisation du travail

> attrayant, grave question dont les premiers disciples

> de Fourier même ont fait trop bon marché et dont

> le côté pratique a trop échappé à leurs études. Il se

> pourrait bien qu'imbus d'idées théoriques (contenant

> des vérités dont Tévidence nous soutient) nous n'en

> soyons pas moins destinés à reconnaître, un peu tard,

> que notre bonne opinion des hommes sur leur apti-

> tude à entrer dans la voie du travail attrayant ne

> soit pas plus fondée que celle entretenue en 1848 sur » leur capacité à user du suffrage universel.

» Le travail attrayant ne sera possible que lorsque » les aptitudes individuelles seront assez étendues pour

> que chacun puisse s'exercer avec distinction et uti- » lité dans un grand nombre de branches diverses du

> travail en général. La grande industrie qui s'organise

> à pas de géants dans le monde civilisé tend précisé-

> ment à un résultat contraire. Le travail s'y divise à

> l'infini, mais pour assujettir l'individu à un détail

> exclusif et le priver de connaissances plus étendues.

> S'il est une considération qui puisse militer en

> faveur de cet état de choses, ce ne pourrait être que

> la facilité qu'il procurera pour la constitution du

> ménage sociétaire, c'est-à-dire de la vie en commun. » Cela m'amène à vous dire que depuis que j'ai été

> obligé dé refouler si profondément mes espérances de

> réalisation phalanstérienne en France, œuvre en vue » de laquelle je n'aurais pas voulu éparpiller le peu de

> force et de concours que je pouvais lui accorder, je

> me suis déjà demandé bien des fois si ma position ne

» me permettrait pas de réaliser, à côté de mon éta-

> blissement, une cité ouvrière dans laquelle un

> véritable confort serait accordé à mes ouvrierSp eu

> égard à l'état dans lequel ils vivent.

> Ceci est à Fétat d'études, une autre fois je vous en

> dirai davantage. >

Quelques jours après, le 25 mars, dans une nouvelle lettre à Cantagrel, après quelques réflexions sur le peu de probabilités que les phalanstériens puissent avant longtemps édifier un Phalanstère, il ajoute : < Ne serait-

> il pas, dans Tintérêt bien compris de Tavenir du

> monde, de pousser les populations vers les idées de

> garantisme et d'association, en procédant à des appli-

> cations partielles à la portée de chacun ? » Cantagrel dans sa réponse à la précédente lettre s'exprime ainsi :

€ Tout ce que vous me dites sur les difficultés et les conditions d'une expérimentation pratique est parfaitement juste et rentre complètement dans mon sentiment sur ce point délicat et décisif de notre tâche.

> C'est du reste une raison de plies pour se mettre une bonne fois à Vœuvre et pour s'y mettre le plus tôt possible.

> Je serais bien aise d'apprendre que vous vous missiez en mesure d'oô^rir à vos ouvriers les avantages de la cuisine sociétaire et autres douceurs que peut assurer une cité ouvrière. Mais ne sera-ce pas employer pour un mince résultat des capitaux qui, unis à d'autres, pourraient faciliter la création d'un ordre de choses plus satisfaisant et de nature à se propager avec infiniment plus de rapidité ? >

L'espoir de réaliser un phalanstère soit en France, soit à l'étranger était encore vivace, on le voit, au sein de la direction de l'Ecole sociétaire. Aussi Godin ne

reprit-il l'idée de s'employer personnellement à l'édification d'une véritable cité du travail qu'après l'échec du plan, si grandiose dans sa conception première par Considérant et Brisbane, de fondation au Texas d'un Etat ouvert à tous les essais sociaux.

Conception par Considérant et Brisbane de l'idée de fonder au Texas un Etat ouvert à tous les essais sociaux.

Victor Considérant partit de North American Phalanx dans la première quinzaine de février 1853.

Il était incapable (1) encore de parler l'anglais, mais préparé à recevoir avec fruit les leçons de l'usage. De là à la fin d'avril , en attendant que Brisbane fût libre , il visita Boston , le nord de l'Etat de New-York , les bords du lac Erié et du Niagara , non loin de Batavia où il rejoignit Brisbane.

Considérant , nous le savons (2) , était parti d'Europe emportant le plan d'une entreprise sociale qu'il eût désiré voir réaliser en Suisse, tandis que Brisbane poussait de toutes ses forces à la réalisation d'une œuvre aux Etats-Unis.

Différentes idées (3) furent examinées par les deux amis, puis écartées: D'abord, la création d'un grand journal et d'une vaste propagation; ensuite l'acquisition de quelques lieues carrées de terres dans l'Ohib , l'IUinois , ou l'un des Etats voisins , où l'on établirait des opérations de grande culture avec des machines et des escouades agricoles rivalisées , etc.

(1) « Au Texas », par V. Considérant, 1854, page 13.

(2) Chapitre XVII.

(8) « Au Texas > , p. 15 et suivantes.

D'autres fois , il s'agissait de modifier North American Phalanx ou de fonder un établissement d'éducation intégrale, etc., etc.

En résumé, la pensée d'une œuvre pratique avait pris rang pivotai dans les spéculations des deux amis. Et ils étaient d'accord sur les incontestables avantages qu'un mélange de population américaine et européenne ofiVirait à une œuvre sociétaire quel qu'en dût être le plan.

D'un commun accord aussi ils excluaient les Etats du Nord , de l'Est et de l'Ouest proprement dit , comme champ d'exécution, parce que les changements de température y sont excessifs du froid rigoureux à l'extrême chaleur ; que les meilleures terres y sont appropriées , etc.

Le développement si prompt et si remarquable des Mormons établis à l'Ouest des Montagnes rocheuses , les frappait vivement.

L'exemple des quelques pèlerins qui , à peine 200 ans auparavant , avaient déterminé la naissance du grand peuple des Etats-Unis comptant alors 25 millions, d'âmes, inclinait Brisbane à jeter quelque part les bases d'un Etat garantiste» dont l'accroissement, disait* il , ne saurait manquer d'être rapide.

€ Si nous ne pouvons pas fonder l'harmonie sociale , > répétait-il souvent , < fondons du moins la justice. . . > € Là-dessus » , dit Considérant, « nous discutions ; lui prétendant qu'il était aujourd'hui plus facile de fonder la justice que l'harmonie; moi soutenant qu'on réaliserait beaucoup plus aisément la première par la seconde, qu'en la poursuivant isolément. >

Considérant ajoute : < Il est visible aujourd'hui que les plus grands obstacles rencontrés par le socialisme lui sont venus principalement de l'obstination qu'il a

mise , malgré nos constants efforts, à vouloir faire passer ce troisième terme : Répartition universellement agréée avant les deux autres : !<> Combinaison parfaite et absolue des choses et des forces sociales ; 2^ Liberté parfaite et absolue des éléments hwnains — qui scientifiquement le précèdent, le continuent et l'engendrent.»

Le lecteur pensera, comme nous, que Brisbane, instruit par Texpérience des tentatives sociales américaines et de leurs nombreux échecs, avait plus que Considérant le sens des nécessités de révolution. Il ne pouvait passer , sans les voir , par dessus les degrés inévitables.

Les faits survenus depuis lors prouvent de plus en plus que le progrès suit une marche évolutive et que la première des choses à accomplir actuellement dans le monde du travail , c'est précisément la détermination de la vraie méthode d'appréciation du travail et conséquemment de la vraie répartition des bénéfices.

Nous reprenons le livre : « Au Texas. >

L'accord se fit avec facilité (entre Considérant et Brisbane) sur une formule générale (p. 17) :

< Création d'un milieu social librement ouvert à » toutes les idées progressives , où les phalanstériens de » pleine foi se proposeraient particulièrement l'organi- » sation de l'harmonie sériaire intégrale. >

Gardons bien ce fait en mémoire; car les termes mêmes de cet accord vont constituer le fond de la tentative de Société de colonisation au Texas : Se procurer un champ tellement vaste qu'il pût être ouvert à tous et se prêter à la démonstration expérimentale des vérités sociales dont chaque théorie peut contenir quelques parcelles.

C'est ce plan qu'acceptera Godin, auquel il se dévouera de toutes ses forces , jusqu'au moment où Ton sera contraint d'y renoncer , ainsi que le verra le lecteur.

Bans son livre « Au Texas >, (p. 18), Considérant dit qu'il ramenait souvent entre Brisbane et lui une idée qui lui était venue tout au début de ces hypothèses dont TAmérique était le champ. < Il existe > , disait-il , € sur le sol immense de FUnion , des quantités encore illimitées pour ainsi dire de terres désertes et non appropriées. Or , on sait que la valeur des terres est en fonction très rapidement proportionnelle à la population qui s'y porte. . .

€ Qu*est-cc à dire , sinon que Tldée phalanstérienne possède un capital virtuel énorme dans la communauté de foi qui rassemblerait, sur des espaces donnés, un concours de personnes dévouées à l'objet de la conviction collective. Cette foi serait donc ici une puissance financière très sérieuse et de nature , si elle s'ébranlait et agissait résolument, à fournir à une œuvre pratique de larges conditions de développement.

4c En effet. . • la seule fixation un peu intelligente de ce noyau de population sur des terres inoccupées , réaliserait immédiatement une création de plus-values territoriales croissant avec le nombre qui seraient d'ores et déjà des forces financières , des valeurs positives , certaines, indépendantes même du plan de colonisation , et qui, en partie escomptées, en partie réservées pour l'oeuvre , concourraient aussi utilement à la fondation de celle-ci qu'à ses développements ultérieurs.

« Cette idée. . . ouvrait une issue toute nouvelle à la conception des voies et moyens appropriés aux choses du Nouveau -Monde. • .

€ Mais où aller?. . . Des renseignements circonstanciés dus à l'obligeance du capitaine Marcy qui avait dirigé différentes reconnaissances du côté des frontières du Mexique nous fixeront > , dit Considérant (p. 20 < sur des points moins éloignés du Golfe que ceux auxquels Brisbane avait songé. »

Le 30 avril 1853, ils partirent et virent cl'aboi'd d'excellents amis de la cause à Cincinnati et à Patriot. Ces amis approuvèrent vivement le projet de chercher un champ de grande réalisation, ont of civilisation y et exprimèrent la résolution de vendre leurs propriétés et de se joindre à Tentreprise,

Enfin , Considérant et Brisbane se dirigèrent vers les torêts et prairies du Territoire indien et du Texas.

Du 27 mai au 10 juillet 1853, ils explorèrent le pays; et leurs impressions ainsi que les renseignements recueillis furent tels qu'ils se décidèrent en faveur de l'Etat du 'Texas pour y chercher les terres convenant à leur projet.

Considérant s'exprime ainsi (p. 37) :

< La superficie de l'Etat du Texas est à peu près la même que celle de la France. Cet état s'étend sur le golfe du Mexique depuis l'embouchure du Rio-Grandedel-norte jusqu'à celle delà Sabine. A l'Ouest, une chaîne des Rocheuses le sépare du Nouveau-Mexique. La rivière rouge fait sa frontière au Nord et au Nord- Est...

a Nulle contrée n'est plus heureusement ni plus régulièrement arrosée Le sol du Texas étant d'une richesse supérieure, la prairie offre presque partout des pâturages de^premier ordre. Elle abonde en graminées de toutes sortes .

€ Pendant les onze premiers jours de l'exploration que nous en fîmes avec un détachement de la petite garnison du fort Worth, nous n'avons pas aperçu trace d'habitations, ni rencontré figure humaine. Des troupeaux de dindons sauvages, d'antilopes et de daims sont actuellement les seuls propriétaires de ces lieux, et nous n'eûmes pas à nous plaindre d'eux : ils nous fournirent abondamment une excellente nourriture.

* Nous avons vu au fort Worth et au fort Graham des parties de prairies, des moins bonnes, choisies uniquement parce ce qu'elles touchaient aux habitations qui, après avoir été retournées par les soldats, avaient bientôt après produit les plus beaux jardinages.

€ Tous nos légumes d'Europe y croissent à côté de ceux des contrées méridionales ... »

Parlant du climat, Considérant dit (p. 48, 49) :

« La saison d'hiver commence dans la dernière moitié de novembre. Les feuilles jaunissent et tombent sous l'influence des Northern ou brises du Nord, qui commencent à devenir froides. Cette brise peut durer un jour ou deux, jamais plus de trois. . . Bref, on évalue à une trentaine, pendant les mois d'hiver, les journées froides dévolues aux Northern. . . Les soixante qui restent à la brise du golfe, pendant la mauvaise saison^ sont charmantes. Il faut seulement veiller à ne pas se laisser surprendre par le Northern en habits légers : les transitions brusques sont partout dangereuses.

€ Vers la seconde moitié de février, la végétation se remet en marche... Au 25 mai les moissons sont faites... En juin et juillet le soleil était sur nos têtes à dix degrés du Zénith.... néanmoins, tant que nous sommes restés dans le haut Texas, nous n'avons pas souffert des chaleurs...

€ La salubrité du pays est à la hauteur de sa fertilité et de son climat... Nous avons consulté, dans les forts, les registres des hôpitaux , interrogé les médecins, les officiers et les soldats, les témoignages et les faits étaient d'accord...

