‹ Documents relatifs à l'histoire du CidChapitre 3 sur 85 · CHRONIQUE RIMÉE · texte numérisé non relu

CHRONIQUE RIMÉE

Le comte Gomez de Gormaz avait frappé les bergers de Diegue Laynez et enlevé ses troupeaux. Diegue Laynez, en revanche, brûla un des faubourgs de Gormaz, s'empara, à son tour, de ses troupeaux, de quelques-uns de ses vassaux, et même de ses lavandières, qu'il trouva sur son chemin. Le comte et cent chevaliers se mirent à sa poursuite et lui demandèrent raison de ses procédés. On prit jour pour ua combat de cent contre cent a al pulgar, » à un pouce les un^ des autres. Rodrigue, fils de don Diegue et petit-fils de Layn Galvo, avait douze ans passés, pas encore treize. Il voulut assister à fa bataille ; il s'y comporta vaillamment. Ce fui même lui qui porta les premiers coups; il tua le comte de s^

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propre main. Les autres adversaires ayant été mis en déroute par la mort de leur chef ^ Rodrigue s^élança sur leurs traces. Il atteignit et fit prisonniers les deux fils de Gomez, qu'il emmena à Bivar. Le comte ^ outre ses deux fils^ avait trois filles^ dont la plus jeune s'appelait Chimène. Elles prirent des vêtements de deuil , et vinrent redemander leurs frères au vieux don Diegue. Rodrigue, touché de compassion, leur fit rendre leurs frères. A peine sortis de Bivar, ceux-ci songèrent à se venger, mais Chimène leur dit : a liaissez-moi faire ; j'irai me plaindre au roi qui est à Zamora. » Elle y alla, suivie de demoiselles et d'écuyers. Le roi répondit à sa plainte, que c'était chose grave pour lui que de se brouiller avec des Castillans aussi batailleurs que don Diegue et son fils. Alors Chimène, de son propre mouvement, lui adressa cette autre requête : « Donnez-moi Rodrigue pour époux, cela arrangera toute chose. » Cette proposition plut extrêmement au roi, qu'elle tirait d'embarras. On manda Rodrigue et son père à la cour. Le vieux don Diegue craignait une trahison, car il se méfiait des rois :

, Servez le roi sans feinte et];imais ï demi,

I Mais gardez-voQS de lui conNue d'an ennemi.

Tels étaient ses principes. Rodrigue, le voyant hésiter, lui ' dit : a Prenons trois cents chevaliers avec nous. » Ils le firent •ï et se rendirent à Zamora. Aux portes de la ville, les trois '\ cents chevaliers eurent peur du mécontentement du roi, à ^' cause de la mort du comte de Gormaz, et abandonnèrent le ^'' père et le fils, qui ignoraient ce que l'on voulait d'eux. Ils ne ) s'en présentèrent pas moins à la cour. Diegue baisa la main ^^ de Ferdinand; c'était le roi. Rodrigue refusa de lui rendre ^ cet hommage avant explication. 11 parla même très-rudement yi au roi, qui, en bon prince, se contenta de dire : « Amenez- 1^ moi la demoiselle, nous la marierons à ce jeune orgueilleux. » ^^ Le mariage eut lieu, en effet, malgré la résistance de Ro- ^ driguOj qui jura de n'habiter avec sa femme que lorsqu'il

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aurait remporte cinq victoires. Pour excuser Rodrigue^ qu'on se rappelle qu'il n*avait pas encore treize ans. Rodrigue tint parole et au delà^ car on ne le voit plus que guerroyant sans penser à Chimène.

On trouve^ dans cette Chronique riméêj Tépisode du lépreux^ qui a été mis au théâtre plus tard avec bonheur par Guillen de Castro.

Épisode da Iiéprenx.

« Rodrigue se mit en route avec trois cents hidalgos. Au gué de Cascajar, où le Duero se divise (le froid était très-vif ce jourlà)^ il ne faisait pas bon s'arrêter. En s'approchant du bord du gué^ il aperçut un pêcheur atteint de la lèpre^ lequel demandait que^ par pitié^ on lui fît passer le gué. Les chevaliers en crachaient de dégoût et s'éloignaient de lui. Rodrigue eut compassion de ce malheureux : il le prit par la main ; il lui fit passer le gué sous une cape verte que l'eau ne pénétrait pas^ en le plaçant sur un mulet au pied sûr^ que son père lui avait donné. Il alla vers Grevalda, où se trouve l'endroit nommé Cierrato. C'était un endroit creusé dans les rochers. Le Castillan s'abrita avec le lépreux sous la cape verte à l'épreuve de l'eau. Alors qu'il fut endormi, le lépreux lui parla ainsi à Toreille : a Tu dors, Rodrigue de Bivar? Il est temps que tu sois averti. Je suis messager du Christ et non pas un lépreux. Je suis saint Lazare. Dieu m'a envoyé vers toi pour que mon souffle s'étende sur tes épaules et te communique une force qui te fasse à jamais souvenir que toutes les choses que tu commenceras ta main les achèvera. » Il loi souffla en effet sur les épaules, et ce souffle traversa la poitrine de Rodrigue, qui s'éveilla et fut saisi d'épouvante. Il regarda autour de lui et ne put retrouver le lépreux. Il se rappela son rêve et cba^ vaucha avec vitesse. Il alla vers Calahprra en oiarohant de jour et de nvlUn [Chronique rimée,)

A l'histoire pu GID.

lie Poème du €ld.

Les premiers vers du Poëme du Cid manquent^ comme nous Tavons dit : on voit d'abord le héros exilé par le roi Alphonse, fils de Ferdinand.

Le vieux roi, en mourant ^ avait partagé les villes de son royaume entre ses enfants. Alphonse, roi de Léon , ne tarda pas à détrôner ses frères et sœurs et à s'emparer de tout l'héritage. Au siège de Zamora, que don Sanche, roi de Gastille, défendait contre son frère, avec sa sœur dona Urraque, don Sanche fut lâchement assassiné dans un ravin par le traître Dolfos Bellidos. Les chevaliers espagnols, à la tête desquels était le Cid, avant de reconnaître le pouvoir suprême d'Alphonse, firent solennellement jurer à ce prince qu'il n'avait été pour rien dans le meurtre de son frère. Il en garda un profond ressentiment et bannit le Cid de ses États.

Le Cid Campeador, c'est-à-dire champion, rentre à Bivar; sa maison est en ruines; il se lamente, et se dirige vers Burgos. On ne veut pas le recevoir dans sa maison de Burgos, de peur d'encourir la colère du roi. Il entre dans l'église Sainte-Marie; il y fait sa prière, puis il pique des deux et sort de Burgos. Il plante sa tente aux environs de la ville, emmenant avec lui Alvar Fanez, son cousin, et Martin Antolinez^ deux braves compagnons qui lui ont fait bon accueil. Martin Ântolinez nourrit le Cid et les siens; mais l'argent leur manque, comment faire pour s'en procurer? Voici l'expédient auquel ont recours le Cid et Martin Antolinez, qui sera ruiysse de son odyssée.

I^e €ld et les Jalfs*

Il parla, mon Cid, eelui qui en bonne heure ceignit Tépée : « Martin Antolinez, vous êtes une bonne lance. Si je vis, je doublerai votre solde. J'ai dépensé tout mon or et tout mon argent. Vous voyez bien que je n'ai plus de quoi subvenir aux besoins da mu compagnie. Il faut que je mo procure par

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adresse ce qu'on ne me donne pas de bon gré» Âidez-moi à préparer deux coffres; remplissons-les de sable ^ afin de les rendre pesants le plus possible. Recouvrons-les de cuir rouge et fermons-les avec des clous. C'est bien! Allez promptement vers Rachel et Vidas.... »