€ Nulle part, . dans tous les Etats-Unis , la santé des soldats n'égale celle dont ils jouissent dans les forts du Haut-Texas. »

Considérant montre ensuite avec quelle rapidité les

villes se fondent aux États-Unis et deviennent de grandes cités. Brooklin qui n'avait que 12,000 Habitants en 1830, en a plus de 100,000 à l'heure où l'auteur écrit.. . Il poursuit :

« Si l'on veut faire au Texas des choses merveilleuses (p. 69), c'est-à-dire si l'on se propose d'y atteindre des résultats énormes avec des moyens d'une infériorité relative. . . il ne faut pas perdre de temps, . . parce que le Texas va être bientôt mieux connu ... et que la grande spéculation, les chemins de fer, l'industrie, lès éléments propres de l'Est ne tarderont pas à y descendre. Etabli avant cette invasion on profite gratuitement et abondamment du nouveau lot de plus-values et du grand içouvement d'affaires qu'elle apporte avec elle. Après, au contraire, les rôles sont renversés, et il faudra bien lui payer tribut. . .

€ A notre retour (p. 75), nous avons rencontré, entre Galveston et Austin, des notabilités capitalistes de New- York qui venaient s'enquérir elles-mêmes de l'état des choses et voir ce qu'il y avait à faire en acquisitions de terrains, constructions de chemins de fer et opérations de grande spéculation.

< Déjà, l'exécution des premières voies de ce genre est commencée dans le bas pays . . >

Passant aux prix d'acquisition des terres. Considérant donne ces détails :

(Page 77) « Lors de la guerre de l'Indépendance, le gouvernement Texien obligé de recruter des forces contre le Mexique, dut appeler des volontaires, et leur oô^rir pour appât et récompenses, d'immenses concessions territoriales, qui furent effectivement distribuées sous forme de f)o?i^ au '^ porteur^ nommés head-rights, donnant droit à la propriété de la quantité de terres énoncée dans le titre, à choisir sur les surfaces libres.

> Or , il arriva que ces volontaires , aventuriers étrangers pour la plupart, se dépéchèrent de faire argent chacun de son head-right : d'aussi énormes espaces de terre, jetés sur le marché, firent tomber le prix à des chiffres presque nuls, et longtemps même après la guerre, les causes dont j'ai parlé plus haut pesèrent sur une émission déjà écrasée par son propre poids.

> Tant est que l'acre (environ 2/5 de l'hectare, exactement : ares 40,4671) de terre n'était coté en headrights que 5 cents (1) (25 centimes), il n'y a pas plus de 5 ans. Mais cette période d'extrême avilissement est passée; en 5 ans les head-rights s'élevant en progression régulière, ont réalisé un accroissement de 400 pour 100 ; ils se tenaient, lors de notre passage, entre 18 et 22 cents l'acre, soit 1 franc... Evidemment, la phase de très rapide transition ascendante n'est pas seulement prépai'ée , mais bien réellement déjà commencée.

» Ce n'est pas tout. Eu égard à l'étendue si vaste de ses terres et à l'intérêt du pays à être promptement peuplé, la loi texienne fait à tout immigrant la concession de 320 acres de terres à choisir d'un seul tenant, moyennant une rétribution de 20 dollars pour différents frais. Le prix de l'acre est, dans ce cas, d'environ 30 centimes.

> En résumé, les prix étaient, il y a 5 ans, par headrights : l'acre 25 centimes ; l'hectare 60 centimes. Ils sont aujourd'hui par la même voie : l'acre 1 fr., l'hectare 2 fr. 50. Et par voie d'établissement direct : l'acre 0 fr. 50 ; l'hectare 0 fr. 75 cent.

> Tel est sur ce sujet, l'état des choses en ce moment. La lieue carrée de 1 ,600 hectares qui valait 1,000 fr.

(1) (Le cent est à peu près notre sou de 5 centimes. 109 cents valent 1 doUar . Un doUar vaut à Paris 5 fr. La valeur réelle est de 5 fr. 48 cents et sa valeur théorique aux Etats-Unis est de 5 fr. 33 cents).

il y a 5 ans, en head-rights, en vaut maintenant 4,000, et s'acquiert d'ailleurs pour 1,200 fr. par chaque douzaine de colons arrivant.

> Telles sont les causes, toutes particulières au Texas, résultant de son histoire propre, de son immense étendue et de l'origine obscure et aventureuse dont il se dégage, qui font que les terres libres, malgré leur su-pèriorité incontestée^ sont encore dans cet Etat 6 fois un quart moins cher pour un cas et 20 fois pour l'autre que dans les autres parties de l'TInion Américaine. »

Considérant continue : « Hé bien, me direz-vous, (p. 82) maintenant que vous nous avez exposé le Texas, et que nous connaissons l'état des choses, que nous proposezvous ?...

> Je propose que tous et chacun nous nous affranchissions sur le champ,... des découragements, des torpeurs, des impossibilités théoriques et pratiques , et des sombres réalités actuelles de l'Europe , ou des illusions à'^ un espoir passif décevant et sans vertu. Je propose que chacun... salue dans son cœur la patrie des /réalisations premières et prochaiyies^ de ses idées, de sa religion, de sa foi...

> Tant que n'avions que les données de l'Europe il ne s'agissait et ne pouvait s'agir que d'une réunion de capitaux convaincus et dévoués, faisant les frais d^une ecopérience circonscrite.

> Sur l'horizon nouveau les voies et movens de la réalisation sont changés et singulièrement élargis... Pour nous (p. 86) je parle ici de Brisbane et de moi, dès que nous eûmes sous les yeux les données qui vous sont maintenant connues , toutes nos discussions antérieures cessèrent: la nature des choses nous indiquait les bases de l'œuvre à proposer à nos corréligionnaires des deux mondes; et telle est la largeur de ces bases

qu'elles se prêtent à tout ce qui peut être conçu et s'arrangent môme fort bien des diversités dont les vues, les procédés d'exécution et les voies et moyens sont susceptibles.

> Nous allons nous occuper de déterminer ces bases :

< Idée générale et principiante.

> L'idée génératrice et première est la fondation, de toutes pièces, sur terres libres, au Texas, d'une société nouvelle non-seulement dans son existence, mais nouvelle encore par son caractère.

> Ce caractère est déterminé par Vobjet même de la fondation et par son procédé d'action :

» Elle se propose d'asseoir sur un développement rapide de grande prospérité matérielle, la réalisation du Progrès social dont elle proclame le dogme moderne ; d'inaugurer, par la liberté et par la science, la vérité, la solidarité, la justice distributive, la combinaison convergente et spontanée des activités individuelles, V Harmonie sociale enfin, qui est son idéal et sa foi.

» Tel est son but ; et le procédé pratique dont elle joint, comme moyen adéquat, la proclamation à celle de son but, est le libre emploi du Procédé expérimental à la recherche des conditions du perfectionnement des rapports sociaux des hommes. »

Passant à l'application l'auteur continue :

€ Uorgane initial est évidemment une agence de colonisation à laquelle incomberont d'abord deux fonctions préalables :

> V L'acquisition des terres où s'asseoiront les premiers noyaux de la société proposée ;

2** La préparation qui devra rendre ces terres propres à la réception convenable des premiers essaims de la population.

> Les organes ultérieurs seront ces noyaux eiuxy

— ao5 —

mêmes, fonctionnant librement dans la direction des idées qûHls auront apportées et semées dans le champ social où ils seront établis.

> En vue d'assurer à la société à créer la.., puissance d'atteindre son but.,. Tagence de colonisation acquerra des terres di.ssez étendues pour former Vêlement d'un nouvel Etat, si le Texas, ainsi qu'on le croit assez probable vu ses dimensions, doit être ultérieurement fractionné, ou au moins la base d'un ou de plusieurs districts. »

Précisant bien son but, Considérant ajoute (1) : < Il s'agit de créer , sur un théâtre où toutes les ressources de la nature s'unissent à de très heureuses circonstantances économiques , un vaste champ d'activité sociale ; d'y assurer d'abord la prospérité collective , non pas en débutant par des innovations et des expériences , mais en y important et y combinant , dans des conditions de prévoyance et de solidarité pour l'ensemble en même temps que de pleine liberté pour l'action individuelle, les instruments éprouvés , les connaissances et les procédés techniques déjà créés et utilisés ailleurs , et de le consacrer champ général d'asile et de libre épanouissement ouvert à la pensée progressive de V humanité

Et encore : « Nous créons un champ d'expériences pour nos propres procédés de réalisation du progrès , et nous ouvrons ce cham^p aux idées rivales; nous convions toutes les doctrines organisatrices à venir y faire y commue nous, leurs preuves au profit de V humanité

< Amener l'idée sur un libre champ de réalisation , lui donner les moyens de produire rapidement, ellemême , sur ce champ, la substance indispensable à la

(1) t ku Texas », 1854, p. 92 et suivantes.

construction progressive de sa forme propre , de l'organisme , tangible et visible dont elle est le prototype, c'est mettre Tâme en création du corps auquel elle aspire. >

Il passe ensuite à la première des conditions pratiques, l'acquisition des terres :

< Les raisons qui commandent une acquisition considérable ont déjà été implicitement ou explicitement exposées. D'abord , il est clair qu'il y aurait folie caractérisée à concevoir et à commencer une opération destinée à amener , sur des points donnés , des capitaux , un mouvement, une vie et une population qui élèveraient immédiatement sur les zones ambiantes des plus-values considérables , et à laisser bénévolement la spéculation étrangère s'emparer de ces valeurs qu'on aurait créées soi-même».

< Ce serait, en outre, une gcne, une entrave sérieuse, un rempart qu'on élèverait ainsi contre son propre développement ; car la localisation des premiers établissements ne serait pas plutôt faite , que la spéculation étrangère s'emparerait bien vite des terres environnantes

€ Le but général de Tœuvre et la raison d'affaire et de conduite pratique sont donc parfaitement d'accord pour réclamer une assez large acquisition de terres pendant que celles-ci sont encore, somme toute, à très bon marché.

< Et d'ailleurs , quel danger y a-t-il à une telle acquisition ? Ne fît-on rien sur ces terres^ les plus-values les aurait bientôt atteintes avec le peuplement croissant du pays et le flot montant des affaires. Le prix des head-rights quadruplé dans les cinq dernières années et croissant chaque jour, montre assez que, ne fût-ce que comme pure spéculation, l'acquisition de terres

convenablement choisies au Texas ne serait déjà pas un placement à dédaigner. >

Examinant ensuite la préparation des terres, il dit

(page 94) : < Cet objet est très important.

C'est , en effet , faute d'avoir tenu compte de la nécessité absolue de cette fonction, — la préparation locale antérieure à l'installation des premiers essaims de la colonisation , — que tant d'entreprises , inaugurées sous les auspices de l'espoir et môme de l'enthousiasme, mais dirigées par l'illusion, l'ignorance et l'imprévoyance , sont tombées misérablement.

€ Amener un noyau de colons et particulièrement de colons européens , sur un terrain vierge , sans dispositions préalables , c'est , dans la plupart des cas , avoir préparé tout au moins la dispersion des éléments dont il se compose , et souvent un désastre.

4c La règle est ici que les éléments colonisateurs doivent trouver à leur arrivée, une vie aw moins égale, en conditions élémentaires d'existence et de bien-être , à celle qu'ils auront quittée, plus l'espoir, fondé en motifs positifs et palpables , d'une amélioration rapide. Ceci est une condition fondamentale >

Considérant expose (page 103) comment le milieu serait préparé par des Américains exercés aux prises de possession de la nature vierge , et rompus à ces travaux de pionniers et d'avant-garde. 11 indique dans quelle mesure des éléments européens y devraient con- • courir : < La prairie est transformée en champs de grande culture et en jardins ; des entailles sont pratiquées dans les forêts : les constructions s'élèvent sur des plans donnés. Les troupeaux sont installés sur les terres.., enfin les lieux peuvent recevoir le premier noyau de colons. Ceux-ci devront être surtout aptes aux travaux agricoles^ et bientôt après être secondés par les tra-

vailleurs propres aux opérations des arts , métiers et inditstries dites de nécessite. >

Il s'efforce de montrer le bien fondé de cette méthode faute de laquelle , dit-il , tant d'expériences ont abouti à des échecs. Il cite à ce propos (p. 108) Témigration phalanstérienne de 1842 pour le Brésil (1).

Après avoir développé comment le vaste champ de la Société en projet se prêtera à la fois aux exigences les plus prononcées du régime morcelé et aux conditions d'un régime sociétaire aussi développé qu'on voudra le supposer, il ajoute (p. 127) : « Les dispositions des personnes que l'idée génératrice amènera les premières sur le terrain , porteront certainement une plus ou moins grande partie de celles-ci à vouloir immédiatement pour elles-mêmes, un régime de coopération intégrale analogue à ce qui a été facilement réalisé dans la North American Phalanx , avec les principes élémentaires et purement économiques de la théorie.

4c Cette réalisation sera plus aisée encore ici par plusieurs motifs que nous déduirons plus tard , mais d'ar bord par cette raison catégorique que l'organisation de la North American Phalanx est actuellement un fait pratique , une affaire expérimentée^ une donnée que Von peut étudier et reproduire , fut-ce sans améliorations immédiates comme point de départ.