Martin Antollnez ne perdit pas de temps; il demanda où étaient Rachel et Vidas. Il passa par Burgos; il entra au château. Rachel et Vidas étaient tous deux ensemble à compter ce qu'ils avaient gagné. Martin Antolinez les aborda en homme rusé. t( Où êtes-vous, Rachel et Vidas, mes chers amis. Je voudrais vous parler en particulier. » Immédiatement, tous trois allèrent dans un lieu écarté. « Rachel et Vidas, mettez vos mains dans les miennes, et promettez que vous ne découvrirez rien ni à Maures ni à chrétiens. Je vous Cerai si riches que vous ne connaîtrez jamais l'indigence. Le Campeador a acquis de grandes richesses. Le butin qu'il a pris est des plus grands et des meilleurs. La part qui lui revient n'est pas petite. C'est ce qui fait qu'on l'a accusé près du roi, lequel est fort irrité contre lui. Il a abandonné héritages, maisons et palais. Il a deux coffres pleins d'or pur. Il ne peut les emporter sous peine d'être découvert. Le Campeador les laissera entre vos mains, mais prêtez-lui en argent une somme raisonnable. Vous prendrez les coffres, vous les garderez comme garantie. Engagez*vous par serment à ne pas y regarder pendant toute l'année. »

Rachel et Vidas se consultèrent alors, ce Nous avons bien besoin de gagner. Nous savons qu'il a fait un grand profit. Lorsqu'il entra chez les Maures, quelles richesses n'a-t-il pas acquises? Celui qui a de l'argent monnayé ne dort jamais tranquille. Prenons ces coffres et mettons-les dans un lieu où l'on ne puisse les découvrir; mais, dites-nous, combien faut-il au Cid, et quel intérêt nous donnera-t-il pour cette année? »

Martin Antolinez répondit en homme rusé : « Mon Cid ne voudra qu*une chose juste. Il vous demandera peu, afin de ne pas exposer ce qu^il possède. De toutes parts lui viennent

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des gens aussi gaeux que des mendiants. Il a besoin de «ix cents marcs. »

Râchel et Vidas promirent de les donner. « Vous voyez qae la nuit s'avance déjà; mon Cid est pressé^ ne tardez pas à nous donner les marcs. »

Bachel et Vidas dirent : « Les marchés ne se font pas ainsi; on prend avant de donner. »

Martin Antolinez répondit : « J'y consens^ allons tous trois vers l'illustre Campeador, et nous vous aiderons, car cela est de toute justice, à emporter les coffrés et à les mettre sous votre garde, de façon à ce que ni les Maures ni les chrétiens n'en sachent rien. »

Radiel et Vidas dirent : « Cela nous arrange; les coflRres rendus ici, vous aurez les six cents marcs. » Martin Antolinez chevaucha très-vite, avec Rachel et Vidas, de bon gré et de bonne humeur; ils ne passent point par le pont, mais ils traversent la rivière, afin de n'être vus d'aucun homme ni de Burgos. Ils s'en vont à la tente du Campeador renommé; en entrant ils baisent les mains au Cid; mon Cid sourit, et leur parle ainsi : a Rachel et Vidas, vous m'avez oublié. Je sors du pays, car le roi m'a exilé. Il me semble que vous aurez quelque chose de moi; tant que je vivrai, vous ne manquerez de rien. )>

Rachel et Vidas baisèrent de nouveau les mains à mon Cid. Martin Antolinez a arrêté les conditions du marché : ils donneront six cents marcs sur la remise des coffres, qu'ils garderont jusqu'à la fin de l'année, après avoir juré que, s'ils regardaient ce qu'il y avait dedans, ils seraient tenus pour parjures, et que le Cid ne leur donnerait pas un méchant denier de son butin. Martin Antolinez dit : « Qu'on charge sur-le-champ les coffres; emportez-les, Rachel et Vidas, et mettez-les sous votre garde. J'irai avec vous pour rapporter les marcs, car mon Cid doit partir avant que le coq ait chanté!... Y>

Vous auriez pris plaisir à les voir au charger des coffres. Ils ne pouvaient les soulever malgré leurs efforts. Rachel et

10 DÛOUVSNTS BJUiiT^Fa

Vidas s*estimaient heureux d'avoir de Targem monnayé ; tant qu'ils vivront "ils seront riches désormais.

Rachei va baiser la main à mon Cid Campeador : <* Vous avez ceint Tépée en bonne heure, vous allez de Cftstille en pays étranger; le bonheur est avec vous, vous faites un butin considérable : une fourrure riche, mauresque, et qui me fasse honneur, Cid, faites que je l'aie en don! — Je le veux bien, dit le Cid, elle est accordée dès ce moment; si je ne vous J'apporte pas de là-bas, prenez-la sur les coffres. »

Ils étendirent un tapis au milieu du palais, et, sur un drap de toile fine et très-blanc, qui recouvrait le tapis, ils déposèrent d'abord trois cents marcs d'argent. J)on Martin les compta sans les peser. Les trois cents autres, ils les fournirent en or.