€ Or , tel qu'il est , le système de la North American Phalanx transporté avec une population plus nombreuse, non fatiguée , et dans les conditions supérieures que l'on connaît sur le champ de la colonisation , y suffirait pleinement déjà à la représentation embryonnaire du

(1) Nous ne savons rien autre de cette tentative si ce n'est qu'eUe aurait été faite par le docteur Mur et avec la protection de TEmpereur dom Pedro II. (La Rénovation , 31 octobre 1897, p. 879).

régime coopératif intégral. Rien ne limite , d'ailleurs , les perfectionnements que Ton pourra apporter à son organisme,

« D'autres immigrants moins pressés, moins désireux de s'engager , eiix et leurs familles , dans un genre de vie nouveau , plus disposés enfin , pour des motifs quelconques, à une complète indépendance, préféreront s'établir séparément et à leur compte. Les besoins de la colonie naissante (p. 128) réclament d'ailleurs des établissements isolés , notamment pour l'occupation de ses lignes de communication , de ses points de débarquement, et pour certaines exploitations plus ou moins éloignées du premier centre , au sein duquel , entendons-nous bien, le régime individuel sera lui-même tout à fait facultatif.

€ Le vaste champ des faits afférents à l'ordre transitoire ou garantiste est ouvert, et chacun s'y meut librement avec ses vues , ses idées , ses ressources et son industrie.

4c Tout est à faire, tout à créer , l'espace ne manque dans aucune direction et l'on peut à sa guise concevoir et poursuivre toutes sortes d'entreprises. — De libres contrats , naturellement assis sur le principe de réciprocité, suffiront à la réalisation de tous les rapports et de toutes les associations intermédiaires . . >

Envisageant (page 131) la réalisation de son plan. Considérant suppose l'entreprise fondée au capital de 4,000,000 de francs.

Il fixe à environ 100 lieues Carrées de 1600 hectares l'étendue de terre à acquérir tout d'abord, en réunissant des head-rights pour une valeur d'environ 400,000 fr.

Nous ne pouvons relever ici son devis des travaux d'installation grâce auxquels dès le commencement de

- Jr^ . 'S^^

la seconde année, dit-il, (page 135) < la préparation nécessaire à la réception des premières colonnes de l'immigration est faite. >

Revenant sur Texemple de North American Phalanx, Considérant écrit (page 147) :

< Nous avons reconnu plus haut que , sans aucun doute, une partie considérable des nouveaux arrivants voudront immédiatement profiter de la faculté qui leur est offerte de se constituer sur les bases sociétaires analogues, par exemple , à celles de la North American Phalanx. Nous pouvons donc raisonner comme si cet établissement était transporté sur le terrain colonial , avec une population plus nombreuse , fraîche, et dont les ressorts, au lieu d'être fatigués , jouissent de toute leur vigueur première.

< Or , je dis que cet établissement lui-même tel qu'il est, s'il se trouvait sur le champ de la colonie, y rencontrerait à l'instant des conditions de vie capables de triompher aisément des causes qui ont paralysé son développement.

< Le climat y ferait déjà une différence très sensible, mais il faut compter aussi l'extrême facilité relative des travaux d'agriculture, la rapidité d'accroissement de la prospérité individuelle et collective et le charme résultant de la promptitude des créations de toutes sortes et des conquêtes remportées sur une nature qui ne demande qu'à livrer ses trésors.

€ Mais un ressort d'une efiicacité incontestablement plus énergique encore se trouverait dans le nouveau but et les nouvelles fonctions qui lui seraient tout à coup offerts.

< Ce qui pèse le plus lourdement, enefiet, sur la North American Phalanx , — il est facile de s'en convaincre quand on y passe quelque temps , — c'est le

— 3li —

sentiment du but manqué et le peu d'espoir restant d'atteindre celui-ci désormais.

€ Sur le champ où nous la supposons transportée , la North American Phalanx se sentirait immédiatement apte à une fonction de haute importance : elle se concevrait bien vite une raison d'être ; un nouveau but d'activité se dressant tout à coup devant elle; et ce but, cette fois, elle ne saurait le manquer.

4c Telle qu'elle est actuellement , en effet , elle serait déjà très propre à la réception des éléments de rimmigration; et fonctionnerait convenablement en tant qu'organe d'alimentation de la colonie. — Le milieu où elle serait placée étant indéfiniment extensible , elle se développerait rapidement elle-même, comme organe spécial , tout en faisant incessamment grandir le corps dentelle serait l'embryon.

€ Cette hypothèse et cette discussion nous mettent à même de calculer, avec une très grande probabilité, la marche que suivront naturellement les choses dans notre premier centre de population.

a Une grande partie des premiers colons opteront pour une organisation sociétaire immédiate, sur un plan analogue à celui de la North American Phalanx. Cela est certain.

< Cette première ébauche de l'ordre coopératif se trouvera néanmoins assise sur des bases beaucoup plus larges et sa constitution sera éminemment plus élastique. A la North American Phalanx , en effet , les individus admis comme aspirants doivent après un certain temps de résidence, être admis comme membres ou s'éloigner de rétablissement. Il n'y a pas de degrés intermédiaires. — Ce manque d'élasticité a été considéré comme un défaut sérieux, et la conception du nouvel établissement que d'anciens membres de la

Nopth American Phalanx élèvent à Raritan-Bay (1), est sorti de cette critique. On se propose à ce dernier établissement de laisser aux individus la faculté de s'associer intégralement ou partiellement, ou encore de former , par groupes , des ateliers ou des entreprises à leur compte. Or, telles sont précisément les conditions que nos données offrent d'elles-mêmes aux éléments dont nous recherchons Tarrangement probable.

* Le but proposé n'étant point l'expérience ou la réalisation du régime sériaire mais simplement la colonisation , les esprits des immigrants ne sont pas montés à un diapason d'espoir exagéré et susceptible de causer , s'il était déçu , un découragement fâcheux dans la masse.

€ D'autre part , les facilités offertes à l'établissement privé ne sont pas une moindre garantie pour les noyaux où la vie sociétaire s'ébauche , que pour les intérêts et les convenances personnelles des immigrants. Elles permettent, en effet, aux Associations de ne garder, en pleine coopération, que les éléments à qui leur régime convient complètement et qui y conviennent eux-mêmes, sans écarter absolument toutefois le concours des autres.

« Grâce à cette faculté , personne ne craindra d'essayer d'abord de la vie des grands établissements , et , tout naturellement ceux-ci se trouveront ne retenir que les éléments en affinité et en corrélation décidée de convenances avec leur régime. Tout discord , toute incompatibilité , toute gêne réciproque se résolvent par l'établissement individuel ou par des positions quelconques sur l'échelle des degrés intermédiaires. Les molécules intégrantes prennent donc ici , comme dans les

(1) Chapitre XVII , page 291.

organismes naturels, les places correspondant à leurs natures respectives. »

Passant (page 150) aux heureuses conséquences d'un rassemblement entre Français et Américains , Considérant s'attache à faire voir comment les colons se compléteront les uns les autres , et comment les établissements coopératifs bénéficieront des qualités dominantes des deux races.

€ Chacun >, dit-il, (page 153), < reconnaîtra aisément au reste, comme une expérience de dix années Fa prouvé- à North American Phalanx, que l'association est parfaitement compatible avec la liberté personnelle , la conservation de l'intérieur et des habitudes quotidiennes de la vie de famille...

< Que le régime de ces ébauches (les premiers étar blissements coopératifs) dépassât ou non les. degrés élémentaires de la North American Phalanx , l'œuvre générale n'en serait pas moins fondée sur des bases solides, et assurée d'un développement de prospérité qui amènerait promptement, à son tour, celui des idées auxquelles la société. nouvelle, aura dû son origine.. .

€ Que chacun de nous (page 156) se demande à luimême si le terrain de l'Europe, — quelque hypothèse que l'on fasse sur les choses qui peuvent survenir, — offre à la réalisation de l'Idée dont nous avons charge , des chances comparables à une perspective aussi prochaine et aussi sûre ?

< Pour moi ma réponse est faite. Il arriverait demain telles circonstances qui me permettraient de rentrer en France à mon aise que je n'en serais pas moins , dans quelques mois, sur la route du Texas. La réalisation de l'œuvre à laquelle ma vie appartient est là : j'y vais.

< Aussi la question n'est plus , pour moi, de savoir si la chose proposée se fera. Ce. qui reste seulement en

question, c^est Téchelle de proportion sur laquelle elle pourra débuter, — question importante, sans doute, mais cependant secondaire. Ceci mes amis, dépendra de vous et de vos concours. »

Considérant expose ensuite (p. 158 à 160), quelles, seraient, en cas de succès, les conséquences sociales , ultérieures et extérieures de la fondation proposée. 11 termine enfin (p. 173) son ouvrage par ces paroles :

€ Je vous le dis en vérité, l'état des choses européennes fut-il demain tout autre, ce serait encore hors de PEurope qu'il faudrait, demain, songer à résoudre le problème social.

« Ce problème, qui est la grosse affaire du siècle , est posé aujourd'hui en Europe d'une manière telle que, de longtemps, il ne sera facile de l'y résoudre tranquillement et scientifiquement s'il n'a d'abord été expérimenté ailleurs... Qui habet aures aiidiendi aiidiat.

€ 11 ne s'agit pas d'abandonner la patrie européenne; il s'agit, encore et toujours, de préparer son salut et celui du monde. >

La parole même de Fourier devait être invoquée par Considérant en faveur de son plan de colonisation au Texas. En effet, son volume contient, à la suite des pages dont nous venons de donner des extraits, la reproduction d'une lettre de Charles Fourier, datée Paris, 30 décembre 1823, et adressée à M. John Barnet, consul des Etats-Unis à Paris. Dans cette lettre, Fauteur de la théorie de l'Unité universelle , expose l'intérêt et les facilités qu'il y aurait à faire, aux Etats-Unis, u\ie épreuve de sa théorie.

Retour de Considérant en Belgique. Première étude par Godin de statuts d'association entre ^ le capital et le travail. Février 1854.

Le voyage de Considérant aux Etats-Unis dura neuf mois. Rentré en Belgique, le 29 août 1853, le chef de TEcole sociétaire s'établit dans sa famille à Barvaux et là , par la correspondance ou des entretiens avec ses amis, il développa le bien fondé de ses propositions touchant le Texas. (Les amis étaient déjà renseignés par ses lettres.) Il procéda en même temps à l'impression du volume € Au Texas > , P% 2° et 3* parties.

A cette même époque (hiver 1853-1854), il demanda à un certain nombre des partisans de la cause leur avis sur les dispositions statutaires à adopter pour l'œuvre en projet.

J.-B.-A. Godin fut au nombre des personnes à qui Considérant écrivit ainsi. Nous n'avons pas la lettre de ce dernier, mais voici des extraits de la réponse que Godin lui adressa, le 4 février 1854 :

€ Mon cher ami ,

€ Vous m'avez demandé de vous adresser mes réfle- 4c xions sur les conditions à faire au capital dans votre « projet de colonisation au Texas . . .

< Il faut constituer la Société de colonisation de telle

< sorte que les exigences du capital ne puissent pas se € dresser un jour en face du travail et qu'on ne puisse 4c dire que nous avons été réaliser, au Texas, une nou-

< velle Irlande.

< Quelles que soient la fertilité naturelle des terres et fic la quantité de richesses minérales qu'elles contien- 4c nent, le capital possesseur n'en serait pas moins € réduit à n'en rien tirer sans le concours de bras

•Wl^»-

€ vigoureux et d'intelligences actives. C'est donc dans € Ips avantages bien, ordonnés faits aux travailleurs de 4c tous ordrea, surtput aux hommes laborieux, que sera € le succès de l'entreprise.

4^ Pour cela il me paraît utile : d'abord de mettre le € siège de l'administration au sein même de la colonie , « afin que les véritables besoins de l'œuvre soient» <c appréciés des administrateurs et que ceux-ci s'y inté-

< ressent; ensuite de ménager le plus possible aux € colons les moyens de devenir actionnaires de la Société € de colonisation , de manière à identifier les intérêts « de la Société et ceux de la colonie et à empêcher la € richesse créée de s'éloigner de l'entreprise.

€ La conséquence logique de ces premières proposi- € tiens , c^est l'association dans l'exploitation de toutes

< les industries, la Société se donnant pour but de € coloniser par le travail libre.

€ Deux modes s'offrent à elle : ou favoriser les entre- * prises individuelles et isolées, ou grouper ces entre- € prises dans des exploitations communes.

* Il est sans doute prudent d'accepter ces deux modes; € mais il me paraît impossible qu'il soit rien fait de re-

< marquable, si les. premières ressources de la Société € ne sont concentrées de telle sorte que tous les élé- 4c ments industriels puissent se développer à l'aise en

< se, prêtant un mutuel concours-

«Ge. n'est pas que je puisse croire qu'il soit prudent <. de songer, dès le début, à la réalisation du travail € attrayant, non. Sans y semer la répugnance, il me € paraît indispensable que des mains vigoureuses con- « d.uisent Iqs débuts . industriellement bien que socié-

< tai^eracnt, afin de tirer tout, le parti possible des € forces vives dont on disposera et qu'on ne trouvera <.p£^ en suffî^anc^ chez les phalanstériens.

€ Tout concouiTa , si on le veut , à pousser la colonie € dans la voie de PassociatiQn ; car c'est aussi par cette € voie seule qu'on pourra pondérer les exigences du € capital . . .

< Je crois vous avoir entendu dire que la lieue carrée « vaut au Texas environ 1,500 francs. Les terrains de € production moyenne en France valent 1,000 francs € l'hectare ; soit, pour une lieue carrée de 1600 hectares, € 1,600,000 francs ; ce qui donne à 2 1/2 0/0 un revenu € de 40,000 francs.

€ Sans admettre que les fermages puissent d'ici à

* longtemps atteindre un pareil taux au Texas, il n'est

< pas moins vrai qu'il est facile de prévoir un revenu € considérable , relativement au capital engagé , si la € Société sait amener des colons sur ses terres.

€ Pour cela, elle devra comprendre que tout travail-

* leur nouveau sera pour elle un nouvel élément de « richesses, et que plus séduisantes seront les perspec^ € tives d'avenir offertes au travail, plus grande sera la € rapidité d'accroissement du capital primitif. Les richesse ses naturelles du pays se développeront parallèlement € à celles créées par le travail , et la part du capital se

< fera comme toujours par l'influence même du travail.

< Je viens d'examiner que le revenu de la terre en € France est plus de 25 fois supérieur à la valeur du

< fonds au Texas ; c'est donc surtout dans l'augmenta- € tion de la valeur du sol que les chances des actionnai- 4c ressent les plus grandes; c'est donc sur les plusse values foncières qu'il est bon de poser des limites à € la part du capital ou plutôt de baser les encourage- € ments à donner au travail.

< Ce problème qui me paraît facile à résoudre si l'on, € admet l'association , me semble moins abordable en ce € qui concerne les colons non associés. Je ne vois même

€ pas de position stable pour ceux-ci , à moins qu'ils ne € deviennent tout à fait étrangers à la Société par € convention

< Mais il n'est pas bien nécessaire de s'occuper autant € de la partie des colons qui auront voulu travailler :» dans le cercle étroit des intérêts individuels; et si > nous parvenons sur quelques points à donner au ira- € vail sa Juste part et à le faire vivre en bonne intel- € licence avec le capital , ne pouvons-notcs pas croire € la di/jîculté vaincue? C est mon avis, et voici comme « j'entrevois la réalisation.

€ La Société de colonisation vendra ses droits sur par- » tie de ses terres, sous réserve de certaines obligations € pour les acheteurs, en vue de l'avenir de la co- € lonie^

< Elle concentrera ses ressources sur quelques points € dans des associations reliées à elle par l'intérêt et la « sympathie.

€ C'est ici le cas d'observer que si la lieue carrée arec rive à valoir au Texas 1,600,000 francs après avoir € été achetée 1,600 francs, cette énorme plus-value

< n'aura pas été acquise par le concours seul du capi-

< tal; or, la justice réclame que chaque concours ait sa € juste part. Il faut donc que le travail ne soit pas € considéré comme suffisamment rétribué par les salai* « res ; mais que ces salaires mômes, entraînent pour le

< travail , après un temps déterminé , la qualité d'asso- € cié et constituent pour lui un titre à la participation « dans les bénéfices réalisés par la Société. Ainsi, tout € en faisant au capital primitif une belle et prompte part, € on peut prévoir le moment où la colonie s'appartien-

< dra à elle-même.

y € Ai-je exposé le meilleur mode de réaliser ces choses

€ dans l'Etude ci-dessous rédigée en forme d'articles de

€ statuts ? Je ne doute pas du contraire , mais je serais < heijreux que cette étude vous servît à la conception « d'une autre supérieure; et je vous prie de me faire € prochainement le plaisir de me dire si vous trouvez € quelque utilité à ce que je m'occupe d'autres questions?

€ Pour peu que cela soit, croyez-moi toujours disposé € à examiner avec empressement tels points que vous € signalerez à mon attention. >

Godin termine sa lettre à Considérant par ces paroles :

€ Vous remarquerez, mon ami, que je ne me suis € occupé ni des formes légales , ni des conditions cons- « titutives de la Société, ni même des garanties et sûre- « tés à donner au capital, pas plus que des modifica- € tiens ultérieures dans l'existence de la Société. Ces € choses sont encore moins de mon ressort que le reste.»

Un mot avant de passer aux articles de statuts proposés par Godin : Invité par Considérant à formuler les conditions à faire au capital dans la Société en projet et déjà au courant des dispositions générales du fondateur môme à cet égard, Godin ^ jugeant que le meilleur mode de servir le capital est d'assurer — par les bonnes conditions laites au travail — la prospérité de Tentreprise , s'attache surtout à ce qui concerne les travailleurs dans les associations à fonder sur le sol de la future colonie et ne donne, pour le reste, que des indications à grands traits. Voici son projet :

a Société de colonisation.

€ Art. 1". — Une Société est établie sous la raison

€ sociale à Teffet de fonder une

€ colonie dans le Texas.

< Art. 2. — La Société prend le titre de Société de < colonisation du Texas.

€ Art. 3. — Le siège de radministration est fixé pro-

€ visoirement à et sera transporté idans

€ la colonie dès Tinstaïlation du premier groupe de € colonisation.

c Art. 4. — La Société est constituée au capital de

< cinq millions de francs divisé en mille actions de cinq

< mille francs, qui pourront être subdivisées en coupons

< d'actions de si la Gérance le juge ultérieu-

< rement convenable.

€ Art. 5. — Ce capital pourra être augmenté des ap-

< ports que les colons voudront ajouter au capital de la € Société , en échange des actions qui leur seront délire vrées à ce sujet.

Art. 6. — Le capital sera employé :

€ A l'achat de terrains d'une superficie de 400 lieues

< carrées environ ;

< A la construction de maisons ;

< Aux travaux de mise en culture ;

« A l'achat des instruments de travail ; « A l'achat du bétail ;

< Aux plantations ;

€ Enfin, à tous les travaux jugés nécessaires sur la

< colonie ; et aux frais de voyage des colons.

€ Art. 7. — Les travaux préparatoires seront effec-

< tués par dos Américains ou pionniers avec lesquels la

< Société traitera de gré à gré, dès la première année € de la fondation.

€ Art. 8. — L'anné3 suivante, les habitations cons- € truites et la mise en culture commencée , l'œuvre de

< colonisation s'ouvrira par l'admission de tous les

< actionnaires qui voudront y prendre part, et de € tous les travailleurs laborieux que leurs aptitudes et

^ « leurs capacités auront permis d'agréer , jusqu'à con-

< currence de roccupation des habitations construites ;

€ elle se continuera ainsi suivant les ressources de la € Société.

< Art. 9. — Le premier essaim de colonisation compo- € sé de mille à deux mille colons sera constitué en € association pour la production, la consommation,

< rindustrie agricole, manufacturière, commerciale, a enfin pour toutes les fonctions.

* Art. 10. — Cette association ainsi que celles qui € pourront se former par la suite feront partie de la € Société de colonisation dans les conditions suivantes :

« lo Chacune d'elles s'administrera par un conseil » qu'elle choisira dans son sein ; la Société de colonisa- € tien n'interviendra que pour exercer le contrôle « nécessaire à la justification de l'intérêt à revenir à la € dite Société, comme il sera dit ci-après, art. 11 et 14.

€ 2"* Chacune des associations assurera aux enfants, aux € malades et invalides, un minimum de nourriture, vête- € ments, logement et les soins que réclamera leur état.

< Art. 11. — Chaque association servira un intérêt € aux actions ; et celles-ci représenteront ce qu'auront

< coûté les terrains , habitations , matériel , toutes les € dépenses enfin qui auront été faites pour l'association.

€ Cet intérêt sera arrêté , chaque année , entre la € Gérance de la Société de colonisation et un nombre

< égal tie membres élus en Assemblée générale par € chaque association.

< En cas de partage d'avis , l'association intéressée € sera elle-même appelée à prononcer.

< Art. 12. — Dans chaque association , le travail des « membres sera rétribué , soit :

< 1» D'après des conventions entre le conseil de l'As- « sociation et les travailleurs, après acceptation de ces € conventions en assemblée générale ;

« 2" D'api es les prix arrêtés en séances d'ordre, où

« les travaux seront mis en adjudication chaque jour € et où se ratifieront les transactions entre travailleurs.

€ Art. 13. — Le salaire aura pour base : ou la quan- € tité de travail accompli ou le temps employé ; et aussi « la perfection et les difficultés du travail en lui-même.

< Art. 14. — S'il reste des bénéfices après paiement € des salaires du travail et des intérêts du capital , la

< répartition s'en fera au prorata des salaires et des € intérêts. 11 en serait de même du déficit s'il s'en

< trouvait un.

€ Art. 15. — Nul associé ne pourra se constituer « détenteur de produits dans le but de servir d'intermé- € diaire entre le producteur et le consommateur. Toute € opération de commerce sera faite au nom de chaque € Association dès qu'il s'agira des intérêts de celle-ci

< ou de l'un de ses membres.

€ Art- 16. — Chaque association aura des comptoirs

< où ses produits seront emmagasinés et vendus sous « la surveillance de travailleurs commis à cet effet.

« Art. 17. — Néanmoins, tout associé pourra porter € son action individuelle sur des opérations commercia- € les ou industrielles en dehors de celles de l'association

< à laquelle il sera relié , dès qu'il le fera avec des res-

< sources autres que celles de l'association même ou

< que celles qu'il aura engagées au service de la dite « association.

€ Art. 18. — Chaque association veillera à réaliser « l'économie du numéraire pour ses opérations inté-

< Heures , en créant un signe conventionnel rémunéra- > tif du concours et des services rendus , et pouvant « servir entre les membres , comme signe d'échange

< journalier.

« Art. 19. — Les économies des membres pourront € être déposées à la Caisse de chaque association et

€ rapporteront à leurs possesseurs un intérêt arrêté * par l'association même.

< Art. 20. — Ces économies restant au service de

< l'association donneront lieu à la délivrance d'une ac- € tion lorsqu'elles atteindront un chiffre à fixer.

€ Art. 21. — Les capitaux des associations faisant de « droit partie de la Société de colonisation seront € convertis en actions de la dite Société et jouiront des € avantages faits au capital primitif.

€ Art. 22. — Indépendamment du système de coloni- € sation inauguré par les présent statuts, la Société € de colonisation examinera toutes les propositions qui « lui seront faites et traitera sur toutes les bases que € la Gérance jugera compatibles avec les intérêts de la € Société même, pour affermer ou vendre partie des « terres de la Société.

« Art. 23. — La Société de colonisation est donc aussi

< 'disposée à favoriser le mode de colonisation par famil- € les ou exploitations particulières dans toutes les bran-

< ches d'industrie, et pour fixer ses intentions sur ce « point, indépendamment des conventions particulières

< que chacun pourra faire avec elle, elle fera connaître € ultérieurement le programme des conditions obligatoi- € res qu'elle s'impose vis-à-vis des colons non associés, € ainsi que les conditions générales qu'elle réclame d'eux.

€ Art. 24. — Les produits résultant de l'aliénation € partielle ou totale des droits de la Société sur partie € de ses terres, seront employés directement à des tract vaux jugés nécessaires à la prospérité de la colonie et « à la fondation d'édifices et établissements utiles aux

< associations d'exploitation unies d'intérêts . à la

< Société.

€ Art. 25. — Les intérêts à servir au capital de la € Société de colonisation résulteront donc : P des fer-

« mages et redevances diverses consenties par les colons « et par les associations ; 2» de la participation du capi-

< tal aux bénéfices des associations. (Art. 11, 14).

< Art. 26. — Dès que le total des sommes allouées au € capital actionnaire s'élèvera au montant des actions,

< plus intérêt à 5 Vo l'an depuis le jour de rémission, € les bénéfices de la Société de colonisation se réparti- € ront de la manière suivante :

4c Le capital prélèvera sur les revenus de la Société

< jusqu'à 10 Vo de la valeur primitive des actions, « mais pour le surplus tous les travailleurs, membres « des associations d'exploitation seront admis conçu r- « remment avec toutes les actions à s'en répartir le € montant suivant l'importance des salaires reçus par € eux depuis leur entrée dans l'une des associations de € la colonie.

» Des titres spéciaux seront créés à cet effet pour « être délivrés à chacun d'eux. >

Les statuts de la Société de colonisation au Texas furent, nous le verrons, tout autre chose que le projet de Godin.

Mais de ce projet nous devons retenir Tarticle 14 qui prescrit la répartition des bénéfices, au sein des assodations, sur la base du montant des salaires et de celui des intérêts. C'est là un point vital dans l'organisation du travail et sur lequel nous devons nous arrêter.

Répartition des bénéfices de la production.

J.-B.-A. Godin, par les articles 10 à 14 de son projet de statuts (1) à l'intention des associations à fonder sur le domaine de la Société de colonisation , prescrivait ,

(1) Ghap. XX, p. 321 , 332.

qu'après acquittement des charges sociales et paiement des salaires convenus pour le travail et des intérêts également convenus pour le capital , la répartition des bénéfices restants se ferait < au prorata des salaires et des intérêts. >

Ce mode de répartition qu'il proposait dès février 1854, Godin le reprit et le développa en 1871 dans son volume Solutions sociales et, finalement, le traduisit en pratique dans l'association du Familistère, 1880.

L'importance de la question nous porte à donner ici les quelques informations historiques en notre possession sur la matière.