Don Martin a cinq écuyers avec lui : à chacun il donne sa charge dans le transport des coffres. Puis écoutez ce qu'il dit : tt Çâ, Raehel et Vidas, voilà les coffres entre vos mains; moi, qui vous ai procuré cette affaire, je mérite des chausses. )) Rachei et Vidas se dirent entre eux, à part : a Faisonslui un cadeau de prix; car c'est à lui, en effet, que nous devons ceci. — Martin Antolinez de Rurgos, vaillant homme, yous méritez ee que vous demandez; nous vous fournirons un beau présent, de quoi vous faire des chausses, une riche fourrure, et un beau manteau; nous vous donnerons de plus trepte marcs. Vous nous en serez reconnaissant, ce qui est juste. Vous veillerez à l'exécution du marché, b

Don Martin les remercia et reçut les marcs. Il les convia de sortir ensuite de la tente, et il prit congé d'eux (Poëme du Cid).

Après avoir lu ce récit naïf et piquant, on ne peut se dissimuler que le Cid et son compagnon, Martin Antolinez, abusent de la confiance des Juifs, mais la victoire devait se charger d'acquitter les dettes du Cid, puisque, comme on le verra plus tard, il ne se pressa pas de retirer ses coffres des mains de Rachei et de Vidas. Personne cependant, à propos de cette supercherie, n'accusa la probité du Cid, à laquelle

A L'SISTOl&E DU OID. 11

l aateur du poëme rend hQI)[^^ag6] plus tard en s'écriant :

Une déloyauté Jamais il na la fit.

LeCid, après avoir reçu l'argent des Juifs, part pour Saint-Pierre de Cardena, où il doit retrouver Chimène, qui n'est pas la fille du comte de Gormaz, mais une autre Chimènede race encore plus haute; Antolinez retourne àBurgos pour voir une dernière fois sa femme, avant de suivre le héros. Le Cid donne cinquante marcs à l'abbé de Saint- Pierre pour son église, et cent marcs pour Chimène et pour ses filles, qu'il laisse sous la protection de l'abbé. Il s'entretient avec sa femme et ses filles d'une façon touchante. On M sert un grand dîner. Après le repas, toutes les cloches sonnent dans Saint-Pierre, et des hérauts annoncent le départ du Cid ; beaucoup de chevaliers viennent le joindre. Chimène adregse à Dieu une prière pour lui.

M prière <ie Chimèiie.

« Déjà, glorieux Seigneur, toi qui es au ciel, tu as fait le ciel et la terre et troisièmement la mer; tu as fait les étoiles^ la lune, et le soleil pour réchauffer toutes choses; tu t'es incarné dans une sainte mère, tu es né à Bethléem, selon ta volonté; les bergers te glorifièrent et te louèrent; trois rois de l'Arabie vinrent t'adorer : Melchior, Gaspar et Balthasar t'offrirent l'or, l'encens et la myrrhe, selon ta volonté; tu as saavé lonas lorsqu'il tomba dans la mer; tu as sauvé Daniel de la fosse aux lions; tu as sauvé dans Rome le seigneur saint Sébastien; tu as sauvé sainte Suzanne d'une fausse accusation. Tu as marché trente-deux ans sur la terre. Seigneur spirituel, faisant éclater les miracles qui sont notre entretien jonmaHer; tu as changé l'eau en vin, et les pierres en pain; tu as ressuscité Lazare, selon ta volonté ; tu t'es laissé prendre par les Juifs sur le mont Calvaire ; ils te mirent en croix sur