L'Ecole sociétaire énumérait trois facultés industrielles entre lesquelles devait s'opérer la répartition des bénéfices- Ces trois facultés étaient : le Capital , le Travail et le Talent.

Godin, dans son volume Solutions sociales^ range le Talent sous le titre Invention et ajoute, aux trois facteurs proclamés par l'Ecole sociétaire, la Production naturelle. Ecoutons son raisonnement (1) :

€ Principe de répartition.

€ C'est à la réunion des quatre éléments producteurs : Travail, Capital, Invention et Production naturelle qu'est dû tout ce qui est nécessaire à la vie humaine. * . Ce sont donc quatre termes à unir dans une répartition équitable.. .

« Le prix du Travail se règle par des conventions , lorsqu'il se rapporte à une œuvre exceptionnelle ou inconnue. Il se l'ègie par des tarifs et des usages lorsqu'il s'agit d'une œuvre souvent renouvelée, dont l'objet et la valeur sont bien déterminés , ou encore suivant la durée du temps qui y est employé.

(1) Sfilulions sociales, 1871, chap. XVII, p. 333 à 336.

€ Le Capital qui se livre ou se prête rend à la production un service qui se reconnaît par Tintërêt. Cet intérêt varie suivant l'importance du sei'vice; il se règle par des conventions ; et même , à défaut de conventions, par la loi.

* L'Invention , le génie , la capacité ont droit à une prime proportionnée à Timportance des nouveaux produits qu'ils ont découverts ou rendu plus faciles à exécuter.

€ La Production naturelle légitime le droit social de chacun : elle constitue la part nécessaire pour assurer la protection due aux faibles et le respect de la liberté et du progrès de la vie en chacun de nous. Dans l'état actuel de nos sociétés, l'impôt, les assurances, les fonds de secours mutuels en sont une faible représentation..

< Le travail, le capital et l'invention étant les moyens de production propres à l'homme , c'est sur la proportionnalité de leur concours que la répartition peut s'établir. Le droit social de tous étant la représentation du droit au fonds commun de la nature , il a pour mesure le minimum indispensable aux besoins de ceux qui no peuvent vivre de leurs ressources personnelles.

€ Ces principes généraux une fois posés, on peut concevoir leur application dans la répartition.

< Les salaires, l'intérêt et les primes sont prélevés avant tout sur la partie disponible des produits; les bénéfices généraux sont ensuite repartis à la réserve sociale, au travail, au capital, et à l'invention, proportionnellement à leur droit légitime représenté par :

€ Les salaires du travail , € L'intérêt du capital ,

< Les primes de l'invention ,

€ La part des besoins sociaux. »

Dans le titre 1" : Déclaration de principes des statuts

de la Société du Familistère (1) , Godiiï ajoute à la production naturelle le domaine public et unifie les deux comme base de la part des besoins sociaux dans la répartition équitable des bénéfices de la production.

La plus lointaine expression que nous ayons vue de Pidée de faire intervenir dans le partage des bénéfices, le capital sur la base seulement de ses intérêts et le travail sur la base du total des appointements et salaires se trouve dans le premier journal de l'Ecole sociétaire : € La rèfortïie industrielle ou le Phalanstère », n** 26 , en date du 22 novembre 1832.

Au cours du projet d'acte pour la fondation d'une , colonie sociétaire à Condé sur Vesgres, il est dit (art. 38) qu'après paiement :

1** Des salaires aux ouvriers;

2o Des traitements aux employés ;

3'' Des intérêts aux actions, s'il y a excédant, cet excédant < augmentera proportionnellement le niinimum des salaires , le minimum des traitements et le minimum des intérêts des actionnaires. >

La même chose est répétée dans l'acte définitif du 11 juin 1833 (numéro de < La Réforme industrielle i^ ^ du 14 juin 1833, page 279.)

Avant la date ci-dessus : Novembre 1832 , il ne semble pas qu'on ait conçu la formule (jui nous occupe. Dans le prospectus général du journal < Le Phalanstère » , juin 1832, au cours d'un projet de statuts pour la Société de fondation d'une phalange, on lit (art. 37), que « le bénéfice net sera réparti d'après le procédé sociétaire proportionnellement aux trois facultés industrielles : travail , capital , talent. »

(i) HLxxiualUé sociale , l^e édition, page 87.

Cela ne dit pas quelle attribution sera faite à chacune de ces facultés. Il n'est précisé que ceci : < Sur le dividende du capital, il sera fait déduction aux actionnaires des 5 o/o alloués pour intérêt sur le produit brut. >

La formule : Travail, Capital et Talent était acceptée par les apôtres du mouvement fouriériste américain. Ainsi Park Godwin au cours des actes de la Convention nationale de 1844 (1), proposait comme type du mode de répartition des bénéfices dans les entreprises à créer :

5/12 au travail;

3/12 au talent;

4/12 au capital ; ou autrement :

1 /3 au capital ;

2/3 au travail et talent.

Nous avons donné (2) les indications formulées en 1844, par The american indiistrial Union y en ce qui avait trait à Torganisation du travail ; et relevé, à titre d'exemple pratique, deux tableaux d'heures de travail et rangs d'exécution aftercnts à la tentative de Clarkson Phalanx.

L'attribution de rangs aux travailleurs dans l'exécution d'une besogne donnée, était un moyen de faire une part spéciale au talent, de même que la répartition des travaux en trois classes : Nécessité, Utilitéj Agrément^ avec rémunération selon la classe, était aussi un moyen de faire part spéciale à des efforts qu'on jugeait devoir encourager ainsi.

Nous ne pouvons que réitérer nos regrets (3) de n'avoir pas plus de renseignements sur ces faits de

(1) Ghap. XVI, 2" section, page 193.

(2) Chap. XVI, 3« section, p. 206 à 211.

(3) Chap. XVI, 3e section, p. 212 , 213.

première importance en organisation sociale et notre espoir de voir, un jour, les manuscrits de Macdonald publiés in-extens6,

Nos lecteurs savent qu'un certain nombre de tentatives, entre autres Wisconsin Phalanx (chap. XVI, 11* section) et North american Phalanx (même chapitre, 12" section) s'inspirèrent des indications de The american indiÀStrial Union. A Wisconsin Phalanx, les bénéfices annuels étaient répartis sur la base de 3/4 au travail, 1/4 au capital.

En 1846, un écrivain français F. Vidal, traita la question qui nous occupe en un volume intitulé : a De la répartition des richesses ou de la justice distributive en économie sociale >, ouvrage contenant Texamen critique des théories exposées soit par les Economistes, soit par les Socialistes,

Ce livre fut publié à la librairie Capelle, 10, rue des Grès, Sorbonne, Paris, Il est remarquable à tous égards. C'est par une circonstance toute fortuite et récente que nous en avons eu connaissance. Aussi sommes-nous convaincue que Godin ne connaissait pas l'ouvrage de Vidal.

Cependant la similitude des conclusions de F. Vidal et de celles traduites en acte par Godin est trop parfaite pour que nous n'ayons pas un mot à en dire ici. Et nous croyons être agréable à nos lecteurs en reproduisant les pages suivantes du livre de F. Vidal,

P. 488. < Avant tout, il faut rendre les intérêts solidaires, associer tous les producteurs, si l'on ne peut associer et les producteurs et les consommateurs ; puis, ensuite, il faut distribuer les produits ou les bénéfices entre les associés.

» Le capital aujourd'hui est prépondérant, il domine môme d'une manière exclusive. Il ne s'agit donc pas tant

de préciser et de limiter le droit rigoureux, que de proposer des conditions raisonnables, des conditions qui puissent être acceptées. Nous croyons, quant à nous, que le capital, simple instrument, ne devrait pouvoir prétendre à autre chose qu'à un loyer fixe ou intérêt annuel et à des frais d'entretien; mais le capitaliste exigerait certainement davantage ; et, pour rendre l'accord possible, il faut transiger, faire des concessions. Nous admettrons donc le capital tout comme le travail , à participer proportionnellement aux produits, et nous poserons ainsi les bases de la répartition :

> Pour le travail : l» Un salaire fixe ou minimum garanti, variable selon la force, l'intelligence, l'habileté et l'activité de l'ouvrier ; 2^ Dividende proportionnel au total des salaires gagnés dans l'année par chaque tra^ vailleur.

€ Pour le capital : V Intérêt fixe à 5 ou 4 o/^,, selon le taux habituel du loyer des capitaux dans le pays; 2"* Dividende proportionnel au montant des intérêts annuels , et non pas proportionnel au chiff're du capital.

< Sur le bénéfice brut, on prélèverait d'abord les salaires ; on prélèverait ensuite tous les frais de production, l'entretien des outils, des machines, la prime d'assurance contre les sinistres de toute espèce , enfin l'intérêt même du capital. Tout le surplus formerait le bénéfice net.

€ Sur ce bénéfice net , 10 Vo seraient encore prélevés pour former un fonds de réserve , et dans l'intérêt des capitalistes et dans l'intérêt des travailleurs. Enfin, tout l'excédant serait réparti entre le capital ou les capitA^ listes d'un côté , et les travailleurs de l'autre, proportionnellement aux intérêts annuels et aux salaires gagnés.

i Nous voudrions que le capital , qu'il appartienne à

un seul ou à plusieurs individus , fût divisé par actions et par coupons d^actions ; nous voudrions que les travailleurs eussent le privilège de pouvoir toujours devenir actionnaires , à l'aide de leurs économies; le privilège de pouvoir rembourser les capitalistes par voie de rachat , d'amortissement , ou de toute autre manière. Il importe que les ouvriers puissent arriver à la propriété, et devenir capitalistes comme les capitalistes peuvent se faire ouvriers, ingénieurs , etc. ; et le mieux serait que chacun pût en même temps participer aux bénéfices en raison de son travail et en raison de son capital. Alors il y aurait association complète et tous les intérêts deviendraient réellement solidaires. >

Ainsi que le lecteur le sait, Godin devait répondre magistralement aux vœux de François Vidal.

En janvier 1855, Victor Considérant , dans son projet de Convention provisoire (1) à destination du premier groupe d'immigrants au Texas, fait intervenir (art. 13), (nous le verrons plus loin), dans la répartition des bénéfices , certaines catégories d'actions dites d'exploitation et les actions foncières pour leur chifi're nominal ou pour certains quantièmes ; puis , passant aux actions qu'il appelle ouvrières (celles provenant des économies des travailleurs) , il propose de leur faire part dans les bénéfices < au prorata du capital représenté à 5 Vo? par l'intérêt j auquel elles ont droit. • . > L'art. 13 ajoute :

4c Les travailleurs entrent dans le partage des bénéfices au prorata du capital qui donnerait , à 5 */o , une rente égale à la somme qu'ils auront touchée dans l'année à titre de rétribution . . . >

(1) 0 Au Teœas ». Appendice , chapitre ûnal, 185D.

Au cours des explications sur ce projet, Considérant dit<l) :

€ Quant à la part faite au travail dans les bénéfices collectifs , il est très facile d'en comprendre le procédé d'attribution. Ce procédé repose sur ce raisonnement bien simple :

4c Si l'association stipule un intérêt minimum de 1,000 francs pour un capital actionnaire de 20,000 fr. (5o/o)> c'est qu'elle considère que 1,000 francs est le prix minimum du service que lui rendent la disposition et l'emploi de ce capital pendant l'année.

« Or , si elle a stipulé également 1 ,000 francs pour prix minimum du travail d'un de ses membres , c'est qu'elle estime que ce travail lui vaut juste autant, concourt pour autant à la création des produits que l'emploi du capital de 20,000 fr. En conséquence, il est juste de faire à ces deux éléments équivalents dans la production, un droit égal dans la répartition. »

En d'autres termes (2) < le salaire du travailleur était considéré comme le simple intérêt quotidien d'un capital-travail, ayant droit au partage des bénéfices avec le capital-argent. >

Lorsqu'au mois d'août de la même année, 1855 (le fait viendra en' son tempsj Considérant eut à constituer au Texas une Société spéciale (3), il y institua statutairement des Bailleurs de fonds et des Bailleurs de tror vail. Les uns et les autres devaient recevoir, à titre de minimum, les premiers le tiers de l'intérêt, les seconds le tiers du salaire courants dans le pays et selon la classe (Nécessité^ Utilité, Agrément) pour le travail.

(1) « Au Texas ». Appendice, chapitre final, 1855, p. 21.

(2) Bulletin de la Société de colonisation européo-américaine au Texas, octobre 1855.

(3) La Société des propriétaires de Réunion.

Avec les bénéfices annuels, on devait :

l» Compléter la moitié de l'intérêt et des salaires convenus ;

2o Servir un vingtième des bénéfices à la Société générale ;

30 Arrondir les salaires et l'intérêt;

40 Distribuer le reste à tous les associés proportionnellement aux parts de capital et de salaire.

Ajoutons que, pendant les trois premières années, une prime devait être servie aux fonds représentant les salaires .

Le lecteur remarquera que ce n'était plus la répartition au prorata des intérêts du capital et des salaires et appointements du travail.

Ces prescriptions n'eurent pas à être appliquées, vu la mauvaise marche de la Société à laquelle elles étaient destinées.

Revenons donc au plan adopté par J.-B.-A. Godin :

La répartition des bénéfices de la production au prorata des salaires ou appointements convenus pour l'exécution du travail et des intérêts également convenus pour l'usage du capital — et cela après réserve des fonds de protection mutuelle et d'intérêt social — est la solution d'un des plus difficiles problèmes sociaux, mais à une condition première, c'est que les déterminations fondamentales :

1 0 Du taux des salaires et appointements ;

2» Du taux de l'intériH ;

30 Des réserves sociales ; auront été, au préalable, opérées dans des conditions se justifiant par elles-mêmes auxfyeux de tous les intéressés.

Autrement, les co-partageants peuvent critiquer la part de bénéfices qui revient à tel ou tel, à commen-

cer par celle versée en raison des salaires ou appointements.

La véritable difficulté est donc celle de la fixation du salaire équitable j du salaire selon le résultat de Veffort.

Dans la suite du présent travail nous dirons, à mesure des faits, lorsqu'il s'agira du Familistère, les expériences de J,-B.-A. Godin pour favoriser au point de départ de la production les œuvres les meilleures et faire autant que possible que le plus fort salaire allât au travailleur le plus habile, le plus soigneux. Mais tout lui semblait encore à faire sous ce rapport. Nous avons déjà touché la question, chapitre III, 15® section, page 47.

€ Godin eût voulu », disions-nous, « saisir — afin de leur attribuer leur juste part de bénéfices — des mérites très-féconds en résultats, mais que leur délicatesse même rend difficiles à constater exactement.

< Nous voulons parler de la bonne volonté, de Tattention, de l'assiduité, de l'économie, de l'habileté, de la conscience, qui peuvent être apportés par les travailleurs jusque dans les moindres détails de leur fonction.

€ On entrevoit l'importance de la question quand on réfléchit aux frais énormes, — incalculables presque par leurs ricochets — causés journellement en industrie par les dispositions morales opposées de travailleurs de tous ordres, employés et ouvriers ; l'incurie, la négligence, la mauvaise volonté, le gaspillage de temps et de matières, les malfaçons plus ou moins dissimulées , etc, etc, causent des pertes sur lesquelles les yeux sont ouverts, sans qu'on ait jusqu'ici trouvé le moyen de susciter, contre ce gaspillage, les ressorts opposés, énumérés ci-dessus : bonne volonté des travailleurs, attention, esprit de prévoyance, d'économie, etc.

< On ne peut y arriver qu'en donnant à l'ouvrier toute la part de bénéfices engendrés par ses soins. Sus-

citer ces efforts et les rémunérer pleinement : tel fut le constant désir deGodin.

« Tout le monde connaît le carnet scolaire, le livret militaire, Godin oiit voulu organiser en quelque sorte le carnet professionnel.

€ La perfection apportée dans l'obtention d'un produit, l'économie de matières premières, d'outillage, de temps; etc, sont des valeurs qui peuvent donner lieu à des notes indicatives des forces mises par l'individu au service de la production, notes qui, à leur tour, peuvent servir de base à une détermination de part dans les bénéfices.

« Le problème est pratiquement à l'étude sur plus d'un point dans le monde du travail parce que, de tous côtés, est ressentie la nécessité d'arriver à constituer une sorte de crible humain pour le classement des êtres selon leur état moral et leurs capacités. Cette évolution est indispensable à l'organisation du régime démocratique dans l'industrie. Alors, chacun pourrait être mis à sa vraie place ; individus et société y gagneraient; car il y a toujours souifrance et pour l'individu — quand celui-ci n'accomplit pas le vrai rôle auquel ses aptitudes et ses capacités le destinent — et pour la société elle-même quand les fonctions n'ont pas leurs véritables titulaires. >

Que la science se fasse sur ces points délicats, y apporte sa lumière démonstrative et l'égoïsme individuel, lui-même, s'efforcera en sens contraire.de ce que nous voyons aujourd'hui.

Quand les allocations de salaires ou appointements seront proportionnelles à la valeur effective des capacités, les co-intéressés dans une association, bien loin par exemple de s'offusquer des gros traitements, sentiront leur avenir et leur prospérité garantis par la pré-

senco dans leurs rangs de capacités industrielles ou administratives de premier ordre et seront heureux de leur voir faire part équitable et satisfaisante. La cul* ture des capacités n'en sera que plus activée dans tous les esprits.

Mais encore une fois : il faut, à la base des allocatiens de salaire ou appointements, la vérification des mérites effectifs et la vérification permanente.

xxn

Publication de « Au Texas » , par V. Considérant. — Souscription consentie par J.-B.-A. Godin, en faveur de la Société de colonisation. — Examen par lui de ridée de s'expatrier pour concourir à des essais sociaux.

C'était le 4 février 1854 que Godin avait envoyé à Victor Considérant , sur la demande de celui-ci , le projet d'articles de statuts relevé dans notre XX*^ chapitre.

Ce travail trouva Considérant complètement absorbé dans la publication de sa première brochure intitulée € Au Texas >. Aussi Godin resta-t-il près de trois mois sans savoir même si sa lettre du 4 février était parvenue à destination. Nous voyons qu'il s'informe à ce sujet près de Cantagrel , le compagnon d'exil de Considérant, dans une lettre en date du 23 avril 1854. Il dit dans cette même lettre :

« S'il n'est pas de Texas possible pour nous en Eu- € rope, j'aime mieux suivre Considérant au Texas < d'Amérique, dites-le lui, je vous prie. >

C'est la première expression par Godin de l'idée de s'expatrier, s'il le faut, pour concourir activement à la réalisation d'un monde social nouveau. Il ajoute :

€ Je serais allé à Bruxelles depuis longtemps si je € n'avais eu le désir de lire la brochure de Considérant

« avant de le revoir, afin d'être fixé sur Fétat de son

< projet et par conséquent sur le concours que j'y prê- « terai. Le climat est la seule chose qui me paraisse

< pouvoir faire obstacle. S'il est prouve que rien n'est 4c à redouter de ce côt^, que pouvons-nous espérer de 4c mieux?

€ Je vous ai exprimé l'embarras que j'éprouve à dé-

< terminer dans quelle mesure je devrai participer à 4c cette affaire ; car , j'accorderai d'autant plus de con-

< fiance à l'entreprise qu'elle sera aidée de capitaux

< suflSsants. Voici comment j'ai résolu , pour moi , la « question : Si l'entreprise se fait par voie de souscrip- « tion , je verserai soit le centième , soit le cinquan-

< tième du capital souscrit , selon que les dispositions « du projet me paraîtront plus ou moins satisfaisantes,

< Dans tous les cas , je ne verserai pas moins de cinq « mille francs , si faible que soit le nombre des adhé- € sions.

« C'est vous dire combien j'attache d'importance à <c voir tourner nos efforts vers le côté pratique de nos € idées. Je ne crois pas à la nécessité des livres en ce « moment, s'ils n'ont pour but de nous appeler directe-

< ment sur ce terrain. Aussi vois-je avec regret le 4c retard apporté dans l'envoi du projet de Considérant. € On l'avait promis pour le mois de mars... Je recèle vrais de vous avec grand plaisir quelque éclaircisse- € ment sur les causes de ce retard. >

Enfin , le travail attendu fit son apparition au mois de mai suivant. Le lecteur le connaît dans ses grandes lignes (Chapitré XIX®). Bornons-nous à ajouter que le volume reproduisait diverses pièces à l'appui des affirmations de l'auteur, entre autres une Notice concernant les richesses naturelles du Texas, sa salubrité, son climat, ses produits, etc

Cette Notice était extraite du livre de M, Goodrich , ex-consul des Etats-Unis à Paris , — livre intitulé : Les Etats-Unis d'Amérique : aperçu statistique, historique j géographique, industriel et social^ à Vusage de ceux qui recherchent des renseignements précis sur cette partie du NouveaurMonde. — Paris, 1852 — chez Guillaumin etC*.

Dans cette Notice, il est signalé « qu'on a trouvé au Texas des mines de houille de qualité supérieure ainsi que des mines de fer. On a exploité aussi des mines d'argent dans les régions montagneuses. Le nître ahonde à TEst. Beaucoup de lacs et de sources fournissent du sel. On rencontre du bitume sur divers points, du gypse , du granit , de la pierre à chaux et de l'ardoise presque partout. >

Est annexé également au livre de Considérant un extrait des Annales du commerce extérieur y lequel extrait avait été inséré au Moniteur (no du jeudi, 27 octobre 1853) : ce qui faisait dire à Considérant : < La publication (de ce document) au Moniteur , et la place qu'il y occupe, lui donnent le caractère d'un avertissement administratif adressé au commerce français sur les débouchés que le prochain avenir de ce pays peut offrir , si l'on se met en mesure d'en profiter. >

Mais un point très important pour la suite de l'histoire de la Société de colonisation est à signaler : Le livre de Victor Considérant parut dans les premiers jours de mai 1854 ; or , il y écrit (page 75) :

€ Au moment où je corrige les épreuves de ce chapitre, je reçois des nouvelles qui montrent que les choses ont beaucoup marché depuis que j'ai quitté le pays. Brisbane vient de m'envoyer une carte sur laquelle le projet le plus probable de la ligne Texienne (ligne reliée au Pacific-Railroad ) est tracé. >

Et, page 172, il dît : « J'ai dit, page 75, que nous avions rencontré, à notre retour, des capitalistes de New- York qui venaient voir « ce qu'il y avait à faire au Texas > , et je prédisais que les entreprises du Nord ne tarderaient pjis à descendre dans le pays. — Mes prévisions sont gagnées de vitesse. Je ne m'attendais pas , je l'avoue, à recevoir aussitôt communication du tracé d'une ligne telle que celle-ci , et de la conclusion d'une convention du gouvernement texien à ce sujet,

« La chose est faite* Quoique le tracé ne soit pas encore arrêté définitivement, la législature texienne n'en «i pas moins rendu une loi par laquelle elle concède 13,000 acres de terre (trois lieues carrées de 1 ,600 hectares) , par mille de chemin de fer , à la Compagnie qui propose l'exécution. — Voilà comment, làbas, vont les choses.

€ Cette ligne traverse l'Etat de l'Arkansas et va joindre le Mississipi , c'es1>à-dire le système de la grande circulation des Etats de l'Atlantique, à Memphis. D'El Paso à Memphis , 400 lieues de 25 au degré. La ligne doit être continuée jusqu'en Californie.

€ La communication intérieure des Etats du Sud avec ceux du Pacifique se fera indubitablement par le Texas. Joignez cela à ce que vous savez de ce pays. »

L'annonce de cette concession de 3 lieues carrées de 1600 hectares par chaque mille de chemin de fer — en même temps qu'elle devait montrer aux partisans de Considérant qu'effectivement les choses marchaient vite au Texas — devait aussi leur faire craindre que, rapidement , les vastes étendues de terres libres vues par le chef de l'Ecole , l'année d'avant , se trouvassent appropriées, et les amener à ce dilemme : ou rejeter l'idée de coloniser au Texas ou la réaliser d'urgence.

Nous verrons au cours du développement des faits que les deux faces du dilemme ont été suivies :

La première , abandon de l'idée , par Brisbane et ses partisans, malgré l'acceptation des statuts par Brisbane , ainsi que nous le montrerons.

La seconde , réalisation d'urgence , par les phalanstériens d'Europe.

€ Au Texas > se terminait par l'invitation à tous les phalanstériens de faire connaître , soit à une agence constituée à Paris, soit à Victor Considérant ou à F. Cantagrel en Belgique, leurs intentions relativement au projet de colonisation , sans prendre encore aucun engon gement. Voici cette invitation :

' Premières Instructions Pour les personnes disposées à concourir à la colonisation

Européo-Amèricaine , au Texa^.

« On peut concourir à l'œuvre proposée , soit avec le dessein de s'y engager corps et biens, soit en conservant sa position actuelle.

< L'opération réclame des capitaux , des hommes, des industries et des idées.

« a 1) Il résulte des faits énoncés dans le Rapport, que la chose la plus pressante est de réunir un premier groupe de capitaux destinés à l'acquisition d'une certaine quantité de head-rights ou bons au porteur du Texas.

€ Le prix des head-rights monte continuellement : il devient chaque jour moins aisé et plus coûteux de s'en procurer. L'acquisition de ces Bons constitue un placement sûr et avantageux. Elle peut être faite au compte et au nom de chaque bailleur de fonds, antérieurement môme à la constitution définitive de la Société de colonisation , qui aura pour fonction de localiser les headrights sur des terres do choix et d'cfToctuer les prépar rations coloniales. Brisbane et plusieurs de nos amis, en Europe et en Amérique, se disposent à faire des fonds pour ces acquisitions préalables

€ La chose importante, en ce moment , c'est que ceux qui sont disposés à concourir à ces premières acquisitions fassent connaître immédiatement leur intention, afin que Ton sache promptement sur quelle base les démarches de recherches des head-rights doivent être faites, et que des propositions fermes d'acquisitions nominatives puissent suivre le plus tôt possible,

— Les plus petites sommes ne doivent pas craindre de se produire :^ Au prix de Tété dernier , 25 francs représentaient 10 hectares de terre. Or, 10 hectares de terres d'une haute fertilité , c'est déjà quelque chose qui vaut considération.

< o 2) Le second objet est la souscription du capital nécessaire à la constitution de la Société de colonisation. Les fonds ici ne devront être fournis que plus tard après la constitution de la Société et par versements successifs.