lo Golgotha^ au milieu de deux larrons^ Tun est en paradis^ mais l'autre n'y est pas entré : sur la croix tu as bien montré ta divine vertu. Longinus était aveugle, il n'avait jamais vu, il te donna un coup de lance au côté et fit jaillir ton sang, qui coula le long du bois de la lancé, jusqu'à ses mains et les teignit. H les leva, les porta à son visage, et soudain ouvrit les yeux et regarda de toutes parts; il crut en toi alors en se voyant guéri, tu ressuscitas du tombeau et descendis en enfer, selon ta volonté; tu brisas les portes de Tenfer, tu en retiras les pères saints; tu es le Roi des rois, et le Père du monde. Je t'adore et crois en toi de tout mon cœur, et je demande à saint Pierre qu'il m'aide à prier pour mon Cid Campeador, afin que Dieu le préserve de tout mal. Si nous nous séparons aujourd'hui, fais que nous nous rejoignions encore dans la vie. » (Poëme du Cid.)

Le Cid va partir, il serre sur son sein Chimène, qui vient de prier si éloquemment pour lui, et ses deux filles, dona Elvire et dona Sol. Ses larmes coulent sur sa barbe vénérable ; il se sépare de sa femme et de ses filles avec effort, comme l'ongle de la chair, como la una de la carne. Il se met en marche; il sort du pays avec une troupe qui s'est accrue de jour en jour, et tombe en toute occasion sur les Maures et leur enlève leurs troupeaux et pille leurs villes, entre autres Casteion, Alcocer. Cependant les Maures ne le maudissent pas trop; il se contente de les rançonner et leur rend la liberté : toute sa pensée est au butin. Martin Antolinez est revenu combattre près de lui. Ses affaires prospèrent, il envoie trente chevaux au roi Alphonse pour lui montrer son bon vouloir. Il fait passer dix mille marcs à Saint-Pierre, et n'oublie, dans ses présents, ni Chimène ni SCS filles. Le roi accepte le cadeau, mais il ne révoque pas encore l'arrêt d'exil, il permet seulement aux chevaliers du royaume qui voudraient aller combattre les Maures de se ranger sous la bannière du Cid. Il prend enfin Valence et s'y repose. Il envoie cent chevaux au roi Alphonse, mille ujarcs à Saint-Pierre, et demande qu'on permette à sa femme

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et à ses ûlles de venir le retrouver : son cousin Alvar Fanez est son ambassadeur. Le roi accueille Alvar Fanez encore mieux que la première fois. Il donne ordre que Chimène suive Alvar Fanez^ et qu*elle voyage à ses frais tant qu*elle sera sur ses terres... {jCs Juifs viennent se plaindre à Alvar Fanezj il leur promet seulement de parler de leur réclamation au Cid.

Deux nobles seigneurs, les infants de Carrion^ voyant croître la fortune du Cid, réfléchissent et se disposent à les demander en mariage. Le Cid vient de remporter une grande victoire sur le roi de Maroc, qui a osé passer la mer pour Tattaqner. Le roi Alphonse lui-même fait demander au Cid ses filles pour les infants de Carrion. Il cède, quoique à regret, au vœu du roi. Une entrevue solennelle a lieu entre Alphonse et lui sur les bords du Tage. Il se réconcilie complètement avec son souverain, lui baise les mains, et veut même lui baiser les pieds; mais le roi s'y oppose. Le Cid marie dona Elvire et dona Sol aux infants de Carrion; les noces se font à Valence. « Plaise à Dieu qu'il ne s'en repente pas! » Tel est le vœu de l'auteur en achevant la première partie de son poëme.

La seconde partie, beaucoup moins développée, est consacrée à dépeindre l'infâme conduite des infants de Carrion vis-à-vis de leurs femmes, et la vengeance qu'en tire le bon Gd. Il s'aperçut d'abord de la lâcheté de ses gendres, et voici comment.

ÏÏJB €lé el le LIob.

c Mon bon Cid se tenait à Valence avec tous ces vassaux et ses deux gendres, les infants de Carrion. Le Campeador dormait sur un banc à dossier. Apprenez qu'une méchante aventure jeta l'alarme dans la maison : un lion sortit d'une cage de fer où il était attaché : ce fût une grande terreur dans la cour. Les serviteurs du Campeador prirent leurs manteaux et se rangèrent autour de leur seigneur. Femand Gonzalès

U DOCUMBNTS RELATIFS

ne vit pas d'endroit où se réfugier, il n'y avait d'ouvert ni chambre ni tour. Il se blottit derrière le banc tant il eut peur. Diegue Gonzalôs put sortir par la porte, en disant de sa bouche : « Je ne verrai plus Carrion. » Il alla se cacher derrière un pressoir, avec une telle précipitation qu'il salit son manteau et sa cotte.