€ b) Le troisième concerne l'enregistrement des personnes qui pourront figurer dans l'opération , soit dès les débuts, soit postérieurement à la préparation.

€ c) Le quatrième , enfin , consiste dans la réunion et le classement des documents relatifs aux industries , idées et opérations de détail qui pourront être utiles à la colonie.

> Il est des industries impérativement désignées par la nature des choses ; mais nombre d'autres seront facultatives et il sera bon d'avoir tout préparé à l'avance.

> Les opérations agricoles , comprenant la grande culture, rhorticulture, les pépinières, la culture de la vigne et la fabrication du vin, l'élève des animaux, la fromagerie, etc., viennent au premier rang.

> Les industries de bâtiment, vêtement, chaussures, la confection des meubles, la serrurerie se présentent aussi en première ligne.

> Inutile de mentionner la cuisine et tout ce qui se rapporte aux préparations de bouche. Mais il faut noter que parmi ces prépar^ttions celles qui sont de conserve devront fournir bientôt des branches très importantes au commerce extérieur de la colonie. — La fabrication des viandes salées, fumées ou séchées, des saucissons , rillettes , gelées animales , etc., devra être montée promptement sur une assez grande échelle.

; On a nommé , dans le rapport , la tannerie , la corroyerie, la poterie, la brasserie ; ajoutons-y divers travaux sur métaux , des constructions mécaniques , la verrerie (pour carreaux de vitres, verres à boire et bouteilles) , et bientôt quelques industries de haute métallurgie, notamment la production du fer.

i> II serait oiseux d'allonger cette nomenclature technologique. Chacun trouvera facilement dans ses connaissances spéciales , dans son entourage , dans les idées qui peuvent lui survenir, des éléments de propositions diverses.

i> La Société de colonisation aura à exécuter, comme il a été dit, des opérations commerciales de différentes nature. Il lui faudra pour cela des agents et des correspondants partout où il pourra être utile d'étendre des ramifications de ses rapports. L'industrie de la France et de la Belgique ne fait encore pas , ou presque pas, d'affaires directes avec le Texas. Nous aurons à lui ouvrir des débouchés sur ce pays ; une assez notable quantité de ceux des nôtres qui resteront en Europe, pourront rendre, avantageusement pour eux-mêmes, des services à la colonisation dans cet ordre d'affaires.

> d) La colonie recevra, comme témoignage de concours (indépendamment du payement des souscriptions en produits) des dons tels que livres, gravures, tableaux, instruments et produits de toutes sortes. La

valeur de ces objets pourra être estimée et représentée par des actions à donner , en primes, à des émigrants pauvi'es et méritants, ou servant à constituer des dots à des enfants, etc.

> Chacun peut recueillir des noyaux de fruits, des graines d'arbres et de plantes de toutes sortes, avec grande utilité pour notre objet. Il ne faut pas craindre de faire des récoltes qui pourraient paraître ne pas valoir la peine. Beaucoup de graines, très communes en Europe, même parmi les simples herbes des champs, seront précieuses au Texas, où nous aurons à obtenir le plus grand nombre de naturalisations possible.

> En conséquence des indications ci-dessus , nous demandons, à titre de renseignements préalables^ sans que cela constitue aucun engagement et sous toutes réserves^ des réponses immédiates sur les intentions, en ce qui concerne :

a i) Capital. — Le concours que Ton serait disposé à fournir à Faiffaire de l'acquisition préalable des Ilead- Rights ;

lè a 2) Celui que l'on pense pouvoir fournir, par versements successifs, échelonnés en plusieurs années et postérieurement à la constitution do la Société de colonisation, au cas, bien entendu, où les statuts en paraîtraient satisfaisants ;

> b i) Personnel. — Les dispositions où l'on se trouve soi-même quant à l'immigration ;

» & 2) Des renseignements sur les individus que l'on jugerait disposés à se rendre plus ou moins promptement sur les lieux ; le genre d'utilité dont ils y pourraient être, la position, l'âge, la santé, ne doivent pas être oubliés ;

> c) Documents divers. — Ceux qui auront à fournir des documents réclamant des développements sont priés de faire d'abord une réponse immédiate et sommaire.

> d) Les dons que Ton aurait à faire ultérieurement peuvent être déjà indiqués à l'avance- Nous attendons particulièrement de nos amis, artistes ou industriels, des exemplaires de leurs productions personnelles,

> Un projet de statuts pour la Société de colonisation est déjà dressé ; on comptait môme le joindre à ce Mémoire. Il a paru convenable de recueillir d'abord les premiers renseignements généraux demandés dans la présente instruction, afin de pouvoir prendre, avant la publication, l'avis de ceux que les prochaines réponses classeront, présomptivement, parmi les plus intéressés au contrat, et dont le concours s'annoncera comme devant être le plus effectif. Cette voie, somme toute, sera encore la plus rapide pour arriver au but définitif.

< Chacun de ceux qui se sentent désireux de se rendre utiles , à un titre quelconque , à l'œuvre proposée , comprendra qu'il ne doit pas remettre au lendemain pour fournir les indications présentement demandées. Ces indications qui ne portent encore que sur des intentwis , et qui 71' engagent à rien , on le répète, sont absolument nécessaires pour débrouiller d'abord les premiers éléments virtuels de la fondation. Time is money , le temps est de l'argent , disent les Anglais et les Américains. Ici le temps est de l'argent, et plus encore. Nous comptons sur des réponses immédiates de toutes les bonnes volontés.

« Les réponses doivent être adressées, franco y à M. C. Brunier , 2 , rue de Beaune , à Paris.

€ L'agence de Paris composée provisoirement de

MM. Charles Brunier , Emile Bourdon , Allyre Bureau , Amédée Guillon ,

aura pour fonctions d'enregistrer les réponses qui lui seront adressées , et de transmettre tou^ les renseigneixients qui pourraient lui être demandés. Ainsi que cela est exposé plus haut , il ne s'agit pour le moment d'aucun versement de fonds.

€ De la Belgique et de l'étranger, on peut adresser les réponses à M. V. Considérant ou à M. F. Cantagrel , à j^uxelles. »

Dès qu'il eût le livre en mains, Godin écrivit à Considérant, le 13 mai 1854 :

€ Hon cher ^mi ,

€ Au Tewas > vient de me parvenir ; je l'ai plutôt € parcouru que lu; mais, enfin, mes doutes et mes € craintes sur le climat , la salubrité et la sécurité de € cette contrée se sont évanouis en présence des ren- € seignements que votre exploration vous a mis à € même de nous donner.

€ Et quand vous dites : < Il arriverait demain telles « circonstances qui me permettraient de rentrer en € France à mon aise que je n'en serais pas moins dans € quelques mois sur la route du Texas » , il n'est pas € possible, je ne dirai pas à ceux qui se disent vos amis, € mais à ceux qui le sont , de tarder un seul instant à € vous répondre et à vous donner la mesure approxi- € mative du concours que vous pouvez attendre d'eux.

< J'ai écrit, il y a quelques jours, à Cantagrel à qui je € disais un mot de mes intentions. La lecture de votre € rapport les a. rendues plus précises , les voici :

4( Je vous propose de m'inscrire pour la cinquantième € partie du capital de «la Société de colonisation. Vous € supposez le capital de quatre millions , ce serait donc, € pour ma part , quatre-vingt-mille francs , que je « verserai,. ce capital étant souscrit.

€ Vous fixez au dixième du capital social celui nëces- « saire pour l'acquisition des terres , je dois donc y € contribuer pour une somme de huit mille francs, € cette somme dès aujourd'hui est à votre disposition > quoi qu'il arrive ; et je m'en réfère à vos instructions € pour la manière dont je dois la verser.

€ Quant à ma coopération personnelle , je n'ai qu'un « regret , c'est d'être presque entièrement privé des < véritables connaissances théoriques et scientifiques € nécessaires pour solliciter de vous, d'une manière € utile , la faveur de vous accompagner dans votre pre- € mier voyage. Mais dès que l'installation sera eflectuée « et que le moment des créations industrielles sera € venu , ma présence pourra , je pense, y devenir d'une € utilité réelle. Je ferai alors le voyage du Texas pour € juger par moi-même et savoir si je devrai faire mes € adieux à cette Europe où l'activité de l'homme n'a € pour résultat qu'un lucre sans but. >

Le lecteur remarquera certainement la portée de cette phrase qui révèle un des traits caractéristiques de J.-B.-A. Godin : un très haut idéal social. Il sera non moins frappé de l'extrême modestie de celui qui devait plus tard fonder en France la première association entre le capital et le travail.

Envisageant le cas où il prendrait la détermination de se rendre au Texas , Godin poursuit sa lettre en ces termes :

€ J'aviserais alors à réaliser tout ou partie de ce que ' € je possède et , quelles que soient les difficultés de € cette opération , je pourrais toujours , je crois , re- € tourner au Texas avec au moins trois cent mille € francs. Je me mettrais immédiatement à l'œuvre pour € installer les ateliers de production des choses les « plus nécessaires aux besoins de la colonie, sauf à

€ étudier d^ici-là d'une manière toute particulière ce € qui sortirait du cadre de mes connaissances spéciales < actuelles qui sont le travail des métaux en général et * de la fonte du fer en particulier. »

Bien loin d'être disposé à s'en tenir à ces connaissances , et tout en proclamant l'utilité de l'application du fer et de la fonte à la confection des instruments aratoires , du mobilier des habitations, etc., etc., il ajoute : € circonscrit dans ces limites ce champ d'activité serait € trop restreint pour moi. >

Envisageant quelles autres industries pourraient lui oflFrir des éléments d'action , il dit : < J'ai entre autres € fait des études sur les arts céramiques et la verrerie; € je pourrais les compléter, si cela devient nécessaire.

€ Dès que le cadre des premières industries possibles € sera tracé , je trouverai ma place et m'exercerai à € l'occuper d'une manière utile à l'œuvre entreprise. > Le même jour, 13 mai 1854, il écrit à M. Lh.

€ Mon cher ami ,

€ Je vous fais remettre « Au Teœas >. Si , après leo- € ture , vous jugez devoir vous intéresser à cette entre- € prise et s'il vous convient de me prendre pour inter- € médiaire , je pourrai remettre prochainement, à Con- € sidérant lui-même, les offres que vous pourriez faire.

« Je me suis inscrit pour la cinquantième partie du € capital social , soit 80 à 100 mille francs.

4c Au Texas , ou jamais , nous devons faire le premier € Phalanstère.

€ Tout à vous d'amitié ,

< GODIN

Peu après , il se procure des livres élémentaires et commence à s'initier à la connaissance de la langue anglaise.

xxin

Accueil général fait à la .proposition de V. Considérant. Travaux de Godin en faveur delà Société de Ck>lonisation avant la signature de Facte social. Juin à Septembre 1854.

La proposition de fonder, au Texasi, un ;Etat ouvert à tous les essais sociaux reçut des phalanstériens un aecueil ^qm dëgpassa \es ppévisions de son auteur luimême.

r£n effet,,' on lit dans la deuxième brochure écrite par Considérant sous;le titre « Au Teœas > : (1)

< Lorsque nous eûmes fait, Brisbane et moi, notre reconnaissanoe au Texas, nou« ne pouvions savoir eomment seraient, reçues,, en ^Europe ., ;les prQpositions que j'y devais, apporter.

< U nous faudra peut-être., ipen^ions-^nous , plufiiieurs années pour réunir les . élément» d?une Société de colonisation vraiment sérieuse.

« Dans ce cas et en vue de l'organisation ultérieure de celle-ci , il serait toujours bon d'obtenir .prom^ptement des capitaux uniquement destinés à acheter soit des Head-rights (2) , soit des terres.

«Ces acquisitions, faites .par les premiers capitaux amenés au projet, seraient une base offerte à la Société de colonisation à fonder plus tard. 11 y aurait donc lieu , dans cette hypothèse , à une première Société i de propriétaires , lesquels feraient apport de leurs acquisitions dans la Société de colonisation. Je pensai même , en y réfléchissant à mon retour, que la Société générale pourrait être formée de deux branches , l'une représentée ;par des actions foncières, y l'autre ipar- des actions

(1) Au Texas, 4°^ partie; complément, p. 51 à 53.

(2) Chapitre XIXe , p. SOI.

plt!i3 pftrtîeulîèpemefft appelées de eohnisution , et j'expliquai, dtens nos conférences à Blsirvanx , cette idée à nos amis avant d^écrire mon Rapport.

€ Celui-ci achevé, ne pouvant calculer encore, après une séparation de quatre années et d'ans l^état dé dispersion et dte sommeil où se trouvait TEcoIe , Faccueil qnte vous feriez à la proposition si imprévue que contenait mon écrit, — et je Tavouerai, n^espérant pas, malgré ma confiance, des résultats aussi promptement considérables, — \e^ Premières instructions {Vj furent rédigées sous les impressions que je viens de dire.

« Je vous demandais quelles sommes vous seriez disposés à placer en acquisitions de ffead-righis, qu^Hes sommes vous destineriez à la colonisation ? Je vous faisais cette question en mai,

€ Mais, déjà, à la fin de juin , le concours manifesté était tel que je jugeai : P que la Société de colonisation pourrait être constituée cette année même ; 2" qu^elle représenterait une masse de capitaux et une puissauice de colonisation très suffisantes pour que nous fussions en mesure de nous présenter au gouvernement du Texas, avec une très-grande chance d^obtenîr de lui des concessions gratuites (2), et, en conséquence, heureusement dispensés sinon pour la totalité du moins pour la grande partie , de faire des achats territoriaux.