« Alors se réveilla celui qui en bonne heure naquît; il voit le banc entouré de ses bons compagnons : « Qu'est cela, amis, et que voulez-vous? — Ah ! seigneur honoré, le lion nous a donné une alerte. » Mon Cid s'appuya sur le coude, se leva sur ses pieds, jeta son manteau sur ses épaules, et marcha vers le lion. Quand le lion le vit si fier, il eut honte de ce qu'il avait fait, il baissa la tête devant mon Cid et montra un visage respectueux. Mon Cid, don Rodrigue, le prit par le cou et l'attira après lui, il le reconduisit dans sa cage ; ce fut une merveille pour tous. » {Poëme du Cid,)

Lorsqu'on retrouva, je ne sais comment, les enfants de Carrion, on les retrouva pâles comme des morts; cela déplut au Cid. Les infants, mécontents de cette aventure qui leur attira des railleries, et plus mécontents encore d'être forcés de combattre, quelque temps après, à côté du Cid pour repousser le roi Bucar, roi de Maroc, qui s'en vint attaquer de nouveau Valence, songèrent, après la victoire à laquelle ils avaient peu contribué, à quitter leur beau-père, sous prétexte d'emmener leurs femmes à Carrion, et de leur faire connaître leurs domaines. Le Cid accueillit leur demande ; il eut même la bonté de leur donner deux épées de bonne trempe et glorieusement acquises, colada et tisona, afin d'encourager sans doute leur vaillance. Il fit de riches présents à ses filles ; il leur compta pour trousseau trois mille marcs. Les infants se hâtèrent de partir avec leurs femmes, mais en traversant une forêt, dans le rouvray de Corpes, après avoir envoyé devant les personnes de leur suite, ils eurent l'infamie de dépouiller dona Elvire et dona Sol de tous ce qu'elles possédaient, môme de leurs vêtements, de les battre à coups de sangles de leurs chevaux, de déchirer leurs mem-

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bres délicats aveo les éperons de leurs bottes, et de les abapdonaer sanglantes et nues, avec l'espérance qu'elles seraient dévorées par les bêtes féroces... « Ah! si le bon Cid avait paru alors, » s'écrie le conteur, mais le Cid ne parut pas.

Ce fut un cousin de dona Elvire et de dona Sol qui les trouva dans cet état. Il les couvrit de son manteau, les prit en croupe et les ramena bientôt chez leur père. Qu'on juge de rindignation du héros !

Le Cid demande vengeance au roi... Aussitôt Alphonse assemble une cour de justice, et ordonne au Cid et à ses gendres de paraître devant les grands du royaume et devant lui. Le Cid se présente dignement à cette assemblée; il s'était ainsi vêtu.

Costume du €ld à la eour do Jostleo.

«( A ses jambes il passa des chausses de bon drap, sur ses chausses des souliers d'un beau travail. Il prit une chemise aussi blanche que le soleil, dont toutes les gances étaient d'or et d'argent; elles serraient bien le poignet, comme il avait voulu qu'on le fît. Par-dessus la chemise, il mit une cotte élégante de brocart ornée avec de l'or : tout paraissait d'or. Il mit en outre une fourrure écarlate, brodée d'or, que mon Cid Campeador avait l'habitude de porter; sur ses cheveux, il plaça une coiffe de fine toile écarlate, ouvrée en or, destinée à empêcher qu'on ne coupât ses cheveux; longue était sa barbe, et avec un cordon il l'attacha; pour garantir toute sa personne, il se couvre encore d'un manteau d'une grande valeur. » (Poème du Cid.)

Arrivé là, il parla bien et avec adresse. Il commença par redemander ses deux épées, car il ne veut pas les laisser à des lâches. Les infants de Carrion s'imaginent en être quittes à si bon marché. Ils rendent les épées qui leur auraient si peu servi d'ailleurs. Elles avaient des poignées étincelantes d'or qui firent l'admiration de l'assemblée. Le Cid les reçoit et donne, séance tenante, tisona à Alvar Fanez, et

colada à Martin Antolinez : les voilà placées en bonnes mains. Le Cid redemande ensuite ses trois mille marcs d'argent. Les infants font alors la grimace; ils n'avaient plus l'argent! Comment le rendre? Ils finissent néanmoins par consentir. Ils rendront les trois mille marcs tant en argent comptant qu'en objets : armes, chevaux, bijoux. Le roi promet au Cid deux cents marcs^ qui leur appartiennent^ et qu'il a en sa possession.

Ce n'est pas tout, le Cid porte défi aux infants. Ils jettent alors les hauts cris : les filles du Cid n'étaient pas faites pour eux; ils ont eu raison de les abandonner, il leur fallait des filles d'empereur ou de roi. Le comte don Garcia prend leur parti, et reproche au Cid de porter une longue barbe pour effrayer les gens.

La barbe ;«a Cid.

On aura remarqué qu'il a été question plusieurs fois déjà de la barbe du Cid; elle joue, en effet, un assez grand rôle dans ce. poème. Chimène, en retrouvant son mari, rappelle belle barbe, barbe accomplie, et l'auteur, après la prise de Valence, s'écrie : « Une grand joie se répand parmi les chrétiens avec mon Cid Ruy Diaz qui en bonne heure naqiût; déjà sa barbe croît et s'allonge. Mon Cid dit alors: «Pour Tamour du roi Alphonse, qui m'a chassé de ses terres, j'ai juré que les ciseaux n'y entreraient pas, et n'en tailleraient pas un poil, et que les Maures et les chrétiens parleraient de cela.»

Lorsque Garcia attaque sa barbe, comme on vient de le voir, le Cid la défend héroïquement par ces paroles :

« Grâce à Dieu qui commande au ciel et à la terre, elle est longue parce qu'elle est gardée avec soin. Qu'avez-vous, comte, à redire à ma barbe ? Depuis qu'elle est née elle a été gardée avec soin. Aucun fils de femme né ne me l'a too* chée ; aucun fils de Maure ni de chrétien ne me l'a arrachée^ comme je vous le fis, à vous, comte, dans le château de Cabra, quand je pris Cabra et que je vous pris par la barbe. Il

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n*y em pas si jeune drôle qm ne vous en arrachât une poignée. Celle que je vous ai arrachée ne tous est pas encore revenue.»

Après cette éloquente sortie du Cid pour la défense de sa barbe, le comte Garcia juge à propos de se taire. Un des compagnons du Cid reproche aux deux infants leur manque de courage. Il rappelle l'aventure du lion et le siège de Valence ; plusieurs amis des infants essayent encore de dire quelques mots en leur faveur. Les amis du Cid répondent et continuent les défis. Le roi ordonne le combat. Dans ce moment arrivent Tinfant de Navarre et l'infant d'Aragon, qui viennent demander humblement en mariage dofïa Ëlvire et doiia Sol. Le roi et la reine consentent à ces hymens. Le Cid est bien vengé. Ses nouveaux gendres sont supérieurs aux autres eui naissance, et les premiers époux seront forcés de servir leurs anciennes épouses. Le combat n'en a pas moins lieu. Les deux infants et un de leurs amis sont défaits comme ils devaient l'être, mais sans que mort s'ensuive, par les compagnons du Qd. Le Cid, heureux d'avoir fait de ses filles des reines futures, rentre dans Valence, où il ne tarde pas à mourir. Le poëme s'arrête là, en omettant les détails de la victoire et de la mort du Cid, que nous trouverons ailleurs. (Fin du Poëme du Cid.)

Nota . On a vd 1« Gid dompter an lion par la seule paissance de son regard. Le Cid n'aorait pas été complet, s'il n'avait été pn pea toréador. ^^icoIas de Molatin a Toola loi procurer cet bonneor, et dans une pièce de vers intitulée Une C9un» de taurtûtuB à Madrid^ le Gid lui-ménie se fait ouvrir la lice où triomphe nu farouche taureau, devant lequel les plus flers combattants se sont retirés. Il l'attaque et le toe sous les yeux de la belle sultane Zalde. Madrid appartenait alors aux Haares.

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