€ La double question posée dans les Premières ins-tractions perdait ainsi Pun de ses buts. Elle n^en avait pas moins atteint son objet principal qui était de faire sortir vos manifestations de concours; et le but perdu ne rétait , en réalité , que parce que nous l'avions du premier coup dépassé. >

(1) Chapitre XXH- , p. 340.

(2) Chapitre XIX», p. 902.

Donc, en six semaines, les phalanstériens avaient fourni les hommes et les capitaux en nombre suffisant pour Pouverture des opérations proposées ; cet accueil enthousiaste était connu de Godin qui, par de fréquents voyages à Bruxelles et des entrevues avec Considérant, se tenait au courant de tout ce qui concernait l'œuvre en faveur de laquelle il avait déjà souscrit une somme s'élevant au tiers de ce qu'il possédait alors (1). Mais la masse des adhérents ne connut le succès de l'appel qu'en novembre 1854, par la publication de la brochure de Considérant , visée ci-dessus. Cette brochure contient aussi les statuts de la Société de colonisation à la rédaction définitive desquels Considérant s'employa dès qu'il eût vu le succès de sa proposition. Ces statuts sont, le lecteur le sait déjà, tout autre chose (nous le verrons en détail plus loin) , que ceux proposés par Godin au mois de février précédent.

Cependant, les souscripteurs et adhérents qui avaient répondu avec tant d'ardeur à l'appel de l'Ecole, s'impatientèrent vite de ne point connaître quelle suite était donnée à leurs oôres. Des échos de cette impatience revenaient à Godin ; et celui-ci pénétré, en outre, de l'urgence qu'il y avait à devancer au Texas l'appropriation des terres déjà commencée (2), pressait Considérant de terminer et publier les statuts ; de faire connaître au public où en étaient les choses , afin d'entretenir les bonnes volontés ; en un mot, d'imprimer à Toeuvre un mouvement véritable. Dans une lettre datée 18 juillet 1854, Godin rappelle à Considérant combien étaient pressants les motifs d'action invoqués dans le P' livre : € Au Teœas > ; il mentionne aussi trois réunions pendant lesquelles ont été examinées entre eux les bases des

(i) Solutions sociales y par Godin, p. 148. (2) Chap. XXne , p. 339.

statuts de la Société en formation ; enfin , visant l'appel auquel les phalanstériens avaient répondu avec tant d'ardeur , il ajoute :

€ On ne quitte pas l'Europe sans s'y préparer à l'avance. Peut-on le faire sans que les bases d'un contrat soient connues ? >

Et encore : < Vous invitez vos amis à faire collection de graines (1). Ils se disent : Quand les sèmera-t-on? »

Plus loin, la lettre témoigne que Godin s'initiait alors , en prévision des besoins de la Société du Texas , à tout ce qui concernait la boucherie, à ce qui avait trait à la conservation des bois , etc. Ses efibrts ne cessent plus de s'exercer dans toutes les directions tendant à l'organisation de l'œuvre convenue.

Le 31 juillet, nouvelle lettre de lui à Considérant touchant — à titre de renseignement comparatif — la rétribution des employés dans les Sociétés anonymes de Belgique.

Autre question : Dans cette même lettre , il signale que les frais de traversée des colons pour le Texas ne sont pas réglés dans le projet do statuts ; et , remarquant à ce propos que d'excellents éléments colonisateurs pourraient dépenser à ces frais le peu qu'ils possèdent , il demande s'il ne serait pas juste de rembourser en actions de plus-value les frais de traversée aux émigrants qui seraient partis avec Vassentiment de la Gérance. Il ajoute que ce serait encourager l'émigration des travailleurs et aussi assurer l'établissement de rémigrant sur les terres de la colonie puisqu'autrement celui-ci perdrait tout droit aux dites actions.

Notons au passage cette expression de Godin : € émigrants qui seraient partis avec Vassentiment de la Gérance. »

(i) Chapitre XXII*. Premières instructions , p. 343.

Instruit de quelques-unes des tentatives sociales q^i avaient eu lieu aux Etats-Unis et ailleurs, il savait combien facilement les motifs les plus divers poussent les individus vers les fondations de cette nature, et eût voulu prévenir un tel envahissemelit, en mèm« temps que réserver les places aux membres les mieux choisis.

Le P' août, il écrit à trois agences d'émigration et à deux agences de navires et paquebots aiïiérioains^ pour obtenir des renseignements sur lès meilleures condi* tiens de transport de plusieurs milliers de personnes en Amérique-

A des correspondants qui s'adressent à lui pour obtenir les statuts de la future Société du Texas, il répond qu'on s'occupe d'arrêter définitivement les bases de la Société et qu'il enverra les statuts dès que ceux-ci seront publiés.

Le 2 du même mois, il écrit à son cousin Jalc^es Moret en vue de se rencontrer avec lui à Paris, où il lui parlerait du Texas. L'entrevue est empêchée par une circonstance fortuite et Godin envoie à son parent le livre même de Victor Considérant et des documents sur le projet de colonisation au Texas.

Le 7 août, Godin continuant ses recherches écrit, à nouveau, à deux agences d'émigration pour se fixer sur les frais de voystge aux Etats-Unis et les modes les meilleurs et les plus économiques d'opérer la traversée.

A la fin du même mois, le 30, une lettre de Godin à Allyre Bureau , un de ses condisciples et un des futurs gérants de la Société de colonisation au Texas, témoigne de l'impatience ressentie par Godin en face du retard apporté dans la constitution de la Société. Bureau répond qu'il éprouve les mêmes regrets de ce retard.

Que se passait-il donc du côté de Considérant ?

Il écrivait aloi*s £» ehalettreuse adresse datée 9 août 1854, publiée en tête de la brochure : « Au Texas >, 4^ partie, complément. En voi<û lès termes :

€ Amis, je vous ai adressée une Proposition décisive pour la réalisation sociale de notre Foi commime.

€ Vous avez répondu à mon àppeL C'est à moi aujouT* d'hiii à repi^endre la parole. Ecoùtez*moi donc.

€ Et d'abord, que cette communiisation nouvelle s'ouvre par une action de grâces. — Comment pourrais-je discuter froidement des règlements d'affaires si je n'avais donné cours aux sentiments qui se pressent en moi ?

« Pendant que vous ignorez encore les résultats d'ensemble; que vous êtes encore incertains, chacuû,^ des dispositions et du concours des autres, et que, inquiets, en proie à une ardente impatience de savoir, vous m'accusez peut-être de lenteur, j'ai là, réunies sous mes mains, toutes vos réponses, — les preuves et les témoignages i Loin de vous reprocher cette impatience , je la bénis. C'est une soif sainte et le moment de l'étancher est venu. ^

€ A tous ceux, donc, qui, dans la dispersion et l'isolement, pouvaient croire les sources de notre Foi taries, éteinte l'ardeur des âmes, brisée la solidarité des volontés et des concours, je le dis aujourd'hui, non plus en espoir mais en accomplissement : Réjouissez-vous et buvez à la source ; car les eaux ont recommencé à couler, avec abondance, plus fraîches et plus vives que jamais !

«... Cette fondation que je vous ai présentée il n'y a pas encore trois mois, et qui, alors, n'était qu'un simple projet, une simple proposition, une idée, aujourd'hui elle n'est plus cela.

€ Aujourd'hui elle est un fait. Elle est née à la réalité. Elle existe.

€ Je vous disais, il y a trois mois, {Au Teœas p. 83) en vous proposant une résolution souveraine :

€ L'Ecole phalanstérienne compte plus de forces que l'initiative de Fœuvre n'en exige. Qu'elles s'ébranlent, s'unissent et convergent : Virtuellement et d'ores et déjà, la fondation est opérée. >

€ Ce que je vous disais en ces termes, il y a si peu de temps, à l'heure qu'il est cela est accompli. Cette fondation est opérée. Réjouissez -vous donc en apprenant chacun que tous vous êtes prêts.

€ J'emporterais avec moi, si je mourais aujourd'hui, la certitude que l'œuvre que je vous ai proposée pour la réalisation de notre Foi et pour le salut social du monde, est tellement engagée aujourd'hui, qu'elle se fera désormais quand même le promoteur viendrait à y manquer.

€ Ceux-mômes qui ont jusqu'ici méconnu nos sentiments et calomnié nos croyances n'assisteront point sans un mouvement de sympathie sérieuse et profonde à cet Exode dont nous allons les rendre témoins.

€ Une masse d'hommes , dont beaucoup vivent dans l'aisance , un certain nombre dans la fortune , s'ébranlant à la voix d'une Idée , d'une Idée calme , lumineuse, pure de tout fanatisme et de tout exclusivisme ; — mus par l'amour de l'humanité collective dont ils croient posséder la loi providentielle et libératrice ; abandonnant la civilisation où ils ont vécu , la société où ils ont leur rang et leurs influences, l'Europe où ils sont nés; partant avec leui*s biens, leurs industries, leurs familles et leurs dieux domestiques; emmenant leurs femmes , leurs enfants , leurs vieux parents ; traversant quinze cents lieues de grande mer et s'enfonçant dans les solitudes de l'Amérique jusqu'aux pieds des Rocheux ses y pour donner une patrie à leur foi , et dresser sous

le soleil libre et rayonnant du désert le tabernacle de leur croyance, qu^ils emportent de la terre d'Europe avec eux : Un tel acte , dans un tel siècle , accompli avec réflexion et maturité, délibéré, pesé et volontaire , un tel acte, je le dis en vérité, est grand dans la Conscience humaine

... € J!ai tenu à ce que tout d'abord , vous sachiez chacun que vous ne vous appelez plus , ici et pour cette œuvre , Pierre , ou Jean , ou Marc , ou Paul ; mais que chacun et tous — sans vous être encore ni consultés ni entendus , — vous vous êtes baptisés vous-mêmes et vous appelez ici Légion

€ Maintenant donc vous êtes instruits de votre virtualité coUer^tive. Vous savez qu'à tout événement, notre œuvre est fondée ; fondée par vos forces propres et dans vos volontés propres dont je vous annonce en ce momunt à chacun la simultanéité convergente et la synergie constituée. Vous savez que — quoi qu'il arrive , — vous devez continuer l'œuvre et la pouvez accomplir.

€ Hier encore , peut-être , un accident qui m'eût pris , eût compromis cet œuvre-ci. Demain j'y puis être , j'y serai, je l'espère, utile. Dès aujourd'hui j'ai formellement cessé d'y être nécessaire : c'est , — en cas , — ce que je tenais aussi et encore à vous dire.

€ Tout homme qui possède ou qui accomplit quelque chose en ce monde , s'il n'est point un insouciant ou un égoïste, doit avoir son testament toujours fait , et le refaire à chaque changement sérieux qui marque une époque nouvelle dans sa vie. Voici le mien pour cette heure de la mienne. Je l'ouvre pour vous. Il est en vingt lignes et à votre adresse.

€ Quoi quHl arrive ! sans que rien de ce qui pourrait survenir en Europe ; sans que ni paix , ni guerre , ni révolutions vaincues , ni révolutions triomphantes , ni

victoires , ni revers d'aucune sorte , ni succès inespérés, ni difficultés dans vos affaires , ni embarras de familles, ni considérations de fortune , de place ou de position , de présent, de passé ou d'avenir, sans que rien, rien entendez-moi bien, rien, rien, rien, vous en détourne.,, allez au Texas.

€ Continuez Toeuvre en la prenant où je vous la laisse.

€ Et en la prenant avec la résolution que rien n'ébranle, prenez-la aussi avec la prudence qui est, dans les grandes choses, une force aussi nécessaire que cette résolution. Agissez avec ordre, sans précipitation ni confusion, et tenez en considération sérieuse, pour la greffe de Perdre nouveau, pour la conduite délicate et difficile des premières transitions surtout, les principes exposés touchant les débuts de cette œuvre, dans la Troisième partie du Rapport que j'ai rédigé pour votrs. Les livres du Maître, tous les écrits de TEcole et Texpérience vous diront le reste.

€ Dans ces vingt lignes je lègue à chacun de vous la révélation de la force créatrice qui réside en vous tous à cette heure.

€ Vous êtes en aimantation collective, en gravitation convergente sur une œuvre historique et religieuse de premier titre, aujourd'hui déterminée et parfaitement pratique. Cette œuvre est toute entière en puissance dans vos âmes, par la double virtualité de la volonté commune qui vous unit et de la lumière commune qui vous éclaire. Vous êtes les Elus de Dieu pour le 'salut social du monde. Sachez seulement que l'heure est venue et que vous êtes prêts. Enterrez-moi sans vous arrêter un jour. Emportez mon souvenir dans vos cœurs parce que je vous ai aimés et que j'ai aimé et servi notre Cause ; et suivez le soleil jusqu'à la terre qu'il illumine quand il abandonne aux ombres de la nuit les vieilles civilisations qui s'éteignent.

€ Faites cela quoiqu^il arrive.

< Dia>i et salvi animam meam.

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